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OUVRAGE TERMINE

CONFESSIONS DE MARION DELORME

PAR EUGÈNE DE MIRECOURT

00 livraisons à 25 centimes, avec gravures. 18 fr. l'ouvrage complet par la poste.

l'AMS. IMF. SIMON l'.ACO.N ET COUP.. LUE D'ERFLBTU, 1.

EUGENE DE MIRECOURT

PARIS

GUSTAVE BAVARD ÉDITEUR

15j p.ck gcém'icadd 15,

L'autour ei l'éditeur se réservent le droit de traduction dde reproduction à l'étranger.

Au centre du Marais, dans un pensionnat dépendant de Charlemagne, il y avait, en 1809, une étrange figure d'écolier.

Celait un jeune homme de seize à dixsept ans,, d'une complexion frêle et maladive.

Son œil brillait d'un éclat fiévreux, et

son teint blême trahissait la fatigue tic l'étude.

Il portait, comme un abbé, la chevelure très-longue et très-en désordre.

Jamais il ne se mêlait aux jeux des autres élèves.

On le voyait se promener de long en large dans la cour du pensionnat, gesticulant et dialoguant avec lui-même.

Ses camarades le prirent en grippe.

Ils l'accusèrent d'être brutal, méchant, sournois , despote , et cela parce qu'il dominait par l'intelligence tous ces gamins tapageurs, et qu'il ne daignait pas honorer de son intimité les héros du pensum et de la retenue.

COUSIN "î

Pour se venger de ses mépris, ils lui donnaient un sobriquet fort humiliant :

ils le surnommaient Prix d'honneur.

Cela voulait dire, dans l'idiome de ces jeunes bourgeois :

— Tu n'es pas ici, comme nous, pour ton argent; tu y es en qualité de galérien, les pieds rivés au thème grec et traînant le boulet de la version latine. Les haricots que tu manges,, tu dois les rembourser en prix, en couronnes, sous peine de faire faillite au chef d'institution ; tu es condamné au prix d'honneur, et le Journal de V Empire dira ta gloire à la suite du feuilleton de l'abbé Geoffroy.

Travaille donc, malheureux, travaille sans cesse, travaille toujours!

Victor Cousin, — nos lecteurs le devinent, — était le nom de cet élève.

11 avait pour père un obscur horloger de la rue Saint-Antoine.

Depuis un an, l'instituteur lui octroyait bourse complète en raison des facultés admirables qu'il déployait.

Jusqu'à sa quatorzième année, Victor ne fréquenta que l'école gratuite et ne sortit point du domaine de l'instruction primaire. Sur cette ligue modeste, le succès de ses éludes fut si éclatant, que l'ambition jeta racine dans son cœur. 11 se promit à lui-môme de ne j.imais entrer en apprentissage.

Malheureusement il fallait pour coîa

soutenir une lutte avec l'autorité paternelle.

Ouvrier fort têtu, nourri dans les rêves les plus exaltés de la Révolution, et fanatique de Jean-Jacques Rousseau, M. Cousin père n'admettait pas d'autre évangile que le Contrat social. Il avait pour article de foi que tout homme, le riche comme le pauvre, le poëte comme l'idiot, doit être pourvu d'une profession manuelle.

Soit dit entre nous, et sans faire à la philosophie de l'auteur genevois une concession trop large, l'application de ce principe devrait être surtout exigible en ce qui concerne les poètes.

Lorsque Victor parla d'apprendre le latin, M. son père lui répondit :

— Jean- Jacques n'en a éprouvé le désir c.ifà l'âge de quarante-cinq ans. N'importe, tu es ton maître, pourvu que tu gagnes ta subsistance en travaillant dans une autre partie. Graveur, opticien ou horloger, voilà trois étals que je te propose. Tu as vingt-quatre heures pour fixer ton choix.

Quand M. Cousin père avait parlé, toute espèce de réplique était défendue.

Victor, chez lequel se trahissait déjà celte nature fine, hypocrite et louvoyante qui, plus tard, lui a fait éviter tous les écueils pour aller bercer mollement sa chaloupe sur les vagues fallacieuses de réekclisme, — Victor, disons-nous, recourut à une combinaison que n'eût pas désavouée Tartufe.

