‹ Les contes de l'atelierChapitre 41 sur 49 · L'ENSEIGNE. S · texte numérisé non relu

L'ENSEIGNE. S

et semait de sable les dalles de sa boutique : pour sa femme^ elle dormait encore : la petite Claire aussi reposait à côté d'elle; mais un rayon de soleil qui vint à glisser entre Tintervalle des rideaux du lit frappa sur le front de l'orpheline ; la subite clarté troubla son sommeil» l'enfant ouvrit les yeux.

D'abord Claire eut bien peur en se retrouvant, à son rè* veil» daps un grand lit où dormait une femme inconnue; elle écarta les rideaux avec précaution, et promena des regards étonnés au tour de cette chambre, qu'elle voyait pour la première fois; puis, les reportant avec crainte sur la dormeuse, elle ne put comprendre comment elle se trouvait là. Un songe d'enfant, en passant sur les événemens de la veille , les avait entièrement effacés 4e sa jeune imagination.

Qaire aurait bien voulu descendre du lit et se sauver bien loin; mais ce lit était si élevé et l'enfant se sentait si petite, qu'elle n'osa pas en mesurer deux fois la hauteur. Cependant sa frayeur augmentait à chaque instant; un seul moyen lui restait pour la calmer : c'était d'appeler à son secours. Le cœur lui battit fort en prononçante mi-voix le nom de son cousin Simon ; elle ne poussa qu'un cri bien doux, bien léger, bien tremblé ; il réveilla la limo^dière. Au mouvement que 6t celle-ci en se retournant pour répondre à la craintive petite fille, Claire se crut perdue, et pour échapper au danger dont elle se voyait menacée, elle cacha vivement sa jolie tète sous la couverture, et ne bougea plus.

— £hbien! tu as peur, mon enfant? lui dit madame Thibaut en soulevant le drap qui recouvrait le visage de Claire; regarde-moi, est-ce que tu ne me reconnais pas?

Les joues de. la petite fille étaient pourpres de frayeur; elle se décida, après un baiser de la limonadière, à jeter sur

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elle un regard furtif , puis elle se prit à rire; car elle iri/ une boochequi lui souriait et des yeux qui la regardaient avec douceur.

— Comment! petite peureuse, ajouta madame Thibaut, lu ne te rappelles pas que c'est moi qui t'ai donné à diner hier? Tu as oublié aussi monsieur Thibaut, lui qui t'a pris dans ses bras quand tu pleurais sur la place en cherchant ton cousin Simon? — Ohl oui, reprit Glaire; et puis des sous... des gâteaux que tout le monde voulait me donner: et puis encore la grande chambre ob il y avait tout plein de tables et du monde qui m'embrassait, qui m'aimait bien, où j'étais si contente. — Tu es encore dans cette maison-là.

— En ce cas je n'ai plus peur do tout , dit Claire , qui 'sortit du lii à demi nue. — Tu vois, ma chère amie, comme

on a eu soin de toi hier ; eh bien ! tous les jours ce sera la même chose : mon mari est bon ; moi, j'aime beaucoup les enfans, les petites jQHes surtout, quand elles sont gentilles avec moi ; si lu veux me promettre d'être toujours sage, obéissante, tu seras notre enfant. — Oh! je le veux bien, pourvu qu'on m'embrasse, qu'on joue avec moi ; c'est si gentil de jouer I — Et d'avoir de belles robes, donci hein ? comme tu seras heureuse! tu ne pleureras plus le cousin Simoi^ j'espère ? — Bien sûr, lui, il ne me caressait jamais ; et cousine Jeannette donc, elle me battait, ah I mais là, bien fort. — Jci tu ne seras jamais battue. — Et j'aurai de belles robes roses avec des fleurs de mariée sur ma tête, n'est-ce pas? — Certainement, tout ce que tu voudras. — Oh ! comme je serai jolie alors!... C'est fini, je veux rester avec tous toute la vie : si cousin revient pour me chercher, il faudra que vous me cachiez dans un petit coin bien noir, comme celui où j'allais en pénitence; je ne parlerai pas, de peur qu'il m'entende ; cousin ne pourra^pas me trouver, et quand il vous demandera Claire, où est-elle? vous direz que vous

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ne savez pas ; moi^ ça me fera rire : il s'en ira en jurant comme il fait toujours, et peut-être qu'il ne reviendra plus ; d'abord je prierai bien le bon Dieu pour cela.

