LE BRUIT DU QUARTIER
D'abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle a^raniVor&gef pianissimo murmure et 61e, et sème en courant le trait empoisonné; telle bouche le recueille, et piano, piano, TOUS le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est Tait, il germe, il rampe, il chemine, et Hnforgando de bouche en bouche, il va le diable ; puis tout-è-coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, grandir à vue d'oBil. Elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraine, éclate et tonne, et devient, grâce au ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait?
BeavHARCHIIS. — Le Barbier de Séville.
L'enfant de la ruelle du Grand-Aigle-Blanc tournait les florins dans ses doigts ; il examinait, à la lueur voilée de la lune, les nobles effigies dont ils portaient l'empreinle,.et se demandait déjà comment il pourrait dépenser tant d'argent à la prochaine foire d'Offenbacb, où les plus belles figures de bois ne valent pas plus de deux creutzers.
Sa mère approchait; il ne savait , le pauvre riche, comment lui cacher sa fortune, il n'avait plus de poches ; de bas, pas davantage, et ses sabots étaient une mauvaise cachette.
— Il faut monter, Fritz, lui dit sa mère; voilà ton père qui revient, son souper n'est pas prêt, il va gronder...
4«U LES COKTES DR L'aTELIëU.
Tiens, prends cette bouteille... prends cette écuelle. Le petit Fritz n'osait tendre les mains pour débarrasser sa mère, son argent le gênait. — Allons, prends donc, puisque je te le dis. — Je ne peux pas, mère... j'ai déjà quelque chose dans les mains. — Oui, des billes, n'est-ce pas? mets-les dans ton bonnet, et dépêche-toi de monter devant moi.
— Fritz ôta son bonnet de laine, posa avec précaution les précieux florins au fond de la doublure; mais, dans son empressement à remettre le bonnet sur sa tête, il ne s'aperçut pas qu'une des pièces d'or glissait à terre. Elle résonna en tombant sur la première marche de l'escalier.
— Saint Dieu! s'écria la mère, il pleut de l'or ici; mais ôte-toi donc de là, mon garçon, que je voie avec la lampe.
Elle repoussa si vivement Fritz, pour examiner de plus près le florin qui brillait sur le plancher de Tàllée, que le mouvement de tète de l'enfant détermina l'orage : la pluie d'or s'échappa pièce à pièce de dessous son bonnet; sa mère compta jusqu'à dix florins.
— Miracle I miracle! cria la bonne femme, voilà mon fils qui fond en or t
A l'exclamation de la mère de Fritz, deux portes du voisinage s'ouvrirent. — Qui appelle? demanda-t-on du haut de l'escalier. — Eh I descendez les voisines, Fritz est ensorcelé ; il lui sort des florins par la bouche et par les yeux.
Les voisines ne se le firent pas dire deux fois ; elles descendirent avec leurs chandeliers de bois à la main, et s'arrêtèrent stupéfaites à la vue de tant de richesses répandues aux pieds de l'enfant. Fritz, interrompu par les cris de sa mère à chaque fois qu'il voulait parler, ne savait comment expliquer aux trois femmes que cet argent
ne Tenait pas du diable, mais bien d*un beau monsieur qui le lui avait donné pour l'engager à se taire sur ce qu'il n'avait pas vu. EnGn, comme l'une des femmes se baissait ppur mieux voir la soi-disant monnaie de l'enfer, et que la mère de Fritz la retenait eu disant :
— N'y touchez pas> voisine, ça vous brûlerait les doigts ! l'enfant s'empressa de ramasser une pièce.
— Vous voyez bien que ça ne brûle pas, mère... Je n'ai pas senti de feu quand êe riche seigneur m'a mis, il n'y a qu'un moment, tout cçt argenl-là dans la main.
