‹ Les contes de l'atelierChapitre 48 sur 49 · LA LUMIÈRE DANS LA MANSARDE · texte numérisé non relu

LA LUMIÈRE DANS LA MANSARDE

MeBBieun, si tow vonlei m'èoouter un instant (et d'abord Je ne mens Ja mais), Je vous conterai ane avenluro qui armra Jadis dans an etiAlead; ce cbAmo était bâti sur le bord d une rivière, vis-à-vis d'un pont, et dans une viOe dont J'ai oublié le nom : supposons pour un moment que ce soit le cbâtean de...

DuikàMn.— X«# Iroi^ Bntsms, faUiaa.

Oui f supposoui que ce château soit celui de Maximilien XXIV, le landgrave dTienbourg ; que cette rivière soit le Mein, fleuve capricieux dont la source se perd dans la chaîne immense du FichUl GerMgâj et qui coule vers Touesty fertilisant dans sa course les riches pâturages, les vignes saramment étagèes qui se dressent au soleil ; le Mein , qui , après avoir baigné JBamberg Tindustrielle , Wurtzbourg la sayante, Hanau la marchande, et Francfort la ville libre, abandonne, en grondant, son nom k Mayence, et vient se mêler au Rhin déjà grossi des eaux du Necker.

Supposons encore que la ville, dont le nom fut oublié à dessein, soit celle d'Offenbach ; on ne pourrait sur ces bords en choisir une plus jolie ; aussi c'est là que je vous condui-

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rai dans mon conte : pour moi, j'y voudrais rester toujours ; le peuple y est honnête homme, les femmes y sont chastes, sans pruderie ; là les filles ne se fâchent pas an premier mot d'amour qu'on leur adresse ; mais elles vont bien TÎte le rapporter à leur mère. Allez chercher un ami à Offenbach, mais n'essayez pas d'y rencontrer une maîtresse ; car il y a une vieille église où il vous faudrait entrer bon gré mal gré ; un bon ministre auquel vous ne pourriez vous dispenser d'avoir recours; c'est l'usage à Offenbach, quand on a dit : « Je t'aime , » même à la plus pauvre fille. Heureux paysl où le mot le plus doux n'est pas comme chez nous une dérision continuelle, où le mariage est toujours le but de l'amour. Le plaisant le plus intrépide de la résidence n'oserait se risquer à faire d'un sentiment l'objet de son badinage; il paierait trop cher sa raillerie. Les garçons de l'endroit sont élevés à dire vrai ; ils savent combien un aveu d'amour pèse dans la balance de l'honneur d'une famille ; aussi ne hasardent-ils guère une tendre déclaration avant d'être bien certains qu'ils ont su choisir, entre toutes les belles, la bonne ménagère qui tiendra le mieux le souper chaud après la journée de son mari, celle qui aura pour lui le plus d'attentions quand il sera malade, et élèvera ses enfans avec le plus de soins. Il y a là justice pour tous et droits égaux. Si la jeune fille, dès le jour d'une demande en mariage, peut «e considérer comme unie à son futur, celui-ci peut exiger en retour de sa promise la soumission et la fidélité qu'il a le droit d'attendre de sa femme ; la moindre atteinte à sa vertu suffît pour rompre tout projet d'alliance ; il n'est plus engagé dès qu'elle est soupçonnée.

Ainsi, vous le voyez , mes amis , Thistoire que je veux dire n'est pas de ce pays, ni du temps où nous vivons; pour celte fois, je vais quitter la France, reculer de plus d'un

siècle^ et faire revivre, pour vous, le* dernier rejeton de l'une des mille branches du grand arbre princier dont les rameaux s'étendent sur toute TAllemagne.

