CHAPITRE PREMIER
Mon oncle nous faisait souvent, au coin du feu, dans les soirées d'hiver, le conte que voici... Je m'arrête pour donner à ce propos les explications dont quelquesuns de nos lecteurs ont bien voulu s'inquiéter. Il est bien entendu qu'en cette occasion, comme en d'autres, je ne parle à la première personne que par procuration et pour plus grande commodité. Humble historien de faits puisés à diverses sources, je ne fais que tenir la plume. Faute d'avoir donné cet avertissement, que je croyais peu nécessaire, je me suis vu jeter à la tête des objections non moins nombreuses qu'éblouissantes, tirées de mon âge, de ma vie passée, de mon domicile bien connu, enfin
des contradictions choquantes qui semblaient m*échapper à tout moment. Il a pu m'arriver par exemple, tandis que je parlais en témoin oculaire des guerres civiles de l'ouest, en l'an 94, de rapporter des observations personnelles, faites à la même époque, dans un voyage aux régions polaires. De là résultait une prétention à l'ubiquité bien faite pour rebuter les plus crédules, il est fort possible qu'ayant emprunté le ûom d'un vieillard affligé de paralysie, quelqu'un m'ait rencontré dans la rue allant à nies affaires d'un pas leste et délibéré. Or rien n'était plus propre à me nuire, en pareil cas, que celle allure innocente et gaillarde. A Dieu ne plaise que je veuille tromper personne! J'ai profité d'une licence permise à tous les faiseurs de contes, qui ne laissent pas d'être souvent plus véridiquea que les faiseurs d'histoires; ou en [(revient, i\\\r fois pour toutes. Les hommes estimables qui auraient bien voulu s'y méprendre. Dans un tel état de choses, je crois devoir aussi les avertir que la participation de Jedediah Cleisbolbam aux Contes de mon hâte, uv parait fort suspecte, et que je soupçonne sir Walter Scott de l'avoir beaucoup aidé. Je les engage en outre à se défier du personnage de Trislram Sbandy; pour ma part, je me garderais de prêter ses faits et dits à son historien; et l'oncle Tobie
lui-même pourrait bien n'être qu'une création du même auteur.
Au surplus, il ne tiendrait qu'à la vanité d'un auteur de chercher dans ces sortes de méprises la plus délicate des louanges. Quel plus grand honneur pour un conte que de passer pour une vérité ! Mais que résultera-t-il de ces explications ! moins d'intérêt pour les lecteurs, qui me forceront à détruire leurs illusions; et, ([liant à moi, je ne pourrai plus rien dire de véritable qu'on ne s'imagine que je rêve à plaisir. Il m'arrivera comme ace berger qui criait au loup! pour se divertir; ses compagnons y furent souvent pris. Un beau jour le loup vint; le malheureux cria, mais on n'en fit que rire; on crut qu'il se moquait comme à l'ordinaire, et on le laissa dévorer.
Ceci dit, laissons conter à mon oncle, vieillard intégre s'il en fut, ce à quoi il dut, dans sa jeunesse, de n'être point un voleur.
« ... On me menait deux l'ois par an, dans mon enfance, chez une vieille parente qui était fort riche et qui demeurait toute seule au milieu d'un bois, à sept ou huit lieues de ma ville natale. Les chaînes des montagnes qui rejoignent les Pyrénées, à l'extrémité de la France, ne sont pas encore aujourd'hui bien peuplées par les chemins
de fer et l'éclairage au gaz; je vous laisse à penser ce qu'elles étaient il y a soixante ans. Ma vieille tante habitait dans une clairière, sur un plateau boisé, à deux pas d'une abbaye ruinée dont il ne restait que les quatre murs, une maison isolée, de vieille structure, et dont le seul aspect me faisait fondre en pleurs quand je la découvrais de loin, après une journée de marche dans la montagne.
