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G UAVAPD
EUGEiNE DE >JiHEC>URT
PARIS
GUSTAVE 1IAVARD, ÉDITEUR
15, HDF. GUK.NÉGAUD, 15
L'Auteur et l'Éditeur se réservent le droit de traduction et de reproduction à l'étranger.
YIENNET
11 y a plus d'un genre de célébrité.
Le personnage qui apparaît à son tour dans ce long cortège de silhouettes contemporaines que nous avons fait défiler sous les yeux du public est célèbre à sa manière.
C'est le Napoléon du ridicule.
Depuis que notre pays exible, pense et
parle, il n'y eut jamais d'écrivain, jamais d'homme public plus moqué, plus bafoué, plus turlupiné que M. Viennet, membre de l'Académie française, ex-pair de France, et poète à ses heures de loisir.
Après avoir lu et relu les pièces ilu procès qui, voici trente ans bientôt, reste en litige entre cet immortel et l'opinion publique, nous ajouterons :
Il n'en est pas qui l'ait mieux mérité. Le lecteur jugera.
Béziers, chef-lieu du département de l'Hérault, eut l'honneur de souhaiter la bienvenue en ce monde à Jean-Pons- Gui Ilaume Viennet, le 18 novembre 1777.
On voit que notre héros est d'un âge respectable.
Mais il est homme à vivre son siècle, et, dans les promenades, dans les salons, au théâtre, partout, vous le rencontrerez ingambe et plein de verdeur.
Son père, Jacques-Joseph Viennet, fut d'abord chartreux à dix-huit ans, et chanoine à vingt ans.
Puis, — c'est monsieur son fils qui daigne nous l'apprendre avec sa légèreté voltairienne, — il jeta le froc aux orties, et changea son aumusse contre une dragonne.
Viennet père obtint une lieutcnance.
11 entra dans un régiment de cavalerie
8 VIESNET
commandé par un de ses oncles, combattit à Rosbach, et fut licencié à la paix de 1 7G5,
sans pension et sans fortune.
Deux fois il se maria dans sa province.
Jean-Pons-Guillaume est l'aîné des enfants issus du second mariage.
C'était, du reste, une famille qui rappelait le temps des patriarches par le nombre de ses rejetons. Le héros de celte notice n'eut pas moins de douze hères cadets, qui suivirent, comme lui, la carrière des armes, et ceignirent leur front de trèspeu de lauriers.
Mais terminons avec l'auteur de ses jours, comme il dit fort élégamment luimême, dans son style académique.
VIESNET 1}
La Révolution éclata.
Tout alors était dans ce cri de guerre:
a A bas les nobles! vivent les bourgeois! »
On guillotinait les premiers pour faire place aux seconds, et la France, depuis soixante ans, a beaucoup à se louer de sa nouvelle aristocratie.
Jacques - Joseph Viennet , père de l'homme qui a commis la tragédie à'Arbogaste, fut élu membre du conseil municipal de Béziers.
On l'envoya plus tard à l'Assemblée législative, puis à la Convention.
C'était un des rares députés honnêtes auxquels nos provinces confièrent leur mandat dans ces mauvais jours,
Au moment du procès de Louis XVI, il soutint avec énergie, malgré les sinistres clameurs de la plupart de ses collègues, une thèse où éclatait la voix de la justice
et de la raison.
« Vous n'avez pas le droit, leur criaitil, d'usurper le pouvoir judiciaire. C'est un abus monstrueux dont vous allez vous rendre coupables; c'est un crime que vous allez commettre! »
Marat, ne pouvant rétorquer sa logique, voulut, dit-on, lui brûler la cervelle.
Ce point d'histoire est assez vraisemblable.
Notre député de l'Hérault vota pour la réclusion du roi jusqu'à la paix.
V'IENNET il
Quelque temps après, chargé de surveiller la remonte des quatorze armées de la République, il refusa vingt mille chevaux d'un seul bloc, malgré les lient mille louis de pot-de-vin que lui offrit délicatement le fournisseur.
