CHAPITRE V
L'abbé fait des vers, ils ont quelques succès ; mais on exige de lui des ouvrages plus conséquents. — // se dépite et va offrir ailleurs le trésor qu'il destinait à madame de la Césure.
JE suis l'avis du meilleur des parents possibles. Je fus rêver dans les allées du Luxembourg; il était isolé comme à l'ordinaire : j'y vis deux vieilles qui présidaient gravement aux noces de leurs chiens. Une sœur grise, qui, tête à tête avec un moine, marchandait vraisemblablement de l'eau des Carmes. Un faquin de précepteur, qui, pour avoir l'air d'un abbé d'importance, faisait promener son élève loin de lui. Quelques vieux radoteurs, appelés nouvellistes ; et une fille, encore subalterne, qui sollicitait, auprès d'un Suisse, la permission de gagner son dîner dans un coin du bois. Ces divers objets n'étaient pas en état de me distraire ; aussi eus-je bientôt broché une épître, dans laquelle
je demandais hardiment, en langage des dieux, les choses les plus terrestres.
Muni de mes vers, je me pre'sentai fièrement chez madame de Césure. On me dit qu'elle était dans son jardin ; j'y volai. Je la vis dans un berceau délicieux, et qui me parut fait pour disposer ma Muse à la reconnaissance. Le demijour qui y régnait, le parfum qu'exhalaient les fleurs dont il était orné , le murmure des feuilles qui le garantissaient des ardeurs du soleil, les plaintes amoureuses d'une infinité de petits oiseaux qui l'habitaient ; tout annonçait le dieu de la tendresse ; tout annonçait un réduit charmant pour lui offrir des sacrifices.
Peut-être le berceau n'avait-il tant d'attraits à mes yeux que parce qu'il était embelli par la présence de la beauté que j'aimais : elle m'y parut aussi plus séduisante que partout ailleurs. La divinité et le sanctuaire se prêtaient mutuellement des charmes.
J'admirai quelque temps l'un et l'autre avant de me montrer. Madame de la Césure était dans le déshabillé le plus galant. Son pied, extrêmement petit , semblait se perdre entièrement sous le nœud de ruban qui le couronnait. Un jupon de taffetas blanc, garni d'un falbala rose, laissait voir la moitié d'une jambe si fine, si déliée, qu'en peu de temps elle conduisait bien loin l'imagination.
Son casaquin, plus léger que le vent, décou-
vrait de temps en temps une gorge arrondie par la main des Grâces, sur laquelle les Plaisirs et les Jeux paraissaient se rouler voluptueusement. Dieux ! vous savez où les conduisait la plus douce des pentes ?. . . . Dans leur sanctuaire.
Madame de la Ce'sure, après avoir reste' quelques instants dans une agre'able rêverie, prit dans sa poche les vers qu'on lui avait envoye's à son réveil. Elle se coucha à demi sur un sopha de bois peint ; quelques roses baissèrent leur tige pour se reposer sur son visage et sur sa poitrine ; je fus jaloux en même temps des vers, du sopha et des fleurs; je m'e'criai involontairement : « O dieux ! qu'elle est belle ! » et ce cri m'annonça,
La dame me reçut d'abord avec sa dignité ordinaire ; mais, voyant mon épître, elle me sourit affectueusement, et ses yeux, animés tout de suite par la tendresse, eurent soin de me dire : « Ne soyez pas alarmé par la fierté appa- « rente dont je m'arme quelquefois : l'amour » sait la faire disparaître. »
Mes vers furent lus plusieurs fois, et parurent toujours plus charmants. On me permit de les faire insérer dans les journaux, et l'on me parla ainsi : « Mon cher abbé, je suis franche. Je vous « avouerai que, du moment que je vous ai vu, « j'ai pris à vous l'intérêt le plus tendre ; que « je vous aime enfin ! Mais vous êtes entouré « d'une foule de rivaux, qui tous ont des pré-
« tentions sur mon cœur. Justifiez la préférence « que je veux vous accorder. Que votre mérite (c éclate. Osez entrer dans la lice; faites-vous « imprimer, et triomphez de vos rivaux. La « chose ne vous sera pas bien difficile. L'un fait « paraître Melpomène en pet-en-l'air ; l'autre « fait hurler et larmoyer Thalie ; on bâille aux « opéra-comiques de celui-ci ; on s'endort sur « les romans ou les petits vers de celui-là. Pu- « bliez un ouvrage qui prenne un peu dans le « monde, vous les éclipserez, et je vous reçois « académicien de Cythère. »
O temps 1 ô mœurs 1 dis-je intérieurement, tout est corrompu ! tout est renversé ! Il faut donc, auprès des femmes, faire présentement preuve de richesse, d'esprit et de noblesse, comme pour être admis dans quelque grande entreprise, dans une société littéraire, ou à Malte. Hélas ! au bon vieux temps, on n'avait besoin d'aucun de ces titres pour entrer dans le temple de Gnide, il suffisait d'aimer et d'être honnête.
