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fait d'harmonie dans les proportions, dans la décoration, dans la couleur. Quoi qu'on en ait dit, ils avaient le sentiment de la perspective, dont ils usaient habilement.
Leurs temples étaient peu éclairés : par l'effet des colonnes nombreuses qui soutt;naient les architraves, la lumière dimi-
nuait, à mesure que l'on se rapprochait du Saint des Saints, où la divinité régnait dans l'ombre. Ils allaient jusqu'à diminuer la hauteur des colonnes à l'arrière du bâtiment, en même temps que le sol s'élevait en pente pour allonger le point visuel de fuite, augmenter la perspective, pour donner l'idée d'une plus grande profondeur.
Toutes les corporations étaient, comme celles du bâtiment, organisées hiérarchiquement, chacune possédait sa légende et ses secrets professionnels. Leurs industries disparues peuvent encore aider à l'enseignement des nôtres. L'art du tissage, de la teinture, de la dorure, de l'émail, si longtemps perdu pour nous, égalait l'art de construire. Leurs bijoux, leurs armes, leurs chars, leur menuiserie, leurs poteries révèlent une civilisation qui nous fait penser à une ancienneté formidable, plus considérable que les monuments ne l'indiquent; car, pour former cette technique, il a fallu une longue série de siècles, plus de trente mille ans, disent certains.
Un jour, les guerres ont chassé les hommes qui connaissaient tout cela, les techniques qu'ils possédaient ont été dispersées aux Indes, en Chine, dans TOrient, pendant que nos pays étaient plongés dans la nuit barbare. Ces procédés, ces connaissances scientifiques nous sont à peu près revenus, les Compagnons constructeurs ont marqué le réveil, en même temps que nous revenaient Tart de l'orfèvre, de l'émailleur et de Tenlumineur.
La science supérieure s'est alors peu à peu dévoilée, à mesure que les mœurs s'adoucissaient, que la liberté renaissait. Nous pouvons être fiers de l'usage que nous avons fait de ce legs glorieux. Les arts, les sciences, la liberté se sont harmonieusement développés, malgré les entraves apportées à l'esprit de libre examen. C'est de notre pays qu'est parti le grand mouvement de l'affranchissement humain, à la fin du XVIII^ siècle, ce sont les fils des grands Initiés, les Francs-Maçons, qui en ont été les propagateurs. C'est encore de notre pays, meurtri par une guerre abominable, que part l'appel à la fraternité.
Ce tableau que j'ai tracé de la société antique ne doit
pas vous faire oublier les tares fatales, l'esclavage, la Force dominant le Droit, il ne faut pas croire non plus que, même aux heures les plus troubles, la nuit se fit complète sur l'Humanité.
Quand le sceptre et la suprématie intellectuelle échappaient aux mains d'une nation qui n'avait pas su harmoniser sa civilisation raffinée avec les dures nécessités de la lutte pour son indépendance, par une sorte de loi d'équilibre, le vaincu, plus instruit, plus civilisé, arrivait à dominer le vainqueur dont l'esprit, en s'ouvrant aux arts, s'éveillait aussi aux sensations plus fines d'une évolution supérieure.
Pour marquer qu'ils pouvaient en tout égaler et surpasser les peuples vaincus, les monarques victorieux se façonnaient aux mœurs des nations asservies. Quand la vieille Egypte est dominée par les Assyriens, ceux-ci ont déjà reçu de son architecture le goût du grandiose, du formidable ; le palais de Korsabad, construit pai Sargon, le tyran qui tapissait les portes de sa ville avec la peau de ses prisonniers écorchés vifs, ne le cède en rien aux plus formidables constructions de la vallée du Nil. De même, la décoration, les procédés employés, indiquent la filiation d'un art modifié par le caractère propre du pays.
La Mésopotamie n'a pas à sa disposition le granit, mais a l'argile dont elle tirera un admirable parti.
Les briques émaillées et sculptées, polychromes, révèlent une haute technique que nous ne retrouverons nous-mêmes que beaucoup plus tard. Leurs palais, avec leurs façades multicolores, leurs moulages en relief, leurs dimensions formidables, devaient frapper l'esprit des peuples.
