‹ Les constructeurs de cathédralesChapitre 19 sur 23 · LE ROMAN GERMANIQUE · texte numérisé non relu

LE ROMAN GERMANIQUE

Enfin, le roman germanique a rayonné en Belgique, en

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Hollande, sur les bords du Rhin. L'une de ses caractéristiques, c'est que, le plus souvent, comme dans l'église des Apôtres, à Cologne, l'édifice comporte deux transepts et quelquefois, deux absides. Les murs extérieurs sont arcboutés de bandes lombardes comme à Marmoutiers. Les clochers ont une forme particulière à huit pans.

Parmi les églises de ce style, nous signalerons à Cologne, l'église des SS. Apôtres, celles de Laach, d'Andernach, les cathédrales de Spire, de Bonn; en Hollande, Maëstricht; en Belgique, la cathédrale de Tournai ; en Alsace, les églises de Guebwiller, de Marmoutiers, de Murbach; dans les Vosges, la cathédrale de Saint-Dié ; en Franche-Comté, l'église de Baume-les-Messieurs .

Il existe d'autres églises romanes des divers styles, mais j'ai voulu vous indiquer seulement celles qui, par leur caractère, concrétisent mieux les définitions que nous en avons données.

Notre-Dame a Poitiers.

A. G. Photo.

Le Jugement dernier (N.-D. de Paris).

Photo Alinari.

Les Bâtisseurs de Cathédrales Gothiques

QUE sait-on des constructeurs de ces monuments qui couvrent la France, débordent au-delà du Rhin, en Belgique, en Angleterre, et qui, comme une généra- " tion spontanée, surgissent vers 1150, pour être terminés un ou deux siècles plus tard ?

Lorsqu'on évalue la dépense formidable que nécessitait la construction de ces cathédrales, par rapport aux richesses

de l'époque, on est bien obligé d'admettre qu'il y eut comme une explosion de mysticisme qui, depuis le misérable ne pouvant offrir que ses bras, jusqu'au seigneur consacrant ses revenus, et même sa fortune, poussa la nation à s'imposer de lourds sacrifices dans un élan de piété. Les historiens, qui ont écrit à ce sujet, montrent les foules empressées à la construction, avec l'ardeur d'un peuple accomplissant une oeuvre de salut. Certes, ces foules ignorantes pouvaient bien charrier les matériaux, creuser les fondations, gâcher le mortier, mais qui a conçu les plans, et pour l'exécution des travaux d'art, — l'appareillage des pierres nécessitant des opérations géométriques complexes, — qui enseigna les procédés à ces ouvriers incomparables, dont nous admirons encore la maîtrise ?

Nous ignorons les noms de ceux qui ont conçu ces édifices superbes, on nous parle bien des moines cisterciens, disciples de saint Benoît. On peut admettre que ceux-ci donnèrent le symbolisme et les directions générales, mais en réalité, si les moines pouvaient être des animateurs inspirant l'action, les véritables auteurs de ces chefs-d'œuvre, ce sont les Compagnons, les maîtres ouvriers qui, depuis toujours, renfermaient dans leurs confréries, les secrets fidèlement transmis de l'art de construire.

En l'An Mil, la terreur religieuse a courbé tous les humains, et les seigneurs même qui, sans culture intellectuelle, ne sachant pas lire, étaient préparés à recevoir et à pratiquer les superstitions les plus grossières. Parmi les moines et les prêtres, aussi ignorants que leurs fidèles, quelques rares initiés des mystères antiques, nourris des connaissances littéraires et scientifiques de la Grèce et de Rome, réfugiés dans les couvents où, sous le voile de la contemplation et des pratiques religieuses, pouvant se livrer à leurs travaux, veillent pieusement sur la flamme divine de la science qu'ils transmettent aux générations futures. Certains d'entre eux sont en communication avec les confréries des Indes, de la Chine, de

l'Asie Mineure, et le chaînon qui relie les fils de Ram n'est pas complètement brisé.

Au-dessous d'eux, mais en contact avec eux, se trouvent les Compagnons, dont les mystères sont plus communs, mai» dont les chefs reçoivent l'enseignement plus profond des grands Initiés. C'est ainsi que la philosophie se trouvera communier depuis le sommet jusqu'à la foule, par l'intermédiaire des évangiles de pierre que sont les cathédrales. Cependant, les symboles éternels ne parviennent au peuple que transformés, allégés, modifiés, adaptés à leur intelligence.

L'An Mil est franchi, et les terreurs qu'il apporta se sont dissipées; la vie s'est de nouveau organisée mais la mystique religieuse a pénétré l'esprit du peuple et des nobles. Sous son influence, la Trêve de Dieu s'est affirmée : les Conciles d'Elne (1020), de Narbonne (1054), et de Clermont (1095), en ont fixé les règles. Le roi de France s'est fait lui-même le champion de la Trêve, si précieuse pour les pauvres gens; des associations se sont formées pour en défendre le principe : c'est à nouveau l'humanité qui renaît. Le Dieu qu'adorent les peuples l'emporte définitivement sur les forces du mal, Satan est vaincu, pourtant, il demeure puissant dans l'imagination des hommes : de là, toute l'imagerie infernale qui orne les églises.

Les Compagnons, sous la direction de leurs guides, ont manifesté, à nouveau, sous nos climats, leur foi traditionnelle, en construisant, au cours du XI® siècle, les admirables églises romanes. Ils ont essayé de mettre dans ces livres, ouverts et visibles pour tous, le legs merveilleux qu'ils ont reçu du passé, mais, pour admirable que soit la réalisation, ils n'ont pas encore atteint le but proposé.

Dans les loges, sous les cloîtres, les grands mystiques cherchent à dégager les règles définitives qui vont présider à la construction des temples chrétiens. C'est dans le symbolisme des grands âges disparus qu'ils vont puiser leur inspiration. Si les savants initiés, peu nombreux, entendent faire revivre, dans les nouveaux symboles, toute la philosophie

antique, il leur faut bien se garder d* éveiller le soupçon dans Tesprit des évêques et des prêtres chrétiens qui ignorent les enseignements secrets d'Hermès- TÔt.

La cathédrale gothique va naître : elle sera pour les symboles, due toute entière à ces inspirations, et pour sa réalisation, à la collaboration collective des loges des Francs- Maçons-Constructeurs. Il y a, entre ces deux groupes, un pacte, dont Faction créatrice enfantera, pendant plusieurs siècles, à travers l'Europe, des merveilles d'art et de technique.

Tout va concourir à l'édification du chef-d'œuvre: la science appliquée a trouvé les procédés nouveaux, la stéréotomie a résolu les problèmes les plus complexes de l'appareillage des pierres. La construction des coupoles sur pendentifs de l'art byzantin, celle des arcs en tiers-point du style roman, ont permis aux Compagnons de perfectionner leurs connaissances géométriques. Parallèlement, l'art du charpentier s'est développé dans l'étude des combles. Les verriers ont aussi perfectionné leurs procédés. Il faut remonter au X°

Paris. Nef de Saint-Julien-le-Pauvre.

P.-L. Photo

siècle, pour voir les manifestations de cet art, non pas que Tusage du verre fût ignoré de l'antiquité, les Egyptiens l'ont connu, mais jusqu'à cette époque, si l'on assemblait des verres de diverses couleurs pour en composer des panneaux, on ne peignait pas de scènes sur les vitraux. D'après M. de Lasteyrie, les plus anciennes verrières seraient celles données par le comte Arnold à la fin du X* siècle, à l'abbaye

de Tegernsée, en Bavière. Au moment où, par le style ogival, les nefs vont élever leurs voûtes, les fenêtres, développer leur surface d'éclairage, il est nécessaire que la lumière, trop abondamment répandue, ne détruise pas l'effet mystique de l'architecture, et la verrière peinte est indispensable. Les vitraux vont représenter la gloire des Saints, les scènes de la Vie du Christ, le triomphe de Dieu et de son église, et plus tard, l'exaltation de la Vierge Marie, Notre Dame, Mère de Dieu, puis les portraits des donateurs. Dans les rosaces, qui font de la

Saint-Rémi de Reims.

A. G. Phot.

L'Eguss Collégiale de St-André, a Chartres. Reconstitution de Raoul Brandon.

pierre une véritable dentelle, les verres multicolores viendront tamiser la lumière. Le sertissage du verre dans des gaînes de plomb, qui remplace l'enchâssement dans le plâtre, souligne davantage les couleurs, et l'harmonie, qui se dégage de l'ensemble, atteint la perfection. Ce sont surtout les moines qui se livrent à cet art, et F. de Lasteyrie prétend que les vitraux de Tegernsée sont du moine Wernher; Prost dit que ceux de Molesme (Côte-d'Or) sont de Walterius et de Robertus, qui se fit moine.

C'est au XIV* siècle que l'art du vitrail atteint son apogée, car la découverte du jaune d'argent permet de peindre sur

une feuille de verre blanc, au lieu d'employer le verre jaune, teint dans la masse, qui devait être taillé, mis en plombs limitant l'image.

L'art de l'imagier (le sculpteur, le tailleur d'images), s'est modifié aussi ; les figures des cathédrales gothiques se sont humanisées, les artistes, s'ils subissent encore la loi de stylisation, se rapprochent de la nature et prennent leurs modèles dans la vie. Avec une science remarquable, les imagiers savent tailler les formes humaines ou monstrueuses, pour qu'elles soient en harmonie avec l'architecture générale. C'est une véritable renaissance artistique, à laquelle nous assistons, elle précède de plusieurs siècles la grande Renaissance de la fin du XV*" et de la première moitié du XVf siècle.

L'art de l'enlumineur qui s'exerce dans la décoration des missels, des psautiers, s'il demeure soumis à un canon rigoureux, qui borne l'initiative dans la reproduction des scènes de la Bible et de la Vie des Saints, atteint cependant une grande perfection et constitue une admirable documentation dans laquelle les décorateurs et les imagiers pourront hardiment puiser, car tous les motifs de la flore et de la faune des régions où se dressent les sanctuaires, sont représentés avec une fidélité remarquable. Il est même fréquent de retrouver des vues naturelles et parfaites des pays, transcrites par l'artiste.

Pour le plan des nouvelles églises, c'est la croix latine qui en formera la base. L'œuvre nouvelle sera éminemment symbolique et les Initiés qui conservent pieusement l'enseignement des prêtres mages, donneront, sous l'apparence de la foi chrétienne, son sens réel à ce premier symbole. La croix, ou signe de ralliement des premiers chrétiens, ne l'avons-nous pas vue figurer sur les monuments les plus anciens de l'Egypte, des milliers d'années avant la naissance du Christ ? On la rencontre aussi sur les poteries funéraires trouvées dans les cimetières étrusques. Il vous suffira, au surplus, d'aller au musée du Louvre, pour voir sur les sculptures égyptiennes.

antérieures de plusieurs millénaires au christianisme, les Pharaons tenant en mains la croix ansée.

