L'ENFANT TERRIBLE DU THÉÂTRE ANGLAIS M. BERNARD SHAW
Après avoir traversé sous Ja reine Victoria une période impérialiste, d'ailleurs extrêmement glorieuse, la politique anglaise s'inspire aujourd'hui d'un idéal très difTérent. A l'Angleterre aristocratique, strictement hiérarchisée de l'ère victorienne, a succédé une Angleterre radicalisante, résolument égalitaire; à l'Angleterre conquérante de naguère a fait place une Angleterre humanitaire, pacifique et presque pacifiste. « Pas d'affaires I » semble être la nouvelle devise de ceux qui ont la charge de ses relations extérieures. Grâce à quoi l'Allemagne est en train de prendre sur sa rivale, dans toutes les parties du monde, une formidable avance.
L'idéal contradictoire des deux dernières périodes de l'histoire britannique se reflète naturellement dans la liltérature. La Grande-Bretagne impérialiste eut son Rudyard Kipling: la Grande-Bretagne
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du Parliament Bill a son Bernard Shaw. Et tandis que la gloire de celui-là décline, la renommée de celui-ci grandit. George Bernard Shaw! C'est sans doute l'é.crivain de langue anglaise dont le nom — depuis la mort de Mark Twain — revient le plus souvent dans les gazettes et les revues anglosaxonnes. Il règne sans conteste sur la scène de son pays. D'Arthur ^Ying Pinero qui lui disputa quelque temps la première place il a complètement éclipsé la gloire.
L'Allemagne, toujours curieuse des célébrités étrangères, a sauté, si j'ose dire, sur Bernard Shaw. Elle lui a ménagé le même accueil enthousiaste qu'à Oscar Wilde naguère. D'autres pays ont suivi, mais non pas la France. Les directeurs de nos scènes parisiennes sont restés jusqu'à présent réfractai res à la shawlàtrie européenne. Ils ont bien fait. M. Bernard Shaw ne saurait réussir parmi nous. Et voici, je crois, pour quelles deux causes principales : 1° M. Bernard Shaw (tout comme M. Strindberg) n'est pas assez artiste pour notre public (on verra plus loin ce que j'entends par là) ; 2° le succès de scandale qui accueillit ses œuvres dans son pays et qui contribua beaucoup plus à sa gloire que le talent qu'il peut vraiment avoir ne se renouvellerait pas sur nos scènes parisiennes. On y a soutenu tant de paradoxes, développé des thèmes si scabreux, prêché des doctrines si subversives que tout ce que M. Bernard Shaw a pu accomplir dans ce genre de plus réussi nous paraîtrait encore anodin.
Son anarchisme sème l'effroi dans les rangs de la bourgeoisie londonienne, à la respectabilité si ombrageuse ; mais ses acrobaties intellectuelles les plus audacieuses ne feraient pas seulement sourciller notre Tout Paris. Il en a vu, comme dit Homère, « de bien plus chiennes ».
Un professeur nord-américain, M. Arcliibald Henderson, vient de consacrer (c'est le mot propre) à George Bernard Sliaw une étude biographique et critique des plus nourries (1). Nous avons utilisé dans l'article qu'on va lire maints documents empruntés à M. Henderson ; mais nos conclusions seront très différentes des siennes. Le critique américain professe pourson auteur une admiration que nous ne pouvons partager. Non seulement M. Bernard Shaw nous semble exercer un apostolat funeste, mais ses qualités de forme nous paraisseut aussi suspectes que ses mérites de fond. Comme nous le disions plus haut, on ne saurait être moins artiste. \j actualité de ce théâtre donne le change sur sa véritable valeur. Mais l'Angleterre de demain verrait dans les pièces de cet enfant terrible de sa littérature une colossale et — ^il'on veut — une géniale mystification que nous n'en serions pas autrement surpris. Cette œuvre et l'auteur qui l'a conçue n'en forment du reste qu'un phénomène plus captivant. On peut n'avoir aucune sympathie pour M.Bernard Shaw, aucun goût pour son œuvre : il n'en cons-
(1) George Bernard Shaw.His life and his ivorks. London, Ilurst aad Blackett, 1911,
titue pas moins un cas que tous les curieux de psycholog-ie étran^^ère observeront avec intérêt.
Il est né à Dublin en I806. Et cette origine irlandaise ne doit pas être perdue de vue. Né Irlandais mais, d'autre part, né protestant, M. Bernard Shasv doit à ces circonstances des traits marqués et, d'ailleurs, disparates. De l'Irlandais pur sang il a la vivacité, la verve endiablée ; mais son éternelle ironie est aux antipodes de ce lyrisme mélancolique où l'âme celtique se complut toujours.
M. Bernard Shaw se montre très attaché à sa nationalité irlandaise. Il est fier d'être Irlandais et non point Anglais. Il aime à mettre en relief la supériorité qu'Erin, selon lui, possède sur Albion : c Quand je vois, a-t-il écrit (dans John Bull's other islancl) l'Irlandais plein d'intelligence et de santé, courageusement supérieur aux sentimentalités puériles, aux susceptibilités et crédulités qui font de l'Anglais la dupe de tous les charlatans et l'idolâtre de tous les bêtas, je comprends que l'Irlande est le seul endroit du monde oii fleurisse encore l'idéal historique de l'Angleterre ». Quelle thèse singulière ! Le lecteur sans doute en murmure déjà. Et le lecteur n'a pas tort ; mais cette façon abrupte et cavahère de vous jeter à la tète
avec un sérieux imperturbable un paradoxe énorme est monnaie courante dans l'œuvre de M. Bernard Shaw. Il faul, avec lui, s'habituer à marcher de secousse en secousse, d'étonnement en étonnement.
L'Irlande est la vraie Angleterre, l'Irlande est la seule Angleterre digne de ce nom : il n'en démordra pas. Et il vous le prouvera, comment donc ! avec une quantité d'arguments plus spécieux les uns que les autres, mais dont il faut reconnaître que, s'ils ne sont pas convaincants, ils sont joliment bien trouvés. Tant qu'on reste en contact avec la pensée capricante de M. Bernard Shaw, tant qu'on subit l'éblouissement de son style à facettes, on subit son prestige sinon son charme. Dès qu'on a jeté son livre et qu'on réfléchit sur les nouveautés qu'il propose, on constate tout ce qu'il entre dans ses arguties de sophisme et, comme on dit en son pays, de bluff.
«Comme écolier, a-t-ii écrit, je fus un incorrigible paresseux et je m'en vante ». Ayant achevé ses classes dans un collège de sa ville natale, ce cancre orgueilleux en resta là, ses parents manquant des ressources nécessaires pour l'envoyer à l'université. M. Bernard Shaw qui sait beaucoup de choses les a donc apprises par lui-même, pêle-mêle et au hasard. Il est ce qu'on appelle un autodidacte. Oserai-je dire qu'il y paraît? qu'il y paraît à je ne sais quoi de mal assimilé dans toute cette science acquise par l'auteur depuis le collège et
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dont il fait volontiers étalage ? à je ne sais quoi encore dans ses thèses qui montre des antithèses un trop parfait dédain? à je ne sais, en un mol, quel manque de réserve et de délicatesse et à quel mépris des nuances?
Londres l'attirait. Il s'y fixa en 1876, âgé de vingt ans, pour y gagner sa vie comme il pourrait. Séduit par le journahsme, il fut successivement critique dramatique, critique musical, critique d'art. Toujours avec originalité et avec succès. Il publia ensuite quelques romans qui réussirent mal et qu'il renie à l'heure qu'il est, mais qu'il n'en faut pas moins rappeler parce que c'est comme romancier que M. Sha'^ débuta vraiment dans l'apostolat social... ou anti-social. The irrational Knot enseigne à l'être humain comme premier devoir de répudier le devoir et de se forger une vérité particulière. An unsocial socialist tourne en ridicule toutes les institutions qui n'ont pas l'individualisme pour base et la justice sociale pour objet.
En effet, par une étrange violence faite à sa nature, M. Bernard Shaw (et c'est le plus paradoxal de ses paradoxes) a cru devoir couvrir du pavillon socialiste sa marchandise critique et philosophique,
romanesque et dramatique. Cet « intellectuel » à outrance, ce disciple conscient, ce disciple aggravé d'Ibsen et de Nietzsche, cet individualiste exaspéré se tient lui-même pour un socialiste de bonne marque. Le collectivisme est, à l'en croire, la panacée à tous les maux dont souffre la société. Dans la peinture de ces maux, M. Bernard Sbaw déploie, certes, une incomparable maîtrise. Son pinceau, pessimiste furieusement, mais si brillamment réaliste, excelle à retracer les infamies, les abus, les contradictions de l'ordre social actuel ; mais on se demande en quoi le collectivisme y porterait remède. «Voilà pourquoi votre fille est muette », conclut un médecin de Molière après un diagnostic fantaisiste. « Voilà pourquoi il faut adopter le socialisme », conclut avec non moins d'assurance et aussi peu d'à propos M. George Bernard Shaw. Je n'y puis rien si les déductions de l'auteur irlandais me paraissent aussi coq-à-1'ânesques que celles du médecin de Molière...
Le socialisme anglais (comme d'ailleurs tous les socialisnles) est né dans un milieu bourgeois et lettré. Il prit vers 1880 un immense essor. M. Bernard Shaw se trouvait alors à ses débuts, cherchant sa voie. Le socialisme — grâce à ce qu'il y a sans doute dans cette doctrine de subversif — exerça sur lui un attrait puissant. Une conférence d'Henry George, entendue en 1882, augmenta la tendresse du jeune auteur pour la religion nouvelle. La lecture du Capital de Marx acheva de le convertir.
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M. Bernard Shaw adhéra bientôt ouvertement awi socialisme.
Le groupe le plus en vue des socialistes intellectuels d'Angleterre était alors celui des Fabiens. Les- Fabiens, ainsi désignés du Romain Fabius Max i— mus, surnommé Cunctator, c'est-à-dire le Temporiseur.ont pour tactique de ne rien brusquer, de n&' rien précipiter, mais entendent mettre à profit toutes les occasions propices qui s'offrent pour frapper de grands coups en faveur de leurs idées. Constitutionnels en politique, hommes d'ordre dans la* vie privée, les Fabiens — tout en se disant évolutionnistes — sont en fait des révolutionnaires d'autant plus dangereux qu'ils sont plus « opportunistes » d'apparence. M. Henderson les définit les^ < réalistes du mouvement socialiste ». Et cetteappellation me paraît fort juste.
Elle convient en tout cas très exactement au so» cialisme de M. Bernard Shaw. Nulle trace d'illuminisme, nulle part faite au sentiment dans l'œuvre^ de cet apôtre. Il se réclame d'un idéal ou il fait comme s'il en avait un, mais il n'y a pas l'ombr©^d'idéalisme dans ses écrits. On se demande sur quoi donc il se fonde pour réclamer la destructionde ce qui existe et pour prétendre que ce qui viendra après vaudra mieux.
Car M. Bernard Shaw (et voilà encore unechose étrange) déclare à l'envi, en ses copieusespréfaces et dans les interminables scolies dont ib alourdit ses pièces, qu'il ne croit pas au progrès».
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C'est une opinion commune à beaucoup de sceptiques : je ne l'avais jamais rencontrée encore sous la plume d'un révolutionnaire militant. Les sentiments de M, Bernard Shaw à cet égard ne font pourtant aucun doute : « La raison, a-t-il écrit, pourquoi j'ignore dans Cœsar and Cleopatra la conception populaire du progrès, c'est qu'il n'existe aucune raison de croire que le moindre progrès ait été vraiment accompli depuis l'époque de César et de Cléopâtre j). La même opinion se retrouve, plus développée, dans le RevohUmiisfs Handbook, imprimé à la suite de Man and Siiperman. Les hommes croient qu'ils avancent, déclare M. Shaw, parce qu'ils se meuvent, mais c'est une erreur grossière. Parce que le monde se meut, il ne s.'ensuit pas qu'il marche. Sa mobilité est bien plutôt comparable aux oscillations éternellement identiques du pendule, de gauche à droite, de droite k gauche : « Comparez nos actes, observe le Fabien Bernard Shaw, comparez nos codes avec les actes et les codes dont il est parlé dans les anciens textes classiques, tels qu'ils sont arrivés jusqu'à aous. Vous ne trouverez rien qui autorise à croire qu'un progrès moral ait été réalisé pendant les temps historiques, en dépit de toutes les tentatives romantiques des historiens pour reconstruire le passé sur cette hypothèse ». Ce langage a le mérite d'être clair. Mais exprime-t-il une vérité? J'en suis moins certain. Je tiens avec M. Emile Faguet qu'il est difficile de croire au progrès quand
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on compare deux époques qui se suivent, mars j'estime avec lui que le progrès apparaît beaucoup moins contestable quand on compare deux siècles très distants. Au demeurant et de toute façon, il n'est pas bon que le progrès soit nié, La vie deviendrait plus morne le jour où l'on prouverait scientifiquement l'exactitude de l'hypotbèse atroce que Nietzsche a baptisée le retour éternel- Quant à l'énigme offerte par M. Bernard Sbaw, quant à ce phénomène pathologique d'un révolutionnaire qui ne croit pas au progrès, je ne chercherai pas à l'expliquer. On peut seulement analyser M. Bernard Shaw. Il se comprend cà peine. 11 ne s'explique pas du tout.
Par une autre contradiction essentielle, M. Bernard Shaw, qui poursuit de sa haine le tiers-état, ne croit pas au « quatrième ». Il a marqué à maintes reprises une injurieuse défiance, ce n'est pas assez dire, un profond mépris, au prolétariat. Son maître Ibsen n'a pas traiié dans X Ennemi dn peuple les masses électorales avec plus de dédain qu'il ne l'a fait lui-même dans certaines de ses préfaces : a La foule des électeurs, demande-l-il {Man and Supermroi) est-elle mieux instruite (|ue les hommes d'Etat ou plus mal? Plus mal, naturellement. Quel monde créons-nous par conséquent avec ces hommes publics professant à l'égard des foules électorales de la considération ? » >on moins éclatante,',la « démophobie » de certains aphorismes du RevolutionisCs Handbook : « La démocratie
■substitue l'élection par une masse incompétente à la nomination par un petit nombre de corrompus », prononce M. Bernard Shaw. Et je ne pré- -tends pas que cela soit absolument faux ; mais je répète qu'il est déconcertant de rencontrer ces < vérités » sous la plume d'un membre de la So- -ciété fabienn'G.