Sa mère était une sainte et digne femme, un cœur humble, animé d'une fui vive.

Au plus fort des orages de l'impiété révolutionnaire, elle fit baptiser son fils par un prêtre non assermenté l. Puis elle travailla courageusement à l'élever en chrétien.

Mais l'horloger, bonnet rouge endurci, trouva convenable d'étouffer celte pieuse semence.

Il la remplaça par des germes d'athéisme qui se développèrent d'une façon si inquiétante, que Victor, à treize ans, ne

1 Victor Cousin est né à Paris le 28 novembre

12 COLSIN

saluait plus un prèlre et jurait par Lamellric et par le baron d'Holbach.

La pauvre mère pleurait toutes ses larmes.

Elle croyait son fils perdu en ce monde et en l'autre. Sa joie fut donc extrême quand celui-ci vint lui dire :

— Mère, j'ai fait sur le christianisme des réflexions sérieuses. Il se pourrait bien que la vérité fût là.

Jugez comme l'excellente femme accueillit ce début.

— Cher enfant! serait-il vrai? Le ciel exauce mes prières et la grâce touche ton cœur! dit-elle en lui prodiguant les

roi si n i?

caresses. 11 Tant partir en Normandie chez noire cousin l'abbé *.

— J'y songeais, répond Viclor.

— Il achèvera de dissiper tes doutes, mon enfant ; il te ramènera dans le bon chemin.

— Oui... mais je tremble que mou père ne s'y oppose; il veut que j'entre à l'atelier.

— Miséricorde! est-ce pour te perdre plus sûrement par les mauvais exemples?

Sois tranquille, j'obtiendrai que tu partes.

Elle l'obtint en effet.

Le soir même, Victor prenait la dili*

1 Ce |,rôirc desservait une paroisse aux environs do riantes.

gcnce et se faisait à lui même le petit raisonnement qui va suivre :

— Mon cousin l'abbé me trouvera des dispositions, il me proposera de continuer mes études au séminaire. J'accepterai, sauf à jeter plus tard la soutane aux orties quand je saurai le grec et le latin.

Vous voyez que notre héros était un petit Machiavel d'une certaine force.

Le bon ecclésiastique dont il espérait faire sa dupe avait heureusement de la clairvoyance. 11 devina, sous les protestations de l'écolier, le véritable mobile gui le faisait agir et lui épargna son rôle hypocrite.

— Tu veux à tout prix continuer tes éludes; lui dit-il. Rien n'est plus simple.

Un chef d'institution de ma connaissance te prendra pour cent écus par an.

— Cent écus! Mon père ne donnera jamais un pareille somme, objecta Victor.

— Je la trouverai sur mes économies, dit l'abbé. Si ton orgueil s'alarme, il dépendra de toi de faire bientôt cesser la subvention. Quand les instituteurs de Paris découvrent un élève à succès, ils le conservent gratuitement, et même ils offrent une pension à sa famille pour ne pas le perdre.

Victor apprit ainsi à connaître Tindus^ trie bizarre de messieurs les marchands de soupe universitaires.

— Nous sommes en avril , tu resteras ici

jusqu'au mois d'octobre, continua l'abbé. Si tu as du courage, et si tu travailles activement sous ma direction, tu peux être, à cette époque, de la force d'un bon élève de quatrième.

Notre héros remercia le digne ecclésiastique avec une effusion qui n'avait plus rien de l'hypocrisie.

Leur plan s'exécuta sans encombre. De la part de M. Cousin père aucun obstacle ne vint l'entraver.

Dans tous ces arrangements, la bourse de l'admirateur de Jean- Jacques ne subissait aucune atteinte ; il renonça volontiers à l'application des doctrines du Contrat social.

Victor, à son retour des parages BOT-

mands, entra d'emblée en troisième dau> ce même pensionnat du Marais où le lecteur a pu le voir, au début de notre récit.

