‹ Les contemporains (volume 2)Chapitre 13 sur 15 · C. F. I.ALONDE · texte numérisé non relu

C. F. I.ALONDE

CHARLES LALONDE

Il n'est rien qui sollicite plus vivement et plus largement notre admiration que cette catégorie d'hommes qui se sont faits eux-mêmes, qui, débutant dans la vie avec les traditionnels trois sous en poche, sont arrivés successivement à posséder fortune, estime publique, prestige, respect. Dans tous les pays, ces hommes sont l'objet d'une même admiration et forment une espèce d'aristocratie, la vraie, car c'est celle du talent et du travail.

Chez les Anglo-Saxons, où l'on est davantage pratiques, où l'on compte le plus sur ces deux leviers, il existe une expression qui, à elle seule, constitue l'éloge le plus entier et le plus profond de l'homme auquel on l'adresse : he is a self-made man !

Quand on a dit ou écrit cela, il semble qu'on ait tout exprimé. Et c'est avec raison.

Aujourd'hui, ayant à parler de notre distingué concitoyen, M. Charles Lalonde, nous pourrions lui appliquer cette si expressive sentence de la langue de Shakespeare, et ce serait suffisant.

Mais nous savons qu'il sera agréable aux jeunes d'aujourd'hui et à ceux de demain de posséder quel-

ques détails biographiques sur notre ami. Sa vie sera pour eux un exemple ; en parcourant le chemin de la vie avec son courage et son habileté, ils pourront, eux aussi, atteindre au poste si honorable que M, Lalonde occupe dans toutes les sphères où il a posé le pied.

C'est à Vaudreuil qu'il est né, le 14 février 1834, d'une famille qui a toujours occupé, dans cette région, une position sociale au premier rang, fournissant beaucoup de ses enfants au pays et au comté pour les postes de confiance ou d'honneur.

Remarquons, en passant, combien Vaudreuil a collaboré à l'avancement de notre district. Etudiez ce qui a été grand et prospère surtout à Montréal depuis un demi siècle. Vous y verrez presque toujours la main, la présence d'un enfant de Vaudreuil.

Charles Lalonde, lui, alla à Ste-Cunégonde à l'âge de vingt ans. On était loin alors de la belle et prospère ville d'aujourd'hui. Elle se débattait encore dans ses lisières, mais ces arrivées d'hommes comme celui-là, cette inoculation de sang nouveau et bouillonnant devaient vite se faire sentir.

M. Lalonde était porté par ses aptitudes naturelles et ses études aux affaires. Il en avait plus que le goût: la passion. Et cela, servi par un esprit d'ordre et une force de persévérance qui ne se sont jamais démentis et qu'on retrouve à la base de tous ses succès.

CHARLES LALONDE

Il fut d'abord commis, puis il se lança dans le commerce de nouveautés pour son propre compte. C'est alors qu'il se révéla homme d'affaires, qu'il mit en mouvement toutes ces qualités natives qui n'avaient demandé qu'un champ plus vaste pour produire.

C'est dès cette époque que Ste-Cunégonde fut l'objet de sa plus vive sollicitude, laquelle se traduisit de deux manières principales : premièrement, en poussant de toutes ses forces la future cité dans la voie du progrès municipal ; deuxièmement, en aidant à créer des industries nouvelles qui alimentaient la population existante et en attiraient une autre.

Bref, M. Lalonde fut un second fondateur pour Ste-Cunégonde, dont les citoyens s'empressèrent de lui confier le premier poste civique quand l'incorporation en cité eut lieu.

Ce fut un choix si heureux, suivi de si nombreux fruits, que son terme de mairie terminé, M. Lalonde dut céder aux instances des contribuables et rester au conseil à titre d'échevin.

En politique, c'est un libéral convaincu, que son parti a sans cesse trouvé dispos, armé, généreux. Il aurait été député s'il l'eût voulu, nous n'en avons aucun doute ; et nous doutons encore moins que son parti ne l'appelle un de ces jours à une position à la fois d'honneur et de responsabilité, où l'on est législateur tout en se reposant des labeurs du passé.

Feu Mercier nomma M. Lalonde juge de paix et juge de la cour des commissaires ; il allait lui donner un témoignage plus grand encore d'estime et de confiance, quand les revers politiques y mirent un empêchement.

M. Lalonde est un des plus anciens membres de notre Chambre de Commerce ; il compte également parmi les plus zélés et les plus écoutés.

