ACTE I, SCENE II i
pénitence, et faire mon noviciat dans ce couvent pour que mon âme expie ses fautes!
Jacomo.
Sans aucun doute, mon frère, elle cède à quelque inspiration.
Bernardin.
Une inspiration qui la conseille. Faisons des vœux pour qu'on la reçoive.
L'Abbesse.
Ma fille, nous vous admettons parmi nous.
Laissez-moi d'abord, en qualité de novice, apprendre à conformer ma vie solitaire à la sévérité de vos lois; permettez-moi de prendre pour logis l'endroifc où je dormais d'habitude et, grâce à vos divins préceptes et à mes propres efforts, je ne doute pas d'en tirer un sérieux profit. Barabas, à part.
Egal à tout ce que j'ai accumulé dans ma cachette I
L'Abbesse.
Suivez-nous, jeune fille.
Barabas, survenant.
Abigaïl! Que fais-tu parmi ces Chrétiens maudits?
Jacomo.
Laisse-la, homme de peu de foi, elle se mortifie.
Barabas.
Comment! Elle se mortifie?
Jacomo.
Et elle va accomplir son noviciat.
Barabas.
Enfant de perdition, la honte de ton pèrel Que feras-tu parmi ces démons détestés ? Si tu ne veux pas que ma malédiction tombe sur toi je te somme de les laisser eux et leur hérésie damnée !
Abigaïl.
Père, pardonne-moi!...
Barabas.
Arrière! {Bas). N'oublie pas les joyaux et l'or. Le plancher porte une marque. ^Baut) Arrière, maudite, ton père renonce à te voir!
Jacomo.
Barabas, malgré ton erreur, n'empêche pas ta fille de jeter un regard sur tes propres afflictions, et ne permets pas qu'elle reste plus longtemps aveugle. Barabas.
Frère aveugle, tu ne me persuaderas pas ! [Bas à Abigàil). Le plancher porte un signe. [Haut à Jacomo). J'aimerais mieux mourir que de la voir ainsi. Veux-tu donc m'aban-
138 LE JUIF DE MALfE
donner dans ma détresse, fllle séduite? (Bas). N'oublie pas! {Haut), Convient-il que des Juifs se montrent à ce point crédules? {Bas). Demain matin, à la première heure, je serai à la porte {Bditt). Non! ne m'approche pas! Puisque tu veux être damnée, oublie-moi, fuis ma présence, et advienne que pourrai (Bas). Adieu. A demain matin. [Haut). Arrière, mécréante!
[Barabas s'en va d'un côté ; d'un autre, les Frères, l'Abbesse, la Nonne et Abigàil. Comme ils sont partis, enïre MATHIAS.)
Mathias.
Que vois-je? La belle Abigaïl, la fille du riche Juif, entre dans les ordres? La chute soudaine de son père l'humilie à ce point? Elle est plutôt faite pour un roman d'amour que pour la fatigue des oraisons et on se l'imagine entre les bras d'un amant plutôt que levée à minuit pour écouter la messe!
(Entre LODOWICK).
LODOWICK^
Eh bien, don Mathias? Etes-vous muet?
Mathias.
Lodowick, je viens de voir le spectacle le plus extraordinaire!
LODOWICK.
Lequel?
Mathias.
Celui d'une belle jeune fille, à peine âgée de quatorze ans, la plus belle fleur poussée dans le champ de Cythère, renonçant aux plaisirs de la terre fertile et étrangement métamorphosée en nonne !
Lodowick. De qui voulez-vous parler?
Mathias.
De la fille du riche Juif.
Lodowick.
Barabas, dont les biens ont été naguère confisqués? Est-elle donc si jolie?
Mathias.
Une beauté sans rivale. Si vous la voyiez votre cœur en
demeurerait troublé, et, bien qu'elle soit enfermée dans j
des murs d'airain, à défaut d'amour elle exciterait votre i
pitié l j
Lodowick.
Si elle est aussi belle que vous le dites, ce serait agréablement passer son temps que de lui rendre visite. Y allons-nous?