CHAPITRE VII
L'abbé monte son imagination, etc. — L'actrice de province raconte son histoire.
CE portrait, et plusieurs autres, joints aux charmes de M"* de la Césure, montèrent tout à fait mon imagination. Dans l'enthousiasme de mon délire poe'tique, je comparais mon héroïne, non à une simple Muse, mais au Parnasse même. Elle sourit à la comparaison ; je me hâtai de lui prouver qu'elle était juste.
Le trésor que son mouchoir cache ordinairement aux regards de tous profanes ne sont plus deux globes de neige. Loin de nous toute comparaison si commune! Je vois, je touche la double colline', je parviens au sommet, j'y domine. La pente agréable du double mont me conduit insensiblement dans le sacré vallon. Qu'il est agréable ! et qu'il fait naître de belles idées !
Je prends la route du bosquet enchanté. Qu'il est touffu ! qu'il est sombre ! qu'il est doux
de s'y perdre ! que l'enthousiasme qu'il vous inspire est divin!
Enfin, l'Hippocrène, cette fontaine délicieuse, dont l'eau ou, pour mieux dire, dont le nectar cause la plus agréable des ivresses; cette fontaine enchanteresse s'offre à mes regards. Pégase étend les ailes; il devient fougueux; la soif le dévore ; il yole se désaltérer, et le feu qui l'enflamme se communique à la source même.
Et à nos sens, s'écria la comédienne , tant vous peignez bien. Monsieur l'abbé. Pour moi, qui n'ai l'honneur d'être ni poëte ni orateur, je vais tout simplement raconter mon aventure. Je suis née dans une petite ville aux environs de Paris. Mes parents étaient des bourgeois honnêtes, mais pauvres. La marquise de ..., qui me trouva un minois revenant, me prit à son service. Comme elle aimait beaucoup la comédie, qu'elle la jouait, que je m'acquittais assez bien des bouts de rôles qu'on me confiait, elle me traita avec bonté. Son époux avait des valets de chambre musiciens; je devins sa femme de chambre actrice.
J'avais déjà trois lustres; je jouais la comédie depuis un an ; cependant , le croira-t-on ? j'étais encore très-novice. L'air de la capitale, la lecture des romans, l'exemple de la marquise me rendirent en peu de temps savante. D'un autre côté, les soucis d'une fille de quinze ans, les espiègleries du fils de la maison, qui me
— 141) donnaient des insomnies, ou qui me revenaient pendant mon sommeil; mes roses qui disparaissaient, mon embonpoint qui diminuait; tout me conseillait, avec la plus grande énergie, de joindre à une the'orie insipide la plus agre'able des expe'riences, et à me défaire d'un bien dont on ne jouit qu'à mesure qu'on le prodigue.
Un jour qu'à la suite d'une tendre rêverie, le dépit m'avait jetée sur un sopha dans les bras du sommeil, je rêvai à mon ordinaire du marquis; le désir m'éveilla, et je vis dans une glace que le désordre de ma parure se sentait du désordre de mes sens, et l'égalait presque. Sûrement ce n'est pas peu dire !
Mes cheveux dérangés me donnaient un petit air tout à fait mutin; ma gorge à demi découverte semblait, en s'agitant, vouloir rejeter tout à fait un mouchoir trop importun, la cour était en deuil, et mon jupon laissait voir, à travers quelques plis un peu trop relevés, un bas noir qui faisait paraître encore plus mignonne ma jambe déjà très fine : deux travers de doigt d'un genou de neige, qui paraissait à travers un falbala de gaze, contrastaient merveilleusement bien, et fixaient agréablement la vue, sans borner l'imagination.
Je me contemplais avec satisfaction. Je me trouvai intéressante. Mon cœur, agité par l'amour-propre et le désir, souhaitait que le marquis pût me voir dans ce désordre séduisant,
quand j'aperçus sa figure dans le même miroir. Ses yeux n'avaient pas resté oisifs, aussi pétillaient-ils de la flamme la plus étincelante. Je voulus fuir, une de mes mules, en se détachant, m'arrêta dans ma fuite; elle irrita en même temps par sa petitesse la curiosité et le désir de mon jeune amant.
Il s'élance, fond sur moi avec l'agilité d'un oiseau, et devient si entreprenant 1 si entreprenant! que je ne puis, en honneur, m'empêcher de crier. J'allais redoubler; mais le fripon savait que l'amour est un enfant; il se ressouvint que dans sa tendre jeunesse on apaisait toutes ses petites colères en lui montrant un joujou, et le traître eut recours au même expédient. Ma fierté, ma raison n'avaient déjà plus le plus petit mot à dire, quand Manon, l'une de mes compagnes, arriva; i! était temps. Tout jusqu'à la curiosité me pressait de me rendre. J'oubliais les maux qu'elle avait causés à nos premiers parents, pour me peindre les plaisirs qu'elle procure à leurs enfants.
Manon était clairvoyante; elle s'aperçut de ma faiblesse; je lui en fis l'aveu. Cette bonne amie prit part à ma situation ; et si elle m'alarma sur le danger qu'on court avec les hommes quand on anticipe sur les droits de l'hymen, elle me conduisit, dès l'instant même, sous une charmille, pour m'apprendre l'art de goûter, sans risque, des plaisirs volés au célibat.
Notre espèce de conversation était intéres-
santé ; jManon était bavarde ; je m'aperçus que je ne le serais pas mal lorsque ma langue serait tout à fait déliée ; et elle aurait duré longtemps si nous n'eussions entendu quelque bruit : Manon me promit de venir la continuer dans mon lit, lorsque madame serait couchée. Le petit espiègle de marquis qui avait tout vu, tout entendu, sut y mettre bon ordre. Vous allez savoir comment. Ah 1 le fripon !
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