ACTE II, SCENE III
0 bon maître ! devant de telles paroles je salue votre nez '.
Barabas.
Quant à moi, je sors la nuit et j'assomme les pauvres gens qui se lamentent au pied des murs ; quelquefois j'erre aux environs et j'empoisonne les puits ; de temps en temps, pour favoriser les voleurs chrétiens, je me contente de laisser tomber quelques couronnes, afin de me donner la satisfaction, quand je parcours ma galerie, de les voir passer garrottés devant ma porte. Dans ma jeunesse, j'ai étudié la médecine et commencé à la pratiquer suivant la méthode italienne, enrichissant les prêtres en leur fournissant des enterrements, tandis que j'entretenais des sacristains à creuser des fosses et à sonner le glas de mort. Après cela je me suis fait soldat durant la guerre entre la France et l'Allemagne. Sous prétexte de prêter secours à Charles V, je tuais amis et ennemis. Puis j'ai entrepris l'usure, et grâce à mes concussions, mes duperies, mes vols, mes tripotages, rempli en un an les prisons de banqueroutiers, les hôpitaux d'orphelins, multiplié à chaque changement de lune, les cas de folie; sans compter ceux que je réduisais à se pendre avec un parchemin épingle sur la poitrine ! Le mal par moi causé m'a porté bonheur. Je possède assez d'argent pour acheter la ville. Et toi, comment passais-tu ton temps ?
Ithamore.
A mettre le feu aux villages chrétiens, à enchaîner des eunuques, à garrotter des galériens. Ou bien je servais comme garçon d'écurie dans une auberge, et la nuit je dévalisais les voyageurs, ou leur coupais la gorge. Une fois, à Jérusalem, où les pèlerins s'agenouillaient, j'ai répandu du sable sur les pierres de marbre et leurs genoux s'enflammèrent au point que je m'amusais à les regarder s'en aller en boitant avec le secours de béquilles.
Barabas.
Très bien. Considère-moi dorénavant comme ton camarade. Nous sommes tous deux des gueux circoncis nourrissant la même haine contre les Chrétiens. Sois fidèle et discret et tu ne manqueras de rien. Maintenant retiretoi, je vois venir Don Lodowick.
{Entre LODOWICK). l. On représentait Barabàs avec un faux nez très long.
LODOWICK.
Barabas, la rencontre est heureuse. Où est le diamant dont vous m'avez parlé ? '
Barabas.
Chez moi, mon seigneur. Veuillez me suivre. Abigail, ouvre la porte.
{Entre ABIGAIL avec des lettres).
Abigaïl.
Bonjour, père. Je vous apporte des lettres d'Ormus. On attend la réponse.
Barabas.
Donne {Bas). Reçois Lodowick, le fils du gouverneur, avec toute la bonne grâce possible, en gardant la tenue qui convient à une jeune fille. Traite-le comme un Philistin, dissimule, fais des serments, proteste, parle-lui d'amour, il n'est pas de la semence d'Abraham. {Haut). Je suis un peu occupé, seigneur, pardonnez-moi. Abigail, qu'il soit le bienvenu, pour mon salut. Abigaïl.
Pour son salut et le vôtre, il en sera ainsi.
Barabas, bas.
Un dernier mot. Embrasse-le, dis-lui de belles paroles; en Juive habile entortille-le, de façon que vous soyez fiancés avant de vous séparer.
Abigaïl, à part.
0 mon père ! J'aime Mathias !
Barabas, idem.
Je le sais, mais je te le répète, séduis Lodov?ick, je l'ordonne. {Haut et regardant une lettre). Sur ma vie, c'est l'écriture de mon agent. Entrez pendant que j'examinerai les comptes.
(ABIGAIL et LODOWICK entrent dans la maison). Le compte est fait. Lodowick est un homme mort! Mon agent m'annonce la fuite d'un marchand qui me doit cent tonnes de vin {Faisant claquer ses doigts). J'y attache trop d'importance, car j'ai assez de biens. A cette heure il embrasse Abigaïl et tous deux se jurent un mutuel amour. Aussi sûrement que le Ciel a envoyé la manne aux Juifs, lui et Mathias mourront ! Son père était mon plus cruel ennemi !
{Entre MATHIAS).
Où Don Mathias porte-t-il ses pas?
Mathias.
Où? Mais vers la belle Abigaïl que j'aime.
1. Le commentateur Dyce suppose que la scène, à ce moment, représente l'extériear de la maison de Barabas.