LES AMIES DU FORÇAT
Ênvoyex à celui que j'aime Tout le galD par mol recueilli, RoM à êà noce en Tain me prie :
Dieu I J'ealeods le mteétrier i Pile, file, pauvre Marie, Pour secourir le prisonnier.
BBaAMQM.
A chacune des stations de la chaîne, quand ses compagnons d'infortune recevaient, avec des injures et des coups, le pain de la prison, il y avait pour Jean Leblanc un regard d'amour, un mot de tendresse, une bénédiction maternelle ; la carriole de petit Paul suivait continuellement la lourde charrette des forçats.
Le voyage dura plusieurs jours.
La route, qui semblait si longue aux autres condamnés , finit trop tôt pour le jeune bijoutier ; car à la porte du bagne devaient s'arrêter ces doux regards, ces paroles consolantes qui l'accompagnaient depuis sa sortie de prison. Avant de se séparer du reste des hommes, Jean Leblanc demanda à l'officier de la maréchaussée qui conduisait la chaîne à dire un dernier adieu à ses amis.
-^ Nous restons ici, lui dit Henriette ; du courage, mon ami, tu nous embrasseras encore. — Je ne veux pas mourir avant de te revoir une dernière fois, mon afant, dit à son tour la vieille en détachant avec peine ses bras du cou de son petit-fils. *- Pour moi, dit Geneviève, je vous attends dans dix ans; ne vous laisses pas abattre, je vous en prie; vivez pour voir si je sais tenir mes sermens I
La séparation fut cruelle; les trois femmes voulurent se
S&2 LES COITBS DB L*ATBLIBII.
précipiter sur les pas des forçais, qoi yenaient de franchir le seuil de la première cour ; mais les portes se refermèrent, et la sentinelle les repoussa en disant : — Passez au large I 11 leur fallut chercher un logement dans les environs du bagne ; le jour même elles furent établies dans un petit appartement dont les fenêtres donnaient sur le port. Il n'y avait plus qu'à trouver un moyen pour se rapprocher le plus souvent possible du condamné; c'est encore petit Paul qui le trouva.
— Si le curé d'Épinay, dit-il, écrivait à l'aumônier de la prison, bien sûr qu'avec sa protection nous pourrions voir souvent monsieur Jean Leblanc.
— Une lettre fut adressée le lendemain même au bon curé, et celui-ci ne fit pas attendre sa réponse. L'aumônier du bagne vint lui-même rendre visite aux trois amies du forçat.
— Il faut, leur dit-il, avoir un peu de patience; je recommanderai votre protégé aux égards des chefs de l'administration ; si sa conduite à venir justifie les éloges que vous donnez à sa vie passée, je vous promets qu'avant six mois il vous sera possible de le voir de temps en temps, et que dans un an il pourra venir dans la ville travailler chez un maître, comme on le permet à ceux des condamnés qui ont mérité la confiance des supérieurs de la maison.
Un tel espoir élait bien fait pour rendre le calme à la famille de Jean Leblanc. Cette séparation de dix ans, grâce au respectable aumônier, ne serait plus qu'une absence de quelques mois. La vieille mère n'avait pas assez de bénédictions pour le digne curé, qui promettait de rendre son petit-fils à ses embrassemens ; Geneviève et Henriette mouillaient de larmes les mains du prêtre consolateur. *
— Tenez, leur dit-il , puisque vous avez tant de plaisir à le revoir; je m'engage à vous faire trouver avec lui di-
manche prochain à la chapelle; vous ne lui parlerez pas, mais vous pourrez contempler ses traiis; je l'avertirai, il vous rendra votre coup d'œil. C'est bien peu, mes enfans ; mais, en vérité , je ne saurais faire davantage sans manquer à mon devoir.