Plus tard, il entra au Conseil des anciens, et mourut, en 1824, dans sa quatre-vingt-douzième année.
Jean-Pons Guillaume fut un enfant précoce.
Un abbé, son oncle maternel, lui fit bégayer du latin au sortir des langes. À quatorze ans il avait terminé toutes ses études.
Sans la Révolution, qui jugeait à propos de couper la tète des prêtres comme celle
\l VI EN NET
des nobles, Jean-Pons-Guillaume eût suivi la carrière ecclésiastique et fût devenu très-certainement un des curés de la capitale. 11 devait recueillir la succession d'un autre frère de son père, également dans les ordres, et qui se trouvait à la tète de la paroisse de Saint-Merry.
L'héritage de la cure n'était plus possible.
C'est un des rares bienfaits dont il faut remercier 95, car Jean-Pons-Guillaume eût fait un singulier ministre du Seigneur.
Il orna ses flancs d\me sabretache, et prit les allures fanfaronnes d'un soudard, ce qui convenait beaucoup mieux à sa nature hâbleuse et méridionale.
Mais, ne voulant point se résigner à la
V1EKNET lô
condition de simple soldat ni passer par les grades inférieurs, il pria son père d'user de son influence pour le faire admettre d'emblée, comme sous-lieutenant, dans le corps de l'artillerie de marine.
La République de 1798 commençait à tolérer de nouveau ces passe-droit si fort reprochés à l'ancien régime.
Or Vienne t père avait des principes rigides.
Il sermonna vertement monsieur son fils, et lui répondit:
— Prends un mousquet! va sur les champs de bataille, et gagne ce que lu pourras gagner par la conduite et par ton courage.
— Maî>, îiion père...
— Silence! Crois-tu que je sois ici pour faire uniquement les affaires de ma famille et l'avancer quand même, au préjudice des autres citoyens?
Jean-Pons-Guillaume était né pour l'intrigue.
II tourmenta si longtemps et si bien Truguet, le ministre de la marine, qu'il finit par obtenir la sous-lieutenance objet de son ambition.
Depuis deux ans il était au service.
Un jour, ou plutôt une nuit, les Anglais surprirent le vaisseau Y Hercule, et le capturèrent avec tout son équipage, après une lutte des plus sanglantes.
VIENSET lo
Notre héros se trouvait au nombre des officiers vaincus.
Les ténèbres, qui cachèrent malicieusement ses exploits, nous privent du plaisir de les raconter.
Jean-Pons-Guillaume resta sur les pontons de Plymouth jusqu'à la paix d'Amiens. On le traita fort mal. Il eut gravement à se plaindre de la manière dont la perfide Albion se conduisait envers les prisonniers français.
Du pain noir, arrosé d'eau fétide, composait toute sa nourriture, et rarement on lui permettait de quitter sa sombre casemate pour aller respirer Tair sur le pont.
Aussi voua-t-il au colosse britannique une haine irréconciliable.
1(5 VI LIS Ml
11 dépasse là-dessus en férocité Chauvin lui-même, ce type aussi grotesque qu'original de nos vieilles rancunes patriotiques.
Vous l'entendrez perpétuellement répéter ce vers comme un axiome :
Crains les dons de l'Anglais ; ils sont fails par la haine !
On se rappelle sa virulente sortie de l'année dernière, à l'Institut, contre les anglomanes.
M. Vicnnet exècre les Saxons et les exécrera toujours, quoi qu'on dise et quoi qu'on Hisse. Dans sa rancune violente et dans son mépris, il les place absolument sur la même ligne que les romantiques, les républicains et la Société de Jésus;
Néanmoins la démocratie ne fut pas toujours pour Jean-Pons-Guillaumc un objet d'horreur.
Nous n'inventons rien, son histoire est là pour appuyer nos assertions.
A peine a-t-il revu sa patrie, grâce aux victoires de Bonaparte, qu'il se pose brusquement et sans dire gare en républicain farouche .
Il vote contre le consulat à vie, et, plus tard, contre l'Empire.