Ce n'était donc pas pour moi une partie de plaisir que d'aller aux Eaux-Chaudes (c'était le nom de l'habitation), mais on tenait rigoureusement dans ma famille à celte visite bisannuelle, et le motif était que la meilleure partie des biens de ma tante me devant revenir un jour, on voulait cultiver ses bonnes dispositions à mon égard. Sa fortune était véritablement considérable, et s'augmentait tous les jours, puisqu'avec des terres fort étendues et des revenus de toute sorte dont personne ne savait le chiffre, ma chère tante faisait chaque jour ses deux repas d'une gousse d'ail. Je vous amuserais fort, s'il m'était possible de me rappeler les singularités de sa manière de vivre et les expédients curieux où l'avaient poussée sa sauvagerie et son extrême avarice. Ce sont là île précieux parents pour les héritiers; le comble del'égoïsme ressemble chez eux à du dévouement.
Far-dessus tousses biens,dontelle vendait les récoltes
et les produits de toute espèce, y compris la volaille, le lait et les œufs, ma grand'tante avait un jardinet enterrasse, grand comme cette chambre, où nul autre qu'elle ne mettait les pieds et qu'elle cultivait en personne ; c'est de quoi elle vivait. Ce coin de terre suffisait à ses besoins ; on y voyait près du mur un figuier centenaire dont le feuillage en ombrageait la moitié, une platebande d'oignons, une bordure de persil et quelques fleurs qui venaient à la grâce de Dieu. C'était en cet endroit que ma tante cueillait et grignotait le plus souvent son ognon cru ; jamais on ne la vit se mettre à table; se sentait-elle incommodée ? elle arrachait dans son jardin une poignée de mauves, dont elle faisait je ne sais quelle tisane; se voulait-elle parfumer? elle y ramassait un brin de thym et de réséda ; fallait-il du feu ? une branche morte, une touffe d'herbe, quelque arbrisseau sec faisait l'affaire ; il n'était pas jusqu'aux feuilles du figuier qui ne fussent utilisées en bien des manières dont je ne me souviens plus ; et à propos de ce figuier, il faisait tous les frais de ma réception, quand je venais, après six mois, rendre visite à ma bonne tante dans sa montagne.
« —Ah ! ah! c'est toi, disait-elle en me voyant; c'est fort bien fait ; il faut que je te régale, tu viens de loin ; toute peine mérite salaire.
« Elle me prenait par la main et me menait dans le jardinet, sous le figuier; là, levant la tète et mettant sa main ridée en garde-Vue avec la gravité* d'un astronome, elle examinait l'un après l'autre les fruits de l'arbre, cherchant le plus mûr, et peut-être aussi le moins hon; boh choix étant fait, elle allai! chercher une perche tortue, soigneusement rangée puni-cet usage contre le mur, ei la dirigeant en manière de machine de guerre, elle faisait si bien entre les branches, que le fruit détaché tombait à terre où il ne manquait pas de s'écraser comme une figue mûre qu'il était.
« — Ah! ah! S'écriait ma taule d'un air de triomphe, roila une friandise! On ne reçoit pas son petit-neveu tous les jours... Bile est un peu fendillée, mais c'est uni1 marque qu'elle esl à point. Mange-la tout doucement, mon curant, et qu'elle te porte profit.
- discours exerçaient unr telle influence sur ma jeune imagination, que je pensais me régaler^ en effet, avec ces débris de figue saupoudrés de sable mouillé. Ce n'était pas qu'il n'y eût chez ma grand'tante quelques ineimes provisions qui m'eussent autrement alléché. Les fermiers, à certaines époques, lui faisaient hommage, tantôt d'un pot de confitures, tantôt d'un gâteau sec; mais je ne me souviens pas qu'on y ait touché pour moi
trois fois en toute ma vie. Le tout se moisissait à loisir dans une grande armoire, noire de vétusté, et dont ma tante avait toujours la grosse clef dans sa poche.
« Le bruit courait que, sur les rayons de cette armoire. étaient rangés, Dn guise de bibliothèque, d'inappréciables files de sacs d'écus , et je dus à mon extrême jeunesse de vérifier le fait. Ma tante avait souvent ouvert (levant moi cette armoire où je ne cherchais, comme on pense, que les confitures et les fruits secs, mais où je vis de mes propres yeux l'imposant objet des rumeurs populaires.