L'année scolaire se passa pour le jeune élève de la façon la plus victorieuse.

11 remporta tous les prix de sa classe au collège Charlemagne, et le grand concours proclama trois fois son nom l'année suivante.

Dès lors il eut bourse entière.

— Ah! mes condisciples m'appellent Prix d'honneur ! s'écriait-il en éperonnant son courage : eh bien, je ne veux" pas les faire mentir !

Il se tua de travail, et conquit effective ment, à la lin de l'année de rhétorique,

ce prix glorieux, qui devait être le point de départ de sa fortune.

Son Excellence le grand maître de l'Université lui décerna de sa noble main la couronne classique en papier vert.

Or ceci se passait au mois d'août 1800.

Un an plus tard, Victor Cousin entrait à l'École normale sans concours, et avec le titre de premier élève , par le droit divin du prix d'honneur.

Ce bienheureux prix lui rendit un autre service, dont l'importance n'était point à dédaigner, c'est-à-dire qu'il l'exempta de la conscription, on plutôt de la mort, ( ar ce fut une seule et môme chose pour le continrent de 1812.

A l'École normale, Victor Cousin ne fut pas tourmente comme au collège.

Là, plus de railleries jalouses, plus de propos taquins et méchants. 11 était avec l'élite des écoliers travailleurs; il se trouvait au milieu de la pépinière studieuse du professorat.

Néanmoins il ne sut pas se faire aimer de ses nouveaux camarades.

Ceux-ci baissaient pavillon devant son intelligence si élevée et si lucide. Ils applaudissaient volontiers à ses chaleureuses déclamations sur l'art, sur la musique, pour laquelle il montrait un goût décidé. Tous le croyaient parfaitement capable d'écrire un opéra-comique ou non comique; on s'accordait à le trouver plus fort que cette ganache de Sponlini.

Mais on ne l'aimait point.

Ses condisciples remarquaient la sécheresse et l'égoïsme profond de sa nature, son besoin de domination constante, sou avidité pour l'éloge. Rien de tout cela n'excitait leur sympathie.

Victor Cousin se destinait à l'enseignement des lettres.

Chose à noter, la philosophie lui déplaisait souverainement, lorsqu'un jour le hasard le fit entrer dans la classe de Laromiguière.

Comme Malebranche, auquel la lecture fortuite de Descartes révéla ses aptitudes, cet instant décida de la vocation de notre héros.

L'illustre professeur expliquait à so:i

auditoire la doctrine de Locke et de Condillac.

Il modifiait sur quelques points cette doctrine, un peu trop propice aux passions sensuelles, et s'en acquittait avec une grâce, une élégance, un charme de bonhomie qui pénétraient et subjuguaient.

Victor Cousin se sentit pénétré et subjugué.

Cependant il n'abandonna point encore le domaine des lettres. Nous le trouvons, en 1812, répétiteur de littérature grecque à cette même Ecole normale où, deux années auparavant, il était simple élève.

En 1814, il y occupe la position de maître des conférences * .

1 Titre équivalent à celui de professeur de facu!:é.

Vers la même époque se place une anecdote déplorable, et qu'il est impossible d'omettre, puisque nous écrivons l'histoire du brillant jeune homme.

Il logeait à l'hôtel Praslfn, rue du Pelit- Bourbon, dans le quartier de l'Université.

Chacun le considérait déjà comme un grave personnage 11 avait bien un peu l'air d'un professeur de mimique, grâce aux gestes multipliés et solennels dont il accompagnait chacune de ses phrases ; mais ceci ne faisait qu'ajouter à sa considération. 11 se montrait rangé, laborieux, ne recevait que de rares visites, jamais de femmes.

On le vit, un jour, reconduire jusqu'à la porte de l'hôtel vu homme à cheveux

gris, et d'une mise plus qu'ordinaire.

Le visiteur parli, Victor entra chez le concierge et lui fit cette recommandation

expresse :

— Quand ce monsieur reviendra, dites que je n'y suis pas !

— Oh! oh! chuchotèrent les voisins, notre piocheur aurait-il des créanciers?