Cette conduite n'est pas faite pour lui attirer les bonnes grâces de Decrès, qui a remplacé Truguet au ministère de la marine.
Le jacobin Yienncl a la naïveté de se plaindre.
Mais l'oreille du pouvoir est insensible. On laisse plus d'un an vacante une place de capitaine qui lui revient de droit.
Il se fàclie, crie, tempête contre le despotisme impérial ; mais on lui insinue délicatement, de la part du ministre de la police, que de bons et solides verrous sont tout prêts, s'il ne veut pas se taire, à garantir dorénavant son silence.
Après les pontons, le cachot politique ' la perspective manque de charme.
Les mécomptes de Jean-Pons- Guillaume lui inspirent de sages et judicieuses réflexions. Il cesse de clabauder contre l'Empire et jette le bonnet de jacobin pour ne plus le reprendre.
\li..\MT 19
On lui donne sa place de capitaine
Aussitôt, et sans la moindre transition, il chante l'Empereur sur toutes les gammes.
Te suive qui pourra, César, je perds haleine! Je sa;s que de nos vers ton nom n'a pas besoin ; Que sans nous ta mémoire ira bien assez loin ; Qu'une vie aussi pleine, un règne aussi prospère, Feraient le désespoir et l'écueil d'un Homère; Mais, quand la Renommée, enflant toutes ses voix, Remplit le monde entier du bruit de tes exploits, Au milieu des transports que ta gloire fait naître, De mes sens étonnés je ne suis plus le mai re ! Le passé n'a plus rien que je puisse admirer, Et nul autre que loi ne sait plus m'inspirer.
Nous avons omis tout à l'heure un fait biographique important.
Sur les pontons anglais, au milieu de brouillards éternels et d'exhalaisons ma-
20 VlENNET
récageuses, la Muse de la poésie était venue consoler Jean -Pons-Guillaume.
11 avait pu supporter, grâce à ses caresses, les chagrins et les torlures de la captivité.
César, qui n'oubliait pas les voles hostiles de notre ex -jacobin, devenu tout à coup l'apologiste ardent de ses hautes conquêtes, ne se laissa point désarmer par cet enthousiasme lyrique.
Viennet végéta piteusement jusqu'en 1815 dans son grade de capitaine.
A cette époque eut lieu la campagne de Saxe.
Notre homme y prit pari, avec tout son corps, que nos désastres maritimes permettaient de joindre aux troupes de terre;
Il reçut la croix après la baJ aille de Lutzen ; mais à Leipsick il fut obligé, pour la seconde fois, de rendre les armes et f]e rester prisonnier de guerre.
La cbute de l'Empire le rendit libre.
Son premier soin fut de se rallier aux rois légitimes et de saluer leur retour.
Donnant à Pégase un coup d'éperon superbe, il s'éleva tout en haut de la sainle montagne et lit chanter à sa Muse la blancheur des lis.
On trouva les vers détestables, mais l'intention parut bonne.
Viennet, pour récompense, eut l'honneur insigne d'être élevé au grade d'aide de camp de M. de Montélégier, aide de camp
lui-même de Son Altesse Royale monseigneur le duc de Berry.
Presque aussitôt survint la fantastique
résurrection de l'Empire.
N" saut' poi n t-z-à demi, PàilUss', mon ami!
Jean-Pons-Guillaume cache sa cocarde blanche et reprend, comme si de rien n'était, du service dans l'armée de Napoléon. Son flair politique ne va point jusqu'à sentir Waterloo.
Mais le \Tà r'ehassc, Vl'a l'aut' replacé :
Yiv' ceux que DLhi seconde !
11 retire de sa poche la blanche cocarde, et se hâte d'aller présenter ses hommages à M. de Montélégier, qui revenait de Garni.
Y1EHNLT 23
— Osez-vous bien vous présenter devant moi? dit celui-ci d'un ton de colère.
— Je n'ai pas signé l'acte additionnel, je vous le proleste, murmure humblement Viennet.
— Qu'importe, si vous avez pris l'épie pour la défense de l'usurpateur?