Il est aussi un de nos grands propriétaires et, en cette qualité, loin de faire comme tant d'autres, il tient à voir et à faire marcher de l'avant la métropole dont il est aujourd'hui citoyen. Si tous les propriétaires de cette partie de la rue Notre-Dame qui va de l'Hôtel-de- Ville à la Place d'Armes, étaient de sa trempe, cette région si centrale serait tout autre : on y verrait revenir la vie, le mouvement d'autrefois* En effet, que constatons-nous ? Les propriétés de M, Lalonde dans cette partie ont été agrandies, embellies, modernisées. Là se retrouve encore un reflet de la prospérité et de l'activité de jadis. Et qui en profite ?

La ville, les locataires et le propriétaire.

Ah ! si Notre-Dame, en cet arrondissement, avait vingt autres propriétaires comme M. Lalonde !

Un chef ouvrier nous disait ces jours derniers :

" J'apprends que vous allez écrire un aperçu bio- " graphique sur M. Charles Lalonde. Eh bien ! au ** nom des miens, je vous prie de dire que cet homme

CHARLES LALONDE

" a toujours généreusement et équitablement traité

le travailleur ; qu'il n'a pas seulement aidé à nos " unions ouvrières, mais qu'il a été des nôtres, que "son passage parmi nous a laissé un de ces souvenirs

qui ne s'effacent point et qui sont enregistrés aux

meilleures pages de nos annales."

Cet éloquent tribut que nous transcrivons à peu près textuellement, nous dispense de tout commentaire.

M. Lalonde a des intérêts dans beaucoup d'entreprises, notamment la grande fonderie de Beauharnois, qui possède des succursales ici, à Toronto, dans les provinces maritimes et qui, au siège principal, donne de l'emploi à plus de cinquante familles. Cette grande industrie date de 1890; en 1896, M. Lalonde en devint l'âme, et depuis, elle n'a cessé d'agrandir ses opérations. Elle jouit d'une charte fédérale.

Ajoutons que M. Lalonde est un ami dévoué, un causeur agréable, un patriote ardent, et l'on comprendra combien il eût été peu juste, de notre part, de ne pas le placer dans cette galerie de portraits dédiée aux hommes qui ont faitjleur marque.

Photo. Qucry Frères.

P.-F.-B. PKTIT.

Suu^Plioto-Eng. Co.

P.=F.=E. PETIT

St-Jérôme est à coup sûr l'une des cités dont la prospérité a été, à la fois, la plus constante et la mieux assise. Elle a dû beaucoup à la nature, mais sans l'esprit d'initiative et de progrès de certains de ses citoyens, elle serait restée à l'état de diamant sans lapidaire.

Plusieurs de ces hommes appartiennent déjà au domaine de l'histoire de la région et même du pays.

Parmi ceux qui sont en pleine vie et que chaque jour voit à l'œuvre, s'en trouve un que nous nous empressons de placer dans cette galerie à côté de tant de compatriotes qui ont mérité de leur pays.

Le notaire P.-F.-E. Petit n'est pas né à St-Jérôme, mais en peu d'années il en est devenu l'un des plus actifs éléments.

C'est à St-Damase qu'il vit le jour le 8 juin 1861. Il fit ses premières études à Ste-Marie-de-Monnoir et son cours de philosophie à St-Hyacinthe. Dès 1882, il fut admis à l'étude du notariat et fit sa cléricature dans l'étude de Mtre J.-M. Lefebvre, de Knowlton, Brome.

En 1883, on le jugea digne d'être député-protonotaire à Sweetsburg, ce qui ne l'empêcha pas d'être admis à la pratique de sa profession durant cette période. (En mai 1886.)

Cédant à l'appel de l'apôtre du Nord, le regretté curé Labelle, le notaire Petit alla s'établir à St- Jérôme en janvier 1888. Il ne fut pas lent à s'assurer une clientèle qui est devenue une des plus considérables, non-seulement de cette région, mais même de toute la partie du pays qui englobe les quatre comtés limitrophes.

En 1892, il épousa Dame Valérie Migué, veuve de Tréflé Côté.

De 1892 à 1895, il siégea au conseil municipal. A cette époque, St-Jérôme prenait son élan définitif. Le notaire Petit mit sa proverbiale énergie à diriger cet élan, à en faire résulter ce qui, d'après lui, seraient les assises de la capitale du nord.

C'est à lui que St-Jérôme dut une très heureuse consolidation de sa dette. Puis il fit accepter une charte 'érection en cité dont on peut apprécier la sage et habile rédaction par le fait qu'elle n'a jamais été altérée.

