CHAPITRE V
Depuis plusieurs années, les populations de TEurope sont en proie à une crise douloureuse sans exemple, peut-être, dans les annales du monde moderne : trois mauvaises récoltes consécutives, la maladie prolongée de la vigne, celle qui a frappé la pomme de terre, cet utile auxiliaire des céréales, ont affecté profondément les sources de la production agricole. Des épidémies générales, la guerre et toutes ses conséquences sont venues ajouter au malaise des peuples et au;, embarras des gouvernements.
Si les jours que nous finissons de traverser n'ont pas été sans soufiTrances, ils sont restés. Dieu merci, exempts de ces commotions terribles qui ont affligé d'autres époques* Ces heureux résultats qu'on ne saurait méconnaître, nous les devons à l'extinction des préjugés, au perfectionnement des voies de communication, à la puissance des capitaux, enfin à l'amélioration successive du sort des classes laborieuses.
Aujourd'hui les choses paraissent changer de face : la paix qui se prépare promet la sécurité au travail, et l'horizon moins chargé de nuages, nous laisse entrevoir de meilleures années.
Cependant, il faut le dire, il existe dans les esprits une inquiétude réelle : préoccupées pour l'avenir de la question des subsistances, beaucoup de personnes semblent craindre que le rehaussement des prix qui a atteint les plus nécessaire» objets de consommation, ne se maintienne en grande partie.
et ne rende plus difficile la situation matérielle des familles le~ moins fortunées.
Ces craintes sont-elles fondées? S'esi-il accompti, dans la production et dans la consommation, de ces phénomènes qui changent tout à coup et d'une manière profonde les conditions de Texistence?
Le dix-neuyième siècle a tu commencer l'enfantement d'un grand fait européen, dont la réalisation se poursuit à travers le temps et les obstacles : l'avènement de tous les hommes, sans distinction de race et de naissance, aux avantages de la vie sociale et politique. Ce mouvement plus ou moins rapide, selon les divers pays, est plus prononcé en France, et il y marque, dans la législation comme dans les mœurs, sa trace inefiaçable.
La liberté du travail, l'égalité des partages dans les succès^ sions, ont été les moyens par lesquels notre émancipation s'est accomplie. De ces bases fondamentales des sociétés modernes, sont nés des effets qui sont visibles pour tous les yeux.
L'accession à l'aisance ou même à la fortune par le libre travail, est un fait patent et irrécusable ; mais il n'est pas positif et palpable, comme l'expansion de la richesse par la division de la propriété. Ce phénomène est matériellement démontré par le nombre toujours croissant des cotes inscrites au rôle de la contribution foncière ; si pour l'époque ancienne il n'est point constaté par les documents authentiques, il n'est pas moins incontestable, et il ressort, pour notre temps, des chiffres ci-après, puisés à une source officielle :
Nombre de cotes. En 185S. En 1S42.
Au-dessous de 5 fr 5,205,411 5,440,580
De 5à«0fr l,75i,994 1,818,474
De 10 à 20 fr 1,514,251 1,614,897
De 20 à 30 fr 739,206 791,711
De 30 à 50 fr 684,165 744,91 1
De 50 à 100 fr. 553,230 607,956
De 100 k 300 fr 341,159 375,860
De 300 à 500 fr 57,555 64,244
De 500 à 1,000 fr 33,196 36,862
De 1,000 et au-dessus... 13,361 16,346
Totaux 10,893,528 11,511,841
De 1835 à 1842, dans Fespace de sept ans, le nombre des cotes foncières s'est augmenté, comme on le voit, de 618, 313, c'est-à-dire de plus du dix-septième, et cette circonstance doit être prise en grande considération dans Fexamen de la question des subsistances ; car la propriété qui est le signe de Faisance, crée chaque jour, pour certaines natures de denrées, des consommateurs nouveaux, ou contribue à augmenter le lot de chacun, dans la masse des ressources alimentaires.
