ORO
papa, ces trois mois épuisent tout le contenu d'une existence de femme. Sols que vous êtes qui vous souciez de savoir si elle vous aime, cette femme que vous souhaitez pour épouse ! Courage donc ! Ris de son dégoût, traîne-la à l'autel. Car le mariage est plus fort que la haine, plus durable que l'amour ».
On parlait autrefois de la candeur helvétique. Le respect des auteurs suisses pour les vertus familiales était proverbial. Ne semble-t-il pas que M. Spitteler ait énergiquement rompu avec la tradition et des propos comme ceux que nous venons de rapporler — qu'ils soient gréco-latins ou germaniques — ne sentent-ils pas un peu le soufre?...
Gustave Flaubert, qui sut imaginer ces œuvres d'épique fantaisie, Salammbô et la Tentation de Saint Antoine, a composé aussi ces romans d'une précision toute réaliste, Madame Bovary et VÉdu- €ati07i sentimentale. L'activité littéraire de M. Spitteler présente la même variété. On lui doit un Prométhée et Épiméthée d'un idéalisme extravagant, Printemps olympien dont je dirai tout à l'heure l'exubérante poésie et, enfin, des récits en prose du réalisme le plus appliqué. Il incombe à la
critique d'enregistrer ces diversités et de montrer, si possible, comment un auteur, en ses avatars successifs, reste au fond identique à lui-même. 11 est difficile de s'acquitter de cette tâche à l'égard de M. Spitteler. Entre la prose du Lieutenant Conrad et la poésie de Printemps olympien, il est malaisé vraiment d'apercevoir un rapport. Dans quel domaine, au surplus, M. Spitteler est-il supérieur? Dans ses poèmes philosopliiques ou -dans ses ouvrages d'observation? On répartit volontiers les écrivains en deux classes : les idéalistes et les réalistes. Dans laquelle ranger M. Spitteler? Je suis fort embarrassé pour répondre.
M. Spitteler a recueilli dans Vérités riantes un bien joli chapitre où il disserte tout justement sur l'idéalisme et le réalisme en littérature. Ses préférences vont évidemment à l'idéalisme : « Si le réalisme combat avec raison et succès le faux idéalisme, il succombe misérablement dès qu'il s'attaque au véritable idéalisme, c'est-à-dire à la poésie même. L'immense supériorité du vrai idéahsme sur le réalisme n'est-elle d'ailleurs pas démontrée à merveille par le fait que les meilleurs ouvrages réalistes ont pourauteurs des idéalistes? ». . C'est peut-être parce que son idéalisme est de la meilleure sorte que M. Spitteler a écrit d'excellentes nouvelles réalistes. C'est du réalisme, en effet, que relèvent Friedli der Kolderi (1891) et le Lieutenant Conrad (1898). Dans ce dernier livre, 31. Spitteler a même inventé une formule nouvelle du naturalisme littéraire.
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Il faut s'arrêter un peu à cet ouvrage, le meilleur du groupe réaliste. Quel contraste avec Prométhéel Flaubert entreprit Salammbô, agacé de s'entendre appeler « le grand romancier réaliste » : je. ne serais pas étonné que le poète Spitteler eût écrit le Lieutenant Conrad afin de prouver qu'il a, lui aussi, plusieurs cordes à son arc ou à sa lyre. 11 avait médit souvent du naturalisme : n'étaitil pas piquant, dans ces conditions, de chercher à battre les naturalistes sur leur propre terrain, avec leurs propres armes? Je crois M. Spitteler, dilettante subtil, fort capable d'un tel divertissement. Tous ses livres ont été d'ailleurs élaborés avec soin, tous, ils sont le fruit de sages méditations. La poésie ne coule pas de source chez cet auteur. 11 sollicite l'inspiration, il la provoque : « Je me mets au travail alors même que je suis dans la disposition d'esprit la plus désolée. Qu'est-ce que la disposition d'esprit? Affaire de nerfs. L'imagination artistique, en revanche, n'est pas affaire de nerfs. C'est chose sacrée... Quiconque sait vaincre ses nerfs rencontrera sûrement la disposition artistique ». M. Spitteler déclare, en somme : « .le ne crois pas à l'inspiration, elle se conquiert ». C'est une méthode, et nous connaissons de très grands auteurs, et qui passèrent pour de très grands poètes, Victor Hugo, par exemple, qui, eux aussi, s'élevaient de haute lutte jusqu'à l'inspiration. Comme il existe des idéalistes et des réalistes, il existe des êtres instinctifs et des êtres réfléchis : toute l'œuvre de
M. Spilteler est marquée au sceau de la volonté réfléchie, de 1' « auto- cri tique », — si l'on me permet ce néologisme. M. Spitteler est un talent vigoureux, mais surtout conscient.
On a comparé ses tableaux de mœurs suisses aux romans où s'illustrèrent ses compatriotes et devanciers : Jeremias Gotthelf et Gottfried Relier. Gustave, une idylle, récit plein de charme, rappelle certainement Gottfried Keller, mais le Lieutenant Conrad ne rappelle ni Keller ni Gotthelf, moins encore Gotthelf que Keller. Le pasteur Bitzius (en littérature Jeremias Gotthelf) était essentiellement un moraliste. Ses fictions se proposent toujours un but édifiant. Dans le Lieutenant Conrad, rien n'est plus étranger aux intentions de M. Spitteler.
A quel genre littéraire appartient ce livre? A un genre dont M. Spitteler est le créateur. Le Lieutenant Conrad nous est donné pour une I)arstellun(/, c'est-à-dire une « description ». La « description », nous dit-on, « se propose de faire vivre le plus intensément possible l'action du récit ». On obtient ce résultat grâce aux moyens suivants : « uni'é du personnage », « unité de perspective », « constance du progrès temporel ». Autrement dit, l'action aura pour seul pivot le personnage du protagoniste : en l'espèce, le lieutenant Conrad, fds du propriétaire du Paon, l'auberge de Herrlisdorf. Tous les événement seront narrés et commentes à son point de vue. Sous aucun prétexte, l'auteur
n'interviendra personnellement. L'impassibilité absolue, chère à Flaubert, chère aux Parnassiens, M. Spitleler y atteint presque dans ce récit. Félicitons-le d'avoir réalisé l'idéal qu'il se proposait ; mais, convenons-en, rien n'est plus préjudiciable, décidément, à l'intérêt d'un ouvrage que l'indifférence marquée par un auteur à ceux qu'il met en scène.
Pour ce qui est du métier, de la a technique », comme disent les Allemands, la plus ingénieuse théorie apphquée dans le Lieutenant Conrad est celle que M. Spitteler dénomme « la constance du progrès temporel». Nos naturalistes, il y a un quart de siècle et même un peu plus, s'en étaient avisés déjà. Qu'on se reporte au roman de M. Céard: Une belle journée.
La réforme inaugurée par M. Céard et reprise par M. Spitteler consiste à pousser le scrupule réaliste jusqu'à retracer heure par heure, que di's-je? minute par minute, les événements qui remplissent la vie du héros et les sentiments qui agitent son âme. Nous ne lâchons pas d'une semelle le lieutenant Conrad. Naturellement, un récit de cette sorte ne peut comprendre qu'une période limitée. La « description » de M. Spitteler ne s'étend que sur une journée. La « constance du progrès temporel », c'est à peu près « l'unité de temps » du théâtre classique, adaptée au roman naturaliste. Elle n'entraîne pas dans la « description » de moindres inconvénients que dans la tragédie. Et d'abord, elle
est cause que la journée du lieutenant Conrad est vraiment surchargée, lise passe trop d'événements sensationnels dans ces quelques heures d'une existence obscure. Autre inconvénient, non moins réel : à côté de quelques incidents dramatiques, fort bien décrits dans une langue sobre, drue, nerveuse à souhait, le Lieutenant Conrad contient des épisodes fort ennuyeux. Tout n'est pas d'une valeur égale dans la vie d'un individu, cet individu fùt-il un héros de roman. Le parti pris de ne rien omettre contraint M. Spitteler à nous rapporter des choses vraiment indignes de mémoire.
L'histoire du lieutenant Conrad n'est pas assez inouïe pour mériter une longue analyse. Conrad et son père se détestent : celui-ci est jaloux à l'excès de l'autorité qui lui échappe ; celui-là tolère impatiemment d'être, à son âge, tenu en tutelle. Contre l'avis de Conrad, son père accepte d'héberger, le même jour, deux sociétés rivales. Une rixe effroyable éclate : Conrad, qui est d'une vigueur peu commune, rétablit l'ordre à la force du poignet. Mais, sur la fin de l'après-midi, il reçoit un coup mortel d'un mauvais drôle qu'il avait tout spécialement malmené dans la bagarre. Et il expire aux bras de son père.
Telle est la trame sur laquelle M. Spitteler a brodé sa sombre idylle naturaliste. Le principal intérêt, le principal mérite de l'ouvrage résident, encore une fois, dans son mécanisme. De toute façon le Lieutenant Cofirad n'est qu'un essai, une diver-
sion à de plus nobles travaux. Le domaine par excellence de M. Spitteler, c'est celui où il nous reste à l'observer. C'est dans Printemps olympien qu'il a donné son plus heureux effort-
Quoique M. Spilteler doive beaucoup à la « culture latine », il n'en garde pas moins certains penchants tout germaniques : son goût des théories, par exemple. Il ne lui a pas suffi d'écrire d'admirables ballades, comparables à celles de son compatriote Conrad-Ferdinand Meyer : il a énoncé encore dans un chapitre des Vérités riantes de subtiles remarques, trop subtiles peut-être, sur la ballade considérée comme genre littéraire. On lui doit aussi une dissertation sur le roman, la théorie de la « description », enfin des considérations et observations de toute sorte.
Aux hors-d'œuvre de M. Spitteler nous préférons ses œuvres. A ses idées sur l'épopée, nous préférons son grand poème épique Printemps olympien. On ne saurait toutefois passer sous silence les idées de M. Spilteler sur l'épopée. Il a développé, à ce sujet, des paradoxes éminents, dont il faut au moins dégager l'essentiel, quand ce ne serait que pour montrer combien M. Spitteler artiste prévaut sur M. Spitteler esthéticien.
On admet aujourd'hui que l'épopée est un genre désuet et comme prescrit. L'épopée, au dire des critiques, se nourrit de sentiments primitifs : un grand poète épique doit être d'esprit naïf et appar. tenir à un peuple jeune. Ces conditions étant difficilement réalisables de nos jours, l'épopée est morte. Mais nous avons le roman (je continue de citer l'opinion courante) qui est l'épopée des temps modernes. Si le Moyen Age a produit la Chanson de Roland et les Niebelungen, le xix' siècle a produit l'œuvre de Balzac et de Zola. Nos aïeux se délectèrent aux histoires de la Table ronde, nous avons eu Pot-Boiiille et son fameux Escalier.
Voilà l'opinion ordinaire sur l'épopée. J'avoue en rougissant la partager; mais j'entends bien qu'elle est trop commune pour M. Spitteler. Il se refuse à distinguer entre peuples vieux et peuples jeunes. Il soutient, au surplus, qu' « un peuple, cela n'existe pas ». Loin de tenir pour acquise la parenté de l'épopée et du roman, il avancera que ce sont là deux genres contradictoires : « Le fait seul qu'un homme écrit des romans m'incline à penser qu'il n'est pas poète épique » ; enfin « l'épopée ressemble au roman comme un escargot à un hussard ». Les arguments théoriques de M. Spitteler ne m'ont pas convaincu, mais j'ai commencé à prendre ses idées au sérieux quand je l'ai vu confirmer sa thèse par un exemple. Pour démontrer le mouvement, rien ne vaut de marcher. Pour démontrer la modernité du genre épique, rien
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d'aussi probant que de composer de nos jours une épopée- Ainsi a fait M. Spitteler.
Son Printeinps olympien mérite pleinement ce nom d'épopée et nous parait presque digne de figurer auprès de la Messiade de Klopstock, de YObéron de Wieland, de Hermann et Dorothée et Reinecke Fuchs de Gœthe. Publié partiellement en 1901, complété, revu et refondu sans cesse depuis lors avec une patience dont seuls les très grands esprits sont capables, Printemps olympien compte sous sa forme actuelle (1) cinq parties et trente^ trois chants. Le mètre employé est l'ïambe de six pieds. Les vers riment deux par deux. On a incriminé cette forme métrique sous prétexte qu'elle manque de noblesse. Quelle absurdité 1 L'ïambe, au contraire, étant donnée la diversité de Printemps olympien, n'est-il pas le vers qui s'imposait? Tout n'est pas majestueux dans l'ouvrage de M. Spitteler, tout n'y est pas solennel. Aux épisodes graves succèdent des épisodes gracieux, aux épisodes gracieux, des épisodes plaisants. L'héroïcomique, voire le burlesque, alternent avec le tragique proprement olympien. M. Spitteler tire de ce mélange des effets heureux et sûrs. C'est toute la vie de l'humanité primitive, embelhe, exaltée, qui se reflète dans celle de ses dieux.