M. Bernard Shaw alléguera qu'il n'est pas démo- -crate, mais sur-démocrate, qu'il n'est pas socia- ?liste, mais sur-socialiste. Ce roué de l'intelligence -sait trop, en effet, que les hommes ne valent rien ; ■aussi a-t-il renoncé à attendre d'eux tels qu'ils >sont un sain régime politique. 11 compte pour cela -sur ce qu'il appelle la démocratie du surhomme. Et ■sa propagande n'a d'autre but que de favoriser d'avènement de cette réforme.
Une démocratie de surhoinmes, voilà des mots -^qui hurlent — n'est-il pas vrai? — d'être accouiplés. L'explication que donne de sa formule M. Bernard Shaw n'est pas moins choquante que sa for- «mule même. 11 repousse de toutes ses forces le 'Culte des héros cher à Carlyle et à Nietzsche. Il ne veut pas d'une éhte appelée à dominer la foule. 11 '"veutique tous les hommes deviennent des héros, il «entend que la collectivité s'élève à la dignité d'élite ■et c'est à quoi, d'après lui, tend le socialisme bien compris : « Tant que tout Anglais, a-t-il écrit, ne ^sera point Cromwell, tout Français Napoléon, tout Romain César, tout Allemand Luther à la fois et ■Gœthe, le monde ne sera pas plus amélioré par ses
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héros qu'une villa de Brixlon ne le serait par ta pyramide de Chéops. La production de telles nations est le seul vrai changement admissible pour nous ». L'idéal socialiste de M. Bernard Shaw est donc aux antipodes de l'idéal de médiocrité égalitaire professé par la plupart de nos politiciens démocrates. [1 s'agit non pas de ramener le niveau général à une médiocrité dorée qui sera le lot commun, mais d'élever au contraire la masse jusqu'à ces sommets où seuls pour le moment quelques rares privilégiés se haussent.
Qui ne voit tout ce qu'il y a d'utopique et de chimérique dans un tel programme ? Il semble que le collectivisme figure pour M. Bernard Shaw une étape intermédiaire vers l'état social qui seul répond au fond à ses aspirations intimes : l'état d'anarchie. 11 faut réformer les consciences individuelles par l'action collective de la loi. Après quoi, l'homme pourra se passer de législateurs et le surhomme démocrate voler de ses propres ailes. Pour un sociologue qui ne croit pas au progrès, quel ambitieux dessein! Ah ! les contradictions de M. Bernard Shaw... Qu'on ne l'accuse pas, au demeurant, de poursuivre une lâche irréalisable. « On parle vaguement de moi, a-t-il déclaré, comme d'un socialiste, d'un visionnaire et d'un écervelé. Je ne suis rien de lout cela. Je suis tout le contraire. Je désire seulement quelques réformes parfaitement pratiques qui rendront Fhomme décent et raisonnable, capable de vivre une vie raison-
nable et décente sans être obligé de se soumettre aux grandes injustices et aux mesquins ennuis qui nous assiègent aujourd'hui à tout instant ».
Quelques réformes parfaitement pratiques, cela est bientôt dit; mais sont-elles vraiment si pratiques, les réformes préconisées par M. Bernard Shaw?...
Avant de trancher cette question, il en est une autre — préjudicielle, comme on dit au Palais — qu'il importe de résoudre. Convient-il vraiment (je le demande en toute sincérité) de prendre au sérieux M. Bernard Shaw et ses idées ? Tout ce fatras plus ou moins contradictoire mérite-t-il l'attention de la critique? N'est-il pas vain de chercher dans cette œuvre des idées directrices, des principes cohérents, quelque chose qui ressemble à un système ou plus modestement à un programme ? M. Bernard Shaw n'est-il pas un pur mystificateur?
On a tous les droits de se poser une telle question. M. Shaw procède uniquement par boutades, paradoxes, calembredaines. Ses pièces sont des « chroniques » où il apparaît comme un journaliste très spirituel sinon très délicat qui viserait surtout à étonner et à divertir. Il soutiendra demain
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le contraire de ce qu'il avance aujourd'hui : peu importe, semble-t-il dire, je vous amuse ; que voulez-vous de plus? Mais quand on vise à transformer la société, ni plus ni moins, ces contradictions ont— tant s'en faut — une importance capitale. Elles émaillent fâcheusement l'œuvre du dramaturge socialiste.
Souvent aussi, on lui a reproché ces coups de grosse caisse dont il accompagne sa prédication. Comme pour le reste, M. Bernard Shaw a laissé dire et a persisté. Illustre, glorieux, il continue ses façons de Barnum. Ce puffisme est une partie de son art et une partie de sa vie. Il en a fait un jour l'aveu dépouillé d'artifice : « Voyez le savon PearSy a-t-il dit à un visiteur (1), c'est une maison solide. Renonce-t-elle pour cela à couvrir les murs de ses affiches ? >> Je suis peut-être ridiculement vieux-Jeu, mais il me déplaît, je le confesse, de voir un littérateur, surtout un littérateur prétendant accomplir une œuvre d'éducation nationale, comparer ses écrits à un savon renommé. Elle n'est pas moins désobligeante, sa manie de faire son propre éloge dans ses pièces. On personnage du Docto)''s Dilemma déclare : « Je ne crois pas à la moralité. Je suis un disciple de Bernard Shaw ». Prié de dire qui est Bernard Shaw : « C'est l'homme, répond-il, le plus avancé qui vive aujourd'hui ». 11 ne faut pas attacher à ces inconvenances une importance qu'elles
(1) Voir l'article de La Revue du 1" novembre 1008.
n'ont pas. Elles n'en contribuent pas moins, je le répèle, à me rendre 31. Bernard Shaw suspect.
Stendhal qui, avant lui, s'entendit fort bien à administrer sa gloire, conseillait aux jeunes gens d'entrer dans la vie littéraire par un duel : rien de tel, disait-il, pour mettre un nom en vedette. Soit qu'il connût la recette de Stendhal, soit que la même idée lui fût venue, M Bernard Shaw a débuté dans les lettres par un duel, un duel avec Shakespeare. Voltaire et Tolstoï se sont attaqués, eux aussi, à ce colosse. Mais comme les violences de l'auteur irlandais l'emportent sur celles de ses collègues ! « A bas Shakespeare 1 Vive Ibsen ! » tel fut son cri de guerre pendant tout le temps qu'il rédigea, à la Saturday Review, la chronique dramatique. On attribuerait d'ailleurs plus d'importance à son réquisitoire contre Shakespeare si l'on n'y sentait je ne sais quelle insincérité, quel parti-pris à' épater le bourgeois par des incongruités : « A la seule exception d'Homère, écrivit-il un jour, il n'est aucun grand poète, pas même Walter Scott, que je méprise aussi parfaitement que Shakespeare, quand je mesure mon intelligence à la sienne ». Et voici qui est d'un goût meilleur encore : « La violence de ma colère contre Shakespeare atteint parfois un degré si extrême que ce serait vraiment pour moi un soulagement que de le déterrer et de le lapider ». Qui ne sent à de telles hyperboles l'intention préméditée de choquer, de scandahser ? On peut aimer Shakespeare
plus OU moins : il est trop loin de nous pour exciter chez un homme de bon sens de telles ardeurs profanatrices. J'ajoute que ces èreintements du grand poète national contrihuèrent largement à fonder la renommée de M. Bernard Shaw. Le méchant ne fait pas toujours, hélas 1 une œuvre qui le trompe.
Son théâtre n'étant qu'un perpétnel paradoxe, il est difficile de déterminer dans laquelle de ses pièces il a le plus mérité le nom de mystificateur. Il soutient, quanta lui, n'avoir jamais mystifié personne ; mais nous ne sommes pas tenus de le croire sur parole. Les clowneries intellectuelles de ce Little Tich de la sociologie ne sont pas toutes également heureuses. Il en est, dans le nombre, d'assez fades, d'assez mornes. Que penser par exemple de cet éloge du divorce : « Le divorce n'est pas la destruction du mariage, mais la première condition de son maintien. Mille mariages indissolubles font mille mariages et rien de plus. Mille divorces peuvent faire deux mille mariages, car les couples peuvent se marier de nouveau. Le divorce se borne à réassortir les couples, chose très désirable quand ils sont mal assortis. Il rend également les individus beaucoup plus enclins au mariage, surtout les individus prudents et fiers, avec un puissant respect d'eux-mêmes ».
La boutade n'est-elle pas ici bien lourde, bien appuyée et laborieuse? On songe : « Cet auteur ne croit pas un mot de ce qu'il dit, il se moque de nous >, Et l'on redoute d'être dupe. Et le sentiment
d'insécurité que son commerce, en tout cas, inspire, enlève à son œuvre beaucoup de sa valeur et même de son intérêt.
Les polémistes de la littérature ont toujours été attirés par le théâtre. C'est l'histoire de Voltaire; c'est le cas aujourd'hui de M. Paul Bourget en France, de M. Bernard Shaw en Angleterre ; mais alors que M. Paul Bourget, homme de tradition, coule ses idées conservatrices dans le moule dramatique consacré par l'usage, M. Bernard Shaw, démolisseur intégral, s'est empressé de jeter par dessus bord les anciennes règles.
Sa réforme du Ihéâtre est conçue dans le même esprit que sa réforme des mœurs : Arrière les règles et les conventions ! Sur la scène comme dans la vie, que le bon plaisir fasse loi ! Chacun obéisse à son démon et le monde deviendra habitable et l'Angleterre étonnée verra surgir des auteurs ivres de génie. Les pièces de M. Bernard Shaw sont construites avec une parfaite désinvolture. L'auteur néglige souvent la division en actes, presque toujours la division en scènes. Les péripéties, mal amenées, mollement enchaînées, se succèdent dans un va-comme-je-le-pousse désordonné. Ni composition, ni gradation. On pourrait
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presque ajouter : ni action. 11 ne se passe presque rien dans les pièces de M. Bernard Siiaw. La diversité, l'agitation de la vie, si nécessaires au théâtre, ne brillent que par leur absence. Les drames de cet auteur ne reflètent que la diversité, l'agitation de sa pensée. Tout se borne à des discussions mises en dialogues.
Il en fut ainsi dès les premières pièces de M. Shaw; mais dans ses dernières ce défaut s'est considérablement aggravé. Ar?jîs and tlie Mcm, Man and Superman ne contiennent plus ni situations, ni types, ni caractères. Ces drames ne sont plus que des palabres spirituels, bourrés d'intentions satiriques et où l'auteur, qui se met constamment en scène, (alors que le genre dramatique devrait être impersonnel entre tous) se moque avec plus ou moins d'agrément des pantins dont il tire les ficelles et, par contre-coup, de ses spectateurs.
M. Bernard Shaw (et c'est d'ailleurs son originalité) a créé de la sorte une nouvelle formule dramatique. Ses pièces n'exposent pas des conflits de devoir (il ne croit pas au devoir), elles ne montrent pas des forces ennemies entrant en lutte, mais elles font assister au choc d'idées et d'opinions contradictoires. Seul, en effet, le jeu des idées intéresse M. Bernard Shaw, alors que celui des passions lui paraît une chose vulgaire et un ressort dramatique usé. M. Shaw poursuit tout spécialement l'amour et ses complications d'une rude animosité. Il ne dit pas Yamoiw, mais bien c le romantisme » ou « le
thème sexuel » et il faut voir de quel air méprisant il en parle : un ombrageux puritain ne s'emporterait pas avec plus d'éloquence qu'il ne fait contre la « systématique idolâtrie du sensualisme». Bernard Shaw veut des auditeurs moins frivoles que ceux qui s'intéressent à des drames d'amour. Il convoque au pied des tréteaux où on le joue « le riche marchand anglais évangéhque qui, lorsqu'il veut de la sensualité, la pratique et ne se contente pas d'idées voluptueuses et romantiques ».
Mais je doute que les « riches marchands anglais » affluent aux salles de spectacle oii l'on donne Candida et Widoivers'Eoîises. Les drames de M. Bernard Shaw sont des drames à thèses. Or les « riches marchands anglais » doivent être comme les riches marchands de partout : peu sensibles aux beautés de la Uttérature d'idées et de propagande. Bernard Shaw, rappelant que « Napoléon avait promis à Talma un parterre de rois », écrit : « Je souhaite, quant à moi, un parterre de philosophes ». Cette ambition s'explique fort bien de la part du dramaturge irlandais. Il est certain que ses pièces sont pleines d'idées et en font naître d'autres ; mais on achète très cher cette jouissance toute intellectuelle : à force de réfléchir et de discuter, les personnages de M. Shaw, encore une fois, oublient de vivre. Ce sont des automates uniquement guidés par l'intelligence : ce ne sont pas des êtres humains. Ils sont capables d'intéresser ou de divertir des intellectuels: ils ne sauraient exciter l'enthousiasme ou seule-
ment la curiosité d'un parterre de simples honnêtes gens. Je le répète : quand M. Bernard Shaw aura cessé de scandaliser ses compatriotes, il les ennuiera mortellement.
Il manque à son théâtre ce qui est l'âme de toute littérature : l'émotion et cette beauté qui naît de l'émotion, la poésie. On comprend que M. Shaw ait Shakespeare en horreur. C'est la haine de la prose pour la poésie, de la parole rampante pour la parole ailée, de Caliban pour Ariel. Loin de nous l'intention de médire de l'ironie. Sa place est marquée dans les lettres. Elle y a un rôle à jouer, une fonction à remplir, comme dans la vie. Shakespeare la mania magistralement. Et comme ses retours d'ironie succédant à un élan de passion ou à un cri d'émotion vraie sont poignants ! A régner seule, toutefois, l'ironie ne tarde pas à fatiguer. Preuve en soit le théâtre de 31. Bernard Shaw, Cet homme qui se pose en réformateur humanitaire est atrocement sec. Que n'est-il moins réfléchi et plus inspiré ? Mais la plus belle fille du monde, hélas ! ne peut donner que ce qu'elle a. M. Shaw, inaccessible à l'émotion, ne nous émeut pas. C'est grand dommage. Combien ses pièces ne souffrent-elles pas de ce que le don des larmes lui ait été si radicalement refusé f
Bien qu'il professe pour la passion ou, comme il dit, pour le romantisme une indicible inversion, M. Shaw n'en a pas moins traité une fois un thème purement sentimental. La pièce oi^i il a dérogé à son habitude presque constante s'intitule Candida, Une brève
analyse fera paraître la manière, purement intellectuelle, dont M. Bernard Shaw expose et tranche les problèmes. Celte pièce d'amour se termine par la défaite de l'amour et la victoire de la raison.
