PRÉFACE VII
Le microscope nous permet de contempler dans le domaine de r infiniment petit la vie des cellules, nous les voyons se sectionner puis se multiplier, non pas au hasard, mais suivant une progression numérique constante. Plus accessibles à nos yeux, les fleurs nous présentent des phénomènes identiques. Une loi des nombres domine donc les autres lois, elle est ordre et harmonie, elle est le bien. Le symbolisme cultivé par les générations qui nous ont précédé est V expression des efforts jaits pour comprendre cette loi et la faire accepter par l'humanité.
Notre attention doit donc s'arrêter sur de telles recherches, respectables et fécondes parce qu'elles s'exercent dans l'ordre moral. Du domaine de la matière, l'action passe dans le domaine humain: c'est une doctrine de progrès. Il se dégage ainsi du livre de Frédéric Brunet, une grande leçon : après l'avoir lu, les successeurs des anciens « Compagnons » sauront mieux apprécier la grandeur d'une destinée qui depuis tous les temps ne cherche pas autre chose que l'amélioration de l'humanité.
Raoul BRANDON.
Professeur à l'Ecole Nationale des Beaux-Arts.
Membre du Conseil supérieur
de l'Enseignement des Beaux-Arts.
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Porche Central de r,A Cathkdhale DE Bourges
La course du Soleil, i^e feuille - Bibliot. Nat.
Ph. Giraudon.
La Cathédrale de Bourges.
COMME ils venaient d'achever la visite du Palais archiépiscopal, transformé en mairie, Guillauma demanda à ses deux amis, Nandou et Matonnat : « Connaissez-vous la cathédrale de Bourges ? C*est une des plus curieuses de France, par ses dimensions, par son plan, par Tart qu'elle exprime; je vous signale aussi le Palais Jacques Cœur. Comme enfant du pays, je serai heureux de vous montrer les beautés de notre capitale berrichonne. »
Ce pèlerinage artistique nous sera agréable à Nandon et à moi, dit M. Matonnat. J'ai vu ces monuments quand j'étais enfant, alors que mon esprit n'en pouvait saisir ni la beauté, ni les symboles, et malgré mon athéisme incorrigible, j'aime les cathédrales gothiques, legs du Moyen Age, car elles ins-
crivent dans leurs pierres toute respérance, toute la foi d'un peuple qui, sorti des terreurs de l'An Mil, aspire à la vie et exprime sa reconnaissance en son Dieu.
Les bâtisseurs de ces monuments, si parfaitement adaptés à la liturgie catholique, ont su réunir dans l'église tout ce qui peut agir sur l'imagination en sollicitant les sens. La pompe des cérémonies, le plain-chant, les parfums de l'encens, tout émeut et prédispose à la communion avec le Dieu qu'invoquent les croyants.
Peu d'hommes, même parmi les sceptiques, échappent à l'émotion qui étreint les fidèles, lorsque dans ces immenses vaisseaux, se déroule une des grandioses cérémonies du culte. L'œil est sollicité par le décor rutilant de l'autel oii mille feux jettent leur éclat éblouissant; il est attentif aux gestes du prêtre et des servants, couverts de leurs habits sacerdotaux rehaussés d'ors et de dentelles.
L'oreille perçoit les sons si graves de l'orgue se mêlant aux chœurs, dont les chants liturgiques s'amplifient par la savante acoustique des voûtes et dont les ondes sonores viennent réveiller un monde de pensées sommeillant dans l'inconscient de l'individu. Enfin, l'encens, par son parfum subtil, aide à l'extase religieuse d'une imagination qui, fortement sollicitée, communie avec le Dieu si puissamment invoqué.