Il en est qui s'inquiètent de ce morcellement de la propriété, et qui veulent y voir un principe désorganisateur. Ces préoccupations sont excessives : jusqu'à présent la division du sol n'a produit chez nous que des effets salutaires. Toutes les fois que, par la puissance de Fépargne ou par la loi de succession, le travailleur économe et laborieux devient propriétaire ou simplement usufruitier d'une parcelle de terre qu'il cultive de ses bras, il sait en augmenter la fécondité ; non-seulement il y sème le blé, y plante les légumes, y récolte les fruits nécessaires à la famille, mais quelquefois encore il peut y trouver soit la nourriture de bestiaux qui sont par eux-mêmes une richesse, soit un excédant de produits qu'il porte sur le marché, oii il contribue pour sa part à faire régner l'abondance.
Ce sont préciséfnent les progrès de ce mode de culture qui alarment certains esprits; on veut y voir un obstacle au développement des meilleures méthodes agricoles, et par suite une cause d'arrêt dans Taccroissement de la production.
Il n'est point douteux que le morcellement indéfini de la propriété ne puisse avec le temps entraîner, pour le milieu où il se développerait, les plus fâcheuses conséquences ; mais est-on fondé à les redouter, dans un pays où la division du sol s'oppose si peu à la formation des grandes cultures, qu'elles s'y présentent encore plus nombreuses et plus étendues que dans certaines contrées de V Angleterre, les plus avancées sous le rapport de la production? La petite culture a ses limites dans les besoins mêmes auxquels elle donne satisfaction. D'ailleurs l'esprit d'ordre et de prévoyance, le goût du travail et de l'économie ne sont pas encore si répandus, les salaires ne sont pas si élevés sur les divers points du territoire, que nous ayons chance de devenir bientôt une nation de sages et de riches. L'inégalité des conditions physiques et morales, qui est inhérente à l'espèce humaine et caractérise en tous pays chaque individualité, suffira toujours pour contre-balancer, par son action latente mais positive, le nivellement qui s'opère par l'efiet des institutions et des lois.
Une autre cause concourt aujourd'hui à ralentir plus encore le mouvement : l'antique répulsion de l'habitant des campagnes pour les valeurs mobilières, commence à le céder aux inspirations de l'amour du lucre, et nos paysans, initiés aux spéculations de l'agiotage, semblent parfois préférer au revenu modique mais assuré de la terre, l'intérêt moins certain mais toujours plus élevé attaché au titre industriel. Il y a, dans cette disposition nouvelle qui détourne des emplois agricoles des capitaux déjà insuffisants, un danger redoutable
dont la sagesse du législateur deyra s^appliquer à prévenir les désastreux effets.
Quoi qu'il en soit de ces considérations, l'expansion du bien-être par la division de la propriété aussi bien que par l'augmentation de la masse des richesses, ne saurait, nous le croyons du moins, faire présager aucune perturbation dans les conditions de la vie matérielle ; car, ainsi que nous l'avons montré, la production s*accroit dans la mesure de la population et de ses besoins, et nous sommes loin d'avoir atteint, en France, la limite assignée à tous les progrès.
Si des causes aussi directes et aussi puissantes n'ont pas, depuis trente ans, modifié plus défavorablement le sort des classes nombreuses, on expliquerait difficilement l'influence que certaines personnes attribuent dans la question, à l'augmentation du capital monétaire, par suite de la découverte des gîtes aurifères de la Californie et de l'Australie. Un écrivain distingué a très-bien démontré que, si les arrivages extraordinaires du précieux métal qui ont eu lieu, depuis quelques années sur le marché européen, ont contribué à donner une énergie nouvelle aux entreprises des gouvernements et de l'industrie, ils sont restés jusqu'ici sans action sensible sur les conditions économiques des populations (!)• L'accroissement des valeurs d'or a pu, sur quelques points du territoire, faciliter des travaux exceptionnels et créer la maind'œuvre, là où elle était insuffisante ou faisait défaut ; mais il n'a pas à coup sûr, même dans les centres populeux, accru les facultés de la masse, et déterminé de plus fortes consommations. Ce serait méconnaître l'état de nos campagnes, ce serait exagérer la situation des ouvriers dans les villes que d'admettre un instant de tels effets. Le flot d'or qui nous vient du nouveau monde coulera longtemps encore avant d'ajouter à la
(1) M. Lanjuinais. — Voyez Revue des Deux Mondes, t. XI, i855.
fécondité du vieux sol de l'Europe, et d'y faire fleurir une prospérité inconnue.