Notre ami, on le sait, est un libéral de la vraie catégorie. Il l'est depuis son début dans la vie. Jusqu'en 1895, on l'avait vu accorder à son parti l'aide la plus généreuse, la plus énergique. A cette époque»

P.-F.-E, PETIT

le parti jeta naturellement les yeux sur lui pour la candidature.

Ce n'est pas entreprise banale que de contester la victoire au parti conservateur dans une forteresse comme Terrebonne, où les adversaires avaient toujours mis en jeu les plus vives influences de leur répertoire.

Le souvenir de Chapleau y était dans toute sa force ; le choix du candidat qui devait recueillir sa succession avait reçu sa sanction. Il avait, dans une célèbre lettre d'adieu, imposé une manière de mandat impératif à ses anciens électeurs.

Mais pour un homme comme le notaire Petit, les obstacles sont autant d'attraits à la lutte. Il accepta donc la candidature.

Il commença sa campagne dès janvier 1896, c'està-dire près de six mois avant le jour du dénouement. Il parcourut en entier l'immense territoire électoral qu'est Terrebonne. Il tint des centaines d'assemblées, organisa la bataille dans des endroits où naguère il paraissait inouï même d'y penser.

On dit qu'il fit la connaissance personnelle de presque tous les électeurs. Bref, il mena le struggle sur un tel train et avec des résultats si satisfaisants, que les conservateurs de l'Exécutif de Montréal prirent peur et dirigèrent contre le notaire Petit les plus gros canons de leur arsenal. Les influences les plus variées furent mises en pratique ; on découvrit plu-

sieurs autres comtés pour envahir complètement Terrebonne et l'empêcher de passer à ce candidat d'un calibre si différent de ceux qu'on avait connus dans le passé.

On sait le résultat. Malgré toute cette stratégie et ces influences, M. Petit ne fut défait que par loo voix, c'est-à-dire qu'il avait réduit de 600 voix la minorité libérale de la précédente élection.

Pour un premier essai, c'en était un de maître, et les conservateurs ne pouvaient mieux exprimer la crainte qu'ils en éprouvent pour l'avenir qu'en entreprenant et continuant pendant plusieurs années contre lui une vigoureuse campagne.

11 est bien entendu qu'il est le porte-étendard tout désigné du parti libéral pour la prochaine lutte, à moins que, selon la nouvelle donnée par La Minerve elle-même, M. Petit ne recueille au Conseil Législatif le siège rendu vacant par la mort de l'honorable M. Marsil.

Ce serait une récompense bien méritée, mais c'est le vœu de plusieurs qu'il reste dans le personnel actif du parti. Il est encore un jeune homme et la carrière politique s'annonce devant lui belle, longue, brillante.

M. Petit s'est tout spécialement dévoué à doter sa ville d'établissements industriels. Notons à la hâte les manufactures de cigares, de caoutchouc, de meubles et une fonderie. Encore à lui, presque exclusi-

P.-F.-E. PETIT

vement, l'installation d'un bijou de luminaire électrique et l'introduction du gaz acétylène, ce dernier mot de la science en matière d'éclairage.

On sait que St-Jérôme est quelque peu en proie à des imbroglios de teinte religieuse. En face de ces situations très délicates pour un homme de sa position là-bas, il a pris une attitude que nous pouvons résumer en deux mots: justice et fermeté.

Il nous permettra, à ce sujet, une petite indiscrétion : il est venu à notre connaissance que son attitude lui a valu, dans le cercle ecclésiastique le plus huppé de notre district, un témoignage de haute valeur et qùi prouve bien que dans le monde religieux, en catimini c'est vrai, on place les hommes de tact et d'énergie au-dessus des crétins.

On sert mieux l'Eglise debout qu'à quatre pattes.

Notons aussi que le notaire Petit est directeur de chant à l'église de St-Jérôme et qu'il est on ne peut plus porté à faire briller sa ville même dans cette concurrence que se font les villes et le^ grandes paroisses dans le domaine des belles célébrations religieuses. C'est une ambition qui n'a rien d'étroit ou de ridicule ; d'ailleurs qu'on étudie ce que font certaines sectes protestantes qui n'épargnent aucun travail et aucun argent pour avoir le meilleur chant et même la plus brillante mise en scène.

Nous n'étonnerons personne en disant que comme notaire il est corps et âme dans le mouvement réfor-

miste dont nous parlons dans une autre biographie. Il est, d'ailleurs, le président du Cercle des Notaires du district de Terrebonne, ce qui dit tout.