L'espiègle enfant passa ses bras autour du cou de ma«. dame Thibaut et lui donna vingt baisers en piétinant de joie; la limonadière, attendrie par ses caresses, lui dit avec une espèce d'enthousiasme maternel :

-Oui, tu seras notre fille, notre petite Glaire bien-aimée; je veux que tu m'appelles maman, entends-tu? je suis ta mère à présent. — Oh! oui, je le veux bien.

Claire eut bien quelque chagrin en se levant lorsqu'elle ▼ity au lieu de la belle robe rose et des fleurs de mariée qu'elle attendait, qu'on lui remettait son déshabillé brun de la veille, ainsi que son petit fichu rouge et son bonnet garni d'une vieille dentelle noire; mais sa mère d'adoption calma bientôt sa douleur enfantine en lui montrant , dans un tiroir de la commode , une jupe rose presque neuve , qu'elle destinait à l'orpheline pour la parer.

La mémoire était revenue à Glaire en s'habillant ; mais ses souvenirs de la veille se représentèrent bien mieux à sa pensée lorsqu'elle se retrouva dans la boutique du limonadier. Elle reconnut et la place du Ghâtelet, et la fontaine autour de laquelle elle avait tant cherché , et surtout ce bon monsieur Thibaut, qui l'avait emportée dans ses bras aux cris de la foule qui les suivait tous deux.

L'heure étant venue où le limonadier devait conduire Tenfant chez le commissaire du quartier, plus de vingt témoins déposèrent que la petite Glaire avait été trouvée appelant son cousin Simon autour du bassin de la fontaine du Palmier. L'officier public, après avoir dressé son procès-verbal, permit à maitre Thibaut d'emmener l'enfant chez lui, et de la garder durant le temps nécessaire aux recherches de la police; mais sous la condition de tenir

l'orpheline à la disposilioii de rautorité, quand celle-ci la rédameraiU

Ce fut ^encore un grand jour de vente pour le café du B«Bdei-T0us des Vrais Amis; les yisiteurs de la veille avaient eu soin de répandre dans leur$ quartiers respectifs rhistoire de l'enfant trouvé. On se rendit en foule chez le protecteur de la petite Clatre ; c^était toujours à qui accablerait l'enfant de caresses, à qui remplirait son tablier de bonbons et de fruits : la petite blonde tendait^es joues aux baisers et ses mains aux friandises. Quant à madame Thibaut, petite, maigre, active, elle allait de la cave h la boutique, faisait une caresse à l'enfant, donnait le mémoire i une pratique , et profitait de la vogue pour passer ses mon-' nerons et ses pièces d'argent peu marquées dans la monnaie qu'elle rendait aux cpnsonimaiteurs. Elle veillait i tout, n'oubliait rien , pas mèiBie d'enlever la bouteille de bière avant qu'elle fût entièrement vidée, ou d'escamoter lin morceau de sucre sur la portion ordinaire des amateurs de café.

