Les contemporains
Les portraits en photogravure qui ornent ce volume sortent des ateliers que vient d'ouvrir "The Sun Photo -Engraving Co/' au No. 1685 rue Notre Dame, Montréal. Cet établissement des plus complets est sous la direction d'un Canadien -Français, M. D. Lapointe, un maître dans son art. On admettra que nous n'aurions pu mieux choisir.
Avis de l'Editeur
Le dix-neuvième siècle, avec ses étonnantes découvertes, n'a pas seulement révolutionné l'industrie et les sciences ; la découverte de la vapeur, de l'électricité et les applications multiples qu'on en a faites ont eu pour conséquences de transformer complètement les conditions de la société. Ceci est surtout vrai d'un jeune pays comme la province de Québec, qui était, quand même, destine à subir d'importantes transformations en grandissant.
Aussi l'historien qui entreprendrait dans quelques années de reconstituer la physionomie de la génération actuelle aurait-il une tâche autrement difficile que celle qui revient à nos écrivains qui parlent du passé.
Durant leur enfance, alors que la lutte pour l'existence constitue la plus pressante et parfois l'unique })réoccupation, les peuples se groupent autour d'un homme. — le guerrier ou le tribun qui leur parait le plus fort. Ce champion incarne en lui toute la vie nationale, toutes les aspirations de son peuple ; son nom seul remplit l'histoire.
C'est ainsi qu'au commencement du siècle encore, les Papineau régnaient sur la population canadienne-française. Le paysan canadien, dont la vie était absorbée par la culture de son champ, dont l'horizon était borné par les limites de la paroisse, s'en remettait à ces deux grands patriotes pour l'administration des affaires de la patrie Le champ de bataille était l'Assemblée Législative. Dans ces conditions la tâche de l'historien est facile. Quand il a étudié et compris le chef, il connaît toute l'épopée.
Mais avec le progrès, avec la croissance de notre nationalité, d'autres champs ont été ouverts à son activité. L'instruction, bien qu'elle n'ait pas été tout ce que nous aurions pu dési-
rer, a permis à nos compatriotes de se lancer dans le commerce, dans l'industrie, dans les arts. Sur le terrain de la politique même, la lutte a changé d'aspect. Au rè^ne autocrati. que d'un chef nous voyons se substituer lentement mais sûrement le concours d'une multitude d'hommes instruits et dévoués Nos rapports avec la population d'origine britannique ont aussi changé et pour le mieux. Mais tout cela a pour effet de rendre le travail de l'historien plus difficile, s'il tient réellement à attribuer à chacun sa part de mérite et d influence dans le développement de la société C'est pourquoi beaucoup d'écrivains de hauts talents sentent aujourd'hui le besoin de spécialiser, de subdiviser l'histoire comme on a subdivisé les sciences, de circonscrire le champ de leurs études à la limite des forces humaines.
Assurément la province de Québec n'a pas encore atteint ce degré de développement oîi il devient impossible à un seul homme d'embrasser toute l'étendue de la vie nationale ; mais aussi, l'historien qui voudra bien se rendre compte de ce qui s'y est passé durant le dernier
quart de siècle devra mettre en scène une foule défigures: prélats, hommes d'états, littérateurs, artistes, industriels.
Comment pourra-t-il reconstituer la physionomie de ces hommes, qui les uns ont contribué au progrès de l'éducation, les autres au développement de nos libertés, les autres encore à l'avancement de notre nationalitéd ans le monde commercial ? Comment pourra-t-il attribuer à chacun sa juste part de mérite, de travail, dans cette œuvre de l'édification d'une nation ?
Nos hommes éminents, comme règle, n'écrivent pas de mémoires. Il est même bien rare qu'ils écrivent pour la presse Est-ce manque de temps ou défaut de goût? Nous ne voulons pas répondre à la question. Nous croyons en avoir dit assez pour établir que nous rendons un service aux historiens futurs comme aux hommes du jour en présentant cette galerie des " Contemporains."
Si l'idée de publier un volume de biogra. phies des contemporains n'est pas nouvelle.
nous osons cependant croire que le cadre et la facture de cet ouvrage lui donnent titre à l'originalité. Comme on pourra le voir par cette première série, nous n'entendons faire ni un recueil de dates, ni un livre d'adulation systématique. Nous choisissons parmi les hommes en vue, et nous cherchons l'écrivain qui les a mieux connus pour lui demander de nous faire leur portrait " Les Contemporains " étant l'œuvre de plusieurs auteurs on y trouvera certainement des contradictions. Les photographiés n'ayant guère été consultés, il leur arrivera sans doute d'être surpris des appréciations faites sur leur compte, de la compagnie dans laquelle ils se trouveront. Ce sera le côté pittore«;que de l'ouvrage, si nous pouvons nous exprimer ainsi.
Du reste n'en est-il pas ainsi dans la vie ?
Les Anglais disent: *' Politics make strange bed-fellows." Ils pourraient dire la même chose des affaires, de la littérature et même de la religion. Tout-à-coup, par la force des circonstances, on se trouve obligé de vivre avec un homme pour lequel on avait eu jusque là une profonde antipathie. Puis on s'aperçoit que
cet homme tant détesté a des qualités qu'on ne lui connaissait pas; et l'on devient les meilleurs amis du monde. Autres fois c'est le contraire qui arrive.
Loin de nous excuser, nous croyons donc bien faire en réunissant sous un même couvert les portraits des hommes marquants de notre génération, sans égard aux opinions politiques, ni à l'occupation, ni au rang conventionnel que la société assigne à ses membres.
Tout homme qui parvient, dans ce siècle de lutte, quelle que soit la carrière qu'il a choisie, doit posséder des éléments de force qu'on n'aperçoit peut-être pas à première vue, mais sans lesquels il ne serait certainement pas arrivé. D'autre part nous estimons que celui qui sert sa patrie dans le commerce ou l'industrie avec honneur et succès a autant de mérite que le politicien ou le prêtre qui arrive aux premières positions. Nous demandons aux écrivains que nous appelons à contribuer à cet ouvrage de faire à chacun sa juste part d'éloge et de censure, de nous faire voir les côtés faibles comme les côtés forts de leur sujet Est-il une manière
plus intéressante et plus juste de préparer l'histoire ?
Nous disons: ^'préparer l'histoire" avec intention ; car en effet ces ouvrages de critique personnelle, ces portraits pris sur le vif restent alors que bien d'autres livres plus méthodiques et plus prétentieux sont oubliés. Ne parle-t-on pas encore de la * Pléiade Rouge ;" et ces quelques coups de crayon n'ont-ils pas exercé une influence considérable sur les fortunes politiques du temps?
Pour notre part, nous l'avons déjà dit, nous n'avons pas l'intention de nous astreindre à un parti, ni à une classe de la société. Politiciens, prélats et prêtres, avocats, médecins ou industriels ; tous ceux dont le peuple entend parler chaque jour, lui seront présentés au saut du lit par des écrivains qui sont ou qui ont été admis dans leur intimité. Cela ne veut pas dire que nous ferons des portraits à l'eau de rose. La lecture de cette première série en offre, croyons-nous, une preuve sufîfisante.
Les conditions dans lesquelles ce livre est publié nous permettent de prendre une atti-
tude entièrement indépendante et nous allons user largement du privilège.
La prochaine série des ^'Contemporains" sera inaugurée par un portrait de Mgr Bruchési, l'un des hommes qui ont le mieux réussi parmi la jeune génération.