Ajoutons qu'il est Maître-Ouvrier dans la puissante société l'Ancîent Order of United Workmen, un membre très en vue de l'Ordre des Forestiers Indépendants, un grand ami des ouvriers qui le lui rendent en toutes occasions, et on nous approuvera de croire que voilà dans une carrière de jeune homme des faits et des mérites que bien des gens âgés et à grosse prétention pourraient envier.

Et avec tout cela, un ami dévoué, un compagnon gai comme la bonne humeur, un Canadien àe patriotisme éclairé.

Nous avons été heureux d'avoir cette occasion de lui rendre ce trop modeste témoignage d'estime et d'appréciation, et ce, avec la parfaite certitude d'être les interprètes de tous ceux qui l'ont vu à l'œuvre.

THÉOPHIIvE BOURDEAU.

THEOPHILE BOURDEAU

Les cinquantenaires sont clairsemés dans le domaine du commerce ou de l'industrie.

Les crises, les périodes de dépression, les mille éventualités qui guettent sans cesse ces établissements, en bannissent généralement la longévité. On compterait à peine, dans la métropole, vingt maisons de quelque importance qui datent de la première partie du siècle et qui ont conservé leur autonomie.

Parmi ces doyennes on verra celle de Laurent^ Laforce & Bourdeau, devenue une véritable institution nationale et qui comptera bientôt cinquante ans d'existence.

Fidèle à notre mission de fixer dans ces pages biographiques les mérites des Canadiens-français qui, dans un champ ou dans un autre, ont honoré leur race, joué un rôle marquant, conquis une saine renommée, nous prenons aujourd'hui comme objectif celui qui est devenu la tête de la maison en question.

M. Théophile Bourdeau est né à Saint-Urbain, comté de Chateauguay, en 1854. On lui donnerait pourtant à peine quarante ans, tant est grande son

activité. Peu d'hommes se sont donné plus de mouvement que lui. En 1868, il partait pour les Etats- Unis, où il suivit un cours anglais supérieur. Peu après, il devint l'interprète de l'agent général de la puissante compagnie formée par MM. Wheeler & Wilson, les fabricants de machines à coudre. On lui assigna tout l'Etat de New York pour territoire. En cette qualité, il visita tous les centres canadiensfrançais, se brisa aux affaires, y développa ces qualités qui ont fait de lui le vendeur si heureux que nous avons vu à l'œuvre dans notre province quand il y revint, en 1870, et depuis.

Jusqu'en 1877, il s'occupa du commerce d'orgues, de pianos et de machines à coudre à la campagne. Vrai pionnier, dirons-nous, car il fut le premier Canadien-français qui se lança dans ce genre d'affaires. Il fallait de la poigne, de l'énergie ; il n'en manqua pas. Aussi, réussissait-il bientôt à introduire dans nos foyers les premiers pianos de facture canadienne. Il révolutionna en quelque sorte ce commerce. Ce n'était pas mince besogne que d'inaugurer la concurrence aux maisons qui jouissaient d'un prestige consacré par le temps et soutenu par une réclame habile, immense, dans laquelle, souvent, l'argent entrait plus que la valeur des instruments.

Mais, M. Bourdeau engagea la lutte sans crainte^ la mena rondement et aujourd'hui il peut, croyonsnous, se vanter d'avoir dans toutes nos paroisses un

THÉOPHILE BOURDEAU

OU plusieurs des pianos et des orgues dont le mérite si réel trouva en lui un champion si éclairé et si entreprenant.

En 1877, la maison Laurent, Laforce et Cie s'empressa de s'assurer ses services comme agent, puis comme surintendant. En 1888, il devenait associé et en juin 1897, par la mort de M. Laforce, il se trouvait à la tête de l'établissement. Soit comme employé, soit comme associé ou patron unique, M. Bourdeau appartient depuis vingt-deux ans à la maison.

Comme il est écrit dans une brochure que nous avons sous les yeux, deux générations d'hommes se sont succédées et toutes deux ont trouvé la maison Laurent, Laforce & Bourdeau toujours à son poste, rue Notre-Dame, poursuivant une carrière ininterrompue de succès et de prospérité, résultat d'une longue et saine expérience et d'une parfaite honorabilité en affaires.

Cette maison occupe donc une place marquante dans l'histoire du commerce de Montréal et celle de la ville même, car on peut dire que son enseigne, depuis si longtemps fixée au même endroit, fait l'effet d'une plaque historique ; et elle en est une, de fait, au même titre que celles qui marquent une époque de l'histoire du vieux Montréal.