Quand M. Thibaut vit ses tables occupées par les prali-> ques de la veille, il annonça solennellement son projet d'adopter l'orpheline, dans le cas où elle aurait le bonheur de ne pas retrouver ses parens. C'était à qui applaudirait à cette généreuse résolution. On convint alors de remplacer la triste enseigne des Vrais Amis par un tableau où la fille adoptive du limonadier serait représentée avec le costume qu'elle portait lorsqu'on la trouva demandant son cousin à tous les passans. Jérôme-Lambert Huchelet, premier peintre, vitrier-décorateur du vieux quartier de l'Homme- Armé, offrit gratis ses pinceaux ; un menuisier de la place du Chevalier du Guet prcmiit de. fournir la boiserie et de poser le .tableau : chacun voulait participer au bienfait du limonadier. La petite Claire n'avait plus à craindre Fa-

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bandon d'une famille ; à défaut de ses premiers protecteurs, elle était certaine de trouver de bons parens dans chacune des maisons du voisinage.

Selon les désirs de Claire et de ses bienfaiteurs, les démarches de la police furent infructueuses ; le cousin Simon demeura introuvable; et l'autorité, désespérant de la rendre jamais à sa famille, s'empressa d'enregistrer l'acte d'adoption que le limonadier avait bien voulu signer en faveur de l'eu fan t.

Toutes les journées furent également heureuses pour le café Thibaut jusqu'à celle où l'enseigne devait, en attirant tous les regards, augmenter encore le nombre des consommateurs. La veille de ce grand jour, la boutique fut livrée aux ouvriers, qui restaurèrent l'intérieur et repeignirent à neuf les panneaux de la devanture. Les confrères du limonadier dela.ruePierre-à-Poisson s'empressèrentde profiter de la fermeture momentanée de l'estaminet des Vrais Amis pour faire encore une bonne recette; car, depuis l'arrivée de l'enfant chez leur voisin, naguère si malheureux, ils avaient vu déserter leurs établissemens par leurs plus anciens habitués.

Le café de Thibaut, sous des mains habiles, prit un véritable aspect de prospérité ; des lampes antiques remplacèrent, au plafond reblanchi , le triste quinquet à deux becs qui naguère n'éclairait qu'à demi la boutique enfumée ; le poli des glaces fit ressortir la riche et élégante dorure de leurs cadres; une draperie rouge régnait autour de la corniche, suspendue sur des thyrses dorés; enfin, dans le fond du comptoir, une espèce de niche en velours, ornée d'une crépine d'or, fut élevée au-dessus de la banquette du limonadier, et dominait toutes les tables de l'intérieur. C'était là que désormais Claire devait s'asseoir ; on lui destinait un trône, car c'était la reine du lieu ; on lui

préparait ane chapelle, car c'était la Madone protectrice sur laquelle Thibaut et sa femme fondaient maintenant toutes leurs espérances de fortune.

L'intronisation de Glaire devait avoir lieu à neuf heures du matin : il en était sept à peine, et déjà Thibaut attendait impatiemment, sur la porte de son café, l'arrivée du peintre et du menuisier qui s'étaient chargés de confectionner la bienheureuse enseigne. Pendant ce temps, madame Thibaut débarbouillait , coiffait et parait la petite orpheline ; celle-ci à tout moment s'échappait, joyeuse, des mains de sa mère adoptive, pour aller examiner au grand jour ses petits souliers verts, sa robe tant désirée, et la fraîche couronne de fleurs artificielles qui devait orner sa gracieuse chevelure.

— Il ne s'agit plus de courir, mon enfant^ loi dit la limonadière, ni de rire au nez de tous ceux qui entreront dans la boutique ; tu dois les saluer ainsi, et répondre à tout le monde avec une voix bien douce, afin qu'on te trouve plus gentille encore. Une fois dans ta petite chambre de velours, comme tu l'appelles , il n'en faudra plus bouger de toute la journée. — Mais je m'ennuierai, maman ; et puis, quand donc jouerai-je? — Le soir, quand il n'y aura plus personne. — Et s'il y a du monde le soir aussi ? — Tu auras toujours le temps de te distraire... Et puis ce n'est pas pour jouer que tu es ici, ajouta la limonadière, impatientée des observations de l'enfant.

