‹ Les contes de l'atelierChapitre 36 sur 49 · LA FORTUNE · texte numérisé non relu

LA FORTUNE

La fortune ne viendra-t-elie jamais les deux mains pleines ? ne fera-t-elle Jamais un don qu'elle ne le fasse acheter par un revers ?

Shakespeare.

Marcelin , mutilé près de l'étang de Coquenard , avait enfin été rapporté chez lui ; bien qu'il n'eût jamais inspiré une grande tendresse à sa femme, Henriette ne put s'empêcher de donner quelques larmes à la fin misérable de

Tespion des campagnes. La yieille mère, en voyant le corps ensanglanté et le visage défiguré de son petit-fils, se laissa tomber à genoux, et récita tout bas les prières des morts. Quant aux voisins du défunt, on peut dire que si le plaisir que causait sa perte avait suflS pour établir leur complicité avec les véritables meurtriers, tous les babitans du village d*Épinay auraient passé par la main du bourreau. Il n'y avait pas une famille qui ne se réjouît de la mort de Marcelin. Celui qui faisait surtout éclater sa joie, c'était petit Paul, le protégé du curé; il examina avec une profonde indifférence les larges blessures du malheureux, il mit froidement sa main sur la place où le cœur de Marcelin avait battu, et dit avec sa franchise d'enfant :

— C'est bien heureux I au moins madame Henriette ne pleurera plus.

Et quand il vit celle-ci les yeux mouillés de larmes, il reprit :

— Et pourquoi donc vous faites-vous du chagrin? n'en avez-vous pas eu assez depuis que vous êtes avec lui? — Petit Paul, je n'aime pas ceux qui sont insensibles. — Eh bien I est-ce que je le suis, moi? Quand Robin, notre gros chien, est mort, qu'est-ce qui l'a pleuré? moi!... qu'est-ce qui voulait l'enterrer? moil... C'est que Robin était bon, il ne mordait personne ; mais celui-là, il vous a fait trop de peines pour qu'on le regrette. Ceux qui l'ont tué ont mal fait pour leur âme, comme dit monsieur le curé; mais ils ont bien fait pour vous.

Cependant on se mit en devoir d'inhumer le mari d'Henriette. Quoiqu'il fût mort sans confession, le curé d'Épinay reçut son corps à l'église ; mais, excepté le prêtre et petit Paul, qui, même., avait revêtu, à regret, sa robe rouge et son aube d'enfant de chœur, personne n'accompagna le défunt au cimetière du village ; c'est à peine si les plus eu-

rieux du pays se mirent aux feuêlres ou sur leurs portes pour le voir passer. Ce serait ici le cas de répéter avec le philosophe ancien :

— Pour mourir ainsi, c'était bien la peine de naitre I Tandis qu'Henriette , toute à sa douleur, écoutait en

frémissant le timbre fêlé de la paroisse, qui disait le glas des morts , des amis de la jeune femme furetaient partout pour découvrir la cachette qui recelait le trésor de Marcelin.

Tous les meubles avaient été retournés, toutes les poches fouillées; quelques papiers cachés dans le fond d'un tiroir avaient révélé les secrètes relations du défunt avec la police ; aussi les malédictions des chercheurs d'argent raccompagnaient de loin à sa dernière demeure. Enfin, sous le pied de son lit, on aperçut des carreaux fraîchement remis en place ; on souleva le carrelage, et un cri de joie annonça à la jeune femme que ses amis venaient de faire une importante découverte. Malgré l'amertume de ses regrets, Henriette ne put résister au désir de courir vers ceux qui lui criaient :

— De l'or! voilà de Torl

Les pièces, comptées et recomptées par le savant de l'endroit, le barbier-magister, formaient une somme d'à peu près huit mille francs.

— Huit mille francs I disait la mère Chenu en ouvrant ses yeux ternes et éraillés. Est-il Dieu possible I Où ce matheureux enfant a-t-il donc gagné tout ça?

Et comme l'amour de l'argent se fait vivement sentir au cœur des vieillards, la joie se glissait dans les rides de son visage, le sang remontait à ses joues ; elle semblait rajeunir en pressant sous ses doigts quelques-unes de ces pièces d'or; Henriette ne les regardait pas non plus avec indifférence ; mais une pensée généreuse l'occupait : elle rêvait à

34 s LES CONTES DE L* ATELIER.

son Trère, à ce bon Jean Leblanc, qui allait se trouver assez riche pour acheter une maîtrise.