Cette architecture, admirablement appropriée, semble faite elle-même de mystère : sa filiation avec les antiques sanctuaires des divinités égyptiennes et asiatiques est certaine; comme dans les temples antiques, par l'emploi de la lumière et des ombres, elle impose l'esprit de recueillement à celui qui pénètre dans le sanctuaire. Dernière venue, elle a condensé en elle tout ce qui peut favoriser l'élan mystique. L'élévation de ses voûtes rappelle à l'homme l'humilité, en lui donnant la notion de sa faiblesse par rapport à l'espace, cependant que ses hauts piliers, vigoureux et légers, se dressent comme une aspiration vers Dieu. Alors que les bas-côtés sont plongés dans l'ombre, le chœur, où est supposé reposer la tête du Christ, baigné
dans une lumière tamisée par les ors, les bleus et les rouges des vitraux, apparaît dans un éclat qui évoque les visions paradisiaques.
— Prenez garde, mon cher Matonnat, si vous ne nous aviez renouvelé votre déclaration d'athéisme, je vous aurais pris pour un croyant, dit Guillauma à son interlocuteur.
C'est ainsi que, par un bel après-midi d'avril précocement ensoleillé, trois amis, qu'avait réunis à Bourges une cérémonie de mariage, devisaient entre eux.
Le premier, Nandon, architecte, dont le grand talent avait été consacré par son professorat à l'Ecole des Beaux- Arts, avait particulièrement étudié l'art ogival, car c'est en exposant les plans et les dessins d'une église de ce style, qu'il avait obtenu de ses pairs la médaille d'or au Salon.
Le second, Guillauma, occupait une haute situation dans le barreau parisien. Artiste de tempérament, président d'une grande assemblée administrative, il était, par sa connaissance des antiquités de la vieille cité berrichonne, le guide rêvé.
Le troisième, M. Matonnat, comme l'appelaient ses amis, ancien ouvrier menuisier, autodidacte, devenu par les hasards de la vie un homme politique, s'était, par distraction, occupé de l'Histoire de l'Art et de l'étude des symboles religieux.
Il leur suffit de traverser la place que ferme au bout l'ancien jardin de l'Evêché, tracé par Lenôtre, pour atteindre le portail sud de la cathédrale.
Le superbe travail des imagiers du Moyen Age, en même temps que la hardiesse des constructeurs, dressant leurs combles à des hauteurs vertigineuses et lançant avec adresse leurs arcs dans l'espace, les fit longtemps disserter; puis, pressés par le temps, ils se décidèrent à entrer dans la nef. Tous trois, émus par la majesté grandiose du lieu, demeurèrent longtemps silencieux; Nandon, plus enthousiaste, plus vibrant que ses compagnons, ne put comprimer plus longtemps son émotion :
Ah ! mes amis ! quels artistes que ces constructeurs d'au
Paris. Saint-Julien-le-Pauvre - L'abside.
Ph. Giraudon.
trefois! Admirez l'audace de ces piliers, la légèreté de ces voûtes d'arête ! Ayant défié par la hauteur de leur nef les lois de la statique, n'ayant à leur disposition, ni le fer, pour assembler les parties entre elles, ni le ciment armé, pour former un monolithe, ils ont su, pour supporter les poussées latérales, occasionnées par la charge considérable des combles, imaginer ces arcs-boutants qui s'élancent des piliers extérieurs et viennent contreventer les parties hautes, sur lesquelles s'exerce la pression des croisées d'ogive, dégageant les parties intermédiaires de tout travail, ce qui leur permit de les ajourer pour augmenter l'éclairage. De ces arcs-boutants, que certains
Athènes. L'Acropole.
Ph. Alinari.
ont comparé à des béquilles, ils ont fait une décoration qui s'harmonise avec Tensemble. Les piles ont été couronnées de pinacles, de clochetons d*un travail admirable mis à l'échelle des masses voisines ; les imagiers les ont ornées de statues d'anges, de figures démoniaques, de crochets gothiques, réalisant dans l'ensemble une beauté incomparable.