Le même homme revint à quelques jours de là. Tout aussitôt le Cerbère de lui barrer le passage, en criant :

— M. Cousin n'est pas chez lui !

— Pour d'autres, c'est possible; mais, pour moi, je vous affirme qu'il y est toujours : je suis son père.

«4 cr.LSl.N

L'î concierge pétrifié laisMi forcer la consigne.

Il ne fut pas seul à entendre la révélation, on plutôt il en a propagé le scandale, puisque la Gazette des Ecoles du G novembre 1852 nous le transmet, à vingt-quatre ans de distance.

Peut-être Victor Cousin craignait-il que le vieil horloger, trop simple de costume et de langage, ne rencontrât chez lui M. Royer-Collard, son illustre protecteur.

M. Royer-Collard, porté à la Chambre au commencement de la seconde Restauralion, venait de choisir Victor Cousin pour son suppléant à la Faculté des lettres.

Et Victor Cousin fit sa leçon d'ouverture le 7 décembre 1815.

COUSIN 2j

Nous allions oublier de dire que, Tannée précédente, il avait, pendant quelques mois, professé la philosophie au lycée Honaparte.

Il se déclarait alors admirateur passionné de Napoléon.

Ses anciens condisciples de l'École normale avaient plus d'une fois applaudi à ses harangues chaleureuses en faveur du héros.

Quelle fut donc leur surprise de voir II. Cousin, ce partisan déclaré de l'Empire, imiter l'exemple de messieurs les volontaires royalistes, charger le mousquet sur son épaule débile et courir sus au brigand de l'île d'Elbe, suivant l'aimable expression féodale de Louis XVIII !

3G cm s in

Ces innocents jeunes gens ne pouvaient revenir de la métamorphose l.

Les premières Jeçons de noire héros à

1 Voici une anecdote empruntée au Censeur de Lyon 1843 : « En sa double qualité de philosophe et de traducteur de Platon, M. Cousin eut longtemps la prétention d'être un modèle de vertu et d'austérité. Déjà pair de France, le pér'patéticien moderne se rendait p d strement de sa demeure au restaurant Risbeck, situe place de l'Odéon. Il y dînait pour trente sous, quarante sous au plus, et n'humectait qu'avec de l'eau pure les simples mets dont il nourrissait l'enveloppe matérielle de son âme. Un jour qu'il venait d'achever son fricandeau modeste, arrive un gros garçon qui prend place à la table voisine de la sienne. Celui-ci n'était ni philosophe ni pair de France : il fait honneur à la carte, et, levant la lête au dessert, il aperçait son jàie vis-à-vis. — En! si je ne nie trompe, s'écrie-t-il, c'est M. Cousin! — Oui, monsieur; ma s je n'ai pas l'honneur de vous connaître. — Quoi ! vous ne remettez pas un de vos anciens élèves de Louis-ic- Grand! J'étais un des moins favorisés de la classe.— Je ne me rappelle p.is le moins du monde... — Comment donc! cl votre petit logement de la rue faint- Jacques, sur la ta' le duquel nous destinions de si gre,-

la Sorbonne ne se passèrent pas au milieu de eet immense concours d'auditeurs que les passions politiques lui donnèrent plus

tesques figures! — Ces souvenirs, monsieur, ne sont pus île notre âge. — En effet, j'en ai de plus sérieux à vous rappeler, car nous avons failli être ennemis mortels. En 1815, j'étais artilleur volontaire, ci vous vous étiez fait volontaire royal. Comme nous vous trouvions magnifiques avec vos chapeaux ronds, relevés d'un côte et garnis d'une cocanle blanche' N'avczvous pas fait la campagne de Vinccnnes ou de Villejuif?... Si nous nous étions rencontrés dans la plaise... Voyez-vous l'élève canonnant le professeur! M. Cousin ne jugea pas convenable d'achever son dîmr. Il se leva, fit un saiut très-froid à son ex-clève, tt prit la porte en le laissant déconcerté d'une aussi lrusque retraite. Le pauvre garçon revenait des colonies, où il avait fait un long séjour. Il ignorait la fjriune inespérée de son ancien répétiteur de troisième au collège Louis-le Grand. L'anecdote a couru, et les biogra;hes de M. Cous'n ne doivent pas négliger l'épisode de la campagne de Vincennes. J'aurais donné beaucoup pour voir passer le traducteur de Platon dans son costume de volontaire io>jal. »

n. ie b.

tard, ainsi qu'à ses collègues Vilicmain et Guizot.