— Gomment! quel seigneur?... dis-nous. Fritz, ayant ranaassé tous les florins, que sa mère serra précieusement dans sa poche de toile, s'assit sur les marches de l'escalier, et se mit à raconter comme quoi un monsieur, couvert d'un grand manteau, était sorti de chez mademoiselle^ Hélène, l'avait aperçu comme il était à bâiller sur laborne, et s'était approché de lui pour lui recommander, moyepnant une poignée de florins, de ne dire à personne qu'il venait de chez la brodeuse. L'indiscret se donnai bien de garde d'ajouter que le monsieur au manteau Tavait réveillé pour lui faire cette recommandation. Les voisines, accoudées sur l'appui en bois de l'escalier, écoutaient parler l'enfant avec joie et surprise ; elles ouvraient de grands yeux, de grandes bouches, comme pour l'interrompre, et Fritz, encouragé par l'intérêt que les bonnes femmes du voisinage prenaient à son récit, ajouta : — Enfin j'ai cru voir aussi notre voisine lui dire adieu... mais ça, je n'en suis pas si sûr... Au fait, il faut que ça soit quelque chose de bien secret, pour que le beau monsieur m'ait donné tant d'argent. — Ainsi tu l'as bien vu sortir de chez Hélène ? lui demanda encore une fois sa mère. — Pardine I si je l'ai vul puisqu'il m'a payé pour n'en rien dire... Oh! c'est un seigneur, il n'y a pas d*^
4G2 LES GONTBS DE L'aTELIBII.
doute ; les ouvrien comme mon per9 ne mettent pas de manteaux avec du velqurs. — Cet enfant a raison, c'est quelque personne de la cour du landgrave. Mais voyez donc un peu cette petite Hélène, comme elle se conduit : qui estce qui aurait jamais dit cela? «— Moi, je l'aurais dit; il y a long-temps que j'ai mauvaise opinion de celte fille-là... — A la veille de se marier ! si ce n'est pas affreux l — Alil si sa pauvre mère vivait, elle en verserait des larmes de sang. — Et son père donc 1* il aurait été capable de la tuer ; c'était un si honnête homme ! — Est-ce que nous laisserons ce pauvre Anselme faire un pareil mariage? D'abord, Anselme est presque mon cousin, et quand ça ne serait que pour l'honneur de la famille, je dois le prévenir. — Mais qui ça peut-il être que ce seigneur? reprit la mère de Fritz ; on ne voit jamais Hélène sortir sans son frère ou sans son promis. — Elle n'a pas besoin de courir après ce bel amoureux-là» répondit l'une des voisines, puisqu'il vient la trouver. — Tiens, il fait son métier de jeune homme ; c'est aux filles à savoir se garder, ajouta l'autre. — Certainement... les hommes n'ont jamais tort de chercher à se pourvoir ; comme disait feu défunt le père de mon mari : Prenez garde à vos poules^ mon coq est lâché.
Le bavardage des commères aurait duré bien longtemps encore, si Georges, le père du petit Fritz, ne fût enfin rentré de sa journée.
— Qu'est-ce qu'il y a ici, mes voisines? demanda-t-il ; un événement, un malheur?
— II y a, reprit sa femme, que notre enfant nous rend riches de dix florins ce soir.
— Dix florins ! répéta Georges en fronçant le sourcil; et où peut-il avoir gagné tout cet argent-là ?
Fritz n'était pas fâché de raconter une seconde foisThis-
LE GRAIN DE SABl.E. 463
toire de sa conversation avec le beau seigneur au manteau ; aussi allait-il recommencer son récit, quand Georges lui coupa la parole. — Dis donc, femme, n'est-fepasmon souper qui refroidit là, an grand air? J'ai faim ; Fritz nous contera le reste pendant que je mangerai la soupe, et si les florins ne sont pas positivement à lui, je saurai bien les lui faire rendre demain an bourgeois à qui ils appartiennent.
— Les rendre! murmura l'enfant en montant l'escalier avec la bouteille et l'écuelle du souper; c'est bien assez que ma mère me les prenne, h moi qui les ai si bien gagnés !
Mais tandis que, dans le salon vert du landgrave, on buvait gaiement à l'amour du ministre pour une fille du peuple, et que, dans le ménage du tonnelier Georges, les voisine^ appelaient les malédictions du ciel sur l'ouvrière Séduite par un grand seigneur, Hélène attentive comptait les minutes, se levait pour aller écouter le bruit des pas dans Tescalier, et venait se rasseoir près de son métier à broder en se disant :
— Ah ! tant mieux, ce n'est pas encore lui... mais demain je ne l'attendrai pas; demain c'est dimanche, il restera avec moi toute la journée. Et la semaine prochaine donc ! la semaine prochaine, pas de travail. Nous nous marions lundi ; c'^st bien le moins que je le garde à la maison pendant huit jours.
