‹ Les contemporainsChapitre 1 sur 11 · MONTREAL · texte numérisé non relu

MONTREAL

A. FILIATREAULT, Éditeur

Les portraits eu photogravure qui orneut ce volume sortent des ateliers que vient d'ouvrir " The Sun Photo-Eugraving Co." au No. 1685 rue Notre Dame, Montréal. Cet établissement des plus complets est sous la direction d'un Canadian-Français, M. D. Lapointe, un maître dans son art. On admettra que nous n'aurions pu mieux choisir.

Avis de TEditeur

Nous avuns rhomicur et la satisfaction de publier aujourd'hui la deuxième série des biographies contemporaines. L'accueil bienveillant que le public a fait à notre première brochure prouve l'intérêt que l'on accorde à ces notices brèves et consciencieuses.

Les hommes qui preii'ient place dans cette galerie, sont des hommes connus, honorables, justement honorés, appartenant à toutes les classes de notre société, et tenant, à un titre quelconque, un rang enviable dans les sphères où ils évoluent.

Ce second volume, ou plutôt ce deuxième fragment d'un tout qui constituera un monument, un livre d'or national, fait une large place aux jeunes.

Les hommes dont nous livrons aujourd'hui la trop courte biographie à la postérité n'ont pas tous encore fourni leur carrière et donné tout ce' dont la société est en droit d'attendre

VI LES CONIEJNIPORATNS

et d'exiger d'eux ; mais leurs débuts dans la vie, les œuvres qu'ils ont esquissées, l'originalité de leur personne,' leurs tendances, leur valeur littéraire, artistique ou philosophique, et surtout leur urbanité, leur sociabilité font d'eux des hommes prématurément mûris, prématurément épanouis.

Nous autres, les vieux, les " manques," nous nous penchons avec complaisance sur ce bou- ([uet de bourgeons vigoureux, et nous frémissons d'aise et d'orgeuil, dans le fond de notre cœur racorni, à la pensée que ces braves fils de notre vieux sol tiennent d'une main ferme la hampe de l'antique drapeau qui flotte sur nos vieilles gloires.

/\llez! les jeunes, allez! fouillez le sillon que nous avons péniblement tracé ; nous avons accompli notre tâche avec vaillance, nous nous en flattons, mais nous vous avons laissé la besogne la plus délicate, la plus glorieuse aussi, celle de moissonner les lauriers de toute espèce dont nous avons jeté la graine dans le sol qui a bu la sueur de notre génération.

Il n'y a pas que des jeunes dans ce second volume ; il n'y a pas que des progressistes. Il y a aussi des rétrogrades — excusez ce pluriel,

LES CONTKMl'ORAINS VII

mais nous ne voulons pas faire de personnalités — mais ceux ou celui à qui on |)eut appliquer IVîpithète, ont également joué un rôle dans notre ^société. Quelque soit l'importance de ce rôle, il fait partie de la gamme des efforts communs, et, ne serait-ce que par s;)n côté vi(4ent, il a pu provoquer une réaction salutaire dont il convient de tenir compte.

Cette deuxième série de portraits n'est qu'un, anneau de la chaîne que nous nous proposons de dérouler. Tous les talents, toutes les facultés, toutes les tendances, quelque soit leur emploi, trouveront dans ce musée la place qui leur convient.

Quand l'œuvre sera-t-elle achevée? Nous l'ignorons, et nous souhaitons qu'elle n'ait pas de fin. La perpétuation forcée de ce modeste mais sincère ouvrage prouverait du moins que nous sommes riches en hommes de vaillance, de probité et d'honneur.

MONSEIGNEUR IvAFLECHE

riioto-Eu.'. Co

MONSEIGNEUR LAFLECHE

Les anciens états de choses disparaissent rapidement depuis quelques mois dans notre milieu.

Avec la disparition de certains hommes s'en va aussi ce qui fut une école, une ligue, une faction. La séquelle reste, mais beaucoup à la manière de corpssans tète, ou, ce qui revient au même, sans âme.

Il existait dans cette province deux genres de conservatisme.

Le premier, agrémenté de l'appellation "libérale," était une manière d'opportunisme. Il tendait à plaire un peu plus au trône (pardon, en pays démocratique il faut dire au peuple) qu'à l'autel. C'était une miniature du torysme mitigé, embourgeoisé, tel que rêvé en Angleterre par feu Churchill et honni parles éteignoirs qui servent de porte-queue au pontife Salisbury.

Le prototype de ce conservatisme accommodant était Chapleau.

L'autre conservatisme, celui qui restera comme une honteuse taie dans nos annales politiques, a prissur la route différents surnoms : castorisme, ultramontanisme, etc., ce qui est suffisant pour le désigner-

Il avait pour prototype l'évêque Laflèche. Son repaire était Trois- Rivières, ce Santiago canadien où i'on trouve plus de chanoines, plus de congrégations» plus d'exploitation mesquine de la religion du Christ, mais en même temps moins d'industries, moins de liberté de penser et d'agir que partout ailleurs, sans oublier le Paraguay d'antan.

Ces deux disparitions d'hommes ont été des coups mortels à deux corporations politiques, à deux doctrines-mères.

Le castorisme avait déjà été fort maltraité par la •o-rande faulx. \J Etendard avait dii se retirer de la circulation, malgré les générosités des sébiles paroissiales ; feu le sénateur Trudel était parti vers l'inconnu sans trouver un Elisée sur lequel il pût laisser cheoir son manteau, et, pour comble d'avanie, Tardivel verse, depuis quelques mois, dans le libéralisme politique, ce monstre si éloquemment décrit et conspue par le Syllabus, et colleté septante fois sept fois par l'homme à la mémoire duquel nous consacrons ces quelques lignes.

Pour être historiquement vrai dans cette énumération des malheurs de l'ultramontanisme, n'oublions pas de rappeler que le Cercle Catholique de Québec ■officine officielle de l'engeance, est depuis longtemps devenu caduc, grâce aux louables efforts des prêtres ^' paganisants," comme les appelait Vincelette, et qui recevaient de Laval leurs inspirations et leur élan.

MGR LAFLECHE IO7

Le détail biographique importe peu à nos lecteurs. Qu'il suffise d'étudier l'homme comme missionnaire et comme évêque.

Notre confrère de St-Jérôme, X Egalité, se demandait l'autre jour si Mgr Laflèche avait rendu plus de •services, avait fait plus de bien comme évêque qu'à titre de missionnaire. Il se refusait à répondre en alléguant sa trop grande jeunesse

Nous ne prétendons pas trancher ce nceud gordien, ott'ert très habilement à la décision du public, mais c'est, à notre sens, l'occasion de définir les deux types de missionnaires que l'on rencontre, non seulement au Nord- Ouest, mais partout où Rome veut se préparer des pieds-à-terre pour suppléer à ceux qui lui sont enlevés dans le vieux monde.

Les deux types qui nous serviront d'objectifs sont Lacombe et Laflèche.

Le premier est un doux, un humble, un démocrate de la hiérarchie. Dans le Nord-Ouest, il se fait petit comme les petits, naïf comme les enfants de la prairie. Il prend les gens comme ils sont, et non comme ils devraient être. Ecoutez ses sermons, ou plutôt ses causeries — nous avons eu cette occasion plusieurs fois en 1885 — et vous constaterez de suite qu'il a compris que pour arriver au cœur des Peaux-Rouges il faut montrer un Dieu bon garçon, généreux, pasdu tout renfrogné.

Son langage est limpide comme l'eau des " creeks,"

ses images sont débordantes de vie et de simplicité. Il ne parle de l'enfer que tout juste ce qui est canoniquement obligatoire. Et encore est-ce un enfer à 1' " Indienne, " où les flammes sont remplacées par la menace d'une disette de buffles.

En pleine rébellion, il a maintenu dans le statu quo^ par ses simples moyens de prêtre bon enfant, des milliers de guerriers que soudoyaient en sous mainles corporations commerciales intéressées à ce que le soulèvement fût général.

Laflèche a été tout le contraire. Comme autrefois les papes guerriers, il brandissait le crucifix comme si c'eût été un glaive. Il meublait la pauvre cervelle des enfants de la nature d'images sombres. Il se montrait autoritaire comme un évêque espagnol, et si vous avez lu ses lettres d'alors, vous remarquerez que sa meilleure narration est une description d'unebataille.

Lacombe empêchait les conflits, Laflèche s'étudiait à les rendre l'avorables aux siens.

Lequel, là-bas, s'est montré apôtre le plus à la manière de Celui qui disait : Siniîeparvnlos vmùe ad vie ?

Ces deux types si différents n'ont eu de commun

que le courage, 1' " endurance, " le zèle et la

santé.

Le défunt a été nommé évêque à une époque où l'ultramontani'^me était puissant partout : en France,.

MGR LAFI.ECHK IO9

ici et à Rome. C'était un Bourget bourgettant. Son élévation au trône épiscopal fut un des points de départ de cette ère d'indifférentisme religieux si répandu aujourd'hui dans notre pays. L'extrême a amené l'extrême.