Presque toujours la salle était vide. On n'y apercevait qu'un très-petit nombre d'adeptes zélés.

Parmi les plus assidus, Victor Cousin remarquait un vieillard qui ne manquait pas une séance et venait régulièrement s'asseoir dans le voisinage du poêle. Sa mise décente, son linge blanc, révélaient une existence modeste charmée par l'élude, une médiocrité de fortune soutenue par un caractère digne.

Victor avait pris en affection ce vénérable auditeur.

Ses regards s'arrêtaient sur lui avec complaisance toutes les fois qu'il lançait

du huit de sa chaire quelque période à cf'.U, renforcée d'une pantomime démonstrative.

Le vieillard inclinait alors silencieusement la lète, comme un homme à qui la force d'une vérité philosophique arrache un signe d'acquiescement.

Un jour d'hiver (il faisait un temps épouvantable : deux pieds de neige couvraient les rues, et la bise glaçait impitoyablement tous les nez qui s'aventuraient dehors), notre professeur ne trouva qu'un seul homme à son cours.

C'était l'héroïque vieillard.

Il avait pris sa place habituelle à cote du poêle.

— Voilà, celles, un beau trait! se dit

Cousin. Je ne le laisserai pas sans récompense. Adressons la parole à cet ami inconnu, et traitons-le d'une façon cordiale.

— Eh bien, dit-il en descendant de sa chaire, il paraît, monsieur, quenous allons être seuls, aujourd'hui?

Le bonhomme le regarde et hoche sa vieille tète.

— Vous étiez à mon dernier cours.

Que pensez-vous du sens moral d'IIuteheson ! ?

Cette fois le vieux arrondit sa main gauche, la porte à son oreille en forme de cornet acoustique, et lance au professeur ce monosyllabe significatif :

' 11 expliquait alors la philosophie écossaise, Smith, Keid, Dogald-Stewart, etc., etc.

cousin si

--ileint...

Le pauvre homme était sourd à ne pas entendre Dieu tonner.

Depuis le commencement de Ja saison rigoureuse, il venait là demander au poêle universitaire le calorique bienfaisant que sa bourse ne lui permettait pas de trouver ailleurs. <

M. Cousin fut excessivement humilié.

Par bonheur il ne tombait pas de la neige tous les jours. D'autres adeptes, à l'oreil/e plus sûre, recueillirent ses leçons et les sténographièrent.

Il se fit même assez de bruit autour du jeune professeur.

Dans les cercles lettrés on parlait avec

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éloge de la philosophie écossaise et de Victor Cousin, son prophète. Royer-Collard en prit de l'humeur; il donna brutalement

un coup de houloir au travers de celte gloire naissante.

— Vous appelez ça des révélations, dit-il; ce sont tout au plus des exhibitions !

Royer-Collard n'avait pas tort. On pouvait écouler M. Cousin, mais en prenant bien garde de le croire sur parole.

Ceux qui, de bonne foi> l'auraient suivi pas à pas dansTapplicationde sessystème?

multiples ressembleraient à autant de malades imbéciles qui, après avoir pui>é tour à tour dans les bocaux d'une pharmacie, absorberaient un abominable mé-

cors in K

lange de remèdes salutaires et de poisons.

M. Cousin prend d'abord les armes que lui fournit l'idéalisme écossais, puis il va-t'en guerre et attaque vaillamment la philosophie sensualiste de Condillac.