Contemplez l'harmonie de cet immense vaisseau à cinq nefs, dont les admirables proportions donnent à chaque partie un rapport normal. Voyez ces roses, véritables dentelles de pierre finement ajourées, admirez les nervures moulurées des arêtes, des ogives, les colonnettes engagées se détachant des piliers, et montant comme un appel joyeux de l'âme jusqu'aux voûtes dans lesquelles elles viennent se perdre et se confondre. Pour compléter l'ensemble mystique, les créateurs de cette architecture ont adapté les vitraux à l'éclairage du lieu, distribuant savamiment la lumière, dosant les ombres. Vous avez vu Reims dépouillée de ses verrières, la toiture ouverte : le sentiment religieux semble s'en être évadé, il n'y retrouve pas ses émotions habituelles. La cathédrale gothique, c'est un tout qu'ils ont fait surgir de leur cerveau et de leur cœur. Dire qu'on a baptisé ce style, né en France, d'un nom qui
exprimait toute l'aversion du monde latin pour les barbares du Nord.
— Comment, dit Guillauma, ces artistes pouvaient-ils construire ces édifxes, si complexes dans leur forme, si hardis dans leur élévation ? S'ils avaient à leur disposition la géométrie élémentaire, ils ne connaissaient pas la géométrie descriptive, dont Monge a fait une science. Leurs systèmes étaient empiriques; j'ai ouï dire qu'ils avaient des procédés spéciaux. Lesquels ?
— Certes, dit Nandon, ils n'avaient à leur disposition que des calculs mathématiques élémentaires, et pourtant, leurs conceptions représentent dans l'emploi des matériaux, le maximum de résistance. Pour leur tracé des voûtes, ils se rapportent toujours à des triangles, car le triangle donne l'idée de stabilité. C'était le système des Egyptiens que les constructeurs du Moyen Age ont appliqué; ils ont allégé les côtés des triangles en les incurvant et tout en conservant l'idée de force, ils ont donné naissance à des lignes courbes brisées, variables, qui, elles-mêmes, avec le sentiment de la stabilité, donnent une impression de légèreté. Si j'en avais le temps, je vous dirais comment le triangle égyptien a été générateur de beauté par ses proportions, mais cela serait trop long et je vous renvoie à Viollet-le-Duc, dont il faut toujours citer le nom, lorsqu'on parle de construction. Vous voyez que les constructeurs avaient de la tradition.
C'est vrai, objecta Matonnat, cependant vous vous trompez si vous croyez qu'ils manquaient de ressources scientifiques dans leurs calculs, et si vous croyez qu'ils ignoraient tout de la géométrie descriptive.
Au Xlf siècle, les Croisades ont mis le monde occidental en rapport avec l'Orient. Les Croisés les plus intelligents ont rapporté de ce contact un bagage scientifique et artistique et, chez nous, commence une véritable renaissance, c'est le siècle d'Abailard, dont la lutte avec Bernard de Clairvaux, défenseur du dogme religieux, réveille l'esprit critique des hommes. Au X^ siècle, déjà, Gerbert, qui fut le premier pape français
avait rénové l'étude des mathématiques, qu'il avait apprises chez les Arabes. Puis les vieux compagnons possédaient une science appliquée très complète, leur permettant de résoudre les problèmes techniques les plus complexes; ces difficultés mêmes, ils ne les fuyaient pas, bien au contraire : ils les recherchaient systématiquement pour les vaincre. Peut-être ne vous êtes- vous pas rendu compte que ces monuments, dont l'ensemble forme une harmonie, sont, en réalité, composés de parties qui paraissent étudiées séparément ; il semble que leurs
Egypte. Temple de Phil^.
Ph. liraun.
constructeurs ont voulu accumuler les plus grandes complications dans chacune des professions du bâtiment. L'unité se réalise, malgré la diversité du détail, car, en même temps, ils opéraient la synthèse de leurs recherches ; mais on comprend fort bien que les Latins, épris de logique, ayant dans l'œil et dans l'esprit la belle et harmonieuse simplicité des temples grecs, dont l'architecture, faite de logique appliquée, qui exprime le rationalisme le plus clair, véritable triomphe de la raison pure, aient considéré comme barbare cette nouvelle
conception, surgissant après une crise de terreur religieuse et s* épanouissant en un acte de foi.