Il n'existe donc, dans les causes générales, aucun signe précurseur de la révolution qu'on nous prédit, et à part l'action produite par les institutions elles-mêmes sur la valeur relative des choses, nous aurons repris la situation qui nous était faite avant la crise alimentaire, lorsque des récoltes abondantes auront rétabli dans nos greniers et dans nos caves, la provision des temps normaux.
Mais, existe-t-il, dans notre grande capitale, des causes particulières qui tendent à maintenir le prix actuel des subsistances, et à prolonger l'état de choses qui préoccupe à bon droit les esprits ?
Constatons d'abord en ce qui touche les principales consommations, le pain et la viande de boucherie, que les conditions de la vie parisienne se sont peu modifiées depuis cinquante ans. L'habitant de Paris mange toujours à peu près la même quantité de pain qu'autrefois. Il en est de même pour laviande (1). Sauf les variations qu'amènent par intervalles l'inclémence
(i) Lorsqu'en rappelant la faculté laissée à Tautorité publique de taxer la viande (Voyez p. 183), nous exprimions le vœu de voir maintenir ce pouvoir dans ses mains, alors même qu'on essayerait du régime de liberté^ nous ne prévoyions pas la prompte application qui devait en être faite. Quelque soit le jugement que Ton porte sur cette mesure, on ne saurait méconnaître qu'elle a été favorable aux consommateurs. Son résultat principal aura été de supprimer Tabus de l'addition, dans les pesées, des os détachés appelés réjouissance. Lors des études relatives à l'organisation de la taxe, il a été constaté^ par une expérience faite sous les yeux des représentants de l'administratioU; qu'un bœuf de bonne race du poids de 352 kil. en yiande nette, ne contenait que 20 kil. d'os détachés. C'est 5,68 p. %. En supposant que des animaux de certaines races dussent produire un poids un peu plus fort en os détachés^ il y a loin des quantités de réjouissance que fournit réellement un bœuf, au quart d'os que les bouchers de Paris introduisaient si abusivement dans les pesées.
des saisons et les éyénements de la politique, la consommation de cette substance est demeurée stàtionnaire, et si le régime de nourriture s'est amélioré dans la capitale, c'est par l'addition d'autres denrées. On soutiendrait donc difficilement que l'approyisionnement de Paris a fait naître, depuis quelque temps, de ces nécessités qui amènent une plus forte demande, et qui par suite doivent produire une élévation des prix. 11 n'est pas moins erroné de croire que la consommation individuelle en yiande de boucherie, se serait accrue notablement sur d'autres points qu'à Paris ; ce n'est que par une confusion du poids brut et du poids net des bestiaux, ou par une évaluation exagérée des poids moyens, qu'on a pu être amené à le soutenir.
Les prix toujours modérés, accusés par les mercuriales jusqu'en 1852, contredisent formellement cette opinion, et l'on est fondé à affirmer, que c'est seulement à l'influence des mauvaises récoltes, qu'il faut attribuer la cherté actuelle.
Nous convenons cependant qu'il existe à Paris des symptômes qui, à première vue, pourraient faire penser que nous assistons à une phase nouTelie des lois qui régissent les rapports de la production et de la consommation.
Pour expliquer ces phénomènes, et tous ceux qui se manifestent depuis quelque temps, on a parlé, ainsi que nous le rappelions tout à l'heure, de la découverte des mines d'or du nouveau monde. Mais si des causes de ce genre pouvaient produire l'effet qu'on redoute, il n'en serait pas de plus active que ce qui se passe sous nos yeux depuis plus de dix ans. A Dieu ne plaise que nous voulions attaquer ici ce qui est respectable, et proscrire ce que la loi et la raison autorisent ! Mais lorsque l'on admet toutes les transactions loyales qui procèdent de la liberté absolue des contrats, il est permis de repousser, comme destructives du bien-être et de la moralité
des familles, ces combiaaisoas aléatoires qui ont remplacé les jeux de hasard, et qui, plus dangereuses peut-être, fournissent aux hommes les moyens de vivre sans travail, poussent à rimitation par l'exemple éclatant de fortunes mal acquises, et sont pour beaucoup une cause de ruine. Toutes les mesures qui ont pour but de mettre des capitaux à la disposition des entreprises utiles, méritent sans doute un encouragement sans réserve ; mais il ne faudrait pas laisser transformer les meilleures institutions de crédit en instruments d'agiotage, et permettre à l'amour exagéré du gain de les confondre sans cesse dans Tusage qu'il en fait.