C'était , pour les amis du plaisir*, une belle et joyeuse habitation, que le château d'Offenbach, au temps du landgrave Maximilîen XXIV. Le prince d'Ysen bourg , héritier à vingt ans du titre et des possessions de son père, tétait hâté de se marier pour échapper aux exigences d'une maîtresse impérieuse. Amoureux de sa femme pendant six mois à peu près, il avait fini par la reléguer dans une terre à deui milles de la résidence, et depuis cette espèce de divorce , qu'il rompait de temps en temps par de courts voyages au château de la belle landgrave, Maximilîen vivait gaiement avec de jeunes et brillans compagnons, au grand scandale des bourgeois d'Offenbach, dont j'ai dit plus haut les mœurs sévères et le respect religieux pour les liens du mariage*

Mais de ce scandale, si quelquefois, parmi le peuple, on venait à en toucher deux mots, c'était le soir, en famille, quand les portes étaient bien closes, et que les petits enfans dormaient dans leurs berceaux. Le trait dirigé contre la conduite du prince ne dépassait jamais le cercle d'amis de la maison. L'étranger le plus habile n'aurait pu surprendre une épigramme, même innocente, sur les lèvres d'un ha-« bitant de la résidence ; et s'il eût voulu chercher à sonder l'opinion publique, toutes les voix auraient été d'accord pour dire l'estime profonde qu'on devait au noble caractère ainsi qu'aux bonnes mœurs du landgrave d'Ysenbourg.

Peut-être traitera-t-on de préjugé ridicule ce vieux respect du peuple allemand pour ceux qui le gouvernent ; j'y vois une façon d'entendre la dignité nationale qui peut aussi trouver des approbateurs^

R Avilir le pouvoir auquel on obéit, et consentir à subir

446 LES CONTBS DE L'ATELIBR.

SOD jovg a^ès avoir appelé sur lui le mépris des étrangers, ce n'est pas se venger des fautes do pouvoir, c'est déshonorer son pays. »

Voilà sans doute ce que disent tous les peuples de l'Allemagne, qui n'ont pas moins que nous du sang à répandre pour une sainte cause, un cœur qui bat vite aux noms de patrie et de liberté et de puissantes voix à faire entendre peur réclamer de vieilles franchises ; mais ces peuf^es tien* nent au respect pour leurs princes par respect pour euxmêmes : c'est ainsi que pensaient les habitans d'Offenbach ; aussi, dans leur censure en petit comité, l'injure ne se mélait-elle jamais au nom de Maximilien; la critique la plus dure qu'ils osassent se permettre contre lui, c'était de souhaiter à leurs fils toutes les vertne qui manquaient au prince d'Ysenbourg ; à leyrs filles, un sort plus heureux que celui de Clémentine, la landgrave délaissée.

Vive le plaisir que rien n'a préparé! qui vient yous enlever à une réflexion sérieuse, à un travail pénible, à Tennui, le plus fatigant des travaux pour l'homme qui n'a rien à faire. Vive Maximilien XXIV ! il a, par un mot, ramené la gaieté sur les fronts obscureis des jeunes gentilriiomraes de sa cour. Ceux-ci se disposaient à le quitter à neuf heures du soir après une journée sans partie de chasse, et surtout sans partie de jeu dans le salon vert... le salon vertî lieu chéri des favoris du prince ; car c'est là qu'on dépose le fardeau de l'étiquette , que Maximilien a voulu conserver dans les autres appartemens. Le landgrave avait dit : a J'irai seul voir son altesse la princesse Clémentine ; » et déjà il montait à cheval dans la cour du château, quand ses yenx rencontrèrent ceux de Rodolphe de Hatzfeld, le plus joyeux vivant de ses jeunes amis ; il le regarda un moment en souriant, Rodolphe ne lui rendit pas son sourire : Maximilien lui volait une soirée de plaisir.