Pour le Mage, la croix, c'est l'axe de gravitation de la nature; à chacune de ses branches, une force est attachée, et sous son impulsion, la croix tourne éperdument, moulant les êtres à l'image de la meule qui transmue les durs grains de blé en de la blanche et pure farine. Sous ces termes symboliques, se détache nettement l'idée de la force, M. Bergson dirait (( de la vie », animant, modelant la matière.

Dans les religions anciennes, qui se réclamaient du culte de Mithra, la croix gammée est le signe du Swastika : instrument qui servait à produire le feu. C'est ce souvenir qui persiste au début du christianisme; c'est au point de rencontre des deux bras de la croix que jaillit le rayon divin, rappelant l'éclosion de l'étincelle, qui se produisait sous l'action du souffle de l'esprit, au centre du Swastika, lorsque les prêtres de Mithra, dans les cérémonies destinées à produire le feu sacré, recouraient aux moyens primitifs. C'est sous cette évocation d'un rayon lumineux naissant au point d'intersection que, dans les premiers siècles, la croix est conçue et devient le signe de ralliement des chrétiens, le Christ n'y sera représenté attaché qu'après le VI^ siècle.

La mise en croix était employée par les Romains comme instrument de supplice réservé pour punir les crimes particulièrement odieux : notamment, pour le châtiment des esclaves, qu'on clouait par les pieds et les mains, en les laissant mourir, bras et jambes rompus, de faim et de soif, au milieu de souffrances qui duraient parfois plusieurs jours.

On ne saurait nier la grandeur du symbole chrétien. Voici Jésus, fils de Dieu, qui accepte de venir sur la terre parmi les hommes pour y subir, de tous les supplices, le plus infâme, le plus cruel, rachetant les fautes des hommes par la souffrance, réhabilitant la croix par sa mort, car après le Vl" siècle, quand le christianisme triomphe, ce supplice est aboli. Jésus, considéré par ses coreligionnaires juifs comme un faux prophète, aurait dû subir, comme l'usage le voulait, la lapi-

dation : mais alors, le rôle social de la nouvelle religion n'aurait pas eu la même grandeur. Il était nécessaire que ce Dieu qui venait délivrer et consoler les humbles, subît le supplice le plus infâme : celui qui était réservé aux esclaves ; les citoyens romains en étaient exempts. C'est sur la plèbe et par elle qu'il faut agir pour rénover le monde, c'est en elle que le nouveau culte trouve sa force; celle-ci sera captée, déviée par les empereurs, qui feront du culte fraternel, un moyen d'oppression et d'asservissement. Soit ! mais la grande pensée, le pur symbole subsiste, et, quand les puissants oppriment les faibles, la pensée révolutionnaire du christianisme demeure, comme un ferment qui soulève les opprimés.

La légende chrétienne raconte qu'en 326, Hélène, mère de Constantin, découvre la Vraie Croix de Jérusalem : les Juifs, pour empêcher que la secte catholique ne puisse trouver dans l'adoration de la Croix, un aliment pour sa propagande, avaient, paraît-il, enterré celle-ci dans une fosse dont, seuls, quelques Juifs sûrs connaissaient le lieu, mais l'un d'entre eux nommé Judas, nom prédestiné, trahit ses coreligionnaires et révéla l'endroit où elle était cachée. Pour cette révélation, il reçut des récompenses matérielles et se convertit ; il fut, depuis, sanctifié sous le nom de saint Quinace.

Dans la fosse indiquée par Judas, on trouva trois croix, sans que rien permît de distinguer celle du Christ de celles des larrons. C'est alors que saint Macaire, évêque de Jérusalem, eut l'idée d'essayer le pouvoir miraculeux des trois instruments de supplice : une femme mourante fut couchée sur les deux premiers sans résultat, mais dès qu'elle eut été touchée par la Vraie Croix, elle retrouva ses forces. Un mort ressuscita, paraît-il, dans les mêmes conditions.

La Croix fut dépecée. Puis, elle fut répartie en un certain nombre d'églises et de monastères. Les clous furent, de même, dispersés, l'un d'entre eux servit à faire la Couronne de Fer de la Lombardie, un autre, des sonnailles pour les chevaux de Constantin. Les clous de la Croix, en quantité prodigieuse, figurent dans maints reliquaires.

Mais poursuivons l'analyse des symboles en examinant les nombres en eux-mêmes, et en nous souvenant de ce que nous avons déjà vu à propos de l'initiation de Ram.

Au-dessus du portail de l'entrée de l'église, une figure se détache, seule, isolée : Dieu, ou le Christ. C'est le nombre 1. Dans le magisme, d'après Christian, que nous citerons, pour cette partie, la science de la volonté, principe de toute sagesse, source de toute puissance enseignée ésotériquement par les mages, était renfermée dans 22 arcanes ou hiéroglyphes symboliques dont chaque attribut voile un sens. Nous évoquerons, d'après lui, ces symboles pour expliquer leur fusion dans le catholicisme. L'arcane 1, dont le sens, ainsi que celui des arcanes qui suivront, était révélé aux grands initiés, s'exprime par la lettre Athoïme (lettre A). « A exprime dans le monde (( divin l'être absolu, qui contient et d'où émane l'infini du (( possible. — Dans le monde intellectuel, l'Unité, principe (( de synthèse des nombres, la Volonté, principe des actes. — « Dans le monde physique, il exprime l'homme, le plus haut (( placé des êtres relatifs, appelé à s'élever, par une perpé- (( tuelle expansion de ses facultés, dans les sphères concen- (( triques de l'absolu. »

{( L'arcane I est figuré par le Mage, type de l'homme « parfait, c'est-à-dire en possession de ses facultés physiques « et morales. Il est représenté debout : c'est la volonté qui va (( précéder l'action. Sa robe est blanche, image de la pureté « originelle ou reconquise, son front est ceint d'un cercle (( d'or : l'or signifie lumière, le cercle exprime la circonfé- « rence dans laquelle gravitent les choses créées. La main « droite du Mage tient un sceptre d'or, figure du commandece ment, et s'élève vers le ciel, en signe d'aspiration à la (( sagesse, à la force. La main gauche étend l'index vers la « terre, pour signifier que la mission de l'homme parfait est (( de régner sur le monde matériel. »

J'arrête la citation, et je vous demande en examinant les portiques de nos premières cathédrales, celles où le symbolisme n'a pas dû céder devant les sollicitations et les injonc-

tions du Chapitre ou de l'Evêque, si la disposition de la figure centrale n'évoque pas Tidée du portrait symbolique que je viens de vous décrire.

En avant de la cathédrale, s'élèvent deux tours, dont le symbole peut se définir de plusieurs façons : pour le chrétien, elles symbolisent l'Ancien Testament, elles rappellent les Colonnes de Feu qui guidaient les Hébreux dans le désert.

Pour l'Initié, ces deux tours symboliques signifient le principe du bien et du mal. C'est le principe de la division, la dualité d'où est sortie la vie. Dans les temples égyptiens, les pylônes recevaient le dieu Râ dans sa course quotidienne. Moret, déjà cité, donne la traduction d'une inscription placée dans les temples ptolémaïques : (( Les pylônes sont semblables (( aux deux sœurs qui élèvent le disque solaire. Un des côtés « est Isis, l'autre, Nephtys; elles portent en l'air (toua) le (( disque Behedeti ailé quand il rayonne à l'horizon. Le soleil (( s'élève au ciel en volant chaque matin, et se pose chaque (( jour sur les deux bras d'Isis et de Nephtys. Il remonte au « ciel en forme de Kepri et traverse le firmament. »

Dans le langage des Mages, l'arcane II, lettre B, exprime dans le monde divin, la conscience de l'Etre Absolu, qui embrasse les trois termes de toute manifestation : le passé, le présent, le futur. Dans le monde intellectuel, le Binaire, reflet de rUnité, exprime la science, perception des choses visibles et invisibles. Dans le monde physique, la femme, moule de l'homme, et s'unifiant à lui pour accomplir une égale destinée. L'arcane II, dans l'initiation magique, d'après Christian, est figurée par une femme assise au seuil du temple d'Isis, entre deux colonnes. La colonne qui se dresse à sa droite est rouge; cette couleur signifie l'esprit dans sa lumineuse ascension au-dessus de la matière. La colonne de gauche est noire et figure la nuit du chaos, la captivité de l'esprit dans les liens impurs de la matière. La femme est couronnée d'une tiare, surmontée du croissant lunaire et enveloppée d'un voile, dont les plis tombent sur sa face. Elle porte sur la poitrine la croix solaire, et, sur ses genoux, un livre ouvert,

qu'elle couvre de son manteau. Cet ensemble symbolique personnifie la science occulte qui attend Tinitié au seuil du sanctuaire d'Isis, pour lui communiquer les secrets de la science universelle.

La croix solaire signifie la fécondation de la Matière par l'Esprit ; elle exprime aussi, comme sceau de l'infini, que la science procède de Dieu et qu'elle est sans bornes, comme sa source. Le voile, enveloppant la tiare et retombant sur la face, annonce que la vérité se dérobe aux regards d'une profane curiosité.

Le livre à demi caché sous le manteau signifie que les mystères ne se révèlent que dans la solitude au sage qui se recueille en silence, dans la pleine et calme possession de lui-même.

Ce symbole des tours parle éloquemment à l'entrée du temple où l'homme vient se recueillir pour essayer de communiquer avec Dieu, c'est-à-dire l'infini dans le silence et le mystère. Parfois, l'image de la Vierge, placée entre les deux colonnes, ne complète-t-elle pas le sens mystérieux de cet arcane. Ces colonnes, vous les retrouverez dans les loges maçonniques qui reflètent en partie cette profonde mystique, elles s'appellent alors colonne du Nord et colonne du Midi.

Les porches de nos cathédrales sont au nombre de trois ou de cinq. Trois, pour le chrétien, rappelle le principe de la Trinité, cinq évoque le nom de Dieu écrit en anagramme

La Rose-Croix magique.

Hiavé, c'est le nom de Jésus.

Ce sont aussi les cinq actes de foi de la religion.

Pour l'Initié, trois c'est le nombre d'où sort la vie, deux, c'est la division, trois, c'est l'union par l'amour. C'est le symbole des trois mondes :

Divin, Intellectuel, Physique.

L'arcanellI, chez les Mages, exprimait, dans le monde divin, la puissance suprême, équilibrée par l'intelligence éternellement active et par la sagesse absolue, dans le monde intellectuel, la fécondité universelle de l'être, dans le monde physique, la nature en travail, la germination des actes qui doivent éclore de la volonté.