« Celle philosophie mesquine et dégradante, dit-il, qui prétend renfermer l'ânw humaine dans le cercle élroit de la sensation; qui, pour se délivrer des faits intelligents qui l'embarrassent, les mutile et les amoindrit ou les passe sous silence; qui peut bien faire sorlir de son principe les conseiisde la prudence, la morale de Tinlé! et, mais qui n'en tirera jamais les règles du devoir, les croyances de l'homme de bien, car elle sape la vertu par les fondements et anéantit la conscience. »

ui COUSIN

Voilà, certes, une argumentation pariai te.

Mais, après avoir écrasé le matérialisme, notre professeur, dont l'esprit est d'une mobilité rare, s'éprend tout à coup de la philosophie panthéiste et alliée des allemands.

II admire le fils du sellier de Kœnisberg1, ouvre les grammaires tudesques afin de mieux le comprendre, s'extasie en lisant la Critique de la raison pure, et se plonge tête baissée dans cet abîme.

En même temps que les idées de son nouveau maître, il épouse sa terminologie grotesque.

La chaire française retentit pour la pre- 1 Iv.muanuel Knnt.

miore fois des absurdes et folles doctrines d'outre-Rhin. Kantle démolisseur, Fichte l'idéaliste alliée, Schelling le philosophe de la nature, puis enfin Hegel, le sublime Hegel, obtiennent tour à tour les louanges de Victor.

Hegel est l'auteur de cette proposition blasphématoire *. « Dieu arrive dans l'homme à la connaissance de luimême. »

Ébloui d'une aussi magnifique pensée, M. Cousin, dans un premier voyage en Allemagne, à la fin de 1817, tombeaux genoux du maître et porte pieusement a ses lèvres un pan de sa redingote '.

1 Henri Heine s'est moqué fort agréablement, à sou poi-.U de vue. de cette passion subite de notre liiros

Revenu à Paris, il commence un cours de philosophie morale.

Sa parole brûlante, imagée — beaucoup trop imagée pour l'exactitude et la sévérité philosophiques — son accent plein d'enthousiasme quand il touche la corde du patriotisme, tout contribue à enflammer la jeunesse des écoles.

Un jour il appelle l'homme « une force libre. »

pour la philosophie allemande. « M. Cousin, dit-il, a toujours observé à l'égard de celte philosophie le sixième commandement : il n'y a pas filouté une idée. Tous les témoins déposent unanimement que, sous ce rapport, M. Cousin est la probité même. Je vous prédis que la renommée de M. Cousin, comme la Révolution française, fera le tour du monde. J'entends déjà les ricaneurs ajouter: En effet, la renommée de M. Cousin fait le tour du monde; on ne la trouve déjà plus en France. »

Celte définition est couverte d'applaudissements. On y voit une protestation courageuse contreles menées envahissantes du parti prêtre et des ultras.

-Les congréganistes prennent la chose en mauvaise part. Notre philosophe révolutionnaire voit suspendre son cours.

Dans le délire de son revirement libéral, il a poussé l'audace jusqu'à faire ime apologie de Marat, en pleine Restauration.

Bien d'autres à sa place n'eussent point osé louer ce monstre en pleine République.

M. Cousin, devenu martyr, accepte les palmes consolatrices que toute la presse de l'opposition lui décerne.

s:> cousin

Du reste, il ne se plaint pas d'être condamné au silence, car une maladie de poitrine, causée par un travail opiniâtre sur les manuscrits de Proclus ^commence à donner de l'inquiétude à ses amis.

Les souffrances de Victor deviennent intolérables. Il se retire dans un modeste logement de la rue d! Enfer, dont la fenêtre donne sur les marronniers du Luxembourg.

Il ne travaille plus. Seulement il emploie quelques heures à la lecture pour ne point mourir d'ennui.

Ce fut alors que lui tomba dans les

4 Philosophe néoplatonicien qui s'appliqua, de concert avec tous les adeptes de l'école d'A'exandric, à lutter vigoureusement cont'e les progrès du christianisme et à le confonire.

mains une brochure intitulée De la révolution piémontaise, avec ce vers d'Àlfien pour épigraphe :

Sta la forza pcr lui, per nie sla il vero*.

Elle venait d'être publiée en France par le chef avoué de cette révolution, le fameux comte de Santa Rosa, qu'on a très-justement appelé le Don Quichotte du libéralisme.