Que le céleste séjour oii M. Spitteler a placé la
(1) Une édition qu'il y a lieu de croire définitive a paru pour la Noël de 1909.
scène de son poème ne donne pas le change : ses dieux ne sont que des hommes plus grands. « Nul n'est dieu quand il pleut », peut-on lire dans le charmant épisode où Aphrodite, trempée jusqu'aux os, cherche un abri au fond d'un pauvre grenier à foin. Tout ce qu'il y a de relatif dans la divine condition des Olympiens apparaît à ce détail. Les dieux de M. Spitteler sont fort près de nous. Ils ne sont même pas tous immortels. Hèrà, reine de l'Olympe, née d'un dieu et d'une amazone, fmira ses jours tôt ou tard. Les Olympiens ne l'emportent sur nous (jue parce qu'ils sont plus libres, plus sincères, plus beaux, — parce qu'ils sont Grecs. Merveilleux privilège de l'art et de la poésie helléniques! Un auteur moderne cherche-t-il, aujourd'hui encore, à peindre l'homme sous son aspect le plus universel, dans la plénitude de sa condition, c'est dans la Grèce fabuleuse qu'il placera tout naturellement ses héros. Le christianisme a donné au monde des hommes admirables, mais admirables en ce qu'ils domptèrent la nature humaine, alors que les plus parfaits des Hellènes provoquent notre admiration parce qu'ils ont harmonieusemeat affirmé la leur. C'est dans ce sens que les dieux de M. Spitteler sont Grecs et qu'ils sont dignes d'être tels : ce sont de robustes créatures, saines, riantes et naïves, mais purement humaines.
Rien de convenu, rien de guindé dans "cette naïveté qui s'épanche. Tout respire le naturel, la spontanéité, la fraîcheur, en cette résurrection de
l'Olympe hellénique. Je ne connais pas dans la poésie de l'Allemagne moderne de plus vivantes figures et dont le souvenir vous poursuive plus agréablement que le Zeus de M. Spilteler, si ce n'est sa Pallas et son ApoUô.
Avec quel tact sa fantaisie s'est exercée sur ces types augustes ! Ils gardent leur caractère traditionnel, ce qui était de toute importance ; mais ils acquièrent des traits nouveaux, d'une modernité charmante. Quant au scénario de Prbitejnps olympien, il a été inventé de toutes pièces par M. Spilteler. C'est tout au plus si l'on butte, de loin en loin, contre une réminiscence homérique ou sur quelque pastiche d'Ovide.
Prométhée et Epimétltée, le premier livre de M. Spilteler, n'était qu'une longue allégorie. Priiitemps olympien est formé d'une quantité de courtes allégories mises bout à bout. Je ne veux pas dire qu'elles sont trop : chacune a son prix; mais peutêtre ne sont-elles pas toujours rattachées assez solidement au motif central. El c'est en quoi ce poème grec trahit une main germaine. Printeinps olympien est d'une composition un peu lâche. J/intérêt, du reste, n'en souffre guère, tant sont délicieuses les multiples aventures où la verve de M. Spilteler se dépense allègrement.
Les ouvrages de cette sorte ne se racontent pas. Il faut bien pourtant, pour permettre au lecteur d'en juger, dire plus ou moins ce qui se passe dans Print€?nps olyjnpien. Nous ferons l'analyse du pro-
logue ; puis nous résumerons, à titre d'exemple, un des épisodes les plus généralement admirés.
Kronos et les anciens dieux ont été précipités au fond de l'iù'èbe.Les nouveaux dieux, appelés par Anankè à leur succéder, se mettent en devoir de gagner l'Olympe. Après avoir surmonté divers obstacles, après être sortis victorieux d'un pénible combat contre Kronos, mal résigné à sa disgrâce, ils atteignent le but de leur voyage. Anankè (M. Spitleler en fait un dieu masculin) exige de Hèra, la déesse qui règne sur la terre, qu'elle choisisse un époux parmi ces dieux fraîchement arrivés. Ils sont cinq : Apollô, Zeus, Erôs, Hermès et Poséidon. Erôs, distingué par Hèra et d'abord favorisé par elle, la trompe avec une de ses suivantes. Hèra n'éprouve plus que du mépris pour les quatre autres. Une série d'épreuves décidera néanmoins du vainqueur. D'emblée, Zeus est écarté par les arbitres pour avoir interpellé la reine avec insolence. Puis, dès la première joute, la chance tourne en faveur d'ApoUô. Mais, dans un monde où Anankè détient l'autorité suprême, dans un monde en proie au mal et à la souffrance, le règne d'ApoUô, dieu de lumière et de bonté, ne se concevrait pas. Zeus, despote énergique et borné, Zeus, incarnation de la « volonté de puissance », selon ia fine observation de M. Weingartner, est bien plutôt désigné pour partager le trône avec Hèra. Evincé par le jury, mais assisté par Gorgô, il pénètre à l'improviste dans le palais de la reine et sa
ruse la contraint à saluer en lui son maître. Ainsi, dès l'origine, la domination du monde est souillée par la trahison et le crime. Zeus, roi par la violence et l'imposture, n'en désire pas moins conclure une alliance avec cet Apollô qu'il a lésé. Apollô repousse ses avances, mais consent à partager avec lui le gouvernement du monde : à Zeus la force, à Apollô la beauté. « Et, là-dessus, se séparèrent, pacifiques et réconciliés, le dieu qui domine le monde et celui qui l'embellit ».
L'allégorie est limpide dans cette partie de Pi^intemps olympien, et je l'ai, dans mon résumé, clarifiée encore. M. Spitteler ne se défend pas d'un faible pour le symbole. Ces Grecs dont il s'inspire n'en donnèrent-ils pas l'exemple? « Le génie hellénique », écrit le poète bâlois, « loin de fuir l'allégorie, l'a naïvement poursuivie jusque sur la frontière du mauvais goût ». Il va sans dire qu'il ne faut pas imiter les Grecs jusque dans leurs erreurs. L'allégorie peut obscurcir une fal»le, mais elle peut aussi la vivifier . Laborieusement élucubrée, c'est une misérable chose. Intelligible aisément, un sens allégorique prête au mythe qui l'exprime une beauté de plus : « Le sens plus profond glisse alors sous l'action, semblable aux reflets dans l'eau d'un navire à voiles qui marche ».
Je ne crois pas qu'un sens propre et un sens figuré s'attachent invariablement à tous les épisodes de Printemps olympien. On perdrait sa peine en cherchant midi à quatorze heures dans les fines
historiettes que M. Spitleler appelle « ses inutiles fables ». Mais Apollô et Poseidôu sont évidemment des symboles. Apollô n'est pas seulement le dieu de la Lumière, de la Bonté et de la Beauté : il est encore, dans le cinquième chant de la troisième partie, le créateur génial, l'artiste sincère. A ce titre, il s'oppose à Poséidon, qui n'est pas uniquement, dans le sixième chant de la troisième partie, le funambulesque héros d'une aventure d'amour adorablement bouffonne, mais encore le type du méchant écrivain, du « faiseur » en quête de gros effets.
De tous les dieux rappelés à la vie par M. Spitte- 1er, Apollô est le plus sympathique. Il domine le poème de toute la préférence que lui marque le poète. Tous les autres dieux ont des petitesses et l'auteur qui, comme nous l'avons vu, affectionne la satire, se divertit fort à fustiger les hommes dans la personne de ses immortels. Seul, Apollô est invariablement équitable et généreux. Seul, il justifié pleinement ce vers de M. Spitteler • « Plaisir et dignité vont de pair dans l'Olympe ». Le chant XII de la troisième partie, Apollô le Décoiivreio', contient l'apothéose de ce dieu charmant. C'est, à mon sens, le plus beau morceau de l'ouvrage. L'élément satirique, le grotesque et le sublime s'y mélangent harmonieusement pour un admirable résultat. C'est ici vraiment l'œuvre d'un très grand poète.
Chaque jour, à travers l'espace, Apollô conduit triomphalement le char du soleil, s'affligeant
d'ailleurs aux turpitudes humaines qu'il éclaire : « Je ne m'explique pas, dit-il, pourquoi les hommes nn sont pas simplement bons. Tls auraient pourtant le cœur plus léger ». Parmi ces méchants qu'il accable de ses bienfaits, Apollô ne compte pas de pire ennemi que Kakoklës, symbole de l'impuissance jalouse. Kakoklès est un sot ; mais, pour les « Pieds-plats », ses concitoyens, Kakoklès est un grand homme. Il les décide à déclarer la guerre au soleil. « Qu'est-ce, leur demande-t-il, que le soleil d'Âpollô ? Un soleil pour rire. Le vrai soleil, c'est Kakoklès et ce sont ses chers Piedsplats qui le lireront du néant. » Grâce à de savantes chimies, ils réussissent, en effet, à former une manière d'astre. Mais qu'il est donc pâle, leur astre, pâle et puant ! Kakoklès, il est vrai, le trouve splendide et les Pieds-plats, fascinés, partagent son illusion. Ils baptisent leur soleil Oz Koproz et le hissent sur un navire aérien de leur invention. Très comique, le détail de la fabrication du navire aérien, le Gajigrénoptéros, que le poète, plaisant anachronisme, fait mouvoir par la vapeur. Juchés sur leur « clou », comme on ne disait pas encore, les Pieds-plats s'exaltent et déjà prétendent faire adorer leur lumignon comme le vrai soleil et le seul vrai dieu : « Oz est Dieu, saint est Oz. Il n'y a pas d'autre Dieu que Oz nommé Koproz. C'est pourquoi, chers frères, lapidez, fouettez le contempteur de Dieu, le maudit, l'incrédule » !... Dans la dernière partie de l'épisode résonne de
nouveau la noie héroïque et philosophique. Apollô anéantit en se jouant le Ganfjrénoptéros et ceux qui le montent. Mais il s'attriste, dans sa bonté, d'avoir dû recourir à la violence : « Mon plus cher désir eût été que ma main ne versât point de sang vivant et que jamais à cause de moi des yeux ne répandissent des larmes. Cette grâce ne me fut point accordée »... Et, dans une retentissante invective, Apollô s'en prend à « celui qui créa le monde mauvais, peu importe son nom ». — « Mon œuvre cruelle est la tienne », poursuit-il, « le coupable, c'est toi, puisque l'être le plus pacifique doit s'endurcir, puisque celui-là n'est pas toléré qui ne sait pas tuer ».
Elle est admirable, cette imprécation, dans sa farouche éloquence. Jamais M. Spitteler, en proie à ce pessimisme que nous signalions tout à l'heure, n'avait plus magnifiquement gémi sur l'imparfaite humanité ! Dans Printemps olympien de telles malédictions sont, d'ailleurs, devenues rares. Printemps olympien, ces mots ne semblent-ils pas annoncer un spectacle de jeunesse et de bonheur? Aussi bien la joie de vivre l'emporte finalement dans ce poème. Printemps olympien, c'est un hymne païen à la beauté du monde et de la poésie, adouci, dans ce que tout ce paganisme pourrait avoir d'un peu offensant, par des accents idéahsles et spiritualistes, par des paroles de pitié et même d'espoir. Faut-il attribuer la sérénité relative dont fait preuve aujourd'hui le poète des Extramundana à Tap-
proche de la vieillesse ? Ne serait-elle pas un heureux effet de la célébrité enfin acquise? Le poète ne se serait-il pas réconcilié avec le monde parce que ses contemporains se sont réconciliés avec sa poésie et ont fini par rendre un tardif hommage à son probe labeur d'artiste? Peut-être y a-t-il de tout cela dans la philosophie plus amicale de Printemps olympien...
Cette doctrine de bienveillance éclate avec force, avec une force sans doute intentionnelle, dans les derniers chants. Ecœuré de la lâcheté de ses sujets, Zeus songe à les anéantir. Mais Gorgô l'en empêche : c'est la nécessité qui a fait l'homme tel qu'il est. S'il tue, c'est parce que la loi de nature le force à tuer pour vivre. Pallas, intercédant à sou tour auprès de Zeus, montre les hommes capables de nobles sentiments. Et puis ils deviendront plus sages, des instincls plus purs s'éveilleront en eux à la longue. Qui sait? Peut-être la justice régnerat-elle, un jour, sur la création!... Le même chant contient encore une auguste vision où le poète montre le peuple des animaux saluant avec transports cet Homme-Roi des temps meilleurs : « Dan» mes bras fraternels je vous apporte la pitié et la miséricorde ». Et le peuple des animaux répond : « Quelle surprenante nouveauté est-ce là? presque incompréhensible à nos oreilles accoutumées au bruit des combats. Dans ce monde sauvage, plein d'inimitiés et de haines, apparaît l'amour! La pitié recourt à notre hospi tablé ! Nous recevons un
frère. Un ami nous est né qui nous comprend, qui éprouve avec nous, qui souffre avec nous^ qui, s'il ne nous sauve pas, du moins nous ménage »...
