LE SOMMEIL
Le digne nom du plus grand Roy du monde, Tout jeune encore, et déjà tout parfait, . Qui devient tel, sur la terre et sur Tonde , Qu'on ne sçauroit dormir au bruit qu'il fait
LE SILENCE
Ce mesme nom , par un effort extrême , Me fait sa gloire aux astres égaler, Et devient tel , que le silence mesme Ne sçauroit plus s'empescher d'en parler.
TOUS DEUX ENSEMBLE
Joignons nos discours et nos veilles Pour le publier hautement, Et chantons dignement De ce jeune Louis les naissantes merveilles ■.
< Od peut comparer ce prologue de la 4* partie avec le prologue de V Andromède de Corneille ( 1660.) , où Meipoméoe et le Soleil uoissent leurs voix pour clianter ensemble:
Louis est le plus Jeune et le pins grand des rois.
I^es prologues des représentations en musique, spécialement des opéras, restèrent toujours consacrés , par une sorte de tradiUon ofticielle, à ces éloges ou plutôt à cet déUications du roL On peut voir tous ceux de Quinault.
Les quatre démons du Feu, de F Air, de CEau et de la Terre \ qui représentant les quatre humeurs ou fempéramens du corps humain : le colérique f le sanguin, le flegmatique et le mélancholique, d'où naissent les différens songes.
Le DUC DE BUCKiNGHAM % représentant le feu.
Dégelez-vous a ce grand feu , Les belles , et voyez ud peu Avec quelle grâce il éclaire.
Il brusle à mesnie temps qu'il luit; Mais ce feu qui fait bien du bruit, N*en fait pas tant ifue feu son père.
C'étoit un feu de grand renom , Qui faisoit plus fort qu*un canon Eclater la moindre fleurette ; Il ne pouvoit s'humilier, Et ce n'ëtoit pas un brasier A réchauffer quelque soubrette.
Celuy-cy ne Timile pas ,
Mais il le prend d'un ton plus bas :
Sa flamme est assez mesurée ;
Il est sage, et nul ne sçait mieux
Qu'on peut atteindre aux autres cieux ,
Mais jamais au ciel empirée^.
< Le plas carieox est le démon de la Terre, coiffé de branchages qui semblent sorUr de sa tête, avec ses doigts qui s^allongent en rameaux, et son corps formé de terrain végétal, où Ton voit des pierres et des racines.
3 George Viliiers, duc de Buckingham , fils du fameux favori des rois d'Angleterre, Jacques 1*' et Charles I*' (i 627- 1688). Retiré en France après la défaite de Worcester, il rappelait \ la cour, sur une moindre échelle , le spirituel et brillant IIberUnage de son père. 11 écrivit plus tard des satires et des comédies.
3 Voici une allusion pea déguisée à Pamour que le premier des Buckingbam avait osé montrer pour Anne d'Autriche. La régente assistait sans doute à ce ballet, et Ton voit par ce passage, comme par les stances célèbres de Voiture {(Euvrt$, édit. Ubicini, t. II, p. 306.)^ à quel point cet amour était connu , puisqu'on ne craignait pas de le rappeler publiquement à celle qui en avait été l'objet, et en termes qui démontrent qu'elle ne devait pas s'ea offenser.
/^ Songe du Colérique^ représenté par des fubieux qui lui apparaissent.
Le ROY, représentant un fubieux.
* Si tu crois que toujours tes palmes se maintiennent, Espagnole fierté , corrige ton erreur : A ce jeune lion déjà les ongles viennent, Et tu ne peux longtemps éviter sa fureur.
Il ne veut plus soufTrir qu'entre ses mains on blesse La juste autorité qui tomboit en langueur ; Et tout ce que Taudace a pris à la foiblesse, Il faudra désormais le rendre à la vigueur.
C'est trop désobéir à ce terrible maistre :
Il faut suivre sa loy ; malheur à qui Tenfreint !
Son indignation va donner à connoistre
Qu'il fait bon estre aimé , mais qu'il faut estre craint.
Exempt des passions , dont l'empire est si large , II court, il saute, il danse, à toute heure, en tous lieux : Amour, qui l'épiez, il est de vostre charge De prendre et de lier ce jeune furieux.