Elle a ce mérite de mettre en scène des personnages moins inconsistants, moins « exsangues », comme a dit M. Filon (1), que les autres ouvrages de l'auleur irlandais. Le révérend James Morell, sa femme Candida et le poète Eugen Marchbanks, le Sigisbée de Candida, sont tous trois dessinés avec finesse et fermeté. Le révérend James Morell est un grand bébé. Socialiste chrétien très docte, conférencier très applaudi, il n'en est pas moins très inférieur à Candida. C'est elle qui, sans qu'il y paraisse, dirige la maison. Tout en restant la vertu même, Candida a une sorte de flirt, ah ! certes, bien innocent avec un très jeune poète très suave, Eugen Marchbanks. Candida traite Eugen Marchbanks avec infiniment de mansuétude. Preus'e en soit qu'elle l'autorise à lui lire ses poèmes. Mais le poète se trompe sur le sentiment qui inspire Candida. Il se croit aimé d'elle. Et cette infatuation l'incline à tenir au révérend James Morell ce langage : « Candida ne vous aime pas. C'est moi qu'elle adore. Vous la rendez malheureuse, alors qu'elle vivrait à mes côtés une existence paradisiaque. Soulfrez donc que je vous l'enlève ».
(I) Voir sou article dans la Kevue des Deux-Mondes du 15 novembre 1903.
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Le révérend James Morell n'a jamais ouï si impertinent lanj^^age. Il commence par tomber de son haut. Ayant recouvré ses esprits, il consent h discuter avec Tinsidieux jeune homme qui médite de jeter le trouble dans son foyer. A eux deux, ils imaginent cette solution : entre le pasteur et le poète, Candida décidera. Le barbon et le chérubin plaideront tour à tour leiu* cause. Après quoi l'objet du litige sera mis en demeure de le trancher. La situation est bizarre, mais elle est originale et M. Shaw en a tiré un excellent parti. La scène oij James Morell et Eugène Marchbanks proclament leurs mérites est vraiment très neuve : « Je n'ai rien à vous offrir, déclare le révérend à sa femme, sinon ma force pour votre défense, mon honnêteté de desseins pour votre sûreté, mon habileté et mon industrie pour votre subsistance et ma position pour votre dignité ». Invité à dire ce qu'il offre, le poète s'écrie : « Ma faiblesse, mon désespoir, les aspirations de mon cœur! » Sur quoi Candida déclare : « Je me donne au plus faible des deux ». Le spectateur, naturellement, croit comprendre que le plus faible des deux, c'est le poète, mais Candida explique que c'est son mari. Les raisons qu'elle assigne à sa décision sont assez mauvaises, mais sa décision même est piquante. El combien « shavienne » (ce néologisme est aujourd'hui généralement admis), cette façon de traiter une affaire de cœur comme une affaire de raison, cette façon de trancher au nom d'une idée
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une difflcullé senlimenlale. « Le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas », a dit La Rochefoucauld. M. Bernard Shaw n'admettra jamais cette pensée. Et sa Gandida a sans doute pour le romantisme la même horreur sacrée que lui-même. Une femme « comme elles sont toutes », ou à peu près, placée entre le mari et le poète, se laisserait-elle, si elle aimait vraiment, (et Gandida parait aimer vraiment Eugène Marchbanks) dicter sa conduite par une idée? Je n'en crois rien. Les hommes et les femmes ne sont pas ces machines à raisonner que nous montre le théâtre de M. Bernard Shaw. En ignorant systématiquement le romantisme de l'existence, M. Shaw trace forcément de celle-ci une image €ruelloment déformée. Le thème sexuel a toujours été cette moelle des lions dont la littérature s'est nourrie. On ne voit vraiment pas ce que la littérature gagnerait à suivre un autre régime. Candida, entre autres mérites, a celui d'être une pièce claire. On n'en saurait dire autant de la générahté des ouvrages de M. Bernard Shaw. Il s'est plaint souvent de ce qu'on travestît sa pensée. A qui la faute, vraiment? Il lui arrive de plaider si brillamment le pour et le contre qu'on éprouve beaucoup de peine à discerner, au milieu de toute cette dialectique, le point de vue de l'auteur. Il n'a pas été d'ailleurs sans voir cet écueil et sans le signaler : a Ge qui fait croire à l'obscurité de mes pièces, a-t-il écrit, c'est que je mets à la scène les diverses façons de comprendre un problème...
Tous les points de vue défilent, y compris le mien, sur lequel j'insiste peut-être un peu plus que sur les autres i>.
11 existe heureusement pour contrôler la pensée de M. Bernard Shaw un moyen précieux : la lecture de ses préfaces. M. Shaw a écrit plus de préfaces encore que Dumas fils, et plus tapageuses et plus étincelantes. Son véritable talent qui est un talent d'essayiste et de moraliste (ou si l'on préfère d'immoraliste) se donne libre cours dans ces morceaux dont quelques-uns sont d'un maître pamphlétaire- En principe, je me défie des préfaces. Quand elles ne nuisent pas franchement à l'ouvrage qu'elles commentent, elles sont pour le moins inutiles. Un bon livre n'a pas plus besoin d'une préface pour être excellent qu'une jolie femme n'a besoin d'un chapeau pour être tout à fait belle. Il est de vaines préfaces, il en est qui font bâiller, il en est qui font sourire, il en est qui rendent enragé. Mais les avant-propos de M. Bernard Shaw valent souvent mieux que ses propos mêmes. Il a inventé la préface qui dédommage, la préface qui rachète. Le cas est assez rare pour mériter d'être noté.
« La fonction de la comédie, a-t-il dit, ne on-
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siste en rien moins qu'à délruire l'ancienne morale établie ». En vertu de ce principe, le dramatiste anglo-irlandais a déclaré la guerre à tous les principes.
Ibsen s'était proposé un dessein pareil. La plupart de ses pièces visent à substituer aux valews anciennes à.Q&iTaleurs nouvelles, plus en harmonie, d'après lui, avec notre époque; mais Ibsen était un affreux rétrograde en comparaison de M. Bernard Shaw. Ce n'est pas tant la morale établie que l'ordre social tout entier que ce dernier poursuit de sa haine. Rien ne trouve grâce devant ses dénigrements et ses ricanements. Jusque dans ses pièces historiques {Caesar and Cleopatra^ The Man of Destiiiy, The Devil's disciple) il faut que sa verve caustique s'épanche rétrospectivement. Ce diable d'homme trouverait dans le déluge universel matière à polémique.
Ses « charges à fond » embrassent les peuples et les individus, les lois et les idées. Il a flagellé les Anglais comme nation, surtout dans Joh7i Bull s other Island et dans The Man of Destiny. Le portrait que trace de l'Anglais son Napoléon ne manque pas de saveur : « Tout Anglais, déclare l'Homme du Destin, est né avec certain pouvoir miraculeux qui le rend maître du monde. Quand il désire une chose, il ne convient jamais vis-à-vis de lui-même qu'il la désire. Il attend patiemment jusqu'à ce que naisse dans son esprit, nul ne sait comment, une ardente conviction que c'est son
devoir moral et religieux de conquérir ceux qui possèdent cette chose qu'il désire. Alors il devient irrésistible. Comme l'aristocrate, il fait ce qu'il lui plaît et empoigne ce dont il a envie. Comme le boutiquier, il poursuit son dessein avec le savoirfaire et la constance que donnent de fortes convictions religieuses et un sens profond de la responsabilité morale. Il n'est jamais embarrassé pour trouver une attitude morale efficace. En qualité de grand champion de l'indépendance et de la liberté nationales, il conquiert et annexe la moitié du globe et appelle cela colonisation. A-l-il besoin d'un nouveau marché pour ses marchandises avariées de Manchester? il envoie un missionnaire enseigner aux indigènes l'Evangile de paix. Les indigènes massacrent le missionnaire et il s'élance en armes pour la défense de la chrétienté, livre combat pour elle, conquiert pour elle et s'empare du marché comme d'une récompense du ciel ».
Evidemment, c'était chose audacieuse que de blaguer s\ cruellement le peuple anglais du haut d'une scène anglaise. C'était aussi chose assez nouvelle. Ce sport si florissant en France qui consiste à dire de la nation le plus de mal possible est peu répandu encore en Grande-Bretagne. M. Bernard Shaw l'a acclimaté avec succès, c'est-à-dire que les pièces où il s'y livre ont provoqué tout le scandale désirable.
Parmi les « corporations « que M. Bernard Shaw poursuit de ses sarcasmes, il faut citer en bonne
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place les médecins. The Doctofs dilemma qui les traîne dans la boue est d'ailleurs une de ses pièces les plus médiocres : « Toutes les professions, poset-il en axiome, sont des conspirations contre les laïques ; mais la conspiration médicale est la plus lâche et la plus désastreuse ». Il y a beaucoup à dire, certes, sur la façon dont les médecins exercent leur industrie. Il y a longtemps, du reste, qu'on en fait des pièces. Depuis Molière, c'est un sujet classique ; mais certains griefs de M. Bernard Shaw sont si absurdes, ce « penseur » qui a déclaré la guerre au sentiment et qui se vante de « déchirer le voile d'idéalisme dont les faits sont masqués )) sacrifie par endroits à une si sotte sensiblerie, qu'on se refuse à prendre au sérieux les réformes qu'il propose. M. Shaw ne connaît, nous l'avons déjà dit, qu'un remède aux maux qu'il dénonce, mais c'est une panacée : le socialisme. Il juge détestable qu'un médecin soit payé en raison du nombre d'opérations qu'il fait. Le médecin devrait pour cette besogne recevoir delà collectivité une somme fixe. De la sorte, il ne serait point tenté d'entreprendre des opérations qui ne sont pas nécessaires. Mais qui ne voit l'inconvénient d'un tel système ? N'est-il pas à craindre que le chirurgien, payé par la collectivité, ne cherche à opérer le moins possible, puisqu'il ne sera pas rétribué en raison de la somme de travail qu'il fournira?
M. Shaw possède les yeux du lynx pour découvrir les tares de l'homme actuel dans la société
actuelle, mais il affecte de croire si fermement à la vertu du collectivisme pour régénérer le monde que l'homme socialiste de demain lui apparaît orné de toutes les vertus. Nous craignons fort, hélas! que les médecins, comme d'ailleurs l'humanité entière, ne restent éternellement identiques à euxmêmes sous n'importe quel régime. Les cadets ressembleront à leurs aînés en ce qu'ils seront toujours partisans du moindre effort. Toute législation qui ne compte pas avec la malice foncière de l'individu est viciée dès le principe.
Mais ce n'est pas aux Anglais, ce n'est pas aux médecins que M. Bernard Shaw réserve ses plus rudes coups. La propriété et le mariage formant les bases essentielles de la société contemporaine, c'est à la propriété et au mariage que l'écrivain révolutionnaire s'attaque avec le plus de méthode et d'emportement.
Elles sont en grande partie justifiées, les imprécations que lui arrache le culte du veau d'or, J/argent a pris dans le monde contemporain une place envahissante et passablement répugnante. La richesse est la seule supériorité devant laquelle aujourd'hui tous }s'incHnent. Au grand détriment de la moralité publique. M. Bernard Shaw dénonce avec violence ce rôle corrupteur de l'argent. Parfois aussi, il plaide en faveur de ses capitalistes les circonstances atténuantes. Mrs Warren, par exemple (Mrs Wai'ren's profession) s'est enrichie par le proxénétisme ; mais sa « profes
sien » suspecte lui fut iinposée par les « nécessités sociales ». En raison de quoi, M. Bernard Shaw consent à lui marquer une certaine indulgence.
Mais les capitalistes de proie qu'il met en scène, les Sartorius [Widowei^s Houses), les Bodger et Undersliaft [Major Barbara) sont de véritables brigands, indignes de pitié. L'Ignominie des « classes possédantes » est inscrite sur leur front en lettres de feu. Sartorius est un misérable qui accumule d'immenses richesses en hébergeant toute une population ouvrière dans des masures infectes. Ce coquin est père d'une fille qu'il voudrait marier honorablement. Trench, qui remplit toutes les conditions requises du gendre idéal, se présente. Et il est agréé ; mais apprenant l'origine des revenus de son futur beau-père, ilesquisseunmouvementde révolte. 11 fait mine de rompre. Sartorius s'empresse alors d'instruire ce novice. Il est bien dégoûté, morbleu ! Ignore-t-il donc que l'or des Trench n'est pas beaucoup pUis propre que celui des Sartorius? Si les Trench se réjouissent de si beaux revenus, c'est tout simplement parce qu'ils possèdent une hypothèque sur les slums de Sartorius. Trench aurait grand tort vraiment de faire la petite bouche. Tout remué par ce discours, Trench demande à rétléchir. Comprenant qu'il lui serait impossible de vivre dans la pauvreté, il se réconcilie avec sa propiHî fortune et môme avec celle de son beaupère. Il épousera la fille de Sartorius et on lancera, en famille, une nouvelle affaire de slums.
LES CONTEMPORAINS KTRANGERS 233
Les ploutocrales ne sont pas moins àprement pris à partie dans Major Barbara. Cette pièce est dirigée à la fois contre la propriété et contre la religion. M. Bernard Shaw est un de ces philosophes anglais, moins rares aujourd'hui qu'hier, toutefois peu communs encore, qui osent se dire athées. M. Bernard Shaw ne croit qu'à l'Humanité (par un grand H). Il croit peut-être aussi au Diable et mériterait en tout cas de l'avoir pour patron (un souffle de méphistophélisme desséchant traverse la plupart de ses drames), mais il ne croit pas au Dieu personnel des chrétiens. Il se méfie même, avouet-il, de l'homme « dont le Dieu est dans les cieux » : le croyant n'en est que plus libre, pense-t-il, pour agir sans son Dieu sur la terre. Au surplus, la triste morale chrétienne est inapplicable ; « L'homme, écrit M. Bernard Shaw, ne peut pas être chrétien, .le l'ai essayé et je l'ai trouvé impossible, à la fois en principe et en fait. Tout propos de christianisme pratique est présentement pur gaspillage de mots ».