Elle se remMtait à travailler avec plus de courage ; sa main courait sur le tissu ; elle enlaçait gracieusement sous l'aiguille TH majuscule de son nom à la lettre initiale du nom de son fiancé. Hélène brodait la cravate de noces de rbeureux Anselme. A la veille de ce grand jour, elle n'c^ prouvait pas cette Irislc mélancolie qui s'empare souvent du i
rœur de nos jeunes filles à la pensée d'un mariage prochain ; |
elle connaissait trop bien Tlmmear facile, l'amitié franche et sincère d'Anselme, pour qn'ancan sentiment de crainte ▼tnt se mêler à ses rêves de bonheur. Depuis cinq ans Hélène était la ménagère de son frère et de son amant ; rien, après cette union, ne devait être changé à l'existence paisible de la jeune brodeuse ; si elle désirait ardemment de voir arriver le jour du mariage, c'est parce qu'on lui avait promis de la faire danser tant qu'elle le voudrait, et la folle enfant aimait tant la danse ! Elle devait avoir huit jours de fête, après lesquels il était bien convenu que tout rentrerait dans l'ordre accoutumé chez les habitans de la ruelle du Grand-Aigle-Blanc ; on continuerait à vivre en famille comme par le passé, à l'exception cependant qu'Anselme quitterait le petit cabinet noir où il couchait depuis si long-temps, et que son beaufrère Hugues irait occuper sa place. Ce n'était doue pas une tendre impatience qui lui faisait écouter le bruit des pas. Elle avait l'habitude d'attendre chaque soir les deux ouvriers , et ce jour-là elle était prévenue qu'ils rentreraient tard ; aussi Hélène, loin d'être inquiète de leur absence, craignait, au contraire, de les voir revenir -avant d'avoir achevé sa broderie. Il y avait déjà'six grands jours qu'elle gardait le mystère sur ce travail, et c'était beaucoup pour elle que de cacher si long-temps quelque chose à son Anselme, fût-ce même pour lui ménager une agréable surprise.
Onze heures du soir sonnaient à l'horloge du château comme Hélène terminait son travail sur la cravate d'Anselme ; à onze heures, Hugues et son futur beau-frère entraient dans la ruelle du Grand-Aigle ; la jeune fille reconnut leurs voix : ils revenaient en chantant, selon leur habitude.
— Chante! chante! pauvre Anselme, se dirent les voi-
sînes de Georges, qui s'entretenaient encore avec le tonnelier des visites mystérieuses du riche seigneur. Hélène, dans sa mansarde, se disait aussi :
— Chante I chante I mon Anselme, bientôt tu seras plus joyeux encore, quand tu verras la belle cravate que j'ai brodée pour toi.
I^es deux amis arrivèrent dans leur mansarde ; la table était dressée pour le souper, et la cravate, soigneusement enveloppée dans un papier blanc, avait été posée par Ué-« lène dans Tassiette d*étain de son futur :
— Vous avez fait une bonne journée, et moi aussi, leur dit-elle ; ouvrez le papier, monsieur Anselme, et voyez un peu la surprise que je vous destinais.
Anselme s'empressa. de déplier la cravate. La jeune fille, pourpre de plaisir, le regardait en souriant admirer sa broderie. Anselme, dans l'excès die sa joie, s'approcha d'Hélène pour l'embrasser :
— Tu permets, frère? dit-il à Hugues. — Oui, embrasse-la , reprit celui-ci en allumant sa pipe; toute peine mérite salaire, et son travail vaut bien un baiser.
Hélène tendit sa joue, sur laquelle le jeune fiancé fit résonner un de ces bons gros baisers qui sont si doux à prendre sur les pommettes fraîches et rosées des jolies filles, qu'elles soient d'Offenbach ou d'autres lieux.
Bonne nuit à la jeune famille de la ruelle du Grand- Aigle-Blanc.
Hélène a été rieuse jusqu'au moment où son frère Hugues, secouant le foyer de sa pipe pour en jeter la cendre, a pris gravement la parole :
— Écoutez-moi, enfans : quand feu mon brave père, dont la mémoire soit bénie, est sorti de ce monde,^ il m'a dit : « Je te laisse sur les bras un pesant fardeau, le soin » de pourvoir à l'existence d'une jeune fille et de veiller
» à sa réputalioD. » Les paroles de celai que j^avais appris à respecter, auquel j'obéissais autant par amour que par devoir, ne tombaient pas dans l'oreille d'un homme oublieux de ses promesses. Je jurai d'être le 'protecteur d'Hélène, de lui servir de père ; et , je suis glorieux de l'avouer ici, ce fardeau qui devait tant me peser, la bonne conduite de ma sœur a su le rendre bien léger.