— Oui, maman, reprit Glaire avec un petit soupir; car elle venait d'apercevoir, à travers les rideaux de la fenêtre, de jeunes enfans comme elle qui couraient, en riant de toutes leurs forces, sur la place du Ghâtelet ; elle montra ces enfans à madame Thibaut.

— Ne voilà-t-il pas de jolis sujets! reprit la limonadière ; voyez comme ils sont mis, c'est à faire peur; aussi

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personne ne fait attention à eux ; tandis qne tous les pas* sans s'arrêteront pour te regarder. Et quand tu entendras, comme ces jours passés, dire autour de toi : — Oh ! la jolie petite fille! — est-ce que tu ne seras patf bien contente ? — Si fait, maman Thibaut, je serai bien heureuse, au contraire! — El la joie commença à briller dans les yeux de l'orpheline. Cependant, un instant après, elle poussa un cri léger et pâlit. Madame Thibaut, inquiète, lui dit ;

— Eh bien! qu'as-tu donc, mon enfant? — C'est mon corset, répondit l'orpheline ; il me serre trop, je ne peux plus respirer. — Ce n'est rien que ça... il faut souffrir pour être belle !

La limonadière fit un nœud au lacet, mais sans desserrer l'étroit corset : il fallait que Claire eût une taille fine pour paraître tout-à-fait jolie à ses pratiques.

Enfin, l'enseigne avait été apportée; Thibaut, dans l'ivresse, s'était empressé d'aller près de' sa femme pour la préyenir de cette heureuse nouvelle. Au moment oit le menuisier, monté sur sa double échelle, essayait de fixer an-dessus de la porte du café le tableau, recouvert d'un ample rideau de serge verte , qui ne laissait apercevoir que ces mots écrits au bas du cadre : A la petite Orpheline du Châlelei, un passant et une marchande du voisinage s'arrêtèrent devant la boutique de Thibaut.

— Prenons garde, madame, disait le passant, de blâmer ceux qui se montrent généreux ; ce serait un encouragement de plus pour l'égoïsme, vers lequel notre méchante nature incline déjà bien assez. — Mais, monsieur, TOUS pensez donc... — Je pense, madame, que c'est une belle et respectable chose que la charité, et je ne sache pas qu'on doive chagriner ceux qui l'exercent à force de censurer leur façon de faire le bien. Dites, à part vous, si vous le voulez, que tel n'est bienfaisant que par ostenta-

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tioD ; mais n'allez pas lai reprocher ua grain d'anoarpropre qui (Dftcoiide le champ du pauvre. — Au moins ne faudrait-il pas aflficber ses bonnes «euyres, et faire d'un acte de charité IVnseigne d'une boutique. -^ C'est possible ; mais, encore une fois, ce travers ressemble bien pins à une vertu que le rigorisme de certaines personnes.

J'ai dit qu'il y avait deuit interlocuteurs devant la porte du café; mais» à Paris, deux personnes qui regardent ou qui ont l'air de regarder quelque chose dans la rue, en appellent nécessairement une troisième. Celle-ci commence par essayer de deviner le motif de curiosité qui retient les premiers venus à cette place, et quand elle est fatiguée de chercher en vain des yeux et de la pensée, vous la voyez s'approcher niaisement et hasarder ^vec timidité celte question : — Que regarde-t-on là? — Un quatrième individu arrive bientôt pour saisir la réponse au passage; il est suivi d'un cinquième, d'un sixième, d'une douzaine, de cent, de mille ; en moins de cinq minutes il n'est plus possible de calculer le nombre des curieux ; le groupe est devenu rassemblement, le rassemblement devient foule.