— C'est-à-dire que je suis resté dans l'intention de mieux le combattre.
— Vous?
— Moi-même.
En même temps, il présentait à M. de Montélégier deux brochures ayant pour titres : Lettre d'un Français à l'Empereur sur la Constitution qu'on nous
21 VIEKNET
prépare, et Opinion d'un homme de lettres sur la Constitution proposée.
L'aide de camp de monseigneur le duc de Berry ne daigna pas lire une page de ces deux faclums et tourna le dos à Jean- Pons-Guillaume.
Le voilà privé de sa place, exclu de l'armée, sans protecteur et sans rcs sources.
— Allons, se dit-il. c'est à ma Muse de sauver encore une fois ma barque du naufrage. Monlélégier n'est qu'un brutal et un sot. Le roi me rendra justice; il suffit de me faire entendre du roi. Chaule, ô ma Muse, chante!
On était au mois de juin 1816.
Paris se trouvait en fête à l'occasion du mariage du duc de Berry avec la princesse Caroline de Naples.
Jean-Pons-Guillaume profite de l'occasion pour rimer la cantate amusante qui va suivre.
Comme, avant tout, son but était de chatouiller l'oreille du roi, vous comprenez qu'il (latte tout d'abord Louis XVIII, avant de célébrer le royal hymen.
0 rusé poète !
Mais voici la cantate :
C'est notre père, allons lui rendre hommage. L'auguste voix qui sort de ce pala's N'annonce plus la guerre et le carnage; L'tsl un signal de bonheur et de paix.
Quelle illustre race A tant de bonté L'ait plus de grâce Et de majesté?
VIENiNET
Dmx fois son absence Causa nos malheurs, Deux fois sa présence A séché nos pleurs.
la paix, la \icloire, L'ornent tour à tour; Huit siècles de gloire Fixent noire amour.
Quelle est cette aimable étrangère?
Je sens déjà qu'elle m'est chère.
Ainsi qu'à mon regard elle plaît à mon cœur.
Elle revient s'unir au sang dont elle est née, Et, fille des Bourbons, nous aimera comme- eux.
Son hymen fait notre espérance, Qu'il soit payé de notre amour.
Les lils qu'il promet à la Fiance Sur nos lils régneront un jour.
Ils seront dignes de leur père, De nos aïeux et de nos rois...
El crclera!
Nous croyons que de pareilles citations peuvent donner à nos lecteurs une haute idée du génie poétique de Jean-Pons-Guillaume, ce futur adversaire des romantiques et de l'audace du rhythme. "
Louis XVIII eut l'indélicatesse de ne pas jeter des cris d'admiration.
Nulle faveur de la cour ne récompensa ces strophes brillantes, et notre héros, pour vivre, fut obligé de se faire journaliste. On le chargea du compte rendu des Chambres dans le Journal de Paris.
Sa position précaire ne fut pas de longue durée.
Tout méchant poêle qu'il était, Jean- Pons-Guillaume avait un physique orne:
de quelque agi émeut .
Aux yeux des femmes, une figure passable rachète bien des mauvaises rimes.
Viennet fit un mariage avantageux, qui lui assurait une belle et large indépendance.
L'épouse avait cinq ou six ans de plus que l'époux, mais elle possédait vingt mille livres de rente *.
Quelle aubaine !
Jean-Pons-Guillaume peut, dès lors, en toute sécurité, se lancer dans l'opposition et dire leur fait à ces rois malappris qui laissent imperlinemment sans réponse la cantate du 19 juin.
1 Madame Viennet vil encore. Son grand Age l'a rendue aveugle.
Sa rancune est d'autant plus vive, que, peu de jours après la publication de cette cantate, il a trouvé moyen de faire remettre directement au roi un autre chefd'œuvre poétique, destiné à le fléchir.
Pourquoi n'en citerions-nous pas une bribe? -
Nos derniers neveux peuvent-ils trop connaître le talent littéraire des antagonistes de Lamartine et de Victor Hugo?
Je te bénis, Louis, tu sauves la pâtre !
