‹ Les contes de l'abb© de ColibriChapitre 29 sur 48 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Saint- Val se retire bien fâché d'avoir sacrifié à l'art et au plaisir. — La danseuse délaissée se retire aussi après avoir fait ses adieux.

Nous félicitâmes tous Saint-Val sur les plaisirs qu'il paraissait goûter encore en nous les peignant. Nous lui demandâmes des nouvelles de Minette. Elle est, nous dit-il , à Paris. Je suis venu pour faire ma cour à un vieil oncle fort riche ; comme il pourrait me priver de sa succession s'il connaissait un mariage que j'ai fait sans le consulter, ma vertueuse épouse loge, sous le nom d'une comtesse suppose'e, dans un hôtel peu éloigne' du mien. Tout, jusqu'à cette contrainte, redouble notre amour, — Et ta fidélité, n'est-ce pas? ajouta le président.

Saint-Val resta comme anéanti par cette légère épigramme. Il garda quelque temps un morne silence. Ses yeux se remplirent de larmes. Il regarda , en frémissant , la nymphe qui , en le faisant tomber dans ses pièges, avait réalisé son

songe, et trop bien effectué les projets du plaisir et de l'art.

Ah 1 mes amis, nous dit-il, j'ai sans doute mauvaise grâce à faire le moraliste après avoir partagé toutes vos faiblesses. Je suis encore plus coupable que vous, puisque je manque à la femme la plus respectable; mais du moins mon repentir est sincère. Vous, dont j'ai si bien suivi l'exemple , imitez-moi à votre tour. Les plus courtes folies sont toujours les meilleures.

Ne sacrifiez plus sur des autels qui, affaissés sous le nombre et la diversité des victimes, ne peuvent qu'être très délabrés. Craignez de partager trop bien leur chute. Cessez de ftiire fumer votre encens pour des Furies déguisées en Grâces , qui vous attacheront tôt ou tard à la roue d'Ixion, ou vous livreront au vautour de Prométhée.

Saint- Val disparut après nous avoir donné ce salutaire conseil. Nos compagnes furent très scandalisées de l'indécence de ses propos , conclurent, d'une commune voix , que c'était une espèce, trouvèrent qu'il n'avait pas le sens commun, nous exhortèrent à fuir désormais un homme qui nous gâterait, et redoublèrent de gaieté pour écarter nos réflexions.

La veuve seule de Saint-Val était de mauvaise humeur. Ses camarades la raillèrent sur son oisiveté; et pour l'amuser, disaient-elles, proposèrent de faire deux brelans à trois. C'est très bien pensé, ajouta ma maligne actrice, nous

— 9V n'avons besoin de fiches ni de jetons. Nou.s paierons sur-le-champ avec des baisers, on quelques autres petites caresses. « Petites, con- « tinua la Diane , pourquoi cela ? Je vous avertis c( que je fais mon tout au premier beau jeu qui « me viendra. Pour notre pauvre délaissée, « puisqu'elle ne peut pas être de la partie, faute Il d'un associe, elle jugera des coups. »

La danseuse prit mal la plaisanterie. Les rieurs n'étaient pas de son côté; elle se disposa à se retirer. En prenant ses gants, qu'elle avait dans sa poche, elle laissa tomber un papier, sur lequel nous sautâmes. Les efforts qu'elle fit pour nous l'arracher redoublèrent notre curiosité, et nous lûmes au haut : BAIL DE TROIS ANS.

Le titre promettait. Nous nous proposâmes de lire l'ouvrage après le départ de son auteur. Que vous allez bien vous amuser à mes dépens quand je serai sortie, nous dit la danseuse, furieuse, outrée, désespérée; mais je m'en... moque ; je sais de vos nouvelles, et je vais prendre ma revanche d'avance.

Je commence par toi, divine actrice de campagne. Cesse de prendre avec nous ces airs de dignité que les sifHets auraient dû te faire perdre. D'ailleurs, quel est ton talent ? Lorsque tu danses, on s'écrie que tu as la jambe trop forte. Quand tu chantes ou que tu déclames, c'est à peu près la même chose pour toi ; on trouve que tu as peu de voix. Quand... Il suflit, tout le

monde sait que le trop ou le peu te de'pare furieusement.

Ah! tu ris, guerrier immortel, et toi aussi, petit sapajou à rabat, animal familier des toilettes. Souvenez-vous l'un et l'autre de la partie que vous fîtes chez la galante Tonton , du chagrin cuisant que vous en eûtes le lendemain , et de votre air sot quand elle reçut vos plaintes en vous riant au nez, et en vous demandant si vous vous étiez attendus à recevoir d'elle un évêché et un régiment.

Quant à la belle marchande, c'est dommage qu'on l'accuse de vendre non seulement ses bijoux, mais encore ceux de ses amis et de ses parentes. Pour moi, je lui trouve pourtant des mœurs , de la probité, témoin sa dernière couche. Elle ne savait trop à qui dédier son ouvrage, parce que son époux était absent depuis plus d'un an, et qu'elle avait alors quatre amants en titre. Une autre aurait tiré de l'argent de chacun en particulier, en l'honorant du beau titre de père ; elle eut l'honnêteté de les rassembler autour de son lit, de leur peindre son embarras , et de les faire tirer au doigt mouillé pour voir à qui l'enfant appartiendrait.

Point de jalousie, mon Adonis robin , je ne t'oublierai point. Te souviens-tu de cette fausse diente qui parvint l'autre jour jusque dans ton cabinet pour sollicitei- un prétendu procès ? Tu crus, en triomphant d'elle, subjuguer la vertu la plus tenace et la marquise la plus huppée ?

— lOI —

Quelle fut ta surprise quand tu sus que la dame e'tait une friponne de la rue Fromanteau, et qu'elle avait utilement amusé ses mains dans tes poches, tandis que les tiennes fourrageaient ses charmes.

A ton tour, la Diane. Tu nous fais voir que les honneurs ne changent pas toujours les mœurs. Grâce à la stupidité et à la misère d'un pauvre diable d'Allemand, te voilà baronne, et cependant tu fais toujours ton premier métier. Est-ce en reconnaissance des aventures qu'il t'a procurées? Je ne t'en connais pas de si brillantes. Souviens-toi de ce militaire , à présent bel esprit, qui fit sauter tes nippes par la fenêtre; de ces chevau-lcgers qui te donnèrent le fouet en revenant du bal de Saint-Cloud; de ce cadet gascon, par qui tu te fis promettre six louis pour passer une nuit chez lui, et qui te renvoya le lendemain , avec ces douces paroles : « Sandis, « quand je prends le coche ou quelque autre « boiture publique, je paie tant seulement la « place que j'occupe ; et don 1 boilà douze francs, « ma belle. »

La danseuse avait parlé avec tant de volubilité , qu'on n'avait jamais pu l'interrompre. Enfin, elle partit en cassant tous les magots qui étaient sur la cheminée, et en nous assurant qu'elle allait parler à des gens qui viendraient troubler nos plaisirs. C'est peu de nous le promettre; elle tint parole, comme on le verra dans la seconde partie.

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