Il méprise vos traits, il se rit de vos flammes , Et ne croit point qu'il faille à vous s'abandonner ; Que de ravage aussi parmy toutes les femmes , S'il arrive une fois qu'il s'aille déchaisner !
Le DUC DE JOYEUSE, représentant un fubieux.
Adorable beauté , pour qui mon cœur soupire , Quoyquo vous puissiez tout , il seroit mal aisé Que vous pussiez trouver en l'amoureux empire Un Furieux plus composé.
Pour MONSiEUB DE ROQUELAUBE, représentant un TXjViiEUX .
Chacun remarque ma furie Jusques dans le ton de ma voix ;
Je suis furieux en exploits De guerre et de galanterie > En dépense , en habits , en jeu , Et je me mettrois dcuis le feu Pour un teint de lys et de roses; Bref, j'ay la réputation D'estre furieux en cent choses , Mais surtout en discrétion '.
ENTRÉE m.
Le mesme Songe exprimé par des aventuriers turcs et chrétiens, qui combattent les uns contre les autres.
Le GRAND MAISTRE DE l' ARTILLERIE, iurC,
Quoique jeune et galant *, je sçais vivre de sorte Que je sers de modèle à tous les gens de bien ;
Et sous le turban que je porte ,
Tay les mœurs d'un fort bon chrétien.
Le MARQUIS DE MiREPOix 3, aventuricr.
Jeune , je cherche de Femploy, Méprisant les choses obscures , £t cours après les aventures , Afin que Ton parle de moy.
JjC songe du Sanguin , figuré par la passion violente et ambitieuse c/'ixiON , qui n^ embrasse qu'une nuée en pensant embrasser Junon.
'k On n'a Jamais veu un homme plus gascon ni plus haut à la maiu« sans avoir la répulaUon de hrave. Le jeu, où il est très-heureux, lui fournissoit de quoi faire toute ceUe dépense... Il est fanfaron. » (Tallemant, Histoire de Roquelaurej. Tallemant ne taril pas non plus sur ses galanteries, ses hAbleries et surtout ses indiscrétions.
3 (Test une raillerie : il n*était ni Jeune ni galant (Voir plus haut.) * Gnston-Jean-Baptiste de Lévis et de Lomagtie , marquis de Mirepoix. Il ne se maria que le lo août I6&7. plus de quatre ans après ce l>allet, et mourut en IG87. Voir les Mémoires de Saint-Simon, édit, Chéruel, io-i2, t. Il, p. 19.
Le MABQU1S DE GENLI8, représentant \\\oy.
Que je vous plains , pauvre Ixion , Et vous et vostre ioteution !
L'amant avecquc la maistresse , A trop peu de proportion.
Modérez Pardeur qui vous presse :
Telles amours vont à vau-Feau, Surtout quand la femme est déesse , Et lorsque Thomme n'est pas beau.
Vostre amour et vostre langueur Devroient bien vous rendre vainqueur De la beauté rude et sauvage Qui vous refuse ainsi son cœur; D'ailleurs l'Équité juste et sage.
Qui sçait rendre à chacun le sien, Dès qu'elle a veu vostre visage, Vous condamne à n'embrasser rien.
Sans vous rebuter de ses coups, Soupirez, faites les yeux doux :
Qu'elle fuye y ou qu'elle s'envole, Peut-estre l'attraperez-vous.
Cependant qu'amour vous console , Et n'accusez que vos appas De ce vent léger et frivole Qui vous demeure entre les bras.
Le Songe du Flegmatique^ d'où vient la stupidité et la peur y exprimé par e/n MISÉRABLE, épouvontéde deux Ombres qui le suivent partout, et qu'Une peut éviter,
MONSIEUR DE SÀiNTOT', représentant un peureux.
Non , ma frayeur n'est point un crime.
La crainte est souvent légitime :
• Nicolas de Saintot, maître des cérémonies et introdoctear des amlMUsadeors, dont il a déjà été question dans le Ballet des FesUs de Bacchus, C'était le llls de cette M>oe deSaintot, soeur dti poète Vion d*Alibray, — célèbre par son amour pour Voiture, qui lui a adressé plusieurs lettres recueillies dans ses œuvres, et dont Tallemant des Beaux a parlé.