Un homme politique, très religieux, mais à sa manière, qui est la bonne, disait un jour que les deux plus grands ennemis de la religion ici avaient été Nos Seigneurs Bourget et Laflèche, en quoi il avait raison.

Ils ont été les Pierre Cauchon, les Ségur du Canada-français.

Et de même que Pie IX a fait sentir le besoin d'un Léon XIII, ici aussi ces deux autoritaires étroits et imprudents ont amené comme réaction salutaire Tavènement d'évêques diplomates, habiles négociateurs d'accommodements avec le ciel, n'oubliant pas qu'on peut être à la fois homme du monde et mitre*

L'évolution a été rapide et profondément marquée, ■et nul doute que si une autopsie morale avait pu être pratiquée sur le défunt évêque trifluvien, on aurait constaté que l'avènement de ces prélats d'un autre genre a été le microbe dont le développement a précipité la dissolution de l'être.

L'œuvre définit l'homme, a écrit De Maistre, qui fut, avec Veuillot, l'idole de Mgr Laflèche. Or, Trois- Rivières fait bien comprendre son évêque. Pas de démonstration longue à ce sujet. Nous savons que

IIO LES CONTEMPORAINS

cette presque doyenne de nos cités de second ordre est lamentablement restée en arrière. D'industries, pas plus que dans les cités espagnoles ; de liberté de la presse, moins qu'à la Havane en temps de blocus ; d'élan vers le progrès, moins qu'autrefois chez les Sybarites, qui suaient à grosses gouttes rien qu'à voir les autres travailler. Sans la nature, qui a logé dans le haut du St-Maurice des bois très riches, et sans cette infernale engeance protestante, qui les a exploités, les Trifluviens en auraient été réduits k demander à leur évêque d'implorer le Ciel de renouveler pour eux la tombée matutinale de la manne.

Nous avons entendu, de nos propres oreilles, Mgr Laflèche s'opposer à l'octroi de bonus qui auraient assuré l'établissement d'industries importantes.

Il craignait pour les mœurs !

Nous l'avons également entendu dire, lors d'une inauguration de chemin de fer : " Canadiens-français, apprenez l'anglais, mais parlez-le mal, ce qui constituera une manière de cachet national."

Dans un couvent il a conseillé, ce qui fit du bruit dans le temps, de ne pas trop s'instruire.

Ceci nous amène à soutenir, bien que cela puisse paraître paradoxal, que l'évêque Laflèche fut un véritable Jean-Jacques Rousseau du terroir. Comme, l'homme de Genève, il regrettait la civilisation, le progrès, l'instruction, répandue.

Et si ses derniers jours ont pu être réconfortés par

MGR LAFLKCHE I I I

quelque chose, ça certainement été quand le déloyal; Brunetière a lancé son blasphème : la banqueroute de la science.

Rappelons, néanmoins, à son crédit la vigoureuse campagne qui dans le temps fut appelée la "croisade du rouet contre le piano."

Nous ne nous attarderons pas à parler de son attitude dans le Conseil de l'Instruction Publique. Il est suffisant de prédire que d'ici à six mois, grâce à sa disparition, il se passera du nouveau dans ce comice.

Aucun doute que son successeur sera dans la note des évêques de Montréal et de Valleyfield : des prélats fin-de-siècle. S'il fallait que le chanoine Cloutier recueillît cette crosse, ce serait à donner raison. à ceux qui croient que Trois-Rivières a été créé le huitième jour, un /^jr/-/(7r/////7, comme dirait certain trifluvien depuis longtemps en sécurité à Ottawa.

Avec un évêque Cloutier, le schisme de Maskinongé ferait des petits et nous aurions un Laflèche minuscule, ce qui nuirait beaucoup à la mémoire du défunt, et dérangerait considérablement l'espoir de ceux qui s'obstinent à rêver que derechef Religion et Progrès peuvent aller de pair.

Sun Photo Eug. Co

BENOIT BASTIEN

BENOIT BASTIEN

Par sa remarquable conférence de décembre dernier, devant le club Letellier, M. Cléophas Beausoleil ne se faisait pas seulement l'historien lumineux d'une importante évolution d'un parti politique: il mettait aussi sous les yeux de la génération venue après, les titres et les mérites d'une pléiade d'hommes dont les procédés et l'abnégation ont formé un bien profond contraste avec les allures de ceux qui ont bénéficié de leur œuvre, en la gâtant.

Plusieurs de ces pionniers du vrai nationalisme sont morts ou rentrés dans la vie privée. C'est un de ces derniers que nous voulons biographier aujourd'hui; lienoit Bastien, lequel, nous dit M. Beausoleil, était avec L. O. Loranger, l'homme le plus intelligent, le plus actif, le plus populaire de cette époque.

Il naquit à Saint-Benoit, comté des Deux-Montagnes, le 21 novembre 1827. On lui donna ce nom patronymique parce qu'il fut le premier enfant à étrenner les fonts baptismaux ce cette paroisse. Il eut pour père Noël Bastien et pour mère Marguerite Charlebois.

Sa première enfance s'écoula au milieu des événe-

ments qui aboutirent à la rébellion, et ce, dans une région où le patriotisme n'était pas un vain mot. Chaque jour il put voir, d'un côté, les agissements des bureaucrates, et, de l'autre, les germes de la résistance. Il fut pour ainsi dire élevé à l'école de la revanche dont parlèrent, d'abord tout bas, puis au bruit de la fusillade, tous ceux qui l'entouraient. Aussi, il n'est pas étonnant de retrouver, par la suite et sans cesse, dans Benoit Bastien, l'amour national soutenu par un courage qui ne s'est jamais démenti.

Une anecdote prouvera que pour lui aussi la valeur n'attendit pas le nombre des années

En 1837, son père qui était allé résider à Ste- Scholastique, avait été un des premiers à prendre les armes et à organiser les siens. Comme on le sait, les patriotes, mal armés, durent céder devant le nombre et se disperser. Alors les brûlots dt Colborne se livrèrent à la plus agréable partie de leur tâche. Ce ne fut que pillage et dévastation ; la torche incendiaire fut promenée sur le long et le large, et on ne fut pas éloigné de voir, au Canada, une seconde édition des ignominies qui marquèrent, en 18 14, l'invasion de la France par les Alliés.

Les soldats aiiglais étaient rendus à Ste-Scholastique. Ils en voulaient tout particulièrement au père de Benoit Bastien. Sa maison leur fut désignée, mais ils n'y trouvèrent que l'enfant.

— Où est ton père ? lui demanda le chef du peloton.

BENOIT r.ASTIEN II

— Il est allé se battre à St-Eustache.

— N'as-tu pas peur des soldats ?

— Non, un patriote n'a jamais peur des soldats^ répondit crânement Benoit.

L'Anglais ne put s'empêcher d'admirer cette bravoure si candide et si décidée. Il commanda à ses gens de respecter l'immeuble du patriote Bastien ; il fit remettre le butin qui venait d'être enlevé et, sans doute, parla souvent du petit patriote qui lui avait donné la réplique à Ste-Scholastique.

A l'âge de quatorze ans, il s'en alla à Montréal apprendre le métier de charpentier. Plus tard, les voyages " par en haut " l'attirèrent et il se mit à faire le commerce parmi les hommes de chantier. A cette époque le com.merce de bois prenait un essor immense, et, avec la traite chez les Indiens, constituait le Yukon du jour. Mais ce n'était pas tout le monde qui avait la force physique, l'endurance, le courage pour s'y lancer. Beaucoup y ont laissé leurs os. M. Bastien, lui, sortit de ce commerce avec un décuplement de santé, et déjà en suffisante possession des faveurs de la fortune pour pouvoir se lancer dans les grandes entreprises auxquelles il a attaché son nom. Mais n'allons pas trop vite; ouvrons ici une parenthèse qui ne manquera pas d'oftVir de l'intérêt.

C'est sous le commande::. ent du célèbre Montferrand que M. Bastien fit quelques-uns de ses voyages dans les Hauts. Nul n'a mieux connu que lui

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l'athlète redoutable ; aussi, quand Montpetit et Suite ont entrepris un récit de ses hauts faits, se sont-ils souvent adressés à M. Bastien.

En ce temps-là, nos compatriotes étaient souvent obligés de faire valoir leurs droits au bout du poing Ce procédé n'avait pas alors le cachet d'aujourd'hui. Le choix des moyens était très limité et les tentations étaient aussi nombreuses que légitimes.

Un jour, il y avait élection à Montréal. Le meneur «n chef du candidat anti-canadien était le distillateur Molson, le même qui s'était vanté de pouvoir se faire suivre par tous les Canadiens "avec un torchon trempé dans le whisky." Lui et les siens se mirent en tête d'empêcher les nôtres d'entrer dans certain poil. La nouvelle parvint aux oreilles de M. Bastien et du brave Marcotte. Tous deux se portèrent vers le poil, tombèrent à bras raccourcis sur les Britoin €t mirent le poil sous leur protectorat. La " troupe anglaise," comme on disait, fut appelée par Molson et priée de déloger les deux Canadiens: mais les ■militaires restèrent neutres, contemplant, avec une admiration très visible, le désarroi infligé par nos deux Canadiens à une centaine de fanatiques.