Après TAn Mil, au Xf siècle, naissait T architecture romane, avec ses voûtes en plein cintre, ses lourds piliers reflétant la pensée d*un peuple, encore sous la crainte de la fin prochaine et du jugement dernier. A la fin du XII® siècle, le cauchemar s'est dissipé, le sentiment religieux s'affirme avec plus d'allégresse, le monde sort de la nuit, il aspire à la vie. De là, les hauts piliers, les grands vitraux, la floraison des sculptures, les ornements bizarres qui expriment la lutte entre la confiance radieuse en la vie et le cauchemar de l'enfer.
Vous parlez de la foi, dit Nandon, pour expliquer ces constructions; je ne dis pas que celle-ci en soit absente, mais elle n'est pas indispensable. Moi, qui ne suis pas un croyant, j'ai cependant fait l'église S*-André qui est un beau morceau de gothique, j'y suis parvenu par l'étude et parce que je connais mon métier.
Oui, mon cher ami, reprit Matonnat, vous avez fait un chefd'œuvre admiré de tous les artistes, mais, sans que cela diminue votre valeur, permettez-moi de vous dire que vous avez interprété les conceptions des vieux maîtres d'autrefois, en ajoutant votre technique et votre sentiment artistique à leur beauté. Eux, ils ont été des créateurs : dans l'antiquité
Vitrail pe Bourges.
La Passion et scènes de
l'Ancien Testament.
Ph. Giraudon.
A. I). I^liolo.
Ni'.F i)i: I A (]atiii-:i)H\i-k dk Bouiuies
rien de semblable au style ogival. Les dispositifs imaginés par les novateurs sont entièrement neufs; les lignes même qu'ils combinent sont inventées par eux ; les imagiers qui vont décorer les temples religieux apportent aussi des motifs inédits de décoration, un métier plus sûr.
Le travail d'appareil qui a pour objet d'assembler les pièces suivant les dispositions les plus rationnelles est remarquable dans ces constructions. Cet appareil varie suivant la nature des matériaux et leur résistance.
Chez les Egyptiens, au début, c'est la brique que l'on emploie et ses dimensions en rendent le transport et la mise en œuvre faciles. Lorsque leur technique a été perfectionnée, ils emploient le calcaire dur, le granit par masses énormes, et leur appareil consiste en des assises formidables s 'élevant les unes au-dessus des autres.
Au Moyen Age, en France, il n'existe plus de routes entretenues comme dans la période gallo-romaine; les moyens de transport sont primitifs, pas de possibilité d'employer de grands blocs ; alors, on revient aux matériaux de faible dimension. La pose des pierres se fait suivant la hauteur des lits donnés par la carrière, mais sans observer la régularité. Les assises, alternant au besoin en assises hautes et basses, les basses donnant la hauteur du lit, pour les autres la pierre est mise en délit.
Ce qu'il y a de remarquable dans les travaux des XII* et Xllf siècles, c'est que les constructeurs sont tellement certains de leurs épures, qu'ils peuvent tailler, moulurer chacune des pierres avant la mise en place, tout a été prévu; aussi, jamais un joint ne vient couper maladroitement un bas-relief, une moulure, un ornement.
Viollet-le-Duc en donne pour preuve les marques des tâcherons qui diffèrent pour les pierres, les coups de bretture qui sont comme la touche du peintre, personnelles à chaque ouvrier et qui diffèrent pour chaque pierre, enfin, l'impossibilité de refouiller certaines moulures après leur mise en place.
Admirez comme ces hommes savent utiliser les matériaux
pour laisser à chaque partie de la construction son indépendance, son élasticité. Leurs arcs ne sont pas composés d*un seul bloc de pierre, mais de claveaux superposés, sans liaison entre eux, de façon à permettre aux diverses assises de travailler indépendamment pendant le tassement, comme le font des lames de ressort posées les unes au-dessus des autres.
