‹ Les Contemporains de ShakespeareChapitre 4 sur 250 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Une chambre dans la maison de Volpone.

Entrent VOLPONE et MOSCA.

Volpone.

Bonjour. Et maintenant occupons-nous de laotre or. Ouvre l'autel que je puisse voir mon saint!

{Mosca tire un rideau. On voit des piles d'or, de vaisselles d'argent, des joyaux, etc.).

Sxilut, mon âme et celle du monde I Je suis plus lieureux que la terre féconde voyant le soleil attendu paraître entre les cornes du Bélier céleste, quand j'examine ta splendeur qui éteint la sienne. Reposant là, parmi tant d'autres richesses, tu semblés une flamme dans la nuit, un jour se faisant un chemin dans le chaos tandis que l'obscurité se réfugie au centre du monde. 0 toi, fils du soleil, dieu plus étincelant que ton père, laisse-moi t'embrasser, t'adorer ainsi que toutes les reliques du trésor sacré enfermé dans cette chambre bénie ! Comme les poètes ont eu raison de donner ton nom glorieux à l'âge où ils auraient voulu vivre I N'es-tu pas la meilleure des choses, prodiguant plus de joie que les enfants, les parents, les amis, que tous les rêves éveillés que l'on fait sur terre? Ton éclat réfléchi dans les yeux de Vénus aurait dû lui faire enfanter vingt mille Cupidons! Telles sont tes beautés et tel est noire amour ! 0 richesse, sainte muette qui fait parler tous les hommes, tu n'agis pas par toimême, mais tu permets de tout accomplir. Tu es le prix des âmes; l'enfer lui-même, embelli par* toi, devient

plus enviable que le ciel! Tu représentes la vertu, la renommée, l'honneur, tout! Qui peut l'obtenir sera noble, vaillant, honnête, sage...

MOSCA

Et tout ce qu'il voudra, monsieur, La richesse est dan? cette vie un plus grand bien que la sagesse.

VoLPONE.

Voilà une vérité, mon cher Mosca. Et pourtant je suis plus fier des procédés par moi emploj'és pour acquérir la richesse que de sa possession, car je ne l'ai pas gagnée comme tout le monde. Je ne fais pas de commerce, ne me fie pas au hasard, ne blesse pas la terre avec des charrues. Je n'engraisse pas des bestiaux pour achalander les boucheries; je ne forge pas le fer, n'ai pas de moulins pour moudre l'huile ou le blé, d'hommes pour les broyer; je ne souffle pas le verre délicat, je n'expose pas des navires à la fureur des mers qu'ils sillonnent; je ne spécule pas dans les banques, et je ne pratique pas l'usure. MoscA..

Non, monsieur, vous ne dévorez pas les prodigues. Il y en a qui avalent un héritier confiant, comme un Hollandais ses pilules de beurre, sans être payés pour cela; qui arrachent de leurs lits de pauvres pères de famille pour les ensevelir vivants dans quelque prison verrouillée d'où leurs os ne sortiront que lorsque la chair sera pourrie. Votre nature bienveillante abhorre de semblables moyens. Vous n'aimez pas voir des larmes de veuves ou d'orphelins arroser votre seuil, entendre sous votre toit leurs cris pitoyables ébranler l'air.

VoLPONE.

Tu as raison, Mosca. Je déteste cela.

Vous ne ressemblez pas au batteur en grange qui, avec un terrible fléau, surveille son blé et, mourant de faim, n'osant pas en dérober un grain, préfère se nourrir de mauves et d'herbes amères; ni au marchand qui, après avoir rempli ses celliers de généreux vins provenant de la Romagne ou de Candie, boit la lie des vmaigres lombards. Vous dédaignez de coucher sur la paille, tandis que les mites et les vers se nourriraient de vos somptueuses tentures et de vos lits moelleux. Vous savez user de vos richesses, et en distribuer une partie à votre pauvre intendant, à votre nain, à votre hermaphrodite, à voire eunuque, à tous ceux qui vous entourent et que votre bon plaisir entretient.

VoLPONE, lui dontiant de l'argent.

Voilà pour toi, Mos.ca. Prends-le de ma main. Tout ce

Page 1