L'auteur dont je viens d'énumérer les titres à la reconnaissance des lettrés est entré au mois d'avril 1910 dans sa soixante-cinquième année. Alors que son soixantième anniversaire avait fait peu de bruit, son soixante-cinquième a été cordialement célébré par la presse allemande. Il semble donc que M. Cari Spitteler soit enfin apprécié comme il le mérite. Sa place ne sera d'ailleurs jamais uneplace en vue. Ses admirateurs seront fervents, mais clairsemés. La nature de ses livres, ses idées mêmes, défendent ce poète contre l'engouement des fouies. Il a écrit : « Qu'on ne croie pas que l'intelligence des mythes suppose, chez le lecteur, de l'érudition ou des dispositions philosophiques. Il suffit d'un cœur ouvert à la poésie et d'une inclination à regarder parfois au delà de l'ordre quotidien ». Mais ce n'est là qu'un de ces paradoxes critiques où M. Spitteler se complaît. Quelles que soient la spontanéité, la fraîcheur, la savoureuse originalité de sa poésie, ce n'en est pas moins une poésie inaccessible aux cœurs simples. Les
amis de M. Spitteler se sont fort accrus en nombre depuis la publication de Printemps olympien. Us n'en sont pas moins condamnés à rester une élite. A cette élite pourquoi la France ne fournirait-elle pas un petit contingent"? On apprend de plus en plus, parmi nous, la langue allemande. Si les pages qui précèdent pouvaient inviter quelques délicats à lire Printemps olympien, j'en serais ravi. Cette curiosité ne leur réserve aucune déception. Le monde doré et chatoyant de la mythologie hellénique, où nous transporte M. Spitteler, nous est familier depuis l'enfance. Et les critiques d'outre- Rhin ont maintes fois insisté sur le caractère français de son talent.
Son œuvre, prose et vers, constitue au total un témoignage éclatant du prestige dont jouit encore, chez les Germains raffinés, notre vieille civilisation helléno-laline : M. Spitteler, répétons-le, nous appartient un peu, nous appartient beaucoup,
ENRICA DE HANDEL-MÂZZETTl
La littérature fait de nos jours assez mauvais ménage en France avec la religion. Ce n'est pas précisément par leur piété que nos romanciers se distinguent : on l'a maintes fois remarqué, et justement. Je constate, du reste, la môme pénurie de « romans religieux » dignes de ce nom dans tous les pays qui nous entourent, exception faite de l'Angleterre. Le goût du public anglo-saxon pour les controverses théologiques a toujours été extrêmement vif. Cette prédilection nationale se reflète naturellement dans la littérature. Et avec quelle intensité ! De M"^ Humphry Ward, dont Robert Elsmere a fait époque, jusqu'à 31""° Marie Corelli et ses Actions plus ou moins heureusement « sensationnelles », combien d'écrivains de talent ont servi au lecteur anglais, avide d'émotions pieuses jusque dans ses récréations intellectuelles, une nourriture selon son goût! Mais exception faite,
encore une fois, de l'Angleterre, les principales littératures d'Europe sont extrêmement pauvres eu romans religieux. Je ne vois guère en France que M. René Bazin, en Italie que le regretté Fogazzaro, en Allemagne que l'ex-pasteur Frenssen qui aient traité dans un esprit de piété et avec bonheur des questions confessionnelles.
Cette pénurie de bons romans chrétiens est douloureusement ressentie par les croyants. Les catholiques de langue allemande s'en montraient hier encore très péniblement affectés. L'un d'eux, M. Karl Muth, exhalait en 1898 son amertume dans un opuscule remarqué. Il posait celte question : Les Belles-Lettres catholiques sont-elles au niveau de notre époquel « Il s'en faut », répondait-il. Et il concluait : « En fait de Uttérature catholique, nous n'avons rien en Allemagne, absolument rien. »
M. Muth, aujourd'hui, ferait une réponse moins catégorique. La littérature calhoHque de langue allemande, la littérature autrichienne s'enorgueillit depuis quelques années d'un auteur dont le nom franchira sûrement les frontières germaniques. L'aristocratie autrichienne, qui a donné au XIX® siècle Marie d'Ebner Escheubach, donne au'xx" Enrica de Handel-Mazzelti. Ce sont là deux cadeaux princiers dont lapostérité lui saura, je crois, un gré égal. J'ai souvent manifesté mon admiration pour la première de ces deux grandes Autrichiennes (1).
(1) Voir dans notre Litlcraturc allemande d'aujourd'hui {Paris, 1909) pp. 39 et suiv.
Je voudrais aujourd'hui apprécier les principaux ouvrages dont nous a déjà gratifiés la seconde.
Enrica de Handel-Mazzetti est née à Vienne le 10 janvier 1871. Elle appartient à une ancienne famille noble originaire du Wurtemberg.
Enrica perdit son père alors qu'elle était jeune encore. Elle en chérit doublement sa mère. Et ceci doit être noté, l'amour maternel et l'amour filial tenant dans ses écrits une place énorme. Dès l'enfance, Enrica fut en proie au démon littéraire. Ecolière, elle mettait en vers son manuel d'histoire ! A treize ans, pour avoir été menée au Burgtheater, elle se mit à composer des drames. Au couvent de Saint-Polten où elle acheva son éducation, elle redoubla d'activité poétique. C'est là aussi qu'elle observa cette vie monastique, si parfaitement décrite dans V Année mémorable de Meinrad Belmperger, qui commença sa réputation. Au sortir du couvent, elle subit avec succès a Vienne un examen d'Etat qui lui conférait un brevet officiel.
Ses premières nouvelles parurent sous les auspices d'un chanoine de ses amis dans des feuilles dévotes de second ordre. En 1897, une revue cathohque d'une certaine importance, la Famille
30 i LES CONTEMPORAINS ETRANGERS
chrétienne, accueillait Meinrad Eeimperger. Ce roman fut très remarqué, mais seulement dans le monde catholique. Il fallut la publication de Jesse et Maria (1906) pour que la « grande critique » d'Autriche et d'Allemagne donnât aussi. Depuis lors, Enrica de Handel-Mazzetti a donné, en 1909, un nouveau roman, la Pauvre Margarete (1). Impatiemment attendu, il n'a pas répondu tout à fait à ce qu'on attendait.
Avant d'èlre des romans religieux, les romans d'Enrica de Handel-Mazzetti sont des romans historiques. Ou plutôt, ils sont en même temps des romans historiques et des romans catholiques. Les époques qui exercent sur cette femme de lettres un irrésistible attrait sont les époques de guerres civiles engendrées par des dissentiments confessionnels. Il convient donc, tout d'abord, d'exposer brièvement sa conception de l'histoire.
Deux doctrines, comme on sait, se partagent les historiens. Les uns croient à l'influence toutepuissante des grands hommes ; pour les autres, les destins des peuples sont forgés, en dépit des apparences, par les masses anonymes, leurs aspirations,
(1) Les romans de M''^ de Handel-Mazzetti ont paru à la librairie Jos. Kosel, Kempfen et Munich.
leurs besoins. J'ignore si M"^ de Handel-Mazzeti s'est fait à cet égard une opinion. A en juger par ses livres, elle paraît attribuer aux foules une action bien plus décisive qu'aux héros. Insensible à la séduction des grandes figures historiques et de ce troublant rébus que constitue l'analyse de leurs sentiments intimes, elle ne fait revivre que des hommes du commun, sans doute parce qu'elle les estime plus caractéristiques.
A moins que ce ne soit par sympathie démocratique. Car Enrica de Handel-Mazzetli, tout comme son illustre devancière Marie d'Ebner Eschenbach, apparaît singulièrement affranchie de tous préjugés nobiliaires. Combien 31"^ d'Ebner Eschenbach n'a-t-elle pas scandalisé son entourage par ses thèses religieuses et politiques ! M"* de Handel-Mazzetti — si accueillante qu'elle se soit montrée aux idées modernes— n'a pasétéjusqu'à présentreniée. Mais son dernier Uvre, à vrai dire, a paru plus que suspect aux gardiens attitrés de l'orthodoxie.
Elle a pris soin de nous faire connaître la façon dont naquirent ses deux principaux romans : l'Année mémorable de Meinrad Relmperger et Jesse et Maria. Tout deux reposent sur un fait authentique.
Feuilletant un jour un livre obscur retraçant l'histoire de l'abbaye de Kremsmiinster, Enrica de Handel-Mazzetti apprit qu'un certain abbé Alexandre Strasser fut chargé de ramener au catholicisme des enfants appartenant à des familles d'émigrants hérétiques, fixés àSalzburg.
Sur ce simple fait, elle construisit son Meinrad Eelmperger^ p^lein des plus dramatiques aventures. Tout comme le sujet du roman, les protagonistes sont empruntas à l'histoire, mais ils subirent le même travaii 'd'amplification et d'idéalisation. Le prototype du délicieux Père Meinrad a vécu vraiment au couvent de Kremsmiinster, mais l'autenr a embelli l'original. El c'est encore un personnage historique, cet Auguste Mac t)ndoll qui occupe le premier plan dans la seconde partie du récit. Son attachante figure a été calquée sur celle d'un libre penseur anglais, Thomas Woolston, qui vécut de 1069 à 1733 et causa de son temps un scandale inouï pour avoir tenté d'expliquer allégoriquement les Evangiles.
Qu'on ne s'avise point, au demeurant, de chercher le nom de Thomas Woolston dans les encyclopédies. On l'y chercherait en vain. Il ne s'y trouve pas plus que celui des autres personnages mis en scène par la romancière viennoise. Ce qui l'attire, encore un^e fois, ce n'est pas la psychologie des grands hommes, mais des époques. Et c'est là, sans doute, une curiosité d'aussi bon aloi que l'autre. On n'a pas le droit d'exiger d'un romancier qu'il ne rappelle à la vie que des personnages illustres. Libre à lui de chercher à intéresser, à émouvotr ses lecteurs -en évoquant des collectivités obscures, mais dont l«s passions portent la marque originale d'un siècle.
Ce qu'on peut, par exemple, exiger du romancier, c'est qu'il respecte scrupuleusement la vérité his-
torique. Or, il faut i)ien reconnaitre que M"" de Handel-Mazzetli la traite fort librement. 11 y a dans certains de ses romans, surtout dans Metnrad Helmpergei' et dans la Pauvre Margaretf, des invraisemblances criantes. Le premier de ces récits nous montre le rationaliste anglais Mac Endoll périssant dans les supplices, à Berlin, sous Frédéric!", donc au xvm® siècle. Impossible d'ajout-er foi à cette histoire. Non que les inquisiteurs prussiens n'aient été capables d'un tel excès, mais l'ambassadeur anglais près le roi de Prusse n'eût jamais laissé exécuter un gentilhomme anglais d'aussi bonne souche qu'était censément Auguste Mac Endoll.
La Pauvre Margarete contient un anachranisme non moins éclatant. Ce roman nous fait voir un lieutenant du fameux régiment de Pappenheim, Albrecht von Herliberg, passant en justice pour avoir ten-té de faire violence à Margarete Mayr, une pauvre femme et qui pi s es tune luthérienne obstinée dont il avait été chargé d'opérer la conversion. Or, je me demande s'il était bien, comme le suppose l'auteur de ce roman, au pouvoir du municipe de Steyr, ville où avait eu lieu l'attentat, de faire arrêter et mettre à mort pour un si mince délit un officier du régiment de Pappenheim. Quels sinistres tableaux les chroniqueurs ne nous ont-ilpas tracés des excès de la soldatesque — effrénée, naturellement, effrénée entre toutes — qui exerça pendant la guerre de Trente Ans sa coupable industrie !
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En regard de leurs jeux liabituels, qu'est-ce donc que ces prières d'amour un peu trop pressantes dont Herliberg se rendit coupable auprès de Margarete Mayr ? Il a sans doute aggravé son cas par sa résistance à main armée à l'officier venu pour l'arrêter; mais ce n'est pas pour ce crime qu'il est condamné à mort ; c'est bel et bien pour avoir tenté de porter atteinte à l'honneur de Margarete Mayr. Je ne voudrais pas^ encore une fois, faire injure à l'esprit d'équité des Autrichiens du xvii® siècle, mais je crois bien pouvoir affirmer que l'honneur d'une hérétique ne se payait pas alors du sang d'un Pappenheimer.