L'homme le plus vaillant et le plus hazardeux, Qui de ses parens morts voit les ombres plaintives
Qui luy paroissent comme vives , Keu a-t-il pas grand peur quand il hérite d'eux ' ?
ENTRÉE YI.
Vhumeur mélanchoUque s'exprime en la personne d'un poète et (tun PHILOSOPHE *, dont Fun/ait voir sa maistresse teUe que la représente le Berger extravagant 3, et dont fautre s'imagine la Métempsycose ^-figurée par une femme qui change dejorme.
Pour du mérite , ailleurs il n'en faut point chercher : De science et d*esprit cette troupe est remplie ; Je pense , toutefois , qu'à la bien éplucher, Il s'y pourroit trouver quelque grain de folie.
ENTRÉE Vn.
Le mesme songe est encore exprimé par des amourelx transis, qui vont consulter l'oracle sur le succès de leur passion , et auxquels répond un Echo ^ y qui se perd à mesure qu*ils s'éloignent de
la forest Dodone.
, * Il y a ici une allasioii, obscure et difficile à débrouiller, à quelque particularité qui était connue des spectateurs du ballet. Un Saintot avait passé de vie à trépas le 1" août 1652 ( Lorel , lettre du 4 août ), et cVst probablement un de ces parens moris dont il est ici question .
' Le philosophe est peint en fou mélancolique, coiffé d*un chapeau pointu à larges bords relevés, que surmonte un plumet, et rêvant les mains derrière le dos. Le poOte a le costume le plus bariolé du monde, rappelant, avec moins de bouffonnerie, celui que nous avons déjà vu dans le Ballet des Festea de Bacchus.
3Ch. Sorel avait publié, en 1027, Lysisott le Berger'^extravatjaut^oMsrAÇfi qui eut beaucoup de succès et dont les éditions se multiplièrenl pendant une grande partie du siècle. La folie du Berger extravagant^ calquée sur celle de Don Quichotte, consiste à prendre au sérieux et dans leur sens propre toutes les Inventions , toutes les métaphores des pastorales. Sorel a fait graver en tête du 2* livre de son roman le portrait de Charité, la maîtresse de Lysis, avec des Joues couvertes de lis et de roses, des soleils pour yeux, des globes pour seins, des coraux pour lèvres. Dans DOS dessins, la maitreste du poêle a également des globes en place de seins et une rose peinte sur la Joue, et elle est toute couverte de cœurs et de flèches.
* Oo trouve des échoê dans presque tous les poèmes et romans pastoraux : fioileau s'en moque à plusieurs reprises dans les Héros de romans. C*était une mode littéraire, tellement adoptée que les romans comiques et satiriques éux-mémes, qui pourtant tournent en ridicule la plupart des inventions du roman héroïque pastoral, D*y ont pas entièrement échappé. Sorel, le plus impitoyable de ces railleurs, témoigne un certain faible pour les échos dans son Berger extravagant ( livre I, p. 31, édit. de 1627 ). 11 y a aussi des échos dans quelques autres ballets, par exemple la Boutade du temps perdu (s.l. n. d.)« entrée 4.
s. A. R. MONSIEUa LE DUC D*Y0RK«,re^re5en/a«^tt» AMOUBELX
TBANSY.
I^ Gloire seule est ma maistresse,
Elle me charme, elle me presse; Je rends à sa beauté des devoirs assidus. Déjà mon jeune cœur paroist fier et terrible ,
Par-dessus le débris horrible Des trosnes renversés et des sceptres perdus.
Non , je n*aime que cette belle ,
Et ne suis transy que pour elle; Je veux faire des coups dignes d*elle et de moy, Et, sans que ma valeur coure après des fantosmes,
Venger les rois et les royaumes , Au rétablissement d'un royaume et d'un Roy.
Il faut punir ce grand outrage
Par la force et par le courage , Et remettre sur pied nostre sort abattu : La révolution est chose assez commune ,
Et peut-estre que la Fortune Voudra donner revanche à la pauvTC Vertu.