Victor brûlait de voir ce héros transalpin.

On le lui amena juste au moment où sa maladie le jetait dans une crise violente. Il vomissait le sang et se croyait perdu.

— Monsieur, dit-il au proscrit en lui 1 « Qu'il garlc la futve, la vérité me testé . »

iô COUS 13

tendant la main, vous êtes le seul homme que, dans mou état, je désire connaître encore.

Une liaison très-intime s'établit entre eux.

Santa Rosa prenait en France le nom

de Conti. Logé rue des Fossés-Monsieur le-Prince, dans le voisinage du professeur malade, il le visita tous les jours et se rencontra chez lui plus d'une fois avec Humann et Royer-Collard.

Ce dernier prévint un soir le comte ilalien qu'on jugeait prudent de s'assurer de sa personne et de le tenir sous les verrous.

Dans celte mesure, ordonnée par le

COUSIN -il

ministère, il y avait une menace d'extradition peut-être.

Or, de l'autre côté des Alpes, Santa Rosa voyait l'échafaud.

Victor le eaclie à Auteuil dans la maison de campagne de M. Yiguier. Tous les deux y établissent leurs pénates pendant lus premiers mois de 1822, ne recevant aucune visite et ne sortant jamais de l'enceinte du parc.

M. Cousin s'occupe d'une traduction de Platon.

Le comte écrit ses Recherches sur les gouvernements constitutionnels.

Effrayé des progrès de la maladie du

philosophe. Sanla Rosa le décide un jour à retourner à Paris, afin d'y consulter l'illustre Laennec, leur ami commun.

Victor suit ce conseil.

Ne le voyant pas revenir le soir même et cédant à l'inquiétude, notre Italien commet l'imprudence de quitter Àuteuil et d'aller chercher, rue d'Enfer, des nouvelles du malade.

La police avait l'œil au guet.

Sur la place de l'Odéon, Santa Rosa tombe dans une embuscade de sept ou huit agents, qui l'appréhendent au corps ci Temmènent à la préfecture de police.

On l'accusait de complot contre la sûreté de l'État.

Deux ordonnances de non-lieu, rendues

successivement par les juges civils et par la cour royale, ne permirent pas au ministère de prolonger la captivité du patriote piémontais, qui reçut Tordre d'interner à Alcnçon d'aborJ, puisa Bourges.

Ce fut de cette dernière résidence qu'il écrivit à M. Cousin ces lettres si charmantes et si tendres, publiées depuis sous le couvert du prince de la Cisterna.

Victor alla visiter son ami dans le cheflieu du département de l'Orne.

Il y composa l'argument du Pkédon sur l'immortalité de l'âme.

Le séjour du comte à Bourges ne fut pas de longue durée. Bientôt on le pria d'accepter un passe-port pour l'Angleterre cl

de prendre la roule de Calais en compagnie d'un gendarme.

Pythias et Damon ne devaient plus se se revoir.

Après avoir vécu longtemps de privations à Londres, Sauta Rosa partit pour la Grèce et voulut mettre son épée au service du gouvernement national; mais on n'accepta point cette offre, car la Sainte-Alliance, très-haute et très-ombrageuse dame, eût probablement dressé i'oreille au nom du révolutionnaire piémontais.

Désespéré, le comte s'engage dans les rangs des Palikares avec le titre de simple soldat; puis il va mourir obscurément, d'un éclat de mitraille, au siège de Missoluiurhi.

COUSIS ti

Victor Cousin n'avait pu mettre obstacle à cette funeste détermination, ni par sa correspondance ni par ses conseils, attendu qu'il était alors lui-même au secret le plus absolu dans les cachets de cette même Sainte-Alliance, qui persécutait si cruellement le patriotisme d'un bout de l'Europe à l'autre.

Il est bon d'expliquer comment ce malheur lui arriva.

Ne touchant plus aucune espèce d'émoluments universitaires, pauvre de son patrimoine, à bout de ressources, il crut devoir accepter temporairement une mission pédagogique, fort au-dessous de son mérite, mais qui pouvait servir ses projels et ses études.