C'est cette confusion entretenue par les calculs des uns et rignorance des autres, qui précipite vers la Bourse tant d'individus cherchant la fortune. Le placement en rentes sur l'Etat, de son avoir ou de ses économies, n'est pas, comme naguère, le but unique des marchés qui se concluent dans le temple de l'argent. Les transactions à terme ont détrôné les transactions au comptant, et depuis qu'avec les chemins de fer, la commandite a mis en circulation une foule d'affaires indus* trielles, la spéculation a pris des proportions incalculables. On doit d'autant plus s'en alarmer que le goût du jeu de la Bourse n'est pas seulement le partage des esprits aventureux ou des enfants perdus ; il gagne les hommes engagés dans d'honorables professions, et l'on citerait plus d'un père de famille, qui, sous l'influence des incitations et de Texemple, oublieux pour un moment des dangers que son inexpérience va courir, ne craint pas de quitter l'asile paisible du travail patient et sage, pour se lancer sur la mer inclémente des hasardeuses combinaisons.
Ce n'est pas toujours avec succès, que l'on court ainsi après la prime ou le report. Mais lorsque le sort vous accorde ses faveurs, il est naturel de n'être pas avare de ce qui s'acquiert
si aisément, et Ton est naturellement porté à consacrer à l'augmentation de son bien-être, la meilleure partie des dons accidentels de la fortune. L'amour de l'argent, le penchant humain vers les jouissances matérielles, les inspirations de la Tanité développent bientôt le goût de la vie de luxe et d'apparat; on s'y lance et l'on y façonne les siens.
Que l'on s'étonne après cela de la cherté des loyers et de la dépense des maisons, qui provoquent aujourd'hui tant de doléances, dans les classes même les moins déshéritées. On s'en prend, nous le savons, à l'empire des circonstances, et l'on se flatte de céder aux nécessités sociales, alors qu'en réa* lité, l'on n'obéit qu'à son penchant pour la vie brillante et sensualiste. Aussi, au milieu des splendeurs bourgeoises, entendK)n nombre de gens se plaindre avec amertume du présent, à l'occasion de ce qu'elles coûtent, et regretter l'existence à bon marché des anciens temps.
Sans doute, nous ne sommes plus à l'époque où la viande de boucherie se payait 5 sous la livre, où l'on pouvait avoir deux beaux poulets pour 30 sous, et faire face avec 1 4 livres 13 sous à l'entretien d'une maison de douze personnes. Mais ce serait une erreur de croire que les charges actuelles de l'existence proviennent uniquement du renchérissement des objets. Les mœurs de nos pères étaient plus simples que les nôtres, et les grands seigneurs d'autrefois eux-mêmes avaient des goûts plus modestes que les bourgeois d'aujourd'hui.
Madame de Maintenon a laissé, dans sa correspondance, une lettre écrite au comte d'Aubigné, son frère , qui venait de se marier et qui allait prendre maison. Cette épître, qui contient des détails intéressants, nous initie à la vie domestique de nos ancêtres, et nous permet de juger, par le tableau de l'existence des personnages vivant à la cour, de ce
que devait être, à la fin du dix-septième siècle^ le régime intérieur des maisons dans la classe bourgeoise :
Dans ce même esprit (écrit madame de Maintenon aa comte d*Aubignéy son frère, à la date de 1678), je vous envoie un projet de dépense tel que je le ferois si j^étois loin de la cour, et sur lequel on peut encore ménager... Je trouve que c'est trop de dépense, cinq cents écus pour une maison. Songez que (c'est pour vous tout seul, et que je n'y coucherai pas dix fois en une année... Tout le quartier de Richelieu, tout celui du Palais-Royal et du Louvre, et de larueSaint- Honoré, conYiomeat également.
PBlOlET DE DÉPENSES PAR JOUR.
Pour doute penoonet : moMievret madame, trois femmes, quatre laquais, deux cochers
et un valet de chambre.
QtiJDze livres dd viande à 5 sous la livre.. 3 liv. 15 sons.