Comme la borne que l'on est accoutumé à retrouver sans cesse au coin d'un sentier familier, cette enseigne attire peu l'attention aujourd'hui ; on la

regarde souvent même sans la voir ; mais quel vide, on se le demande, sa disparition ne créerait-elle pas ? Et quelle preuve de solidité et de bonne administration que cette longue et paisible possession d'une place d'affaires du plus haut rang, au milieu du brouhaha de la réclame et à travers le torrent qui entraîne à leur perte tant de concurrents ! Quelle garantie pour l'acheteur toujours exposé aux déceptions de vendeurs plus actifs que consciencieux !

Ses fondateurs se complétaient admirablement. M. Laurent possédait le capital ; M. Laforce apportait son expérience d'artiste, de fabricant de pianos. Pareille combinaison, secondée par une énergie infatigable, équivalait aux plus fortes assises. L'avenir qui est devenu le présent, a donné raison aux larges espérances de ces deux vaillants et regrettés concitoyens.

L'hon. M. Rivard, qui fut conseiller législatif et maire, entra dans la société à la mort de M. Laurent. Acquisition précieuse, qui signifiait nerf de la guerre et intégrité. Les opérations allaient toujours en augmentant, grâce surtout à l'activité que déployait au dehors M. Bourdeau, qui déjà était reconnu comme l'âme de l'entreprise et qui remplaça bientôt l'honorable M. Rivard.

M. Bourdeau a décuplé les affaires. Pendant que tour à tour disparaissent ou s'amoindrissent tant d'autres établissements du même genre, celui de M.

THÉOPHILE BOURDEAU 185

Bourdeau prend sans cesse de l'ampleur. Il recrute sa clientèle même chez les nationalités qui, autrefois, n'auraient pas seulement songé à acheter un instrument chez un Canadien-français.

Il possède au plus haut dégré la confiance des grandes maisons d'éducation. Cette popularité parmi ce public si payant et en même temps si exigent, est le fruit de la politique commerciale de la maison, politique qu'on peut résumer ainsi : intégrité dans les procédés et excellence dans la marchandise.

Quelle meilleure démonstration pourrions-nous produire que le fait remarquable qu'un marchand de musique de Québec a acheté quarante pianos et douze orgues de cet établissement. . . .

Sous M. Bourdeau, le stock a pris des proportions non moins éloquentes. Musique instrumentale ou vocale s'y trouve en abondance et en variété. De fait, plus que jamais, dans sa sphère, la maison contribue au développement du goût du beau dans ce pays.

Si nous appuyons sur ees points, ce n'est pas qu'il entre dans nos intentions de tracer ici une réclame commerciale. Non, nous tenons seulement à donner une pâle idée de ce que peuvent accomplir des hommes de progrès et de sens artistique.

Nous ajouterons encore quelques détails, toujours

dans ce but. La maison a l'agence exclusi\e de

plusieurs grandes manufactures américaines et elle a. été la première à placer sur le marché ces merveilleux instruments mécaniques qui, sous le nom de- Symphonie ou pianos-angelus vulgarisent les cornpositions des grands maîtres et suppriment les plus grandes difficultés d'exécution. Elle a, seule à Montréal, un piano imitant les sons de quatorze instruments différents. Une autre maison aurait annoncé à cor et à cri l'arrivée d'un pareil phénomène ; la maison Laurent, Laforce & Bourdeau est ennemi du tam-tam. Son commerce a le calme et la régularité propres à tout ce qui est réellement fort et sérieux.

Comme le croient et l'expriment si bien les Américains : TJie siirvival of the fitiest est un apanage assez considérable pour ne pas recourir au charlatanisme et aux trucs. Ce qui est le meilleur existera toujours.

Ajoutons que madame Bourdeau est l'auteur de compositions musicales qui sont jouées dans tout le pays et que cela constitue une collaboration distinguée et pratique au succès de l'institution dont son mari est le chef.

Comme nous l'avons dit, M. Bourdeau est l'activité en personne. Très souvent en voyage, très absorbé quand il est à son magasin, il n'en trouve pas moins le temps de donner sa grosse quote-part d'attention aux questions publiques, surtout à celles qui se rat-

THÉOPHILE BOURDEAU

tachent au commerce. Il est une autorité en cette matière, servi çomme il Test par son expérience et la sûreté de son jugement. Il est un des membres de notre Chambre de Commerce.

Notre ami, qui est encore un jeune, a le plus bel avenir devant lui. A la tête d'un commerce sans concurrence possible, estimé de tous, éminemment sympathique, propriétaire d'une santé de fer, il jouit déjà de la récompense due aux citoyens qui ont été des travailleurs intrépides et loyaux : le succès a couronné ses efforts et rien ne peut l'enrayer.