Fn un mot, la duchesse de Montebello le donna pour précepteur au jeune duc, son fils aîné, qu'elle envoyait en Allemagne, et qui allait, à la mode anglaise, compléter son éducation par les voyages.

Très-avancé comme principes, grâce à ses rapports avec Sauta Rosa, Victor, chemin faisant, juge convenable de chauffer le carbonarisme.

On l'arrête à Dresde en flagrant délit de propagande.

Bientôt la Saxe le livre à la Prusse, et voilà notre homme dans les cachots de Berlin.

Sa prison menace d'être longue.

Il s'obstine a ne répondre à aucun interrogatoire, conteste à un gouvernement

étranger le droit de répression sur ses actes et lui reproche de commettre un inexcusable abus de la force.

Gans et plusieurs autres savants d'Allemagne rendent visite au captif.

L'historien Michelet, son compatriote, alors à Berlin, remue ciel et terre pour obtenir sa délivrance; mais il ne peut y réussir.

A trois mois de là seulement, trois mortels mois, nos ministres, tourmentés par les incessantes réclamations de la presse, font passer une petite note à II. de Damas, chargé de l'ambassade française en Prusse.

Victor voit enfin les portes de son cachot s'ouvrir.

11 rentre à Paris dans les premiers jours de mai 1825 et remercie les journaux de leurs bons offices.

La Gazette de France, qui avait alors une teinte libérale, continue de le prôner bel et bien dans ses colonnes. Elle déchire qu'on lui doit une réparation éclatante, parle de son mérite méconnu, le compare à Platon, et lui fait obtenir, grâce à cette audacieuse métaphore, la croix de la Légion d'honneur.

Ce fut Charles X qui en orna la boutonnière du carbonaro propagandiste.

Il faut dire que M. Cousin commençait à appliquer dans le ressort de la politique ce système commode qui devait distinguer plus tard sa philosophie glorieuse.

Ayant compris le danger des opinions trop exclusives, il se prit à colorer son drapeau de tontes les nuances connues; il entretint des relations dans tons les camps.

Tour à tour il rendit, visite à la Fayette, à Dupont (de l'Eure), à Chateaubriand, à Rovigo et à Paul-Lonis Courier.

La religion de l'éclectisme avait trouvé son apôtre.

— Ce diable d'homme connaît l'univers entier ! s'écriait Yiilemain, furieux de le rencontrer partout sur sa route.

A la fin de 1825, le grand Victor publia les premiers volumes de sa fameuse traduction des œuvres de Platon '.

1 Les derniers ne parurent qu'en 18-10. L'ouvrage complet forme 13 volumes in-8°.

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Dans les notes de cet ouvrage, il prouve que Socrate a été condamné justement à boire la ciguë, parce qu'il attaquait la société païenne et les dieux de l'Olympe avec la plus haute irrévérence.

Une seule chose étonne le grand Victor, c'est que l'Aréopage n'ait pas rendu ce jugement à l'unanimité.

Signataire de la traduction citée plus haut, M. Cousin n'y a fourni qu'une part de travail médiocre. On peut dire qu'elle est plutôt de Georges Farcy * et d'Auguste Viguier.

« Farcy avait beaucoup étudié Platon, dit le Ternes du 45 janvier 1832. Nous croyons même pouvoir affirmer que les

1 Jeune savant, tué en *830i

COUSIN ol

volumes les mieux compris et les plus élégamment traduits de M. le conseiller d'Étal Cousin sont dus aux veilles philosophiques de Farcy. »

Quant au deuxième collaborateur, notre héros reconnaissant lui dédia l'ouvrage en ces termes :

« A mon ami Auguste Viguier, comme une dette et un souvenir. »

L'année suivante, M. Cousin donne une édition complète des œuvres de Descartes.

Il publie en outre des Fragments philosophiques, et son disciple Adolphe Garnier se fait le complaisant éditeur du Cours deVhistoire de îaphilosophie, sténographié à la Sorbonne.

En 1828, M. Cousin imprime de Non-

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