‹ Les contes de l'atelierChapitre 42 sur 49 · LA CLAUSE DU MABGHE · texte numérisé non relu

LA CLAUSE DU MABGHE

Celui-là reçut une cUrouille an lieu d'un eoMir ; <|u'oa ledifséqne; on lerra si yai menti.

StbrnB. — Tristram Shantfy.

Par un des beaux matins qui suivirent le soir dont il a été parlé) il y eut grande agitation dans la maison du limonadier Thibaut; un nouveau maître venait prendre possession de l'établissement de la rue Pierre-à-Poisson* Le successeur de maître Thibaut était un brave Luxembourgeois qui présentait une surface de cinq pieds carrés environ. La petite Claire, âgée d'un peu plus de six ans alors, regardait, toute joyeuse, la niche de velours où elle arait tant de fois bâillé d'ennui, et elle lui faisait gaiement ses adieux. M. Thibaut donnait au Luxembourgeois des instructions sur les habitués du café, il lui désignait ceux dont la solvabilité était douteuse, ceux qui aimaient à ce qu'on vînt boire avec eux. Madame Thibaut venait de déposer les clefs des caves sur le comptoir,, une voiture attendait à la porte, pour conduire à la diligence de Lyon les limonadiers enrichis.

J'ai dit que Claire adressait avec joie ses adieux à sa prison dorée; cependant elle s'inquiétait fort de ne pas voir passer avec les malles et les paquets du déménagement la petite cassette qui renfermait son trousseau. Elle dit enfin à son père adoptif :

«-* Mais, maman Thibaut oublie mes affaires; est-ce que noQS allons les laisser ici ?

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A cette question» le limonadier se troubla ; il prit l'en^ fant dans ses bras , la baisa sur les deux joues avec une effusion de cœur assez singulière ; il essuya même une larme ; mais il ne put lui répondre. Madame Thibaut, qui avait les yeux secs et l'esprit parfaitement libre, donna un coup de coude à son mari, puis elle lui parla bas. Celui-ci posa Torpheline à terre, non sans la regarder encore avec la plus vive émotion ; mais sur un coup d'œil de sa femme, et à ces mots qu'elle prononça de façon à ce que Tenfant ne les entendit pas :

— Allons, monsieur Thibaut, il faut avoir la force de tenir vos engagemens... vous voyez que j'ai du courage, moi!... Le marché est passé, il n'y a plus à y revenir. Partez devant, si vous ne vous sentez pas capable de dire adieu à cette petite.

A ces mots, dis-je, Thibaut donna une dernière poignée de main à son successeur, et s'éloigna.

— Attendez-nous donc, papa ! reprit Claire qui le voyait partir. Elle courut après lui, mais Thibaut la repoussa doucement en lui montrant sa femme.

-— Va retrouver ta maman, dit-il, et il disparut.

— Vous n'avez donc pas prévenu cette enfant? demanda le nouveau propriétaire du café, tandis que Claire revenait bien chagrinée de voir son père partir avant elle. L'enfant, espérant hâter le départ de madame Thibaut, et par conséquent le sien, s'assit sur le pas de la porte en murmurant :

— Mais dépéchons-nous donc !

— Si je ne lui ai encore rien dit, répondit la limonadière, c'est que j'ai pensé qu'il ne fallait pas l'affliger d'avance. — C'es^ cela , et moi j'aurai les larmes ; cela sera bien amusant dans ma boutique... il y aura de quoi chasser tout le monde. — écoutez donc, c'est vous qui l'avez voulu. ^ J'ai voulu... J'ai voulu acheter votre fonds avec Tacha-

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landage ; sans l'enseigne, je n'en agirais pas donné six sous, et je vous le paie six mille francs. — Nous ne vous refusions pas le tableau. — Mais l'enseigne! objecta le Luxembourgeois, ce n'est pas le tableau, c'est l'enfant. Vous auriez eu beau faire peindre sur votre porte tous les orphelins des Enfans-trouvès, que ça ne vous aurait pas fait vendre pour deux liards de bière... Vous voyez donc bien qu'il me fallait la petite fille aussi. ^— Alors vous devez supporter les pleurs comme nous avons dû les supporter nous-mêmes quand nous l'avons recueillie pour la première fois ici. Pourtant, soyez tranquille , je vais lui parler. — C'est ça, et tâchez qu'elle ne fasse pas trop de bruit , ou bien je vous rends tout, la boutique et l'enfant; je n'aime pas le tapage chez moi !