L'arcane III est figuré par l'image d'une femme assise au centre d'un soleil rayonnant; elle est couronnée de douze étoiles et ses pieds reposent sur la lune. C'est la personnification de la fécondité universelle. Le soleil est l'emblème de la puissance créatrice; la couronne étoilée symbolise le nombre 12, celui des Saisons ou Stations que parcourt cet astre, d'année en année, autour de la zone zodiacale. Cette femme, risis céleste, ou la Nature, porte un sceptre surmonté d'un

Le Dùme de Cologne.

Portail de la Cathédrale.

globe : c'est le signe de la perpétuelle action sur les choses nées ou à naître.

De l'autre main, elle porte un aigle, symbole des hauteurs sur lesquelles peut s'élever l'essor de l'esprit. La lune, placée sous ses pieds, figure l'infirmité de la matière et sa domination par l'esprit.

Les bases des tours sont quadrangulaires .

Nous avons vu déjà, dans les symboles de la Pyramide, la signification du nombre 4. Pour le Mage, l'arcane 4 exprime : dans le monde divin, la réalisation perpétuelle et hiérarchique des virtualités contenues dans l'être absolu, dans le monde intellectuel, la réalisation des idées de l'être contingent, par le quadruple travail de l'esprit : affirmation, négation, discussion, solution, dans le monde physique, la réalisation des actes dirigés par la science de la vérité, l'amour de la justice, la force de la volonté et des organes.

L'arcane IV est figuré par un homme coifiFé d'un casque surmonté d'une couronne. Il est assis sur une pierre cubique, la main droite élève un sceptre et sa jambe droite fléchie s'appuie sur la jambe gauche en forme de croix. La pierre

Le Mans. Cathédrale - Vitkail de l'Ascension.

Ph. Giraudon

cubique, figure du solide parfait, signifie l'œuvre humaine accomplie. Le casque couronné est l'emblème de la force qui a conquis le pouvoir. Ce dominateur est en possession du sceptre d'Isis, et la pierre, qui lui sert de trône, signifie la matière domptée. La croix, tracée par la position de ses jambes, symbolise les quatre éléments et l'expansion de la puissance humaine en tous sens.

Je bornerai là mes citations de la signification des divers arcanes magiques que l'aspirant mage devait étudier, approfondir, pour en comprendre l'enseignement philosophique et matériel.

Chacun de ces arcanes entraînait une étude spéciale, dont la connaissance absolue résumait toute connaissance humaine; en les évoquant, d'après Christian, j'ai voulu montrer que le symbolisme religieux a pu se déformer, au cours des âges mais que, sous le culte chrétien, réapparaissent, transfigurés, les cultes antiques, comme sous ses symboles, revivent les symboles magiques.

Les noms des dieux ont pu changer à travers le temps, les religions reflètent les mêmes concepts. Les peuples ont d'abord animé tous les objets, tous les êtres, ils ont adoré ensuite la Terre, la Vierge- Mère, puis ils ont compris qu'elle n'était que dépositaire des germes, ils ont alors fait remonter le principe fécondant au Soleil, pendant que d'autres esprits plus évolués s'élevaient au concept du monothéisme, et que d'autres, par la science expérimentale, concevaient le principe de l'unité de force et de matière. Malgré le chemin parcouru par l'Humanité, tous les êtres ne sont pas parvenus au même plan de conception métaphysique, et même, des intelligences supérieures, imprégnées par leur éducation première des principes religieux, font un compromis entre leur faculté d'analyse et les dogmes qui leur furent enseignés, dont ils se refusent à discuter le principe. On ne peut donc s'étonner de cette persistance des symboles et des traditions, dont le christianisme est le reflet. Il n'a pu s'établir, se développer,

Monstres de Notre-Dame-de-Paris. Le Corbeau et le Démon.

Ph. Giraudon

se maintenir qu'en pliant son dogme rigide à toutes les superstitions qu'il prétendait remplacer. Si nous n'y trouvons pas les dieux totémiques des nomes d'Egypte, ses saints nous offrent un panthéon qui les remplace par les attributions diverses dont chacun d'eux est investi.

Quand vous visiterez une cathédrale, elle prendra désormais pour vous un sens plus vivant, vous vous souviendrez que son plan évoque, non seulement radmirable mystère chrétien, mais aussi, les traditions les plus anciennes de l'humanité. Vous saurez que chacune de ses parties a été étudiée pour répondre à un principe, et qu'elle résume en elle les apports de nombreuses civilisations. Quand le croyant n'aperçoit en elle que la Maison de Dieu, nous, nous sentons vivre en ses pierres toute une humanité. Rappelez-vous ce

que je vous ai dit de la pyramide qui, dans un raccourci, contenait toute la sagesse humaine.

La cathédrale gothique exprime aussi, dans sa masse matérielle, la douleur d'un peuple de parias peinant, souffrant. Mais elle dit aussi la foi, Tespérance de l'Humanité qui marche. Elle est comme un témoin qui marque une étape dans la vie spirituelle des hommes. En l'interrogeant, elle nous dit le lien qui unit les générations à travers le temps.

A celui qui sait comprendre son langage, elle dit que l'homme, dans son effort pour atteindre les sommets, connaît les chutes qui arrêtent et brisent son élan; mais aussi que, défiant les obstacles, contre les défaillances et les découragements, quand la foule s'abandonne, quand elle désespère, des esprits supérieurs veillent, et que la renaissance surgit, même de la pire détresse.

Lorsque la cathédrale gothique apparaît, les cultes anciens étaient morts, on en croyait le souvenir à jamais aboli dans la mémoire des hommes. Les sectateurs du christianisme, pour la plupart ignorants du passé, se flattaient de bercer l'esprit humain des rêves enfantins de la Genèse biblique. Ils avaient cru effacer toute trace de la vie philosophique de l'antiquité, en faisant dater l'histoire de la naissance du Christ, en détruisant même les auteurs anciens.

Pendant des siècles, ils ont pu, en effet, forger pour les masses des fables grossières, d'où sortirent la souffrance, la haine, les guerres de religion, les persécutions contre la pensée libre, mais ils ne purent détruire toute trace des glorieuses époques de haute philosophie. Du christianisme primitif, cette admirable adaptation des mystères antiques, et dont nous attendons encore la réalisation du beau rêve humain, ils ont fait une caricature hideuse. Ceux qui savaient durent emprunter ces formes défigurées pour conserver, à travers les fables grossières les plus hautes conceptions antiques.

Il faut projeter la lumière complète sur ce qu'il y a d'obscur dans les mystères religieux, montrer que, sous l'adaptation populaire des légendes, se cache une philosophie ésoté-

Notre-Dame de Paris - Le Stryge.

Ph. Alinari

rique, qui exprime l'idée d'un principe unique, d'où surgit

la vie.

Les sectaires de toutes les religions, de toutes les philosophies sont également haïssables: Nul ne peut prétendre détenir l'absolue vérité. C'est un crime contre l'intelligence

que de vouloir imposer à la pensée humaine des limites, et de vouloir façonner tous les cerveaux dans une même servitude.

La nuit que les prêtres chrétiens, au service des empereurs et des rois, ont faite sur l'histoire humaine, a laissé les peuples dans l'ignorance des grandes choses du passé : Si, pour quelques privilégiés qui forçaient les portes du mystère, les antiques sociétés revivaient avec la grandeur de leur art, pour le plus grand nombre des hommes, plongés dans l'ignorance, la civilisation commençait avec l'ère chrétienne; d'ailleurs l'enseignement du peuple était orienté dans ce sens

Les monuments auraient pu parler : ils furent détruits.

C*est parce que les pierres parlent que j'aime les cathédrales.

L'invasion des Barbares a eu des effets moins terribles pour l'art antique que le triomphe du christianisme. Les envahisseurs ont pillé les trésors publics ou privés, pris ce qui était facilement transportable, arraché le bronze et le fer des monuments, ils ont allumé des incendies, mais ils n'ont pas apporté à la destruction des richesses artistiques, la continuité systématique des iconoclastes et des chrétiens triomphants. Par ceux-ci, les temples païens ont été dépouillés de leurs matériaux pour construire le temple du nouveau Dieu; les admirables statues antiques mutilées, brisées; et c'est dans le fouillis des cités disparues qu'il faut chercher les chefs-d'œuvre jamais surpassés des Scopias, des Phidias, des Praxitèle, pour ne parler que des plus illustres des génies qui créèrent la statuaire grecque. Quand on retrouve les fragments de la mosaïque antique, on peut songer à ce que devait être l'art pictural à cette époque de grandeur artistique et humaine : quand la philosophie s'élevait avec Platon, Socrate, jusqu'aux sommets, et que les lois, avec Lycurgue et Solon, codifiaient la justice la plus haute.

Sur notre sol, surtout, ravagé par tant de hordes, les vestiges de l'époque romaine étaient détruits; rien ne pouvait rappeler aux peuples, asservis par la féodalité, le passé

glorieux. 11 faut l'apparition de 1 * a r t gothique pour qu'une première lueur éclaire cette nuit.

Son symbolisme, né des traditions hermétiques, revivifie Tart et la pensée, prélude de la grande Renaissance, qui verra le génie humain se réveiller et se manifester à nouveau, malgré les entraves qui le paralysent encore.

Cette folie du christianisme, rêvant d'abolir toute l'histoire, est commune à toutes les sectes religieuses. L'islamisme, lui aussi, apporte son effort de destruction. C'est le sultan Bajazet qui conçut l'idée folle de détruire les Pyramides. Heureusement, les sages qui les construisirent, utilisant pour leur fin l'orgueil des Pharaons, les firent telles, qu'elles purent résister, sans grand dommage, aux efforts du tyran, et leur forme, contenant les symboles mystérieux, continuent de se profiler à l'horizon, attestant la grandeur de la pensée qui les conçut.

Nos cathédrales gothiques n'ont pas cette possibilité de durer, ni cette belle unité. Leur architecture même, la nature des matériaux employés, l'humidité de notre climat, tout concourt à leur destruction. La hauteur des nefs obligea au

Cathédrale de Bayeux.

N. D. Photo

contreventement des murailles par des arcades, qu'il fallut ajourer pour leur donner la grâce nécessaire. Le clocher, en forme pyramidale, lui aussi, évoque les symboles du passé, avec sa flèche qui symbolise, par le point qui la termine, l'idée de l'unité et celle de l'infini, par son absence de dimension exprimable; les côtés, au nombre de quatre, six, huit ou douze, suivant les conceptions et les interprétations qui reproduisent les sens mystérieux des Arcanes; les rosaces ajourées qui évoquent le symbole de la Rose-Croix ; les pinacles, les chimères, les clochetons et les meneaux flamboyants, toutes ces parties sont trop fragiles pour espérer qu'elles puissent se transmettre à travers les destins, aux peuples de l'avenir. Ces édifices ne peuvent durer qu'à condition d'être l'objet d'un entretien coûteux et constant. Ils sont un legs admirable de nos pères, sur lequel il nous faut veiller sans cesse.