Toujours à la même époque, il n'y avait que fort peu ou point de services municipaux organisés à Montréal. Celui du feu reposait sur la bonne volonté de quelques citoyens. Or, à l'âge de 25 ans, on trouve M. Bastien capitaine de pompiers volontaires,

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charge qui lui rapportait $32.00 par année et

demandait des sacrifices sans nombre. Lors du grand incendie de 1852, il se distingua tout particulièrement.

Dès ce temps-là, aussi, il donna l'exemple à ses compatriotes en entrant dans la milice, qu'on laissait bénévolement aux mains des Anglais ; il devint lieutenant sous le capitaine Irvine.

Puis il prouva plus que jamais qu'il était un vrai Canadien de la bonne souche, en ayant de son mariage avec Martine Laçasse, 12 enfants, dont ii vivants. Les petits-enfants sont au nombre de 46, et leur grand'-maman jouit d'une telle santé, qu'elle ne désespère pas d'en voir quelques-uns d'eux ajouter d'autres rameaux à l'arbre.

C'ess à 24 ans que M. Bastien est devenu entrepreneur. Il a été le constructeur attitré de l'Hôtel- Dieu et du Séminaire de Montréal. Fendant 25 ans il entreprit seul et se retira riche de $100,000. Soudain la nostalgie des affaires s'en empara et il succomba aux attraits du commerce de bois. La période des mauvaises années — qui était générale sur le continent américain — l'eut pour une de ses victimes. Il perdit tout, oui, tout, excepté ce qu'un Benoit Bastien ne perd jamais: l'énergie, le sangfroid et le courage. Il recommença humblement l'édifice, élargit graduellement son champ d'action qui n'en menait pas large au début ; puis, un bon

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jour, se trouva plus riche, plus puissant et plus admiré que jamais. N'est-ce pas là un de ces faits qui peignent bien, sans autre démonstration, l'homme qui en est l'auteur ?

Aujourd'hui, la société Bastien et Valiquette est une véritable institution métropolitaine ; ses travaux de voierie, pour ne parler que de ceux-là, marquent toute une étape dans la marche des municipalités adjacentes. M. Trefflé Bastien, le fils, membre de cette société, compte aujourd'hui au nombre de nos industriels les plus clairvoyants et les plus heureux.

M. Bastien a bâti la première maison du village St-Jean Baptiste et a été pendant 12 ans conseiller au Mile-End. En 1860, le quartier St-Jacques l'envoya siéger à l'hôtel-de- ville ; il y resta jusqu'en 1877, allant cette année-là résider à St- Vincent-de- Paul, Laval. La société d'agriculture de ce comté le préféra comme président à Thon. Aldéric Ouimet.

A deux reprises différentes, il a posé sa candida ture contre l'hon. P. E. Leblanc.

Jusqu'en 1872, il appartint au parti conservateur. Lors du mouvement national, si bien expliqué l'autre soir par M. Beausoleil, il en fut. Il mit au succès de cette formation l'entrain et la dextérité qui lui sont coutumiers. Avec M. L. O. Loranger, il représentait le large élément du parti conservateur que révoltaient l'autoritarisme et les tendances de Sir John. Le mouvement contribua énormément à pré-

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server le parti libéral de certaines propensions au radicalisme et, aussi, au socialisme mal dégrossi ; il força Sir John à faire patte de velours — ce qui était déjà un gain ; — mais ses auteurs furent payés pour la plupart, par de l'ingratitude, cette monnaie courante de la politique. M. Bastien se tut, ne montra aucune rancune, ne sollicita ni faveur, ni honneur, même quand ce flirent ses amis intimes qui tinrent la quenouille d'abondance. On se le rappelle : feu Mercier n'aimait rien tant qu'à aller passer ses dimanches auprès de son "ami Bastien ;" de le consulter ouvertement ; d'en appeler à son expérience et de lui parler de ses rêves d'avenir. Quand il prit le pouvoir, qui, moins que M. Bastien en appela à leur vieille amitié ?

M. Bastien a rarement trouvé son maître comme organisateur et comme orateur populaire. Certains de ses succès sont entrés dans le domaine de la légende. Il -savait parler au cœur du peuple, réveiller la bonne libre, provoquer un grand mouvement.

Lors de la fameuse élection échevinale entre MM, Cléophas Beausoleil et Louis Allard, dans le quartier St- Jacques, élection qui prit des proportions historiques, il fut l'âme de la lutte, l'organisateur de la victoire. M. Beausoleil s'est toujours plu à lui en rendre publiquement et privément l'élogieux témoignage.

Il en fut de même pour M. L. O. Loranger — maintenant juge — quand il brigua les suffrages dans le quartier St-Louis et dans le comté Laval.

LFS CONTEMPORAINS

Aujourd'hui, M. Bastien est en dehors du tourbillon politique et municipal. En prenant un repos bien gagné et en reportant sa pensée sur la route parcourue, il lui arrive sans doute d'établir une comparaison entre les hommes de son temps et ceux du jour présent. S'il lui vient aux' lèvres un sourire moqueur, nous ne sommes pas de ceux qui n'en comprennent ni la signification ni la raison d'être ; mais qu'il nous permette de lui dire que si la génération actuelle laisse trop s'émousser les grands sentiments d'autrefois, elle contient beaucoup de gens auxquels le récit d'une vie honorable et bien remplie comme la sienne, donnera de l'émulation aux solennelles heures d'urgence nationale.

Pliuto Qui^ry Frir

riiutu-Eng. Co.

DAVID MARSIL.

DAVID MARSIL

Médecin de campagne !

Dans tous les pays du monde, ce titre fait naître dans l'esprit l'idée d'une vie de dévouement, d'un savant modeste qui fait des prodiges sans que jamais son nom retentisse en dehors de son village. La campagne n'est pas d'habitude l'endroit où se confectionnent les grandes renommées. L'absence des journaux, les obstacles aux relations empêchent trop souvent le mérite réel de percer.

C'est une consolation, parmi tant de regrets causés par la mort de l'honorable Dr Marsil, de pouvoir dire que son nom était connu d'une extrémité à l'autre du pays, que sa réputation de savant s'étendait même à l'étranger et que son influence s'était fait sentir partout où il y avait une cause patriotique à défendre, une idée libérale à promouvoir. Quarante années de travail opiniâtre et intelligent avaient permis à ce médecin de campagne de prendre rang parmi les membres les plus éminents de sa profession en Amérique son patriotisme ardent et infatigable lui avait mérité ce titre qu'il estimait tant de " successeur de Chénier;" ses idées tranchées et son zèle dans les

îuttes politiques en avaient fait l'une des figures les plus admirées du parti libéral de cette province. Mais il ne sera pas regretté seulement par un parti : ceux-là mêmes qui différaient d'opinion avec lui sur les questions politiques du jour étaient souvent les premiers à rendre hommage à ses vertus, les premiers à reconnaître ses services comme champion de l'idée nationale.

Le Dr Marsil s'est rendu utile à son pays et à sa r.ationalité de plus d'une manière. Dans l'humble •sphère de la politique municipale comme sur le théâtre plus vaste des affaires générales du pays, dans les associations patriotiques comme dans les conseils de sa profession, son influence s'es>" constamment exercée pour l'avancement de sa race et du pays.

•C'était un homme — un homme de lutte et de travail. Nous n'avons pas la prétention de raconter en quelques pages une carrière aussi bien remplie et aussi méritoire. A peine pourrons-nous en rappeler brièvement les principaux événements.

Le Dr Marsil avait 64 ans quand la mort est venue Tenlever si inopinément. A le voir passer sur la rue, •droit comme un chêne, sa longue chevelure ondulée ilottant sur ses larges épaules ; en entendant sa voix forte et mélodieuse, peu de personnes lui auraient donné cet âge.

Cependant il avait commencé jeune à faire conïnaissance avec le travail. Lorsqu'il commença à

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étudier la médecine, il y a plus de quarante-cinq ans, la tâche n'était pas aussi facile qu'aujourd'hui. Les appareils et les laboratoires manquaient complètement. Mais le jeune Marsil avait décidément une " vocation " et il triompha de toutes les difficultés. Admis à la pratique de la médecine en 1S56, et il se fixa presque aussitôt à St. Eustache où il est mort. Durant ces quarante années il a prouvé combien il aimait sa profession. Au milieu de tant d'autres occupations il ne l'a pas négligé un seul instant. Il avait une salle de dissection chez lui-même où il poursuivait ses études en s'aidant des recherches les plus récentes des savants du monde entier.

Il devint ainsi un chirurgien des plus habiles. Lorsque le président Garfield était sur son lit de mort, il fut appelé en consultation avec les sommités de la science chirurgicale.