« Les sacs étaient rangés sur les rayons du haut, magnifiquement enflés, leur étiquette sur le ventre, et serrés les uns contre les autres dans un ordre de bataille capable de vaincre bien des hommes et bien des choses en ce bas monde. Or, cette armoire était un grand sujet de craintes et de propos, surtout dans ma famille. On s'étonnait que ma grand'tante vécût avec de telles richesses bien connues, dans une solitude aussi sauvage. Elle n'était point seule dans sa maison; une vieille servante, à peu près de son âge, s'occupait dans les bassescours et faisait les commissions dans le voisinage; mais qu'auraient pu ces deux pauvres femmes contre une attaque à main armée? Vers ce temps-là, précisément, il
était question d'une bande de malfaiteurs qui désolait un pays voisin et dont on racontait des choses épouvantables. Ils habitaient, disait-on. une caverne retranchée au-delà d'un torrent, au moyen d'un arbre renversé qu'ils retiraient après avoir passé, en manière de pont- Levis; tantôt ils ravageaient le pays, hideusement déguisés sous des retements de femme, tantôt ils attaquaient les rennes isolées au milieu de la nuit, le visage couvert de suie pour n'être point reconnus. Il faut dire que le pays donl je tous parle est tout à fail propre à nourrir ces terribles imaginations : il est sauvage, sombre, désert, coupé de ravins el de chutes d'eau dont le grondement continu prend un accent sinistre au milieu du silence de la montagne; je me rappelle surtout, pour Tavoir éprouvé, que le spectacle d'un orage est horrible en cet endroit-là.
« On me faisait coucher, aux Eaux-Chaudes, dans une chambre étroite, où se trouvait la fameuse armoire aux 3acs, el qui faisait suite à la chambre à coucher de ma grand'tante, Bans autre issue que la porte de communication entre les deux pièces. Je conçois que ma tante eût retranché sa précieuse armoire derrière son lit; mais je ne devine point quelle étail sa raison pour me loger dans ce cabinet. Peut-être a'avait-elle pas d'autre lit?
Dans tous les cas, elle ne pouvait se méfier d'un enfant si jeune. Or, une fois enfermé dans ce triste réduit, et couché dans mon grand lit à ciel, qu'on eût pris pour un catafalque, la tète pleine des histoires de voleurs dont j'entendais parler sans cesse, je vous demande si je pouvais occuper agréahlement mon imagination en écoutant, les vents furieux gémir à travers les ais vermoulus de cette maison, et peuplant à plaisir les ténèbres des hois voisins de toutes sortes d'horreurs chimériques. Heureusement les fatigues de la journée et la force de l'âge me plongeaient bientôt dans un profond sommeil.
« Quant aux amusements qui charmaient la journée, ma grand'tante n'en avait imaginé qu'un, dont elle usa toujours sans modification, tant qu'il me fut donné de l'aller voir, la digne femme. Elle me prenait par la main et me menait dans la cuisine, devant un âtre décoré d'une immense plaque à fleurs-de-lys. Je ne crois pas que cette cheminée abandonnée ait jamais servi à autre chose qu'à conserver quelques étincelles sous un peu de cendre chaude, en cas de hesoin. Ma grand'tante allumait une de ces longues allumettes en chènevottes, et l'approchant d'une cavité pratiquée derrière la plaque, dans la maçonnerie en ruines, elle m'invitait par faveur
à considérer la grenouille.... C'était je ne sais quelle grenouille magique qui demeurait dans cette caverne, et ma tante la voyait si bien sur le bord du trou, en me répétant : La vois-tu? que je croyais la voip aussi. Je jure aujourd'hui mes grands dieux que je ne la vis jamais. « Mais ma grand'lante oubliait trop chaque année les progrès que j'avais pu faire tant au moral qu'au physique, el qui ne laissaient pas d'affaiblir graduellement mes convictions sur les apparitions de la grenouille. J'avais douze ans passés que ma pauvre tante allumait encore la chènevotte et se donnait la peine d'évoquer l'animal fantastique... mais, hélas! je feignais de regarder et je demeurais confus de l'enfantillage de la lionne femme. Les rôles étaient Changés, et maintenant
que j'y songe, après soixante ans. quelle invraisemblance
choquante d'aller loger une bête aquatique derrière la plaque d'un foyer! On eût dit la plus déliée des épigrammes contre cette avare cheminée où filtraient les eaux pluviales ; mais ma pauvre tante n'entendait rien
à ces finesses.