Le Luxembourgeois, que je nommerai Spiller, mais que les habttans de la place du Châtelet sauront bien appeler de son véritable nom , Spiller , dis-je , prévoyant que la scène qui allait se passer entre l'orpheline et sa mère adoptive pourrait bien finir par émouvoir sa sensibilité , et ne tenant pas à être ému , prit le parti de descendre visiter ses caves pendant ^es adieux de madame Thibaut à la pe- I tite Glaire.

La limonadière fit alors quelques pas vers la porte ; l'enfant, en la voyant se préparer à partir, se leva subitement, elle se disposait déjà h monter dans le fiacre, dont le marche-pied était baissé, quand madame "IÇhibaut la prit par la main et la ramena dans l'intérieur du café.

— Mais, maman, dit Claire, nous arriverons trop tard, jfa diligence sera partie... Pana doit être bien loin... partons, je t'en prie.

L'erreur de l'orpheline causa à madame Thibaut un tressaillement involontaire; d'abord elle ne retrouva pas ses paroles, le remords se fit jour un instant dans son âme ;

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nuis eoin die réflèeliil ^'il firilait bieii se résoudre à«ette séparation : la cession de l'enfant était la cUose principale du marché « la claose hors laqnelle la Tente do fonds se trouvait annulée» et le marehé' était si avantageux poar ellel La limonadière réprima bientôt ce mouTement de sensibilité ; c'était une de ces âmes fortement trempées et <iui savent toujours conserver de l'empire sur elles-mêmes.

Elle parla ainsi à l'enfant:

— Écoute-moi, Claire, tu es grande fille , tu dois être raisonnable ; j'espère que tu vas te montrer bien obéissante avec moi. — *0h ! oui , maman ; vous verrez comme je serai sage dans la voiture... Je suis si contente d'aller à la campagne, de ne plus rester dans ce vilain café , oà je ne pouvais pas bouger de la journée. — Il ne s'agit pas de cela. Tu connais bien monsieur Spiller? — Oui, et je ne l'aime pas du tout; il me fait peur avec sa grosse voix, sa grosse tète et ses gros bras, reprit vivement la malicieuse petite fille. — Vbus n'éles qu'une- sotte, Glaire; monsieur Spiller est un excellent homme, qui a beaucoup d'amitié pour vous. — Tiens I et depuis quand esW-il bon, maman? demanda Claire. — Que veux-tu dire? je ne comprends rien à cette question , ma fille. *— Dam ! maman Thibaut, , c'est que vous disiez encore hier que c'était un vilaiu homme... qu'il vous faisait toutes sortes de chicanes pour votre marché avec lui ; enfin, vous disiez aussi que vous ne saviez pas comment on pouvait vivre avec un être pareil. — Par exemple, voulez^vous bien vous taire, et surtout ne répétez jamais ces choses-là..... vous vous êtes trompée, entendez-vous-.** Il est impossible de direquelque chose devant les enfans... — Maman, je t'assure que tu l'as dit. — C'est possible, mais alors je ne connaissais pas monsieur Spiller, je ne savais pas combien il est bon, combien il aime les enfans, toi, surtout, et je suis sûre que tu

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sera» bien heureuse avec lui. — Je ne dis pas, uiamati... mais je serai encore bien mieux avec mon papa Thibaut à courir les champs^ comme il me Ta promis l'autre jour. — £h bien I mon enfant , monsieur Thibaut a eu tort de te promettre cela ; car il savait bien que nous ne pouvions pas Remmener avec nous.

Gonune la pelite relevait la tète vers sa mère d'adoption avec étonnement et ouvrait la bouche pour Tinterroger, celle-ci reprit :

— Oui, cela ne <e peut pas... pour le moment; dan» quinze jours, dans un mois, je reviendrai te chercher, ma chère petite ; mais il faut, avant tout, que nous nous éla Missions là-bas.

Claire avait pélij son cœur s'était gonflé; elle voulut parler, mais sa voix ne rendit d'abord que des sons entM* coupés :

— Ma... man... ce n'est pas*., vrai... ce que vous^.. me dites... là,... vous'm'em... emmènerez,... je vous^.. vous en... eu prie, ne me laissez pas... ici,... je... je mon^.. ourrai de.«. chagrin... Ohl ma- petite... mamans,., ne m'a... abandonnez pas.

L'orpheline, tremblant de douleur, se jeta au cou de madame Thibaut, elle rassembla toutes ses forces pour s'attacher à son bras. £11e espérait^ la pauvre petite Glaire, que sa mère ne pourrait pas résister à ses étreintes; mais madame Thibaut s'en débarrassa facilement.