Du glorieux Louis secondons la sagesse ; Des ennuis de l'exil consolons sa vieillesse; Charmons par nos accords les ennuis du pouvoir; De sa vie orageuse embellissons le soir.
Que dis-je? Le Fiançais, pleurant son imprudence. Ne croit plus au bonheur que promet la licence;
H sait, ft nos malheurs nous l'ont redit as:cz, Que de leur trône en vain les rois sont renverses; Qu'un État populaire en proie à des caprices Toujours à des tyrans est livré par ses vices, Et (|iie la liberté ne reprend tous ses droits Qu'au pied d'un tronc heureux ci fondé sur les lois.
Jean-Pous-Guillaume passa du Journal de Paris au Constitutionnel.
Cette dernière feuille servait alors de quartier général à bon nombre de faiseurs littéraires, jadis aux gages de la censure impériale, savoir : les Arnaud, les Jouy, les Tissot, etc.
Tous avaient retourné leur casaque
Notre spirituelle patrie les acclamait comme de grands citoyens.
Viennet, grâce à sa fortune, devient
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(oui de suite, au milieu du parti liber,], un personnage d'importance.
Il débute comme auteur tragique vers la même époque, et lait jouer successivement au Théâtre-Français Clovis et Arbogaste.
On connaît la chute houleuse de ces deux pièces.
Le soir où la première succomba sous le haro d'une salle inflexible, le journaliste René Perrin rencontra l'auteur à la sortie du théâtre et crut devoir lui adresser, an sujet du décès de l'œuvre, son compliment de condoléance.
— Une autre fois, lui dit-il, vous serez plus heureux, car une bataille per-
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duc forme le soldai; les revers apprennent à vaincre.
— Eh! s'écria Jean-Pons, la pièce est excellente! Mais cet imbécile de Talma n'écoule rien. C'est lui, je vous le pro leste, c'est lui seul qui a compromis le succès. Au lieu d'entrer en scène avec une hache sicambre, longue et pesante, il est sorti de la coulisse avec une petite javeline élégante et coquette, véritable hache de société bonne à casser du sucre!
— Et vous croyez que cette jateline...
— Parbleu!..; Dès ce moment, le public n'a plus rien compris à l'ouvrage, et, quand le public ne comprend pas, que voulez- vous qu'il fasse? Il siffle;
Arbogaste eut un destin plus cruel encore.
Jamais, de mémoire d'homme, tragédie n'excita des rires plus olympiens. On ne sifflait pas, on se tenait les côtes.
Ces deux échecs ne purent déconcerter Vienne*, ni lui enlever le sentiment de son propre mérile. Comme tous les hauts et sublimes génies, comme César, comme Napoléon, comme le Corrége et comme Christophe Colomb, il a la conscience instinctive de sa force.
Ne cherchez pas à lui apprendre ce qu'il vaut.
11 a regardé son (aient face à hc.c, il sait son moi sur le bout de l'ongle.
Aussitôt après la chute d' Arbogaste, il
proposa très-sérieusement au Théâtre- Français de se charger de la fourniture exclusive des tragédies.
Notre homme voulait passer un marche d'alexandrins, comme on passe un marché d'huile ou de chandelle.
— Rien de plus simple, disait- il; on représentera chaque semaine, un jour du Molière, un jour du Corneille, un jour du Racine et quatre jours du Viennet.
La Comédie-Française fut assez inepte pour refuser une proposition si avantageuse.
Obligé par le mauvais vouloir et l'injustice des sociétaires à renoncer définitivement au théâtre, Jean Pons-Guillaume
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n'en eut que plus de loisirs pour se livrer au commerce des chastes sœurs.
Il revint à la poésie politique, accouchant sous le premier prétexte venu tantôt d'une épître et tantôt d'une satire.
Aujourd'hui, c'était l'insolence des Jésuites qui stimulait sa Muse.
Demain, c'était l'apparition des pures Capucins.
Puis il célébrait la recomposition de l'armée par Gouvion-Saint-Cyr, ou saluait la loi d'amour par sa fameuse Epître aux chiffonniers.