— Voilà ce que c'est, disait un nouvelliste du quartier, la petite orpheline n'est pas^ilus orpheline que moi ; mais elle avait une mauvaise mère qui voulait la mettre aux Enfan»trouvés. Monsieur Thibaut, qui a bon cœur, s'estehargéd'élever la petite moyennant une pension qu'on lui paiera plus tard, en lui retirant Tenfànt. C'est une fort jolie action ; le père est très-riche. — Ce n'est pas cela, disait-on plus loin : figurez-vousque la malheureuse mère de cette pauvr^petite appartenait à une grande famille; elle a eu un malheur; l'enfant, élevé secrètement, a été découvert par les parens de la jeune personne; celle-ci ,sevoyantcha8sée et sans ressources, s'est p^te dans la rivière; mais elle avait eu la précaution,

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avaifi de ae Jeter à Teau, de laisser son eufaal sur le pont avec «Q papier» pour la recommander aux âmes ebarita* blesy et Toilà poanfuot le maître du café s*est empressé de rectteiilir chez lui la jeune orpheline. — Du tout, répondait un confrère de M. Thîbaat, c'est tout bonnement une petite fille qu'il a louée moyennant quarante sous par jour, «t qu'il fait passer pour une abandonnée, afin que ça luirattiredu monde. — Tu en as menti, répliqua une marchande, de pommes qui venait d'entendre la version du jaloux, la petite a été trouvée ici, après la vente publique, il y aura samedi trois semaines : elle était toute en pieursy la pauvre innocente, que je croyais que le cœur allaitlul.manquer ^e^est moi qui l'ajavisée des yeux entre deux baraques de commissaire-priseur, si bien qu'il m'en a ooûlé nne pomme pour savoir où elledemeurait, qu'elle n'a jamais pu me dire que ces mots-là : Je eherehe c&usin Simon. Et l'histoire de Glaire fut fidèlement rapportée par la bonne femme.

Un concert de bénédictions en l^aiveur du limonadier couronna le récit de la marchande de pommes.

-<- C'est un bien honnête homme que ce moneieur Thibiiut^ disait-on par ici. — Pas déjà si honnête, murmurait à voix basse le méchant confvère, car s'il fait encore une fms banqueroute, ce sera la troisième. -^ Et sa femme, donc, reprenait-on d'un autre cété, voilà une excellente créature; se charger d'une enfant qu'elle ne connaît pas, et l'élever comme si c'éteit sa fille. — Elle aurait mieux fait, ajoutait cette langue de vipère, de ne pas forcer la vieille mère de son mari à présenter une pétition à Timpéralrice pour avoir une place à l'hospice des Vieillards. Je n'aime pas ceux qui vont chercher des inconnus dans les bôpitauxt et qui y laissent leurs parens* — Voilàmn événement qui va bien remonter la maison de ce brave mon-

sieur Thibaut. — Oui, jusqu'à ce que le jeu lui mange tout ce qu'il aura gagné. — Laissez donc, cette petite fillelà a un sort assuré, elle sera leur héritière. — S'ils U gardent mieux qu'ils ne gardent leurs garçons ; il ne peut pas en rester un seul dans cette maison-là; après huit jours de service on voudrait en être dehors.

Un murmure qui circula dans la foule interrompit les conservations particulières ; toutes les tètes se dressèrent en même temps vers le tableau, et l'œuvre de peinture de maître Jérôme-Lambert Huchelet parut au grand jour. Malgré les ricanemens de quelques barbouilleurs jaloux du vitrier-peintre, ceux qui se rappellent l'enseigne de LA PETITE ORPHELINE DU GHATELET conviendront Rvec moî que l'ouvrage était assez propre pour un artiste dont le pinceau ne s'était encore exercé que dans la représentation sur la muraille du bon coing et du jambon de Bayonne. La ressemblance laissait bien quelque chose à désirer ; il y avait dans la pose du modèle toute l'hésitation d'un début. Les bras, par exemple, ne tenaient pas parfaitement au corps; la tète n'était peut-être pas posée assez solidement sur le cou ; mais c'était bien la taille de l'enfant : le peintre l'avait toisée. La couleur de sa robe, surtout, était d'une exactitude admirable.