Le livre publié par M^'® de Handel-Mazzetti entre V Année mémorable et la Pauvre Margarete : Jesse et Maria, son chef-d'œuvre, me paraît aussi le plus solidement documenté de ses romans. De nouveau, c'est une chronique locale qui lui inspira cette fiction d'une tragique violence.
Dans les archives de Mariatafel, lieu de pèlerinage célèbre au bord du Danube, elle lut qu'un forestier de Ratisbonne, Alexandre Schinnagel, obéissant à une voix surnaturelle, était allé placer une image de la Vierge dans un arbre au sommet de la colline du ïafel ; moyennant quoi il avait été guéri de diverses infirmités mal supportées jusqu'alors. Le chroniqueur rapportait aussi que la femme de Schinnagel s'appelait Marie. Et c'est tout. On a dit de certaines tragédies classiques qu'elles étaient « faites avec rien ». On en peut dire autant
des ouvrages de la grande romancière de l'Aulricbe catholique.
« Je m'agenouille, comme artiste, devant le tabernacle, a-l-elle écrit, j'adore Jésus, j'adore Marie, la sainte Vierge. Mes livres relèveront toujours de la foi catholique ». La piété d'Knrica de Handel-Mazzetti n'est pas suspecte. Elle est catholique par ses ancêtres, par son éducation à Saint-P()lten, par ses convictions personnelles. Mais il y a catholicisme et catholicisme et, pour parler des seuls aspects littéraires qu'il peut revêtir, le catholicisme de M. Bazin n'est pas celui de feu Huysmans. Celui de la romancière viennoise est autre chose encore. Il apparaît du reste — quoi qu'elle dise — légèrement différent dans l'Année mémorable de Meinrad Helmpergery puis dans Jesse et Maria, enfin dans la Pauvre Margarete.
M''* de Handel-Mazzetli confesse énergiquement son orthodoxie, mais elle ne proclame pas moins énergiquement son indépendance. Elle a écrit au directeur de la revue Hocldand : « Je n'ai pas le droit de me réfléchir dans mes ouvrages. Au contraire, j'ai le devoir de m'y effacer. Des faits se passent, des êtres humains paraissent, agissent et souffrent. C'est affaire au lecteur que de spiritua-
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liser et d'interpréter les événements par ses propres réflexions ». Plus explicite encore une lettre au critique Edouard Engel où l'auteur s'exprime ainsi : « J'ai employé le meilleur de mes forces à dessiner Meinrad comme à dessiner Jesse. En quoi je me suis proposé de faire œuvre d'artiste et n'ai jamais cru collaborer — contrairement à ce qu'on m'a reproché — à une basse littérature de propagande ». Enrica de Handel-Mazzetti tient donc ses romans pour foncièrement catholiques, mais ils ont été conçus, d'^aprës elle, en dehors de tout parti pris : ses livres seraient des œuvres d'art, des romans historiques avant d'être des romans catholiques. Un rapide examen, au point de vue de la doctrine rehgieuse, des trois principaux ouvrages qu'elle a jusqu'à ce jour publiés, justifie à peu près — mais à peu près seulement — l'opinion qu'elle professe sur leur compte.
Commençons par V Année mémoi'ab le de Meinrad Eelmpergej^ le roman le plus catholique de M"' de Handel-Mazzetti. Un enfantd'une douzaine d'années, pur et beau comme un ange, Edwin Mac EndoU, arrive à Vienne sous la conduite d'un gouverneur. Le personnage chez qui il devait descendre n'étant plus de ce monde, Edwin et son chaperon se trouvent dans un cruel embarras. Aussi acceptent- ils volontiers l'hospitalité que leurotfreau couvent de Kremsmiinster un moine à l'àme exquise, toute innocence et toute charité, le Père Meinrad. Pourtant, quelle que soit sa vertu, le Père Meinrad
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éprouve UQe forte déception en apprenant qu'Edwin 'Mâc Endoll a pour mère une luthérienne et pour père un libre penseur redoutable. Alil si l'on pouvait détruire dans l'ànie de cet enfant les germes de la funeste hérésie ! Le Père Meinrad s'y emploie avec une douceur, avec un respect humain touchants, mais qui lui attirent le blâme du Père supérieur, partisan de la manière forte. Le fait est qu'Edwin Mac Endoll, réclamé par son père, lui est renvoyé luthérien encore. Mais la seconde partie du. roman nous montre la conversion de l'enfant. Et c'est où apparaît le catholicisme de l'auteur ; avec une force quel'auteur lui-même ne soupçonne peut-être pas. L'hérétique Auguste Mac EndolUle père d'Edwin. se rend à Berlin pour y faire imprimer un de ses livres. L'événement se passe — il faut préciser — en 1710. Alors qu'à cette époque un esprit de tolérance éclairée régnait, d'après M"' de Handel-Mazzetti, dans la catholique Vienne,le luthéranisme s'accompagnait à Berlin des pires persécutions. Les autorités avaient déclaré une guerre sans merci aux libres penseurs invariablement soupçonnés de sorcellerie. Pour son malheur, Auguste Mac Endoll tombe aux mains d'un tribunal de ce genre. Et les juges envoient le philosophe àl'échafaud. Auguste Mac Endoll meurt dans les supplices. Du moins meurt-il catholique : ainsi le veut, dans sa bonté, dans sa bonté catholique, M"' de Handel-Mazzetti. Le pupille du Père Meinrad, Edvvin Mac Endoll, ayant été accusé d'avoir eutretenu, lui aussi, les mêmes fréquenta-
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lions diaboliques que l'auteur de ses jours, se voit traîné devant les mêmes juges sanguinaires. Et ceux-ci eussent certainement, fait périr l'enfant comme le père, si une fille perdue nommée Grete, élue par la Providence, n'était venue à point nommé faire entendre un témoignage prouvant jusqu'à l'évidence l'innocence du pauvre petit garçon. Je ne donne pas cette invention pour très heureuse. Mais je n'ai cure pour l'instant des mérites littéraires de Meinrad Helmperger. Nous les passerons en revue plus lard. Je recherche en ce moment ce qu'il peut y avoir dans ce livre de confessionnel. La conversion m e.r^ré'm/s d'Auguste Mac Endoll, louché de la grâce pour avoir vu, tandis qu'il agonise aux mains de ses bourreaux, la volonté de Dieu se manifester avec tant d'à-propos par la bouche d'une malheureuse, est certainement révélatrice des sentiments intimes de l'auteur. Son catholicisme lient tout entier dans ces mots : pitié, sacrifice, amour. C'est le spectacle offert par l'humble élan d'une créature réprouvée venant au péril de sa vie sauver la petite tête blonde d'Edwin Mac Endoll qui brise au moment suprême l'esprit d'orgueil et de révolte du philosophe athée.
Dans l'ardeur de sa bonté et de sa foi, M"* de Handel-Mazzetti a tenu à ce que le père se convertit au seuil de l'éternité. Le fils va faire de même au seuil de la vie. Edwin Mac Endoll, par quelque affection qu'il répondît à celle du Père Meinrad lors de son séjour à Kremsmiinster, avait constamment
refusé d'abjurer. Mais voici que les leçons du bon moine agissent rétrospectivement. Edwin 31ac Endoli, dans les lemples nus et froids de Berlin, soupire après les belles églises de ceux qu'on lui apprit, enfant, à flétrir du nom de papistes. Le PèreMeinrad a jeté dans son âme beaucoup de bon grain. Il va lever en opulente moisson. Edwin a la nostalgie du culte de la Vierge, si pieusement pratiqué à Kremsmûnster. Repoussant naguère le baptême romain, il alléguait : « Le luthéranisme est la religion de ma mère ». Or, il adorait sa mère. Mais sa mère maintenant est morte et des juges luthériens viennent, au nom du luthéranisme, d'assassiner son père. Comment aimer encore cette religion? Encouragé par des voix célestes, — c'est le seul endroit, ou presque, où le surnaturel paraisse dans les romans de M"* de Handel-Mazzetti, — Edwin Mac EndoU embrasse le catholicisme. Quel triomphe pour le Père 3Ieinrad ! C'est sa douceur, c'est sa bonté, c'est son inépuisable force d'amour qui ont conquis enfin l'âme si digne d'être conquise d'Edwin Mac Endoll. Ah ! l'exquise figure que celle du Père Meinrad ! Et comme la romancière viennoise l'a libéralement orné des vertus qu'elle préfère ! Elle lui a même donné la tolérance.
M""" de Handel-Mazzetti, à l'en croire, ne se propose, en écrivant, qu'un but purement littéraire. EU'e n'entend point prêcher une doctrine aux dépens d'une autre. Mais l'Année mémorable de Meinrad Helmperger n'infirme-l-elle pas ses prétentions?
Que l'auteur y consente ou non, la tendance est sensible dans ce livre.
J'admets qu'elle est beaucoup moins apparente dans le second de ses grands romans : Jesse et Maria. Tout au plus y a-t-il dans la façon sournoise dont le luthérien Jesse de Velderndorff s'empare de l'âme du forestier Scliinnagel quelque chose d'assez peu élégant. Mais les personnages catholiques du roman commettent, eux aussi, des fantes graves. Une assez stricte justice disiributive p-réside en somme à l'attribution aux uns et aux autres des vices et des vertus.
Remontons le cours des ans jusqu'en 1639. Un gentilhomme de Pechlarn sur le Danube, Jesse de VelderndorfT, ardent luthérien, entreprend à cette date d'arracher au catholicisme le forestier Schinnagel. Avec une ruse machiavélique, il lui livre toutes sortes de marchandises à crédit. Schinnagel, hors d'état de payer quand arrive l'échéance, se jette aux pieds de son créancier., Velderndorff, qiui attendait ce geste, lui dit : « Je te tiens quitte de tout ce que tu me dois, mais à une condition. Vous adorez, vous autres papistes, la grossière image de la Vierge du Tafel et vous lui attribuez de fallacieuses vertus. Cette image, apporte-la-moi. L'oubli de tes dettes est à ce prix ». Après une lutte épique avec sa conscience, Scliinnagel obéit, la mort dans l'âme. Il s'en va de nuit dérober la sainte image. Mais sa femme surprend cet acte sacrilège et s'en indigne. Elle commande à son mari d'aller
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remettre en place l'objet dérobé et, dans sa détresse, elle implore la protection des Jésuites du voisinage.
Sur la dénonciation de Maria Schinnagel, les Jésuites envoient à Pecblarn une « commission o munie de pleins pouvoirs. Les juges citent à leur barre Jesse de Velderndorff. Hautain, mordant (il a déjà, ce luthérien, tous les traits qui se rencontrent, plus accusés, chez le rationaliste Mac EndoU), Jesse de V'elderndorfî entend sans sourciller la sentence qui le renvoie devant les tribunaux ordinaires. Peu lui importe, d'ailleurs, son propre sort ; mais il n'est pas frappé seul. Son frère,, sa femme, ses enfants, qu'il adore, devront partir ea exil. A l'ouïe de ce cruel verdict, le fougueux Jesse perd la tête. 11 s'empare du pistolet passé dans sa ceinture et qu'on lui avait laissé, (n'est-il pas gentilhomme ?) tire sur l'abbé qui présidait le tribunal et le tue.
Dans le cachot où il attend la mort, prix de son meurtre, Jesse de VelderndorfT s'irrite et se désespère. Msis il est au monde une créature plus malheureuse encore que lui : Maria Schinnagel. Klle passe en revue tous les malheurs qu'elle a provoqués en dénonçant les manigances du luthérien et se demande si elle n'aurait pas mieux fait de garder le silence. La détresse où sont plongés la femme et les enfants de Jesse lui inspire une indicible pitié. A tout prix, elle veut s'expliquer avec le malheureux dont elle a causé la perte.
Admise en présence de sa victime,, elle ne trouve
point, toutefois, les mots qui eussent touché son cœur. Jesse de Velderndorff continue de lai inspirer moins de pitié que d'horreur. Le dur langage qu'elle lui tient endurcit davantage l'hérétique. Peu après, cependant, un incident pathétique se produit qu ^ l'aide à opérer la conversion qu'elle souhaite. La femme de Jesse accouche dans la misère et dans l'abandon. Poussée par l'esprit de charité, Maria va la trouver :1a femme de l'hérétique est à bout de forces, à bout de ressources. Pour comble d'infortune, la malédiction qui pèse sur son foyer l'empêche de trouver une nourrice. Alors Maria |Schinnagel, qui vient elle-même de mettre au monde un enfant, allaite le fils de Jesse de Velderndorff, Puis elle retourne auprès du condamné qui attend toujours dans son cachot l'heure, maintenant prochaine, d'avoir le chef tranché. Elle lui annonce qu'il a un fils et lui conte ce qu'elle a fait pour le nouveau-né. Et l'amour réalise le miracle qu'elle implorait : « Maintenant, la conscience de Jesse est réveillée. Et c'est Maria qui l'a réveillée, non pas, certes, en le tançant, mais en lui parlant doucement comme une sœur ». Plus fait amour que violence, plus fait humilité qu'orgueil.
