‹ Les contemporains de Molière:Chapitre 76 sur 325 · SUR NOËL LE BRETON, SIEUR DE HAUTEROGHE, CRISPIN MÉDECIN · texte numérisé non relu

SUR NOËL LE BRETON, SIEUR DE HAUTEROGHE, CRISPIN MÉDECIN

ET

Avant d*eDtrer au théâtre , où il devait conquérir une double célébrité , Noël Le Breton, sieur de Hauteroche, eut une vie romanesque et accidentée, comme un grand nombre de ses camarades. Quinault, dsins sa Comédie sans comédie (1, se. 5), fait dire à cet acteur, qui est au nombre des personnages de sa pièce :

Je tais né, grâce au ciel, d'aues nobles parents.

Le noble père de Hautcroclie était un huissier au parlement, mais qui jouissait d'une fortune considérable, et qui Ht donner îi son fils une excellente édu« cation, dont il profita plus tard pour enrichir le répertoire de l'Hùtel de Bourgogne et du théâtre de la rue Mazarine de plusieurs ouvrages spirituels et vivement écrits. Sa mère, qui était la forte tète du ménage , voulant le détourner de rétat militaire, pour lequel il manifestait un goût précoce, lui acheta, sans le consulter, uue charge de couseiller au Châtelet, et arrêta son mariage avec la fille d'une de ses amies. Mais elle avait eu tort de compter sans son hôte. Le jeune Hauteroche ne trouva rien de mieux à faire pour échapper à ces deux périls que de se sauver de la maison paternelle , après s'être muni, par uu pracédé qui aunouçait en lui uue étude prématurée des poètes comiques, de l'argent nécessaire pour son voyage. Il se réfugia en Espague, tenta vainement d'entrer dans l'armée de ce pays, se fit dépouiller au jeu, et, rosié sans ressources à Valladolid , alla s'enrôlera Valence dans une baude dv comédiens fraiii^ais. Il se trouva qu'il avait rencontré sa vraie vocation, si bicu que six mois plus tard il était choisi pour directeur d'une troupe qui pai-courait l'AIlcmague. Il quitta cette contrée pour revenir à Paris, on ignore à quelle date; mais on le voit au Marais en 1G54. 11 passa ensuite à l'Hôtel de Bourgogne; il figure dans ie Poète basque de Poisson, joué à ce théâtre en 1GG8, et il semble qu'il n'y était pas alors un nouveau venu. C'est aussi à l'Hôtel de Bourgogne qu'il fit

92 NOTUCE

représenter toutes ses comédies antcrieiires à Tannée 1 C80, à partir de tjémamt qui ne flatte point (I6G8). Il y succéda à Floridor dans h^s fonctions d'orateur, toujours confiées au principal com<Hlien de la troupe , fut conservé à la réunion du 25 août 1G80, au thvAtre de la rue Mazarine, H se retira deux ans après, avec une pension de mille livres. 11 continua de vivre pendant vingt-cinq ans, et mourut nonagénaire.

Hauteroche eut un grand succès comme acteur : il était aimé du public et protégé par les grands. Quinault lui fait dire encore, dans la pièce que doii» avons déjà citée :

J'ay recca dam la eoor mille honnenr* différeni.

La France à m*adinirer «ouTent «'est occupée :

Le farory du roi m'a donné cette êpéc;

J'ai receu de* fatear* dcc gen»da plut haat ran; :

Ce diamant de prix vient d'un prince da tang.

J'ay l'heur d'être connu do plu* grand des monarques,

Et j'ay de son estime eu d'éclatantes marques ;

11 m'écoute parfois mieux que ses courtisans ,

Et l'habit que je porte est un de ses préseos.

11 est probable que Quinault n'eût point osé lui prêter un tel langage si tout cela n'avait été qu'une fiction piure et simple. Il y a sans doute là quelque exagération, mais le fond en doit être vrai. Et notez que la pièce de Quinault est de 1654, c'est-à-dire vraisemblablement des premières années du retour de Hauteroche à Paris.

Hauteroche était fort maigre et de grande taille : il s'acqnittait avec succès des troisièmes rôles tragiques, jouait parfaitement les confidents et excellait dans les récits. Mais il s'est fait un nom beaucoup plus durable comme auteur que comme comédien. On lui doit :

l" V Amant qui ne flatte point, comédie, cinq actes, vers, jouée en 1668 (Paris, Th. Guillain et Ch. de Sercy, 1669, in-12), pièce d'une intrigue un |)eu lente.