Il était un des collaborateurs de VUnio7i Médicale et plus d'un de ses articles ont été reproduits dans X Encyclopédie Internationale de Chirurgie. Depuis nombre d'années il était un des membres les plus actifs du Collège des Médecins et Chirurgiens de la province de Québec ; et en cette qualité il a contribué puissamment à améliorer l'enseignement médical ainsi que la position de la profession dans le pays. En 1895 il fut élu président de l'Association Médicale Canadienne pour la province de Québec. Dernièrement encore il avait préparé un mémoire qu'il

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devait présenter à l'Académie de Médecine de Parisen vue de sa candidature dans la section de chirurgie.

Nous citons ces faits parce que dans leur brièvetéils constituent le plus bel éloge du Dr Marsil commesavant.

Mais il n'était pas moins populaire parmi ses malades qu'estimé de ses confrères. C'est à Saint-Eustache qu'il faut aller pour apprendre d'eux tout ce que ce grand cœur contenait de dévouement, de charité et de tendresse.

Mais nous avons hâte de parler du Dr Marsil commehomme politique.

Il est peu de régions dans la province où les luttes politiques aient été aussi continuellement ardentes, où les opinions sont aussi prononcées et les partis plusnettement divisés que les comtés de Terrebonne et des Deux-Montagnes. Les idées libérales y ont rencontré une opposition opiniâtre; mais elles y ont été soutenues avec une vigueur non moins grande puisqu'elle a fini par être couronnée de succès.

Le Dr Marsil fut, avec l'honorable Wilfrid Prévost,, l'âme de l'organisation qui a soutenu cette lutte de quarante années. Amis intimes, ayant les mêmesidées, ces deux hommes se complétaient l'un l'autre. Ils ont été surnommés les deux lions du Nord et ils méritèrent bien ce nom. S'ils ne purent rompre les filets des préjugés politiques, ils firent retentir la province entière de leur voix puissante.

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Le Dr Marsil paya de sa bourse et de sa personne dans ces luttes politiques avec une générosité peu commune. Deux fois en 187S et en 1887 il fut le porte-drapeau du parti dans les. Deux-Montagnes. Battu, mais non dompté, il ne lui vint jamais à l'esprit d'acheter le succès par des concessions et des compromissions qui sont pourtant si communes dans notre politique. Il s'inspirait aux sources pures de la démocratie et il ne fallait pas lui demander le sacrifice d'un principe.

Mercier, qui pourtant flirtait à ce moment avec des castors de toutes couleurs, ne put s'empêcher de reconnaître le mérite et la constance des vieux lutteurs du nord. Il appela Marsil et Prévost au Conseil Législatif, Ils se placèrent aussitôt à la tête de la phalange libérale dans cette chambre. C'était un beau spectacle de voir ces deux vieillards défendre les idées et les aspirations populaires avec tout l'en- "thousiasme et la passion d'un autre âge, dans une Chambre irresponsable.

Lorsque le parti libéral revint au pouvoir avec M. Marchand, il lui restait un devoir à remplir ; c'était d'offrir la présidence du Conseil Législatif à l'honorable Wilfrid Prévost qui l'aurait probablement cédée immédiatement à son ami le Dr Marsil. Sous prétexte d'économie on leur refusa cet honneur — et cependant on paie des commis de deuxième classe qui sont en promenade au Yukon. Prévost et Mar-

sil ressentirent vivement cette injustice et ils eurent les sympathies de la masse du parti libéral qui n'aime pas que l'on se montre ingrat envers ceux qui le soutinrent dans la mauvaise fortune.

Les circonstances ont empêché le Dr Marsil d'atteindre dans la politique la position éminente qu'il aurait pu remplir. Son souvenir restera surtout dans le peuple comme le défenseur zélé de la mémoire de Chénier et des patriotes de 1^37. Vivant au milieu des ruines faites par Colhorne, conversant chaque jour avec les combattants de Saint-Eustache et leurs parents, il s'était imprégné du sentiment de sublime dévouement qui porta tant de nobles âmes à se sacrifier pour la patrie. Le culte de ces héros occupait dans son cœur une place supérieure à tout sentiment politique.

Le rêve de sa vie fut de réhabiliter la mémoire de Chénier, d'obtenir pour ses cendres, conservées précieusement dans le marbre, une place dans la terre bénie, sous- le monument érigé à la mémoire des autres martyrs de la patrie. Catholique convaincu, le Dr Marsil désirait pardessus tout cet honneur pour les restes de son héro de prédilection et il s'ingéniait à trouver des raisons pour convaincre les autorités religieuses. Sa persévérance dans cette tâche était digne du succès qui couronna les efforts d'un Lally- Tallendal.

Aussi le peuple qui connaissait le patriotisme dé—

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bordant du Dr Marsil, aimait-il à l'entendre en toute circonstance. Dans les luttes politiques, il avait l'éloquence qui plaît aux partisans et soulève l'enthousiasme ; dans les fêtes nationales, il incarnait les aspirations de notre peuple. Sa voix sonore, son langage correct et passionné en faisaient un orateur audessus. de l'ordinaire.

C'était aussi un écrivain distingué, un polémiste vigoureux. Son âme de poète s'enthousiasmait pour tout ce qui est beau dans la littérature, dans les arts> dans la musique surtout, qu'il interprétait avec uni talent remarquable.

Ceux qui lont connu dans l'intimité, ne cesseront de parler de sa large hospitalité, du plaisir que l'on trouvait dans sa conversation, de l'intérêt qu'il portait à toutes les bannes œuvres, à la jeunesse surtout..

Loi-squ'il eût rendu le dernier soupir, un ami télégraphiait à Montréal : " L'honorable Dr Marsil est mort en brave, en chrétien et en patriote, " C'est ainsi qu'il a vécu.

Sun Photo-Enfc'. Co.

Je ne sais pourquoi en ce pays, comme aux Etats- Unis et en France du reste, une certaine partie de la population se plaît à déprécier les hommes qui servent le public dans les administrations municipales. En Angleterre, les hommes les plus éminents dans la politique et dans les lettres — des chefs de parti comme lord Roseberry, — ne dédaignent pas d'entrer en lutte pour obtenir un siège dans un conseil de comté ou de ville, et c'est surtout sur les corps municipaux que le peuple compte pour obtenir les mesures pratiques nécessaires à l'amélioration de son sort.

Et rien n'est plus rationnel. L'administration municipale, par sa nature, inter\ient, pour le bien ou pour le mal, dans presque tous les actes de la vie populaire. Les parlements adoptent les lois, mais le plus souvent ces lois resteraient lettre morte si les autorités locales n'intervenaient pour les faire observer. Les pouvoirs que les municipalités exercent directement sont du reste énormes et intéressent au plus haut point la propriété et la morale publique.

Comment ce fait-il donc que le peuple, au lieu d'honorer publiquement les hommes dévoués qui consentent à remplir sans rénumération des fonctions qui comportent une si grande responsabilité, cherche le plus souvent à mettre leurs motifs en doute, à jeter du discrédit sur leur conduite, alors même qu'on ne peut produire l'ombre d'une accusation sérieuse ? Ce ne serait pas à l'honneur de notre démocratie que de rechercher les causes de cette étrange ingratitude.

Qu'il suffise de dire pour le moment, que ceux qui sont ainsi calomniés sans raison, sont généralement vengés par l'élément sain et intelligent de la population.

L'un des maires les plus éminents de Montréal, sir John Abbott, en parlant de cette manie de dépré- -cier le conseil de ville, disait un jour :

"A l'époque des élections, les candidats reçoivent l'appui de leurs amis respectifs dans les journaux — ce sont généralement des hommes d'affaires, occupant une position de fortune convenable et jouissant d'une excellente réputation par leur intégrité et leurs habitudes commerciales, et jusqu'au moment de leur élection ils jouissent généralement de l'estime et de l'approbation des citoyens. Mais aussitôt élus, ils sont exposés sans discernement aux insultes et au mépris public. Et de tous les articles destinés à attirer l'attention, les plus attrayants sont ceux qui attribuent au conseil en général les défauts réunis

de la stupidité et de la malhonnêteté. La consolation, cependant, c'est qu'aussitôt que son mandat expire, l'échevin redevient le citoyen respectable et intelligent qu'il était avant son élection, mais qu'il avait cessé d'être durant son terme d'office, d'après le dicton fashionable."

Il est une autre consolation que les échevins actifs et intelligents peuvent aussi généralement se payer quand ils le veulent — celle d'écraser leurs détracteurs à chaque élection.

Ces remarques générales, peut-être un peu longues^ ne manquent pas d'opportunité au commencement de cette notice sur l'un des hommes qui ont le plus puissamment contribué à lancer la banlieue de Montréal dans la voie du progrès.

En eftet, M. Ducharme a eu à essuyer sa part de critique durant les vingt années bientôt sonnées qu'il a consacrées au service du public. Cette critique, il faut le dire, venait le plus souvent du dehors, de la part de gens dont l'intérêt dans les affaires qu'ils auraient voulu conduire n'était pas bien apparent. Mais, qu'elle vint de près ou de loin, la critique, la calomnie même, n'ont pu empêcher M. Ducharme de faire son chemin dans la faveur populaire, d'imposer ses idées d'amélioration et de développement. Disons aussi, que rares sont les hommes qui ont donné aussi peu d'attention aux attaques injustes

J32 [.ES CO.NTE^LPORAINS

OU aux applaudissements qui lui sont venus sans sollicitation.