Au symbolisme puissant, plus philosophique que religieux de ces églises, vont s'ajouter les superstitions du Moyen Age,

Portail de la Cathédrale de Chartres.

N. D. Photo

et celles qui naîtront, jusqu'aux superstitions grotesques des cordiolâtres modernes.

Les imagiers des églises romanes et des églises gothiques vont sculpter, à côté des « Jugement Dernier )), haute pensée de morale transmise par les religions anciennes, qui veulent que l'individu soit jugé par ses actes, les grossières images du culte satanique et les visions de l'Enfer.

Ces siècles n'ont pas l'hypocrisie du nôtre, les mots crus sont appliqués aux choses qu'ils désignent, sans périphrase, et le vice, pour être plus complètement et plus commodément flétri, s'étale, impudique sur les chapiteaux historiés des colonnes romanes, ou sur les voussures des portails gothiques. L'œuvre de chair est la principale préoccupation du bas clergé, qui doit vivre dans un état de chasteté contraire à la nature, déformant l'imagination et provoquant les rêves lubriques qu'expriment les façades des cathédrales. Scènes monstrueuses, qui se terminent par des châtiments infernaux, inspirés des mêmes idées, comme il en est figuré sur la cathédrale de Bourges.

Dans les villes oii les Juifs sont parqués dans les ghettos, pour humilier l'antique religion, on représente, comme sur la façade de N. D. de Paris, celle-ci, sous les traits d'une reine déchue de ses attributs, la couronne à ses pieds, tandis que, lui faisant équilibre, se dresse une autre reine, portant fièrement sa couronne, foulant aux pieds un serpent, symbolisant l'Eglise triomphante écrasant l'impiété.

Tout un panthéon d'anges est né avec le temps : réminiscence altérée des sept génies intermédiaires entre les Mages et Dieu qui, d'après Hermès-Tôt, agissent sur les sept cercles qui contiennent l'univers.

Nous sommes loin des premiers chrétiens, iconoclastes, bannissant des églises les images rappelant les cultes païens. Là encore, la raison, la haute philosophie ont dû s'incliner devant l'habitude, la tendance générale, la pauvreté spirituelle de l'humanité, qui ne lui permet pas de concevoir Dieu dans son symbole, mais qui le matérialise dans une

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Notre-Dame de Paris. Rosace de la façade

Ph. Alinari

forme appropriée à son intelligence. Du IV^ au VIII° siècle, la lutte est engagée entre ceux des chrétiens qui, fidèles à la tradition judaïque, repoussent la représentation de Dieu par r image, et la foule des païens, convertis à la nouvelle religion, qui anthropomorphisent son principe.

En 462, un peintre représente le Christ sous les traits de Jupiter, c'est le retour au paganisme.

La réaction se fait vive et la lutte s'engage violente jusqu'au Concile de Nicée en 786, qui fit admettre la distinction entre le culte honorifique qu'on peut réserver aux images, et l'adoration formelle qu'on ne doit réserver qu'à Dieu. Dès lors, il peut y avoir lutte entre les iconoclastes et les iconolâtres, mais ceux-ci l'emportent : le Concile de 81 5 condamne les iconoclastes et les églises se peuplent de figures du Christ, de la Vierge, de saints, d'anges, de scènes religieuses et de la vie de Marie (naissance, annonciation), du crucifiement et de la mise au tombeau. Dieu est représenté par un vieillard à barbe blanche avec, souvent, le triangle au-dessus de sa tête, ou bien, le triangle seul, en exprime l'essence; de lui, émane un rayon lumineux, c'est une réminiscence hébraïque qui rappelle les anciennes traditions et qui est issue des symboles de la Pyramide. Il est curieux de constater que ce triangle qui est, avec le fil à plomb, pour le compagnon maçon, le niveau qui lui permet de construire, est, pour le Franc- Maçon, le symbole de la Justice, et figure dans les armes et les monnaies de la T^ et de la 11^ République, dont la devise : Liberté, Egalité, Fraternité, exprime le principe trinitaire.

Le Christ Habillé

Si la pureté du culte a perdu au triomphe de cette idolâtrie nouvelle, l'art, du moins, y trouve ses plus belles expressions, car c'est dans l'église que s'est réfugiée toute vie collective. C'est le lieu pour lequel peinent, avec allégresse, les humbles, car il est, en même temps que le temple de la rédemption, le lieu où se donnent les fêtes et les mystères du Moyen Age, qui réjouissent le peuple malheureux. Une fois par an, s'y déroule la Fête des Fous et la Messe de l'Ane.

Qu'étaient au juste ces mystères et ces fêtes profanes ?

Jamais on n'a pu supprimer complètement les fêtes ou cérémonies païennes profondément entrées dans les mœurs; il fallut bien concilier les formes de la nouvelle religion en les adaptant aux coutumes anciennes. C'est ainsi que la fête des Calendes ou des Saturnales, qui durait chez les Romains près d'un mois, de Décembre à l'Epiphanie, fut incorporée parmi les fêtes catholiques, divisée en plusieurs périodes qui groupent la fête de Noël, celle de saint Etienne, de saint Jean l'Evangéliste, des saints Innocents, de la Circoncision et des Rois.

On incorpora de même les Lupercales païennes, qui ne se terminaient que le Mercredi des Cendres. Enfin, on groupa d'autres fêtes, sous le nom de Fête des Fous, fête qui se célébrait dans les églises et qui donna lieu à de tels scandales, que les Conciles durent interdire les chants profanes et les déguisements dans les sanctuaires religieux.

Cette fête, dont les diacres prenaient l'initiative, commençait le lendemain de Noël par l'élection du Pape des Fous et d'un Abbé des Sots, élus par le bas clergé, réuni en concile. Les abbés subalternes, les clercs, les enfants de chœur acclamaient ce nouveau pape qui, après une entrée triomphale, siégeait comme pontife, jusqu'au soir de l'Epiphanie.

Dans cette cérémonie, la hiérarchie du clergé était renversée : les clercs officiaient à la place des prêtres et les enfants de chœur prenaient la place des chanoines sur les stalles, pendant que ceux-ci prenaient part aux divertissements, aux danses, aux jeux divers. Le pape des Fous officiait, donnait

la bénédiction, pendant que l'assistance chantait des refrains obscènes.

C'est à Sens que, pour la première fois, il semble que la Messe de l'Ane ait été célébrée. Tout un rituel, qu'on retrouvera dans le manuscrit conservé à la Bibliothèque de Sens, avait été établi.

Cette fête se célébrait en souvenir de l'ânesse qui se trouvait dans l'étable où naquit le Christ. L'âne paraissait dans l'église, couvert d'une chape religieuse, les prêtres venaient le recevoir, vêtus de leurs ornements, puis, l'âne, amené à l'autel, on entonnait des chants, dont la notation existe encore, et la foule reprenait en chœur les répons : — Hé ! Sire Ane ! Hé ! — puis se mettait à braire. Les encensements se faisaient avec du boudin. C'était l'occasion de joyeuses liesses et de franches lippées.

D'autres animaux avaient également les honneurs de la messe : le bœuf, en souvenir de celui qui réchauffa le Seigneur de son haleine, puis les faucons, les chiens, que les chasseurs venaient faire bénir à la S*-Hubert. Toutes ces cérémonies, incorporées au christianisme, rappelaient les fêtes antiques.

L'église est le lieu prédestiné où se marquent tous les actes de la vie : naissances, mariages, souffrances ou joies, jusqu'à la mort qui délivre l'homme de ses maux !

Le symbolisiTie, créé par l'idolâtrie, devient mièvre, il y a le langage des couleurs, celui des pierres précieuses, celui des fleurs, ce n'est plus que la caricature d'une religion tombée dans une superstition enfantine, incapable de saisir le sens généreux des légendes qui se réfugie dans une iconolâtrie grossière.

L'art gothique ne présente d'unité que dans ses expressions générales, il est mouvant à l'infini, subissant l'influence des milieux dans lesquels il se développe. Les Initiés supérieurs, en nombre infime, ont bien pu dresser les lignes primordiales du plan et des ornements principaux, mais dans la réalisation de l'œuvre chaque groupement, chaque chapitre des églises locales, a marqué son empreinte; les peuples ont

Paris La Sainte-Chapelle - La Rosace.

exprimé, dans des détails d'architecture et de décoration, leurs préoccupations principales, leurs tendances morales, c'est ce qui explique les variantes infinies des églises gothi-

Paris. La Sainte-Ciiaielle - Voûte prise de l'entrée

ques : il y a de profondes différences entre les premières tentatives des styles de transition, comme celui de Vézelay, au gothique de TIle-de-France, et comme celui de Laon, qui inspira les constructeurs de Chartres, au gothique allemand, anglais ou italien.

On comprendra d'autant mieux ces influences et ces modifications, quand on saura comment ces constructeurs élaboraient les projets : Le plan général étant donné, de même que tout le peuple va concourir à l'édification, celui-ci, par ses prières, celui-là, par ses dons, le plus pauvre, par le travail gratuit ou la corvée imposée, les groupes compagnonniques vont s'efforcer de réaliser, chacun dans son métier, le chef-d'œuvre qui devra l'emporter sur le groupe rival. Chaque profession : maçons, tailleurs de pierre, charpentiers, couvreurs, ferronniers, menuisiers, se réunit dans sa loge, étudie les dispositifs les plus difficiles, en même temps que les mieux adaptés, puis, chaque groupe désigne les délégués qui constitueront la loge centrale, laquelle établira le plan définitif. L'œuvre est anonyme, car elle est le produit d'une coopération des métiers. Nul n'en pourra revendiquer la paternité. Plus tard, quand le style est créé, que les édifices imposants sont achevés, on pourra connaître, pour les constructions nouvelles, les noms des maîtres de l'œuvre, car ceux-là n'auront qu'à copier, interpréter, modifier, embellir parfois, jusqu'à la décadence. C'est ainsi qu'on ignore les noms des maîtres constructeurs de la cathédrale de Noyon, construite de 1115 à 1180, de Laon, commencée vers 1150, ceux de Chartres, commencée en 1134, de Bourges, commencée en 1175. Par contre, on donne les noms des constructeurs de la cathédrale d'Amiens: Robert de Luzarches ; de N.D. de Paris: Jean de Chelles; de Reims: Jean d'Orbois, qui dirige les travaux de 1211 à 1231 ; de Bayonne, dont la construction fut commencée par Robert des Ablèches en 1221 ; de même, pour un certain nombre d'églises de ces époques. Ces maîtres de l'œuvre sont, incontestablement, des Compagnons, leur nom même les désigne ainsi, car il est encore de tradition, chez les Compagnons Tailleurs de Pierre du Devoir Etranger, société très fermée, de joindre au nom propre, celui de la localité, et le parallèle entre Jean-de-Chelles, Robert-de-Luzarches, Jeand'Orbois, Robert-des- Ablèches, constructeurs des cathédrales, s'établit avec les noms des compagnons modernes : Boucher-

Cathédrale de Peterborough.

d'Avallon, dit Francœur, qui fit l'appareillage du Grand Palais; Jarnaud-de-Draguignan, dit La Prudence, qui dirigea l'appareillage de l'Opéra, et tant d'autres de diverses professions, dont je pourrai rappeler les noms, comme mon ami Milon, dit La Coterie, qui dirigea la construction des escaliers de la Tour Eiffel.

