FIX
LR BALLET
Dl
NOTICE
Après \e Ballet des 31 uses , nous franchissons d*un bond un intenalle de ffuinze ans. Cette production a\ait été pour ainsi dire la dernière omvre importante de Benserade. En 1G69 , il »%ait pris congé du théâtre de la cour par le Ballet de Flore , et s'était retiré devant la faveur croissante de Molière , qui commenc^ait à le supplanter sur son propre terrain. Dès lors, en parcourant le catalogue des ballets, dressé par La Vallière et par Beauchamp, on s'apen^oit que Molière en est devenu k peu pi*ès le seul fournisseur. Coup sur coup se succèdent la comédie-ballet de Georges Dandin , la Princesse d'Élide , comédie héroïque avec de nouvelles entrées de ballet, le Di- Tertissement de Chnmhord, mêlé de comédie, de musique et d'entrées de ballet (la comédie n'était autre que M. de Pourceaugnac), le Dhertisse* ment Royal ^ ou les Amans magnifiques, avec un prologue et des intermèdes ; la comédie -ballet du Bourgeois-Gentil homme , le second ballet de Psyché , à la composition duquel Molière avait pris part avec Corneille et Quinault , le Ballet des ballets , composé de tous les plus beaux endroits des divertissements représentés à la cour depuis plusieurs années, et auquel la Comtesse fF Escarhagnas servait de lien. Les autres spectacles de cour, pendant ces années intermédiaires, fui-ent des carrousels, des fêtes qui échappent au cadre de cerecueil , des pièces à machines et en musique , des mascarades formées de morceaux qu'on avait empruntés un peu partout , et reliées tant bien que mal. En somme, après le Ballet des Muses, — sauf la Mascarade du Carnaval , que nous avons reproduite plus haut, en la joignant à d'autres divertissements analogues , et le Ballet de Flore , qui n'offre pas un trèsgrand intérêt , — c'est Molière qui occupe à lui seul le théâtre de la cour. Ainsi s'explique le long intervalle que nous avons dû mettre entre la pièce précédente et celle-ci.
Comme nous l'avons dit dans notre Notice préliminaire , le Roi avait cessé de danser sur la scène & partir de l'an 1G70 ; le ballet proprement dit semblait bii-même avoir disparu de la cour depuis l'an 1671. Le Triomphe de V Amour fut une rechute , mais le Roi n'y dansa pas lui-même. Le Grand- Dauphin venait d'épouser, en 1680, Marie-Anne-Christine-Victoire de Bavière , et on se proposait à la fois de célébrer le mariage de Théritier présomptif de la couronne , et de faire fête à la nouvelle princesse , en re&-
02? NOTICK
suscitaut eu son Iioniinir le \ieiix divortissoineut favori cjc la cour de France. Le Triomphe tle r Amour est d'ailleiii-s d'un Ijoiit à ruiilre, y compris son titre, une allusion allégon(|ue vi mythologicfue où l'uuion réociite rst misctn scène, célébrée, exaltée , sans préjudice des amours du Roi, avec toutes les pom|)es que compoiiait ce gem-o de s{>ectacle. De même que les ImIlets précédents étaient des l)allets rovaux , celui-ci eût pu s'appeler le iMillet du Dauphin. La direction en fut surtout abaiulonnée à la jeune princess«*, et ce furent les personnages de sa cour et ses fdlcs d'honneur qui y remplirent les priocipaïUL rôjes.