— Il faut lui écrire, dit la mère Chenu. — C'est ça î reprit petit Paul, qui était revenu de la cérémonie funèbre; Je lui porterai la lettre ; je prendrai le cheval de monsieur le curé pour aller plus vite.

Ce que disait petit Paul, c'était pour avoir le plaisir de rendre un service à Henriette; mais il n'était pas le seul, ce jour-là, qui voulût l'obliger ; tous les voisins présens à cette scène paraissaient animés du même désir ; c'était à qui ferait le plus d'offres empressées à la jeune veuve ; on l'entourait de soins, de consolations ; elle n'avait jamais inspiré un si vif intérêt aux bons habitans d'Épinay.

L'aspect de ce diable d'or a quelque chose de magique ; on dirait de la vapeur de ces vins capiteux qui vous montent au cerveau et vous rendent le cœur tendre.

Henriette n'accepta pourtant ni les offres de ses voisins, ni la proposition de petit Paul ; elle voulait elle-même aller à Paris pour conter à son frère et son veuvage et sa fortune.

H fut convenu seulement que l'enfant garderait la maison, et prendrait soin de la grand'mère pendant le voyage d'Henriette à Paris. Le notaire du lieu fut le dépositaire des huit mille francs de la famille.

La sœur de Jean Leblanc fit, dès le soir même, les préparatifs de son départ pour le lendemain ; puis elle se coucha. A six heures du matin, comme son frère quittait sa mansarde de la rue des Prèlres-Saint-Germain-rAuxerrois pour aller demander du travail à son maître, la jeune veuve songeait à se mettre en route, afin de lui annoncer sa nouvelle fortune. Au moment où elle se disposait à partir, Henriette trouva petit Paul sur sa porte , le cheval était attelé à la carriole du curé, et l'enfant jouait avec la

LA MAITKISK. d4S

branche de peuplier qui lui servait à presser le pas de sa jument.

— Où vas-tu donc, petit Paul? tu m'avais promis de rester aujourd'hui près de la mère Chenu? -—Il n'est que six heures, votre mère ne se réveillera pas avant huit ; j'ai le temps de vous conduire pendant une bonne lieue ou une lieue et demie : montez là>-dedans et soyez tranquille; ma jument courra bien, elle a le mot d'ordre.

Henriette monta dans la carriole, l'enfant cria : — Hue 1 et il traversa au galop la grande rue d'Epinay.

A huit heures, petit Paul, comme il l'avait promis , était de retour dans la maison de Marcelin. Quant à la Toyageuse, elle avait fait près de deux lieues en voiture.

— Ah ! vous voilà ! rassurez-vous, dit Geneviève aussitôt qu'elle aperçut Henriette; il n'est pas parti, il ne partira pas I «^Et qui donc parti? demanda celle-ci. — Mais votre frère ne voulait-il pas s'embarquer peur l'Amérique ? Heureusement que son entrepreneur des travaux a été arrêté, et qu'on l'a mis à la Bastille ; ça fait que M. Jean Leblanc a été reprendre sa place chez son bourgeois. — Et c'est bien heureux, reprit Henriette; car à présent il n'a plus besoin de mattre, il peut être le sien. — Qu'est-ce que vous dites donc là? interrompit madame Pingenet, qui se faisait belle pour se rendre chez ses pratiques.

Alors Henriette lui raconta comment elle se trouvait riche des huit mille francs. Si le meurtre de Marcelin les fit frissonner, la nouvelle de la fortune déchira comme par enchantement le sombre voile que le récit de l'assassinat avait étendu sur leur imagination. Le charme opéra une seconde fois.

-— Pauvre petite femme, disait madame Pingenet, vous quitterez votre vilain pays, n'est-ce pas? nous vivrons tous en famille? vous amènerez ici votre respectable mère?