ù DUC DE RUCKiNGHAM, amoureux transy:
Tantost j'étois de feu , puis dans la mesme place
Je me trouve de glace ; Par là mes sentimens seront bientost trahis : Je n'ay point apporté ce froid de mon pais.
fje COMTE DE VI VON NE, amourcux transy.
II n'est point de Philis , il n'est point de Sylvie, Qui m*ait causé jamais une heure de soucy,
■ Celui qui devait devenir roi d*Angleterre sous le nom de Jacques IL Ëcliap|)é en 1648 du palais de Saint- James, où on le retenait prisonnier, il avait d'al)ord gagné la Hollande, puis était passé en France, où il se distingua par ses services militaires sous les ordres de Turenne. 11 avait Justement pris une part active à la campagne de IG52, terminée seulement à la fin de jan>ier IA53. (Voir ses Mémoires^ Collect. Micliaud, III* série, t. III, p. 503.) Sa valeur Tavait mis en haute esUmea la cour de France : il est qualifié d'invincible et généreux par Mme de firégis dans son Portrait du roi d'Angleterre ; et Loret parle plusieurs fois de son ardeur et de son courage. On comprend dès lors aisément le sens des vers de Benserade. \a^ duc d'York figure aussi dans le Ballet de$ IS'oces de Thétis et Péléc 11654).
Et je n'ay bruslé de ma vie < ; Cependaut me voilà transy. i
l£ COMTE DB FROULÉ*, amoureux transy.
Je crois qu'il n'en est point, sous Tamoureux empire, Ny de plus retenu , ny de plus circonspect ; Et devant la beauté pour qui mon cœur soupire , Je suis bruslé d'amour et transy de respect.
LE CHEVALIER DB GRAMONT ', représentant un amqureux transy.
Fiers ennemis , auteurs de cent (repas, Divins regards qui lancez tant de traits, Permettez-moi d'adorer vos appas, Quand je devrois expirer sous ce faix, Et que je vive, ou que je meure en paix.
Las ! aussi-bien , peut-il m'arrivcr pis Que de vous voir à mes maux assoupis?
Je pousse en Tair d'inutiles sanglots.
D'autres que vous preudroient à cette glus ; Mais vous laissez sans joye et sans repos. Un amoureux transy qui n'en peut plus.
Pour vous je perds et sommeil et repas, Ceux qui sont morts ne sont pas plus défaits. Je suis par tout la trace de vos pas ; Pour mes rivaux ils ne sont point mieux faits. Je ne sçais pas s'ils sont plus satisfaits. Je me ruine en galands ^, en habits , J'ay devant vous mille transports subits , De longs soupirs entrecoupent mes mots ;
' Sa gaieté, son llbertlna;;e et son amour pour la bonne chère le défendirent toute sa vie contre la vlolenci* des passions. On sait quel scandale devait produire, quelques années plus tard, Porgie qu*il eut le cynisme d'organiser dans son château de Roissy, pendant la semaine sainte , avec quelques autres détMuchés , parmi lesquels étaient Bubsy, Cavois, le comte de Gulche» elc
* Charles de Froulai, capitaine au régiment des gardes, grand maréchal des logis de la maison du roi et chevalier de ses ordres , mort le 26 novembre 1671, à Pdge de soixante-dix ans.
> Philibert, chevalier, puis comte de Gramont, si connu par les spirituels Mé' moires où son beau-frère Hamilton a raconté sa peu édiliaote existence.
* Nœuds de rubans.
Mais vous traitez mes soiDS de superflus,
£t dédaignez, assez mal à propos,
Un amoureux transy qui n'en peut plus,
Prud^homme , sçait si je ne me mets pas Tout de mon mieux, lors que chez vous je vais , £t si, depuis le haut jusques au bas Je ne prends soin de m'ajuster exprès, Sans oublier un seul de mes attraits.
Mais j*ay be^u perdre argent, bijoux, rubis , Tout ce qu'enfin je fais , ou que je dis , P(*avance point mes amoureux complots :
Je ne puis estre |au nombre des élus , Bien que je sois Tœil mourant, le cœur gros, Un amoureux transy gui n'en peut plus.