2* Le Soupe mal apprête , comédie, un acte, vers, jouée le 15 juillet 1669 (Gabr. Qiiinet, 1670, in-12), petite farce d'une lecture facile, mais faible d'intrigue et de versification, sans portée et même médiocrement plaisante. Z° Les Apparences trompeuses, ou les maris infidèles, comédie, trois actes t vers (Paris, P. Promé, 167 3, in- 12}. Le catalogue Soleinne, Léris, le Dictionnaire de H. Duval et La Vallièrc disent que cette pièce a été représentée au Palais- Royal, et ce dernier fixe la date de la représentation en 1672. Lemazurier dit, au contraire, qu'elle n'a pas été jouée, et seul il a raison , car son assertion est confirmée en termes exprès par la préface de Hauteroche, qui avoue que sa pièce n'a point paru jouable. Du reste, la représentation n'en est pas indiquée sur le registre de La Grange. Elle offre quelque ressemblance pour le sujet avec le Sganarelle de Molière.

4** Le Deuil, comédie, un acte, vers, jouée le 24 novembre 1672 (Paris, P. Promé, 1680, in-12), petite pièce très-gaie et versifiée habilement, tirée des Contes (CEutrapeL Elle est restée au répertoire. Selon d'Allainval, dans sa Lettre sur Baron et M't^ Lecouvreur, publiée sous le nom de Georges

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WÎDck, le Deuil serait de Thomas Corneille, ainsi que P Esprit follet^ dont nous allons parler tout à Theure. Cette assertion |)arait sans fondement.

5^ Crispin médecin, comédie, trois actes, prose, représentée en juin 1674, imprimée seulement en 1680 (Paris, J. Ribou, in-12)'.

6" Crispin musicien, comédie, cinqactes, vers, joiiéele5 juillet 1G74 (Paris, P. Promé, 1674, in-12, permiss. de M. de La Rcynie du 21 septembre; préface).

7* Les Nobles de province, comédie, cinq actes, vers, jouée sans succès, le 27 janv. 1678 (Lyon, Th. Amaulry, 1678, in-12 ; c'esi la plus rare parmi les éditions originales des pièces de Hautcroche). Elle est d'un comique forcé et d'un intérêt médiocre.

8" La Dame invisible , ou l'esprit follet , représentée en 1 684 (Paris, Pierre Ribou, 1685, in-12), tirée de l'espagnol, de Calderon, et roulant sur un sujet déjà traité par Douville sous le même titre. Cette pièce, très-intriguée, spirituelle et plaisante, a été souvent n>prise.

9* Le Cocher suppose', ou simplement le Cocher^ comédie, un acte, prose, représentée le 7 juin 1684, d'après le registre de La Grange, et non le 8 avril 1680, comme le dit à tort le Dictionnaire manuscrit de Duval (Paris, sur le quay des Grands yitigustins, 1685, in-12), petite pièce assez intéressante, restée au répertoire.

10° Ze feint Polonois, trois actes, prose, représentée seulement en province (Lyon, Léonard Plaignard, 1686, in-12). Cette corné Jie ne manque pas d'agrément, mais elle appartient au genre subalterne des pièces d'intrigue et de circonstance, et le fond n'en est pas très-neuf.

1 1° Les Bourgeoises de qualité^ cinq actes,, vci-s, reprèsentée sur le Th. des Fossés-Sainl-Germain, le 26 juillet 1690 (Paris, Yvo Louis Gontier, 1691, in-12). C'est un mélange des sujets du Bourgeois gentilhomme et des Précieuses ridicules. Elle a d'excellents détails et des scènes plaisantes. Daucourt a fait une pièce qui porte le même titre, et qui en est une évidente imitation, mais bien supérieure à l'original.

On lui attribue souvent encore la Bassettc, comédie restée manuscrite, mais que le registre de La Grange met au nom de Champmeslé^, et les frères Parfaict lui donnent également une autre conuulir inédite : Us A^ouvellistes {\(j1S). Suivant le Théâtre français, de (^happuzeau, il a fait aussi plusieurs Nouvelles et Historiettes. La meilleure édition de ses œuvres est celle de la C»« des libraires, 1772, 3 vol. in-12. Son Théâtre avait déjà paru en 1736 et 1742.

Les pièces de Hauteroche n'offrent pas une grande profondeur d'intentions, dit Lemazurier; j'ajouterai qu'elles n'offrent point davantage une grande force d'invention, ni une imagination très-riche de son propre fonds. La marche n'eu est pas toujours irréprochable, et la versiticatiou a plus d'aisance que de vigueur et d'éclat. Du reste, ces œuvres sont d'un mérite trèsdivers : elles vont du mauvais à l'excellent, en passant par tous les degrés

1 Le catalogaf Soleinne-iodtqae on* édit. ehes Claude Barbin, en 1670 : c'est probablement une fante d'impression.

2 Voir notre notice tur eelai-d.

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du médiocre. 11 est bien entendu que ce terme dVxcellent ne se doit prendre que dans un sens relatif, car Hautcroclie n'a |mis abordé la grande comédie^ et ses meilleurs ouvrages ne sont guère que des farces de bon aloi , où la verve comique abonde.