La force inhérente de M. Ducharme procède de deux qualités caractéristiques qu'il possède à un haut -degré — une patience imperturbable et une confiance calme, absolue dans ses idées. Il s'élève audessus des préjugés populaires, non parce qu'il méprise l'opinion publique ; mais parce qu'il connaît l'injustice et la fragilité de ces préjugés. Il attend tranquillement son heure, sachant que le moment viendra où tous lui donneront raison et seront contents de concourir à l'occomplissement de ses projets.

Ceux qui le connaissent intimement, qui l'ont observé à l'œuvre, qui ont pesé les paroles de cet homme réservé et .sans prétentions, sont le mieux en état d'apprécier son habileté et de savoir que sous cette ■contenance un peu énigmatique réside une force intellectuelle, puissante et bien disciplinée, qui se manifeste dans tous ses actes de la vie publique ou privée.

L'occasion a manqué à M. Ducharme de déployer ces qualités sur un de ces théâtres vers lesquels l'attention populaire est toujours tournée ; mais on peut être certain qu'il est de ceux qui savent toujours s'élever à la hauteur de la position qui leur est confiée. Un prophète ne mettrait pas en péril sa réputation s'il affirmait qu'avant longtemps le sujet d^ cette notice aura l'occasion de servir son pays sur une scène plus vaste.

Car M. Ducharme ne possède pas seulement l'énergie, l'habileté ; il a aussi les qualités requises pour se créer une popularité durable. Il n'y a pas d'homme plus facile à approcher. Il reçoit tout le monde avec une affabilité de bon aloi et il sait écouter avec la bienveillance la plus encourageante. Parce qu'il est dyspeptique on a pu le croire froid et morose ; il n'est que calme, maître de lui-même, toujours attentif— sachant aussi bien écouter que répondre promptement. Il n'est pas de ceux qui jettent au panier les requêtes qu'on lui adresse. Il examine tout avec soin et fait tout en son pouvoir pour rendre service. On trouvera toujours chez lui ces qualités du cœur et de l'esprit qu'on ne saurait trop louer chez un homme public — familiarité réservée, égalité d'humeur, application constante aux affaires, jugement sûr, rapidité de perception, répugnance instinctive pour l'excitation et les agitations sans but, ardeur et énergie dans la lutte.

Ce portrait est celui d'un homme remarquable, et nous ne l'eussions pas tracé s'il n'était déjà justifié amplement par Toeuvre et les succès de M. Ducharme.

Guillaume-Narcisse Ducharme est né à Chateauguay, le 3 janvier 1851.

A l'âge de 14 ans, il commençait la vie comme commis-marchand, état dans lequel il resta jusq'uà 1881, époque à laquelle il se lança dans le commerce

de nouveautés pour son propre compte. Mais il abandonna bientôt les affaires pour se consacrer entièrement au service des contribuables de Sainte- Cunégonde. Nommé successivement secrétaire-trésorier du bureau des commissaires d'écoles, maître de poste et secrétaire-trésorier de la ville, il devint en ■quelque sorte la cheville ouvrière de la municipalité.

Sainte-Cunégonde était en 1881, un village dont la population n'atteignait pas cinq mille âmes. Comme toutes les autres municipalités entourant Montréal à cette époque, elle était singulièrement arriérée. Les autorités locales n'ayant pas eu l'énergie et le couiage d'entreprendre les travaux nécessaires pour donner le comfort aux habitants, les affaires languissaient dans l'attente d'un avenir incertain. La population ouvrière de Montréal, ne trouvant pas au dehors les commodités auxquelles elle était habituée restait dans les vieux quartiers, resserrée, manquant d'air et d'espace.

Il y avait donc une œuvre de la plus haute importance pour la banlieue et pour la métropole à entreprendre Il s'agissait de donner l'exemple et l'élan dans la direction des grandes améliorations publiques.

La tâche était plus difficile qu'on ne le pense. On connaît la force des préjugés, l'attachement excessif à la routine, l'opposition proverbiale des contribuables à toute augmentation d'impôt. Il fallut de la

persévérance et de la diplomatie pour faire comprendre à la majorité que le secret de l'avenir et de la prospérité, c'était de dépenser généreusement pour doter Ste-Cunégonde de toutes les améliorations et de tous les moyens de communication qu'on puisse désirer dans une gtande ville. Mais, aidépar des hommes entreprenants et prévoyants comme lui, il finit par triompher de tous les obstacles.

D'abord, des moyens furent pris pour assurer à la ville un approvisionnement d'eau abondant et à bon marché. Les rues furent pavées en asphalte et toute la ville fut mise dans un état de propreté qui ferait honneur aux centres les plus riches et les mieux policés. Le service de la police et pour la protection contre les incendies a aussi été considérablement amélioré. Enfin, à la suite de l'organisation de la '• Standard Light and Power Company," dont M. Ducharme fut vice-président, et de la " Citizens Light and Power Company," dont il était directeur, Ste-Cunégonde se trouvait en état de forcer la Compagnie des chars urbains de lui donner un service moderne aussi bien que d'obliger les compagnies pour l'éclairage à tenir compte de la concurrence.

Les bienfaits que la population de Ste-Cunégonde a retiré de cette politique de progrès ne sont pas difficiles à constater. La population de la ville a plus que doublé et la valeur de la propriété a augmenté en proportion. De plus, l'exemple donné a produit

ses fruits dans la ville voisine de Saint-Henri, et dans toute la banlieue de Montréal.

Mais il en est des améliorations civiques comme de toutes les choses qui ont de la valeur. Ça coûte de l'argent. Quelques propriétaires s'alarmèrent ; l'esprit de faction, la jalousie vinrent se mettre de la partie. On voulut soulever la population au moyen des plus extravagantes accusations, des prophéties les plus sombres.

Cette agitation fournit à M. Ducharme l'occasion de démontrer l'étoffe dont il est fait. Fidèle à ses amis, partisan sans peur des idées qu'il avait préconisées, il ne chercha pas à se retrancher derrière ses immunités de fonctionnaire irresponsable ; mais, bien au contraire, lors des élections municipales de 1891, il n'hésita pas à démissionner comme secrétairetrésorier, pour se jeter ouvertement dans la lutte. La majorité des électeurs approuvèrent ce qui avait été fait, et M. Ducharme fuit prié de reprendre sa charge avec honneur.

En 1893, pour des raisons personnelles, M. Ducharme donna de nouveau sa démission comme secrétaire-trésorier. Les électeurs, ne voulant pas être entièrement privés de ses services, se hâtèrent de le choisir pour les représenter au conseil de ville. Il se retira en 1896; mais, aux élections dernièr€:s, il consentit à se laisser porter candidat dans un des quartiers de la ville. Certaines personnes intéressées

mirent tout en œuvre pour l'empêcher d'être élu. Néanmoins, il sortit de la lutte vainqueur par une grande majorité. Quelques jours plus tard, ses confrères du conseil l'élisaient maire de la ville de Ste- Cunégonde.

C'était dignement reconnaître les services qu'il avait rendus depuis des années et donner un couronnement logique à sa carrière civique.

Mais, nous le répétons, à son âge et avec ses aptitudes, M. Ducharme ne saurait songer à prendre sa retraite. Plus d'une fois le parti conservateur, qui sait l'apprécier pour l'avoir vu à l'œuvre, a songé à lui pour les honneurs de la députation. Lorsque l'honorable A. Desjardins fut nommé sénateur, en 1892, un grand nombre d'électeurs le prièrent de se porter candidat pour le siège qui devenait ainsi vacant à la chambre des communes ; mais, M. Ducharme, qui n'est pas un homme pressé, préféra s'effacer devant d'autres ambitions. Aux dernières élections, les conservateurs de Chambly le prièrent aussi d'être candidat, en lui affirmant que son élection était assurée ; mais il dut encore refuser à cause d'un deuil récent dans sa famille. Mais un jour il faudra qu'il consente, et ce jour-là son parti sera certain d'avoir trouvé un champion redoutable, et le comté qui le choisira n'aura pas eu de représentant plus décidé et plus capable de se rendre utile à ses électeurs.

Dans le champ des affaires civiques, M. Ducharme a aussi des services à rendre encore. Il est un des chauds partisans du projet pour annexer à la ville de Montréal toutes les municipalités environnantes — projet qui mettrait la métropole du Canada au rang des premières villes du continent, et qui assurerait aux différentes mîinicipalités des avantages très importants. Depuis qu'il est dans la vie publique, il a constamment travaillé à préparer les voies pour la réalisation de ce projet et il est plus que jamais en état d'aider. Grâce à la politique de progrès dont il a été le champion, Sainte-Cunégonde, du moins, pourra entrer dans Montréal sur un pied d'égalité avec les plus anciens quartiers de la ville quant aux améliorations.