Cette civilisation dure, elle aussi, de nombreux siècles et laisse d'admirables vestiges de l'art de construire, pendant qu'aux Indes, en Chine, se développe une autre architecture, dont le symbolisme interprète sous des formes diverses les mêmes concepts religieux.
Plus tard, alors que le christianisme n'aura encore qu'effleuré nos régions, la Mésopotamie, conquise à la nouvelle
religion, demandera aux Compagnons de construire des temples pour le nouveau Dieu, alors que notre malheureux pays, sous la domination brutale des Francs est retourné à une barbarie presque totale.
Beaucoup plus tard, cette architecture, cette technique, interprétées par nos constructeurs, s'élèveront jusqu'au chefd oeuvre. Ainsi, la lumière peut s'éteindre en un point du globe, le flambeau parfois voilé est pieusement transmis à travers les âges à d'autres peuples qui en revivifient la flamme.
Jamais, les Corporations n'ont été complètement détruites dans leur organisation. Ce sont elles qui, dans le monde féodal, apporteront les bases nécessaires à la vie sociale. Les Francs, peuple guerrier, avaient détruit tout ce qui survivait de l'organisation romaine, ils étaient peu propres à fonder une société civile. Leurs bandes armées, vivant de conquêtes, toujours en mouvement, sans organisation politique permanente, ayant de nombreux chefs jaloux de leur autorité, supportant avec peine celle d'un chef suprême, ne pouvaient donner à cette nation épuisée les cadres indispensables à son développement. On cherche un signe de renaissance, tout semble mort, pourtant, tout renaîtra, l'anneau brisé de la chaîne sera renoué, grâce aux Compagnons. Tout gravitera autour du Compagnonnage, toutes les forces de l'activité productrice seront renfermées en lui. Quand, sous les rois mérovingiens, naîtront les premières associations de serfs, d'artisans, qui formeront la base des Guildes, c'est au Compagnonnage, société particulièrement fermée, qu'ils demanderont des lois. Les seigneurs, les rois, les prêtres, que ces groupes inquiéteront, s'efforceront en vain d'en limiter l'action, Charlemagne leur interdira de s'unir par serment, bien qu'ils soient les fils soumis de l'Eglise, à laquelle ils font des dons. Leur activité doit se borner à des oeuvres de bienfaisance, l'idée l'emporte sur la force; des Guildes, filles du Compagnonnage, sortiront les Communes, première forme de l'affranchissement.
Les arts, même les plus élevés, comme la sculpture, la
peinture, seront enseignés par le Compagnonnage supérieur. De grands artistes sortiront de cette formation. Avant de penser à créer des chefs-d'œuvre, ils ont dû apprendre toute la technique. Les peintres ont dû servir les maîtres, broyer les couleurs, préparer les panneaux, remplir les fonds. Puis, ce n'est que lorsqu'ils ont créé le chef-d'œuvre, qu'ils peuvent recevoir leur titre de maîtrise. C'est à 21 ans que Rubens reçoit de la guilde de Saint-Luc ses lettres de maîtrise, Téniers, à 22 ans, Van Dyck, à 19 ans.
Il en est de même pour les grands sculpteurs et orfèvres de la Renaissance. Parmi eux, je citerai Donatello, qui pratiquait le principe de l'égalité confraternelle, en plaçant le prix qu'il recevait de ses chefs-d'œuvre dans un panier, suspendu par une corde, passant sur poulie attachée au plafond, dans lequel chacun de ses collaborateurs prenait suivant ses besoins.
Les fortes personnalités qui jaillirent de la Renaissance eurent leur cour, des élèves personnellement attachés à eux, le lien corporatif commença à se rompre pour achever de se dissocier par la création des Académies, par la séparation des artistes avec les constructeurs. Seuls, les ouvriers conservèrent leurs organisations secrètes qui, dès lors, devinrent pour eux des moyens de lutte et de défense contre l'exploitation des Maîtres.
Quand la Révolution acheva la ruine des vieilles corporations, celles-ci étaient déjà atteintes dans leur unité. Monge, par la géométrie descriptive, détruisait l'enseignement ésotérique, il ouvrait à tous le domaine scientifique, héritier de l'antique empirisme, et le divorce était accompli entre les ouvriers et les patrons.