‹ Les contemporains de Molière:Chapitre 8 sur 325 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

MAROT, YANTE, LISANDRE. •

MABOT. Que le métier de fourbe est un métier utile! Qu'il est avantageux dans une grande ville! Comme c'est le métier de ceux qui n'eu ont point , A tous trois celuy-là nous vient fort bien à point. C'est un art malaisé, qui veut beaucoup d*adresse, Mais qui traisne après soy Thonneur et la richesse.

LiSANDBE. Cest ta profession.

HABOT. Avec le temps, ma foy,

Vous deviendrez tous deux aussi fourbes que moy.

YANTE. Ne nous accust'Z point d'user de fourberie.

MABOT. Vous pouvez appeler cela galanterie

Quand il s'agit d'amour; mais s'il s'agit d'argent. Ma foy, c'est le nom propre.

YANTE. 11 est extravagant.

MABOT. Toutes vos actions présentes et passées

De ce timbre excellent ne sont pas effacées. Depuis un mois entier qu'Yante est hors du Mans On feroit de sa vie un sujet de romans : Pour tromper à Paris , où le beau monde brille , Tantost elle est garçon et tantost elle est fille.

YANTE. Ouy, je change de sexe et d'habit tour à tour : Je suis fille la nuict et suis garçon le jour; Pour d'un oncle opulent estre seule héritière,

Je passe en niesme temps pour la sœur et le frère. M ABOT. Vous estes sa jumelle, et luy vostre jumeau ,

Et vous vous ressemblez comme deux gouttes dVau. La mort incognito prenant vostre cher frère , Je vous conseillay lors prudemment de le taire , Par la peur quej'avois que vostre oncle Damon, Qui veut faire héritier un neveu de son nom , K'ayant que vostre frère en tout son parentage , £n apprenant sa mort, ne changeast de langage '. Je craignois que ses biens, destinés pour vous deux, Ke fussent partagés à ses autres neveux Qui soDt cinq , et les fils de sa sœur Hypolite : Lors vostre portion eut esté bien petite. J'avois peur, pour ne pas enfin vous abuser, Que Lisandre n'eust pas voulu vous épouser.

LISANDBE. Ah ! c'est me faire injure et douter de ma flamme : L'avarice jamais n'a régné dans mon ame. Puis elle est riche assez de ces dons précieux Qui parent son esprit et brillent dans ses yeux, Et je mépriserois tous les trésors du monde Pour posséder Yante , où tant de grâce abonde.

MABOT. Lorsqu'avecque mépris vous parlez des trésors Vous avez oublié que vous avez un corps : On ne sert pas sur table un beau mot, une œillade. Quand Pâmant meurt de faim, Tamour est bien malade. Et celuy qui n'a bu ny mangé tout le jour. Est fort chagrin le soir et fait fort mal sa cour. L'on n'est guères galand quand on fait maigre chère : Pour bien faire l'amour l'argent est nécessaire.

LISANDRE. On sçait bien qu'il en faut, qu'on ne s'en peut passer.

MABOT. Vous estes donc contraint enfin de confesser

Que vous aimez l'argent avant qu'une maistresse.

à Yante,

Pour me le faire accroire, il a beaucoup d'adresse.

YANTE. Sans doute que Marot est habile en effet.

' Cette iuventlon d*une femme qui se déguise en liomme, pour ne pas perdre un liéritage, e&t reDouvelée, comme Je l*ai dit, de la pièce de Douville : Aimer êant sça^ voir qui (1, se. I) et de la Belle invisible de Boisrobert (I, se. 2 ). Seulement Gilbert a été plus loin que ceux quMl imitait : son liérolne n'est pas seulement an femme travestie en homme, qui ne redevient femme que dans Tobscurilé et pour ceux qui ne la connaissent pas; elle Joue continuellement ce double r61e, même avec son oncle, changeant de sexe tour à tour, ce qui fournit matière à des péripéties et à des incidents innombrables.

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