Ayant peint le serviteur public, il nous reste peu de chose à dire de M. Ducharme dans la vie privée. Il est partout le même: esprit large, homme d'ordre, cœur généreux, désirant marcher de l'avant et se rendre utile à autrui. En économisant et en appliquant à l'administration de ses affaires personnelles les procédés qu'il préconise dans la vie publique, il a réussi à amasser une jolie fortune qu'il ne laisse pas dormir. Nous avons incidemment mentionné la part qu'il a prise dans la création de la Standard Light and Power Co., et de la Citizens' Light and Power Co. Il est aussi un des directeurs les plus actifs de la Banque Jacques-Cartier, dont il dirigea la suceur-

sale à Sainte-Cunégonde pendant plusieurs années ; et il possède des intérêts corrsidérables dans la Compagnie des Montréal Stock Yards, dans la Compagnie des Abattoirs, et dans plusieurs autres corpotions commerciales. Il ouvre largement sa bourse pour encourager toutes les entreprises méritoires et surtout lorsqu'il s'agit d'aider la jeunesse.

C'est, en somme, un de ceux qui ont considérablement contribué à rehausser le prestige de notre nationalité dans le monde commercial.

Photo Quéry Frères. Sun P)ioto-Eng. Co.

GONZALVE DESAULNIERS

QONZALVE DESAULNIERS

Vart m fait que des vers, le cœur seul est poète.

Les versificateurs foisonnent parmi nous, mais combien avons-nous de vrais poètes ? En comptant ceux d'hier et ceux d'aujourd'hui, complétez-vous le trajet de vos dix doigts ? Il semble que cet art si difiîcile a, pour le vulgu7n pecus àç.no\xç^X\Viéx7iX\xx&, l'irréductible attrait que comportent les choses défendues. Et, pour comble, c'est le nul, c'est le médiocre, c'est le barbare qui s'agite le plus, s'obstine davantage à monter Pégase et à nous imposer ses produits.

Dans le domaine de la poésie, il nous semble qu'il ne peut y avoir de place pour rien autre que le vrai beau, le vrai bon. Ce beau et ce bon peuvent être de nuances diverses, d'intensité variée. Tel n'a d'envolées et d'inspiration que pour l'épique, la grande hymne, la pièce d'envergure ; tel autre se sentira de la verve et de la dextérité rien que pour la bluette, la fantaisie volante, mais toujours, si c'est le cœur qui parle, on aura sous une forme, ou exquise ou puissante, des sentiments vrais, sains et, selon le cas, charmants ou passionnants.

Strass ou diamant, pas de milieu. Soyez de mauvais prosateurs, c'est un peu votre droit, puisqu'il n'existe pas d'autre forme de littérature à l'usage des gens qui s'obstinent à écrire sans pensée et sans grammaire. Mais, de grâce ! n'outragez pas la muse. Rappelez-vous ce qu'un maitre, André Chénier, a formulé en ce beau vers qui nous sert d'épigraphe aujourd'hui.

En ouvrant notre galerie à M. Gonzalve Desaulniers, du même coup nous évitons le reproche d'oublier les jeunes et nous essayons le portrait d'un compatriote qui, depuis belle époque, a donné des arrhes à la Poésie, et reçu la consécration que des œuvres nombreuses et toujours plus châtiées attirent et maintiennent.

Et puis, ces quelques pages sont de quasi-actualité, ne précédant que de quelques mois la publication d'un volume de vers de notre ami.

On aura peine à le croire, ce Desaulniers ne vient pas du comté de St-Maurice. Il est né le 24 juin 1S63 à St-Guillaume d'Upton, un foyer de libéralisme bien connu; son père, le Dr Antoine L. Desaulniers, a laissé de vivaces souvenirs dans la région où s'écoula sa vie, et sa mère était une Letellier de St- Just. Après avoir étudié au collège de Sorel, il passa chez les Jésuites pour faire son classique.

De 1883 à 1889, il appartint au personnel de 1'^tcndard, dirigeant en même temps la Revue Canadi-

GONZALVJ; DESAULNIERS. I43

enuc OÙ il publia notamment des études sur la politique du pays et celle de l'étranger. En 1889, il fonda le National, qui fut vraiment le type du journal à la fois frondeur et pimpant.

Plusieurs des campagnes entreprises et menées par COL organe resteront jnémorables.

Convaincu, comme bien d'autres, que le journalisme mène à tout à condition qu'on en sorte, M. Desaulniers se mit à étudier le droit, passa ses soirées à approfondir codes et jurisprudence et fut reçu avocat en 1895.

Comme journaliste proprement dit, il eut un genre qui est toujours précieux dans l'écrit quotidien : une conception rapide et une forme originale et limpide. L'étude qu'il publia sur la question des biens des Jésuites dans l'exclusif jfoiirnal des Débats, de Paris, a attiré l'attention dans le temps et vaut encore d'être relue. Dans la suite, il a été appelé à collaborer à deux autres publications parisiennes: la Revue Intiinationale et la Revue des deux Frances.

Quand il se passionnait pour l'imprimerie, matériellement parlant, et ne trouvait plus de vraies délices qu'à s'occuper de plomb et de presses, il nous rappelail vaguement Balzac, passionné lui aussi pour les entreprises de ce genre et partageant également son temps entre l'atelier, où il tentait cent expériences audacieuses, et le cabinet d'études où s'élaborait l'immortelle Comédie Humaine.

LE EOC PERCÉ

C'est un cap étranglé de varechs et d'eau grise, Que les assauts du nord ont en vain secoué, Que le marsouin, passant par bandes sous la brise, Yient frôler quelquefois de son dos taloué.

Lorsque le soir descend sur son énorme frise, L'ombre géante emplit son large flanc troué, Où tout le jour, dorant le golfe qui s'irise, Compagne de l'azur, la lumière a joué.

Défiant, calme et seul, les plus hautes marées, Ses roches, par les flots saumâtres entourées, Depuis des miliers d'ans, narguent les vents amers.

Et les grands goélands, ces lourds pigeons de mers, Se repliant autour, dans leurs vols fantastiques, Lui font un anneau blanc de leurs ailes étiques.

C'est par ces vers de belle et forte envergure que nous présentons le poète à nos lecteurs. Quelle meilleure introduction pouvions-nous imaginer .? N'estce pas là un de ces sonnets comme les voulait le Maître, et qui valent maints longs poèmes ? La rime trois fois riche ajoute admirablement à la description si profondément marquée. Comme ça repose des machines pâlottes et huileuses qu'on imprime partout autour de nous ....

Voici, dans une autre note, un Angélus où il semble qu'il y ait parfaite harmonie entre le tableau rêvé par le poète et le langage qui lui vient aux lèvres pour le décrire.

GONZALVE DESAULNIERS I45

Fnfant, de la cloche qui tinte^ Ecoute le son grave et lent, Qui dans la clarté presqu'éteinte, Donne à ta prière un élan.

C'est l'heure où l'ombre tend ses voiles. Où dans l'espace immesui-é Vont s'orienter les étoiles, Troupeau par la nuit égaré.

Ecoute cette voix qui passe Sur l'aile invisible de l'air Ton âme en peut suivre la trace Jusqu'au fond de l'horizon clair ;

Elle passe et la fleur vermeille, L'arbre songeur, le flot dormant, Comme nous deux prêtent loreille Dans un profond recueillement.

Nous ne voulons pas puiser à trop larges mains dans les pages encore inédites qui sont devant nous et qui bientôt seront offertes au public. Cependant, il nous semble qu'en citant une troisième pièce nous ferons mieux connaître notre poète et dans sa dextérité d'artiste et dans sa variété de moyens et de tons. Ou nous nous trompons fort, ou les vers suivants pourraient être avantageusement signés par les plus riches en titres à la renommée :

LA fillp: des bois

Et son cœur fut pris par un guerrier blanc ! Quand la bise mord le bouleau tremblant,

Quand la forêt mue, La fille des bois dans les grands sentiers Toute seule va, de longs jours entiers,

Par son rêve émue.

Ce fut dans la plaine au ciel attiédi, Quand la flambe d'or descend du midi

Que lui vint ce rêve.

Près de son ruisseau le guerrier passa tt de loin son œil longtemps caressa

Ses pas sur la grève.

Que lui donna-t-elle, au guerrier vaillant ? Les bois pleins de bi'uits, les flots babillant,

Pourraient nous le dire ; Mais le doux secret lui sera gardé, Car les bois aux flots ont recommandé

De ne pas médire.

Des bruissements d'aiio et de chansons Se sont envolés, rieurs, des buissons

Dont l'âme voltige ;

Et comme le daim, las de s'abreuvoir,

• Le guerrier s'en fut sans souci d'avoir

Coupé cette lige.

Les mois et les ans ont passé depuis.

Et a fleur des bois qui n'a plus d'appuis. Dont l'avenir sombre,

GONZALVE DESAULNIERS I47

Sourit aux oiseaux, dans l'attente encor De la vision qui manque au décor De sa forêt sombre.

J)ans les malins blonds, dans les soii'S tombés, Dans le vent qui fait les joncs recourbés

Et l'arbre farouche, On la voit pensive au bord des chemins, Et le lendemain sur les lendemains

Lentement se couche.

De décembre morne à juin triomphant.