^ Je fais une réflexion, messieurs, dit le landgrave; son altesse ne m'attend pas , si nous soupions gaiement en* semble?... Qu'en pensez-vous ?... Tenez, voilà le front de Rodolphe qui se déride... C'est arrêté, nous souperons. — A la bonne heure, 4>rince, voilà la première bonne parole que nous entendions d'aijyourd'hui : je me le disais bien , Maximilien pense à quelque chose de fâcheux... c'était à so rendre auprès de la landgrave. — Rodolphe , vous ou^ blîez que nous ne sommes pas encore dans le salon vert... Allons, tenez la bride de mon cheval, que je descende ; et vous, baron , veillez à ce qu'on prépare promptement le souper.

La plaisanterie un peu hasardée du comte de Hatzfeld avait été sensible au cœur de Maximilien ; elle lui rappelait ses torts envers la princesse ; mais dès qu'il fut arrivé dans le salon vert, l'attrait du plaisir fit taire ses remords ; la table fut bientdt servie. Lei eris de joie des convives, rheureuse liberté de la conversation, rendirent au prince sa gaieté accoutumée; il fut le premier à plaisanter sur sa singulière résolution d'aller trouver la landgrave , quand depuis six mois il avait si bien su se passer d'elle.

— Je voulais faire le mari, lorsqu'il est si doux de faire le garçon ; grondez-moi, mes amis, je vous soutiendrai ; et, pour me punir, je me condamne à vider cette bouteille de vin de Champagne. — Singulière punition ! reprend Rodolphe; je demande comme une grâce à la partager A

mol la moitié du supplice! ajouta-t-il en tendant son • verre ; et les autres courtisans répétèrent : — A moi I — Très-bien, mes fidèles gentilshommes; mais si vous êtes seulement deux à demander la moitié de ma condamnation, . je ne vois pas ce qui me restera. — Prince , n'est41 pas de notre devoir de nous dévouer pour vous? Votre Altesse peut mériter une punition, mais c'est à nous de la subir.

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Ge joyeux dévouement augmenta encore la gaieté des propos ; et telle était la force des éclats de rire dans le salon Tert, que le mattre-d'h6tel fut obligé de répéter jusqu'à trois fois : -^ Soit Altesse est servie I — A table, messieurs, dit le prinee en s'asseyant. •

Les convives prirent place autour de la vaste table , et c*est alors seulement qu'on s'aperçut qu'il manquait un compagnon habituel de ces sortes de fêtes improvisées ; son couvert était mis, et il n'avait pas paru.

— Otton nous manque, messieurs, il nous le faut absolument ; qu'on aille à l'instant le chercher chez lui , et qu'on parcoure la ville, si on ne le trouve pas à son hôtel. — Oui, oui, qu'on nous amène Otton, pieds et poings liés, s'il le faut; nous ne saurions nous passer de lui, la fête ne serait pas complète.

Dix valets, expédiés à l'instant même, se mirent en route vers rhdtel du premier ministre de Maximilien.

Otton, jeune comme son maître, depuis long-temps ami du landgrave , était à la fois le conseiller suprême de la couronne et le compagnon assidu des plaisirs du prince. Ge n'était pas cependant qu'il les partageât, comme Rodolphe de Hatzfeld, avec cette folle ivresse , cet entraînement qui tient du délire. Pendant l'orgie la plus bruyante, on surprenait un nuage sur son front , et c'était souvent avec un sourire mêlé d'amertume qu'il répondait aux joyeuses excitations des jeunes convives de Maximilien. Mais ce sérieux, qui se déridait à peine aux plaisanteries les plus franches de ses amis, amusait le landgrave ; jamais il ne se sentait plus gai que lorsqu'il rencontrait le visage soucieux, l'air gêné, le regard sombre de son favori, perçant comme un reproche au milieu de ces figures épanouies et d« ces regards où brillait la joie la plus vive. La présence d'Otlon était donc indispensable aux soupers de

