‹ Les contes de l'abb© de ColibriChapitre 36 sur 48 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Deux bonnes fortunes manquées; comment. — L'abbé revient à madame de la Césure. — Façon de faire un ouvrage bien vite^ et de le rendre célèbre.

JE gagnai, d'un pas mal assuré, le lit de Clotilde : j'entr'ouvris ses rideaux, je lui donnai un million de baisers. Clotilde ne se fâcha point, parce qu'elle était censée dormir , comme elle l'avait ingénieusement projeté. Je fus piqué de son sang-froid ; je résolus de prendre un poste si avantageux, qu'elle serait obligée de se trahir, du moins par quelque geste; je m'en emparais, en effet ; mais son lit se plaignit à plusieurs reprises, et très haut, comme s'il n'eût jamais été qu'un lit de repos. Elvire entendit les cris de l'indiscret, et demanda ce qui les occasionnait. Clotilde feignit alors de s'éveiller en sursaut. « Oh ! bon Dieu, dit-elle, que je viens de faire « un vilain rêve ! J'ai songé qu'un serpent se

« glissait dans mes draps. » Pour cette fois , le songe n'e'tait pas mensonge.

Je m'éloignai avec précipitation du lit de Clotilde; j'étais si troublé, qu'au lieu de regagner le mien, j'allai vers celui d'Elvire. Ma main, en tâtonnant, frappa précisément dans la sienne. Elle crut que je la cherchais; elle m'attira à elle, et m'embrassa sans me dire un seul mot, crainte d'être entendue par sa sœur, ou d'éveiller son fils ; je lui répondais avec un silence aussi éloquent, lorsque Fanfan s'éveilla, tâta, écouta, et s'écria en pleurant : « Ma tante, « venez vite au secours de maman! Un sorcier « l'étouflFe ! Elle ne peut plus respirer. »

La tante plaisanta sur le prétendu sorcier; la mère parla en grondant du prétendu serpent : le fils eut le fouet pour lui apprendre à avoir peur si mal à propos; pour moi, je me retirai dans ma chambre, et, voyant le lendemain que les deux sœurs avaient malignement résolu de ne point se séparer, je revins à la ville, où mon cœur se tourna encore vers son premier vainqueur.

Je dis à Durval ce que M"'= de la Césure exigeait de moi. « Eh bien , me répondit-il , te « voilà bien embarrassé ! Achète un ouvrage « tout fait ; tous nos beaux esprits du bel air te « donnent l'exemple. Crois-tu bonnement que « ces petites pièces de persifflage, ces drames « qu'ils jouent à la campagne, ces vers anodins « qu'ils sèment à tort et à travers soient de leur

« composition ! Quelle erreur! S'ils sont à eux, « c'est qu'ils les achètent, ainsi que l'abbé « Roquette achetait ses sermons; encore en « connais-je quelques-uns qui ont la lâcheté de « frauder les auteurs qu'ils font travailler. En t vérité, cela crie vengeance. J'ai été jeune, je t sais qu'il est permis à des gens comme il faut « d'escroquer des marchands, des filles et de « vieilles folles; mais les auteurs; fi 1 c'est être « bien possédé du démon de l'escroquerie. Il « faut payer exactement son chirurgien et son « bel esprit , ils peuvent causer. »

A propos ! s'écria Durval , que ne mets-tu en usage l'expédient dont M*** s'est servi pour devenir auteur tout d'un coup ? J'ai deux laquais qui savent écrire, le tien est aussi savant; envoie-les à la bibliothèque de ce financier de notre connaissance qui a tant de livres si bien reliés, et qui n'en lit aucun. Nos gens copieront ce qui tombera sous leur main ; tu rajeuniras tout cela, et tu le donneras effrontément au public sous ton nom. Quand on s'apercevrait de ton larcin , ta gloire n'en serait pas diminuée : les petites filouteries sont presque aussi permises au Parnasse qu'autour d'une table de jeu. Demande plutôt à M. un tel, et à M™"* une telle.

Ma paresse et mon impatience me conseillèrent de suivre l'avis de Durval. Dans moins de huit jours, je me trouvai possesseur de dix à douze cahiers, qui, suivant le goût ou la fantaisie

de mes copistes, étaient remplis de sentences, d'épigrammes, de contes, de chansons, de petites e'pîtresà des Chloe'squi n'avaient jamais existé, d'histoires anglaises morales et philosophiques, de drames même , parce que mon laquais les aimait. Je fis mêler tout cela ensemble, ce qui composa un ouvrage assez considérable. Il me plut de l'intituler modestement : Mes Caprices. Il ne fut plus question ensuite que d'employer toutes les coquetteries du Parnasse usitées pour donner de la célébrité à un ouvrage, et je mis en usage les plus essentielles,

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