Quand la sève monte ou l'écorce fend

Au soutHe du pôle, Elle dit sa peine aux grands horizons Et marche, oubliant bouvreuils ou bisons,

Son arc sur l'épaule.

Et pourtant plus d'un chasseur donnerait Ses plus belles peaux d'élan sans regret

Pour un baiser d'elle, Mais la fière enfant, toute à son passé, Au vieux souvenir jamais effacé

VeuL rester fidèle.

Car son cœur fut pi'is par un guerrier blanc ! Quand la bise mord le bouleau tremblant,

Quand la forêt mue, La fille des bois dans les grands sentiers, Toute seule va, de longs jours entiers,

Par son rêve émue.

On remarquera que Desaulniers est essentiellement un poète canadien, qu'il trouve dans son pays, dans notre histoire, dans nos hommes ses sujets et ses inspirations— nos poétereaux en sont encore à piller les Grecs et à révolutionner la lune.'

Dès le collège, notre ami sentit vibrer en lui la fibre poétique. A la suite d'un pari entre collégiens, il bâtit une tragédie en cinq actes — un acte par semaine. Longtemps après, en 1880 croyons-nous, il porta le précieux manuscrit à Fréchette qui en lut de notables tranches, ne lésina pas trop un peu d'admiration pour quelques passages et finit par déclarer qu'il y avait là, en germe, un talent sérieux, de l'inspiration vraie, un grand bon sens — ce qui n'est pas peu dans ce pays — puis conclut ainsi :

" Ne publiez rien avant que votre talent soit mûr."

Le lauréat mit sa bibliothèque à la disposition du jeune poète et resta son ami.

Quand paraîtra le volume annoncé, le RÉVEIL en publiera sans doute une analyse étendue, ce qui nous amène à être bref aujourd'hui tout en répétant pour M. Desaulniers ce que Sainte-Beuve disait d'un poète : " Il n'est pas de la tribu qui dénature tous les bruits et déprave tous les formes."

Un dernier mot.

Dans la sphère littéraire le modèle de M. Desaulniers est Théophile Gauthier.

GONZALVE DESAULNIERS I49

En politique il prend pour prototypes les personnages du libéralisme le plus pur et le plus déterminé.

Parmi nous il est de ceux qui luttent ardemment pour l'autonomie du parti libéral dans le pandémonium actuel. C'est un intransigeant d'aujourd'hui ; demain il sera l'un des hommes du nouvel état-major. Il est tout indiqué, son rôle.

En attendant, pendant que, comme nous, il cultive la patience, souhaitons-lui pour son livre non le succès littéraire qui nous paraît chose assurée, mais l'autre succès si rare sur notre terre ingrate.

Car nous croyons, comme Boileau :

Qu'on peut sans crime Tirer de ses écrits un profit légilinie.

AMEDEE BOUCHARD

Sun l'hoto-Eug. Co.

AMEDEE BOUCHARD

Il s'est trouvé, en ces temps derniers, des notaires qui n'ont pas cru à l'impossibilité de conserver les vénérables traditions de leur profession, tout en se mettant dans le mouvement. Il ne leur a pas paru déraisonnable de tenter, à la fois, ne rien perdre du passé et prendre une juste part de ce qu'offre le présent. A ceux des leurs qui voient partout révolution, ils ont proposé évolution. C'était bien différent, et pourtant, que de courage il a fallu à ces novateurs.... Mais, aussi, comme ils ont grandi dans l'estime public leur noble profession et comme ils ont créé l'union entre tous les membres qui la composent, ainsi que l'on a eu le bonheur d'en juger lors de leur troisième banquet annuel donné le 6 février dernier, au Château " Place-Viger."

C'est à l'occasion de ce banquet que nous avons cru devoir donner, dans notre "galerie," une des bonnes places au jeune notaire qui nous semble avoir été l'âme du mouvement dans ce district.

M. Amédée Bouchard, né à Napierville, en 1865, eut pour père feu le notaire Ephrem Bouchard, qui était également régistrateur du comté. Il fit la première partie de ses études classiques au collège de Ste-

Thérèse et vint les terminer au séminaire de philosophie de Montréal. Après des examens préliminaires remarquablement heureux, il entra à Laval comme étudiant pour le notariat.

Une fois reçu, il pratiqua d'abord seul, puis avec M. C. E. Leclerc jusqu'à deux ans après où il reprit étude sans associé. Aujourd'hui, il est avec M. Landry, sous la raison sociale " Bouchard et Landry."

M. Bouchard occupe dans sa profession une place considérable et recrute sa clientèle dans les milieux les plus importants. Il est le type parfait du notaire qui sait allier le solennel à la ronde et belle humeur.

C'est un ardent libéral, de l'école non mitigée. Il ne s'est jamais beaucoup donné à la politique, mais son parti sait par expérience qu'on peut toujours compter sur lui. Il est de cette réserve dont Laurier parlait à la convention d'Ottawa et qu'il estimait l'une des plus réelles forces de son armée.

A son entrée dans la profession, M. Bouchard fut, comme beaucoup d'autres, attristé, humilié même de voir en quel effacement on la tenait et elle se tenait elle-même. Elle se contentait de quelques maigres concessions, et par contre se voyait ostraciser un peu partout. L'esprit de corps manquait ; quant à la Chambre des Notaires, dont les quarante membres se connaissaient à peine de nom, c'était, comme l'a justement dit au dernier banquet Son Excellence le Lieutenant-Gouverneur, une bonne institution, mais

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les vitilles institutions sont un peu comme les vieilles personnes, ça n'a pas l'énergie des jeunes.

M. Bouchard et quelques autres non moins énergiques, l'avaient bien compris et c'est de cette pensée que surgit le projet du " Cercle des Notaires de Montréal." L'exécution suivit de près, et le 17 février 1897, avait lieu le premier banquet. Ce fut tout un événement dont le secrétaire, M. Bouchard, a conservé le récit dans une très élégante plaquette. De ce banquet date une vraie restauration, et d'ici à deux ou trois ans — c'est l'opinion des connaisseurs — le notariat aura conquis sa Magna Charta et établi ses immunités.

Il en coijte à certains notaires vieux-jeu de se laisser déranger ; d'aucuns ont été même assez près de crier au sacrilège. Mais les réformateurs ne semblent pas faciles à l'attendrissement. Assez longtemps ils ont donné toute la latitude à l'ancienne école ; celleci n'a rien amélioré, presque rien sauvé. Un peu plus et les baillis avaient le pas sur les notaires dans l'échelle de préséance.

Que la Chambre de Notaires continue d'exister, qu'elle soit une manière de Chambre haute, si cela lui va ; les cercles, eux, constitueront la Chambre basse, la vie, l'action, l'aggressivité. Ceux qui ont lu les discours prononcés au dernier banquet, savent que le mouvement est parfaitement défini, sérieux, logique, irréductible et qu'il est mené non seulement

par des notaires jeunes d'âge, mais aussi par quelques doyens qui donnent un entraînant exemple d'activité et d'enthousiasme.

Après ce premier succès, M. Bouchard et ses amis ont poussé plus loin.

Il ont soumis un projet de réforme du tarif pour mettre fin à ce trafic si peu professionnel que se permettent certains notaires.

A Laval, où le tiers des étudiants en droit se destinent au notariat, il n'y avait pas de chaire occupée par un notaire. M. Bouchard engagea et mena vivement une campagne dans cette direction ; il réussit par un vrai coup d'audace. Cette chaiie ne lui a pas été donnée, mais on nous approuvera de dire qu'il en a été le vrai créateur.

Tous les notaires ont déploré qu'il n'y eut pas au oreffe des tutelles une chambre convenable, où les notaires puissent amener leurs clients et régler des affaires qui sont presque toujours d'ordre intime, des affaires de famille que l'on n'aime pas à étaler devant le public. Nous croyons savoir que l'on fera bientôt droit à cette question qui a plus d'importance qu'on le croit de prime abord.

M. Bouchard veut aussi que les notaires fassent gratuitement certaines recherches aux bureaux d'enregistrement dans l'intérêt de leurs clients, tout comme cela est accordé aux avocats dans les greffes des cours.

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Il demande encore qu'il y ait uniformité de tarif dans les bureaux d'enregistrement. Dans les campagnes ce tarif diffère de comté à comté ; il en est souvent de même dans les villes.