Dans la plupart des cas, l'œuvre est collective et anonyme, et, si elle s'individualise, c'est qu'une personnalité particulièrement forte a marqué son empreinte.

On trouvera encore, aux Xllf et XIV° siècles, des cathédrales, dont les auteurs demeurent inconnus, comme celle de Beauvais qui, achevée en 1272, s'écroula en 1284.

Malgré la conception vraiment géniale qui fit jaillir l'église gothique, il ne faut pas croire que celle-ci apparut tout à coup comme une génération spontanée. Il en est des arts, comme des sciences et des formes de la vie, celles de demain sont en puissance dans celles d'aujourd'hui, et l'esprit

Schéma de construction d'une voussure de portail.

humain, si fier de ses progrès, ne peut convevoir que dans les limites des choses entrevues par lui qui, seules, lui donnent alors des possibilités nouvelles.

Pour que le gothique naquît, il fallait qu*une longue suite d'efforts à travers le byzantin, le roman, comme aussi les apports du style arabe, lui préparât la voie.

Le byzantin et le roman ont

permis Tétude des voûtes en

pierre appareillées qui viennent

remplacer les plafonds de bois

qui couvraient les églises basilicales et causèrent la ruine de

la plupart d'entre elles par les incendies qui trouvaient un

aliment favorable à l'œuvre de destruction.

Le style arabe, lui aussi, a préparé l'ogive. Un des éléments architecturaux qui annoncent et précèdent le gothique, c'est la voûte sur nervures qui permet de bander les arcs en diagonale et de localiser la poussée, les triangles de remplissage demeurant indépendants; il suffit, alors, aux points où la poussée se produit, d'élever des contreforts. C'est l'application de cette conception neuve qui, en contreventant les croisées d'ogive par les grandes arcatures, permettra d'établir dans le gothique les voûtes à une plus grande hauteur.

Mais l'idée première des voûtes sur nervures n'était-elle pas elle-même contenue dans le principe de la voûte sur pendentif du byzantin ?

Parmi les premières croisées d'ogives, il faut citer celles de Quimperlé, de S*- Victor de Marseille et de Moissac Le nouvel ordre s'affirme définitif et se répand avec un tel enthousiasme, qu'on détruit des églises romanes, pour édifier au même emplacement des églises ogivales, mais c'est surtout dans l'Ile-de-France que fleurit le nouveau style, avant de se répandre en Allemagne, en Angleterre et dans les pays du

Nord. On peut en suivre le développement: Crypte de S'-Gilles du Gard (1116), S*-Nicolas de Blois (1138), S*-Etienne de Sens (1140) et S*-Pierre de Lisieux (1142).

Dans la période de transition, dont nous trouvons une expression parfaite dans l'église de Vézelay, les colonnes romanes sont plus élancées, elles préparent la voie à la colonne gothique.

Les bases de ces colonnes et les archivoltes sont rehaussées de rinceaux et de perles, d'oves, d'imbrications; les chapiteaux sont couverts de feuillages et d'animaux.

Le plan de l'église de Vézelay est roman, les dispositifs également, et, pourtant, on sent la révolution qui s'annonce. La nef est plus élevée, l'éclairage, comme dans la basilique, est assuré par les côtés. Les fenêtres sont plus hautes, on y trouve la voûte en berceau, puis la voûte d'arête et les voûtes en arc d'ogive.

En un mot, on trouve épars, dans divers monuments du XI® siècle, les éléments qui, combinés, vont donner, par leur mise en œuvre, avec une technique supérieure : Le Style Ogival.

Au Xlf siècle, les églises du style de transition sont plus richement ornées. Parmi elles, on cite la façade de Notre- Dame-la-Grande à Poitiers. Le fronton est composé de pierres de taille, dont la décoration affecte la forme de disques ou de losanges, avec des bas-reliefs. La porte principale est en plein cintre, avec, à droite et à gauche, des arcades géminées, cintrées, comprises dans une ogive.

La première corniche au-dessus est soutenue par des modillons, elle est surmontée d'un double étage d'arcatures, dont chaque cintre forme une niche.

Le style gothique est, en même temps qu'une expression d'art supérieure, le triomphe d'une technique parfaite et rationnelle. C'est une création savamment calculée, qui révolutionne la construction en modifiant par l'arc d'ogive la poussée sur les murs.

Alors que dans le roman, la voûte en berceau pousse sur

les murs parallèles et limite rélévation de ceux-ci, la croisée d'ogive qui caractérise le style, répartit la poussée vers les quatre points de la naissance des arcs. La voûte n'est plus qu'un remplissage dont les poussées s'équilibrent, et, seuls, les arcs bandés auront besoin des butées pour compenser les poussées, ce qui sera réalisé par le contreventement des arcatures.

On divise le gothique en trois périodes qui vont, la première, de 1150 environ à 1235; la seconde, de 1235, à la fin du Xlir siècle, et la troisième qui s'étend du XIV^ au XV® siècle, en débordant sur les premières années du XVI®.

On a désigné ces trois périodes par des appellations plus ou moins arbitraires : La première période est celle du gothique primitif, la deuxième, celle du gothique rayonnant, la troisième, celle du gothique flamboyant. Après le XV* siècle, la décadence du style s'accentue. Le jour où la recherche de l'effet décoratif l'emporte sur la conception mystique, où l'artiste se substitue à l'initié, on obtient d'admirables effets d'art; les édifices semblent couverts de dentelles. Le monument le plus formidable dans cet ordre est la cathédrale de Milan. Depuis la cimaise ornée de figures, de bêtes, de feuillages, d'oiseaux, qui court à hauteur d'homme à l'extérieur du bâtiment, jusqu'aux innombrables clochetons qui se dressent dans le ciel, décorés de crochets et de choux, chaque pierre est sculptée, travaillée, fouillée par un ciseau savant. Adieu, la belle harm.onie, la simplicité de Notre-Dame de Paris, dont chaque ornement s'explique, se justifie, où l'on sent dans les pierres noircies la haute pensée des constructeurs; ici, à Milan, c'est une pâtisserie admirable, qui peut aussi bien convenir pour un musée, un temple, une synagogue, que pour une église catholique, car l'esprit du Crucifié semble en être absent.

Voici comment vous pourrez reconnaître les époques : Tout d'abord, au Xllf siècle :

On construisait des voûtes sexpartie, sur un plan carré, ce qui n'était pas sans inconvénient, car la répartition des

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Notre-Dame de Paris

charges sur les piliers, dans ce cas, est faite d'une façon inégale, et les croi?ées ne correspondent pas à l'axe des

voûtes. C'est alors qu'on employa la voûte sexpartie, sur plan barlong ou rectangulaire.

Aux Xir et Xllf siècles, les colonnes qui rappellent le roman sont monocylindriques et le chapiteau reçoit la retombée de l'arc. Les bases sont ornées de tores, séparées par une scotie, le tore inférieur étant plus développé que l'autre. Les chapiteaux sont ornés de crochets rappelant les chapiteaux corinthiens. Les lignes décoratives sont sobres, les roses de la façade sont enveloppées dans un arc à plein cintre. La statuaire est simple comme les draperies ; c'est bien une renaissance qui s'annonce, après les siècles de stylisation.

Dans cette période se placent : la cathédrale de Noyon, commencée en 1150, celle de Sens (1168), Laon (1174), dont nous examinerons les admirables dispositions, celles de Paris, Reims, Amiens, Bourges, dont je vous ai déjà parlé.

Au XIV® siècle, bien qu'on ait peu construit, le style évolue :

Les colonnes se sont allégées, car le chapiteau n'est plus qu*un ornement marquant la naissance du cintre. Les moulures et les nervures des arcs se prolongent et forment un faisceau de colonnettes rappelant les faisceaux de bambous des colonnes des temples égyptiens. Les chapiteaux, finement travaillés, sont ornés de feuillages, les bases se sont modifiées : elles comportent deux tores, mais celui du bas plus réduit et séparé de l'autre par une partie allongée.

Les façades s'ornent de gables, de frontons triangulaires sculptés au-dessus des arcs de baies et décorés intérieurement de roses d'ogives, de trèfles et de lignes incurvées. Les lignes extérieures du triangle sont ornées de crochets, et celui-ci, à son sommet, reçoit une croix ou un chou gothique.

L'archivolte de l'ébrasement forme saillie sur la décoration intérieure. La sculpture devient plus maniérée, les draperies ont perdu leur simplicité première, les plis sont plus compliqués, plus nombreux, plus souples. Les détails de la décoration sont plus minutieusement exécutés et l'inspiration des formes est demandée à la nature.

Parmi les églises du XIV* siècle, il faut citer celles de

Limoges, de Bayonne, de Clermont-Ferrand, de S*- Jean à Lyon.

Au XV^ siècle, Tare en accolade, orné de crochets, de feuillages, formé de courbes et de contrecourbes, qui se rencontrent au sommet, est la caractéristique de l'époque, sans préjudice des autres modifications.

Les colonnes ont repris la forme monocylindrique, mais elles ne portent plus de chapiteau, celui-ci est remplacé par une bague et les moulures des arcs viennent se perdre en elles, ou se prolongent jusqu'à la base qui accentue les caractères du XIW^ siècle. Les meneaux des fenêtres se terminent par des lignes sinueuses, n e r v é e s , moulurées, qui ondulent comme des flammes.

Les ornements se multiplient sur les rampants des arcs extérieurs.

, ,, Les cathédrales qui

Notije-Dame de Paris. La Vierge du chœur.

A. G. Photo, expriment le mieux ce

Palais de Justice de Rouen.

N.D. Photo

Style sont celles de S*-Nicolas-clu-Port, de S*-Maclou à Rouen, de S*-Jacques à Lisieux, de S^'-Séverin à Paris, de Quimper.

Après le XV^ siècle, on construit encore des églises gothiques, mais la décadence du style s'accentue. Au lieu de lignes déterminées par l'architecture elle-même, on recherche l'effet. La décoration exubérante, désordonnée même, nuit à la compréhension, il semble que, désormais, on ait horreur de la ligne. L'art est encore présent, mais la pensée primitive en est absente.

Au hasard de vos voyages, visitez les églises de Brou, S'-Riquier de Dreux, le Palais de Justice de Rouen, et vous saisirez ce qui différencie ce style de celui des autres époques.