Comme V Année mémorable, Jesse et Ma7'ia s'achève donc par l'écrasement de l'hérésie et le triomphe de la vraie foi. La victime de Marie Schinnagel renie énergiquement. en montant sur l'échafaud, toutes ses erreurs de la veille. A la face du peuple accouru de toute la Basse-Autriche pour le
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voir mourir, Jesse de Velderndorff confesse sa dévotion à la Vierge : « L'amour d'un pauvre homme et d'un pauvre peuple avait fait d'une piètre image un objet de sainteté magnifique, le symbole de Notre-Dame-des-Cieux... Aux: pauvres gens de mon pays j'ai voulu dérober leur seul trésor, leur unique consolation... Mon crime contre eux, voilà mon péché mortel ».
Tandis que Jesse marche au supplice, Maria Schinnagel, prosternée devant un autel de la Vierge, prie, prie éperdument : « Seigneur, envoie ton ange pour détourner l'épée ». Mais le Seigneur refuse d'envoyer son ange. Une remarque à ce propos : l'élément surnaturel — ou, pour parler plus exactement, le merveilleux chrétien — jouait encore, comme nous l'avons vu, un rôle minuscule dans r Année mémorable de Meinrad Helmperr/er ; il a complètement disparu dans Jesse et Maiia. Des sentiments purement humains se manifestent dans ce roman, mais si grands, si nobles, surtout à la fin, qu'ils en paraissent surhumains. Le mysticisme de Jesse et Maria est d'essence très supérieure à celui de l Année mémorable. On rencontrait dans le roman qui commença la réputation de M"^ de Handel-Mazzetti des témoignages d'une piété, à mon sens, un peu suspecte. Je tiens au moins pour une faute de goût la scène que voici: EdwinMac Endoll ayant demandé la communion, le Père Meinrad lui refuse cette faveur parce qu'hérétique ; mais le bon moine s'attriste de cette cruauté que sa religion
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lui impose. Et il imagine celte compensalioii : « Avec ses lèvres toutes parfumées encore de Jés'us, il embrasse sur la bouche le jeune garçon à qui son devoir lui ordonne de refuser le sacrement. Et il le presse sur son cœur où le Sauveur vient de pénétrer. De sorte que le pauvre enfant, tout luthérien qu'il soit, participe néanmoins au glorieux corps du Christ. Et une douce consolation céleste descend en son âme juvénile ». J'apprécie médiocrement ces élans d'un mysticisme — comment dirai-je? — un peu matériel. Et j'en ai plus de joie à constater que le catholicisme de Jesfie et Maria a gagné en spiritualité. Elle est tristement vraisemblable et humaine, la conclusion toute naturelle de ce roman. Le ciel reste sourd aux prières de Marie et la tête de .Jesse roule sous le glaive du bourreau. Mais il meurt en état de grâce, réconcilié avec le ciel. Et le ciel, peu après, se réconcilie aussi avec Maria Schinnagel. Du haut de son autel, la Vierge considère la suppliante avec bonté : « La Vierge céleste n'a-t-elle pas eu elle-même le cœur brisé et percé, percé par l'Épée de Douleur qui brille au soleil comme du feu ? Le mande a <iû son salut à la Douleur ». Ce sont les derniers mots et c'est l'enseignement de cet admirable récit. C'est un éloge plein d'éloquence de la charité qui purifie, de la douleur qiui sanctifie et qui délivre.
Nous avons parlé déjà de la Pauvre Margarete, alors que nous marquions la part qui revient, dans les fictions d'Enrica de Handel-Mazzetti, à la poésie
et à l'hisloire. Il y faut revenir, cet ouvrage figurant une étape nouvelle dans l'évolution religieuse de Pauteur. Un professeur de Fribourg en Suisse, M. Gaspard Decurlins, ayant osé suspecter la doctrine qui émane de la Pauvre Margarete, 31"' de Handel-Mazzetti opposa une belle défense. M. Decurtins avait accusé la romancière viennoise de modernisme : elle repoussa cette accusation avec élan.
Donnons-lui acte de ses protestations. Je ne vois pas d'ailleurs en quoi son dernier roman est moderniste. Mais que la doctrine religieuse formulée par ce livre soit moins rigoureuse, plus indulgente encore pour le pécheur que V Année mémorable et .lesse et Maria, cela ne me paraît pas douteux. Dieu me garde, au surplus, d'en savoir mauvais gré à la femme de lettres autricbienne !
La pauvre Margarete, héroïne du récit qui porte son nom, est une luthérienne, mais elle n'y met vraiment aucune malice. Ses parents qu'elle vénérait professaient cette rehgion-là. Elle reste fidèle à leur croyance, malgré les persécutions, malgré lesdragonnades : « Monseigneur, dit-elle au lieutenant deHerliberg qui a juré de ne point quitter sa demeure avant qu'elle ait abjuré, monseigneur, je tiens ma foi de mon cher père. Comment pourraisje la renier? j> Et Tauteur observe : « Tel est son seul argument. Il s'épanouit en son cœur innocent comme une fleur, répandant sa douce odeur devant Dieu ».
Albrecht von Herliberg, bien qu'il ait l'âme du traditionnel soudard de la guerre de Trente Ans, n'en est pas moins accessible à des sentiments généreux. Ses hommes ayant dévoré tout ce qu'ils ont trouvé dans la maison d'à peu près comestible, la pauvre Margarete et son nourrisson (il y a toujours des mères et des enfants à la mamelle dans les romans de M"" de Handel-Mazzetli) paraissent condamnés à mourir de faim. Emu de pitié, Herliberg fait porter alors en cachette du lait à sa victime. Et ce n'est pas sa seule bonne action. Les « Pappenheimer » ayant incendié le réduit où Margarete s'est réfugiée, Herliberg arrache aux flammes le berceau de son enfant. Malgré tout, cependant, Herliberg est jeune, emporté, mal accoutumé à ce qu'on lui résiste. Dans une heure de fièvre, il tente de faire violence à sa prisonnière récalcitrante. Arrêté, jugé, il est condamné à mort.
Margarete n'entre d'ailleurs pour rien dans sa perte. Il a fallu extorquer mot par mot à la pauvre femme le récit de l'attentat criminel dont elle fut l'objet. Du soldat brutal qui l'outragea elle ne garde en mémoire que les bienfaits. « C'est un pauvre homme, ne cesse-t-elle de répéter, un pauvre homme dont la mère est morte alors qu'il était en bas âge et qui n'a pu, par conséquent, être dirigé. Et puis, ne vivons-nous pas tous dans le péché? Il est mon bienfaiteur, au contraire. N'a-t-il pas rassasié mon enfant quand il souffrait de la faim? N'a-
t-il pas lire son berceau des flammes? » La mansuéliide, lacliarilc de la pauvre Margarete dépassent tout ce qu'on peut imaginer. Saisis de respect devant une telle vertu, les bourgeois de Steyr se regardent et s'écrient : « Nous avons une sainte parmi nous ».
La sainteté de la lulbérienne atteint son paroxysme dans la scène où le lieutenant de Herliberg monte sur l'échafaud. 31argarele Mayr l'assiste dans ses derniers moments : « Les lèvres du supplicié remuèrent et se teintèrent de sang. Et avec son sang jaillit le mot sacré entre tous : Ma mère ! Il le prononce en même temps pour la première fois de sa vie et la dernière... Les étoiles s'éteignent, ses yeux se ferment. Et la femme qu'il voulut outrager l'étreinl, mort, dans ses bras ». On a observé que Margarete Meyr possédait toutes les vertus attribuées aux martyres chrétiennes par les légendes catholiques. Or, Margarete Mayr est luthérienne. Cette circonstance ne justifie pas, d'après nous, l'accusation de modernisme lancée contre M"^ de Handel-Mazzetli. La Pauvre Margarete nQ?,i plus, d'autre part, un roman absolument catholique.
C'est, pour tout dire d'un mot, un magnifique roman chrétien.
Mais il n'y a pas seulement des beautés morales dans les livres de la romancière autrichienne. Les
plus grandes qualités littéraires s'y rencontrent. Et tout d'abord, M"* de Handel-Mazzetti ala puissance. Elles abondent dans son œuvre, les scènes qui procurent au lecteur ce frisson dont le poète de Hamlet, de Macbeth et du Roi Lear est coutumier. il règne dans la scène de l'exécution de Jesse et dans cette autre scène du même roman où le gen-. tilhomme hérétique comparaît devant ses juges un souffle à la fois épique et tragique d'une incomparable grandeur.
Les descriptions de la nature tracées par M"* de Handel-Mazzetti méritent aussi d'être louées. Elles sont d'un peintre et d'un poète, plus encore peutêtre d'un poète, d'un poète chrétien que d'un peintre. Dans ses tableaux les moins poussés, dans ses plus fugitifs « coups de crayon », la romancière catholique trouve moyen d'insérer une idée morale- Décrivant les campagnes qui s'étendent, baignées d'un pâle soleil du jour des morts, à l'eutour du couvent de Kremsmiinster, elle les compare à la vie d'un vieillard « qui aurait été pieuse et consacrée au Seigneur », tandis que le couvent même, hardiment planté sur une éminence, Lui semble, « dans sa splendeur, une image de l'âge humain dont la maturité appartient à Dieu ». La chrétienne qui écrit de la sorte a pu se défendre de composer des livres de propagande, comme elle a pu repousser l'épithète de moderniste : elle n'en considère pas moins, d'instinct, la nature sous l'aspect religieux. Bien significatives à cet égard, ces descrip-
lions de paysages devenant sous sa plume des symboles chrétiens.
Violence et douceur, servitude des passions terrestres, abnégation de l'amour chrétien, les romans de M"' de Handel-Mazzetli sont pleins de ces contrastes. Les écrivains ordinaires ont la puissance ou la finesse, la douceur ou la force. Seuls les très grands expriment tout à la fois dans leurs écrits ces sentiments opposés et qui, semble-t-il, devraient s'exjclure. Parce qu'elle possède à son clavier toutes ces notes et les fait résonner avec une virtuosité admirable, — quitte à laisser triompher en fin de compte l'esprit évangélique, — M"* de Handel- Mazzetli mérite d'être classée parmi les écrivains supérieurs.
Il serait vain, du reste, de nier ses défauts. Un éclair de génie traverse telles pages de ses livres ; mais souvent aussi le simple talent lui fait défaut. Les regratteurs de mots et fendeurs de cheveux en quatre rencontrent, sans les chercher, dans les romans de M"^ de Handel-Mazzetti, d'innombrables sujets de mécontentement. Si « bon public » qu'on soit, force est bien de reconnaître qu'à part Jesse et Maria j les romans de l'illustre Autrichienne pèchent par maints endroits. L Année mémorable de Meinrad Helmperger est mal composée. Entre la première partie du récit et la seconde, l'intérêt se déplace totalement. Dans la première, les personnages principaux sont le Père Meinrad et son pupille : le jeune Mac Endoll. Dans la seconde, il n'est plus
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question du Père Meinrad, fort peu d'Edwin Mac Endoll, et c'est le père de ce dernier, le philosophe, qui passe au premier plan. Le récit, dans son ensemble, en devient comme boiteux. Une parfaite inexpérience du monde et du genre humain se manifeste, en outre, dans tout l'ouvrage. Archi-conventionnelle, la figure de Grete, la fille perdue, qui vient déposer en faveur d'Edwin Mac Endoll. Non moins conventionnel, Valentini, le secrétaire italien d'Auguste Mac Endoll, qui livre son maître par dépit d'amour. Valentini est un traître de mélodrame. Il encombre le récit plus qu'il ne contribue à le rendre intéressant. Edwin Mac Endoll, lui-même, pour délicatement dessiné qu'il soit en somme, n'est pas non plus tout à fait réel. Pour un garçonnet de son âge, Edwin est vraiment trop fort en théologie. Je reproche enfin à M"^ de Handel-Mazzetti d'avoir élud*é la difficulté capitale qui consistait à rendre plausible la conversion de cet enfant au catholicisme. J'ai dit par quoi l'auteur explique son abjuration et la justifie. Elle n'en a pas moins été forcée de supposer que la crise décisive se déroule entre la première et la seconde partie du livre, soit dans un moment qu'elle passe sous silence. Artifice grossier par oii le caractère si charmant d'Edwin Mac Endoll acquiert une irréparable incohérence. Pour tout dire en un mot, M"' deHandel-Mazzelti, dans V Année mémorable, vi\ainy\u.Q encore furieusement de métier.