On admettra avec nous que s'il existe des hommes qui sont tout naturellement appelés à remplir les fonctions de régistrateurs, ce sont assurément les notaires. Leurs études, leur expérience les y désignent, comme celles des avocats à la magistrature. Et, pourtant, que voit-on ? Les gouvernements s'ingénient à découvrir les titulaires partout ailleurs que dans la catégorie des ayant-droit. Les choix parmi les notaires forment l'exception. Cette anomalie est doublée d'une injustice. En effet, on enlève aux notaires une des rares formes de patronage supérieur qui soient à leur portée comme hommes de loi. Ils ne peuvent être juges ; on ne songe pas à eux lors des codifications ; ils ne sont pas appelés à aire partie des personnels des palais de justice. Et l'on ne semble avoir créé les protonotariats que pour les narguer,

M. Bouchard est un de ceux qui protestent le plus contre cet ostracisme.

Enfin, notre ami voudrait que ceux qui président aux examens des aspirants à la pratique fussent choisis selon le mode suivi par les avocats. Aujourd'hui, ce sont les quarante membres de la Chambre des Notaires qui remplissent ces fonctions. Ils sont

éparpillés sur un territoire de deux cents lieues, se déplacent difficilement et au coût de $2,000 à $3,000. Avec des délégués, comme pour le Barreau, le service serait simple, expéditif, économique. Les délégations sont toujours au complet ou faciles à compléter. Voilà, certes, une réforme de première urgence et que les notaires évolutionnistes ne manqueront pas d'accomplir au plus tôt, surtout si leurs deux interprêtes principaux, M. Jos. Roy. dans la région de Québec, et M. Bouchard, à Montréal, continuent leur campagne. Nous venons d'écrire le nom de M. Roy. Ce distingué compatriote, qui, au titre de parfait notaire a ajouté celui de littérateur et d'érudit, publie depuis plusieurs mois la Revue du Notariat, armant ainsi la profession sur le terrain de la publicité oij elle n'avait que des champions d'occasion et assez indifférents.

Le "jeune notariat " est donc non seulement dans le mouvement, mais il paraît bien décidé à rattraper le temps et le bien perdus II nous a paru plein d'àpropos de consacrer ces quelques lignes au vaillant secrétaire du " Cercle," d'où tant de projets prennent le vol vers le domaine de la réalisation. En ce faisant, nous sommes certain d'avoir été l'écho non seulement de ses confrères, mais de tous ceux qui se sentent de l'admiration pour les hommes de cœur et d'action.

Pliolo Quirv Frc-res.

CORONKR McMAHON.

Sun Plioto-Eng. Co.

EDMOND McMAHON

Quand nous aurons dit que ces quelques lignes sont destinées à un compatriote qui a toujours été, avant tout, le type du loyal compagnon, de l'ami dévoué, du causeur à la fois érudit et modeste, du parfait gentilhomme, on comprendra qu'il s'agit bien, en effet, de M. Edmond McMahon. Ce simj-le préambule suffirait à le peindre en toute ressemblance.

Mais notre coroner est connu depuis si beau temps sous ces enviables couleurs, que nous avons trouvé, en même temps, juste et agréable d'ajouter quelques traits qui se rapportent au fonctionnaire, à l'homme public.

M. McMahon na4uit en 1853, à Ste-Rose, comté de Laval, du mariage du Docteur F. S, McMahon et de dame Angèle PlessisrBelair. Encore jeune, il alla étudier à Ste-Thérèse, puis chez les Sulpiciens.

Plus tard on le trouve étudiant le droit au bureau de l'hon, M. Gédéon Ouimet, ancien premier ministre.

Appelé à faire partie du personnel du greffe de la Paix, à Montréal, M. McMahon interrompt sa cléri-

cature, mais y revient en 1878. Il suit les cours à l'Université McGill et entre au bureau de M. Robidoux.

En 188 1, il était admis à faire partie de notre barreau. Nous ne croyons pas qu'il ait jamais eu l'entention de pratiquer, mais, comme bien d'autres, il comprenait toute l'importance qu'il y a de connaître le droit, surtout quand l'on peut être appelé par le gouvernement de son pays à remplir certaines fonctions, nous ajouterons même la plupart des fonctions.

Il s'en trouva assurément fort bien quand, en 1883, il fut nommé sous-greffier de la Cour des Magistrats et de la Paix, ce qui le plaçait virtuellement à la tête du personnel d'une des plus importantes branches de l'administration judiciaire.

Neuf ans plus tard, le gouvernement l'attachait à M. Jones, coroner, en qualité d'adjoint, mais, comme tous le savent très bien, M. McMahon fut eft'ectivement coroner en chef dès ce temps, c'est-à-dire 1892.

A la mort de M. Jones, en 1894, tous nous nous attendions à voir M. McMahon devenir officiellement ce qu'il était depuis vingt-quatre mois pratiquement, et cela sans conteste, tout comme l'héritier entre dans l'héritage. Il n'en fut pas ainsi.

Des personnes, les unes intéressées, les autres de bonne foi peut-être, prétendirent qu'il fallait être médecin pour remplir selon la lettre et l'esprit de la loi les fonctions de coroner.

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L'auteur de cette biographie fut l'un des premiers à mettre le doigt sur le manque de logique de cette prétention, en faisant remarquer que M. McMahon exerçait depuis deux ans ces fonctions avec une dextérité et un savoir-faire qui n'avaient jamais été surpris en défaut.

On fît également observer combien il était pour le moins naïf de parler de lettre et d'esprit de la loi à ce sujet, puisqu'il n'en existait pas. Depuis la cession du pays, les nominations de coroners s'étaient faites par les Exécutifs qui ne se laissaient guider, dans leurs choix, que par les aptitudes des candidats et non par leurs professions. En Angleterre et aux États-Unis on va plus loin : les coroners sont choisis par le suffrage populaire.

Cette controverse eut, d'ailleurs, ceci d'excellent : c'est qu'elle prouva que si les fonctions de coroner devaient être l'apanage d'une profession plutôt que d'une autre, c'était la profession légale.

En effet, il fut démontré que dans une enquête ce n'est pas la cause pathologique qu'on recherche, mais la cause légale du crime. Comme on l'exprima avec un laconisme si tranchant et si expressif: un coroner ne travaille pas à découvrir le par quoi mais le par qtci. On appelle des médecins à l'enquête, tout comme on citerait tous autres experts. Ils sont des auxilliaires, très précieux si on le veut, mais non des facteurs premiers.

l6o LES CONTEMPORAINS

Pour être conséquents, les apôtres de la nouvelle doctrine auraient été amenés à exiger qu'on les installe sur le Banc, quand il s'agit de causes médicolégales. Et si ce droit leur avait été accordé, les architectes, les artistes en tous genres, les hommes de tous les métiers auraient été bien venus à demander, à leur tour, de remplacer les juges chaque fois qu'il se serait plaidé des litiges concernant leurs "spécialités."

Les prétentions des médecins ne tinrent pas et M. McMahon devint coroner.

Il l'est depuis sept ans, (il n'est que juste de lui compter 1892 et 1893.) Ce serait une statistique bien rondelette et bien éloquente, que celle qui nous ferait connaître tous les travaux accomplis pendant cette période. Le district est grand, les affaires ténébreuses forment légion, et le coroner a une juridiction immense, tant par la multiplicité des faits de son ressort que par leur étonnante variété. Depuis trois ans, surtout, les homicides de toutes catégories ont abondé. A certains moments, plusieurs enquêtes de première importance on été simultanément à l'ordre du jour. Or, le service dont M. McMahon est le chef a toujours été expéditif. Tous, hommes de loi et peuple, se sont plu à reconnaître la fermeté, le tact, l'habileté de ce magistrat, car c'est une magistrature dans toute l'amplitude du terme.

On a admiré, non moins, son mode de procédure

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et le soin vraiment méticuleux qu'il apporte à éclairer les jurys.

M. McMahon a plus que tout autre de ses prédécesseurs contribué à établir ce que nous appellerons la jurisprudence des expertises légales. D'aucuns déclareront même qu'il l'a créées et ils ne seront pas contredits.

M. McMahon est de plus le ferme champion des immunités, des prérogatives de sa charge. Il en connaît à fond les droits et les devoirs, les responsabilités et les obligations. Il les protège avec un soin jaloux et digne d'éloge. Aussi n'a-t-il pas craint, il y a quelques mois, d'aller soutenir ce qu'il croit être un de ses droits devant un juge de la cour d'assises. Ce dernier a décidé contre le coroner, mais il a négligé de communiquer au public, ou tout au moins à qui de droit, son motivé détaillé et écrit. Quoiqu'il en soit, nous donnons droit au coroner, et en cela nous sommes avec la majorité.

D'ailleurs, dans la malheureuse affaire de Dickson, de Québec, non seulement le coroner de l'endroit a agi comme le nôtre, en s' assurant de la mise en bonne garde des témoins du meurtre, mais il a agi d'après l'avis du magistrat. Montréal et Québec ne sont pas aux antipodes.

Ces absorbantes fonctions ne détournent pas complètement M. McMahon de ses deux grands délassements favoris : la musique et la littérature. Il a été

le président de l'Union Catholique, société où l'on s'occupe si assidijment d'études d'un genre élevé et d'une orthodoxie proverbiale.

La musique a un attrait tout particulier pour notre ami. Il passe pour une autorité sur l'histoire de cet art, à la fois si charmant et si complexe. En 1880, il était le rédacteur en chef de V Album Musical, Puis il fut successivement maître de chapelle de l'évêché, de l'église St. Joseph, de Notre-Dame dont il dirige encore le chœur.

Comme on le voit, M. McMahon. même dans la partie agréable de ses occupations, se rend fort utile aux siens.

De fait, cela paraît être le vrai fond de son caractère que d'allier sans cesse ces deux qualités mères qui inspiraient à Horace le vers connu de tous.

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