L'arc en accolade du XV^ siècle est formé à son sommet par des contrecourbes brisées et celui-ci est surmonté d'une sorte de clocheton fouillé d'un treillis de nervures. Les cro-

chets de feuillages ont pris la forme de masses auxquelles on donne le nom de choux gothiques.

La décoration multiplie les pinacles sur les arcatures; les clochers du XV*, et surtout ceux du XVf sont couverts de décorations.

La statuaire aussi, a achevé son évolution: Au Xlf siècle, on sent l'idéalisme de la pensée dans la simplicité des formes, au XIW" siècle, les statues sont plus minutieusement travaillées, mais l'idéalisme en est absent, elles présentent un hanchement particulier faisant porter le corps sur le côté.

Au XVf siècle, l'art statuaire atteint la perfection dans l'exécution. Les artistes cherchent à reproduire la nature, et les œuvres qu'ils créent s'inspirent du réalisme.

Contrairement à l'appréciation de Raphaël, qui voyait dans le style ogival un style barbare, celui-ci est le triomphe de la science et du bon sens. Voltaire, Michelet se sont élevés aussi contre le style gothique. Notre admiration pour les grands artisans de la libération morale des peuples ne saurait nous rallier à leur jugement partial. Ce style ne pouvait se développer que dans les pays profondément mystiques, mais sa beauté, pour être autre que celle des temples grecs ou des basiliques romaines, n'en exprime pas moins une esthétique supérieure.

Certes, les admirables proportions des temples grecs, leur ordonnancement indiquent un rationalisme intellectuel. Les dieux grecs sont des hommes hors l'Humanité, le temple qui leur est consacré ne reçoit pas les foules, celles-ci, grâce à la douceur du climat, peuvent rendre leur culte en plein air.

Les cérémonies sont des fêtes grandioses, auxquelles s'associe tout un peuple, acteur et spectateur à la fois. Puis, à côté du milieu moral, n'oublions pas le milieu physique, quand nous voulons comprendre une architecture. Les Grecs, petit peuple par le nombre, ne pouvaient concevoir l'immensité des constructions égyptiennes, et, vivant dans des régions montagneuses, aux vallées étroites, ils ne pouvaient songer à

donner une grande élévation à leurs temples, dont la silhouette eût été écrasée par les monts environnants; seule, la simplicité des lignes pouvait fixer l'attention.

Leur technique, héritière de celles de Memphis, de Babylone, de Korsabad, leur eût certes permis d'oser davantage, mais rien ne les prédisposait à rechercher le grandiose; le rationnel exprimait leur pensée.

L'architecture gothique est la conséquence de la religion chrétienne, comme la mosquée découle du mahométisme.

Le Christianisme, c'est la communauté dans la prière, dans la communion. Les fidèles se réunissent chaque jour pour des pratiques cultuelles ordonnées, il leur faut le lieu d'où ils pourront s'isoler des païens, des indifférents. Les dieux grecs et païens appartenaient à tous, d'où la large tolérance de ces peuples en matière religieuse, mais le Dieu des chrétiens, comme celui de Mahomet, leur appartient en propre et, seuls, ceux qui ont reçu le baptême, ont le droit de l'adorer. Il faut alors de vastes vaisseaux pour contenir les foules. Qu'est-ce que le temple d'Apollon, comparé à la cathédrale de Strasbourg ou à celle de Bourges ?

Puis, la pensée religieuse des constructeurs, comme je vous l'indiquais, est toute pénétrée des mystères antiques.

Cette maison de Dieu doit être assez vaste pour contenir les foules immenses qui viennent adorer le Sauveur, elle doit être assez haute pour dominer tous les orgueils. Aspiration vers laquelle tendent les vœux, les espoirs des fidèles, sa silhouette doit se détacher au loin dans la plaine et surgir au-dessus des habitations des hommes.

Le temple grec, dont on ne saurait trop admirer le bel ordonnancement, ne peut s'opposer à l'église gothique, car son canon le fixe dans une étroite immobilité. L'église gothique est, au contraire, diverse à l'infini, sans que sa beauté s'atténue. Que de types variés dans les formes extérieures, comme dans la décoration intérieure : Notre-Dame de Paris, Laon, Chartres, Bourges, Amiens, Beauvais, etc., autant d'interprétations, autant de beautés.

Certes, pour certaines cathédrales, on peut critiquer le manque d'unité dans la réalisation, de même que pour un grand nombre d'églises gothiques restées inachevées, mais il faut mesurer l'effort que représentent ces monuments, dont la réalisation s'est poursuivie pendant des siècles. On avait été au plus pressé : construire le vaisseau pour réunir les fidèles ; les tours, les portails, les clochetons se construiront après. Mais hélas ! les grands initiés, qui avaient conçu les plans, étaient morts, et, avec eux, le symbolisme disparaissait, l'unité de conception aussi.

Peu d'églises ont été construites dans la pureté des plans primitifs. On ne saurait en tirer argument contre la conception géniale qui créa ce style, sublime dans sa beauté, grandiose dans sa technique.

Nous avons vu que la voûte croisée d'ogive est le dispositif le mieux adapté pour équilibrer les charges, que l'arcature extérieure est la forme la plus rationnelle pour contrebalancer les poussées des arcs d'ogive sur le vide. Mais tout est ainsi étudié : les moulures dans le gothique primitif sont déterminées par la construction, la partie décorative est légitimée, appelée par le plan lui-même. Les chimères sont le déversoir des eaux, les arcades extérieures sont creusées de rigoles pour le même objet. C'est un ensemble dont la beauté, créée toute entière par des artistes de génie, issus de notre terroir, caractérise notre race, dans laquelle le bon sens sait s'allier aux aspirations les plus élevées de l'idéal.

On a beaucoup discuté sur les origines de l'ogive. J'ai lu, dans des livres qui se prétendaient savants, que cette forme avait été inspirée par le croisement des feuillages des grands arbres formant voûte. L'idée est séduisante, poétique même, mais je pense qu'il en faut chercher l'inspiration dans les arcs mitres, qui terminent les nefs de plusieurs églises romanes, soit plus simplement, dans une vision déformée par une vue en biais d'une voûte à plein cintre. Quicherat en attribue l'origine à l'architecture musulmane, mais j'ai sous les yeux des documents beaucoup plus anciens que ceux de l'époque

musulmane. Voici, reproduite dans le livre de M. François Benoit, «L'Architecture de l'Orient)), une ouverture en ogive du palais de Ctésiphon. Voici, dans un autre livre du même auteur, un berceau de briques édifié par tranches, environ 3.000 ans avant l'ère chrétienne. On pourrait multiplier les exemples pour montrer qu'on a construit des voûtes en ogive, bien avant l'époque médiévale. Cela n'a aucune importance, ce qui caractérise le style ogival, appelé gothique par dérision, c'est la croisée d'ogive, un ensemble décoratif, et, surtout, un élan mystique, alors universel dans le vieux monde.

Le portail royal de Chartres.

N. D. Photo.

Le Compagnonnage Moderne

LES causeries amicales de Fontainebleau s'étaient succédé fréquentes au cours de ces vacances, et Septembre tout ensoleillé approchait de sa fin. Les feuillages des arbres jaunissaient, annonçant l'automne; les fleurs, pour la plupart, avaient fermé leurs corolles, le fruit achevait de mûrir. 11 semblait à chacun de nous qu'une sorte de mélancolie flottait dans l'air, car l'heure du retour à l'action approchait, dans laquelle la lutte pour la vie, le combat journalier des idées et des intérêts absorberaient notre activité, sans nous laisser le temps du recueillement et de la méditation.

Adieu ! les grandes courses au sein de la forêt, si souvent parcourue et pourtant pleine de mystères... Adieu! les longues flâneries au jardin, pendant lesquelles Tesprit aime, au gré de sa fantaisie, à chevaucher toutes les idées, à suivre toutes les rêveries...

De ce séjour en commun, au cours duquel les légendes des époques disparues Savaient été évoquées, chacun gardait un souvenir agréable; on eût aimé que le narrateur, comme dans les contes de fées, fît surgir d'autres formes de la vie antique, tant l'esprit est désireux de sortir de son cadre habituel, pour s'élancer dans les sphères merveilleuses, soit en revivant les légendes, soit en imaginant les possibilités de l'avenir.

Une des auditrices, qui avait prêté le plus d'attention aux récits de leur hôte, résumant les sentiments de tous, lui dit :

— Avant de nous séparer, cher Monsieur, je voudrais que vous acheviez de nous parler des belles choses dont vous nous avez entretenus, et que vous nous disiez si le vieux Compagnonnage existe encore et quelle en est l'organisation.

— Je crains, dit un autre interlocuteur, qu'avec son esprit poétique, M. Matonnat n'ait quelque peu forcé les textes, embelli les fables, car si les Corporations ont eu une organisation puissante dans le passé, dont les traces subsistent encore de nos jours, il ne s'ensuit pas nécessairement que toute la science ait été hiérarchisée dans les cadres d'un clergé, collège de haute philosophie ; ce que nous savons des religions antiques nous les montre cruelles, intolérantes, au même titre que les dernières venues. Je crois donc, jusqu'à preuve du contraire, que le magisnae ne valait pas mieux que le judaïsme ou que le catholicisme, ou même que le paganisme : Socrate a dû boire la ciguë; Israël a lapidé ses réformateurs et les catholiques ont dressé des bûchers contre les Hérétiques.

Je pense que l'architecture est née avec la première hutte, que les besoins, suivant les climats, en ont dicté les formes, que l'esthétique des peuples, influencée par le milieu, l'éducation, en a créé le décor et l'harmonie, que les constructeurs

et les ouvriers, sous l'empire des nécessités, en ont inventé, puis modifié la technique.

Qu'au cours des âges les artisans se soient groupés pour la défense de leurs salaires, de leurs intérêts, je ne le conteste pas, mais que toute cette hiérarchisation d'une science supérieure, se distribuant par gradins jusqu'aux plus humbles métiers, émane d'une volonté consciente, cela me paraît trop ordonné pour y donner sans réserve mon acquiescement. Les peuples ont, au cours des ans, créé les formes de défense dont ils ont eu besoin, au prix de mille sacrifices. Pour eux, l'âge d'or n'est pas en arrière, mais en avant, lorsque après avoir mesuré la déception que leur offrent les cieux, les hommes, plus sages, s'efforceront de créer le paradis sur terre.