Je suis tenté d'adresser à la Pauvre Margccrete
des reproches non moins positifs. Et tout d'abord ce roman présente, avec Jesse et Maria, trop d'analogies. Non seulement ces deux livres se ressemblent par le sujet, mais, chose plus grave, par l'intrigue. Le tableau de l'exécution, celui de l'intercession de la femme aimante en faveur du supplicié sont développés à peu près identiquement dans l'un et dans l'autre. Il n'y aurait que demi-mal si Jesse et Maria avait paru après la Pauvre Margarete, si la Pauvre Margarete avait été une esquisse, une étude elJesse et Maria le tableau définitif. Malheureusement, c'est Jesse et Mafia qui parut d'abord. Le coup d'essai fut le coup de maître. Une autre infériorité de la Pauvre Margarete réside, à mon avis, dans l'évolution archi-prévue des péripéties. Dès l'épisode initial, on devine les autres. Il manque àce récit l'attrait de l'incoYinu et, par suite, ce genre d'intérêt qui fait de lAniiée mèmorahle et de Jesse et Maria des lectures captivantes entre toutes.
I^a raison de cette défaillance, de ce « recul », ne serait-ce pas que M"^ de Handel-Mazzelti a épuisé la vertu littéraire du seul sujet, tout compte fait, qu'elle a traité jusqu'à présent? Ses trois grands romans dramatisent tous trois le choc de deux religions adverses. Thème grandiose, certes. Mais il est au monde d'autres conflits, même religieux, non moins tragiques. 11 serait temps peut-être que l'auteur de Jesse et Maria s'en avisât. Et puisque j'en suis à formuler des vœux, j'oserai lui souhaiter
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l'acquisition de deux qualités encore • la mesure et le goût. Son œuvre est pareille à ces torrents impétueux qui roulent pêle-mêle des parcelles du mêlai le plus précieux et des éléments moins nobles. M"* de Handel-Mazzetti écrit d'enthousiasme, dans un emportement, semble-t il, de tout son être. Le fleuve de son génie poétique gagnerait à être filtré et canalisé. Il charrie, à mon avis, trop de sang. Et je dis bien : trop de sang. Les trois grands romans historiques de M""" de Handel-Mazzetti contiennent tous — on l'a peut-être remarqué à mes analyses — le récit d'mie exécution capitale s' accomplissant au milieu de raffinements horribles. Elle me déplaît, je Tavoue, la minutie de ces peintures. Il semble que la romancière éprouve une joie cruelle à secouer atrocement les nerfs de ses lecteurs. Avec quelle complaisance elle décrit le sang qui jailht, les membres qui se rompent, la clameur de la populace qui applaudit ! Je me refuse à voir dans ce déploiement d'horreurs autre chose qu'un péché, comme j'ai dit, contre la mesure et contre le goût. Mais,pour l'amour de sa réputation, pour la pureté de sa gloire, que M"* de Handel-Mazzetti essuie donc bien vite le sang dont sa plume dégoutte 1...
11 resterait à dire quelques mots du style si personnel de cette jeune femme ; mais nous serons
là-dessus d'une prudence extrême. La prose de l'auteur de Jesse et Maria aété si diversement jugée par ses compatriotes mêmes, qu'il serait téméraire à un étranger de formuler là-dessus une opinion catégorique.
L'auteur de Jesse et Maria fait parler à la plupart de ses personnages un dialecte archaïque qui n'est pas sans saveur, mais dont certains critiques se demandent jusqu'à quel point il est authentique, d'autres jusqu'à quel point il est littéraire.
Il a été, en tout cas, élaboré très consciencieusement. Tel Malherbe s'inspirant du parler « des crocheteurs du port au foin ^>, M"° de Handel-Mazzetti a emprunté aux paj'sans de Mariatafel leurs locutions, leurs images. Elle va jusqu'à donner aux mots leur ancienne orthographe, grâce à quoi l'impression d'archaïsme où elle vise est encore accrue. Mais de tels « effets » sont-ils légitimes? C'est là-dessus que les avis diffèrent. Le critique Edouard Engel approuve, pour sa part, en ces termes : « Le dialecte, écrit-il, est infiniment moins exposé aux vicissitudes du style que la langue des lettrés. Le dialecte n'est, pour ainsi dire, d'aucun temps ; c'est pourquoi il est de tous les temps. Ce qui autoriserait à conclure que le dialecte est l'authentique langue humaine et tout idiome littéraire un produit purement artificiel ».
On entend un tout autre son de cloche avec M°* Lulu von Strauss und Torney, à qui l'on reconnaît aussi une certaine compétence critique : « Le
développement conlinii de noire littérature depuis Luther el Goethe, demande-t-elle, nous a-t-il donc donné une si pure et si noble langue littéraire allemande pour que nous en fassions fi aujourd'hui de gaieté de cœur ?Assurémentles dialectes pof»ulaires ont une force et une plasticité exceptionnelles. Mais que cette langue populaire soit bien vivante 1 Nous sommes gens d'aujourd'hui et nous ne pouvons rappeler à la vie et rendre à l'usage quotidien les chroniques rédigées par nos ancêtres ».
Diamétralement opposée, par conséquent, l'opinion des deux critiques que nous venons de citer. Gardons-nous d'intervenir dans le débat et bornonsnous à constater l'adresse avec laquelle M"^ de Handel-Mazzetli manie le Suddeiitsch. « Primitif » ou « artificiel », son style exprime à merveille ce qu'il veut exprimer. Tantôt souple et caressant, tantôt violent et âpre, il s'adapte à toutes les situations.
Il est autre, à mon sens, il est ailleurs, l'écueil qu'il convient de signaler au navire qui porte M"° deHandel-Mazzetti et sa fortune. Cet écueil, je le répète, c'est la monotonie de ses sujets. Que la jeune romancière viennoise tente donc 5'aulres voies, sinon ses fidèles lecteurs, qui déjà murmurent, finiront par se détourner d'elle.
Avec cette rude franchise qui est une de ses vertus, la critique allemande a fait sentir à l'auteur de la Pauvre Margarete la lassitude naissante de son pubUc. M"^ de Handel-Mazzetti doit
savoir maintenanl à quoi s'en tenir. Elle a trop d'intelligence et de finesse pour ne pas tenir compte d'un grief si fondé. Et c'est pourquoi nous attendons avec confiance — et avec impatience — son prochain ouvrage.
(I) M. KARL SCHONHERR
Un drame de M. Karl Schônherr intitulé Foi et patrie a reçu à Vienne, en 1910, un accueil triomphal. Et les grandes villes d'Autriche et d'Allemagne ont pleinement ratifié par la suite le verdict viennois.
Foi et patrie reste depuis lors en pays germanique \Bi pièce du jour. Elle n'a pas été représentée à Berlin, mais l'empereur d'Allemagne l'a vue àKiel, au printemps de 1911, et son enthousiasme, au rapport des gazettes, fut extrême. Il manda dans sa loge l'heureux auteur et le félicita avec une cordialité exceptionnelle : « Vous serez, lui dit-il, le grand poète allemand qui nous manquait ».
(1) Au lecteur qui pourrait s'étonner de nous voir imprimer Karl Schônherr alors que nous avons imprimé Cari Spitteler, nous ferons observer que M. Schônherr signe ses écrits Karl Schônherr et que M. Spitteler signe les siens Cari Spitteler.
LES CONTEMPO«AlNS ETRANGERS 331
Le contentement de Guillaume II est fort naturel. Les raisons en paraîtront à l'analyse de Foi et patrie ; mais il conviendrait de ne point attacher à l'opinion de l'empereur allemand une valeur absolue. Guillaume II — on le sait de reste — juge plutôt les œuvres d'art sur les idées qu'elles expriment que sur la beauté intrinsèque qu'elles manifestent. Plus sensible aux mérites du fond qu'au charme de la forme, Guillaume II devait porter aux nues Foi et patrie. Il ne s'ensuit pas que M. Schônherr soit un grand poète. Nous attendrons pour être certain de son génie qu'il en ait donné des preuves plus péremptoires que Glaube iincl Heimat (1).
Ce drame, un drame historique, est en fait une œuvre politique, plus exactement encore une œuvre confessionnelle. Tous ceux dont il manifeste l'opinion ou flatte les penchants accoururent et applaudirent. Leurs marques d'approbation — on peut le constater sans faire injure à M. Schônherr — s'adressaient moins au poète qu'au polémiste ou au publiciste. Foi et patrie n'est pas pour cela un ouvrage dépourvu de mérites littéraires, mais ses mérites littéraires eurent certes moins de part à son succès que ses tendances religieuses.
Foi et patrie nous transporte dans l'Autriche de Ferdinand le Catholique, au plus fort de la Contreréforme. Ce drame fait revivre les persécutions
(1) Les ouvrages de M. Schônherr ont été publiés en partie par l'éditeur L. Staackmann, à Leipzig, en partie par la librairie Cotta, à Stuttgart et Berlin.
auxquelles les lulhériens élaient alors en butte de la part du trône, dévoué corps et âme à Rome. Tous les prolestants et anti-cléricaux d'Allemagne et d'Autriche se délectèrent naturellement au truculent spectacle que leur montrait M. Schonherr. La partie protestante du public s'apitoyait sur les souffrances si vaillamment supportées par les ancêtres; les anti-cléricaux se réjouissaient à voir les excès de l'Eglise militante et les atrocités de Voôscura?iiisme ainsi rendus sensibles aux yeux de tout un peuple.
Une circonstance spéciale donna plus d'éclat à la victoire protestante de M. Schonherr : le succès que venaient d'obtenir les romans catholiques de M*'* Enrica de Handel-Mazzetti. Nous avons étudié ailleurs (1) ces livres si remarquables, nous avons dit quel renouveau d'une littérature désuète ils inauguraient, quel retentissement légitime, par conséquent, ils obtinrent dans l'Autriche et l'Allemagne cathoUques. On comprend que les protestants n'aient pas été fâchés du hasard qui faisait éclore si à propos, si peu de temps après y^sse et Maria et la Pauvre Margarete, un grand drame réformé. Les critiques cathohques ne s'y sont d'ailleurs pas mépris. Ils ont jugé Foi et Patrie avec une sévérité excessive. Dans le succès fait à celte pièce, ils n'ont voulu voir qu'un mouvement tout artificiel, issu d'une cabale luthérienne. Un de ces censeurs,
(i) Voir l'étude précédente.
tout particulièrement aveuglé par le furor théologiens, prétenditmème démontrer queM. Schonherr avait puisé les principales idées de son drame luthérien dans les romans catholiques de M"* de Handel-Mazzetli. A vrai dire, il en fut pour ses efforts. Sa thèse était absurde et il n'arriva point à la démontrer. La force créatrice de M. Schonherr est sortie intacte de ce violent débat. Mais ne prouvet-il pas combien les esprits sont montés dans l'un et l'autre camp?
M. Karl Schonherr est né à Axams, dans le Tyrol, en 1868. 11 était notable, sinon célèbre, dès avant son dernier drame. Une pièce de lui, à sujet confessionnel également, Sonneiiivendtag, avait été, en 1902, représentée, et non sans succès, à Vienne et à Berlin. Elle mettait en scène un jeune séminariste catholique qui, à la veille de se faire ordonner prêtre, perdait la foi et traversait une crise tragique. D'autres pièces de M. Schonherr, le Sculpteur cCimages^ \e Mogaume, Famille, Terre, avaient aussi été jouées avant Foi et patrie. Nous reparlerons tout à l'heure de quelques-unes. Aussi bien Foi et patrie n'efîl-W pas à notre avis le chef-d'œuvre de M. Schonherr ; mais c'est la pièce qui l'a mis en vedette. Sa vie durant, il sera l'auteur de Foi et patrie. Il faut donc, dans une étude sur cet écrivain.
donner à son dernier ouvrage la première place.
M. Scliônherr est « homme de théâtre ». Ses pièces sont faites pour être vues. Les sentiments y sont exprimés sous une forme pour ainsi dire concrète, les pensées des personnages y sont en quelque sorte « extériorisées » avec bonheur. Tout devient, sous la plume de cet auteur, action et vie.