Le vieux Bcnserade, alors presque septuagénaire, fut rappelé, et rcjKirut une dernière fois, dans ce spectacle tpii allait clore définitivement la série des ballets de cour sous Louis XIV. Mais il ne fit que les Tcrs pour \t% personnages, où l'on retrouve son esprit ingénieux et la finesse ordinaire de ses allusions, toutefois avec niouLs de verve, plus de négligence 'dans le stvle et de noKesse dans la versification ; pour remplir le sujet propremeni dit, ou lui a<Qoigoit. Qiiiuaidt, atoi-s dans sa plus grande vogue, car on voulait faire du Triomphe de t -tmour un diveilissêmeut complet et grandiose , qui réuuit les chanii<*$ de t'ofM'ra à ceux du ballet , et fondit pour ainsi dire Tancieu et le iMHiveau genre m un seul. LiiHi fut charg«; de la musique et Vigarani des HiacfaÎBf^. Ce fut iiue grande affaire cpic cette i*ésurrection solennelle d'uu spedaeie 4ispani depuis plusieurs années , et qui avuii laissé des souvenirs dauf toutes les uiémoires et des rt*grets dans bien des cœurs. Les prépaniti& préliaiiBaires semMeut avoir été très-longs. Madame de Sévigné en parie dans sa lettre du S9 septembi'e 1680 , comme s'il était déjà entièrement prêt : >i Je ne sais qaand on dausera ce ballet, écrit-elle à M"'* deGrigoan; vraiment ce sera une Ijelle pièce. » Et le Mercure galant en mentionne les prcpa • ratifs dans le numéro du mois d'octobre de la même année, où il l'indique comme devant être repn>senté après Noël.
En décembre suivant, de Visé ajoute :
« Je vousay déjà mandé <prnn faisoit de grands appresls pour un liallet magnifique, qui a pour sujet le Tiiouiphc de l'amour. Ce n'estai un Opéra ni uu Ballet en macbiues, mais seuUMUcut une mascarade, qui devoit estre daucée ù Versailles le jour de la fesic de Saint -Hubert. La maladie de monseigneur le Dauphin ayant obligé de la reculer, on Ta remise jusqu'au douzième de janvier. Je puis vous asseurer |>ar avance qu'on n'aura rien veu de plus somptueux que les habits. Les dialogues qui sc|>arcnt les entrées en plusieurs eudroits, et que M. de Lully a mis eu musique , sont d'une beauté qui passe tout cequ*ou a veu de cette nature, et comme il n'y aura point de changement de théâtre. In décoration (|ui régnera pendant ce ballet sera d'une invention toute singulière. 11 est composé de \ ingt entrées , dont je vais i<'y ajouter l'ordre, avec les noms des seigneurs et dames qui doivent avoir riionneiir de dancer avec monseigneur le Dauphin et madame la Dauphine. Divers accideus, ou de maladie, ou de mort dans les familles, ont été cause qu'il y a eu plusieurs changements dans ce ballet depuis qu'il a été résolu , et mcsmc je ne voudrois pas répondre qu'il n'y en cusl encore quel- (|urs-nns jusqu'au jour où il doit csti-e daui'c. »>
SUR LE BALLliT DU TUIOMPHE DE L'AMOUR. 023
On voit que U représentation avait été reculée par une maladie du Dauphin ' y et elle me devait même avoir lieu ni après Noël, ni le 12 janvier, t*omme nous le dirons tout à l'heure. La plupart des personnages de la cour ne paraissent pas avoir témoigné un grand désir d*v figurer :
n II me semble que tout le monde sVxcuâc de ce ballet : la duchesse dr Sully aoutiendca l'honneur de la danse , mais non de U cadence ; il y a eu liira des affaires dans sa famille ; M^n^ de Vemeuil parleit du baptistaire , M^^^^de Sully des alCaires et des procès qu'elle a à solliciter; enfin madame U Dauphioe a si bien commandé qu'il a fallu obéir. »
On avait perdu l*halMtude de ce spectacle. La génération nouvelle , qui n'avait jamais pris part à ces divertissements , s'effrayait d'avoir à compalaitre sous les fevuL du roi et des anciens héros des liallets de cour. T^ Uaupbiue, sans beauté et sans expansion , u^inspirait pas autour d'elle , non plus^ue le Grand-Dauphin y cette ardeur de plaire quicAt pu faire |)assrr |iar<4essus bien des jobstiirles , et d'ailleurs le roi ne dansait |>as dans le liallet. Eu eompaïaut la liste dressée par De Visé, dans sa lettre de decenibue l€80y avec relie quÊ &it partie du livret, ou s'aperçoit que plusieurs per- «ouM^es n'y lipirent filns : « lU ont eu ]>ei*missiou de s'en retirer, dit-il , |KMir quelque» raisons de bienséance. »
£uûii, le 21 janvier, tout se trouva prêt, et le Triomphe dt VJmour fut ïvprésente à Saint-Germain en Laye , où se trouvait la cour, avt^c un grand Huccèft. Le penonnel de TOpéra, ou plutôt de T Académie royale de musique, fondée depuis 1C72, y figura, eu compagnie de tout ce qu'il y jivaità la cour de distingué dans la jeunesse des deux sexes, à côté du Dau- |iliiu et de la Diauphine, de lUdame, de Mademoiselle, du prince et de la prinœsse de Conti , du ^uc de Vermandois et de mademoiselle de Nantes. On voit qu'il réunissait -trois des enfants naturels de Louis XIV, car la princesse de Couti B*«lait autre que M^'^* delllois, fille de la Vallière. Il y avait aussi trois Allemandes , la PaMphine, Madame et la princesse Mariamne. Presque tous les dMneor» étaient très-jeunes, quelques- ims même des enfants, eomme Jf ''^ de Nantes et le ^ornte de Guiche. La plupart reparurent dans les autres divertissements du même geuie qui eurent lieu à Saint-Germain en Laye dans le cours de cette année 1G81 , notamment dans la reprise du Di'9'ertissemrjtt de Chmwihord ^ et dans celle du liallet des Hatloms, «pii faisait suite à la eomédie-ballet du Boêugeois-Gcntil homme.