Cette dernière œuvre eut son châtiment.
Viennet avait été réintégré dans le
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corps royal de l'état-major. Il était mémo parvenu, en 1825, à l'ancienneté, au grade de chef d'escadron.
Mais son épître vint tout démolir.
Le mini-Ire de la guerre ' était un mauvais compagnon qui entendait fort mal la raillerie.
Par ses ordres, on raya M. Viennet des contrôles.
Vengeance, ô ma Muse!
Et tout aussitôt YÉpîîve aux Grecs est lancée comme nn caillou dans les jambes du pouvoir. Il semble que Jean-Pous- Guillaume progresse en art poétique.
1 M. <lc CUrmont Toi.ncrrc.
V1ENNLT 57
Voici trois vers admirables que nous exhortons les professeurs à offrir, dans tous les collèges, comme modèles d'harmonie imilative.
Il s'agit de peindre les vagues occupées à rouler des corps humains, absolument comme si elles avaient affaire à de simples galets.
Le poète s'adresse aux modernes Hellènes :
Attendez-vous encor que la mer d'Ausonie, Que U mer de Tyrcne cl la nier d'Iouic Traînent de vos enfants les troncs ensanglantés?
Les deux premiers vers imitent le bruit des Ilots qui se heurtent, et le troisième vous les montre expirant sur la grève. C'est magnifique.
On doit rendre justice à tout le monde, même à M. Yicimet.
Ce diable d'homme faisait pleuvoir des éj iHres.
Après celles que nous avons déjà citées, il en écrit une à Charles X. Est-ce la dernière? Non vraiment : YÉpîlre à don Miguel lui succède. Jean-Pons Guillaume se garde bien de laisser passer sans épitre la nouvelle de l'accident arrivé à ce monstre royal en dressant un attelage.
Il continue d'adresser des épitres à Pierre, à Paul et à Jacques ; puis les ailes de son inspiration deviennent beaucoup plus larges, et nous le voyons monter jusqu'au ciel du poëme épique.
Ah ! mon Dieu, oui !
Si vous n'avez pas lu son poëme de Varga, c'est un avantage que vous avez sur non*. Quant à son poëme du Siège de Damas, laissez-le tranquillement dormir dans la poudre des bibliothèques.
« Il n'est pas bon, ma conscience m'oblige à le déclarer, » dit Yiennct luimême dans son autobiographie du Dictionnaire de la Conversation.
Mais pour son poëme de Sédim ou la Traite des nègres, c'est autre chose.
i Je dirai encore avec la même franchise, écrit Jean-Pons-Guillaume, qu'il y avait de l'intérêt et de la poésie. r>
Pas si bêle !
40 V1ENIVLT
S'humilier à droite pour s'élever à gauche est un assez bon système.
Croyez-vous, lecteur, être au bout de celte longue énumération des ouvrages de M. Yiennct? Par exemple! Il est impossible de vous laisser ignorer qu'il a commis un poëme en vingt-six chants et nous ne savons plus combien de mille vers, intitulé la Philipi'ide.
Ole plaisant esprit d'un poêle intrigant, Qui, de lanl de héros, va choisir Qiildebrand!
N'importe, c'est l'œuvre favorite de Jean-Pons-Guillaume. Avec elle il ira sûrement au temple de Mémoire.
Ah 1 c'est lui qui l'affirme!
« Ce poème revivra, quoi qu'on dise.
V1E.VNLT 41
11 n'est pus vrai qu'on l'ait lue et qu'il ait mérité de l'être. »
Jean-Pons lève le masque et ne se montre plus modeste.
Or ce n'est pas tout.
Bientôt il fait paraître un volume de prose et de vers intitulé : Promenades philosophiques au Père-Lachaise. Il écrit, en outre, une Histoire des guerres de la Révolution dans le Nord.
Que celte fécondité prodigieuse ne surprenne personne. Elle existe chez M. Viennet à l'état de maladie chronique et d'infirmité sans remède.