Si plein d'action et de vie qu'il soit, un drame religieux risque aisément d'engendrer l'ennui. M. Schônherr a su éviter avec une extrême adresse de devenir ennuyeux. Ses personnages ne discutent jamais leur foi. Aucun débat théologique au cours de ces trois actes. Catholiques et réformés ont leur siège fait. « Nos convictions, ont-ils l'air de dire, sont si profondes que cela ne servirait de rien d'en discuter entre nous ». Pareilles à deux forces de la nature, les deux religions adverses s'entrechoquent pesamment.
J'ai dit que M. Schônherr possédait le « sens du théâtre ». Cette qualité paraît à Foi et patrie comme à ses autres pièces; mais je n'hésite pas à écrire qu'elle se manifeste plus heureusement dans ses autres pièces que dans Foi et patrie. M. Schimherr, dans son dernier ouvrage, s'est mis au goût du jour. Son drame est composé d'une suite d'épisodes formant tableaux, mais n'ayant entre eux aucun lien. Ni intrigue — amoureuse ou autre, — ni figure centrale autour de laquelle se groupent les personnages secondaires, ni action déterminée par le caractère du protagoniste. On a évoqué, à propos
de Foi et patrie le théâtre de Frédéric Schiller. Quelques enthousiastes ont voulu égaler le drame du poète tyrolien à Guillaume Tell. L'exagération dépasse vraiment les limites permises. Il est entre Foi et Patrie et Guillaume Je// quelques analogies. Ces deux ouvrages glorifient un peuple, un peuple de montagnards, pour sa résistance héroïque à une tyrannie odieuse ; mais la mise en œuvre de ce thème diffère du tout au tout dans les deux pièces. 11 y a dans Wilhelm Tell une poésie, une richesse d'imar gination, un amour de l'humanité, un élan idéaliste qui sont loin de se rencontrer au même degré dans Glaube und Heimat. La pièce de M. Schônherr, par le souci du détail réaliste et par la négligence voulue à observer les règles, rappelle bien plutôt, par la facture, certains drames de 3L Hauptmann, mais non les meilleurs : Florian Geyer, par exemple.
Le premier acte de Foi et patrie dépeint la terreur semée dans les Alpes autrichiennes par un édit impérial sommant les hérétiques de se convertir sous peine d'être expulsés. Toutefois, malgré l'affreuse menace, les conversions sont rares. Plutôt que de renoncer à Luther, les luthériens renonceront à leur pays : plutôt la foi que la patrie. r.Iais un peuple de paysans ne s'arrache point sans regrets au sol qu'il arrosa de ses sueurs. Cette observation, banale à force d^être vraie, M. Schônherr l'a puissamment illustrée, comme il l'avait d'ailleurs exprimée déjà puissamment dans de précédents ouvrages. M. Schônherr doit compter parmi ses
336 LKS CONTEMPORAINS ÉTRANGERS
ancêtres des terriens solidement enracinés. On ne parle, comme il fait, de la glèbe et du sortilège qui en émane qu'à condition d'avoir subi soi-même la vigoureuse empreinte du terroir.
L'héroïsme naïf et simple des hérétiques préférant l'exil au reniement est rendu sensible dans le drame de M. Schônherr par quelques traits, choisis avec soin. « Parle peu et obéis à ta foi », c'est la règle que s'est assignée un de ses personnages. On peut dire qu'à celte règle ils obéissent tous. En prévision du prochain exode, ils prennent leurs mesures silencieusement, sans récriminations vaines. Même inique, la loi est la loi.
Ils vendent de leurs biens ce qu'ils en peuvent vendre. De ce qui ne trouve pas acquéreur, ils font largesse à leurs frères de la religion catholique. La querelle, en effet, n'est point entre catholiques et luthériens. Bien qu'ils adorent Dieu sous deux espèces différentes, les fidèles des deux cultes vivent en bonne intelligence. Le conflit est uniquement entre l'hérésie et le trône. Le vrai fauteur des troubles, c'est l'empereur qui, pour faire sa cour à Rome, tourne son glaive contre ses propres sujets.
Les Sandperger, luthériens avérés et qui s'apprêtent à partir pour l'étranger, viennent s'entretenir du malheur des temps avec leurs voisins les Rott qui passent pour bons catholiques. Les Sandperger racontent quelle tristesse tout à l'heure les étreignit en voyant la vache qu'ils ont dii vendre « se retourner vingt fois pour les apercevoii' en-
core ». Ils apportent aux Rott pour qu'ils en prennent soin et qu'ils en jouissent a leurs poules, un fuchsia et un romarin » dont ils ne sauraient s'embarrasser clans leur fui le.
L'entrée en scène du « Cavalier impérial h fait succéder à la note attendrissante la note terrifiante. Ce personnag-e n'est point la création la plus originale de M. Schônherr. Le « Cavalier impérial » a pour fonction de rassembler les Bibles trouvées aux mains des luthériens et de les livrer aux flammes. Il joue dans Foi et Patrie le rôle joué par le lieutenant Albrecht von Herliberg dans le roman de M"^ de Handel-Mazzetti : la Pauvre Margarete, mais il est beaucoup plus féroce encore. Et cela se conçoit, M. Schônherr, en sa qualité de protestant, n'ayant aucune des raisons qu'avait M"^ de Handel- Mazzetti, comme catholique, d'atténuer la cruauté d'un bourreau des hérétiques. Dans sa noirceur uniforme, le cavalier impérial est peu intéressant et plus mélodramatique que tragique. M. Sclionherr ne manquant d'ailleurs ni d'éloquence ni de souffle, il arrive au Cavalier de trouver des images grandioses. Il dira par exemple : « Je suis couvert de sang des pieds à la tète et les malédictions des hérétiques volent autour de mon front comme les hirondelles autour d'un donjon » ; mais il arrive aussi à l'émissaire de Ferdinand d'employer des tours moins heureux. Avisant au sommet d'une fontaine, dans le village où il commet ses exploits, une statue de la Vierge avec l'Enfant Jésus dans
ses bras, il s'écrie : « Sainte Vierge, ferme les yeux de ton fils, qu'il n'ait pas peur I » Et je ne sais si je me trompe, mais je trouve à cette rodomontade un faux-air de galéjade marseillaise tout à fait déplaisant.
Le Cavalier en use avec tous fort... cavalièrement, La femme Sandperger refusant de livrer sa Bible et tenant serré contre sa poitrine le Livre sacré, le Cavalier la poursuit à travers la pièce et finit par la frapper de son épée. La malheureuse s'affaisse, couverte de sang. A ce spectacle, le Cavalier énonce de nouveau quelques propos sonores : « Gratte le sol,ordonne-t-il à la femme de Christophe Rott chez qui la scène se passe, gratte le sol avec soin : le sang des hérétiques est un fumier du Diable. Six autres vont pousser à cette place ».
Le Cavalier a dit plus vrai peut-être qu'il ne pensait. L'odieux assassinat qu'il vient de commettre a soulevé d'indignation le** assistants. Christophe Rott, depuis longtemps luthérien honteux, n'hésite plus, la main droite sur la Bible tachée du sang de sa voisine, à confesser la rehgion nouvelle. Et le Cavalier est atterré et la femme de Christophe Rott n'est pas moins saisie : elle ignorait complètement les sympathies de son mari pour Luther et les Luthériens. Et ce détail constitue, pour l'observer en passant, une invraisemblance assez forte. Il est impossible d'admettre que les penchants hérétiques de Christophe Rott aient pu rester ignorés de sa femme aussi longtemps. Combien plus logique et
d'une psychologie plus fme, dans le roman de M"' de Handel-Mazzetti, Jesse et Maria, l'évolution du jardinier Schinnagel, passant peu à peu du calliolicisme au luthérianisme ! Le théâtre, je sais bien, procède forcément par touches plus appuyées que le roman. Certaines lenteurs, certaines finesses sont interdites au dramaturge. M/Schônherr aurait pu et dû néanmoins éviter l'invraisemblance que nous signalons.
Tel quel, ce premier acte est, au surplus, très rapide, très pittoresque, très émouvant. J'aime moins le second qui n'ajoute pas grand chose au premier. 11 fournit des indications complémentaires sur la cruauté diabolique des agents impériaux et l'angélique résignation des martyrs luthériens ; mais tout cela est pur remplissage.
M. Schônherr a cru sans doute donner à son drame une beauté plus austère en négligeant d'y introduire l'ordinaire épisode d'amour. Cette innovation me paraît peu heureuse. L'intérêt languit un peu en ce second acte. Il se borne, encore une fois, à redire ce que disait fort bien le premier.
Le troisième et dernier est de nouveau d'un mérite supérieur, grâce au rôle capital qu'y joue un personnage des plus séduisants et sympathiques : le petit Spatz, fils unique de Christophe Rott. Pour s'être déclaré luthérien, Christophe Rott a été banni de l'empire. Le Cavaher, estimant qu'il ne s'éloigne pas assez vite, s'en vient lui rappeler la fatale sentence. Christophe Rott se résigne. Il quit-
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tera donc la demeure où il naquit et où il pensait mourir. Mais du moins tous les siens ,1e suivrontils : son vieux père, converti lui aussi à la foi nouvelle, sa femme et son jeune fils. Le petit Spatz préside avec diligence à l'entassement de quelques objets dans la charrette que son père traînera sur les routes inhospitalières. Il a des précautions gentilles et des espiègleries qui mettent quelque gaieté dans le drame ténébreux de M. Schônherr. Mais il a aussi, cet enfant, des mots bien littéraires; des mots qui sentent terriblement leur théâtre. Suspendant une cage à l'avant de la charrette, une cage où il se propose de mettre tout à l'heure un oiseau : « C'est pour que nous entendions chanter pendant le voyage 1 » s'écrie-t-il. Et je ne conteste pas que le mot soit joli. Je lui reproche, au contraire, d'être trop joli.
Mais, hélas 1 le petit Spatz ne sera pas du voyage. Par ordre de l'empereur, le Cavalier doit veiller à ce que les enfants d'hérétiques ne suivent pas leurs parents à l'étranger. Spatz sera interné dans un couvent et ramené de force au catholicisme. Poursuivi par le Cavalier, il s'enfuit en le narguant et tout en fuyant tombe dans la rivière où il se noie. Un désespoir sans nom s'empare du père et de la mère à la vue de l'enfant mort. N'était-il pas tout ce qui leur restait au monde ? La première, la mère du petit Spatz cesse de pleurer pour agir. Elle tend une hache à son mari et, lui montrant le Cavalier : « Tue-le 1 » s'écrie-t elle. Christophe
LES GONTtMPORAlNS KTKANGERS 341
Rolt se dispose à obéir; mais soudain il jette an loin son arme : « La loi de Dieu, prononce-t-il, défend de verser le sang! » Tout secoué de sanglots, il dépose sur la charrette le cadavre de son tils-. « Pour que nous entendions chanter en voyage ! » murmure-t-il. Un instant de lutte encore et la loi de Dieu célèbre une nouvelle victoire. Rott presse en partant la main de l'assassin de son fils. Saisie d'admiration devant une telle hauteur d'âme, la femme de Christophe Rott proclame : « Tu es plus grand qu'un homme, vraiment ! » Et nous sommes assez de cet avis. Et tout cela n'est déjà pas mal édifiant, pas mal extraordinaire ; mais le coup de théâtre final est plus... théâtre encore. Troublé dans sa conscience par le pardon si chrétien qu'il a reçu de Christophe Rolt, ému de pitié à la vue de ces pauvres gens quittant sans la maudire leur ingrate patrie, le Cavalier comprend toute l'horreur du rôle qu'il vient de jouer pendant trois actes. D'un coup de talon vengeur, il brise son épée tandis que le rideau tombe.
El c'est là encore un geste, dramatique assurément, mais mal fondé en psychologie. Et c'est donc une faute nouvelle dans ce drame où nous en avons déjà notées quelques-unes. M. Schônherr a voulu donner à sa pièce une conclusion franchement, énergiquement luthérienne, une conclusion qui forçât les applaudissements des spectateurs évangéliques. C'est pourquoi il a imaginé de convertir son Cavalier alors que rien ne permettait de
prévoir une telle issue. Or, en matière scénique le dénouement idéal est un dénouement, comme on sait, à la fois surprenant et prévu ou du moins prévof/able sinon pré\u. Le caractère inflexible du Cavalier tout le long du drame ne laissant point prévoir sa conversion en fin de pièce, nous tenons que cette fin n'est point celle qui convenait. Et nous en sommes confirmé dans l'avis que nous énoncions dès les premières lignes de cette étude, à savoir que le succès retentissant de Foi et patrie doit être principalement attribué à des raisons extra-littéraires, soit à des raisons confessionnelles.