C'est encore le Mercure galant qui va nous servir de guide pour le compterendu de4!ette leprÔM^Utation , e^r la Gazette n'en jiarle pas :
K £iifiB , madame , le ballet intitulé le Triomphe d'amour a été dansé. 1^ musique de M. deLully a été trouvée très-belle, aussi bien que les habits. I^ galantecie y a paru à Tcovy avec la mapiificenee , le tout varié d'une roa-
' te iierenre «n parle dans son avinéro d'ortobte 1660. Aaiif «filai 4c mo^tmlire , il Doos apprend aoMi (comme la Gaselte da 9 } que la Daaphioe venait d'être attaquée d'une lièvre dooble tierce et que le Daaphin était retombé malade lui-même, quelque* Jours après la gnériion de sa femme. Tous ces contre-temps expliquent le long retardement du ballet.
02'. NOTICE
iiière si agréable, qu'on est demeuré tl*arconl que le géuie de M. Berrin * ne l>eut s*épuiser quand il s*cst mesié de (fuelque chose. Je crois vous avoir déjà mandé que le sujet du ballet et les vers que Ton y chante étoieiit de M. Quinaut. Vousconnoissez sa manière. Tous ses ouvrages , surtout quand ramour v entreront un caractère qui luy est particulier. Si M. de Benseradi' , <fui fiiisoit toujours les vers qui se chantoient aux ballets, n*y a pas travaille cette foîs-CT, ceux qui regardent tous les personnages, et que vous trouverez dans l'imprimé du l>allet, sont de sa façon. H faut entendre la cour pour cela, et il la sç^it mieui qu'homme du monde , ayant fait depuis plus de trente ans tous les ven de cette nature qui sont dans les ballets imprimés. Ce travail demande on esprit d*autant plus vif, qn*il faut faire des portraits délicats et enraeccHirrî des personnes dont on parle , par rapport aux personnages qu'elles représentent. Monseigneur le Dauphin ne dansa point le premier jour du ballet, mais on fut agréablement suq>ris quand on le dansa la seconde fois. Ce prince etut |>aru à peine avec ceux de son entrée , qu'il fut reconnu de tout le monde. Il s'éleva aussitost un bruit d'applaudissement et de ioye , qui occupa quelque temps toute l'assemblée. Vous jugez bien avec quel plaisir on le vît danser, puisque c'étoit une preuve de l'entier rétablissement de sa santé. Il a résolu de se donner le divertissement de son entrée une fois chaque semaine. Madame laDauphine, qui s'étoit fait admirer dans toutes les siennes par sa justesse à la danse ^ s'attira de nouvelles acclamations le second jour qu'elle parut. Aussi (it-ellc une chose assez extraordinaire. Madame la princesse de Conty, étant malade, et n'ayant pu danser ses entrées, le Roy dit, deux heures avant le ballet , qu'il falloit que madame la Uauphine en dansas! quelqu'une. Son dessein n'étoit pas que ce fust dès ce jour-mesme. Ce|)endant cette princesse apprit sur l'heure une grande entrée toute remplie de figures, vi dans laquelle il y a plus de douze reprises. Ainsi toute la cour fut fort étonnée de luy avoir vu faire, eu moins de deux heures , ce qu'une personne moins intelligente u'auroit pns appris en quinze jours.