Je crus, d'après le tendre aveu échappé à madame de Césure, qu'en attendant ma réception à l'académie dont elle venait de me parler, elle daignerait m'y agréer, c'est-à-dire, me faire jouir à peu près des avantages accordés aux académiciens. Je la conjurai , je dévorai ses belles mains de mes baisers brûlants, mais en vain. Piqué du peu de succès de mes lèvres, j'appellai mes mains à leur secours; je les priai de combattre la rigueur de mon ennemie
en la livrant aux désirs. Elles ressemblèrent pendant longtemps à celles d'un enfant qui fourrage un parterre, cueille mille fleurs l'une après l'autre, et les abandonne pour voler à une nouvelle. La rose et les lis devinrent tour à tour les victimes de ma te'mérité. J'agaçai les plaisirs jusque dans leur foyer : hélas 1 ce fut inutilement. Madame de la Césure me répondit toujours par une espèce de rondeau redoublé, dont le refrain était : Publie:^ un ouvrage qui prenne dans le inonde, et je vous fais académicien à Cythère.
Je quittai madame de la Césure d'assez mauvaise humeur, et j'allai prendre l'air aux Tuileries ; j'en avais besoin. Ma rêverie me conduisit au Cours-la-Reine, de là à Chaillot. J'allais revenir sur mes pas, lorsqu'on m'appela des fenêtres d'une petite maison ; je regardai, je vis Elvire et Clotilde, sa sœur. Tout le monde sait qu'elles ne sont pas cruelles; je m'en félicitai, et je volai dans le dessein de leur offrir l'hommage que je n'avais pu faire accepter à madame de la Césure. Il me pesait.
Je dis et je fis en peu de temps mille folies avec les deux sœurs ; elles les prirent si bien qu'Elvire se plaignit d'un grand mal d'estomac, et pria sa sœur d'aller dans une autre pièce chercher une liqueur qu'elle lui nomma. Mais Clotilde dit qu'elle avait une colique affreuse, et conjura sa sœur d'aller elle-même chercher le remède.
Je vis bien que la colique et le mal d'estomac avaient la même cause, et je me proposai d'employer le même élixir pour les guérir,
La cadette ou l'aînée cédera, me disais-je tout bas. Je m'arrangeais en conséquence , quand les deux sœurs commencèrent à se quereller. Elle aurait pu me voir pâmer, disait l'une, qu'elle n'aurait pas fait un pas pour me soulager. Elle m'aurait vu mourir, continua l'autre, qu'elle n'aurait pas eu pitié de moi
Ah! le méchant naturel Fi, le mauvais
cœur !
J'étais extrêmement piqué d'avoir perdu à si beau jeu, et je conseillai ironiquement aux deux dames de ne plus se confier leurs maladies. Tout à coup le ciel s'obscurcit, les éclairs sillonnèrent les airs, la foudre gronda; il survint enfin un orage tel qu'on n'en a jamais vu dans aucun roman, pas même à l'Opéra.
Bon ! vous passerez ici la nuit, me dit Clotilde en folâtrant avec moi : nous coucherons dans cette chambre où il y a deux lits jumeaux, et Fanfan (c'était un fils d'Elvire âgé de huit ans), qui a son dodo dans la pièce voisine, vous le cédera, il couchera avec moi. Fanfan répondit qu'il en était bien aise, parce qu'il avait peur des esprits et des sorciers lorsqu'il était seul la nuit. Elvire sortit pour donner quelques ordres elle me serra la main en passant, et me dit tout bas : « Quand Fanfan est une fois endormi, l'on
« pourrait abattre la maison qu'il ne s'éveillerait « pas. »
Ces mots étaient significatifs, cependant je ne compris pas ce qu'ils voulaient dire ; dans ce moment, j'étais occupé de Clotilde. Je m'approchai d'elle, et je lui dis en soupirant : « Ah ! votre lit sera , ce soir, bien près du mien ! — Eh bien ? — Si vous vouliez permettre que j'allasse vous parler en secret? — Gardez-vous-en bien.— Ah 1 cruelle ! inhumaine ! — Quelle folie ! Quand je suis dans mon lit, on pourrait m'emporter que je ne cesserais pas de dormir; ainsi, si vous venez me trouver, vous serez bien attrapé, je ne répondrai point.
Elvire rentra en annonçant qu'il fallait vite se coucher, pour ne pas entendre le tonnerre. Je dis que j'avais besoin de repos; mon dessein n'était pourtant pas d'en prendre. On se couche, on fait éteindre jusqu'aux bougies de nuit; j'entr'ouvre ma porte, je tremble, le cœur me bat, et me voilà retenant mon haleine, marchant sur la pointe du pied dans la chambre des deux sœurs.