Deux pièces de rôti 2 10
Pour du pain 1 10
Pour da vin 2 10
Poar da bois 2 »
Pour da fruit 1 10
Pour de la chandelle » 8
Pour de la bougie » 10
14 liv. 13 sous.
Voilà à peu près votre dépense, qui ne doit pas passer 15 liv. par jour, l'un portant l'autre, la semaine 100 liv., et le mois 500 liv. Vous voyez que j'augmente, car à iOO liv., ce ne seroit que 400 liv. par mois ; mais en y joignant le blanchissage, les flambeaux du poing, le sel et le vinaigre, le verjus, les épices, et de petits achats de bagatelles, cela ira bien là. Je comptée s. environ pour vos quatre laquais et vos deux cochers; madame Montespan donne cela aux siens; et si vous aviez du vin en cave, il ne vous en coûteroit pas trois. J'en mets 6 pour votre valet de chambre, et 20 s. pour vous qui n'en buvez pas pour trois; mais j'ai pris tout au pis. Je mets une livre de chandelle par jour; c'en sont huit, une dans l'antichambre, une pour les femmes, une pour les cuisines, une pour l'écurie. Je ne vois guère que ces quatre endroits où il en faille. Cependant, comme les jours sont courts^ j'en mets huit ; et si Aimée est ménagère et sache serrer les bouts, cette épargne ira à une livre par semaine. Je mets pour 40 s. de bois que vous ne brûlerez que deux ou trois mois de l'année.
11 ne faut que deux feux^ et que le vôtre soit grand. Je mets 10 s. en bougies, et il y en a six à la livre^ qui durefa trois jours. Je mets pour le fruit 1 liv. 10 s. Le sucre ne coûte qu'onze sols la livre^et il n'en faut pas un quarteron pour une compote. Du reste on fonde un plat de pommes et de poires, qui passe la semaine, en renouvelant quelques vieilles feuilles qui sont dessous; et celanUra pas à iO s. par jour. Je mets deux pièces de rôti, dont on en épargne une ]e matin^ quand monsieur dine à la ville, et une le soir, quand madame ne soupe pas ; mais aussi j'ai oublié une volaille bouillie sur le potage. Tout cela bien considéré, vous verrez que nous entendons le ménage. Vous aurez un potage avec une volaille. Il faut se faire apporter dans un grand plat tout le bouilli qui est admirable dans ce désordre-là. On peut fort bien faire passer les 15 liv.; avoir une entrée de saucisses un jour, une fraise de veau un autre, de langue de mouton, et le soir le gigot ou l'épaule, avec deux bons poulets. J*ai oublié le rôti du matin, qui est un bon chapon, ou telle autre pièce que l'on veut, la pyramide éternelle et la compote. Tout ce que je vous dis là posé, et que j'apprends à la cour, votre dépense de bouche ne doit pas passer 6,000 liv. par an. J'en mets 1,000 pour habiller madame d'Aubigné, et avec ce que je lui donne, elle en aura assurément de reste. Elle a une année d'avance, et elle n'a rien acheté, depuis qu'elle est mariée, au moins si je n'en suis pas la dupe. Je mets ensuite 1,000 livres pour les gages et les habits des gens, 1,000 livres pour le louage de la maison, ce qui n'ira pas à 3,000 pour vos habits et pour d'autres dépenses. Tout cela n'est-il pas honnête? Et le reste de votre revenu ne peut-il pas suffire à certains extraordinaires que l'on ne peut prévoir, comme l'achat de quelque cheval, l'entretien de deux carrosses, un meuble, le paiement de quelques petites dettes? Vous vo^ez que nous entrons dans tout. Si de ce que je vous dis, un mot peut vous être utile, je n'aurai pas de regret à ma peine, et du moins je vous aurai fait voir que je sais quelque chose sur le ménage (1). »
A part la plus-value actuelle des principaux objets de consommation, le régime de la maison du comte d'Âubigné paraîtra plus que mesquin à beaucoup de nos Parisiennes ; et nous
(1) Lettres de madame de Maintenon, t. W, p. 107 (1806).