344 LES COffTBS DE L'aTELIER.

J'aime les personnes d'âge, comme il n'est pas possible de le dire... Vous allez prendre quelque chose, n'estrce pas ? Vous devez avoir besoin de repos... Voilà une bonne sœur ! Faire tant de chemin à pied, avec ses chagrins, et ne pas se reposer en route! Allons, Geneviève, remuezvous donc ; quand vous serez là à regarder votre sœur comme une grande cigogne que vous êtesl... car vous êtes sa sœur, vous serez ma fille aussi, ma pauvre petite madame Marcelin... Mais allez donc, Geneviève, chercher du vin... un bouillon... quelque chose. »£h bien! oui, un bouillon, reprit Henriette, et puis après j'irai à l'atelier de mon frère. — Non pas : voilà midi qui sonne ; à deux heures mon gendre reviendra ; il vaut mieux l'attendre pour lui causer une surprise... Je suis folle de surprises, moi!... Vous resterez toutes deux ici; pendant ce temps-là j'irai faire mes courses, je passerai chez le curé, et je verrai à marchander... c'est-à-dire à acheter deux dispenses. — Deux dispenses ! ma chère mère, s'écria Geneviève; nous pourrions être mariés dans huit jours? — Ni plus ni moins, mon enfant.

Malgré tout le respect que lui inspirait le ton sévère de madame Pingenet, Geneviève n'y tint pas ; elle se jeta au cou de sa mère en lui disant :

— Que vous êtes bonne!... Puis elle reprit d'un air timide : — Ça va faire tant de plaisir à mon futur! — Et à toi donc, morveuse ! Vous le voyez, ma chère enfant, ajouta-trelle en se tournant vers Henriette, je suis une mère bien faible, mais je ne sais rien refuser à cette piegrièche-là... Je ne travaille que pour son bonheur.

Mais l'heure appelait madame Pingenet chez ses pratiques. Geneviève ne la retint pas. La revendeuse, en sortant, promit d'être de retour avant deux heures; elle voulait jouir de la surprise de Jean Leblanc.

LA IfillTRISE. 345

Deux heures après, le deuil était aussi dans l'âme de Geneviève quand sa mère rentra ; les yeux de la jeune fille étaient mornes ; ses cheveux humides battaient ses tempes ; une pâleur nouvelle était encore répandue sur ses joues, déjà si peu colorées ; son sein se soulevait par bonds inégaux ; elle s'était jetée sur une chaise pour reprendre haleine, car elle revenait d'une longue course. Henriette, non moins pâle, abattue comme elle, cachait sa tète dans ses mains avec l'angoisse du désespoir. Sur le comptoir on voyait une lettre dépliée, qui paraissait avoir été douloureusement froissée. Madame Pingenet ^arrêta stupéfaite sur la porte de sa boutique.

— Eh bieni qu'est-ce que cela veut dire? demandât-elle en regardant ces deux femmes en proie à la plus vive douleur. Que s'est-il donc passé en mon absence? — — On ne peut pas le voir, répondit Geneviève en sanglotant. — Qui donc voulez-vous voir ?... Expliquez-vous, je ne vous comprends pas. — Mon frère, ajouta Henriette. — Il est en prison, reprit Geneviève, en prison! Tenez, lisez, ma mère.

Elle lui lendit d'une main tremblante la lettre qui était sur le comptoir.

— En prison I répétait la revendeuse. M. Jean Leblanc en prison ! c'est impossible.

Elle lut.

a Madame, et vous, ma bonne Geneviève,

n C'est de la Conciergerie que je vous écris ces lignes ; je suis prisonnier, et mon plus grand chagrin, c'est de savoir que j'ai mérite mou sort. Cependant ne me condamnez pas avant d'avoir lu jusqu'à la fin ; si j'ai à me reprocher d'avoir cédé à une mauvaise pensée, je ne suis pas coupable d'une bassesse. L'injustice des maîtres qui m'ont