Ai-je besoin de vous dire que l'audacieux, qui osait ainsi bouleverser le charme du rêve, souleva contre lui un violent tollé }

— Pourquoi, lui répondit un autre auditeur, ne pas admettre comme possible, au milieu de la demi-barbarie des peuples, l'existence d'une sorte de Collège Sacré, constitué par des savants, des lettrés, de hauts spéculateurs spirituels, des sages, s'essayant à instruire l'Humanité dans les arts qui lui sont utiles. N'avons-nous pas aujourd'hui cette hiérarchisation des sciences par nos groupes de Facultés ? Au surplus, est-ce que vous n'avez pas des textes authentiques qui vous montrent l'existence en Grèce de sectes fermées, dont l'objet unique était l'étude de la philosophie et des sciences ? Croyez-vous que l'enseignement des Sages, puisqu'ils étaient qualifiés ainsi, était ouvert à tous ? Non ! Ils choisissaient leurs élèves. Et ceux-ci étaient honorés de le proclamer.

Les pythagoriciens étaient soumis à une initiation particulière avant d'être admis au rang de disciple, et la tradition rapporte qu'Hippase fut mis à mort pour avoir révélé un mystère de géométrie. Il semble bien que tous les grands philosophes : Thaïes de Milet, Pythagore, Apollonius de Tyane, Platon, Hippocrate, pour la médecine, aient été en contact avec l'Egypte, de laquelle ils ont reçu la connaissance des

faits observés sur lesquels le génie grec a bâti la science dont nous avons hérité.

N'oublions pas qu'en ces temps reculés, qu'invoquait notre ami, la transmission scientifique était orale pour la plus grande partie. Supposez un instant que, vivant de nouveau au milieu d'une société barbare, vous possédiez toutes les connaissances modernes ; n'hésiteriez-vous pas à révéler à tous ces êtres ignares et déchaînés, la clarté intérieure de ces connaissances, dont ils seraient tentés de faire un emploi dangereux pour l'humanité ?

— Vous savez avec quelle prudente réserve j'aborde certains sujets, combien je suis enclin au doute à propos de certaines expériences psychiques, je suis cependant bien obligé d'enregistrer des phénomènes constatés sérieusement. Aussi, sans formuler de théorie personnelle, je m'incline quand des hommes comme Charcot, Bernheim, Rochas, Richet, Lombroso, William Crooks, et tant d'autres qui se sont occupés, à côté des sciences, dans lesquelles ils sont des maîtres incontestés, de magnétisme, de psychisme, viennent nous dire ce qu'ils ont vu et qui semble appartenir au domaine du merveilleux. Or, les Mages s'adonnaient à l'étude des sciences dites occultes; ils étaient parvenus, ainsi que les légendes l'indiquent, comme les fakirs hindous, et peut-être plus qu'eux, à un degré de connaissance supérieur à celui de nos expérimentateurs modernes ; la connaissance du pouvoir hypnotique exigeait des consciences pures, la tradition ne pouvait se faire qu'à des initiés.

Je répéterai, après Rabelais, je crois : « — Science sans conscience, c'est la mort de l'âme. )> — Pour moi, si je possédais seul les secrets de certaines sciences, comme on pense que les grands sages, dont on évoquait le souvenir, en avaient le privilège, je ne les transmettrais qu'à des disciples, dont la haute conscience me donnerait toute garantie.

Vous nous disiez tout à l'heure que la science des Mages, leur haute sagesse n'avait pas empêché les grossières superstitions populaires et que tout un clergé avait ajouté son poids

Musée Cernuschi. Japon Le Bouddha de Mégouro.

au malheur des hommes. Hélas ! Oui ! Mais c*est un argument en faveur de la thèse exprimée : les peuples, dans leur généralité, n'ont pu, jusqu'ici, s'élever à l'idée pure. Il est indispensable, pour le plus grand nombre, que celle-ci se matérialise sous une forme qui l'imprime dans l'esprit : De là, l'Adoration des images, les Dieux à tête d'épervier, de tigre, de chien, représentant les juges de l'Amenti, devant lesquels les âmes paraissent après la mort, ce qui fît croire à certains commentateurs, confondant les grands philosophes avec les prêtres inférieurs du magisme, qu'ils adoraient les animaux. Erreur aussi forte que celle qui consiste à dire que le christianisme n'est qu'un fétichisme grossier, à en juger par les images saintes que les simples honorent !

Ce besoin de matérialiser la pensée dans une morphologie humaine est si puissant que les esprits les plus évolués sont assujettis inconsciemment à des symboles. Pour beaucoup d'entre nous, nos grands hommes laïques ne sont-ils pas nos saints ? Notre République, la Justice, l'Egalité, ne les symbolisons-nous pas par des formes matérielles ? Pour exprimer la République, nous présentons une femme coiffée d'un bonnet phrygien, pour l'Egalité, nous lui faisons tenir un triangle équilatéral et pour la Justice, nous lui mettons en mains le glaive et les balances.

Ce s3rmbolisme est tellement entré dans l'esprit de nos concitoyens qu'on ne peut concevoir une salle de mariage ou d'assemblée élue sans le buste de la femme au bonnet phrygien, que certains adversaires du régime couvrent d'ordures, de même que le plaideur mécontent mutile l'image de la Justice.

Oui, je vous le concède, le magisme, comme les autres religions, comportait un clergé intermédiaire qui s'était mis au service des puissants. Il a même persécuté les grands philosophes ; cela n'infirme pas l'hypothèse envisagée. Ce qui se dégage de l'étude des vieilles civilisations, c'est qu'un art poussé très loin, une science astronomique, supposant de grandes connaissances mathématiques, une science chimique, dont l'existence nous est révélée par la dorure des objets, par

les couleurs employées, par les procédés d'embaumement, ont existé, puis ont semblé disparaître. L'esprit moderne reste étonné en contemplant la grandeur des travaux égyptiens, assyriens, hindous, chinois, perses, grecs ou romains. Il nous a fallu plusieurs siècles pour retrouver toute cette science, cette technique; or, si la science existait, avec son enseignement ésotérique, le Collège Suprême en était la conclusion.

Si notre ami veut bien nous entretenir de ce qu'il sait des procédés antiques, de l'architecture de ces peuples, vous serez convaincu que l'organisation compagnonnique est vieille comme le monde, que son histoire se développe avec celle de l'humanité.

Mis ainsi directement en cause, M. Matonnat, avec sa bonne grâce habituelle, prit alors la parole :

— Mes chers amis, je me rends à votre désir, mais comme nous n'avons plus que peu de temps pour conclure, je vous demande de m 'écouter sans nouvelles diversions, pour me permettre de répondre aux questions que vous avez formulées.

Notre ami, tout à l'heure, trouvait les légendes dont je vous ai entretenus, trop harmonieuses pour être absolument vraies. Il concédait, cependant, qu'à toutes les époques, les ouvriers se sont groupés pour la défense de leurs intérêts. Pourquoi ne pas admettre que les philosophes ont agi de même }

Aussi loin que nous remontions dans le passé, les hommes ont éprouvé le besoin de former des associations pour défendre leur patrimoine moral ou matériel. Ne voyez-vous pas en France, au Moyen Age, les Templiers s'unir pour la défense de leur foi et des intérêts formidables à eux confiés } La société romaine nous donne l'exemple d'hommes unis par une conception commune, la Grèce aussi : les Mystères d'Eleusis groupaient des hommes initiés aux mêmes spéculations intellectuelles. L'initiation à ces mystères, imprégnés des conceptions philosophiques de Pythagore, avait des gradations qui les apparentaient avec les vieux mystères égyptiens. Les croyances qu'ils enseignaient dépouillaient les dieux de leur

anthropomorphisme, pour dégager la pensée philosophique. Les prêtres étaient divisés en trois ordres : Ceryces, Hiérophantes, Eumolpides. On préludait aux cérémonies par le jeûne, la prière, les purifications.

Ce qui a pu varier à travers le temps, c'est la forme, les conditions de Tinitiation, le but même, mais les associations sont vieilles comme le monde. Tout à l'heure, notre ami disait qu'il pensait que l'architecture était née avec la première hutte et qu'ensuite, le sentiment esthétique s'était développé suivant le milieu et l'éducation reçue.

C'est en partie vrai, mais je crois que c'est dans le symbolisme religieux qu'il faut chercher les origines de l'architecture ; ensuite, elle a dû satisfaire l'orgueil du chef, puis enfin, les besoins civils.

Au début des sociétés, l'habitation de l'homme a peu d'importance, c'est vers la divinité que convergent les aspirations communes, la maison de Dieu doit être plus belle, plus parée que les autres, et ceux qui conçoivent les formes, ceux qui édifient le temple, participent de cette loi des nombres qu'ils interprètent en des formules connues des seuls initiés. C'est alors que naissent ces sociétés de constructeurs, filiation directe des sectes religieuses, d'où sortiront tous les autres groupements. C'est donc à cette formation initiale qu'il faut faire remonter l'origine du Compagnonnage et les lois qui lui donnent son statut moral et les procédés qui lui permettent de construire.

— Comment expliquez-vous, mon cher Matonnat, interrompit encore un des auditeurs, ce besoin de beauté, ce sens de l'esthétique, qui dirige l'esprit vers les formes les plus parfaites et les plus harmonieuses ?

— Je crains, continua Matonnat, que nous ne soyions encore entraînés trop loin, si nous voulons étudier l'esthétique architecturale, d'autant que, scientifiquement, nous ne pouvons expliquer le phénomène en lui-même. Ce n'est qu'en l'analysant psychologiquement que nous pouvons fournir une explication qui nous donne une satisfaction relative.

Le Pi:ke Solbise.

Estampe d'AgricoI Perdiguier.

Pour moi, je pense que l'individu n*est pas seulement déterminé dans sa structure, sa forme, par l'hérédité, le milieu dans lequel il se développe, les conditions d'existence, la lutte que celles-ci lui imposent, mais que son cerveau, son activité morale, ses sensations sont sous la dépendance de ces causes matérielles influencées par l'éducation qu'il reçoit.

Or, notre appareil nerveux est adapté à des sensations déterminées, toute vibration en plus ou en moins peut lui donner une sensation agréable ou douloureuse. Par exemple, une lumière brutalement projetée afïecte péniblement la rétine, l'absence ou l'insuffisance de lumière cause une gêne. Il en est de même des couleurs qui ne sont, elles, que des vibrations ressenties.

Pour la sensation esthétique de la forme, il en est probablement ainsi. La beauté pure existe-t-elle en soi ? Je n'en sais rien, mais notre œil, notre cerveau sont habitués à percevoir des formes ; à celles-ci, nos centres nerveux sont adaptés, et nous trouvons belles les formes qui correspondent à cette adaptation. C'est tellement vrai que chaque peuple a son architecture propre, legs du passé, dont il ne peut se libérer, et qui correspond à son sentiment esthétique.

L'architecture hindoue nous paraît lourde, trop surchargée de moulures, de sculptures; les monstres qui décorent l'entrée des temples en Chine ne nous procurent pas de sensations agréables, ils ne sont pas en synchronisme avec notre cerveau; par contre, l'architecture grecque nous paraît harmonieuse, nous éprouvons un sentiment de calme et d'équilibre devant le Parthénon.