Dans Major Barbara, la religion est incarnée par une jeune fille, Barbara Undershaft, et la richesse par le père de celle-ci. M. UndershafI, .le la maison Undershaft Lazarus et C*. est à la tête de la plus grande fabrique de canons du monde. Son sens moral a été complètement anéanti et par l'inhumaine industrie qu'il exerce et par l'argent fabuleux qu'il gagne. Il avoue crûment que la guerre est une ignominie : « Aucune goutte de sang n'a jamais été versée pour une cause vraiment juste »,
234 LES CONTExMPORAlNS ÉTRANGERS
mais peu lui importe. La guerre l'enrichit : « Vive la guerre ! » Avec une franchise qui a son mérite, mais qui ne se rencontrerait jamais dans la vie, Undershaft expose le rôle pohtique de sa maison : « Supposez-vous donc que vous-même et une demidouzaine d'amateurs de votre genre, assis en rond dans cette absurde usine à caquets, vous pouvez commander à Undershaft et Lazarus? Non, mon ami, vousferezce qui nouspaye. Vous ferezlaguerre quand cela nous conviendra, vous maintiendrez la paix, si la guerre ne nous convient point. Vous découvrirez que l'industrie exige certaines mesures quand nous aurons décrété ces mesures. Si je désire une chose pour maintenir nos dividendes élevés, vous découvrirez que mon désir répond à un besoin national ».
Tel est le cynique personnage que sa vertueuse fille, Barbara Undershaft, philanthrope enthousiaste et major dans l'Armée du salut, entreprend de convertir. Elle voudrait qu'il visitât la « caserne » oii elle travaille. Un spectacle si touchant, pense-t-elle, fera sûrement de son père un chrétien. Undershaft accepte l'invitation de son enfant, mais à condition que Barbara viendra visiter à son tour les usines paternelles. Qui sait?La vue des miracles réalisés par l'industrie contemporaine fera comprendre peut-être à Barbara toute la beauté pratique de l'œuvre d'Undershaft et Uazarus, tout le prestige de la richesse et toute la mesquine inutilité des entreprises du général Booth.
Ainsi raisonne Uudershaft. Et il se trouve qu'il raisonna juste. Les collègues salutistes de Barbara s'aplatissent devant Undershaft parce qu'il est riche. Oubliant l'origine de sa fortune, ils implorent ce crocodile en faveur de leurs œuvres. Et Undershaft achète l'Armée du salut comme il achèterait des politiciens tarés. Barbara est fortement ébranlée par ce spectacle dans sa conscience chrétienne et salutiste. Sa visite aux usines paternelles, si splendidement aménagées, si confortables, si ordonnées, achève de la retourner : « Hier, déclare-t-elle, à son père, j'aurais dit que j'étais entre les mains de Dieu ; mais vous êtes venu et vous m'avez montré que j'étais aux mains de Bodger (un grand distillateur) et d'Undershaft ». La religion chrétienne est une force usée, semble conclure M. Bernard Shaw. La force de l'argent s'est substituée à toutes les forces. A son tour la religion socialiste détrônera la religion de l'argent et réduira à néant l'action démoralisante de la richesse par une répartition plus équitable des fortunes.
Observons maintenant M. Bernard Shaw aux prises avec son autre bête noire : le mariage. « Le mariage, a-t-il prononcé, est la plus licencieuse des institutions humaines et c'est tout le secret de sa popularité. La confusion de mai^iageaiseQ, moralité a plus fait pour détruire la conscience de la race humaine que toute autre erreur ». PourquoiM. Bernard Shaw a-t-il cette mauvaise opinion du mariage?
236 LES CONTtMPORAlNS ÉTRANGERS
Parce qu'il a très mauvaise opinion de lafemme.Ce qui ne l'empêche point d'ailleurs de se dire — ou plutôt de se prétendre — féministe. M. Bernard Shav\ réclame en faveur de la femme des réformes radicales, grâce à quoi une transformation s'opérera dans son caractère. Et certes il est urgent que cette transformation s'accomplisse. Car la femme d'aujourd'hui, telle qu'elle se reflète dans le théâtre de M. Bernard Shaw, (à l'exception de Candida et de quelques autres pièces) est une créature singulièrement dépravée. L'immoraliste irlandais professe sur ce qu'il n'appelle pas « la plus aimable moitié du genre humain » des idées à peine plus favorables qu'un Slrindberg. La femme n'est pour lui qu'une force de la nature, aveugle,, slupide et généralement malfaisante. Elle n'a pas plus de conscience qu'une trombe de pluie ou une colonne de grêle. M. Shaw, comme la plupart des misogynes, se défend d'être misogyne; mais, s'il n'est pas misogyne, qui donc, juste ciel ! est misogyne?
La femme a d'ailleurs, d'après lui, empiré au cours des siècles. M. Shaw (ne serait-ce pas son socialisme qui lui inspire celte théorie?) accuse les conditions de la vie moderne d'avoir interverti les rôles du jeune homme et de la jeune fille. De sorte que l'institution du mariage est empoisonnée dans sa source. De chasseur qu'il était autrefois l'homme est devenu gibier. Ce n'est plus lui qui poursuit, c'est lui qu'on traque. La jeune fille ne comptant qu'à partir du jour où elle est ma-
riéc, il lui faut coûte que coûte trouver un mari. C'est à quoi on l'entraîne, c'est à quoi elle s'exerce dès sa plus tendre enfance. Dans une très curieuse pièce où il a rhabillé à la moderne le type de Don Juan (Man and Supennan), M. Stiaw met en relief ce caractère anormal, monstrueux du mariage contemporain : son Don Juan n'a pas assez de toutes les Espag-nes pour échapper en automobile à des poursuites intéressées.
I.'auleur de Ma)i and Super?nan veut bien spécifier que c'est parce que la jeune fille moderne est si mal élevée qu'elle est si peu digne de l'estime du parti socialiste ; mais ces réformes qu'il conviendrait d'apporter à son éducation, il les définit très vaguement. Et le peu qu'il en dit suffit d'ailleurs à plonger les non socialistes dans l'étonnement. Une de ses idées favorites consiste à déclarer que les passions ne sont pas cette chose funeste que bat en brèche la morale actuelle. M. Shaw ne condamne que la passion, l'amour flétri par lui du nom de romantisme. Les passions, il importe au contraire de les saluer très bas. Jl conviendrait même que l'être humain, loin de les réprimer, comme on l'invite à faire, leur donnât libre cours : « Reniez tout devoir, conseillerait-il volontiers Riix petites oies blanches (s'il en reste !) refusez-vous aux esclavages qu'on voua impose ; vivez votre vie ; n'acceptez pas ces disciplines traditionnelles qui ne laissent que des regrets tardifs à ceux qui s'y plièrent ». L'interprète
le plus autorisé de la doctrine shavîenne, M. Archibald Henderson, suppose dans son livre qu'une jeune femme, fatiguée de s'entendre recommander l'abnégation et le sacrifice, vient demander conseil à M. Bernard Shaw: « Agissez selon votre plaisir, lui répond ce bon apôtre. Essayez combien perverse vous pouvez être, comme vous éprouveriez à quel degré de bonté vous pouvez parvenir. A supposer le pire, vous ne ferez que découvrir quelle sorte de personne vous êtes. A supposer le mieux, vous reconnaîtrez que vos passions, pour s'être impartialement, réellement et honnêtement relâchées, vous disciplineront avec une sévérité inconnue de vos amis conventionnels, abandonnés à la mécanique routine de la mode ». Une autre solution heureuse du problème sexuel, ce serait, d'après M. Bernard Shaw, l'adoption de la polyandrie. Du moins semblet-il approuver la boutade d'une jeune personne qui déclare dans une de ses pièces : « Je les aime tous les deux [Reginald et Sinjon). Il me plairait d'être mariée avec tout un lot d'hommes. J'aimerais avoir Rejjy à poste fixe, Sinjon pour le concert, le théâtre, les soirées, enfin quelque grand saint austère une fois par an à peu près, à la fin de la saison ». Si d'ailleurs nous protestions avec indignation contre une mode si subversive, M. Bernard Shaw se montrerait ravi et si nous poussions l'esprit philistin jusqu'à traiter sa doctrine d'immorale, il se dirait qu'il a atteint son but qui est essentiellement de scandaliser. Et,
au demeurant, il nous renverrait à la préface de The Shewing up of Blanc o Pos^té"^ où l'on trouve cette phrase : « Un acte immoral, une doctrine immorale ne sont pas nécessairement un acte et une doctrine coupables », proposition en harmonie avec toute sa pensée.
En résumé, la propagande shavienne tend à glorifier l'individu et ses instincts. M. Shaw prêche à sa manière la volonté de puissance. C'est par là qu'il s'apparente à Nietzsche, quelques divergences, d'ailleurs, qui le séparent de ce philosophe. De ces divergences, celle qu'il importe de noter surtout est la suivante : tout pénétré de l'idéal classique qui s'aUie chez lui si étrangement à l'individualisme romantique, fils de deux races belliqueuses, l'allemande et la polonaise, Nietzsche défend avec énergie la vie héroïque. Il a pour les sociétés, pour les civiHsations guerrières une sincère prédilection, il aime la guerre elle-même pour l'enthousiasme dont elle soulève les beUigérants, pour certaines vertus primitives qu'elle favorise, pour l'atmosphère dionysiaque en un mot dont elle s'enveloppe.
M. Bernard Shaw pense très différemment. A cet égard encore, il est bien r.4?i^^À";)j/m^ que nous dénoncions au début de cette étude. Impérialisme et militarisme, il les repousse l'un et l'autre de toutes ses forces. 11 s'enorgueiUit d'incarner l'Angleterre nouvelle, celte Angleterre avide de réformes purement sociales, cette Angleterre paci-
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fique, sinon pacifiste. M. Bernard Shaw va d'ailleurs dans l'anti-militarisme beaucoup plus loin que ses compatriotes. 11 aperçoit dans le soldat le plus haïssable des « anachronismes ». Et quand cet auteur hait quelqu'un... « Les soldats, écrit-il, expient leur esclavage et leur état hors la loi en devenant, relativement à de libres civils, destructeurs, cruels, malhonnêtes, tyranniques, hystériques, menteurs, alarmistes chez eux et terroristes à l'étranger, politiquement réactionnaires et professionnellement incapables ». Les soldats qu'il met en scène répondent à merveille à cette définition si fine et si nuancée. Surtout leur bêtise est sans fond. César (Caesar and Cleopatraj, le général Burgoyne {The devils disciple) évoquent le colonel Ramollot de sinistre mémoire. Napoléon, à qui Bernard Shaw consacra sa pièce The Man of Destiny, est peutêtre un peu moins malmené ; mais, dans ce cabotin plus italien que français, dans ce coquin sans envergure qui vole la caisse de son régiment et vend sa femme aux membres du Directoire, comment reconnaître le Napoléon de l'histoire et de la légende, le <» grand Empereur » de Béranger, Victor Hugo... et Henri Heine ?Et qu'on n'allègue pas : «Napoléon fut un grand capitaine ». Un « grand capitaine»? Qu'est-ceque cela?demande M.Shaw.Iln'est pas de grands capitaines. Ce ne sont point l'intelligence et la vaillance qui gagnent les batailles : c'est le hasard. Par exemple, c'est l'instinct propice d'un cheval qui a fait tourner au profit des armes fran-
çaises la journée de Lodi. En trouvant le gué qui permit à une poignée de cavaliers de prendre de flanc le vieux Beaulieu, celte brave bête (c'est le cheval que je veux dire) accomplit un exploit dont Napoléon eût été tout à fait incapable et dont il a recueilli injustement tout le bénéfice : « Vous n'auriez" pas osé donner l'ordre de charger le pont, déclare au généralissime un jeune lieutenant, si vous ne nous aviez vus de l'autre côté de la rivière. Je dis par conséquent que la bataille de Lodi a été gagnée par celui qui trouva le gué. Et qui donc l'a trouvé? C'est moi qui traversai le premier, je sais bien ; mais le gué même, c'est mon cheval qui l'a trouvé. C'est donc mon cheval, le véritable vainqueur des Autrichiens ». S'il s'agissait d'une boutade, elle serait admissible. On sourit et l'on passe. Mais il ne s'agit pas d'une boutade. M. Shaw entend que nous prenions au grand sérieux les indigentes facéties de The Man of Destiwj et (\'Arms and the Mcm. Cette dernière pièce se déroule pendant la guerre serbo-bulgare de 1885. Représentée alors que la reine Victoria vivait encore, ellefitbeaucoup jaser les Londoniens. Si bien que le prince de Galles s'en fut assister, lui aussi, à ce spectacle. La chronique rapporte que sa face, de toute la soirée, ne se dérida point.
Et de fait, la pièce de M. Bernard Shaw est peu comique. Cet auteur tente d'y prouver que le courage est une affaire de nerfs et qu'au demeurant ce n'est pas le courage, mais la lâcheté qui carac-
téi'ise le soldat. L'officier qui joue dans cette pièce le principal rôle avoue n'emporter jamais dans sa] cartouchière que du chocolat. Sa dernière tablette] consommée, il n'est plus qu'une loque sans dignité.
M. Bernard Sliaw est un terrible iconoclaste, je] serais môme tenté de dire : un terrible salisseur, Un irrésistible instinct le pousse à bafouer tout ce' que les siècles ont admiré, à maudire tout ce qu'ils, ont aimé. 11 n'est content que lorsqu'il ricane ou lorsqu'il profane. Son rire pervers est celui de Thersite.
Dans sa psychologie haineuse du militaire, quelle étroitesse de vue, quel parti-pris, quelle méconnaissance aussi de la réalité ! Et, pour y revenir, quelle différence, sur ce point spécial, entre la façon de penser de Nietzsche et la façon de railler de M. Bernard Shaw ! Des critiques superficiels ont noté « l'appel au surhomme » qui se dégage de leurs écrits à tous les deux; mais ces mêmes critiques ont bien à tort passé sous silence les différences radicales qui séparent leur surhomme à l'un et à l'autre. Le surhomme de M. Bernard Shaw n'est qu'un sous-homme.