IvOMER GOUIN.

Sun Photo-Eng.

LOMER GOUIN

Je crois que c'est dans "Colas, Colasse et Colette" que Jules Simon, par ricochet, a peint en ses inimitables couleurs les Artagnans de la politique, qui trouvant trop restreint le territoire natal s'envolaient vers Paris. Nous retrouvons partout ce besoin d'aller vers une scène plus vaste déverser ce que Ton sent en soi. L'ambition, a-t-on dit quelque part^ c'est ou un vice ou une vertu. Un vice, si vous n'avez pas les épaules et le cerveau pour l'étançonner, mais une vertu si c'est le contraire.

C'est fatal : les centres attirent comme la flamme. Les uns s'y brûlent les ailes, mais les autres en reçoivent un éclat qui est le plus précieux auxilliaire pour l'avancement.

Ce préambule m'est inspiré par une carrière dont j'ai bien connu les débuts.

Quand M. Lomer Gouin vint à Montréal comme étudiant en droit, je me demande s'il connaissait seulement dix personnes et quinze rues de la métropole. Mais il y arriva avec cette ambition de bon aloi et bien arrêtée de faire sa marque.

Et aujourd'hui, quand à peine quinze années se sont écoulées, où le trouvons-nous? A quelle position sociale, civique et politique est-il arrivé ?

Un des buts principaux de cette série de portraits est surtout de raconter les travaux et les succès des jeunes, on le sait. Aussi vais-je de suite, avant d'ajouter d'autres commentaires, détailler cette carrière.

M. Lomer Gouin est né en 1861, aux Grondines, dans ce beau comté de Portneuf, d'où sont sortis tant d'hommes remarquables dans toutes leslDranches de l'activité canadienne. Je le vis pour la première fois au collège de Lévis, une institution alors pauvre, un peu étroite dans ses meubles et ses principes, mais très, fréquentée par ceux que les autres institutions de ce genre trouvaient trop progressistes. Il y avait là, dans ce bon temps, plusieurs élèves qui de{)uis ont joué un rôle : M. Turgeon, ministre à Québec, MIM. Belleau et Bernier, professeurs à l'Université Laval, M. Wilfrid Mercier, le candidat à Beauharnois, mon biographie et moi-même. Ce fut, du moins on le dit, le point de départ du cours classique de cette maison, et M. Gouin n'oublia pas ce pied-à-terre occasionel, car lors de la " Réunion des dix ans," comme on appelle cela, il fut l'un des premiers rendus.

Admis à étudier le droit, il fît sa cléricature sous deux maîtres: MM. Abbott et Laflamme.

LOMER GOUIN

Reçu avocat, il devint l'associé de MM. Taillon & Pagnuelo. Plus tard il fut celui de M. Raymond Préfontaine ; puis la société de Mercier, Gouin et Lemieux succéda.

Aujourd'hui il est le chef du bureau si bien connu de Gouin, Lemieux, Décarie et Brossard.

Disons avant d'aller plus loin, qu'en 1888, il épousa Melle Eliza Mercier, la fille de ce second sir George- Etienne Cartier, sur lequel on peut ne pas avoir, au point de vue administratif, la même opinion, mais •qui n'en restera pas moins l'un des plus brillants produits de notre race. Je profite de cet aparté pour citer un mot inédit d'un étranger à qui je parlais de notre politique canadienne: Mercier? disait-il, eh -"bien ! il a été le Frontenac de la domination anglaisé !

Et ceux qui connaissent leur histoire comprendront avec moi qu'un éloge, à la fois plus succinct et plus complet, ne pouvait être fait.

M. Gouin, peu à peu, avec un tact et une discrétion que nous constatons à toute heure, met en pratique certains enseignements primordiaux de cet liomnie.

Notre ami a surtout à cœur ce que feu Mercier demandait éloquemment et, non à genoux, mais •noblement, dès 1884: l'augmentation du subside -provincial.

J'interrompts le fil biographique pour analyser leraisonnement de notre ami.