Maximilien. Sans le jeune ministre, pas d'ombre au tableau, pas d'émotion yèritable pour le prince. Et puis quel .triomphe pour le maître, quand il parvenait à tromper la sobriété de son ami par une ruse de buveur : l'échange des carafes d'eau contre des carafes remplies d'un vin clair et limpide 1 Cependant il ne fallait pas abuser de cette plaisanterie : Otton avait déclaré qu'il ne se rendait aux soirées du prince que par respect pour la volonté de son maître ; mais que du jour où il se croirait dégagé de ce devoir par une injure faite à son caraôtère, on pourrait cesser de le compter au nombre des convives du salon vert. En dépit de cette sévère déclaration , Maximilien avait encore réitéré l'échange des carafes , et Otton ne s'était pas dispensé pour cela de reparaître aux soupers ; loin de là, depuis quelque temps, il était parfois le premier à provoquer de semblables fêtes ; on disait à la cour : « L'ours s'humanise, le Caton se fait Epicure. » Mais l'ours ne s'humanisait pas, son front était toujours aussi soucieux et son regard n'était pas plus doux. Otton avait donc un motif secret pour ne plus blâmer ces parties de plaisir, objet, depuis long-temps, de ses continuelles censures.

Les valets envoyés à l'hôtel du ministre revinrent en disant qu'on ne l'avait pas trouvé chez lui ; que d'abord son secrétaire leur avait dit que monseigneur travaillait ; mais que, pressé de questions, il s'était vu forcé d'avouer la vérité.

— Ah I ah I dit Maximilien, voilà mes soupçons qui se confirment : mon prudent ministre aura donc fini par tomber, comme les autres , dans les filets de quelqu'une des dames de ma cour ; il n'a pas voulu nous dire son secret, mais nous le lui arracherons bien.

Et Maximilien se mit à dresser la liste des dames qu'il pouvait soupçonner capables d'une telle conquête.

4&0 LES CONTES DE L'aTELIEA.

— Userait plaisant, dit Rodolphe, de nons partager cette liste et d'aller noos présenter aux gens de cbacune de ces dames comme les confidens discrète des amours da ministre, et ponr le prévenir obligeamment que Son Altesse le fait chercher partout pour une importante affaire d'ëlat. — Oui, oui, s'écrièrent les jeunes gens, partons!

ttaximilien voulut faire quelques observations, mais Rodolphe reprit :

*- Otton a manqué de confiance envers nons : l'indiscrétion est un devoir... Et s'il était cliea l'one de nos maîtresses?

-~ C'est Juste , ajouta un autre, nous avons tous intérêt à percer le mystère.

Ces recherches, partagées entre une dousaioe d'ambassadeurs, ne pouvaient retarder le souper que d'une heure à peu près, et le résultat devait être si amusant pour le prince, qu'il se résigna sans peine à laisser partir ses convives.

Les voyex-votts, ces jeunes seigneurs, parcourant les nobles maisons de la résidence, priant avec mystère les femmes de chambre de prévenir son excellence le premier ministre qu'il est attendu au palais? Et quand on leur répond que « monseigneur le comte Otton n'est pas dans l'hôtel, » ils sourient malicieusement à la femme de chambre et essaient de tenter sa Gdtiité par l'appât d'une pièce d'or. Les plus hardis chercheurs pénètrent même un peu plus loin dans les appartemens de telle duchesse, et ne sortent de son hôtel qu'avec^a certitude que ce n'est pas le premier ministre qui est dans la chambre à coucher de la sensible veuve, on de la tendre moitié d'un noble voyageur dont le retour est impatiemment attendu. Les amis de Maximilien recueillent dans leurs courses une foule d'anecdotes piquantes qui vont encore égayer le souper du prince ; mais

us GRAIN DE SABLE. 451

OUon se dérobe à toutes les perquisitions : en vam Rodolphe a poussé la curiosité jusqu'à se faire ouvrir le boudoir de la jolie baronne de Roadelheiin ; en rain il a man* que de se faire une affaire avec monsieur le baron, furieux qu'on se permit de le déranger au milieu d'une partie de whist qu'il Datsait téte^-téte avec sa femme. C'est à grand'* peine que Rod<^phe est parvenu à faire entendre au baron que, n'ayant pas trouvé les gens de monsieur dans Tanti-^ chambre, il s'était hasardé à venir jusque là pour demander si Otion ne serait pas , par hasard , en tiers dans la partie de whist de madame la baronne ; mais le mari avait éeondnit fort cavalièrement l'importun , en lui disant : — On doit savoir à la cour que je ne vois pas le premier ministre.