'Hélène, qui écoutait son frère avec attenlion, tandis qu'Anselme, non moins attentif qu'elle, faisait avec son couteau des entailles dans la table de chêne ; Hélène, dis-je, interrompit Hugues pour lui demander :
— • D'où vient que tu m'adresses des complimens? lu as fait ce que tu avais promis à mon père, et moi ce que je me devais à mdi-mêmç, à toi, à Anselme; ainsi, disons que nous avons tous rempli notre devoir <et parlons d'autre chose. — Non pas, sœur, je n'ai pas fini ; mon père me dit encore : « La femme doit une dot à son mari ; l'époux )» doit à ses enfans le courage et le talent nécessaires pour )i faire prospérer le bien de leur mère. Tu le sais, Hugues.» Écoute bien, ma sœur, c'est notre père mourant qui parle : a Tu le sais, mon fils, moi aussi j'avais du courage » et quelques talens, non pas de ceux qui demandent la » force des bras, mais rinstruclion et l'éloquence indis- » pensables pour réussir dans la profession d'avocat. En » défendant la fortune des autres contre les attaques de >' la mauvaise foi, j'oubliai la mienne ; je ne songeai pas » qu'il fallait quelquefois, dans l'intérêt de son avenir, » faire violence à sa probité et appuyer les droits incertains » d'un riche et puissant client, au risque de compro- » mettre la dignité de sa robe. L'avocat a besoin de pro- » tecteurs, et l'on commençait à dire dans ce temps-là : Ji * n*y a que les causes perdues gui déshonorent au bar- M reau : celles que Von gagne honorent toujours. Ton aïeul
» ne pensait pas ainsi ; je voulus conserver, dans un plus » mauvais temps que le sien, la même sévérité de prin- » cipes. On s'éloigna de moi; j'eus d'abord la réputation » assez triste de ne gagner que les causes qui ne méri- » taicnt pas même d'être disculées; on oubliait, à cha- » cnn de mes succès, que c'était souvent contre un adver » saire puissant que je faisais pencher la justice indécise » et craintive de mon tribunal. Enfin les juges reprirent » de l'énergie. Dieu le leur pardonne ! Six fois de suite le » nom seul de ma partie adverse fut d'un plus grand poids » dans leur balance que le bon droit que je défendais. » Méprisé des riches qui triomphaient de mon éloquence, » en butte au courroux de ceux dont j'avais involontaire- » ment hâté la ruine, honni par mes collègues, je commen- » cai à comprendre qu'un honnête homme est mieux placé » dans un atelier que devant la barre d'un tribunal, quand » il tient à conserver l'estime de ses semblables... Je me » dis alors : Mon fils sera ouvrier; et moi-même je jetai o la robe d'avocat, pour prendre le tablier de travail. Ta » bonne et respecUble mère survécut de bien peu à ma » tardive résolution! Je t' élevai... je fis apprendre un » métier à ta sœur, et je m'cteins avec le désespoir dans )).le cœur, puisque, malgré mes efforts, je ne puis lui » laisser assez de bien pour enrichir l'honnête et brave » ouvrier que tu lui choisiras pour époux. Je te le ré- » pète, mon fils, la femme a besoin d'une dot : celle de » l'homme, c'est le courage. »
Ici Hugues fit une seconde pause et bourra sa pipe, c'était son habitude lorsqu'il voulait cacher une vive émotion, et jamais il ne parlait de son père sans être profon-* dément ému ; Hélène avait des larmes plein les yeux ; pour Anselme, il tenait toujours son couteau appuyé Sur la table, mais depuis quelques instans il ne l'entaillait plus,
4C8 ' LES COrCTKS DE L'aTELIER.
le discours de son ami absorbait toule son attention. Quand il vit que son beau-frère avait cessé de parler, il lui prit la main, la serra fortement, et dit :
— Frère, car je peux te donner ce nom, ne parlons jamais de dot ; entre nous, ne sommes-nous pas conveaus (fepuis long-temps que tous les samedis nous apporterions dans le ménage l'argent de notre semaine? Qnand nous aurons assez d'épargnes pour nous établir, nous ouvrirons un atelier de serrurier-mécanicien, sous le nom d'Anselme Werner et compagnie ; voilà ce que nous avons dit. — Eh bien 1 interrompit le frère d'Hélène, cet atelier, nous l'on* vrirons la semaine prochaine, si tu veux? — Mais ce n'est pas possible, dit la jeune Oancée ; je connais la petite fortune d'Anselme, elle n'est pas lourde, et moi, quand j'aurai acheté mon habillement de noces, il ne me restera ries de mes épargnes.