Au XV* siècle, le désir d*exagération du décor, qui ne se plie plus à la technique, et vise surtout à Teffet, modifie l'appareillage. La pierre (( ne tient plus par elle-même, il lui faut le secours du fer, la forme des pierres a perdu de son rationalisme. Du Xf au XIV® siècle, quand la décoration donne des lignes horizontales ou quand elle donne des lignes verticales, l'appareil suit cette loi. Au XV^ siècle, dit Viollet-le- Duc, la décoration est toujours verticale, cependant, la construction est horizontale. »
Je ne saurais trop insister. La technique la plus savante, le métier le plus sûr se combinent avec l'art le plus mystique, le plus audacieux qui ait été conçu à travers le temps.
Les hommes qui ont construit ces cathédrales sont de grands initiés, ce sont les fils des constructeurs des temples de Thèbes, de Memphis, de Karnak, ils ont en eux toute la mystique humaine, ce sont eux qui ont édifié les Pyramides, les jardins aériens et les tours de Babylone. Ils ont conservé, à travers les migrations des peuples et le martèlement de la terre par les barbares, les secrets pieusement transmis. Devenus chrétiens, ils ont honoré leur Dieu, en lui construisant un temple digne de sa puissance et de son mystère.
Plus tard, après la création de ce symbolisme, des artistes, des architectes surgiront, qui épureront le style, lui donneront plus de grâce, plus d'élégance. Les premiers essais sont anonymes, ils résultent d'une recherche faite ou commencée par des initiés qui veulent renouer la tradition antique et marier la philosophie la plus élevée aux légendes du catholicisme.
Les dieux de l'Hellade étaient toute humanité et toute beauté. Des hommes, ils avaient les passions, les désirs, les colères et les joies. Leur maison était claire, plus belle que
Cathédrale de Bourges. Le Jugement Dernier.
Ph. Giraudon.
la maison humaine, sage comme la pensée souriante et sceptique de ce peuple grec, auquel nous devons ce qu'il y a de plus rationnel en nous.
Le Dieu des chrétiens, c'est l'héritier du Jéhovah sémite, il est apparenté par ses mystères aux terribles théogonies de l'Asie et, si le Christ est la plus belle divinisation de l'humanité. Dieu le Père demeure impénétrable et farouche, surtout au Moyen Age. C'est tout cela que l'art ogival exprime en ses symboles venus du lointain passé. La cathédrale gothique n'est pas seulement une conception architecturale; c'est l'élan d'un peuple de croyants faisant jaillir du plus profond de lui son cri d'espoir et de confiance vers le Maître qu'il implore. C'est l'expression matérielle de son rêve, tel qu'une seule fois, dans le cours de son histoire, une religion peut le créer. On ne connaît pas les noms des maîtres de ces œuvres : c'est qu'elles n'expriment pas la conception d'un individu, mais la création longuement méditée, admirablement réalisée par une collectivité de mystiques, cherchant à manifester, dans des symboles matériels, leur élévation religieuse. En même temps, tout un peuple d'artisans conquis par la grandeur du concept, va s'efforcer, dans sa sphère professionnelle, de vaincre les difficultés techniques que, pour honorer la divinité, il semble avoir pris plaisir à accumuler.
Conceptions mystiques, initiatives professionnelles, recher-
Arc intérieur de la chapelle Villaviciosa a Cordoue.
Ph. Andersen
che des matériaux rares, des techniques les plus habiles, vous trouverez tout cela dans la cathédrale du style ogival.
Je m'arrête, nous avons peu de temps et beaucoup à voir, et je cède la parole à notre amical cicérone.
Voyez, dit Guillauma, cette nef formidable, c'est, je crois, la plus vaste de France?...