346 LES CONTES DE L'aTBLIER.

repoussé, sous prétexte que l'ouvrier qui travaille hors de chez eux doit être condamné à la mendicité, m*a seule poussé à un acte de violence dont je me repens à cette heure; mais, que voulez-vous? on est homme, on a du sang dans les veines, et quand on se voit humilié, chassé comme un misérable, et que, la main sur la conscienee, on peut se dire : Je n'ai pourtant rien à me reprocher, la tête se monte, l'esprit s'égare, on prend son ennemi à la gorge, on le tue ; car il faut hîeo que la force nous venge quand la justice nous refuse une satisfaction. J'ai éprouvé tout cela, mais je n'ai pas tué M* Fulbert; il est vrai que cela n'a pas dépendu tout-à^fait de moi; sans mes camarades d'atelier, je serais maintenant un assassin. Je remercie ceux qui ont arrêté ma maiu quand j'allais frapper le malheureuiç ; mais si j'ai des remords, celai qui m'a porté à cette extrémité ne doit pas non plus se sentir tranquillç. Au moment où je le tenais terrassé sous mes pieds, je croyais user du même droit que le voyageur quand il repousse celui qui lui a deiâandé la bourse ou la vie. Je crains de rester bien long-temps en prison. On va me juger, on me condamnera peut-être ; car un fabricant me l'a dit, un exemple est nécessaire pour arrêter l'insurrection des ouvriers. Si mon procès pouvait servir aussi à mettre un terme à la coalition des maîtres contre les pauvres compagnons! C'est maintenant mon vœu le plus cher, puisqu'il ne me sera plus permis de penser à ma chère et bien aimée Geneviève... £t ma pauvre sœur, que dira-t-elle quand elle saura mon malheur ? Si j'osais vous prier de le lui apprendre... mais avec bien des vnénagemens ; dites-lui surtout que jusqu'à la fin je resterai honnête homme.

» Votre très-humble et trcs-obéissant serviteur,

» Le pauvre Jean Leblanc. »

LA MAITItlSE. 3i7

-*- Le malheur est décidément dans YOire famille, dit madame Pingenet après avoir 1« ; mais il esl impossible que M. Jean Leblanc soit condamné. J'ai des protections, je le ferai sortir de là. — Ah I ma chère mère, tâchez d'abord de le voir, pour lui dire que je veux qu'il pense tonjours à moi... Quelque chose qui arrive, j'attendrai sa sortie de prison... et je l'épouserai , parce qu'en Gn, si je ne l'avais pas livré à ce méchant Saint-Hubert, tout cela ne serait pas arrivé... Maman, c'est moi qui suis cause de tout. — On le sait bien ; mais enfin il n'est plus temps de gémir, il faut se mettre en campagne pour le sauver des mains de la justice... Voyez donc, quel malheur!.,, juste au moment où il pouvait acheter une maîtrise et se moquer à son tour des maîtres qui le méprisaient! c'est comme une punition du ciel... Geneviève, vous irez mettre un cierge à la chapelle de Saint-Germain ; moi, je vais chez mademoiselle Guimard. Sa femme de chambre me connaît ; il n'y a pas à en douter, nous le sauverons.

Madame Pingenet partit une seconde fois ; le cierge fut allumé devant la chapelle du patron de la paroisse ; mais mademoiselle Guimard oublia-t-elle d'ordonner la mise en liberté du jeune ouvrier, ou bien le saint se refusat-il à intercéder auprès du souverain Maître de tout, le fait est que, le 10 novembre 1787, Jean Leblanc partait avec la chaîne pour le bagne de Rochefort. Il avait été condamné à dix ans de fers ; le crime de meurtre volontaire emportait une peine plus grave encore; mais, vu les circonstances atténuantes, les dépositions favorables des ouvriers, et peut-être bien encore la belle garniture de dentelle que madame Pingenet avait donnée à la femme de M. le lieutenant criminel, on n'appliqua à Jean Leblanc que le minimum de la peine, et encore lui fit-on remise de la marque*.

348 LES CONTBS DE L'ATELIfiR.

A quelques pas de la chaîne, une carriole suivait : c*était petit Paul qui conduisait la voiture où étaient Henriette, Genevièye et la vieille mère Chenu, qui, malgré son âge avancé, n'avait pas craint de s'exposer aux fatigues d*an long voyage.

La veuve de Marcelin, après quelques visites à la prison, était retournée à Epinay ; elle avait vendu sa maison, réalisé sa fortune, bien décidée qu'elle était à suivre son frère partout où le tribunal voudrait l'envoyer expier sa faute. Elle avait fait part de son projet à sa grand'mère ; celle-ci ne voulut pas quitter son Henriette ; petit Paul aussi était résolu à l'accompagner partout. L'enfant avait près de quatorze ans, il aimait la sœur de Jean Leblanc comme une mère, comme une bienfaitrice qui autrefois avait chaussé ses pieds nus quand il était petit, abandonné au milieu du village ; c'était à la sollicitation d'Henriette que le curé avait pris l'orphelin à son service ; petit Paul ne manquait pas de mémoire; aussi, quand il fut question pour la veuve de s'éloigner d'Epinay, l'enfant dit franchement à son protecteur :

— Je ne reste plus avec vous ; ma bonne amie Henriette part , je vais partir... — Voudra-t-elle se charger de ton sort? — Mon sort, je m'en ferai un ; je suis en âge d'apprendre à travailler ; je peux aussi bien me mettre en apprentissage à Rochefort qu'à Epinay ; il faudra un voiturier pour la conduire là-bas, je sais mener les chevaux, elle ne refusera pas mon service... Aussi bien, monsieur le curé, vous me l'avez dit : N'abandonne jamais ceux qui t'ont fait du bien. C'est une parole de l'Évangile que je n'oublierai pas.