— Glaire, il faut absolument que vous restiez ici ; toutes vos larmes, tous vos cris sont inutiles ; je ne peux vous prendre avec moi que le mois prochain, encore si vous me promettez d'être sage.

Elle embrassa l'enfant, qui se tordait à terre en criant :

— Maman... maman, qu'est-ce que je t'ai donc faitpour que tu ne m'aimes plus?

Glaire avait fait la fortune de madame Thibaut, et comme elle était nécessaire à la prospérité du commerce de son successeur, il fallait bien qu'elle restât ; autrement l'enseigne n'eût voulu rien dire, et le fonds de limonadier ne se fût pas vendu.

— Glaire, ma chère enfant, reprit la limonadière, esf-ce que tu ne m'as pas entendue? Je t'ai proniis de revenir bientôt, je tiendrai ma promesse, tu peux y compter ; mais voilà qu'il se fait tard, ton papa Thibaut m'attend, je ne peux pas rester plus long-temps avec toi... Tâche, surtout, de bien contenter monsieur Spifler. — Non, maman, non, je ne veux pas le voir !

La petite fille, les joues inondées de larmes, s'accrocha au châle de celle qui l'abandonnait ; mais l'adroite madame Thibaut, profitant du moment où l'enfant croyait la retenir par ses vètemens, lai^^sa tomber son châle, elle monta rapidement dans la voiture, et avant que Glaire eût pu courir après elle, elle ordonna au cocher de fouetter ses chevaux.

Le fiacre roula si rapidement, que les cris de l'orpheline furent confondus avec le bruit des roues qui broyaient le pavé.

Alors commença un accès de désespoir dont le massif Luxembourgeois, qui était remonté de sa cave, ne pot triompher, malgré les verres d'eau qu'il voulait entonner à l'enfant, et en dépit de ses consolations en mauvais français, ainsi que de ses jurons en bon allemand :

— Voilà delà belle ouvrage. . terteiff! grommelait-il en tenant la petite Glaire dans ses bras pour apaiser sa douleur. Canailles , qui me vendent une marchandise qui ne veut pas se livrer... Qu'est-ce que je vas faire de cette enfant-là à présent?... Dis donc, petite, si tu ne veux pas rester avec moi, tu n'as qu'à le dire... je leur ferai un

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procès pour qu'ils te reprennent, toi et tonte lenr boutique... Voyons, parle, que diable I ça m'embête, moi, je ne sais pas consoler les enfans. — Je yeux m'en aller, répétait Glaire, je veux m'en aller avec maman... menezmoi où elle est... tout de suite. — C'est juste, avec ça qu'elle est gentille ta maman I tu ne sais donc pas que je t'ai achetée?... £IIe t'a yendue, ta coquine de mère! et moi qui ai donné hier mes six mille francs ! bigre d'imbécile que je suis !

Glaire ne concevait pas qu'on eût pu la vendre avec les ustensiles nécessaires à l'exploitation de l'établissement ; son intelligence de six ans ne saisit le sens des paroles de Spiller que quand celui-ci lui fit la démonstration suivante:

— Qu'est-ce que c'est que cela? Une cafetière, n'est-ce pas? eh bien ! hier, cette cafetière était à ton papa Thibaut. — Oui, monsieur, répondait la petite fille en sanglottant toujours. — Toi aussi tu étais à monsieur Thibaut... je lui ai donné de l'argent pour avoir sa cafetière, et elle m'appartient pour toujours... Je lui ai aussi donné de l'argent pour te garder avec moi ; tu vois bien que tu es comme la cafetière. — Mais moi, au moins, on viendra me rechercher dans quinze jours, tandis que la cafetière on ne vous la reprendra pas. — Ils ne peuvent pas te reprendre non plus sans me rendre mon argent, ou bien ce seraient des voleurs.

L'orpheline comprit alors qu'elle ne devait plus espérer de revoir ses parens d'adoption, et cette pénible certitude fut loin d'adoucir son chagrin ; elle se remit à pleurer de plus belle. L'heure de la vente approchait. Spiller , qui pensait avec raison que les lamentations d'un enfant pourraient bien faire tort à sa recette, et ne trouvant aucun moyen de sécher ses larmes, la prit de nouveau dans

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■es bras; mais» cette fois, ce fat pour la monter dans la chambre.

— Voilà dn pain, des Xraits, du sucre« lui- dii-il; bois, mange et console-toi, si tu peux; mais, surtout, prends garde de te rendre malade, parce que je n'aurais pas le temps de te soigner.