Parmi les moralistes d'une époque qui a tout remis en question, M. Bernard Shaw se distingue par la violence intransigeante qu'il apporte a cette œuvre de « transvaluation des valeurs » qui s'accomplit sous nos yeux et qui ne vise à rien moins qu'à détruire le christianisme ainsi que la société basée sur cette religion. Nietzsche et Ibsen,
LES CONTEMPORAINS ETRANGRRS 243
Strindberg et Shaw, c'est par la tendance antichrétienne, en effet, qu'ils se ressemblent.
J'observe en passant que ces quatre iconoclastes furent tous élevés dans la religion protestante. Et je rapproche cette circonstance d'une remarque échappée â M. Bernard Shaw : « Le protestant, a-t-il dit, est théoriquement un anarchiste, dans la mesure oi^i l'anarchisme est praticable au sein des sociétés humaines, c'est-à-dire qu'il est individualiste, libre-penseur, ivhig, libéral, qu'il se défie de l'Etat et le bat en brèche, qu'il est un révolté ». Et je me demande si l'inclination du protestant à r « anarchisme » ne doit pas être rangée parmi les autres découvertes problématiques de M. Bernard Shaw. Il est du reste bien évident qu'un tel examen risquerait de nous entraîner fort loin. Réservons ce sujet pour une occasion plus propice.
Une autre question, d'ailleurs plus importante, se pose : quel sera le résultat de cette formidable poussée révolutionnaire? Une page célèbre de Taine trace un sinistre tableau des sociétés qui, par un fatal aveuglement, repoussent la discipline traditionnelle. Chaque fois, d'après ce philosophe, que l'esprit chrétien a disparu des mœurs, l'être humain est redevenu voluptueux et dur : « Il abusait des autres et de lui-même, l'égoïsme brutal ou calculateur avait repris l'ascendant; la cruauté et la sensualité s'étalaient, la société devenait un coupe-gorge et un mauvais lieu ». {Le régime moderne, Paris, 1894.)
24 i LES GONTliMPORAlNS ÉTRANGERS
Le bouleversement auquel nous assistons aarat-il les redoutables efTets dénoncés par le célèbre penseur positiviste? Il se peut et le spectacle du monde contemporain n'est pas pour nous rassurer absolument. -Du moins l'Angleterre semblait-t-elle résister à l'entraînement général. Le succès récent de M. Bernard Shaw montre qu'elle n'entend point faire bande à part. L'Angleterre qui se presse à Arms and the man et à Major Barbara n'est plus du tout l'Angleterre de Vèi^e victorienne avec, si l'on veut, ses préjugés arriérés et ses formidables hypocrisies, mais surtout avec ses solides vertus sociales, politiques et privées. Et je serais Anglais que je regretterais, pour ma part, le changement survenu et le sens où il s'opère.
Mais peut-être n'y a-t-il pas lieu non plus de prendre au tragique la prédication de nos modernes tueurs de dieux. Peut-être n'est-il pas mauvais que des dialecticiens téméraires se lèvent de loin en loin et, par leurs propos blasphématoires, arrachent les sociétés à leur sommeil et incitent les hommes à reviser les principes sur lesquels ils vivent.
L'intelligence humaine peut se complaire un temps à créer du désordre : elle revient ensuite aux vérités éternelles avec de meilleures raisons de les aimer. Et puis, le christianisme n'a-t-il pas traversé, sans y sombrer, des crises plus graves que celle par où il passe de nos jours? Quand un chef de la chrétienté, quand le pape Léon X, faisait
ouvertement profession d'athéisme et comparait la conscience à « une méchante bête qui arme l'homme contre lui-même <>, quand la morale qui inspire les Mémoires de Benvenuto Cellini était pratiquée par l'élite des individus, quand, plus près de nous, le culte de la Raison était devenu la religion officielle de la France, le christianisme pouvait paraître aux abois. Et pourtant, quelles revanches n'a-t-il pas célébrées depuis lors ! Qui sait? Peut-être en sera t-il de même, celte fois encore. Bernard Shaw passera peut-être... comme Machiavel. Et alors même que le monde devrait faire l'essai d'un régime collectiviste, il y aura sans doute dans ce collectivisme beaucoup d'éléments chrétiens.
Le succès du théâtre que nous venons de passer en revue n'est donc pas nécessairement ce désastre dont s'affligent les critiques conservateurs anglais. C'est tout simplement, dirons-nous, un signe des temps, une manifestation d'irrespect global, fort naturelle à l'époque « révolutionnaire » où nous vivons.
M. GERHART HAUPT3IÂNN, ROMANCIER (1)
On peut penser ce qu'on veut de M. Gerhart Hauptmann et l'on peut n'en penser pas grand bien. Ou moins a-t-il ce mérite qui consiste à ne point tourner toujours dans le même cercle, à ne se point répéter indéfiniment. M. Hauptmann a passé sa vie à chercher, à « se chercher », disent les méchants. Et à lesen croire, il ne se serait point encore trouvé. Cette opinon me paraît trop sévère. M. Hauptmann, à mon avis, s'est « trouvé « plusieurs fois, et quand il donna les Tisserands, et quand il donna Hannele, et la Peau de castor, et la Cloche engloutie, et le Voiturier Henschel et Rose Bernd. Non, vraiment, il serait injuste de ne point rendre hommage aux œuvres qu'a pleinement réussies M. Hauptmann ; mais il est bien certain que dans les pièces mômes où il est bon, on a le sentiment qu'il aurait pu être meilleur et qu'il est, en somme, toujours resté inférieur à lui-même.
(1) Sur M. G. Hauptmann, auteur dramatique, voir notre Littérature allemande d'aujourd'Ind : Paris 1909 (pp. 315 et
suiv.).
Cette impression se dégage surtout de ses derniers ouvrages. Depuis la Cloche engloutie, M. Hauptmann n'a presque rien donné de tout à fait satisfaisant. Il n'a rien donné en tout cas, malgré ses efforts, ses visibles elTorls, de vraiment original et de vraiment puissant. Ses chefs-d'œuvre authentiques datent de la première période de son activité littéraire. Depuis lors, il s'est copié, il s'est plagié, quelquefois avec bonheur, rarement avec honneur. Et maintes fois, il s'est franchement fourvoyé.
Certains critiques, animés des meilleures intentions, lui ont dit : o Vous manquez de la force dramatique. Ne vous obstinez pas à composer pour la scène. Génie épique et lyrique, vous réussirez mieux dans le roman. Racontez-nous de belles histoires silésiennes. C'est la tâche que la destinée vous assigne. » Serait-ce pour donner satisfaction aux conseilleurs que M. Gerhart Hauptmann vient de publier un roman, son premier roman? Ne serait-ce pas plutôt pour se faire plaisir à lui-même? En ce cas, puisse M. Gerhart Hauptmann avoir goûté en composant le Fou en Christ Emmanuel Quint (1) des voluptés paradisiaques ! Car la satisfaction ne futpoint le lot de ses lecteurs unanimes. Comme tant d'autres de ses écrits, le Fou en Christ est un livre très distingué, plein de moelle et où les belles pages abondent, mais comme œuvre
(1) Ber Narr in Christo Emanuel Quint ; Berlin, chez S. Fischer 1910.
d'art et de pensée, ce roman est criblé d'imperfections. On pourra atténuer ce jugement par des réserves et des réticences (nous eussions aimé, pour notre part, à pouvoir louer sans arrièrepensée) : le roman de M. Gerhart Hauptmann n'en a pas moins causé à ses admirateurs d'autrefois une déception nouvelle ajoutée à beaucoup d'autres.
Le fou en C/trist Emmanuel Quint est le premier roman qu'ait publié 31. Hauptmann, mais on a de lui deux nouvelles ou, pour employer sa propre expression, deux « études nouvellistiques » : Le garde- bannière Tliiel et V Apôtre. Ces deux récits^ plus exactement ces deux esquisses, furent composés vers 1887, au moment où sévissait l'hérésie naturaliste et oi^i l'auteur silésien sacrifiait aux faux dieux avec ardeur. Le garde-h arrière Thiel est un distingué pastiche de ce que les chefs de l'école ont fait de mieux. Il y règne, suivant la formule, une tristesse désolée. Thiel a eu d'une première femme un fils, Tobias, qu'il adore. Devenu veuf, Thiel a la mauvaise idée de se remarier. Il unit sa destinée à celle d'une mégère qui, naturellement, prend en grippe le petit Tobias. Elle commence par le rouer de coups. Puis, un jour, à la
promenade, elle le laisse choir SOUS un Irain express, peut-être avec intention. Du poste oi^i son devoir le cloue, Thiel assiste à l'horrible scène : « Une masse sombre avait glissé sous le Irain et rebondissait entre les roues, de ci de là, comme une balle de caoutchouc ». Atteint au cœur, frappé dans son unique joie, Thiel perd la tête. L:i nuit qui suit la catastrophe, il se relève en sursaut, s'empare d'une hache, tue la mégère et se rend à l'endroit où a péri Tobias. Il a emporté le petit bonnet que portait son enfant au moment de sa mort. D'un geste machinal il tourne et retourne cet objet entre ses mains. Il faut l'emmener de force. On l'enferme dans un asile d'aliénés.
Et dire que de telles élucubralions naquirent d'un impérieux besoin d'échapper à la a convention », de revenir « à la vérité et à la vie? » Qu'est-ce donc qu'a fait le naturalisme sinon substituer à une routine vieillie une routine moins aimable et déjà désuète? Quelle uniformité de mort dans ces tranches de vie naturaUstes, quand on les considère aujourd'hui ! Il n'y a pas moins de convention vraiment dans ISana ou dans Pot-Bouille que dans le Roman d'un jeune homme pauvre ou dans M. de Camors. Et cette observation s'applique aux productions de la littérature allemande comme à celles de la littérature française.
M. Gerhart Hauptmann a débuté par des drames naturahstes. Mais on ne lui doit pas seulement les Tisserands elle Fo//«<r/er Z/e?«5c/<e^. Il a donné aussi
2o0 LES CONTEMPORAINS ETRANGERS
{et ce cumul forme un élément de son originalité) (les ouvrages de l'idéalisme le plus éthéré, comme V Assomption d'Hannele Matteni et la Cloche engloutie. Ses deux « études nouvellistiques » accusent le même disparate que le reste de son œuvre. Le garde-barrière Thiel relève de la plus pure formule naturaliste, tandis que V Apôtre déborde de mysticisme. Le principal personnage de ce dernier morceau intéressera l'historien littéraire en ce qu'il est une sorte de prototype d'Emmanuel Quint. M. Hauptmann a d'ailleurs ébauché seulement le caractère de son apôtre. Ce missionnaire parcourt le monde prêchant le végétarisme, la pureté et la paix : « La Paix ! Ce mot contenait tout ce qu'il apportait, tout, tout! » Le théâtre deM. Hauptmann respire un amer pessimisme. Non moins pessimiste, sa littérature romanesque. Non moins pessimiste, l'Apôtre. Il est à la fois l'ami des hommes et un misanthrope forcené. Il aime l'humanité recréée à son image et vue en masse, de loin, mais il déteste celle dont la réalité quotidienne lui inflige l'impur contact : « Il s'arrêta et regarda. C'était maintenant la ville étendue à ses pieds qui l'attirait à la fois et le repoussait. Elle lui semblait comparable à une plaie grise et répugnante. Et il comprit que, de toutes les vermines, l'homme est la plus dangereuse. Quant aux villes, elles n'étaient rien moins que des tumeurs, des excroissances au flanc de la civilisation. Leur seul aspect le remplissait de dégoût et de souffrance »...
C'esl bien, comme dit l'auteur, une étude, que V Apôtre, une étude de psychologie mystique. Nous verrons par la suite que le Fou en Christ contient une scène qui se trouvait déjà, quoique un peu moins poussée, dans V Apôtre : la scène où le héros reço?7 le Christ, pour employer un terme théologique. Et nous verrons que dans les deux scènes, écrites à vingt-deux ou vingt-trois ans de distance, on retrouve la même idée et presque les mêmes mots. Cette rencontre n'est pas sans intérêt. Elle montre que M. Hauptmann inclinait déjà, par accès, au mysticisme alors que l'école naturaliste saluait en lui l'enfant prodige appelé, pensait-elle, à lui faire le plus d'honneur.
Les deux Hauptmann, le réaliste et le mystique, ont collaboré à son récent roman. Le fou e?i Christ Eminanuel Quint met en scène un illuminé dont les propos exaltés jettent le trouble dans le peuple silésien, ce peuple silésien à qui l'auteur des Tisserands doit quelques-unes de ses inspirations les plus heureuses. Cn pauvre diable nommé Emmanuel Quint s'imagine qu'il est le Messie et M. Hauptmann poétise l'erreur de ce faux prophète et retrace ses aventures. \\ n'est d'ailleurs pas douteux qu'à redescendre aujourd'hui sur terre, Jésus-Christ rece-
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vraiL de nos contemporains cet accueil plutôt froid dont souffre Emmanuel Quint, Mais Jésus-Christ, fils de Dieu, était sublime. Emmanuel Quintn'étant que le fils de M. Hauptmann, est moins sublime. La tentative de l'auteur allemand n'est pourtant pas sans intérêt bien qu'il convienne d'observer qu'il n'a point été dans cette voie le vrai novateur. Antérieurement à lui, un peintre de son pays, M. von Uhde, s'était essayé, non sans succès, à ce rajeunissement des Evangiles.