Pendant que les amis du prince parcouraient la résidence, semant partout le soupçon sur la vertu des nobles dames de la cour de Maximilien et Tinquiétude dons Fesprit des maris , provoquant l'indignation des prudes , et peut-être bien aussi leur jalousie pour l'objet mystérieux des aminirs du ministre, le secrétaire d'CHten, serviteur fidèle et discret, avait sellé un cheval , et , prenant un chemin détourné, était arrivé au château dé la princesse Clémentine. Il avait remis un papier cacheté à Tune des premières femmes de service de la landgrave, et il reprit aussitôt après le chemin d'Offenbach ; cette fois il chemina à pied. Le serviteur dévoué du ministre n'avait pas fait cinq cents pas, c[ue le galop d'un cheval , qui suivait de loin la même route que lui, vint rassurer son âme singulièrement émue. Il s'arrêta pour voir passer devant lui le cavalier, et, bien certain d'avoir reconnu son maître dans cehii qni courait ainsi vers la résidence, il se mit à le suivre à toutes jambes, dirigeant de temps en temps la course d'Otton par ces mots entrecoupés et dits presque à

voix basse, bien que la nuit fût obscure et la route déserte : • — Par ici, monsieur... à droite... à gauche; prenez à travers les broussailles... traverseï le ruisseau... qu'on perde la trace des pas du cheval... Risquez ce fossé... bien !..'. m'y voilà aussi... Soyez sans crainte... on ne saura pas... on prendra ma vie plutôt que votre secret... Tenez, tenez, voyez d'ici poindre les premières lumières... C'est la ville, monsieur ; nous y arriverons avant qu'on ait eu le temps de soupçonner la vérité.

Le secrétaire d'Otton courait toujours à ses côtés ; mais quand il se trouvait devant un bouquet de bois, il prenait d'une main le cheval par la bride, et de l'autre il écartait les branches d'arbres qui se croisaient sur son chemin, au risque de mettre ses vétemens en lambeaux et d'ensanglanter son visage. Aucun obstacle ne l'arrêtait pour donner le change sur la route que le cavalier avait prise : il entrait à mi-jambe dans les ruisseaux et conduisait le cheval de son maitre , qui bronchait k chaque pas sur les cailloux. Otton tournait quelquefois les yeux du côté d*où il était venu, et disait entre ses lèvres : — Quel malheur t.. . elle a failli en mourir I... dans quel état elle doit être encore !... Que dire Y... quel mensonge inventer?... Oh! que c'est affreux de tromper!

Enfin ils arrivèrent aux portes de la ville : Otton descendit de cheval et le remit à son secrétaire ; il était trop préoccupé pour remercier ce serviteur si dévoué. U lui donna une poignée de main sans faire entendre un seul mot de reconnaissance; mais le bon secrétaire avait réussi à sauver son maître, il se trouvait assez récompensé de son zèle.