« Mon raisonnement naissant ne se borna point à ces observations; l'avarice de ma bonne tante me sauta aux veux. Je ne pus nfempècher de remarquer qu'il était d'autres moyens de recevoir un pelil-neveu qui ve-
liait vous voir deux fois l'an, à huit lieues de distance, que de lui donner une figue pourrie à son arrivée,
et de lui montrer une grenouille qui n'existait pas derrière une cheminée. Ces ladreries m'indignaient d'autant plus qu'on m'avait accoutumé à regarder comme miens, ces biens que ma tante épargnait si fort, et puis l'argent commençait d'entrer dans mes calculs; j'en dépensais déjà, et je devais songer à m'en procurer. Mais d'ailleurs, après le honteux méfait que je vais dire, il m'en doit peu coûter d'avouer que je m'étais lié au collège, où j'étais externe, avec deux ou trois petits drôles qui valaient encore moins que moi; ils me montraient sans cesse de nouveaux livres d'estampes, des boîtes à peindre, toutes sortes de curiosités qui devaient coûter cher; et comme j'en étais dans l'admiration, ils avaient bien voulu m'apprendre qu'ils pochaient de l'argent dans le comptoir de leurs parents en y passant par un trou une plume engluée. C'étaient, comme vous voyez, des fils de marchands qui vengeaient le public de l'habileté de leurs pères. Cet expédient me séduisit autant par le génie que j'y voyais briller que par ses résultats, mais n'ayant point de comptoir sous la main, je pensai naturellement à la grande armoire des Eaux-Chaudes, si magnifiquement meublée de sacs d'écus, au lieu de liards
et de sous marqués. Je passai six mois à préméditer mon crime, c'est-à-dire le temps qui s'écoula entre deux de mes visites à matante. L'audace me fit faute à la première, mais je pris une résolution irrévocable pour la seconde, et je ne manquai point de mauvaises raisons pour colorer une action si mauvaise. — Oh ! si j'avais seulement un de ces gros sacs! que d'estampes en un seul coup! et je ne ferais qu'une fois ce qu'un tel ou un tel font tous les deux jours. — Après tout, cet argent doit me revenir, il est donc à moi, et je ne vois pas pourquoi je ne m'en servirais pas dès à présent. Sûrement la bonne femme ne s'en apercevra pas; quest-ce qu'un sac sur cette quantité?... etc.
« Je sens toute l'énormité du trait que je raconte et qui m'a toujours fait rougir; je ne veux ni m'en excuser, ni blesser personne, mais il me semble aujourd'hui que tous les enfants à peu près ont plus ou moins de penchant au vol, j'entends les enfants qu'une imagination vive et l'état de leurs parents ont dû rendre sensibles à certaines privations. Je ne citerai point Rousseau, si l'on veut, mais je pourrais citer bien des honnêtes gens de ma connaissance, puis enfin je me citerai moi-même, à qui Dieu a fait la grâce de n'être plus tenté de prendre un sac dans une armoire.
« J'arrivai donc aux Eaux-Chaudes, cette fois, gros de mes coupables projets. S'il m'en souvient, j'avais alors treize ans accompli, et j'imagine que le trouble intérieur où me jeta l'approche de ma tentative n'a pas peu contribué à me rendre honnête homme. Je tremblais en embrassant ma tante, et la crainte qu'elle ne lût mes desseins sur mon visage fit précisément que mes traits lui parurent altérés. Heureusement, passé la visite obligée à la grenouille, on me permit d'aller jouer toute la journée dans les basses-cours; mais je ne jouai point ; je me promenai gravement dans des lieux cachés, méditant cruellement les terribles chances que j'allais courir. Je rentrai pour souper à la nuit tombante1, comme un de ces grands orages fréquents dans le pays, venait d'éclater.