L'action du Fou en C/^m^ se déroule vers 1890. « Il passe de temps en temps sur le vieux monde, déclare sentencieusement l'auteur au début de son livre, un vent d'espérance et de piété. Il semble alors que les hommes soient tout prêts à accueillir, à écouter et à suivre celui d'entre eux qui leur annoncera avec autorité et douceur cet Evangile que Jésus-Christ apporta au monde il y aura tantôt deux mille ans ». Un mouvement de cette sorte se produisit, d'après M. Hauptmann, en Allemagne, vers 1800. C'est l'époque où il donna Hannele Mattern. Et cet ouvrage venait bien à son heure. On ne manqua même point d'insinuer que l'auteur avait flatté le goût du jour pour augmenter ses chances de succès. Perfide accusation, dont l'injustice se manifeste avec éclat à considérer le rôle que joue le mysticisme dans toute l'œuvre de M. Hauptmann. Le mysticisme forme une partie essentielle de son génie. M. Hauptmann, néanmoins, se risque beaucoup quand il parle d'un vent de piété qui aurait
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soufflé vers 1890 sur le vieuxmonde.Le mysticisme del890, ce mysticisme qui produisit en France le salon de la Rose-Croix, inspira quelques beaux livres à Verlaine et à Huysmans, coïncida avec un engouement superficiel pour Ibsen et Tolstoï, ce mysticisme qui s'exprima en Suède par certains ouvrages de Strindberg, en Allemagne par ['Asso)nption d'Hamieîe Matteni, fui un phénomène purement intellectuel, sans racine profonde dans le peuple. Sous couvert de réunir des documents humains, on venait de se livrer à une orgie de matérialisme. Une réaction était fatale. Aussi les gens de lettres se lavèrent-ils avec emportement des souillures du zolisme dans un grand bain d'idéalisme et de spiritualisme. Mais la brève carrière du mysticisme nouveau prouva combien peu profonds étaient les sentiments qui l'avaient fait éclore.
Le mysticisme de 1890 n'a pas laissé en Allemagne plus de traces qu'en France. Ce ne fut pas plus au delà des Vosges qu'en deçà un mouvement national. Emmanuel Quint, pour tout dire, est aussi peu vraisemblable en 1890 qu'en 1911 et relève également, à ces deux dates, de la pathologie religieuse.
L'origine de cet apôtre est des plus humbles. Emmanuel Quint est né des amours clandestines d'une fille du peuple avec un prêtre catholique. 11 se trouve par la suite un charpentier peu regardant pour épouser la mère d'Emmanuel, mais celui-ci
n'est point réhabilité par la réhabilitation de sa mère. Ses proches le méprisent et il en souffre. Il faut voir dans ce mépris, nous apprend M. Hauptmann, le levier qui commença de rapprocher Emmanuel Quint de Jésus-Christ, ce grand méprisé. Animé de généreux instincts, trop pur et trop pacifique pour le monde, Emmanuel Quint est méconnu ou raillé par ceux qui ne le prennent pas en dédain. A mesure qu'il avance dans la sainteté, ces sentiments bas dont il est l'objet s'aggravent encore. A la méconnaissance, au mépris, succède une haine cordiale, la haine des êtres vils pour les êtres vertueux.
M. Hauptmann appelle son Quint le « fou en Christ ». Le fou en Christ, qu'entend-il par là? Voudrait-il signifier qu'un vrai chrétien, un chrétien conséquent passera fatalement, aux yeux du monde, pour un fou? C'est une idée, certes, assez raisonnable. Le comte Tolstoï s'était évidemment imprégné de l'esprit des Evangiles bien plus que la majorité des théologiens officiels de notre temps. Qui de nous ne l'a entendu cent fois taxer de fohe par les pseudo chrétiens dont se compose la grande masse chrétienne ? Je ne crois point toutefois que ridée de M. Hauptmann soit celle que je viens d'indiquer. Pour lui, Emmanuel Quint est vraiment fou, moins fou au commencement du livre qu'à la fin, mais fou il est dès le principe.
Sa folie ne manque pas de grandeur. Elle excite, par sa douceur, la sympathie. Elle est chère à
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M. flauptmann pour ce qu'il y entre beaucoup de cette « religion de la souffrance humaine » qu'il confessa toujours avec éloquence. A plusieurs reprises, il donne à entendre que son héros n'est pas un individu normal, ma'.s qu'il ne l'en estime pas moins. M. Hauptmann rappelle le caractère sacré que certains peuples de Tantiquité attribuaient à la folie. Les Indiens de l'Âmériaue du Nord vénèrent aujourd'hui encore, paraît-il, dans l'être privé de raison une âme plus rapprochée de Dieu que le commun des âmes. On peut soutenir que seuls, les enfants et les fous disent la vérité. Enfiu Jésus- Christ lui-même n'a-t-il pas prononcé : « Heureux les simples d'esprit? »
Emmanuel Quint n'a reçu qu'une instruction grossière. Mais il sait la Bible par cœur. C'est en méditant sur ce livre qu'il a connu que Dieu l'appelait à régénérer le monde. Ses proches, découvrant son ambition, se gaussent de lui. Le pasteur du village le réprimande avec aigreur. Et Quint peut-être fût rentré dans son bon sens s'il n'avait, pour son malheur, opéré un miracle. Un miracle, ni plus ni moins. D'humbles prolétaires comme lui, les frères Scharf, l'ont entendu prêcher sur la place publique. Dans leur simplicité, ils traînent au chevet de leur père mourant celui qu'ils tiennent pour un grand prophète. El le mourant, au contact du fou en Christ> renaît à la vie. Simple hasard? Cure par autosuggestion ? On ne sait. Mais le miracle s'im-
pose aux plus sceptiques. 1] décide de la vocation de Quint.
Tout un cénacle de fidèles s'assem])le autour du guérisseur. Une communauté se forme, la Communauté du mystère. Quint, cependant, n'a aucun mystère à dévoiler. La sympathie de M. Hauptmann pour son doux égaré n'est pas douteuse; mais, dès les premières pages du livre, le romancier sépare nettement sa cause de celle du « fou » dont il retrace l'épopée... ou l'équipée. Bien d'autres avant Emmanuel Quint, observe-t-il, se sont essayés à Vimitatio CJiristi. C'est une tentative pleine de vanité. C'est pis : « un piège tout spécial du Diable ». Si le peuple croyait encore à la magie, M. Hauptmann eût fait de son évangéliste un sorcier, émanation consciente ou inconsciente de l'Enfer.
Grisé par ses succès de médecin des corps et des âmes, Emmanuel Quint se prend tout à fait au sérieux dans son rôle de Sauveur du monde. Sa prédication se borne du reste à proclamer les préceptes de l'Evangile : « Aimez-vous les uns les autres ! Heureux les pacifiques! Ne résistez point au mal! Les premiers seront les derniers »! Il y a beaucoup d'élrangeté, plus encore, d'ailleurs, d'intime poésie dans cette figure de grand chrétien. Mais c'est le triste apanage des inventions de M. Hauptmann qu'elles ne semblent jamais lui appartenir toutàfait en propre. Chacun de ses nouveaux écrits rappelle invariablement quelque chose de déjà vu et quelque
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chose, surtout, de déjà lu. La doctrine même du fou enCliiist doit beaucoup à Tolstoï. Quant au tableau des relations entre le prophète et ses disciples, il fait songer à Jérusalem en Dalécarlie, de M"® SelmaLagerlôf(l). C'est la même atmosphère, c'est à peu près la même ambiance. Tout comme faisait l'apôtre de Yasnaïa Poliana, Emman uel Qui n t i n lerprè te l'Evangile le plus humainement, le plus terrestremenly mais aussi le plus littéralement possible. Considérant que Dieu s'est fait homme pour rendre le divin accessible aux humains, M. Hauptmann déclare ou plutôt fait énoncer par Quint « que nous devons d'abord comprendre l'élément humain dans la vie du Sauveur, le concevoir toujours plus profondément,l'aimer humainement, l'imiter humainement».
M. Hauptmann a toujours aimé les débats philosophiques et religieux. Formulant les idées d'Emmanuel Quint, il ne résiste pas au plaisir de les discuter. Mais cette méthode est peu heureuse. Les remarques personnelles que le romancier mêle à son récit ne réussissent qu'à l'alourdir et à le retarder. Autant de fausses notes dans ce conte qui veut être naïf et simple.
Les gloses de M. Hauptmann tantôt approuvent Emmanuel Quint, tantôt le blâment. Sur la façon dont la fou en Christ humanise son divin maître et sa doctrine, M. Hauptmann exprime son approbation : « L'histoire des religions, écrit-il, prouve que jamais la divinité n'est descendue au miheu de
{\) Voir plus haut pp. ISO et suiv,
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nous autrement que sous forme d'un Homme-Dieu. Ce qu'un tel Homme-Dieu est capable de comprendre à la divinité, c'est cela seul que nous possédons en fait d'héritage divin ». Et encore : « La masse catholique invoque la Mère du Sauveur pour la même raison. Et le Chrétien évangélique, lui aussi, invoque le Sauveur Jésus-Christ avec plus d'ardeur que Dieu même, celui-ci étant infiniment lointain, celui-là, au contraire, humainement tout près ». Mais le dessein même d'Emmanuel Quint paraît à M. Hauptmann d'une audace folle, Il parle de son « plan énorme et absolument inapplicable ». Le divorce de pensée entre Quint et son poète s'aggrave à mesure qu'on lit plus avant.
H serait absurde de contester à M. Hauptmann une certaine piété. Ne faut-il pas croire au moins à € Dieu dans l'homme » pour consacrer ainsi tout un livre à la sublime folie d'un pauvre homme qui voulut être Dieu ? Mais si M. Hauptmann apparaît dans son roman tout confit en esprit évangélique, il y marque très peu d'amitié aux cultes établis. Ha des paroles dures pour les prêtres de toutes les églises. 11 approuve Emmanuel Quint dénonçant leur « violence » et les accusant de nourrir, dans le secret de leur cœur, le désir coupable «de maîtriser nonseulement les hommes maisjusqu'à Dieu». Il flétrit leur éloquence hypocrite. Si Quint réveille tant d'échos, c'est parce que l'air naturel dont il exhorte ses auditeurs « ne rappelle en aucune façon le pathétique de la chaire ».
LES Gt>NTEMPORAINS ÉTRANGERS 259
Or le succès d Emmanuel Quint est immense. Et il ne cesse de grandir dans la première partie du récit. Les riches, par exemple, et les puissants s'écartent du fou en Christ avec mépris et colère (les démêlés de Quint avec un hobereau typique, M. de Kelhvinkel, sont magistralement décrits dans la note discrètement humoristique qui convenait), mais les pauvres, mais les malheureux écoutent leur bou ami en toute ferveur : « Dans le peuple, écrit M. Hauptmann, c'est-à-dire parmi l'immense majorité des êtres humains, vit (indestructible, sinon toujours avouée) l'espérance de voir surgir un homme ou se produire une journée ». Parce qu'il répond à ce besoin mystique des masses, Quint commence par être accueilli d'elles fraternellement. De bourg en bourg, ses auditeurs augmentent. Des apôtres, recrutés dans toutes les classes de la sociélc, malandrins convertis, bitellectuels désabusés, lui forment une garde du corps. Le ciel, une fois de plus, a visité la terre. Et les initiés se réjouissent. Car il semble que le temps des grands miracles soit proche...
Répondant à deux jeunes « social-démocrates » qui cherchaient à le convaincre, le fou en Christ a sévèrement condamné ses tentateurs, ces ennemis du genre humain : c Aussi vrai, déclare-t-il,
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que je suis pauvre parmi les pauvres, ceux-là sont loin du royaume de Dieu ». Emmanuel Quint n'en passe pas moins auprès de M. de Kellwinkel et ses pareils, auprès des bourgeois égoïstes et des prêtres jaloux, pour un esprit subversif et un dangereux agitateur. Ils excitent contre lui les pouvoirs publics. Et ils obtiennent des autorités une première incarcération du pieux insensé. Quint suit docilement les gendarmes. Mais, danssa cellule, une scène se déroule qui exerce sur toute son activité ultérieure une influence décisive et d'ailleurs désastreuse. Quint se croyait encore, avant d'avoir été jeté en prison, un pauvre pécheur, plus près seulement de Jésus-Christ que les autres pécheurs. Or, une nuit, dans son cachot, il voit le Christ venir à lui, les bras ouverts : « Et Quint sentit le corps du Sauveur et toute la substance du Sauveur se mêler à lui et se fondre en lui ». Cette bizarre opération est exactement décrite par M. Hauptmann : il semblait vraiment que Jésus célébrât ses noces mystiques avec son disciple et « se résorbât en lui ». « Se résorbât en lui », c'est l'expression même dont l'auteur s'était servi dans la scène de VApât7'e à laquelle nous avons fait allusion plus haut. Il est queslion déjà, dans celte étude, d'un miracle identique. L' « apôtre » rêve que son corps se confond avec celui du Seigneur : « Et une musique indescriptible retentit quand le Seigneur pénétra ainsi en lui... Et la forme de Jésus se 7'ésorba dans la sienne ». On aurait tort, au demeurant, d'être cho-
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que par de tels propos. Tous les grands mystiques ont éprouvé et raconté des sensations pareilles. Et M. Hauplraann — rappelons encore Hannele Maiteni — a toujours montré une curiosité, je dirai respectueuse, pour ces phénomènes.
La prétendue investiture conférée à Emmanuel Quint par le Christ en personne produit en lui une véritable métamorphose. Il ne cesse plus d'être en proie à une ferveur mystique d'un genre spécial, qu'un critique a doctement comparée à iivresse religieuse qui transportait Jakob Bôhme. Mais le mysticisme d'EmmanuelQuint est moins séraphique. Le prophète devient autoritaire et dur. Un orgueil insensé s'empare de lui. Cet ignorant se croit infaillible. Un certain dimanche de Pâques, il tient au peuple assemblé des paroles qui provoquent un prodigieux scandale : < A vous tous, près et loin, qui m'entendez, déclare-t-il dans son jargon, à vous tous qui avez des oreilles pour ouïr, je déclare que vous me verrez baptisé d'un baptême dont vous ne savez rien. Vous me verrez baptisé, moi qui, baptisé par Jean, ai rejeté le baptême de Jean ; moi, l'Oint véritable, qui ressuscite devant vous par la grâce de Dieu, du Fils et du Saiut-Espritet ressuscité comme Christ le Sauveur, me tiens ici en votre présence ».