Otton, enveloppé dans son manteau, descendit les mes obscures de la résidence , roulant mille projets dans sa tète sans avoir pu trouver encore une excuse à donner au

prince. Cependant il approchait du château ; c'était l'heure où l'ouvrier le plus laborieux d'Offenbach dépose ses outils, quitte le tablier de travail^ et déserte l'atelier après sa journée de quinze heures. Le ministre voyait , dans sa route, s'éteindre peu à peu le feu des forges, le bruit des marteaux et la lumière des lampes de fer ; les mères appelaient leurs enfans qui jouaient sur le pas des portes ; les portes se fermaient , et, toujours incertain , Otton cherchait un mensonge vraisemblable. Il n'avait plus à traverser qu'une ruelle étroite et longue de trente pas environ pour arriver au palais, lorsqu'en levant les yeux vers le ciel , comme pour lui demander une inspiration heureuse, il aperçut, au troisième étage d'une masure de pauvre apparence, une tremblante clarté briller à travers les rideaux blancs de la fenêtre mansardée. Vis-à-vis de cette masure, un petit garçon de sept à huit ans était assis sur une borne. Otton, sans projet arrêté, regarda encore une fois la seule fenêtre qui fût alors éclairée dans toute la longueur de l'étroite ruelle, et il s'approcha de l'enfant, qui se réveilla en sursaut.

— Que fais-tu là, mon petit ami? dit-il à l'enfant en le frappant légèrement à l'épaule.

L'enfant eut un mouvement de crainte ; il se frotta les yeux, et répondit : —Je dors en attendant maman, qui est sortie pour aller chercher le souper de mon père ; si vous avez besoin d'elle, elle va revenir tout de suite. — Sais-tu, continua Otton en lui montrant la fenêtre éclairée, quelle est la personne qui demeure là? — Oui, que je le sais bien : c'est mademoiselle Hélène, la brodeuse; elle veille pour attendre son frère, le voisin Hugues, et son promis, Anselme Werner... C'est une jolie fille , allez, même que je serai de la noce... preuve que je la connais. -7 Bien, c'est juste... et moi aussi je la connais, répondit Otton, frappé

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d'une idée subile ; puis il murmura tout bas: — Une jeune fille... seule... cet enfant pour témoin... je n'ai pas à choisir. — Alors il éleva la voix et reprît : — Tu crois donc, petit drôle, que je ne me suis pas aperçu de ta ruse Y... tu feignais de dormir... mais c'était pour mieux me guetter. — Moi, monsieur?... je vous assure... teneï, voyei plutôt, j'en bâille encore... ainsi je dormais bien. — Je ne suis pas ta dupe ; mais prends garde à toi si jamais tu t'avises de dire que tu m'as vu sortir de cette maison. — L'enfant le regarda d'un air ébahi. ^ Oui, tu m'as vu, je le sais ; mais voilà qui te fera taire si tu avais envie de jaser.

Otton tira de sa poche quelques florins ; Pcnfant le regardait toujours fixement, mais sans oser prendre l'argent, bien qu'il en eût bonne envie. Un bruit de pas se fit entendre dans la rue, le petit bonhomme regarda au loin :

— Voilà maman, dit-il ; à ces mots le ministre glissa les florins dans la main de l'enfant , en lui répétant encore une fois :

— Surtout ne va pas t'aviser d'apprendre à quelquNin que tu m'as vu sortir de chez mademoiselle Hélène.

Otton reprit sa course vers le château. Rodolphe de Hatzfeld et les autres jeunes courtisans arrivaient en même temps que lui , bien humiliés du mauvais succès de leurs recherches. Du plus loin que Rodolphe reconnut le ministre, il courut à lui en criant aux amis qui le suivaient :

— Nous le tenons !... à moi ! qu'il ne nous échappe pas. — Otton se vit à l'instant entouré par les convives du prince ; accablé de questions, étourdi d'épi grammes , assailli de tous côtés, il répondit aux indiscrets :

— Vous saurez d'où je viens quand nous serons devant Son Altesse. — C'est juste, reprit Rodolphe, allons trouver Son Altesse.

Et les jeunes seigneurs entraînèrent Otton en poussant des cris de joie qui retentissaient jusque dans le salon yerly bien avant qu'ils y fussent arrivés.

— Ëh bienl dit le landgrave en souriant à ses jeunes compagnons» laquelle de nos grandes dames fauU-il complimenter?... quelle duchesse a été assez adroite pour parvenir à apprivoiser le sauvage ?