Il ferma la porte à double. tour, et redescendit dans sa boutique, non sans jurer entre ses dents contre son prédécesseur, qui l'avait trompé. L'ensei ne avait seule le pouvoir d'attirer les pratiques, et il fallait, our son début, que l'enseigne fût dans l'impossibilité de servir œ jour-là I

Aussitôt que Claire se vit seule, elle se mit à piétiner, à s'arracher les cheveux , à déchirer en lambeaux le châle qui était resté dans ses mains depuis le départ de sa mère adoptive. Mais si le chagrin d'un enfant est bruyant, s'il s'exhale en cris affreux, en sanglots qui l'étouffent, il perd bientôt de sa violence, le moindre objet qui passe devant ses yeux, la moindre pensée de jeu qui se présente à son esprit, sufiKsent pour arrêter ses larmes , pour faire taise ses soupirs.

Les distractions ne pouvaient manquer long-rtempa à la petite Glaire, les hautes croisées de la chambro donnaient sur la place du Châtelet ; des joueurs de gobelets suecé^ datent sur cette place à des sauteurs en habit de théâtre. De sa fenêtre, l'orpheline pouvait voir les bonds périlieox du paillasse, ou entendre les lazzis du Jeannot Souffleté par son maître^ le grave arracheur de dents. Elle com* mença par jeter à la dérobée un coup d'œil sur le speCtade en plein vent, ensuite elle regarda un peu-plus long-temps, et enfin elle mit toute son attention à suivre la marche du drame burlesque qu'on représentait à quelques pas aunie»sous d'elle.

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La terrible séparation da matin loi «avait fait onUier rheure du déjenner ; Claire retrouva avec joie.attprès d'elle le pain, les fruits et le sucre que AL éptUer avait eu soin de mettre à sa portée. Elle prit son déjeuner, arrangea une p^îie table avec des chaises auprès de la croisée, afin de ne rien perdre du spectacle bouffon qui avait lieu sur la place ; de temps en temps un éclat de rire interrompait son déjenner tardif.

C'est au mHieu d'un de «es accès de gaièléi que Spiller la retrouva quand il revint auprès d'elle , inquiet de ne plus l'entendre pleurer. A sa vue, la petite se resiouvint de la scène du matin, elle sentit encore sa poitrine se gonfler ; mais comme le gros Luxembourgeois la regardait en souriant, elle ne put s'empêcher deluiatndre son sourire.

— Il paraît que cela va mieux, petite, et que tu ne regrettes plus tant ceux qui t'ont cédée à moi. — Je n'y pensais plus, monsieur. — C'est ce que tu as de mieux à faire, mon enfant; amuse-toi bien toute la journée^ et si tu veux descendre... — Bans ma maison de velours?. reprit Claire avec une expression de tristesse; non, je ne veux pas. — Je te dis que pour aujourd'hui, et même demain, tu X>ourras jouer tant que tu le voudras sur la porte de la boutique... sur la place même, avec tes petites camarades.

— Je n'ai pas de petites camarades... Oh ! mais j'en trouverai bien vite, si vous le voulez. -^Oui, mon enfant^ ça m'est bien égal ; pourvu que tu ne te perdes pas, c'est tout ce que je demande. — Tiens, mais vous n'êtes donc pas si terrible que je le croyais?... vous voulez bien que je m'amuse? — Et pourquoi donc me croyais-tu si terrible? — Parce que vous êtes tout gros, répondit-elle naïvement.

Cette réplique fit partir d'un éclat de rire le puissant maître du café de l'OrpheUne. A vrai dire, ce n'était pas un méchant homme que M. Spiller; à part sa brusquerie

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nationale et ses calculs d'intérêt personnel , il avait le ueillenr caractère qu'il fût possible de rencontrer ; Glaire pouvait tomber plus mal en fait de successeur delà parcimonieuse madame Thibaut.

L'idée de jouir largement de ses deux jours de liberté diminua bien la somme des regrets de l'enfant ; et ce qui acheva de lui faire oublier complètement son chagrin, c est que Spiller ajouta :

— Tu verras qu'on n'est pas trop malheureux avec moi ; et puis, si tu n'es pas contente , je te rendrai dans quinxe jours à ta maman, quand elle viendra te chercher.

Spiller ne pensait pas le moins du monde à exécuter celte dernière promesse ; mais comme le débit allait bien dans son café, il avait senti la nécessité d'attacher à lai la petite fille, à force de paroles consolantes.