Xous trouvons un argument en faveur de cette opinion dans le succès infiniment moindre obtenu naguère par une pièce française, pourtant fort belle^ et qui traitait un sujet analogue : la Judith Benaudin de M. Pierre Loti. Tout comme Foi et patrie, Judith Renaudin nous transporte au temps des persécutions catholiques contre les huguenots. La p-ièce autrichienne se déroule pendant la Contreréforme, la pièce française au moment de la révocation de l'Edit de Nantes. C'est peut-être parce que cette dernière me touche plus directement, mais je ne puis m'empècher de la trouver, comment dire? beaucoup plus sainement dramatique et beaucoup plus finement littéraire,
M. Pierre Loti a tracé un tableau très suffisamment cruel des violences auxquelles les réformés étaient en butte de la part des dragons du roi, mais
il n'a pas mis rien que cela dans sa pièce. Une figure domine son drame et c'est une figure d'une incomparable pureté, d'une admirable beauté morale. 11 manque une Judith Renaudin dans le drame de M. Schônherr.
Mieux inspiré que l'écrivain autrichien, l'écrivain français n'a pas manqué d'insérer dans son drame un épisode passionnel. Et combien n'est-il pas tragique, cet épisode, et sublime, et louchant ! Raymond dEstelan commence par se conduire avec Judith Renaudin en parfait malappris ; mais il ne tarde pas à être conquis par tant de dignité, par tant de vertu et aussi par tant d'amour. Sa fuite avec Judith à la fin du drame est parfaitement amenée et c'est une conclusion très vraisemblable à ce drame très poignant.
Il est vain peut-être d'opposer un auteur à un autre auteur, de reprocher à celui-ci de n'avoir pas eu les mêmes inventions que celui-là, d'avoir conçu d'une manière différente le même sujet. Certains rapprochements toutefois s'imposent. Le succès de Foi et pairie invitait à une nouvelle lecture de Judith Renaudin. Nous n'y pouvons rien si la pièce française nous a paru d'un art à la fois beaucoup plus sur et plus délicat. Pourtant Judith Renaudin n'a eu qu'un petit nombre de représentations alors que Foi et patrie n'achèvera point de sitôt sa brillante carrière. Pourquoi cette différence, sinon pour cette raison fort simple que la passion qui transporte les spectateurs luthériens de M. Schon-
herr faisait forcément défaut aux auditeurs (en majorité catholiques ou sceptiques), de M. Pierre Loti?
Foi et patrie n'est pas seulement inférieur à Judith RenaudiiT', mais encore aux autres pièces de M. Schônherr. On voit d'ailleurs, en tous pays, le public des théâtres porter aux nues certains ouvrages de second ordre et méconnaître d'autres ouvrages très supérieurs. Veut-on de celte sorte d'erreur un exemple français? N'est-il pas bien évident que M. Rostand a fait mieux que Cyrano de Bergerac i' C'est pourtant cette pièce-là qui l'a mis hors de pair. Les Romanesques &\, la Samaritainehù avaient valu l'estime des lettrés. Il (oWni Cyrano pour conquérir la foule.
Quelles sont donc les autres pièces de Schônherr qui, moins souvent jouées et avec moins d'éclat que Foi et patrie, lémoig.ient d'un talent supérieur et d'un goût meilleur?
A parler franc, je ne fais pas grand cas de la pièce de M. Schônherr intitulée Le Royaume, un de ces contes dramatiques qui firent naguère fureur sur les scènes allemandes. MM. Hauptmann, Fulda et autres remportèrent dans ce domaine des succès plus ou moins mérités, plutôt moins... La vogue
des coules dramaliques coïncida avec la réaction idéaliste qui succéda au triomphe du naturalisme. Le conte dramatique met en scène des êtres chimériques, princes et princesses de contes de fées apparaissant en des paysages de rêve. Cela suffisait pour qu'on trouvât admirables ces spectacles, si différents des « tranches de vie saignantes » offertes par la littérature cruelle. Le conte dramatique de M. Schônherr est médiocre entre tous. Il faut, pour réussir dans ce genre, de la délicatesse et de la finesse, de la grâce et de l'urbanité. Or M. Schonberr nous apparaît comme un rude montagnard. Sa nature est toute apretc. sa nature est toute vigueur. 11 est absolument dépourvu de séductions talonrouge.
Le Royaume, certes, contient beaucoup de jolies scènes. Et le second acte est presque excellent d'un bout à l'autre. Il se passe dans une cave habitée par de pauvres gens, mais par de pauvres gens immensément heureux, mille fois plus heureux que le roi qu'ils servent, et qui vient les visiter en leur réduit. Le troisième acte, et c'est grand dommage, n'est pas du tout à la hauteur du second. Il laisse au lecteur une impression d'obscurité et d'ennui. En outre, il est d'un satanisme étrangement puéril. Les diableries de M. Schonberr sont aussi peu infernales que possible. Il y a du symbolisme, aussi, dans son drame, mais un symbolisme vraiment trop symbolique. J'ai vainement cherché à m'interpréter les allégories du Royaume. Peut-être
y a-t-il beaucoup de ma faute dans mon insuccès. Mais il y entre aussi, je le crains, un peu de la faute de M. Schônherr.
J'aime déjà mieux Famille, ouvrage en trois actes, simplement qualifié /)/ece. C'est un drame de TadulLère. Et, sans doute, il y a des sujets, si l'on peut dire, plus vierges ; mais parce que l'adultère a déjà beaucoup servi aux romanciers et dramaturges contemporains, on ne saurait exiger qu'il ne doive plus leur servir du tout. Rénové avec talent, le vieux neuf peut plaire. Or, il y a beaucoup de talent, il y a tout le talent rude et précis de M. Schônherr dans Famille.
Ce drame exploite la situation très forte que voici : le forestier Biittling est seul de sa maison à ignorer que sa femme le trompe avec un soldat nommé Giinther, détaché dans le pays pour y relever des plans. Henner, le fils de Biitthiig, a été des premiers à découvrir la faute de sa mère. Tous ses efforts, désormais, tendent à éloigner Giinther. Pour y réussir, il n'hésite pas à voler, puis à accuser Giinther de ce vol. Sa fourberie découverte, il se laisse accabler de malédictions par son père. Un mot pourrait le réhabiliter. Il ne le prononce pas. Voleur par vertu, voleur afin d'écarter de sa mère la tentation, il accepte de passer pour un criminel endurci. Cependant la mère coupable a lu la vérité dans le regard de son fils. Cet enfant connaît sa faute ! Il en souffre pour elle, autant quelle en souffre maintenant elle-
même. Assurément, elle est très neuve et très dramatique, cette situation. M. Karl SchOnherr en a tiré un admirable parti. Famille est vraiment une œuvre de premier ordre.
Et j'estime plus encore la pièce intitulée Terre et qui porte en sous-titre « comédie de la vie ». M. Schônherr a tracé de son protagoniste, un vieux paysan nommé Grutz, un portrait inoubliable digne de Balzac et de Maupassant. Terre est un drame réaliste où se mêlent des épisodes amers et des épisodes d'agreste et savoureuse poésie. On y voit même passer des personnages semi-faotasliques comme cette « Petite Vieille des morts » qui ne serait pas déplacée chez M. 3Iaeterlinck. Teii^e est un drame varié, complet et profond à souhait.
Depuis bien des années, le vieux Grutz esta deux doigts de sa fin. Mais plus il approche de la mort, plus il tient à la vie, surtout, plus il s'attache à son bien. C'est en vain que la maisonnée, lasse et avide, guette son dernier soupir : il n'entend point céder la place. C'est en vain que son fils Hannes le supphe, avec des propos patelins, de prendre enfin un repos bien gagné et de lui laisser diriger la ferme : l'immortel moribond refuse cette grâce à son fils. Hannes voudrait se marier, mais comment entretenir un ménage s'il n'a pas droit aux fruits de la terre qu'il cultive? Or, le vieux Grutz, à cet égard, ne lui a laissé aucune illusion. Il tient, le vieux tyran, à diriger bêtes et gens jusqu'à sa mort. Libre à Hannes de se marier, mais Hannes, s'il prend femme, devra
planter ses choux ailleurs. Plutôt que de se résoudre au départ, Hannes reste garçon « parce qu'on ne quitte pas le sol, parce qu'on ne quitte pas la terre, parce qu'on ne fait pas cela ». Tristement, Hannes consume sa belle jeunesse à côté de la verte vieillesse de son père. Le faux-moribond, dans son formidable égoïsme, continue de mener son monde tambour battant.
Pourtant, un incident se produit (fin du premier acte) qui semble appelé à changer la face des choses. En voulant mettre à la raison un cheval rétif, le vieux Grutz reçoit dans le creux de l'estomac une formidable ruade. Il vomit le sang. Il doit s'aliter. C'est le commencement de la fin, disent les gens delà ferme. Grutz lui-même s'estime sérieusement atteint. Il commande à un ébéniste' en qui il a confiance un cercueil en bois de mélèze. Mauvais signe î
Il passe tout l'hiver au fond du lit, demi-morl mais grondant encore. Au dire du médecin, il ne verra pas le printemps. Aussi quel empressement autour de son fils, le maître de demain ! Pour Hannes, toutes les servantes brûlent d'amour ; pour lui, elles se crêpent rageusement le chignon. Ils n'ont rien d'idyllique, les bergers et les bergères de M. Schônherr. Entre les terriens de ce drame réaliste et ceux du drame historique et religieux qui consacra sa renommée, une difi'érence radicale s'observe. Les paysans de Foi et patrie sont toute mansuétude, toute piété et toute charité. C4euxdu drame 011 nous voyons l'œuvre la plus parfaite de M. Schôn-
herr sont des monstres d'avarice et de rapacité. C'est l'humanité la moins belle que M. Schônherr me paraît avoir peinte du plus habile pinceau.
Hannes, provoqué par ses servantes, a promis le mariage à l'intendante de son père, à Mena. Ils célébreront leurs noces dès que le mourant sera mort. En attendant, Mena laisse son fiancé prendre de larges acomptes, à telle enseigne qu'elle ne peut bientôt plus dissimuler sa grossesse. On arrive ainsi aux premiers beaux jours. Ils devaient, d'après le médecin, sonner le glas du vieil avare. Voici qu'il renaît au contraire à l'existence! Il saute à bas du lit, constate qu'il a engraissé pendant l'hiver et signe un nouveau bail avec la vie. Ayant recouvré la santé, il recouvre sa voix impérieuse et le goût du commandement. Cette valetaille, morbleu ! a contracté de bien mauvaises habitudes pendant qu'il gardait le lit : « Allons, oust ! tout le monde aux champs ! « 11 s'asseoit luimême, fin gaillard, au coin de l'àtre oii cbarbonnent quelques tisons. A grand coups de hache, il démolit son cercueil de mélèze pour s'en chauffer les pieds. Comme on peut voir, ce drame est d'une inspiration moins élevée que celui qui a porté le nom de M. Schônherr aux quatre coins de la terre allemande. Mais pour la maîtrise httéraire qui s'y marque, je le mets fort au-dessus. Terre est un vrai drame oii tout se tient. L'action se développe avec logique et ordre, toujours cohérente, toujours intéressante, alors que dans Foi et patrie l'auteur
se borne, comme je l'ai observé, à faire défiler des tableaux vivants que rien ne relie et qui pèchent sinon par l'absence de vigueur, du moins par la monotonie dans la vigueur.
En résumé, M. Karl Schônherr, dramaturge inégal, mais puissant, a, de toute façon et des maintenant, fait ses preuves. Accomplira-t-il la prophétie que le spectacle de Foi et patine arrachait, à Kiel, à l'optimisme de Guillaume II? Sera-t-il « ce poète qui manque encore à l'Allemagne? » Il faudrait en tout cas pour cela que M. Schônherr alliât dans ses prochains ouvrages le souffle religieux et patriotique qui anime Foi et patrie au métier, comme nous disons, à la technique, comme on dit Outre- Rhin, qui s'atteste dans Terre. M. Shônherr a montré dans au moins deux ouvrages qu'il possédait ces deux vertus littéraires à l'état isolé. Il ne lui reste qu'à les déployer à la fois dans un seul et même écrit. Il convient en littérature, si l'on veut faire œuvre durable, de mettre autant qu'on peut tous ses œufs à tout coup dans le même panier.
TABLE DES iMATlÈRES
Avant-propos 1
Le poète Giosuè Carducci 5
Antonio Fogazzaro, romancier 57
^1°"= Annie Vivanti 97
A. Strindbers 120
M'i-i Selma LagerlOf 164
L'enfant terrible du théâtre anglais: M. G. B. Shaw. 204
Gerhart Hauptmann, romancier 246
e. Spitteler 269
Mlle E. de Haudel-Mazzetti 301
K. Schônherr 330