QUATRIÈMEMENT
Je donnais à souper aux petits aboyeurs du Parnasse, qui, d'après mon cuisinier, me jugèrent un homme admirable, divin, incomparable. Aussi, dès le lendemain, les journaux furent-ils inondés de vers à mon honneur.
Des précautions aussi sages ne manquèrent pas d'assurer à mon ouvrage tout le succès que je m'étais promis : les savants s'en moquèrent ; les sots, qui sont en plus grand nombre, m'élevèrent au-dessus d'Anacréon, d'Horace, de La Fontaine, de l'abbé Prévôt, de La Chaussée.
Hélas 1 )'étais tout au plus l'égal de... de... de... de... de..., etc., etc., etc. Assurément, l'on ne peut pas être moins.
Il est temps que j'aille chez M""" de la Césure recueillir le fruit de mes veilles, et joindre les myrtes de Cypris aux lauriers d'Apollon. Je vole, on me dit que la dame est dans la bibliothèque; je mets mon ouvrage à ses pieds; elle se récrie sur ma facilité. Je réponds galamment que, m'ayant inspiré, elle ne doit pas être surprise : je demande avec précipitation la récompense de mes peines; et, joignant le geste à l'expression, je porte la main sur la couronne des amants heureux.
Arrêtez! arrêtezdonclme dit M"'" de la Césure, songez qu'Apollon perdit Daphné pour l'avoir brusquée ; craignez de me voir fuir comme cette nymphe. — Ah ! madame, souvenez-vous qu'elle s'en repentit ; ne l'imitez pas , de grâce, ou du moins, si vous vous échappez de mes bras, que ce soit pour fuir vers votre lit. — Vers votre lit ! répéta M™° de la Césure avec dédain. Que vous avez des termes prosaïques ! Quoi ! votre nouveau titre d'auteur, cette bibliothèque , la noble passion que vous me connaissez pour les vers, rien ne pourrait-il vous élever au ton poétique ? Pour vous punir, je veux rester ici, me dit-elle , en se plaçant auprès d'un grand in-folio^ sur le dos duquel je vis écrit en lettres d'or : Essai sur la Nature. . Étonné du caprice poétique de la dame, je
- «45 lui dis : La poésie a ses licences, mais celle-ci passe les bornes que j'y mets. Je cherchais dans tous nos poètes des termes pour la déterminer à abandonner un poste qui me paraissait très incommode, quand elle poussa du pied un petit ressort; le prétendu livre se de'ploya, la nymphe se trouva voluptueusement étendue sur un canapé : le bois en était sculpté et représentait les tendres aventures d'Apollon ; on l'y voyait, se précipitant dans le sein de Thémis, et se confondant si bien avec elle que les Naïades, en soupirant, étaient étonnées de ne pas distinguer la déesse d'avec le dieu.