Il lâche quotidiennement le robinet du
42 V1ESNET
vers avec une profusion diurétique : vers brûlai, banal, trivial, prose abominablement rimée, qu'il décore des noms pompeux de tragédies, d'épîtres et de poèmes : tragédies à la livre, épîlrcs à la rame, poèmes au boisseau. Demandez, messieurs, faites-vous servir!
Notre rimeur lui-même se livre à un calcul bien propre à nous glacer d'épouvaute.
— Je puis, dit-il, faire aisément, pendant toute ma vie, quatre mille vers par mois, c'esl-à-dire cent trente trois vers par jour.
Et nous avons dit qu'il vivrait son siècle. Frémissez !
Plus de vingt ans encore, il vous inon-
VIENNE! i:>
dera de ce déluge. Il est vrai qu'il ajoute avec une humble caudeur :
— Je ne dis pas qu'ils seront tous bons ; mais ce seront des vers comme ceux de Racine.
On ne nous accusera pas de répéter souvent les mêmes anecdotes. Il en est une,, toutefois, sans laquelle ce petit livre serait incomplet. Nous prions nos lecteurs de la saluer par le bis repetita placent.
C'était a Sainte-Pélagie, au bon temps où la Restauration y tenait en cage notre Déranger.
Viennct, un jour, alla par hasard lui rendre visite.
Nous disons par hasard, vu qu'il n'es-
4i \ ES A ET
limait le chansonnier populaire (pie duuc façon très-médiocre. Cela était dans l'ordre : Déranger faisait à peine un chefd'œuvre tous les deux mois.
Jean-Pons-Gnillaume avait donc élé conduit là par trois amis du poëte.
Au milieu de la conversation, il prit un accent demi-sérieux et demi-goguenard pour dire au détenu :
— Eh bien, nous avez vous fait quelque petite chanson?
Déranger sourit, de ce sourire que vous savez, du sourire de la Fontaine et de Benjamin Constant. Puis, se tournant vers les autres visiteurs :
— Il croit, en vérité, dit-il, qu'une chanson se fait comme une tragédie!
YIE.N.NKT 4a
Les œuvres poétiques de II. Yienuet, — car il faut enfin les juger autrement que par des phrases plaisantes, — sont remarquables surtout par l'intrépidité de la cheville et par l'abondance de ces mots impossibles et démesurément longs qui réussissent toujours, à deux ou trois qu'ils se mettent, à produire un vers délicieusement plat et lourd.
Sa période est enflée comme la poilrinc d'un asthmatique imprudent qui veut se mettre au pas de course.
On doit admirer aussi la science heureuse de ses périphrases.
M. Yienuet ne dit pas le chameau, mais bien le patient compagnon de V Arabe au désert.
Il ne dit pas : J'ai tué d'un coup de fusil une perdrix; mais un plomb lancé d'une main vigilante atteignit la perdrix dans sa fuite.
Sans compter le vieil attirail des mots de la Fable : le Parnasse, — le Pinde,
— le Permesse, — teLéthé, — Pégase,
— Apollon, — Y Olympe, — YHélicon,
— YHijpoerène, le tout employé de la façon la plus grave et la plus solennelle.
Ce bizarre écrivain n'a pas avancé dune ligne depuis 1810.
De là sa haine furibonde contre les audacieux qui donnent à la période une allure nouvelle et franche, en déchirant ces lui il Ions du style dans lesquels il se drape.
On se permet de changer le vieux lan
VIEXNET Al
gage classique de Jean-Pons-Guillaume :
voyez le crime !
Si nous voulions raconter ici tous les traits de vanité bouffonne de notre héros, où en serions-nous, juste ciel ! et que dirait l'éditeur des Contemporains, en voyant quadrupler son volume ordinaire?
A l'époque où Jean-Pons était membre du comité de lecture du Gymnase, il dit un jour à ses collègues :
— Messieurs, vous pouvez me rendre un véritable service.
— Lequel? Parlez, lui répondirent-ils, ignorant de quoi il s'agissait.
— J'ai fait une tragédie, messieurs, et