Ces mots 9 lancés légèrement par le prince, tombèrent comme un poids affreux sur le cœur d'Otton ; il frissonna et pâlit ; mais, par bonheur, son trouble ne fut remarqué d'aocun des convives ; il prit une attitude plus assurée, et se prépara à répondre d'une manière satisfaisante aux questions de la joyeuse cour. *

— Ma foi, répondit Rodolphe , nous ne saurions dire à Votre Altesse où la beauté qui lui tient au cœur a sa retraite ; car toutes nos recherches pour la découvrir ont été infructueuses : ce n'est dans aucun hôtel de la résidence qu'on peut espérer de la rencontrer; il est vrai que nous ne nous sommes présentés que chez les grandes dames. — Peut-être, répondit Otton en affectant de sourire, auriezvous été plus heureux si vous aviez cherché plus bas. — Plus bas, ou plus haut? objecta imprudemment Rodolphe. Otton baissa la tête, la parole expira sur ses lèvres.

Le landgrave regarda sévèrement le comte de Hatzfeld. — Messieurs, dit^il, dans nos plaisanteries de garçons ne mêlons jamais des noms respectés ; il n'y a au-dessus des dames chez lesquelles vous avez dû chercher Otton que Son Altesse Séréniasime ma mère... — Rodolphe étouffa un fou-rire ; Maximilien continua : — La princesse Jeanne, ma sœur, et la landgrave, ma femme.

L'espèce de leçon que le prince donnait au trop léger Rodolphe fit du bien au ministre ; il releva la tête pour demander excuse au nom de son jeune ami : Maximilien

pardonna facilement ; on se remit à table. Après le premier serrice, qui fui dévoré en silence, le landgrave fit un signe^auz valets» ils sortirent, et l'on reprit la conversation, que le jeune ministre ne redoutait plus maintenant. •—Ainsi, maladroits que vous êtes , reprit Maximilien, vous ne pouvez me dire quel est )H)bjet des amours mystérieuses de notre ami ? — Non , prince ; mais comme il a promis de ne rien cacher à Votre Altesse, vous pouvez l'interroger, Otton priera. — Dispensez-moi de vous dire la vérité, interrompit celui-ci, je ne saurais vous avouer... — El pourquoi? Ma cour n'est-elle pas celle de la galanterie ? Tu sais bien , Otton , qu'entre nous il n'y a point de secrets de ce genre^à... Nous nous sommes engagés à tout nous dire... quand ça ne serait que pour éviter la rivalité dans nos intrigues amoureuses. — Non, Maximilien^ nons ne pouvons pas être rivaux... Je sais que vous n'aimez pas celle qui a su me séduire. — Expliquons-nous plus clairement ; cessons entre nous ce langage réservé... Tu as promis de parler, je t'ordonne de tenir ta promesse. — En vérité, Votre Altesse s'inquiète donc bien de cet amour?... Soyez tous certains que si j'aimais une de ces dames qu'on voit à la résidence, essayant le pouvoir de leurs charmes sur chacun de nous^ je la nommerais à l'instant, pour que le soupçon ne pût atteindre les autres... — Ainsi celle que tu aimes ne vient pas au château?... Bon, voilà déjà un renseignement; poursuis. — Non , vous me presserez en vain, je ne dirai pas le reste de mon secret. — Alors c'est qu'elle est laide , disgracieuse, reprit Rodolphe. Je me le disais bien : Otton est un original ; s'il adresse jamais ses hommages à une femme , son amour tombera justement sur c«llc qu'aucun de nous n'aurait jamais pensé à choisir... Je ne sors pas de là, elle est laide. — Oui , elle esl laide, elle est affreuse ! s'écrièrent à la fois tous les con-