Cette demande n'est que la revendication d'un droit incontestable. Notre attitude n'est pas celle d'un solliciteur ordinaire. Nous avons des raisons irréfutables. On ne peut rendre perpétuelle cette clause qui veut que nous ne recevions d'Ottawa que 80 cents par tête d'après le recensement de 1861, Cette clause du pacte fédéral a été mise de côté pour les autres provinces, excepté pour Québec La Nouvelle-Ecosse dès 1884 avait déjà eu le bénéfice de douze lois pour améliorer sa position financière. La Colombie-Anglaise a reçu à pleines mains. Ontario a vu les dettes de sa banque *' officielle" payées par tout le pays, les dettes du " Northern Railway " payées de même; et, en sus, un chemin local, le Canada Central, a été bourré de subsides par nous tous

Il en est ainsi de toutes les autres provinces.

Seul Québec est oublié, et pourtant c'est notre province qui a le plus dépensé pour la collectivité fédérale. Nous avons, de fait, été les initiateurs du Pacifique Canadien. Les sept-huitièmes de notre dette proviennent de nos octrois à des chemins de fer dont tout le Canada, plus ou moins directement, tire bénéfice. Comme disait Mercier en 1884:

Exigeons une piastre par tête de la population."

Voilà tout un programme et c'est celui de M.. Gouin. Je le sais personnellement.

LOMER GOUIN

Je reprends maintenant par le menu cette biographie.

De 1889 à 1890, M. Gouin a été le président du Club National, que j^'ai ailleurs appelé 1' " Exécutif du parti libéral " dans le district. Pareil honneur est la plus forte marque de reconnaissance et d'appréciation. C'est traditionnel. Cela explique bien l'acharnement qu'on mettait ces jours derniers à l'obtenir. Mais lors de l'élection de M. Gouin, ce fut d'une spontanéité qui comportait une signification au-dessus de toute appréciation.

En 1891, sir Hector se présentait simultanément à Trois-Rivières et à Richelieu. Comme ministre des Travaux Publics il tenait la partie nord de ce dernier comté dans le creux de sa main. On demanda à M. Gouin de s'y présenter quand même. Il accepta, fut battu, mais un peu à la manière des Français à Gravelotte. Ce fut une défaite honorable.

En 1897, il battit dans la division St-Jacques, Montréal, par une majorité de 779, M. Augé, un homme sympathique, puissant et de qui on pouvait dire comme de Cleveland aux Etats-Unis : qu'il valait mieux que son parti Cette victoire est réellement typique. M. Augé n*était pas bien avec le ministère, il était presque entré dans le Diaquis et souriait à toutes les factions. Cependant M. Gouin lui infligea une défaite presque sans précédent dans cette région.

Je ne suis pas du camp de mon ami, mais je me plais à reconnaitre ces faits et à les mettre en lumière, car ils sont si rares ceux qui du commencement à la fin ont du courage, du caractère, de la suite dans les idées. Ils sont surtout rares ceux qui étudient. Ah! voilà le mal chez les jeunes. ... ne pas étudier ! ne pas avoir de but, d'idées, de plans ! On se rappelle le mot de Provancher : " Ayez des mœurs ; qu'elles soient mauvaises, s'il le faut, mais ayez-en !"

Ayez des idées !

En Chambre, M. Gouin s'est fait remarquer par son grand souci de connaître à fond toute la législation proposée, de la juger ou de la discuter au mérite, de présenter avec un soin méticuleux les projets de loi qui venaient de lui ou dont il avait accepté la parraineté. Il est devenu ce que sir John A. Macdonald considérait ''a reliable man."

M. Gouin n'est pas ce qu'on appelle dans ce pay s un courtisan du peuple, toujours trop disposé à écouter les hâbleurs, un mathématicien qui disserte. Les prémisses posées, il poursuit son raisonnement, va rapidement au but, et rencontrerait-il en route la plus belle fleur de rhétorique, il ne la cueillerait pas. Tel je l'ai vu au collège de Lévis, discutant pour la •Grèce contre Rome, avec Turgeon comme adversaire, tel je le vois aujourd'hui, prouvant que quatre et quatre font huit, en un excellent français, mais

LOMER GOULV

rien de plus. Je n'ai jamais pu lire ou entendre un de ses discours sans que me revienne à la mémoire cette maxime : Nil sapiens affirmât quod non probet.

Il se peut que sa preuve ne soit pas toujours de la plus saine orthodoxie, mais je ne puis un seul instant le croire de mauvaise foi.

C'est cette renommée d'homme studieux et de juste examen qui lui a valu la clientèle des plus g'randes corporations commerciales. Le Grand Tronc, notre Belt Line — et que d'autres — ont eu recours à lui.