Elle est, en tous cas. Tune des plus belles, par ses admirables proportions. Les cinq nefs sans transept sont supportées par un fût de colonnes qui, hardiment, s'élancent jusqu'à 38 mètres de hauteur pour recevoir la voûte du milieu. Ces proportions : 1 1 8 mètres de long sur 50 de large, sont parfaitement ordonnées, et tout ici se trouve admirablement à l'échelle.
Voici l'histoire de notre cathédrale : une première nef avait été édifiée sur l'initiative de l'archevêque Rodolphe de
Turenne, au X® siècle. Celle-ci était en ruines, lorsque l'archevêque Henri de Sully fit entreprendre la construction de la nouvelle cathédrale qui fut consacrée au culte en 1324. Cependant, à cette époque, elle n'était pas achevée; ce n'est qu'au xvr siècle qu'elle fut terminée. Ceci explique que nous trouvions des traces et des influences de diverses époques : entre autres, cette partie Renaissance que nous regardions en entrant par le portail sud.
Les grands firent des donations importantes pour aider à l'achèvement. Le frontispice du grand portail est dû à la magnificence de Jean de Berry au XIV* siècle, et Jacques Cœur, au XV*, fit ajouter une sacristie.
Malheureusement, dit M. Matonnat, le vandalisme s'est fait sentir ici, comme dans tous les monuments : des prêtres, des architectes ignorants des symboles, sous prétexte d'embellissements, ont détruit d'admiirables choses. Au XVIir siècle, le jubé fut supprimé, de même que le mobilier gothique; ainsi, fut rompue une partie de la belle harmonie.
Je déplore ces mutilations, parfois commises par des artistes de grand talent, mais incapables de comprendre quelle leçon se dégage de l'unité d'un monument. Je me souviens du sentiment de tristesse que j'éprouvai, lorsque je vis dans l'admirable mosquée de Cordoue, chef-d'œuvre de la foi musulmane, l'église Renaissance qu'y fit aménager Charles- Quint.
Les iconoclastes, le peuple en révolte, lorsqu'ils brisent les images, détruisent les temples, ont, pour eux, l'excuse de leur conviction; lorsque des chanoines, des évêques, des architectes, fussent-ils de grands artistes, comme Soufflot, qui mutila Notre-Dame de Paris, heureusement restaurée ensuite par Viollet-le-Duc, osent attenter à un ordre architectural, châtier un monument, le peigner à la mode nouvelle, alofs, je sens la tristesse m'étreindre devant ces profanations. Ils ne savent pas ce que disent ces pierres, ce que ces formes contiennent de poésie, ce que signifient ces scènes, ces figures, ces décorations.
Notez bien que je ne suis pas exclusif, que j'apprécie toutes les tentatives d'art des diverses époques. J'aime les styles des X\l\ XVIf et XVIir siècles, et je m'élèverais avec autant de force contre l'intention de corriger le Louvre, les Tuileries, les Invalides ou Versailles.
J'estime l'effort des artistes modernes, et les hardiesses des plus audacieux d'entre eux ne sont pas pour me déplaire, même quand leur outrance choque mon sens de l'esthétique.
Une cathédrale gothique, c'est un tout. Rien n'a été livré au hasard. Tout a été conçu en vue d'un effet à obtenir; et chaque partie a été étudiée pour répondre à l'harmonie cherchée. Voyez ces admirables et flamboyantes verrières du XIII^ siècle, elles marient admirablement leurs lumières au mystère de l'abside.
Les vitraux sont en effet merveilleux, répondit Guillauma. Les couleurs sont inimitables. Je vous prie de regarder la grande verrière du XV* siècle, d'une surface considérable, 150 mètres, qui retrace la vie de Saint Etienne.
Saint Etienne était un Juif. Grec de naissance, il est celui qui ouvre le martyrologe chrétien par la lapidation.