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vives ; el ils se mirent à passer en revue tous les degrés de laideur , tous les accidens de la nature dont on pouvait doter la bien-aimée d'Otton. — Prends garde, chevalier, on insulte aux attraits de ta dame , reprit gaiement le prince. Te voilà forcé de nous la faire connaître, sous peine de passer à ses yeux pour déloyal et félon. -^ C'est vraiment une persécution, balbutia Otton, enchanté intérieurement du tour que prenait la conversation. Que savez-vous si ce n*est pas pour moi bien plus que pour elle que je tiens à cacher cette intrigue ? En pareil cas , vous avez tous, messieurs, de beaux noms à déclarer; aussi je suis presque honteux d'avouer que je me suis laissé prendre à des charmes qui ne comptent pas un quartier de noblesse. — C'est une bourgeoise t.. . — Moins que cela, mou prince ; ainsi , n'en parlons plus. — C'est donc une marchande ? — Plus bas encore. — A moins que ce ne soit une servante d'auberge, répliqua Rodolphe... Au fait, j'en connais d'assez jolies. — Rodolphe oublie qu'entre les marchandes et les servantes d'auberge il y a encore une classe où Ton peut trouver des attraits , de la coquetterie, enfin tout ce qui fait oublier les égards que l'on doit à son rang. — Certainement ; on prétend que les jeunes ouvrières d'Offenbach sont assez bien, continua Maximilien ; il faudra que je m'assure de cela. — Mais Votre Altesse , au moins , ne se vantera pas en cour d'une conquête de ce genre-là ? — Il est vrai que cela présente d'abord une idée ridicule ; mais l'amour ne se commande pas. — Eh bien ! c'est pour échapper à ce ridicule que je voulais me taire. Oui, messieurs, quand vous aviez la hardiesse d'aller me chercher jusque chez les comtesses et les baronnes, j'étais auprès d'une jeune brodeuse ; mais, je vous en prie, que ceci soit entre nous.— Pauvre garçon! reprit Rodolphe, où diable va-t-il s'aviser d'aimer?... Ah çàl où demeure la

belle?'— Pour cela, vous ne le saurez pas. Parlons d'autre chose. — Non pas , ajouta Maximilien ; il nous faut son nom et son adresse. — Vous en abuseriez , messieurs , et je ne le souffrirais pas... C'est une idée folle , un caprice qui m'a passé par la tète ; mais j'ai rompu... Elle se marie bientôt ; ainsi , laissez en repos la pauvre fille.— Otton, crois-tu à ma parole? dit Maximilien ; je te jure, au nom de tous nos amis , que nous te tiendrons quitte dès que nous saurons le nom de ta jolie brodeuse. — Mais à quoi bon? — Parbleu! à nous rendre incognito au temple le jour du mariage, pour voir seulement comment tu sais les choisir... Oui , .messieurs , nous irons tous ; mais je vous défends toute plaisanterie sur le compte de la petite... Vous me promettez de respecter le malheur de cette pauvre enfant ; c'est bien assez pour elle de perdre l'amour d'Otton , et surtout de se marier avec quelque vilain... Mais dis-nous son nom... je l'exige maintenant.

Le jeune ministre hésita un moment, sa conscience lui reprochait de livrer un nom que le hasard seul lui avait révélé ; il s'obstinait même décidément à se taire, quand un regard de doute que lui lança le prince fit chanceler sa dernière résolution. Pressé de nouveau, il répondit : — Apprenez donc, puisque vous voulez tout savoir, qu'elle se nomme Hélène, et qu'elle demeure dans la ruelle du Grand -Aigle-Blanc. — Du diable si j'aurais jamais été chercher mes maîtresses dans un pareil quartier l... un vrai coupe-gorge.

On but au bonheur de la fiancée de l'ouvrier, à l'avenglement éternel de son mari ; et Rodolphe s'empara de la parole pour raconter à la joyeuse assemblée les diverses remarques qu'il avait faites, dans sa tournée nocturne, chez les grandes dames de la résidence.

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