SI
482 LES GONSOHBIATiONS DE PAAIS.
ne parlons pas senlement ici des actrices à la mode, des coryphées de l'élégance ou du plaisir^ des maîtresses de ces inaisons que la fortune est venue visiter par Taventure d^un coup de bourse ; mais des femmes du vrai monde, dç ce^es qui sont à juste titre Thonneur et Tomement de la société de Paris. Aujourd'hui qu'au début de la vie conjugale, on veut entrer en jouissance du comfort et des prospérités qui, en d'autres temps, étaient le couronnement de la carrière, il est plus d'une Parisienue qui n'aurait que des dédains pour ce grand plat de bouilli, dont le désordre plaisait tant à madame de Maintenon.
Quoiqu'on ne puisse prévoir la disparition prochaine de ces habitudes trop larges, et que Ton doive plutôt craindre de les voir s'étendre par l'influence de l'éducation et la contagion de l'exemple, elles n'ont rien de bien alarmant, du moins au point de vue qui nous occupe, si l'on réfléchit à la nature des besoins de la masse de la population. L'industrie humaine est sans doute impuissante à augmenter à un jour donné sur le marché parisien, le nombre des beaux saumons et des bécasses, ainsi que la quantité de trufies et de certains produits exceptionnels, aujourd'hui tant recherchés, et l'on conçoit dès^ lors, qu'une plus forte demande de ces objets ait pour effet d'en augmenter notablement le prix. Mais quoi qu'il arrive, le cercle de ces consommations privilégiées restera toujours peu étendu ; tant que notre race ne changera pas, que la ration normale de l'habitant des villes sera l'équivalent de 500 grammes de pain, de 250 gr. de viande, de quelques fruits ou légumes et d'un peu de vin, tant qu'il y aura place dans notre grande cité pour les petits ménages, les conditions de l'existence parisienne seront sup portables ; car Paris, en devenant de plus en plus la ville du luxe, ne cessera pas d'être la ville du bon marché. Paris
LE FRIX DBS SOBSISTANCBS A PARIS. 483
d'ailleqn est le lieu» où, sauf de rares exteptiona, les profita du trayaU s'équilibrent le plus aisément a^ec les chargea d4oeaaaires de Texislenoe. La Rodiefoucauld le constatait déjà en 1791 (1)> et c'est une Térilé plus que japiais démontrée de nos jours.
Pourrions^nous oublier enfin , que l'industrie humaine achève en ce moment d'inscrire, sur la surface du territoire» une ŒUTre gigantesque qui caractérisera notre âge, et qui opère, au prix de quelques douleurs peut«étre, une révolu-* tion pacifique et bienfaisante. L'achèvement du réseau des chemins de fer, en rapprochant les populations, facilite successivement à la production agricole, l'accès de tous les grands marchés du pays. Nous avons déjà montré que sous l'influence des nouvelles voies de communication, les arrivages de lait, de fruits et de légumes se sont accrus, et que par suite le prix de revient de ces denrées s'est sensiblement abaissé ; nous n'en resterons pas là : à mesure que le réseau va se compléter, le marché de Paris s'ouvrira à des contrées qui jusqu'alors n'étaient pas en rapport avec nous.
C'est ainsi que le système des transports par la vapeur, accomplit dans toute la France, au profit des grands centres de population et surtout de Paris, un nivellement dont la poi*tée profonde commence à se révéler. Les changements qui doivent en sortir, ne seront pas également favorables à toutes les classes de la société : ils abaisseront certainement le niveau du bien-être pour cette foule intéressante de petits rentiers et
(1) Dans le rapport fait à TAssemblée nationale au nom du comité de l'imposition^ M. de la Rochefoucauld dit qu*à Paris les journées de simple manœuvre valaient de 30 à 40 sous, et dans la plupart des autres départements de 15 à 20 sous, dans plusieurs d'entre eux de 10 à 12. 11 ajoutait qu'à Lyon le prix de la journée était de 20 à 30 sous. (Procès-verbaux de l'Assemblée nationale^ t. XLVI, n. 558.)
de petits propriétaires, qui trouvaient au fond des proyinces la vie à bon marché. Ne nous en plaignons pas cependant ; révolution à laquelle nous assistons est irrésistible, et elle sera assez féconde, si elle doit avoir pour effet d^augmenter les profits de l'agriculture, en procurant une répartition plus avantageuse de ses produits, si de nouveaux consommateurs provoquent des accroissements de production, si le résultat final de cette transformation est d'ajouter un peu au bien-être des populations rurales, par le rehaussement des salaires agricoles.