-» Je ne dis pas le contraire , continua Hugu^ ; mais vous ne comptez pas les miennes , mes amis ; croyez-vous donc que j'aurais voulu marier ma sœur, si je ne m'étais vu dans la possibilité de tenir la parole que j'avais donnée à mon père? — Hélène aura une dot, lui ai-je dit quand je l'ai entendu se plaindre de mourir sans t'en laisser une ; je devais lui faire celte promesse pour rendre sa fin plus calme, plus heureuse que sa vie, et comme les promesses d'Hugues Istein ne sont pas seulement des paroles en l'air pour rassurer les mourans... j'ai travaillé à la fortune de ma sœur : grâce à Dieu I l'ouvrage ni la bonne volonté ne m'ont manqué... Tenez, mes enfans, aujouta-t-il en tirant de sa poche une bourse de cuir, comptez les thalers et les rixdales, et dites-moi un peu si cette surprise-là ne vaut pas bien une cravate brodée!
La jeune fille resta un moment ébahie devant les pièces d'or que son frère étalait sur la table, puis elle sauta au
COU de ce bon Hugues, qui se fléfendaît en souriant contre ses caresses,
— Allons, c'est bon ; tu es contente, c'est tout ce,qu*il me faut, et notre père doit Tètre aussi, s'il voit cela de. làhaut; j'ai rempli, je crois, le double devoir qu'il m'avait imposé... A présent, ce sera à toi, Anselme, de pourvoir à l'existence de ma sœur et de veiller sur sa réputatioa. — . Httgaes , reprit Anselme , ce que tu fai» pour nous est de trop ; je n^avais pas besoin de cela pour aimer Hélène. -^ C'est coavenu; mais comme, ça pe peut pas nuire à votre amitié, n'ea parlons plus, et fumons.une pipe. — Il est bientdt une heure du matin, reprit Hélène; vous êtes fatigués, il faut dormir.
— Alors, bonsoir; à demain. .
Un quart d'heure après le bruit des voix avait cessé, on ne voyait plus de lumière à travers les rideaux de la fenêtre mansardée.
— Bonne nuit à la jeune famille de la ruelle du Grand- Aigle-Blanc.
Le lendemain, ai-je dijt» était un dimanche ; superbe dimanche, ma foi, avec le beau ciel gris de l'Allemagne, son soleil brumeux, son air épais et tiède des derniers jours d'été; un dimanche, enfin, comme le désirent les hommes qui vont boire et jouer aux quilles dans le jardin de la Grande-Auberge; comme les jeunes filles le demandent dans leurs prières pour aller danser sous les grands arbtes du Cours.
Déjà les maris mettaient dans leur gousset la menue monnaie qu'ils voulaient abandonner au jeu; les petits garçons couraient par les rues, et les jeunes filles se paraient pour le prêche du matin. Quant aux mères, elles n'assistaient pas, comme de coutume, leurs filles dans la I. 40
470 LB8 CiNITBS 0B l.*ATELIER.
toilette en dimanclie ; on les Toyaît par grovpes, ces bonnes femmes de la résidence, causant sur le pas des poUes, et danaioates les mes la eomrenatton {MoraisBait également animée ; mais c'était sortont dans la ruelle dn Grand«Aîgle- Blane ^e le nasemblemettt était nombreux, eft que Vcn s'entreloMÎt ayee cbaieur; madame Georfjn, la mère dn petit FriU, ne se lassait pas de nconter TUstoire des dix florins. On aoconrait en taie ponr l'entendTO ; à dubfse non^ean venu elle répétait la con?enatâon da bean seîgnear an mantean «vee son fils , et , son «este s'embeUîasanl de tontes les «oppositions i^ se formaient antonrd'elle, cha* cnn de ses récits était toajonrs<eonsidérablemient augmenté et enrichi de remarques nouvelles. Les ^passans, tpd puisaient là de quoi alimenterla cnnoaité de leur voisinage, allaieni lepcurter dans tons les quartiecs ce qu'ils avaient entendu raconter par la lémme dn tonnelier ; et le trésor de scandale et de calomnie, loin de s'épuiser en route, se tiouvait singulièrement grossi à mesure que le conteur s'éloignait de la ruelle du Grand-Aigle.