<( Je ne sçaurois finir cet article sans vous parler de l'entrée où mademoistîlie de Nantes danse seule. Elle s'en acquitte avec tant de légèreté et de justesse qu*elle enchante tout le monde. Aussi n'a-t-on jamais veu personne qui eust l'oreille plus fine , ny plus d'agrément pour toute sorte de danses. Quelqu'un ayant dit au Hoy , dans une répétition générale où Sa Majesté se trouva, que par my le nombre d'instrumens on n'entendroitpas assez les castagnettes, que cette princesse bat admirablement bien , le Roy répondit <pie ceux qui dévoient se mcsler avec elle à la fin de l'entrée , les battoient aussi. M. le duc de Saiut-Aignan prit la parole, et dit : « On ne les entendra |)as : le battement des mains de toute l'assemblée empescbera d'ouïr celuy-là. » Il seroit fort difficile de bien louer mademoiselle de Nantes, quoiqu'elle soit dans un âge où les autres ne sont encore qu'enfans ; et c'est avec beaucoup de justice que M. deDenseradea dit d'elle: « Que de naissantes fleurs ! ■ etc.
' Le deisioateor Jean Bcrain , qui fit beaucoup de cnitumrs et de d.'rorations pour les carroniels et tootei Ici fêtes de la cour de Louis \l V.
Mais, mieux encore que cette descriptiou, la lecture duli^TetdoDnei-aunc idée de la magnificence de ce spectacle , qui mit en mouvement tout uu monde d'artistes et qui réunit les merveilles du chant, de la musique, de la danse , des décorations études machines.
On continua sans doute à le représenter ])endant le cjimavaly que U cour passa fort joyeusement k Saint-Germain : r On n'y a laissé passer aucun jour, dit le Mercure galant de février 1681, sans prendre quelques-uns des plaisirs qui sont ordinaires dans cette saison. Le Ballet, la Comédie , les Mascarades et les hais en ont servy alternativement à toute la cour. » Et il décrit en détail quelques-uns de ces spiendides divertissements , où l'on retrouve la plupart des danseurs de notre l^allct.
Le Triomphe de l'Amour fut repris deux fois , mais dans chacune de ces reprises il n'était composé que de quatre entrées et un prologue. Le 1C mai suivant, il passa sur le théâtre du Palais -Royal , et c'est à cette occasion que des danseuses panirent pour la première fois sur une scène puhlique : le théâtre se décidait enfin à suivre l'exemple donné depuis longtemps déjà par la cour. Rivani fut chargé des machines , dans cette transplantation du hallet.
Il y avait déjà eu un Triomphe de V Amour , représenté devant le roi à Saint- Germain en Laye, au mois de février 1672. C'était une pastorale eumiisique, divisée en trois parties et mélangée de deux intermèdes; les Amours de Diane et d'Endymion en formaient le sujet. Le 4 août 1708, on donna aussi à la Foire une pièce en un acte sous le même titre, et en 1732 un autre Triomphe de l'Amour fut donne par Marivaux au Thé àtrc' Italien. Ajoutons, pour compléter la série de ces rapprochements, qu'on dansa à la cour de Hanovre, en cette même année 1681, un hallet du Charme de V Amour , que le Mercure galant note comme une imitation de la pièce de Quinault et de Uenserade.
En reproduisant ce hallet nous n'avons pu , comme pour celui des Miues , répartir les vers pour les personnages dans chaque entrée : il a fallu les couserver à la fin du livret , taut parce que c'est une œuvre d'un caractère mixte, tenant autant de l'opéra que du hallel, et où la plupart des entrées sont déjà remplies par des dialogues et des chants , ce qui aurait produit quelque confusion pour le lecleur, que parceciue les vers pour les personnages se suivent dans le livret sans être distrihués par entrées.
Le Triomphe de l'Amour a été puhlié à Paris, chez Christophe Ballard , 1C81, in-4*.