Nous donnons ici Crispin médecin et quelques scènes détachées de Crispin mttsîcien.

Crispin médecin esi une comédie d'intrigue, très •spirituelle, très-amusante et vivement conduite. Elle peut passer pour le type -de ces nombreuses pièces inspirées alors par le personnage de Crispin, et qui sont toutes plus ou moins jetées dans le même moule : Crispin musicien , Crispin bel esprit, Crispin précepteur ^ Crispin gentilhomme, etc. On y trouve plus d'un trait de haute comédie, et Molière en eût assurément signé plusieurs scènes, particulièrement dans le second acte. Cet ouvrage n'a pas quitté le répertoire pendant un siècle et demi ; mais comme on ne le donne plus au* jourd'hui depuis longtemps, nous avons cru pouvoir le reproduire sans manquer à la loi que nous nous sommes tracée. D'ailleurs , la plupart des autres pièces de Hauteroche, sauf quelques-unes des plus insigniGantes, nous étaient interdites, soit parce qu'elles sont restées jusqu'à nos jours au répertoire, soit parce qu'elles n'ont pas été jouées, ou l'ont été sur d'autres théâtres et k une date postérieure à celle qui marque la limite de ce recueil.

Si nous ne nous trompons, Monrose le père est le dernier qui ait repris le rôle de Crispin médecin, il y a une quarantaine d'années. Ce rôle mériterait de séduire encore un de ses successeurs actuels, et nous serions heureux que notre publication pût contribuer à rappeler Tattention sur cette pièce et à la remettre en honneur. Eu attendant, ^M. Cormon et Trianon en ont tiré, sous le titre du Docteur Mirobolan, un opéra-comique, dont M. Eug. Gautier a fait la musique, et qui a été représenté le 28 août 18G0.

La comédie de Crispin musicien ne fait guère que transporter sur un autre terrain, en les délayant et les affaiblissant , les situations et l'intrigue de la précédente, dont Hauteroche voulait renouveler le succès. Indépendamment de cette analogie générale, on trouve dans Crispin musicien d'autres réminiscences encore. Quoique l'auteur nous apprenne que cette pièce eut quarante représentations de suite dans le cours de l'été; quoiqu'elle soit restée assez longtemps au ré|)ertoire, et qu'elle ait été notamment reprise en 1735 par Fr. Amould Poisson, au moment des premiers succès de Rameau, qui lui rendaient un intérêt actuel, elle ne compte pourtant pas parmi ses meilleures. Les caractères cl le style y manquent de relief, l'action est languissante et les situations se ré|)ètent. Mais du moins elle a des scènes amusantes, et pourrait même passer pour une espèce de chef-d'œuvre si elle était signée, par exemple, du nom de Yilliers ou de Dorimond.

L'énorme dimension de la pièce ne nous |)ermettait pas de la reproduire, surtout à la suite de Crispin médecin, avec laquelle elle eût, pour ainsi dire, fait double emploi. Mais nous avons cru devoir en détacher des extraits, où l'on trouve de curieux renseignements sur l'art musical de l'époque, et sur la passion pour les opéras, qui s'était répandue partout, depuis l'ouverture de l'Académie royale de musique. Cette passion était venue à un tel

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point qu'on en faisait représenter par les marionnettes : les Bamboches de la GriUe , qui exécutaient sur la scène les Restes appropriés aux chants d'une troupe de musiciens placés sous le parquet, attiraient la foule justement en cette même année 1674. Saint-Ëvremond nous apprend, dans sa comédie des Opéras, que les fanatiques de LuUi et de Gambert ne parlaient plus qu'en chantant. C'est évidenunent au concours de ces circonstances que fut dû le succès de la pièce. D'ailleurs elle était fort bien jouée : L'Hôtel de Bourgogne avait mis à la disposition de Hauteroche l'élite de ses comédiens, qui y luttaient de talent conune acteurs, musiciens et chanteurs. Mais dans ce recueil , privé du charme de l'exécution et de l'attrait particulier que lui donnait l'actualité, l'ouvrage paraîtrait ce qu'il est réellement, sauf en quelques scènes, médiocre, prolixe et monotone.

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