Le souper était d'autant plus simple aux Eaux-Chaudes, que ma grand'tante ne soupait point : elle me donnait une tranche de pain, de l'épaisseur d'une ardoise, un grappillon de raisins secs ; elle m'embrassait sur le front, et me renvoyait dans ma chambre avec, une de ces petites lampes du pays qui ressemblent à une cuillère à pot tordue. Ce soir-là elle ajouta, en me donnant le baiser d'usage : — Va-t-en dormir, et bonne nuit. Tu entends le tonnerre? c'est siyne que le bon Dieu n'est pas content; U tant être bien sage.
« L'éclat de tonnerre qui durait encore nie fit frissonner; je in en allai sans dire un mot, et je ne fis pas grand tort cette fois à ma grappe de raisin non plus qu'à mon pain. Je jetai le tout en un coin, j'accrochai ma lampe derrière mon chevet de manière à masquer sa clarté, et je m'appuyai sur mon lit pour reprendre haleine.
« J'avais parfaitement pris mes mesures d'avance : ma tante se couchait en un clin d'œil, et ne manquait guère après deux, minutes, le temps de réciter quelques prières, de me l'aire entendre un gazouillement nasillard qui étail sa manière de ronfler. La porte qui nous séparait n'était jamais qu'entre-bâillée; le chevet de ma tante était adossé à la cloison , et sa coutume était de déposer sur une chaise, entre la porte et le lit, sous sa main, le tablier où pendait dans le jour, au moyen d'un crochet d'argent, la chaîne qui soutenait, avec une vieille paire de ciseaux, la l'anieuse clef de l'armoire; j'avais bien noté ces observations.
après quelques instants, je heurtai une chaise el rabattis ma couverture comme quelqu'un qui s'apprête à se mettre au lit ; après quoi, je lirai mon rideau sur le bois ne lii pour dissimuler plus parfâitemenl la faible lueur de la lampi tfa tante put pensai 'i'"' j'étais couché.
M'étaut alors déchaussé bien doucement, je repris ma première attitude au bord du lit, et mes yeux se portèrent naturellement sur la grande armoire, qui me faisait face, et qui prit dans l'ombre je ne sais quelle apparence redoutable. Dans le profond silence qui régnait alors, je prêtai l'oreille aux bruits de la tempête qui faisaient rage aux environs ; c'étaient d'horribles sifflements et comme des voix effroyables qui hurlaient au loin, et par-dessus tout les grondements de la foudre qui éclatait par intervalles avec plus de furie. Je me rappelai les bonnes paroles de ma tante en me quittant, et je fus sur le point de me coucher véritablement pour me mettre en paix avec moi-même ; mais la frayeur, l'agitation, et quelque diable aussi me clouaient à cette place. Mon imagination troublée enfantait des scènes bizarres et hideuses qui se succédaient avec une rapidité incroyable : tantôt je croyais voir quelque bête monstrueuse s'échapper de l'armoire et sauter sur moi ; tantôt je songeais à ces affreux bandits barbouillés de noir qui se ruaient au milieu de la nuit dans les maisons isolées; les portes rompues volaient en éclats; j'entendais les cris étouffés de ma tante poignardée; les assassins couraient sur moi, le coutelas à la main, et me saisissaient à la corge...
« Un frisson glacial courait jusqu'au fond de mes os, et chaque coup de tonnerre m'arrachait un tressaillement...
« En ce moment, dans un silence qui se fit tout à coup, j'entendis bien distinctement le ronflement paisible de ma grand'tante...
«Ce signal que j'attendais me décida; je me laissai tomber sur les genoux et m'acheminai sur quatre pieds vers la porte entre-baillée, retenant mon souffle et me faisant peur à moi-même. ïe n'ai jamais plus curieusement calculé les mouvements d'une poitrine humaine; j'avais soin de combiner mes pas avec la respiration sifflante de ma pauvre tante, qui pouvait en étouffer le bruit; mais je demeurais le bras ou le pied suspendu quand revenait, à temps égaux, l'aspiration qui n'était qu'un souffle lé
• Je passai la tète à travers la porte, ce ronflement inaltérable qui me bourdonnait alors aux oreilles, [n'attestant que je n'avais rien à craindre. Je levai le bras vers la chaise; le crochet d'argenl me tomba sous les doigts; je l'attirai doucement, en y joignant la clef que je serrai dans ma main, et je m'en retournai parle même chemin beaucoup nu mis de précautions. Meredressanl alors je prêtai I on il! étourdi par les pulsations de
tempes et les battements de mon cœur, dont le contraste avec les tranquilles expirations de ma tante me parut affreux. Au dehors, mêmes bruits du vent et du tonnerre.