I^ dimanche suivant, en effet, les trois femmes étaient parvenues dans la chapelle du bagne avec un laissez-passer de Taumônier. On les plaça dans une espèce de tribune grillée où les amis, où plus d'une fois les parens d'un condamné avaient échangé avec celui-ci des regards d'espérance. Geneviève eut quelque peine à retenir un cri de douleur en voyant celui qu'elle aimait couvert de la livrée des forçats, et accouplé par une chaîne de fer avec un autre coupable. Jean Leblanc , qui s'était d'abord pieusement agenouillé, leva la tète, regarda du côté de la tribune, un sourire erra sur ses lèvres ; il porta la main à ses yeux humides d'attendrissement, et sa bouche sembla dire : — Merci! merci! mes amies, votre présence me fait du bien. Le dimanche suivant Geneviève sollicita encore de l'aumônier une place dans la tribune grillée; mais celte fois il leur répondit par un refus.
— Chacun son tour, mon enfant, lui dit il ; ma tribune est bien petite, et il y a beaucoup de malheureux, beaucoup de gens aimés dans le bagne ; je dois être charitable envers tous, car les plus coupables sont aussi mes enfans; je n'ai qu'une bien légère dose de bonheur à donner à chacun d'eux; mais ils ont également droit à la même part : je vous ferai prévenir quand votre tour reviendra. Si d'ici là vous avez quelque chose à faire dire au condamné, confiezle-moi, je vous rendrai sa réponse ; c'est tout ce que je peux vous promettre. — Nommez-nous toutes trois à lui, afin qu'il sache bien que nous ne l'oublions pas. Telle fut la réponse de Geneviève.
354 LES COKTES DE L'âTELIER.
Petit Paol avait promis de ne pas être à charge à sa bonne Henriette. Dès qu'ils furent établis à Rochefort, son premier soin fût de cherchera se mettre en apprentissage ; il Toulait exercer l'état de Jean Leblanc. Ce n'était pas nne vocation particulière pour le métier de bijoutier; mais il Croyait plaire davantage à Henriette en apprenant celui-là. L'aumônier» devenu décidément le protecteur de la famille et des amis de Jean Leblanc , plaça petit Paul chez un joaillier de la ville.
Après six mois passés dans la prison, Jean Leblanc obtint la permission de voir ses parens deux fois par semaine. Après un an, les supérieurs du bagne cédèrent aux sollicitations de l'estimable curé, et l'ouvrier fut libre d'aller travailler au dehors, pourvu qu'il revint tous les soirs coucher dans le dortoir des condamnés. Ainsi se passèrent les • trois premières années de son emprisonnement ; il supportait patiemment des nuits pénibles : tous les matins il était rendu à la liberté. Son maître, qui était aussi celui de petit Paul , l'avait pris en amitié ; Geneviève venait travailler auprès de son Gancé, et le soir le forçat était reconduit à sa prison par sa sœur et par son amie.
On était en 1790, les privilèges croulaient de toutes parts; le gouvernement, tantôt follement sévère, tantôt imprudemment faible, peuplait les prisons de victimes ou. brisait les fers des condamnés : c'est grâce à un de ces accès de générosité que Jean Leblanc sortit un jour du bagne pour n'y plus rentrer ; il était temps : l'imprudente Geneviève avait oublié qu'il fallait attendre sept ans encore avant de penser à faire légitimer son amour pour le forçat. La clémence royale jeta un voile sur sa faute. Geneviève se nommait madame Leblanc quand elle donna un neveu à Henriette.
Et petit Paul ?
Il continua son apprentissage sous les yeux de Jean Leblanc, qui était devenu le premier compagnon de son mai tre : el quand il eut vingt et un ans, il épousa Henriette ; elle avait juste dix ans de plus que lui, et pourtant ils firent non ménage.
Et la maîtrise?
Il n'eût tenu qu'à Jean Leblanc d'en acheter une, sa sœur était assez riche pour cela ; mais il voyait les nobles brûler leurs titres, les curés faire la remise des dîmes ; il se dit :
— Les maîtres ne seront pas plus entêtés de leurs privilèges que la noblesse et le clergé.
Il eut raison de garder son argent : le 1 3 février 1791 , la loi abolit en France les maîtrises, les jurandes et les vœux monastiques.