‹ Les constructeurs de cathédralesChapitre 3 sur 23 · PRÉFACE V · texte numérisé non relu

PRÉFACE V

nous pas qu'en écrivant ces lignes nous songeons à l'auteur même de ce livre attachant, à l'exemple qu'est sa vie, au développement harmonieux de sa destinée. Lui aussi a été le Compagnon, fidèle au Métier et au Devoir, mais la joie légitime de discipliner la matière, de l'adapter à nos besoins sous des formes multiples n'a pas suffi à ce cœur épris d'un idéal qui commande.

Comme autrefois le menuisier nazaréen, le grand initié Jésus dont il est parlé dans ce livre, Frédéric Brunet a travaillé le bois; il a vu sous l'effort de son outil, la matière brute devenir vivante, épouser des lignes soumises à la discipline des nombres symboliques. Alors l'humanité lui est apparue toute semblable à ce bois. Il rêva de dégrossir d'un geste large et patient cette humanité qu'accablent depuis des millénaires des tares si lourdes, de la discipliner, de la rendre plus belle, c'est-à-dire meilleure, à l'exemple du sculpteur qui s'empare d'un tronc de chêne et nous rend une statue aux formes idéales. Ce rêve, l'ouvrier menuisier, aujourd'hui Vice- Président de la Chambre des Députés, l'a réalisé pleinement: transportant dans le monde moral les gestes et les efforts qu'exige le métier, il a vécu parmi ses frères de travail comme le vrai compagnon d'autrefois.

Ainsi comprise, la notion de la valeur symbolique des formes, loin d'apparaître comme un jeu de l'esprit, se révèle au contraire singulièrement féconde. A quoi serviraient ces pyramides et ces cathédrales si elles n'étaient pas un appel et un enseignement, et combien seraient moins dignes d'admiration les grands bâtisseurs des monuments séculaires si nous n'avions à louer que leur technique sans pouvoir comprendre, aimer et vouloir leur moralité supérieure.

Nous avons étudié l'album d'un maître maçon qui vivait au temps de Saint-Louis, il s'appelait Villard de Honnecourt. Ce cahier de parchemin du Xllf siècle est instructif: on y voit des plans, des croquis figurant le machinisme employé pour monter les pierres, des procédés de dessin, des notes curieuses en dialecte picard qui prouvent les connaissances encyclopé-

diques de Vauteur, mais aucune allusion au symbolisme, tout reste dans le domaine strict du métier. Pourtant nous commettrions une erreur en nous fondant sur ces trente-trois feuillets pour conclure qu'un maître maçon du Xllf siècle ne voyait dans Véquerre et le compas rien de plus que des outils. On sait combien la littérature du temps était pénétrée de symbolisme ; des livres célèbres d'Emile Mâle ont rendu cette constatation populaire. Or, comment ces maîtres maçons d'une intelligence si profonde et si sûre et qui, comme Villard de Honnecourt, s'intéressaient à tout, auraient-ils été les seuls à ne pas connaître et pratiquer un symbolisme que les savants depuis des siècles enseignaient et que les plus ignorants comprenaient ?

Notre ami a donc eu raison de consacrer aux Compagnons- Maçons ses plus belles pages. Des œuvres impérissables sont le témoignage de leur mérite et l'organisation de leur groupement est connue depuis une époque reculée, puisque nous conservons d'authentiques statuts écrits à la fin du XIV® siècle. La discipline, la haute tenue morale, la fraternité qui régnait parmi ces compagnons, noble héritage recueilli par les Francs- Maçons modernes, montrent bien que la maçonnerie opérative était animée des plus hautes pensées.

Et si la cathédrale est (( l'expression des traditions les plus anciennes de l'Humanité », si elle résume: a les apports de nombreuses civilisations » on peut dire aussi que ses constructeurs furent au cours des siècles les instructeurs qui par l'œuvre et l'exemple inspirèrent aux autres hommes le sens du bien et du beau.

Ces mystérieux rapports des nombres, source d'une harmonie vers laquelle doit tendre l'humanité, ces symboles issus de formes diverses et qui semblent renfermer des possibilités infinies d'explication, nous conduiraient peut-être aux vérités dernières si notre esprit pouvait les concevoir intégralement. D'ailleurs, ils ne sont pas plus le fruit de notre imagination que le concept de notre esprit: leur existence est antérieure et supérieure à nous.

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