« Je trempai mon doigt dans l'huile de la lampe, et j'en graissai la clef qui tourna sans bruit dans la serrure. Les deux venlaux de l'armoire s'ouvrirent à la fois, et celui de gauche, entraîné par son poids, alla heurter le mur en criant sur un gond rouillé...
« Je demeurai pétrifié, les bras en l'air, et je me surpris, en revenant de ma stupeur, les muscles de la face contractés en une grimace effroyable. Ce bruit ne réveilla point ma tante. Je m'arrêtai pourtant une minute dans la même attitude.
« Il était trop tard pour reculer dans mon entreprise. Je fis trois pas vers l'armoire. Une couleur grisâtre distinguait clans l'obscurité les gros sacs rangés sur les rayons supérieurs. Je me haussai sur la pointe du pied, promenant mes doigts au hasard... l'émotion, la fatigue me laissaient parfois retomber sur les talons, le tout sans un frôlement... j'écoutais encore, et je recommençais sur nouveaux frais; enfin, ma main rencontre un objet pesant ; je le dérange, je l'attire, je m'y reprends à plusieurs fois... ô transes de la mort ! une masse énorme glisse, se détache, roule comme une avalanche et tom-
bc... Je n'eus que le temps d'étendre les bras, au risque d'être écrasé, et par un hasard et une force également inexplicables, j'y soutins le choc de ce poids terrible...
« Imaginez un homme dont le pied glisse sur le bord d'un toit, vous aures quelque idée de ce qui se dut passer sur ma physionomie et dans toute ma personne. Je ne doute pas que mes cheveux se soient hérissés en ce moment-là, s'il est vrai, comme on le dit, qu'ils se hérissent dans l'occasion, ce que j'avouerai volontiers n'avoir jamais vu.
« Mon égarement me permit à peine de saisir vaguement la nature de l'objet massif que je soutenais si vaillamment à bras tendus.
tait un pot de confitures, de ces énormes pote du midi, jaspés de Ternis éclatant, et qui passeraient pour (\v> marmites chez di> peuple- moins prévoyants.
« Dans l'impossibilité de me mouvoir, je ne sais quel autre Atlas me prêta ses forces.
« Alors, comme une plainte sortie du tombeau pour me reprocher un crime, j'entendis la voix, de ma grand'tante. -PETIT!
« Elle prononçait volontiers les c muets en U:> accentuant. Je ramassai ies dernières forces de ma poitrine pour lui répondre :
« — Ma tante !
« — As-tu entendu ?... le vent vient de casser quelque chose... ouahouahouah !...
« Sa phrase se perdit ainsi dans un bâillement prolongé qui en adoucit l'effroyable effet ; je veux dire qu'en me rassurant, ce précieux bâillement me rendit mes forces. Il était clair que ma tante ne songeait point à se lever et qu'elle était fort disposée à se rendormir.
« En effet, moins d'une minute après, j'eus le bonheur d'entendre son reniflement régulier, qui me parut la plus douce des musiques, et que je ne puis mieux comparer qu'à l'allure cadencée du soufflet crevé de la maison, dans les mains de ma bonne tante elle-même.