Il aime sa profession ; c'est au-dessus de la politique pour lui. Comme nous voudrions qu'il en fut ainsi pour la plupart de nos jeunes avocats qui deviennent députés ! Un jour on reprochait à feu sir John Abbott d'être, à la fois, un homme de la politique active, un premier ministre même, et de se préoccuper vivement de son bureau d'avocat. '* Never forge! this, genîlenien, répondit-il, îJu profession is the backbone ; if y ou dont fecl sovieivJiere another groiind you are liable îo wander and faliy

Comme avocat, M. Gouin a pris part à tous les mouvements propres à rehausser la dignité du barreau, et surtout à rendre plus expéditive l'administration de la justice dans ce district, où l'engorgement est devenu chronique. C'est ainsi qu'à la dernière session il a demandé avec énergie que le nombre des juges soit augmenté. C'est d'intérêt

public. Vaut mieux, toujours, avoir un personnel proportionné au travail à faire que de mesquiner sous le prétexte d'une question d'économie, laquelle est fallacieuse. C'est, sous une autre forme, l'éternelle question de l'offre et de la demande. Vouloir opposer 50 à 100 est une hérésie que le plus petit épicier du coin ne voudrait se permettre, mais que nos gouvernements n'ont pas l'air d'apercevoir.

L'entrée de M. Gouin dans le Conseil de l'Instruction Publique de cette province m'a réjoui. Je connais ses sentiments, je connais ses vues. Il n'est pas un casseur de vitres, un septembriseur, un révolutionnaire impondéré. Mais je sais qu'avec lui il n'y a pas de lâches compromis à craindre. Opportunisme et progrès, c'est sa devise là-desbus. Il était favorable au premier projet de réforme scolaire présenté par le cabinet Marchand, c'est assez dire. La parole est à l'avenir. . . .rapproché.

Bref, M. Gouin parti dans le striiggle-for-life avec les trois seules vertus théologales : la franchise, l'amour et l'assiduité au travail et la loyauté est aujourd'hui, quoique jeune encore, un Canadien-français de marque, un avocat d'envergure, un citoyen distingué et un ministre de demain.

Il est de plus un ami sincère que beaucoup de nous ont été heureux de trouver à certains moments, et en traçant ces lignes qui interprètent trop faiblement ce que je pense, j'ai ressenti un plaisir vrai.

Dr. EM. FOURNIKR.

Suu Photo-Eng. Co.

LE DOCTEUR FÔURNIER

Comme je l'ai dit ailleurs, Saint-Jérôme est au premier rang de nos cités canadieiines-françaises riches en hommes utiles et remarquables.

Il serait facile d'en établir un long calendrier. Mais l'espace restreint de cette seconde série nous impose l'obligation de trier sur le volet.

Qui de nous n'a connu le docteur Fournier ?

Son excellente réputation de patriote, de libéral de la bonne engeance et de professionnel classique s'est répandue parmi nous depuis longtemps. Cette renommée s'est maintenue, s'est élaigie.

Notre ami est né à Saint- Jérôme le i6 septembre 1857. Il fit ses études à Sainte-Thérèse avec un franc succès. Plus tard on le retrouve à Victoria, — autrement dit l'Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal. Disons de suite que comme praticien il a conquis haut la main une clientèle importante qu'il n'a pas recherchée, vu qu'il est très riche, mais que sa science théorique unie à son habileté dans la pratique lui a amenée.

Il s'établit d'abord à Saint-Jérôme où il fut un des plus efficaces collaborateurs de Mgr Labelle. C'est ainsi qu'après de nombreux voyages dans le nord de Terrebonne, il en traça les premières cartes avec une exactitude et un luxe de détails qui les font considérer encore de nos jours comme le meilleur travail topographique qui date de 1882. On y trouve jusqu'aux délimitations de villages encore embryonnaires à cette époque. Le curé Labelle regardait cette carte comme la meilleure illustration de son œuvre.

Le docteur Fournier a passé quelques années à Worcester, Etat du Massachusetts, et a laissé les meilleurs souvenirs parmi les nôtres de là-bas. Il fut de tous les mouvements nationaux ; il jeta les bases de bien des entreprises qui ne contribuèrent pas peu à augmenter notre influence, notre prestige.

C'est à lui qu'on doit le plan devenu célèbre de cette belle église de Worcester qui a gagné le surnom de Cathédrale de la Nouvelle- Angleterre." Il k aussi tracé un plan complet de la région au point de vue canadien.

Pendant son séjour aux Etats-Unis, il fut président de la société St. Jean-Baptiste de Manchaug, Massachusetts.

De retour dans la province de Québec, il se dévoua corps et âme au succès du parti libéral. Il ne limita pas son activité à la région du nord de Montréal.

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