Le fabuliste a dît :
Gomme le nombre d'osufs, gràee à la renommée. Do boQolie en boaohe «Naît «misant, ▲vaotta fin de la journée Ils se montaient à plus de cent.
La somme des florins donnés à Tenfant croissait dans une proportion égale à celle des œufs de la fable ; on disait par là : — Ce n'est pas la première fois que le seigneur a été surpris. Par ici, on disait encore : —La coquette n'en est pas à son premier galant; Et moi, notez-le bien, jetraduis par coquette un mot plus énergique, une épithète qui fait monter le sang au front de la pudeur, et qu'on ne hasarde jamais en bonne compagnie.
Lis GRâlN DB SABLE. 471
Voyez jiisqa'aè peut aller ta mèehancetè : on ne s arrèf ait pas à blâmer Touvrière; il y avait dans les groupes des VOIX qû s'élevaient pour condamner la faiblesse du fiancé, pour aocnser le frère d*étre indifférent sor ce qui pouvait toucher à l'honneur do sa sœur... Indifférent, ce n'est rien , on s'avisa même de l'accuser d'être complice de son désordre!... Oui» complice, eemol-là (ûi prononcé; maifl il ne troava pas d'écho parmi les habitans é^Of* fenbach.
Comme l'heure du sermon approchait, les mè^s s'empressèrent de recommander sévèrement à leurs filles de ne pas adresser un mot, un geste d'amitié à la brodeuse de lar ruelle du Grand-Aigle quand elle arriverait au temple ; de ne pas permettre qu'elle vint se mêler à leur danse, et il leur fut ordonné de traverser la rue quand elles verraient Hélène venir de leur côté. Les maris firent les mêmes recommandations à leurs femmes ; les garçons se promirent bien de déserter la place où le frère elle fiancé de la brodeuse viendraient s'asseoir ; et c'est dans ces dispositions assez peu chrétiennes qu'on se dirigea vers le prêche.
Anselme, Hugues et sa sœur virent avec quelque surprise un groupe se séparer brusquement pour les laisser entrer dans le temple. Les deux ouvriers tendirent la main à quelques jeunes gens de leur connaissance, et, pour la première fois, aucune main amie ne répondit à leur salut bienveillant. Anselme fronça le sourcil , Hugues lui dit tout bas :
— Du calme, nous sommes à la porte du prêche ; mais en sortant nous saurons ce que cela veut dire. Hélène aussi vit le sourire amical qu'elle adressait à ses compagnes les plus intimes rester sans réponse ; et le regard sévère des femmes, le regard moqueur des hommes, lui fît baisser les
yeux sans qu'elle pût comprendre pourquoi on la regardait
Le ministre monta en chaire ; il avait pris pour texte de son sermon ces paroles de l'Ecriture : a Ceit pourquoi iortez du milieu de ces personnes et séparez-vousen, dit le Seigneur ; ne touchez poiiU à ce qui est impur.
La première fois que ces mots frappèrent l'oreille des assistanSy il y eut un mouyement de répulsion autour de la jeune brodeuse. Hélène resta seule au milieu du cercle que les fidèles venaient de former en s'éloignant d'elle.
— Sortons, dit son frère à voix basse ; ce n'est pas ici que je pourrai avoir l'explication de ce mystère ; mais dehors, il faudra bien qu'on mêle dévoile, ou...
Sans achever sa menace, il entraîna Hélène et son fiancé; tous les regards se tournèrent vers la jeune fille , elle n'y lut que l'expression du mépris.
Hélène s'assit à la porte du temple, ses jambes pouvaient à peine la soutenir; elle était pâle et tremblante; Anselme se promenait à grands pas^ les bras croisés sur sa poitrine; pour Hugues , il allait de sa sœur à son beau-frère , les interrogeant tour à tour sans pouvoir obtenir d'eux un mot d'éclaircissement. Le sermon dura deux heures ; c'était un long supplice pour la jeune famille. Epfin plusieurs jeunes filles sortirent du prêche ; Hélène les appela par leur nom, elles ne répondirent pas, et se mirent à courir de toutes leurs forces ; Hugues courut après elles , il en arrêta une par le bras.
— Laissez-moi, monsieur Hugues, dit celle-ci '; ma mère m'a défendu de ne jamais répondre à votre sœur quand elle m'adresserait la parole.