« Je hissai le pot à sa place ; j'allai du même train remettre la clef de l'armoire sur la chaise au tablier, et, ma lampe éteinte en un tour de main, je me jetai dans mon lit où je fis la plus ardente prière dont j'aie gardé le souvenir. Depuis lors, je n'ai songé de ma vie à cette aimoire, ni à d'autres. »
Mon oncle finit ici son histoire; et s'il restait au lecteur le moindre soupçon sur sa probité ultérieure, il serait de notre devoir de le détruire-, je m'emploierai même bien volontiers à le prévenir. Le trait suivant suffira pour faire connaître cet excellent homme :
Longues années après, mon oncle, jeune encore, était un des négociants les plus considérables, les plus laborieux et les plus justement estimés de la ville du Havre. L'ancienne probité commerciale commençait à s'altérer; plusieurs maisons de la ville avaient profité des troubles politiques pour manquer à des engagements et se livrer à des opérations coupables, dont mon oncle, entre autres, avait été lésé, en sorte qu'au moment dont je parle, il voyait son commerce en péril et devait notamment des sommes considérables. Or il était, pour sa part, religieux observateur de sa parole. On l'avait vu souvenl sur le port, selon l'usage, tenir à ses périls et risques des marchés de deux ou trois cent mille livres, conclus en donnant deux liards pour arrbes, ou seulement en frappant dans la main du vendeur. C'étaient là ses contrats, et tous les notaires s'en fussent mêlés qu'il ne se lut pas cru mieux lié. Aussi mon oncle était-il fort justement apprécié des bonnètes gens et fort aimé surtout dans la marine.
L'n jour, désespéré par le train que prenaient les affaires, il songeait aux moyens de faire face à certains engagements, et voyait avec effroi s'approcher l'heure de la Bourse, quand un de ses commis vint lui dire qu'on le demandait à bord d'un navire qui était sur le
point d'entrer clans le port, etcpue le capitaine avait tout exprès détaché son canot; on lui nomme le capitaine, qui était, en effet", de ses amis. Maudissant néanmoins ce nouveau contre-temps, mon oncle court sur le port. Il rencontre le capitaine, qui venait au-devant de lui, qui IVmbrasse et le prie avec une certaine agitation de 4e mener en un lieu sûr, on Ton puisse parler sans témoins. On rentre chez mon oncle; là, le capitaine lui tient ce discours :
— Mon bon M. N..., je vous apporte une fortune, je vous ai jugé le seul, dans tout le Havre, digne d'un pareil bonheur. Voyez, par là, l'estime et rattachement que je vous porte. Vous m'avez rendu des services en temps et lieu : voici la nouvelle que je mets entre vos mains.
Il tira de sa poche une liasse de papiers, la déploya solennellement et fournit à mon oncle tous les détails du récent désastre de Saint-Domingue. La plus riche colonie de la France n'existait plus; la révolte des noirs, les massacres, le pillage et l'incendie avaient changé la face du commerce français.
Or, un homme ayant seul cette nouvelle en poche dans tout le Havre durant vingt-quatre heures, pouvait, en un clin d'œil, amasser des millions. Le capitaine n'eut pas besoin d'insister là-dessus; mon oncle ne
voyait que trop l'importance du cas. Il pouvait courir aussitôt sur le port, à la Bourse, chez les principaux négociants, et spéculer sur toutes les affaires de la colonie; il pouvait dépécher ses commis dans les magasins et faire immédiatement acheter à vil prix le sucre, le café et toutes les déni ées que la nouvelle répandue allait pousser à des taux exorbitants; il pouvait encore d'autres choses que je vous dirais bien, si j'entendais le négoce. Mais mon oncle, mettant le papier dans sa poche, se leva lout à coup, en disant au capitaine :
— Atlendez-moi là.
Il prend son chapeau, sa canne, ses gants, et court à la Bourse.
Il arrive tout en sueur, il monte sur un banc; on s'étonne, on L'entoure, et il s'écrie d'une voix forte, encore toul oppressé par l'émotion et la rapidité de sa marche :
— Une nul ne vende! que nul n'achète! Voici ce qui se passe!
Il tire les papiers de sa poche, et la ville du Havre, instruite de ce désastre, se vil à l'abri de toute spéculation qui en eût augmenté les perles.
Voici ce que fit mon oncle, et s'il nous contait souvent ses Tôleries d'enfance, il ne parlait jamais de ce dernier
trait. Quand on le lui rappelait par hasard, il l'attribuait,
en riant, à la chute du pot de confitures de sa grand'tante.