Ces paroles sentent le blasphème. Elles ne font qu'annoncer le délire dont le faux prophète tantôt sera soulevé. 11 bornait naguère sa mission à imiter le Christ. 11 se tient maintenant pour Jésus-Christ lui-même. Un disciple lui demandant : Que faut-il
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faire pour devenir parfait? il répond : Devenir semblable à Dieu, parfait comme lui. Légëremeal surpris, le disciple réplique : Vhomme doit donc devenir u?i Dieu? Et Quint de répondre : Telle est, en effet, la vocation du Fils de rUoinme, Quint, dans la première partie de sa carrière d'évangéliste, cherchait son inspiration dans la Bible, il rejette désormais tout intermédiaire entre le ciel et lui. N'est-il pas Jésus-Christ ressuscité? N'est-il pas un Dieu lui-mêrae?Dans unaccès defureur iconoclaste, il profane une église catholique. Dans un accès de colère contre ses disciples, lesquels en son absence péchèrent gravement, il commet un sacrilège plus odieux encore au point de vue protestant : il jette au loin la Bible oii ses stupides prosélytes n'ont puisé que des leçons pernicieuses : « Emmanuel ne voyait plus guère le Sauveur dans la Bible qu'il avait maltraitée, mais, chose terrible à dire, Jésus- Christ ne lui apparaissait plus qu'en lui-même et comme lui-même ».
L'évangile du « fou en Christ » est devenu trop fort et trop subtilpourles populations rurales. M. Hauptmann mène alors son faux-Messie à la ville. C'est à Breslau qu'il exercera désormais son ministère. Cette dernière partie du livre, la partie citadine, est très inférieure. C'est d'ailleurs la seule dont un croyant pourrait s'offenser. A Breslau, Quint établit son quartier-général dans une taverne mal famée où le conduit un de ses adeptes. De tout temps, M. Hauptmann marqua aux scènes d'estaminet une prédi-
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leclion. Elles sont à leur place dans les Tissej^ands et dans le Voiturier Heiischel, dans Michael Kramer, dans Et Pippa danse, mais ne sont-elles pas choquantes dans un récit chrétien? En faisant siéger Emmanuel Quint dans un bouge sordide et en faisant tomber de ses lèvres des propos évangéliques, M. Hauptmann visait sans doute à un contraste plein de saveur. Et je veux bien qu'il ait obtenu des effets de pittoresque violent, assez réussis, mais c'est au détriment des convenances et c'est au détriment du goût.
Toute une lie (ïintellpctuels s'assemble autour de l'illuminé. A leur contact, sa folie augmente. Ses disciples lui posent des questions captieuses. Le paysan inculte qu'il est reste bouche close. Il tombe dans tous les pièges, sa règle tourne proprement à l'absurde.
On voit mal quels sentiments nourrit >I. Hauptmann à l'égard de son héros, dans la dernière partie de son livre. Sa sympathie pour Quint, aux premiers mois de sa mission, ne faisait aucun doute. Il semble qu'à Breslau Quint ait perdu toute l'amitié de son historien.
L'épisode final du roman est le pire de tous. Il accroît encore la mauvaise impression produite par les scènes de taverne et les entretiens suspects dont elles nous apportent l'écho. La fille d'un jardinier, une gracieuse enfant, s'est éprise d'Emmanuel Quint et s'attache à ses pas, comme hypnotisée. Déjà, dans un de ses drames précédents,
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M. Haiiplmann avait dessiné une figure semblable. Elle s'appelait, dans le drame, Ottegebe (1) ; elle a nom Ruth dans le roman, Rulh a suivi Emmanuel Quint à Breslau. Mais là, par sa beauté et sa grâce juvénile, elle allume le mauvais désir d'un sinistre personnage de la suite du prophète : un contrebandier connu sous le sobriquet de « Joseph le Bohémien ». Joseph le Bohémien est un monstre qui tue au bord d'un chemin la douce amie de son maître après avoir ignoblement abusé d'elle. C'est Quint, naturellement, que l'on soupçonne du crime. 11 n'a garde, d'ailleurs, de s'en défendre. Il se laisse accuser, il s'accuse lui-même comme s'il avait soif du martyre. Il traverse, en effet, une crise de découragement et de lassitude. Ses disciples, peu à peu, ont senti fléchir la confiance qu'ils mettaient en lui. Un malentendu, un miracle qui n'était pas un miracle, les avait attachés à sa personne. Ebranlés dans leur foi, ils ont redemandé à Quint une preuve de sa mission surnaturelle et Quint n'ayant point fait droit à leur mise en demeure, ils ont crié à l'imposteur et ils ont fui. Délaissé, trahi, Quint voudrait mourir. Mais il ne mourra point sur l'échafaud. Joseph le Bohémien, bourrelé de remords, vasependre au lieu où il commit son crime, après s'être reconnu coupable.
Quint, tout désemparé, quitte la ville où sombra
(1) V. Der arme Ileinrich dans le tome IV des Gcsammeltc Werke, Berlin, chez S. Fischer, 190G.
son preslij,'-e. Droit devant lui, il va, il va, il va... Ses traces étaient perdues depuis longtemps quand, au sommet du Golhard, dans la neige fondante, on découvrit un cadavre qui fut reconnu pour celui du « fou en Christ ». Quint portait sur lui un papier où ces simples mots étaient tracés : « Le secret du royaume ». Ce secret, son secret, il l'a emporté dans la tombe...
A l'analyse qui précède et aux quelques extraits que nous avons donnés, on a pu voir combien le roman de M. Hauptmann est directement imité du récit évangélique. On retrouve dans l'ouvrage allemand, modernisés, les principaux épisodes de la vie de Notre-Seigneur : son baptême, son séjour au désert, la bénédiction des enfants, la Sainte Cène. Même ressemblance dans les personnages. Voici Pierre et André, voici Jean qui, pour dormir, appuie sa tête contre l'épaule du maître, voici Judas, voici Marie et Marthe et voici Marie-Madeleine. Mais M. Hauptmann ne s'est pas seulement inspiré des Evangiles. 11 lui est arrivé aussi de s'inspirer... de ceux qui s'en inspirèrent. Ses tableaux rappellent fréquemment ceux des primitifs. Ces peintres ingénus aimaient, comme on sait, à se représenter eux-mêmes, dans une attitude généralement dévote, en un coin de leur
toile. A leur exemple, M. Hauplrnann s'est mis en scène dans les traits d'un personnage de second plan : Kurt Simon. L'idée de M. Hauptmann ne fut point, d'ailleurs, très heureuse. Les primitifs nous enchantent par leur naïveté, mais une naïveté étudiée est le plus désobligeant des artifices. Pourtant, à force de virtuosité, M. Gerhart Hauptmann réussit à se faire pardonner certains pastiches parce qu'ils sont exécutés avec une admirable finesse. La scène du baptême de Quint par un pasteur de la contrée est un délicieux tableau de sainteté qui n'a d'autre défaut que d'être trop pittoresque, trop littéraire.
Des oiseaux volaient de branche en branche. Le rire du pic éclalail avec bruit. Et quand le corps de Quint, le pauvre égaré, se montra en pleine nudité sur la prairie diaprée, ce fut comme une image des jours d'innocence de l'humanité, un gracieux fond de tableau du jardin d'Eden. Puis Emmanuel descendit, posant ses pieds chauds dans l'eau fraîche. Et il vit une troupe de petits poissons s'enfuir avec la rapidité de la pensée. Après quoi il contempla dans l'eau ses propres traits.
Assurément, voilà dix lignes charmantes ; mais, encore une fois, ce n'est là qu'un pastiche. Et l'on ne peut vraiment s'empêcher d'observer que, depuis fort longtemps, l'auteur îS^ Emmanuel Quint %^. borne à prendre son bien où il le trouve et se contente d'adapter, quand il ne copie pas. Il semble
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que son imaginalion, si ardente autrefois, se soit assoupie, presque éteinte. Quint, quoique obscur, est encore à peu près vivant ; mais les autres personnages du récit mènent une existence infiniment chancelante. Le « Messie «d'un autre livre allemand à succès, le Kai Jans du Billigenlei de M. Frenssen, témoignait tout de même d'un talent sinon plus délicat, du moins plus vigoureux. Kai Jans a ce mérite, en outre, d'être un Messie national. Derrière lui on aperçoit confusément tout un peuple. Quint a de grandes ambitions ou, du moins, son historien a de grandes ambitions pour lui ; mais le personnage reste au total incohérent et flou, le symbole qu'il exprime demeure enveloppé de nuages. Quint n'a rien d'un héros appelé à devenir vraiment populaire. C'est un homme du peuple pour cénacles.
Ce qu'il y a de tout à fait beau, par exemple, dans le roman de M. Hauplmann, c'est le style. Il est un peu abstrait, comme est forcément le style d'un poète qui est devenu surtout un penseur ; mais il est d'une pureté admirable, d'une élégance achevée. Je suis même tenté de le trouver trop élégant. Cette langue est trop raffinée, trop artistiquement parfaite pour rapporter une simple histoire arrivée à des gens simples. Aussi quelle idée bizarre, quand on réfléchit, que celle de M. Gerhart Hauptmann s'essayant à une épopée évangélique ! Il avait réussi avec Hannele Mattern parce qu'il n'avait emprunté à la légende chré-
tienne que des idées, des motifs. Mais, à rhabiller à la moderne l'histoire du Christ, comme il a voulu faire dans Etyimaiiuel Quint, il jouait la difficulté, une immense difficulté. 31. Hauptmann était, par la nature même de son talent, aussi mal préparé que possible à cette tâche. M. Hauptmann est un réaliste. Et c'est seulement dans les pièces où il a serré la vie de très près qu'il a donné toute sa mesure. La critique allemande, qui a son franc parler, ne lui a laissé d'ailleurs aucune illusion à cet égard. Elle a rendu hommage aux beautés éparses de son roman, noté ce qu'il contient de « curieux », d' « amusant », comme on dit dans les ateliers, et encore d'élevé et de noble ; mais elle n'a pas laissé ignorer que le Fou en Christ est, malgré tout, une œuvre manquée. Elle a même dit « une œuvre manquée succédant à beaucoup d'autres du même genre »iEt tout cela est cruellement vrai. C'est à se demander si M. Hauptmann réussira jamais à conjurer le mauvais sort qui s'acharne après lui. Beaucoup de ses admirateurs les plus tenaces commencent à en douter. Tout le monde sait qu'on désespère alors qu'on espère toujours.
M. CARL SPITTELER
11 fut un temps peut-être où la gloire allait naturellement aux écrivains qui l'avaient méritée; mais ce temps, s'il fut jamais, a cessé d'être. Une réputation littéraire ne s'acquiert, ne se conquiert plus qu'au prix d'un effort extrême et soutenu. Rien n'empêche, évidemment, un poète obscur de compter sur la postérité pour se faire rendre justice : libre à lui de se consoler de l'ombre où il végète de son vivant par l'espoir d'une illustration future. Mais de quelle naïveté sa confiance n'est-elle pas l'indice? La critique de l'avenir ne se souciera aucunement de reviser d'anciens procès littéraires. Demain aura des grands hommes à ne savoir où les mettre. Car si la renommée ne va pas, tant s'en faut, à certains qui la mériteraient, elle récompense l'industrieuse énergie de maints auteurs médiocres, mais qui la sollicitent avec àpreté.
Parmi ces illustres indignes, je ne nommerai
personne. Pour que la liste fût complète, il y faudrait d'ailleurs presque un livre. Et puis, à la dresser, je me ferais trop d'ennemis. Mon ambition, aujourd'hui, est plus modeste, moins périlleuse, surtout elle est autre. Il me paraît plus opportun, plus urgent aussi, de consacrer quelques pages à un poète étranger appartenant à cette catégorie de malheureux : les écrivains dépourvus de Ja gloire qu'en bonne justice ils devraient posséder. Le poète, trop peu connu encore, pour qui je réclame une petite place dans la littérature européenne, a nom Cari Spitteler. Né à Liestal, dans la Suisse allemande, il vient d'aborder vaillamment sa soixante-sixième année. Il publie des livres depuis la trente-cinquième. Son œuvre, une quinzaine de volumes, prose et poésie, atteste un progrès continu. Qu'elle n'ait pas réussi à lui assurer la grande célébrité, voilà qui n'est pas à l'honneur des critiques de langue allemande. On médit beaucoup, dans le monde entier, de la critique française ; on en médit en Allemagne plus qu'ailleurs. Je ne conteste pas qu'elle prête le flanc à de justes reproches. Mais elle n'en remplit pas moins, malgré tout, sa fonction naturelle, qui est de révéler les talents cachés et d'encourager les vocations timides. Je crois pouvoir affirmer hardiment que la critique française n'eût pas tardé autant que l'allemande à saluer en M. Spitteler un des écrivains les plus purs et les plus originaux de notre époque. Pour que l'Allemagne se décidât à
lire son Printemps olympien, il a fallu qu'un musicien, M. Félix Weingartner, étudiât ce poème <laus une brochure dithyrambique (1). Quelle injurieuse anomalie !
Au signal donné par M. Weingartner, toute la critique, d'ailleurs, se mit en branle. M. Weingartner est chef d'orchestre : il y parut au concert d'éloges qu'il déchaîna. Il ne serait pas impossible qu'un cénacle d'admirateurs de Cari Spitteler se créât en Allemagne. Pour avoir attendu si longtemps une consécration, cet auteur n'aurait-il pas droit, sur le tard, à une dévotion légèrement superstitieuse?
Quoi qu'il en soit et sans nul entraînement de coterie, nous voudrions ici passer son œuvre en revue. Sous beaucoup de rapports, comme nous verrons, M. Spitteler est des nôtres. La critique française adécerné au philosophe Frédéric Nietzsche ses lettres de grande naturalisation helléno-latine. Je réclame pour le poète de Pi-intemps olympien la même faveur.
Très cosmopolite, 31. Spittler doit certainement son cosmopolitisme tout d'abord à sa nationalité
{[) Cari Spitteler, cin kûnstlevùches Erlebnis (Munich et Leipzig, Georg Mùller, éditeur).
suisse. Bàle, où il a fait ses études, marque à la civilisation française certaines sympathies.
L'existence menée parM. CarlSpitteleradû aussi contribuer à la diversité de son esprit. L'auteur de Printemps olympien a longtemps vécu à l'étranger. Certaines plaintes qui lui échappent prouvent même qu'il se trouve un peu dépaysé dans sa patrie. El je ne serais pas surpris, soit dit en passant, que l'exotisme de 3L Spilleler fût pour quelque chose dans l'indifférence de ses compatriotes à son égard. Autant la Suisse encourage et célèbre ses écrivains nationaux, autant elle incline à suspecter ceux qui font leur carrière à Berlin ou à Paris, ceux qui,« se déracinèrent o. Or, Cari Spitteler est un « déraciné o, bien que son déracinement s'explique en partie par son origine même, par le fait qu'il tient l'investiture littéraire d'un pays où les éléments germanique et latin se mêlent étroilemenl.