Vous reparlerai-je encore des préventions, des blasphèmes même des grands artistes contre notre style français, dit gothique ? Leur classicisme se révoltait contre cet art nouveau, alors que nos yeux habitués, notre esprit instruit de son histoire, nous permettent d'en saisir la beauté.

Je vous ai dit qu'il fallait chercher l'origine de l'architecture dans le symbolisme religieux, c'est aussi la source de notre esthétique déterminée par l'harmonie des

proportions, sortie elle-même de la loi des Nombres.

Déjà, je vous ai parlé de cette influence des Nombres dans le symbolisme religieux ; nous retrouvons le sens de la mesure dans la musique, dans la poésie, dans la phrase oratoire.

Ayant déterminé à Torigine le Nombre Deux et les carrés ou les progressions qui sortent de lui, les constructeurs des premiers temples établirent ainsi une harmonie, un équilibre d*où sortirent les règles architecturales. Les générations ont pu apporter, au cours des millénaires, des modifications dans les détsuls, créer de nouvelles formes, celles-ci, comme de lents apports d'alluvions, n'ont pas brutalement modifié nos sensations, ce qui explique l'adaptation.

Quant aux symboles dont je vous ai parlé, aux nombres qui en forment la base, ce sont les interprétations des rêveries qui ont bercé les peuples à leur origine, dont le sens mystique a laissé dans leur esprit une telle empreinte, qu'ils forment la base de toute religion.

Je vous ai donné de multiples exemples, permettez-moi de vous rappeler un seul Nombre : Trois, dont je vous ai donné l'interprétation magiste. Il est le symbole de la trinité hindoue : Brahma, Shiva, Vichnou, de la trinité chrétienne : Dieu le Père, le Fils, le Saint-Esprit. Les révolutions ont passé, les hommes se sont unis pour combattre l'oppression, continuer, par la vulgarisation de l'étude, l'œuvre des philosophes ; la Franc-Maçonnerie est sortie de cette aspiration et nous retrouvons chez elle les mêmes signes de ralliement : le triangle et les trois points.

Quand, sous l'effort de la philosophie du XVIII® siècle, la monarchie s'écroula, les révolutionnaires inscrivirent dans les armes de la République le triangle et la formule trinitaire : Liberté, Egalité, Fraternité, et, pour la rendre perceptible à tous, les monnaies légales en portèrent l'image. Vous connaissez le beau groupement imaginé par Dupré, qui réunit les trois figures ayant en mains le triangle.

La chaîne qui relie le présent au passé me paraît continue.

Le Compagnonnage en est un anneau, pas le seul, certes, ce serait augmenter son rôle que de lui donner une importance supérieure à celle qu*il a tenue, mais sa trace est plus facile à suivre, car il a gravé son histoire sur la pierre. Les pyramides, les cathédrales, sur lesquelles sont inscrits des symboles, dont les profanes ne comprenaient que le sens vulgaire sont des livres, qu'à défaut d'autres, les grands initiés nous ont transmis. Cette adaptation des mythes antiques aux croyances populaires était indispensable, quand la pensée n'était pas libre, quand les cerveaux les plus lucides devaient se courber sous le dogme pour échapper aux persécutions.

En lisant les Pères de l'Eglise et certains commentaires orthodoxes des textes saints, n'avez-vous eu, parfois, la sensation qu'ils sentaient le bûcher ? Quand l'intolérance des sectaires ou des dévots faisait brûler ou pendre les hommes, dont l'esprit libre osait porter l'exégèse ou l'analyse jusque dans les choses de la foi, mettant en doute l'origine divine de la royauté, il fallait envelopper la critique dans des formules laudatives qui exaltaient, soit la superstition grossière, soit la tyrannie royale. Il fallait se plier aux apparences sous les superstitions courantes pour garder sa vie; c'est ainsi que, sous la scatologie de Rabelais, il faut chercher le métal précieux, sous les mystères et les symboles grossiers des cathédrales, il faut chercher la haute pensée, la tradition d'une puissante philosophie.

Nous qui vivons dans un temps où l'esprit peut se livrer à toutes les spéculations, nous ne pouvons que difficilement comprendre ces mystères, ces réticences dans l'exposition de ce que nous croyons être la vérité. Les temps présents ont, malgré les guerres internationales au nom de la Patrie, malgré les tueries intérieures au nom de la Liberté, une grandeur jamais égalée, non pas parce que nos progrès matériels sont immenses, mais parce que, jamais, la pensée humaine ne connut liberté plus grande, puis, aussi, parce que jamais, l'aspiration vers l'égalité humaine n'a été poussée aussi loin.

Cette égalité à laquelle nous aspirons, n'a pas pour objet

d'amoindrir T intelligence, de limiter l'initiative et l'effort, elle veut que tous les êtres aient des conditions humaines d'existence, que les forts ne puissent broyer les faibles.

Les sociétés antiques les plus évoluées, comme la Grèce, n'étaient que des associations d'aristocrates. Platon lui-même, dans sa « République », établissait des castes, privant du droit de cité le commerçant, l'artisan, conservant l'esclavage. Malgré cette tare formidable, l'antiquité nous donne un enseignement grandiose, les ruines des monuments que nous évoquons annoncent un art, une science incomparables.

L'architecture est un livre que nous devons feuilleter. Par la mise en œuvre des matériaux, par la technique employée, elle nous révèle les connaissances plus ou moins étendues des peuples, par ses appropriations, elle nous marque les besoins auxquels elle devait satisfaire ; par ses formes, son art, elle nous renseigne sur les sensations esthétiques des peuples disparus.

Rassurez-vous, je ne vais pas entreprendre ces études avec vous, il nous faudrait trop de temps. Cependant, sans sortir du cadre de notre sujet, j'insiste sur ce fait que les Compagnons d'il y a cinq mille ans, lorsqu'ils construisaient les tombes d'Abydos, sous le règne de Zet, ou plus près de nous, il y a quarante siècles, la Pyramide du roi Zoser, et, plus récemment, le formidable sanctuaire du temple d'Amon à Karnak, ou bien quand ils élevaient les immenses obélisques d'un seul bloc, de plus de trente mètres de haut, possédaient une technique remarquable. Leur outillage n'était pas le même que le nôtre, mais leur ingéniosité y suppléait. On connaît quelques-uns de leurs procédés ; les images représentées sur les monuments nous montrent, non seulement, les troupes défilant devant le Pharaon, mais aussi les scènes de l'existence intime, comme s'ils eussent voulu confier à l'avenir le secret de leur vie : fabrication des briques, transport des matériaux, construction d'un mur, travaux ménagers, nombreux sont les documents qui nous instruisent sur les travaux de ces peuples.

Nous savons comment ils arrachaient les blocs de la masse

granitique, en enfonçant dans les failles des coins de bois sec qu'ils mouillaient ensuite, pour que, sous la poussée du bois se gonflant d'humidité, le bloc se détachât. Leurs monuments nous montrent comment les transports s'opéraient au fil de l'eau, le bloc suspendu entre les barques, et celles-ci halées par des troupes d'esclaves; puis, pour le transport sur terre, ils employaient un traîneau semblable à celui qu'emploient encore les tailleurs de pierre, qu'ils fixent sur le binard : ce même traîneau, par un jeu de bascule, permettait d'élever le bloc jusqu'à l'assise où il devait être posé, les moyens pour la mise en place ne différaient guère de ceux employés aujourd'hui.

Pour monter leurs murs, étant donné la pénurie de bois, ils procédaient par assises en gradins; parfois ils employaient le plan incliné, formé de terre ou de matériaux. Toute cette technique, facile à reconstituer, révèle une grande ingéniosité, de même que les tracés de leurs charpentes, les procédés employés nous montrent que leur art égalait le nôtre. Bien avant les autres peuples, il y a plus de trois mille ans, ils ont su construire une voûte en plein cintre, en pierre clavée, comme en témoignent les ruines de Ramessium, et même une voûte en ogive, comme le révèlent les ruines des dépendances du temple de Deir-el-Medine.

De tout cela, nous sommes convaincus ; pourtant, un point demeure obscur : avec quel métal entamaient-ils le granit ?

Ceux qui n'ont étudié que les textes nous indiquent des procédés ingénieux, qui leur font honneur, dont l'emploi nous laisse sceptiques. Pour les monuments de la première dynastie, ils avaient, dit-on, des masses de silex, et, pour couper les blocs, ils les chauffaient en un point et les refroidissaient brusquement.

Est-ce avec le silex qu'ils sculptaient des figures comme celle du Scribe accroupi qui est au Louvre ? Essayez, même avec le bronze le plus dur, même avec du fer non aciéré, d'entamer le granit d'une façon régulière, comme l'exige la gravure des hiéroglyphes; vous vous rendrez compte de l'im-

possibilité d'une telle entreprise. Ces ouvriers devaient soit posséder des outils faits avec un bronze spécial, soit connaître un métal d'une dureté égale à celle de l'acier le mieux trempé. Je sais bien que 2000 ans av. J.-C, les Assyriens connaissaient le fer, mais les monuments égyptiens ou mésopotamiens ont une origine bien plus ancienne et ma question demeure.

La base de leur technique est formée d'une longue patience, de l'aide d'une main-d'œuvre surabondante, fournie par les esclaves de guerre fort nombreux et par les fellahs, auxquels les inondations du Nil donnaient de longs loisirs que les Pharaons employaient dans leurs grandioses constructions.

Ce n'est pas seulement par la masse que leurs monuments nous surprennent et nous émeuvent, c'est aussi par la plastique décorative qu'ils doivent retenir notre attention.

Les murs de leurs temples étaient recouverts d'enduits de stuc, sur lesquels ils peignaient des scènes relatives aux dieux invoqués, à moins que ce ne fût la vie du Pharaon; ou bien, les murailles étaient revêtues de plaques de granit poli, si parfaitement assemblées à joints vifs que cet appareillage fait l'admiration de ceux qui ont pu le contempler. Cette technique n'a jamais été dépassée.

Pour l'emploi de la main-d'œuvre, ils avaient appliqué à l'extrême le principe de la division et de la spécialisation du travail. Aux Maîtres, la direction; aux Compagnons, l'exécution des tracés et des opérations difficiles; aux Apprentis, la préparation des pièces ; à la masse des manœuvres, les besognes grossières.

Sur l'un des bas-reliefs assyriens et sur une fresque thébaine du British Muséum, on peut saisir toutes les phases de cette division du travail : voici les dirigeants de l'œuvre, porteurs de la canne qui sert aussi de mesure ; voici les compagnons portant les pièces ; puis les manœuvres halant sur les cordages ou portant des briques ou du mortier. Avec quelques variantes, on voit à l'œuvre un chantier moderne.

Dans la construction des temples et des divers monuments, ces constructeurs apportaient un profond sentiment esthétique.

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