Le jour d'installation du Luxembourgeois fut encore un jour fructueux pour le café de l'Orpheline du Châtelet ; mais le lendemain, le bruit commença à se répandre dans le quartier que l'enfant n'était pour Spiller qu'un objet de spéculation. Les époux Thibaut avaient su cacher leur calcul égoïste sous le voile d'une bonne action ; mais lorsqu'ils furent partis , et qu'on vit l'adoption se continuer, bien que le nom du père adoptif eût fait place sur l'enseigne à celui de Spiller, l'intérêt que le public avait voué à rétablissement se changea en un sentiment d'indignation contre le nouveau propriétaire ; peu à peu les habitués désertèrent le café. Spiller, en calculant chaque soir sa recette , qui baissait de jour en jour , se dépitait contre le sort ; car il fallait bien que le démon s'en fût mêlé, puisque sa bière et ses liqueurs étaient toujours de meilleure qualité que celles de son prédécesseur. Rien n'avait été changé dans la distribution du local, et, il faut le dire aussi, Tenfant, plus heureuse alors qu'avec ses pa-

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rens d'adoption, avait repris volontairemeDt sa place dans la niche de velours.

Le pauvre Luxembourgeois, en moins de six mois, se retrouva à peu près au point où en était le limonadier Thibaut le jour où, seul avec sa femme, il projetait de laisser à ses créanciers le mobilier de son établissement désert. Les eafés voisins regagnaient peu à peu leurs anciennes pratiques, et quand, par hasard, Spiller se plaignait de l'abandon de ses habitués, on lui répondait :

— Vos prédécesseurs sont des infâmes, puisqu'ils ont pu vendre celte enfant , leur bienfaitrice ; mais vous êtes un misérable, vous qui l'avez achetée pour tromper la pitié publique.

Une seule pratique restait à Spiller, c'était le vieux soufOeur de l'un des théâtres du boulevart : il avait pris la petite Claire en amitié, et tous les jours, à quatre heures, il avait l'habitude , en passant les ponts , de s'arrêter au café de l'Orpheline. Une fois que Spiller , assis dans son comptoir, maudissait le marché que l'heureux Thibaut lui avait fait faire, Briolet, c'était le soufQeur, lui dit : .

— Je vois bien , au train dont vos affaires vont ici, que vous ne pourrez pas tenir long-temps. — C'est vrai , répondit le Luxembourgeois en poussant un profond soupir. Si j'étais seul, j'aurais bientôt fait de me remettre à servir des demi-tasses pour le compte d'un autre. — £h bien ! mon ami , si vous le voulez , je vous débarrasserai d'une charge qui ne peut convenir à un garçon limonadier. — Si c'était chose possible, comme vous le dites, cela m'enlèverait la moitié de mes soucis. Mais , voyez-vous, tout malheureux que je suis, je n'aurai pas le cœur de mettre cette pauvre petite aux Orphelins. — Nous voilà d'accord, mon cher Spiller ; madame Briolet, ma femme, à qui j'ai parlé de l'enfant, ne demande pas mieux que d'en prendre soin ;

Gda TOUS convient-il ? Nous sommes d'honnêtes gens, elle sera bien chez nous. — Veax-to aller avec monsieur Briolet? demanda Spiller à l'enfant, qui jouait, suivant Thabitude, sur les genoux du vieux souffleur.

Claire alors regarda Spiller avec des yeux où brillait la joie la plus vive.

— Ah dame! mon enfant, c'est que tu t'amuseras bien avec nous ; ma femme est ouTreuse de loges , tu iras au théâtre tous les soirs. — Au théâtre? je le yeux bien, re-r prit Glaire ; mais comme elle avait répondu sans comprendre, elle ajouta : Et qu'est-ce qu'on fait au théâtre?— On y joue, mon enfant.

Ces mots suffirent pour la déterminer à suivre Briolet : elle ne pensait plus du tout à ses parens Thibaut ; euxmêmes l'avaient peut-être oubliée.

— Alors vous pouvez l'emmener dès ce soir, continua Spiller.

Le vieux souffleur donna son adresse au limonadier, pour que celui-K^i pût venir s'assurer si l'enfant était en bonnes mains. Spiller fit un paquet des bardes de la petite fille, et il l'embrassa.

Cet énorme, ce brutal Luxembourgeois eut le cœur brisé en se séparant de Claire , et cependant il était loin de lui devoir son bonheur. La petite lui dit en le quittant :

— Tu viendras me voir, n'est-ce pas? tu me le pronnets ! —Ensuite elle partit, et bien contente encore : Briolet la menait au théâtre !

Le lendemain, le café de l'Orpheline du Châtelet ne se rouvrit pas, et quelques jours après des affiches doublées de serge verte, attachées à Importe de Spiller, annonçaient aux passans une vente après faillite.

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