Le frère d'Hélène se préparait à l'interroger encore, quand il aperçut son beau-frère futur qui parlait vivement
à plttMenrs garçons da pays; il laissa ks jeunes fiiteii reprendre leur course, et revint auprès du groupe qui commençait à se former autour d'Anselme. Comme il arrivait, il entendit ces mots :
— Oui) Hélène est une misèraMe qui vous trompe, qui trompe son frère ^ tous les soirs elle reçoit un amant — Un amant ! répéta Hugues en fureur ; quel est celui d'entre vous qui l'a dit? — Moi l moi l s'écrièrent en même temps les hommes et les femmes réunis sur la place. — Et des témoins 1 des témoins l demanda Hugues. — On vous en donnera quand vous le voudrez.
Hélène y abattue sous le coup d'une pareille accusation, ne pouvait trouver un seul mot pour se justifier ; elle sanglotait, elle joignait les mains avec désespoir, elle essayait de parler^ mais sa voix» perdue dans les larmes, n'articulait que des sons inintelligibles.
Cependant son frère s'était approehéd'elle, les yeux flamhoyans de rage, la figure pourpre de honte et d'indignation, et il lui avait dit jusqu'à trois fois :
— Mais juslifie-toi donc, malheureuse fille l
Elle continuait de sangloter, de joindre les mains, et les paroles expiraient toujours sur ses lèvres. Anselme , qui jusque alors avait chaudement soutenu son beau-frère futur, resta muet quand il entendit les accusateurs d'Hélène avancer qu'ils pourraient, au besoin, fournir des témoins de l'infamie que sa fiancée avait commise ; des soupçons commencèrent à germer dans son cœur : Hélène ne se justifiait pas.
Oh I que je le comprends bien, ce silence de stupéfaction qui s'empare de l'innocent accusé, et que des juges pré* venus ont dû prendre^ plus d'une fois, pour l'aveu di» crime !
Bogues, iacerUin lui-même, tenaitla main deasœar, il la pivisait avec force en lui répéUnt :
Parle!... mais parle donc !... il est impossible que l" sois coupable... je ne le puis croire. Voyons... B«ene... c'est ton frère qui t'en prie, confonds tes accusateurs.
Puis, comme elle était encore suffoquée par les larmes, il ajouta : ^ .
— Pleurer, ça n'est pas répondre... Je te le dema encore une fois, dis-moi qu'ils en ont tous mea U... qu tu es pure, que tu es encore ma sœur , mon Hécn^"|^ Tiens, regarde Anselme... il souffre comme moi, Uo. d^à.-.ïl doute!... s'écria la jeune fille, qui avait enùn
T^m^iigirmmrxn^ '« '''^' »^^^" malheureusel car, je rec^fflWtria paroie. JtlH^ nie reprocher.
le le jure, mon frère, je n'ai rRslC^^^ ^u jeufte ouvrier
Ces mots parurent débarrasser le cH^, j.gjpi|.a plus fa-
d'un poids qui lui pesait cruellement ;^N^»puraicnt, il
cilement, et se tournant vers ceux qui Femi^l^oceote!
reprit : — Ahl je le savais bien, moi^ elle est in^e; on
— fielle preuve ! murmura-t-on dans rassemblerait en^ndit même comme un rire étouffé. Anselme rong ses lèvres; Hugues prit le bras de sa sœur : '^
— On m'a promis des témoins, dit-il avec une ragecon-^ centrée; il m'en faut dès aujourd'hui; quand ma sœur sera rentrée... je reviendrai en chercher ici, et malheur a celui qui portera un faux témoignage contre Hélène, il ie paiera cher!
Animé par la colère, Hugues marchait d'un pas rapide, Hélène se laissait entraîner ; une pensée pénible la pré^' cupait, elle n'osait regarder en arrière; mais quand elK fut rentrée avec son frère dans la mansarde de la ruelle de 4 r Aigle-Blanc, elle vit bien que son triste pressentiment j s'était réalisé. f
coo-
ri
LE GRAIli DB SABLE. 475
— Nous sommes seuls, mon frère, lui dit-ellé avec un accent de désespoir ; Anselme ne nous a pas suivis!