L'honnête desservant d'Epinay.ne crut pas pouvoir refuser le congé que petit Paul lui demandait ainsi. Dès que l'enfant se vil libre, il courut chez Henriette. .

— Je pars avec tous ; partout où vous irez, c'est moi qui veux tous conduire.

La jeune femme embrassa petit Paul, et elle accepta sa proposition. Ils partirent.

Quant à Geneviève, depuis le malheur qui avait privé, son amant de la liberté, elle semblait prenare une énergie dont jamais on n'aurait pu la croire capable. Elle connaissait la détermination d'Henriette ; aussi, quand le jugement fut prononcé, elle dit avec fermeté à sa mère que rien au monde ne devait plus la séparer de celui dont elle avait causé la perte. C'est en vain que, par des prières et par des menaces, madame Pingenet essaya de la faire revenir sur sa résolution.

— La Oancée de Jean Leblanc, dit-elle, n'aura pas moins de courage que sa sœur ; tout est commun entre Henriette et moi. Nous nous établirons à Bochefort ; au moins, si le malheureux peut jeter un coup d'œil à travers les grilles du bagne, c'est sur nous que ses regards tomberont, et il sera consolé.

Madame Pingenet, redoutant que sa ûlle ne vint à échapper par la suite à sa surveillance maternelle, finit par se rendre aux prières de Geneviève.

Ce fut un bien doux moment pour le prisonnier lorsque, accouplé à la chaîne d'un misérable voleur, et sortant tristement de Bicêtre, jl entendit « quelques pas de lui une voix amie qui lui disait : Nous te suivrons. Jean tourna la tête du côté où la voix était partie, et reconnut, dans un groupe de femmes, tout ce qu'il aimait au monde : Geneviève, sa femme et sa vieille mère.

Un mot d'explication sur le comte de Beaumérant, car nous ne devons plus y revenir.

De quelle mission voulait-il charger le mari d'Heuriolte?

La mort de Marcelin a jeté sur cette visite mystérieuse I. 30

3S0 LES COKTBS DB L'ATBLIER.

un Toite qu'on ne pourra Jamais soulever enlièrement. Voici la supposition des nouyellistes deDugny :

« Le marquis d'Albouy, exilé de France pour quelques opinions mal sonnantes à la cour, TÎTait à Venise an milieu des prodigalités du luxe et des alternatives de bonne et mauvaise fortune que procurent les caprices du jeu.

« Sa femme, restée en France, jeune, belle, aimante, trouvait de douces consolations, pendant son veuvage anticipé, dans l'amitié du comte de Beaumérant, comme die jeune et beau, mais sans passion. Jeté par sa famille ians un séminaire, il était arrivé à l'épiscopat sans le vouloir, sans y penser, comme on suit une pente rapide qui précipite vos pas dans une carrière ; il y a quelquefois au fond un précipice pour vous engloutir : Beaumérant y trouva la mitre.

» Gomme il s'était laissé faire évêque, il se laissa aimer de la marquise, et il répondit à son amour. Un jour cependant, M. d'Albouy menaça de revenir en France, si sa femme ne lui envoyait pas promptement asseï d'argent pour réparer ses pertes du jeu ; alors M. de Beaumérant sentit la nécessité de placer auprès de l'exilé un homme sûr qui l'instruirait des démarches du mari. Marcelin mourut, comme on le sait déjà. Un autre espion fut-il envoyé à Venise ? c'est ce qu'on ignorera toujours. On raconte qu'un soir il y eut grande rumeur au château de Dugny ; des domestiques rapportèrent M. de Beaumérant grièvement blessé d'un coup de poignard. La marquise quitta la résidence pour entrer au couvent, et l'évèque mourut en se rendant à son diocèse. Le nom du marquis se trouva singulièrement mêlé à tout cela. »

LA MAITRISB. 361

Page 1