L'élément laliii, ou roman, est d'ailleurs chez M. Spitteler prédominant. Si sa sensibihté reste germanique, son intelligence affecte un caractère helléno-latin très prononcé. La plus pure beauté, c'est dans les productions de la Grèce et de Rome, c'est dans les littératures classiques que M. Spitteler la trouve et la vénère. 11 possède un sens de la composition architecturale et de la décoration, son style montre une plasticité, un relief, qui ne sont pas des qualités allemandes. Son premier ouvrage, Prométliée et Epimcthée, est plein à la fois de je
ne sais quelle poésie biblique et de quelle poésie grecque. Une atmosphère méridionale, la glorieuse lumière méditerranéenne enveloppent et pénètrent Printemps olympien. André Chénier, avant-hier, Leconte de Lisie, hier, M. Henri de Régnier, aujourd'hui, reconnaîtraient un frère en M. Spilteler. Et l'on admire d'autant plus son hellénisme qu'à ce degré de pureté et d'authenticité il est plus rare chez les hommes de sa race. Combien souvent les auteurs et artistes allemands n'ont-ils pas travesti la Grèce, croyant l'interpréter ! Certains écrits de M. Hugo von Hofmannslhal sont d'illustres monuments de cette erreur. Au demeurant, n'allons pas chercher nos exemples jusqu'à Vienne; restons dans ce canton de Bàle, à qui nous de vonsM. Spitteler. Quelles variations — plaisantes, si l'on veut, mais si germaniques dans leur hellénisme — le peintre Arnold Boecklin n'a-t-il pas modulées sur le thème mythologique ! Le monde où se meut la fantaisie de M. Spitteler est très sensiblement le même. Mais elle est incontestable, la supériorité du poète. Dans son œuvre régnent une mesure, une sobriété et une grâce qu'on chercherait en vain chez son compatriote. Enfin, l'auteur de Printemps olympien a de l'esprit, non pas seulement de la verve, de l'humour^ mais cette chose si française qui s'appelle « l'esprit ». Et jamais son esprit ne brille avec plus d'éclat que lorsqu'il se dépense à railler malicieusement les travers germaniques.
Je renvoie le lecteur au recueil des Vérités riantes.
M. Garl Spitteler appai'Lienl donc àia même famille intellectuelle que les Goethe, les Nietzsche, les Paul Heyse. On sait l'influence décisive qu'exerça sur Gœthe son premier voyage au delà des Alpes : Gœthe, en Italie, se débrouilla ; Gœthe, en Italie, devint incapable de récrire Werther et, d'autre part, écrivit Iphigénie. Frédéric Nietzsche, lui aussi, dut au commerce des Grecs et des Romains ses pensées fondamentales et les principaux mérites de son style. L'art grec, la poésie grecque ne sont-ils pas la fontaine d'éternelle jouvence oii les bons deviennent meilleurs? Le classicisme de Nietzsche et celui de M. Spitteler offrent du reste une si singulière parenté que l'on a pu en conclure à un rapport nécessaire. Et, naturellement, c'est le moins célèbre des deux qui fut accusé de plagiat. Une critique superficielle n'hésita point à déclarer que Prométliée et Epiméthée eût mérité de retenir l'attention, si un certain Nietzsche n'avait publié déjà un certain livre intitulé Aiiisi parla Zarathoustra. Gril semble infiniment plus probable que Nietzsche ait été l'emprunteur. Du moins le livre du poète a-t-il paru deux ans avant celui du philosophe : en 1881.
Les affinités des deux ouvrages donnèrent lieu à des insinuations si pénibles pour M. Spitteler qu'il finit par s'en expliquer. Il rapporta tout au long, dans une brochure, ses relations avec l'illustre phi-
losophe (i). Il ne l'a pas connu personnellement, mais il a échangé avec lui des lettres et des idées. Sur la question de savoir si Nietzsche a connu Prométhée et s'en est inspiré, M, Spitteler ne se prononce pas formellement, mais il penche — cela se voit — pour l'affirmative. Elle tiendrait du miracle, en effet, la rencontre fortuite de ces deux auteurs. La prose poétique de Prométhée offre des ressemblances frappantes avec celle de la Tentation de saint Antoine, mais la prose à' Ainsi parla Zarathoi(St/ri pvésenle plus d'analogie encore avec celle de Prométhée et Epiméthée. De même que Zarathoustra se fait accompagner de deux animaux symboliques, l'aigle et le serpent, Prométhée se fait suivre d'un lion et d'un chien. J/analogie des deux livres s'observe jusque dans les idées qu'ils préconisent : rien de plus aristocratique, rien de plus « surhumain » que la doctrine de Zarathoustra si ce n'est celle de Prométhée.
M. Spitteler, dans son dilettantisme raffiné, déclare volontiers tenir la philosophie en médiocre estime : « Non seulement je n'y comprends rien, mais je ne la prends pas au sérieux. Les philosophes sont pour moi les clowns des universités ». N'en déplaise à M. Spitteler, il a donc « fait le clown » plus souvent qu'à son tour. Son Prométhée et Epiméthée n'a point de sens ou bien il a un sens philosophique. Nous optons pour cette dernière
(1) Meine Beziehungen zu Nietzsche (Munich, i908).
alternative : elle est à la fois et plus flatteuse pour l'auteur et plus vraisemblable. Nous voyons dans Proméihée et Epbnétliée une œuvre de haute fantaisie poétique et philosophique où les idées appelées à former la philosophie même de M. Spitteler — celle aussi de Nietzsche — sont déjà très nettement développées. Prométltée et Epiméthée^oélisej dramatise le contraste entre ce que Nietzsche appellem « la morale des maîtres » et « la morale des esclaves ». Prométhée est l'être d'instinct et de liberté, de domination et de joie ; Epimélhée est l'individu prudent, timoré, servile. La supériorité de Prométhée ressort avec force de ses allégoriques exploits. Prométhée fait-il autre chose que « prêcher le surhomme » quand il affirme que les principes moraux n'ont rien de stable et que leur valeur est toute relative"? Utiles à l'homme du troupeau, ils ne servent qu'à gêner dans son libre épanouissement l'individu supérieur.
Ce n'est là, s'il faut le dire, qu'une des idées formulées dans le livre si riche par où M. Spitteler, à trente-cinq ans, débuta dans les lettres. Elle est commune, cette idée, je le répète, à Nietzsche et à M. Spitteler. Et celui-ci n'y tient certes pas moins que celui-là. La vie littéraire a fait de ces deux hommes deux ennemis : en réalité, ils semblaient mis au monde pour s'entendre. Goûter l'un d'eux, c'est goûter l'autre. Puisse la postérité réconcilier dans lagioire ces deux grands esprits fraternels que le siècle brouilla mal à propos !
A se manifester dans un temps où l'esprit démocratique avait tout envahi, l'idéal de M. Spitleler — tout comme celui de Nietzsche — rencontra d'ahord peu d'écho. A Berne, à Zurich, à Bàle, — à Bâle où Nietzsche était professeur de philologie, — les lettrés disputaient avec admiration de Prométhée et Epiméthée, mais le public ne mordit point à ce fruit amer et qu'on lui tendait de si haut. La doctrine de pessimisme et d'orgueil professée par M. Spitteler n'a rien pour provoquer les « gros tirages ». Soit en prose, soit en vers, ce poète ne s'est jamais adressé qu'à une élite.
M. Spitteler peut mépriser la philosophie : la tournure philosophique de son esprit n'en est pas moins très apparente. A-ton jamais vu, d'ailleurs, un auteur de langue allemande manquer d'idées générales? Les idées générales! mais elles foisonnent dans tous les écrits de M. Spitteler. Elles animent la prose chaude et colorée de Prométhée et Epiméthée comme la poésie classique de Papillons et la poésie satirique cVAlléf/ories littéraires. Les idées générales jouent uu grand rôle aussi dans Extramimdana et dans Printemps olympien. La tragique éuigme de l'univers, le problème du mal, celui de la soutîrance, celui de la mort, voilà le domaine immense où se meut la pensée de M. Spitteler en ses jours de curiosité Iranscendanlale.
Des chatoyants nuages dont il enveloppe sa pensée dans Extramimdana, quelques principes se
dégagent avec une siiffisanle clarté. Le deuxième récit suggère l'hypothèse que le monde pouiTait bien avoir été créé par Dieu, mais que Dieu l'a rejeté et que, depuis lors, le monde erre au hasard. Dans Cosmoxera, l'univers est donné pour l'œuvre de deux créatures diaboliques... Il peut sembler surprenant que l'auteur de ces fantaisies mélancoliques ait publié des Vérités riantes. Ldi surprise, à la lecture de ces Vérités, cesse bientôt. Le rire de M. Spitteler est le rire sardonique, comme on disait à l'époque de Printemps olympien, le rire méphistophélique, comme on dit aujourd'hui. Et, de même que la création du monde lui parait une tentative plutôt malheureuse, quelque chose, en somme, qui ne serait pas à refaire, de même l'humanité, la société, sont loin de répondre à l'idéal très élevé qu'il porte dans son cceur. Plus encore qu'aux méchants, le monde appartient aux sots. Or M. Spitteler déteste la sottise plus encore que la méchanceté. Le portrait d'un « homme d'Etat » qui avait pris pour devise : « Tout pour l'école primaire ! » inspire au héros àJ Imago des réflexions superbement aristocratiques que M. Spitteler contresignerait, j'en suis sûr, très volontiers.
Les petites villes et les vertus bourgeoises de ceux qui les habitent — ces « vertus mahngres », comme disait Théophile Gautier — suggèrent également à M. Spitteler des railleries exemptes de toute cordialité. Il a dû souffrir des préjugés en vi-
gueur dans les bourgades où le sort le força de vivre. On sait de reste qu'elles sont toutes plus ou moins identiques à celle dont La Bruyère a tracé l'inoubliable croquis : « Elle me paraît peinte snr le pencbant de la colline. Je me récrie et je dis : Quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux ! Je descends dans la ville oii je n'ai pas couché deux nuits que je ressemble à ceux qui rhal)itent : j'en veux sortir ». La petite ville où se déroule l'action (['Imago est d'ailleurs plus insupportable d'être une petite ville allemande. Ses travers nationaux ont trouvé en 31. Spitteler un censeur impitoyable. Il a des boutades féroces à l'endroit de cette vertu germanique par excellence : la GemùtUchkeit, mot que je traduirai, en l'espèce, par « bonliomie » et sentiment qu'il définit « l'égoïsme dans le format du foyer ». Imago contient aussi une page sur « le dogme du mystère de la femme germanique » qui a dû aliéner à l'auteur bien des cœurs alamaniques et souabes.
Ce livre n'est pas seulement entaché de misanthropie ; M. Spitteler y apparaît — ce qui est plus grave — fortement misogyne. C'est encore un trait de caractère qu'il a en commun avec Nietzsche.
On peut être pessimiste et se consoler du mal de vivre par la douceur d'aimer : c'est un accident assez ordinaire, même chez les philosophes. M. Spitteler est plus logique. Il refuse d'adorer cet objet où des poètes moins difficiles saluèrent le chef-
d'œuvre de la création : la femme. Si jamais Printeynps olympien doit devenir une œuvre classique, on verrTi les candidats allemands au doctorat philosophique comparer en des dissertations savantes les divinités du poème avec leur modèle antique. Entre tous les dieux de M. Spitteler, son Aphrodite prêtera à des aperçus ingénieux. A parler franc, je ne l'aime pas beaucoup, cette Aphrodite. Et je m'étonne que M. Spitteler n'ait pas mieux senti et rendu la grandeur de ce qu'il faut appeler au moins un symbole. Son Aphrodite est la figure la plus mesquine, la plus terrestre de son Olympe. C'est la Vénus des poètes galants du xvui* siècle, ce n'est pas l'impérieuse Aphrodite de l'antiquité croyante, « Vénus tout entière à sa proie attachée ».
La déesse de l'amour est, dans le poème de M. Spitteler, assez bassement portée sur ses sens, si j'ose dire. Elle est, en outre, jalouse, sotte et perfide. Elle joue enfin, au chant VU! de la deuxième partie, un rôle sanguinaire qui imprime un air d'ironie au cri dont elle saluera Zeus, lors de ses noces avec Hèra : « Le monde entier n'est qu'une duperie ; sois bienvenue, ô Femme, seul mensonge qui vaille que l'on vive ! » Personnellement, le roi des dieux est du reste assez mal disposé pour Aphrodite. Au chant II de la cinquième partie du poème, on le voit, en proie à une inquiétude d'esprit vraiment bien moderne, s'interroger sur la raison d'être de l'univers. Priés de dire leur avis, les dieux gardent le silence. Seule, Aphrodite répète sa coutu-
mière antienne : « La raison d'être du monde, c'est moi. B Zeus, sur le moment, semble approuver. Mais, dans sa gravité royale, — je serais tenté d'ajouter : dans sa gravité d'homme du Nord, — il n'en dénie pas moins à Aphrodite le droit de siéger sur le trône d'Hèra. Schopenhauer, à qui M. Spitteler pourrait bien avoir emprunté certaines idées sur la réincarnation, ne lui aurait-il pas aussi communiqué son mépris de la femme ?
L'autre grand misogyne de la philosophie allemande, Frédéric Nietzsche, a émis un jour cette pensée forte que « l'homme est fait pour la guerre et la femme pour danser devant le guerrier ». Je crains fort que l'auteur de PrométJiée ne partage cet avis impertinent. La femme apparaît, dans ses écrits, dépouillée de tout prestige, — ce qui ne laisse pas de nous étonner chez un Gréco-latin si authentique. Déesses et simples morielles, M. Spitteler les traite fort cavalièrement. Il fait observer, au début A' Imago, que « le chemin de l'autel passe pour la plupart des femmes sur le tombeau du cœur». A quels Ans commentaires cette idée ne pouvait-elle pas prêter? Le récit de M. Spitteler est tout satirique, tout sarcastique. La passion malheureuse de son héros lui paraît uniquement ridicule. Il n'a que du dédain pour cette « puissance bestiale de l'instinct de nature » qui a nom l'amour maternel. Et M. Spitteler de conclure drôlement, mais bien sèchement : « Poupée, bébé et