Après la mort du Christ, qui fit peu de bruit en dehors du petit cercle de ses disciples, ceux-ci, qui avaient cru en lui, sentirent le découragement les envahir. L'annonce de la résurrection prochaine du Messie ranima les courages abattus. La communauté primitive se maintint et s'élargit même de ceux des Israélites qui, conformément aux Ecritures attendaient Celui qui devait relever le Royaume d'Israël.
Il convient de remarquer, qu'à cette époque, les compagnons de Jésus n'avaient pas rompu avec la loi de Moïse, qu'ils semblaient constituer une secte d'agitateurs, inquiétante surtout pour la fraction politique et sociale de la société juive.
La communauté chrétienne s'étant développée, les Juifs grecs protestèrent contre les Juifs hébreux, car ils trouvaient que les femmes de leur race étaient négligées dans les distributions quotidiennes de vivres.
Sept délégués furent nommés sur l'initiative des apôtres
pour assurer le service des tables. Etienne était Tun de ceux qui furent désignés, auxquels on donna le nom de diacres.
D'une nature ardente, il prêcha dans les synagogues, tirant des doctrines du Christ des conséquences contre les Pharisiens qui l'accusèrent d'avoir annoncé que Jésus de Nazareth détruirait le temple de Jérusalem. Devant les juges, il affirma que Dieu n'habitait pas les temples construits par les hommes. En un mot, il prit figure de révolutionnaire et fut, pour cela, condamné à être lapidé.
Après sa mort, des disciples du Christ emportèrent son
Musée du Louvre. Frise des archers de la salle du Trône de Darius L
A. G. Photo.
corps que le docteur Gamaliel qui, déjà, avait désapprouvé les persécutions, fit enterrer dans son jardin.
Vers 415, sous Théodore II, un prêtre nommé Lucien eut un rêve, dans lequel il vit Gamaliel qui lui ordonnait d'avertir l'évêque de Jérusalem, Jean, pour qu'il recueillît les corps des
saints qui reposaient ignorés à Cafarmagala. Lucien craignit d'être dupe d'une illusion, mais à nouveau, le vieillard à barbe blanche qui lui était apparu revint et lui dit que Dieu voulait que ces corps fussent exhumés, car il voulait, par eux, et par les miracles qu'ils devaient accomplir, aider à sauver le monde du péché.
Les saints étaient au nombre de trois : Gamaliel, son fils d'Alibon et Etienne.
Quand on ouvrit le cercueil d'Etienne, une odeur suave s'en dégagea, odeur si merveilleuse que chacun s'imagina qu'elle provenait du Paradis.
Les reliques transportées en divers lieux accomplirent de nombreux miracles, dit la légende, et les parcelles contenues dans le reliquaire de cette église, n'ont pas manqué d'en provoquer d'authentiques.
J'ai tenu à raconter cette légende, car elle montre la naissance des persécutions provoquées par le schisme de Jésus. Mais nous n'en finirions pas des légendes, si nous nous laissions retenir par elles.
Contemplons une dernière fois cette admirable verrière, l'une des plus belles du XV*' siècle, époque où l'art du vitrail prend un plein développement. Dans la région de Bourges, on peut citer parmi les maîtres, Henry Mellin, Jacques de Morisson, Guillaume l'Abbé, André Beauneuveu. Déjà, au XIV® siècle, le duc de Berry avait protégé cet art qui venait de prendre un essor nouveau, grâce à l'emploi du jaune d'argent, et à une technique générale plus perfectionnée.
L'heure s'avance, il nous faut renoncer à visiter les autres monuments et nous contenter de jeter un coup d'œil sur la façade, avant de rejoindre nos amis. Toutefois, avant de sortir de l'église, je vous signale la crypte qui a 80 mètres de circonférence, avec une double nef semi-circulaire qui correspond aux bas-côtés de l'abside supérieure; vous y verrez un S*-Sépulcre de la Renaissance et le tombeau du duc Jean de Berry, sculpté par Jean de Cambrai.
Cette crypte remonte à la cathédrale primitive, et peut-
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