‹ Les contemporains de Molière:Chapitre 126 sur 325 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

LK MUSICIEN, PHELONTE, CRISPIIS.

PHELONTE. Que VOUS plaistîl?

LB uusiciE^yaprèsplusieursrét'érences^ et parlant toujoursqauon.

De grâce, Counoissez-moi, Monsieur, excusez mon audace : J'enseigne la musique , et cet art , Dieu mercy , Dans tous mes écoliers m'a si bien réussy, Que, loin d'avoir besoin de pratique nouvelle. Je puis fournir à peine aux lieux où l'on m'appelle. Ainsi je ne viens point ici par intérest; Mais si, comu>e l'on dit, la musique vous plaist, Car de beaucoup de gens j'apprens avecque joye Qu'à chanter la plu{)art de votre temiis s'employe , Ce bruit a fait en moy naistre un ardent désir De vous voir, et je viens...

niELQNTB. Vous me faites plaisir.

LE MUSICIEN. J'ai fait un opéra, Monsieur, qui doit surprendre. Et je viens tout exprès vous prier de l'entendre.

PHELONTE. .Volontiers.

LE Mi:siciEN. Je m'en tais; mais, sans faire le vain ,

Chez madame Angélique il paroistra demain.

piTEtoifTE. Je ne la connois point.

LE MUSICIEN. Ce billet marque Theure,

Et par luy vous serez instruit de sa demeure ' .

' Le succès inouï de P Académie de masiqae avnît mis à la mwle Hisagede donner des concerts et de faire entendre des opéras dans des maisons privées, où Ton convoquait les amateurs ; « Il n'y a presque pas une maison où Pon n*en chante des scènes entières. » dit Saint- Evremond dans sa comédie des Opéra$ (II, se. 3). — V. toute cette pièce, le Concert ridicule et le llaUel extravagant^ de Palaprat. V. aussi plus loin, acte V, se. 0, et notre deuxième note sur cette scène.

u\ CHISPIN MUSICIEN.

PHELOXfTB, le prenant. Je n'y manqueray pas.

LE MUSiGLBN. Ah! c*est UDC faveur

Dont se flatte aujourd'luiy vostre humble serviteur. PHBLOifTB. SuftU ; adieu.

LE MUSICIEN. Monsieur, je vous feray conooistre...

( Àpperceva n t Crispin . )

Mais je vois, ce me semble, un...

PHfcLONTB, lui montrant Crispin. Vous voyez mon maistre.

LE MUSICIEN. Je m*étonne, Monsieur, que vous ayez choisy

L'homme le plus ignare...

CBiSPiN. Hé morbleu ! venez-y

Disputer avec moi sur la prééminence

D*un art... Je vous le livre aussi plein d'ignorance.

Que chantre du Pont-Neuf'.

PHRLONTB. Hé, Messieurs! là, tout doux.

LB MUSICIEN. Quoy! pouvez-vous souffrir cct ignorant chez vous?

Je vais le décrier dans tous les lieux du monde ,

Kt ne souffriray point..

PHELON TB. Permettez qu'il réponde :

Comme vous l'accusez d'estre ignorant, il doit... CBISPIN. Monsieur, la vérité se peut toucher au doigt ;

Il fait le sufijsant à cause de sa brettc. LE MUSICIEN. J'ay droit de la porter : mon père... CBISPIN. Étoit vedette,

Quand dans la plaine d'Oiiille on vint camper*. Voila

Ses titres de noblesse entés sur £ mi la. LE MUSiciEiv. Tout ce qu'il dit, fadaise! Il parle comme il chante. PHELONTE. Mais, Monsieur, il n'a point la méthode méchante :

Je m'en suis bien trouvé jusqu'icy.

' Il y avail toujours une fouit» de chanteurs popn lai ren sur le Pont-neuf, et surtout aux alentours du cheval de bronze et de la Samaritaine. Lés plus célèbres de ces Orpbées de la complainte et de la gaudriole, furent, vers le milieu du siècle, Phlipotydit le Savoyard, immortalisé par un vers deBoiieau, et un peu plus tard, le cocher de Verthamonl. On dit encore aujourd'hui un ponl-neuf, pour un air vieux, de mélodie facile et banale.

' La plaine du village d^Ouiile ou d'Huuilles, situé à environ trois lieues de Paris, et à une lieue et demie de Saint-Germain, était célèbre par les revues que le roi y passait. Il en est question dans les poésies de Mm* Desboulières {Rimei en ouille) et plusieurs fois dans les lettres de Busiiy et de Mme de Sévigné (éd. Régnier et Monmerqué, chez Hachette, t. I, p. 491, 1667, et t. V. p. 552, 566, 1679). On y volt que ces revues étaient une occasion de dépenses excessives pour les ofUciers, qui se ruinaient en costumes et en équipages. La Bruyère en parle, dans son chapitre de la Fille ^ comme d*un rendez-vous pour les oisifs et les curieux. Crispin raille les prétentions belliqueuses du musicien, en réduisant le rôle de son père à celui de vedeUe dans ces pacifiques parades.

. ACTE m, SCÈNE 111. 146

LB MUSiciBif . Bien trouvé !

De tous les ignorans c'est le plus achevé ,

Je vous le dis encor.

PHBLONTE. Sans chaleur, je vous prie.

LBMUSICTBN. Il n*a que du jargon et de reffronterie. GRispTiv. . Je viens pourtant encor de vous rendre mutus.

Chez un certain vieillard, là, tout à Fheure.

LE MUSICIEN. Abus!

C'est un extravagant. Par son seul équipage

J'ay d'abord aisément jugé du personnage.

N*est-ce pas affronter la musique? Il est fou. CRispiN. Prenezivous par le nez.

PHELONTB. Mais, de grace^ par où

Avez- vous 'découvert qu'il est si méchant maistre? LEyrsiciBN. Par cent mots où lui-mesme il ne peut rien connoistre:

Tout ce qu'il dit sur l'art, pur galimathias. CRISPIN. La pécore! Monsieur, ne m'entendez- vous pas? PHELONTE. Sa façon d'enseigner n'est pas trop affectée.

Et je crois n'avoir point encor la voix gastée. LE MUSICIEN. Il vous la gastcra, si vous ne le changez. PHELONTE. Il faudra voir.

CRISPIN. J'ay peur, si vous ne délogez...

LE MUSICIEN. Pour rien, au lieu de luy, j'aime mieux vous apprendre. PHELONTE. Pour rien?

LE MUSICIEN. Pour Heu, vous dis-je.

CRISPIN. Ouy, ouy, l'on te vaj)rendre!

Tu n'es bon qu'à montrer à des grenouilles.

LE MUSICIEN. Moy !

Pour l'honneur du métier. Monsieur...

PHELONTE. De bonne foy,

Il est juste qu'après plusieurs ans...

LE MUSICIEN. A l'épreuve

De mon sçavoir gratis je vous offre la preuve. Mais, pour vous faire voir que c'est un ignorant , Kt que je crains fort peu ce chétif concurrent, Je vais chanter un air; qu'il en fasse de mesme : Par là vous jugerez... Écoutez , chacun l'aime.

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