Alors s'ouvrit la porte du sanctuaire; ceux qui avaient participé à l'œuvre de charité entrèrent pour prendre place à table ; un déjeuner de remerciement les attendait Claire, en robe rose, avec un collier de jais sur sa poitrine blanche, se tenait droit dans sa niche avec toute la graviU comique d'un enfant à qui l'on a dit : — Te voilà belle maintenant prends garde de te tacher, ou tu auras le fouet . — On aurait pu la prendre pour une figure de cire, si, de temps e» temps, elle n'eût tourné le visage vers une glace qui reflétait de côté son sérieux à mourir de rire.

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A ce beau jour pour Claire et pour ses nouveaux pareas, saccédèreni des jours plus beaux encore ; mais seulement pour les époux Thibaut, qui avaient lieu de se réjouir du résultat de cette adoption. Au bout d'un mois» l'orpheline s'ennuyait sur son trône, les éloges des consommateurs sur sa gentillesse ne flattaient plus son jeune orgueil ; elle eût volontiers donné sa niche de velours, sa couronne de fleurs et sa belle robe rose pour une partie de jeu sur la place du Châtelet ; mais il fallait rester là, en butte aux regards des passans, souriant à tous ceux qui entraient, saluant tous ceux qui sortaient. Et le soir, quand, accablée de sommeil et de tristesse, elle fermait les paupières, la maîtresse, qui la surveillait sans cesse, venait lui dire à l'oreille : — Claire, prends garde, tu dors ! — Alors la pauvre enseigne redressait la tète et se frottait les yeux, afin de ne pas céder au besoin de repos. On lui avait si cruellement appris une fois que son sommeil était un vol fait à la recette de ses bienfaiteurs !

Un autre jour aussi, Claire avait été rudement châtiée par madame Thibaut. Ainsi que l'oiseau prisonnier profite du moment où son maître a laissé sa cage ouverte pour étendre ses ailes à l'air de la liberté, ainsi l'enfant avait guetté une occasion favorable afin de sortir de la boutique sans être aperçue. Claire, ne songeant pas qu'elle pouvait gâter sa parure, s'était mise à courir avec les petites filles du voisinage qui jouaient au soleil. Une main sèche, en tombant sur sa joue, la rappela bientôt à son devoir ; elle se mit à pleurer ; puis, toute honteuse, elle retourna se faire admirer dans sa niche dorée.

Les mois, les années se passèrent sans qu'il y eût d'autre changement dans la destinée de Claire qu'un redoublement de rigueur de la part de madame Thibaut ; les intérêts seuls du commerce occupaient son esprit.

Le malin elle habillait Claire, elle la faisait monter dans M niche ; le soir elle l'en faisait descendre^ sans penser à récompenser 1 -enfant par une caresse, par un mot d'amitié ; sans se dire qu'elle devait lut accorder une heure de liberté pour détendre ses membres engourdis.

L'orpheline, aux yeux de la limonadière , n'avait de droits qu'aux soins qu'on accordait à l'enseigne ; celle-ci était époussetée tous les jours, et couverte chaque soir de son voile de serge verte.

En trois ans les protecteurs de Glaire firent une fortune assez considérable pour songer à se retirer du commerce.

— Si nous retournions vivre au pays? dit un soir ma* dame Thibaut à son mari , qui feuilletait les Petites affiches ^ à l'article: Biens ruraux à vendre. — Parbleu! reprit celui-ci, tu as raison, ma femme; nous avons assez travaillé, il est bien temps que nous nous reposions. — Notre fonds de limonadier est en pleine prospérité, nous en aurons un bon prix. — C'est décidé ; nous partirons aussitôt que notre établissement sera vendu. — Et nous jouirons du fruit de nos peines comme de bons campagnards.

— Et moi, se dit tout bas la petite Claire, je pourrai enfin courir avec les enfans de mon âge !

Ce soir-là l'orpheline s'endormit gaiement : elle dut faire un bon rêve.

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