Hugues promena un sombre regard autour de lui... il alla écouter à la porte ; il ouvrit la fenêtre : Anselme ne venait pas. 7/
— Il nous fuit déjà, murmura le frère d'Hyène... et moi, je n'ose pas encore la soupçonner. — Oh t tu as raison , reprit la jeune fille ; je suis innocente ; crois-le bien, mon Arère ! c'est une calomnie dont le but est inexplicable, une vengeance dont je ne connais pas le motif, peut-être même n'est-ce qu'une erreur^ une erreur bien cruelle ! Mais ne la partage pas, au moins, je t'en prie à genoux ! Je te le jure par mon père!... sur ma foi, sur mon Dieu!... Non, mon ami l... non, mon bon frère! je n'ai pas mérité le mal qu'on me fait aujourd'hui I
Elle disait cela tantôt à genoux comme une suppliante, tantôt en serrant dans ses bras le pauvre jeune homme, qui balbutiait entre ses lèvres :
— Et ils disent tous qu'ils ont des témoins... des preuves I... Mon Dieu! je te crois, Hélène; cependant pourquoi t'accusent-ils?... Nous n'avons jamais été ni mauvais voisins ni mauvais amis... ils devraient nous estimer, et c'est à qui nous humiliera aujourd'hui.
La jeune fille se tordait les mains, elle pressait son front et ne faisait plus entendre que ces mots : — Qu'ai-je donc fait au bon Dieu... pour qu'il m'envoie une pareille affliction?
Hugues allait quitter sa sœur pour retourner auprès des babitans de la résidence assemblés, sans doute encore, sur la place, quand la porte de la mansarde s'ouvrit. C'était Anselme qui revenait, mais pâle, abattu, les yeux mornes, la voix étoufTée. Avant que son beau-frère pût l'interroger, il lui prit la main *
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— C'est un adieu, frère, que je Tiens te dire ; je quitte la ville, et ce que tu as de mieux à foire, c'est d'eu sortir aussi ; car je sais tout... Ça n'est que trop prouvé maint»nant : ta sœur nous a trompés!
Hélène poussa un cri de douleur ; Anselme fit quelques pas peur ^dloâgner; mais Hugues ta retint par le bras.
— *]>i»-tii vrai, Anselme? — J'ai vu l'argent qu^on a donné au petit Fritz pour l'obliger à se taire. — Quel rapport peut avoir cet enfont avec le crime supposé d'Hélène? -— Frits a surpris hier le misérable qui se glissait ici pendant notre absence... — Ab \ quelle infamie l s'écria Hélène. — Il n*est que trop vrai, mademotseèle ; toute la ville vous accuse; on ne veut plus vous voir, oo ne veut plus se trouver avec vous face à foee, avaat que vous ne vous soyez justifiée. Vous ne savez pas ce qu'il m'en eoAte pour vous quitter ; car Je vous aimais*..,, je vous aimais bien siDcèrcnèn t .. Mais )e ne serai jamais le mari d'une femase dont je n'aurai pas été le premier amant. *— Anselme, prends garde à ce que tu dis ; songes-tu bien que tu re-. fuses d'épouser Hélène? — Oui, je sais ce que je fais; j'en ai trop entendu depuis une heure; ma tète se perd, mon cœur est brisé... il faut que je parte,^ je reur qu'on estime celle à qui je donnerai mon nom... -* Ah! monsieur Anselme î TOUS aussi, on a pu vous persuader que j'étais coupable? — n m'est impossible de nier l'évidence, quand tous les honnêtes gens s'accordent à vous condamner. — Savez-vous bien , reprit le frère d'Hélène avec un calme étudié, savez-vous bien que j'ai plus de confiance dans une seule parole de ma sœur que dans les bavardages de toute la ville? — Et moi , dit Anselme, je crois que tonte la ville n'accuserait pas votre sœur sans preuve... Les pièces d'or qu'on a données à l'enfanlen sont une... Vous pouvez inlerroger Fritz sur l'homme au manteau de ve-
lours... Entendez- VOUS, Hélène, un manteau de velours?... Allons, adieu l c'est finil... — Nous nous retrouverons, Anselme. — Jamais !
Ce fut son dernier mot. Hugues voulut encore le retenir ; mais le fiancé, en s'éloignant, ferma brusquemc^ntla porte sur lui.
— Écoute-moi, Anselme, ne pars pas ainsi, s'écria Hugues après avoir rouvert la porte; Anselme était déjà loin.
— J'en mourrai , reprit la jeune fille ; car , je le vois bien .. il ne m'aimait pas!
FIN DE LA PABHlftRB PARTIS DU GRAIN DR SABLE.