‹ Les contes de la famille (volume 2)Chapitre 3 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Encore un des bons récits de mon oncle. Celui-ci n'a ni queue ni tète ; on n'y trouvera ni composition, ni scènes suivies, ni dénouement, ni peut-être d'intérêt; c'est la vérité toute crue; et, pour le dire en passant, si l'art ne saurait se passer de la nature, c'est le propre de la nature de se passer de l'art.

Donc, cette histoire n'a pas le sens commun, mais je l'écoute avec plaisir quand mon oncle veut bien la redire, et j'ai mille raisons de souhaiter que le lecteur soit de mon goût.

« Ce fut un beau jour dans notre pays que le jour où nous ressentîmes le contre-coup de cet ébranlement qui poussait toute la France aux frontières. Nous étions donc en l'année 1793; mais n'attendez pas de moi une parfaite exactitude dans les dates, car voilà cinquante ans .passés depuis ces événements, et, comme j'en avais

déjà quinze alors, j'ai quelques droits à brouiller mes souvenir?. Il veut dans la révolution française certaines crises, uniques clans l'histoire, et prodigieuses par une sorte de rapidité électrique qui les étendit au même instant d'un bout du royaume à l'autre : la première, fut le mouvement qui porta simultanément les populations à brûler les châteaux ; mais pour celle-là j'ai tout lieu de croire qu'elle fut concertée de longue main. La levée en masse tnmva plus de spontanéité et de rentable enthousiasme dans le peuple. Par un élan commun, le jour même où celle mesure l'ut connue à C..., ma ville natale, toute la jeunesse du pays, sans exception, se rendit sur la place, prête à partir. Selon l'usage, quatre ou cinq Jacobins bien connus, héros du club, dirigeaient la prise d'armes, et je dois ajouter, pour l'acquit de ma conscience, que c'étaient bien les quatre ou cinq plus grands vauriens qui eussent jamais troublé la ville. J'ai eu lieu de remarquer plus lard qu'il en avait été de même dans tous les chefs-lieux, où les meneurs dece temps-là n'étaient pas Ar> personnages moins recommandâmes. Vous pourrezdonc croireque celte belle scène patriotique était déparée par des épisodes ridicule.-, quand ils n'étaient pas odieux. L'un *\c<~ meneurs prenait à part les jeunes gens notahles et leur demandait :

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«- — Que veux-lu être, toi? Veux-tu Iegrade de capitaine?

« — Volontiers, disait le jeune homme ébloui.

« — Et toi, disait-on à un autre, lieutenant? tu seras lieutenant.

« On arrosait là-dessus les épaulettes nouvelles d'une bouteille de vin mousseux, et je veux croire qu'une poignée d'assignats glissée discrètement n'était pas le meilleur moyen de monter en grade.

« — Quant à toi, disait-on au citoyen en veste, tu seras caporal.

« Pour les citoyens sans veste, on ne leur disait rien; car, voyez-vous, l'inégalité se glisse partout, et notamment dans le régime de Fégalitë ou la mort. Vous pensez qu'avec des procédés si expéditifs, les cadres furent bientôt remplis, et la troupe en état de marcher. 11 y eut, le soir, un banquet où les nouveaux officiers payèrent leur bienvenue. On chanta force couplets guerriers, et l'enthousiasme fut admirable jusqu'à l'heure de minuit où chacun s'alla coucher.

« Le lendemain, nous voilà tous sur la place aux premiers coups du rappel. On nous harangue; les meneurs du club, qui devaient rester, nous exhortent à mourir pour la patrie; ils nous envient un sort si beau ; nous poussons des exclamations, et nous partons tambour

battant, le sac bourré de petites provisions que chacun avait prises chez soi. Véritablement, cette scène brûlante, les allocutions îles jacobins, le sou îles instruments de guerre, les citoyennes rangées pour nous voir passer, les petits enfants qui criaient devant nous, nous avaient transportés; et je ne mentirai pas en disant que cette exaltation n'avait point baissé d'un bouillon à cinq bous quarts de lieue de la ville. Au bout de ces cinq quarts de lieue on déjeuna.

a La gaieté fut grande à ce repas : des convives de vingt ans, u\w cours:' matinale, un fusil sur l'épaule, des gourdes bien pleines et de beaux saucissons du pays; il y avait de quoi. Mais, après boire, quelques-uns auraient m été d'avis de s'endormir paisiblement sous les arbres. l'oint du tout, il fallait marcher. Un reprit donc les mousquets en rechignant; ^\r> ce moment, l'image irritante de l'ennemi franchissant la frontière s'était bien effacée dans les tètes. Ce qui pouvait adoucir pourtant ces premières rigueurs du service, c'est que tous les chefs, sauf quelques bas officiers, étant nos très-proches a:nis, on se moquait d'eux quand ils voulaient commander, et chacun allait à peu près selon ses caprices.

Jusque-là nous avions beaucoup ri et beaucoup chanté; peu à peu le silence s'établit dans les rangs. C'était signe

que chacun faisait ses réflexions; il me parut que le résultat en était généralement que l'on commençait de trouver le chemin long. Je dois déclarer pourtant à l'éternelle louange de ce glorieux bataillon départemental, qu'un n'entendait rien qui ressemblât à un murmure; le même silence régnait dans les rangs, et je laisserai le lecteur l'interpréter à sa guise. Mais, par malheur, on atteignit un carrefour où le grand chemin se divisait en deux routes très-différentes et bien Faites pour raviver l'alternative en des esprits indécis : l'une de ces routes menait directement aux frontières d'Espagne; la seconde, décrivant au loin une longue courbe, revenait aux environs de la ville d'où n us étions partis. Une bonne moitié du corps enfila cette seconde route. On leur cria de toutes parts que ce n'était pas le vrai chemin; mais ils firent d'abord la sourde oreille, puis enfin ils se mirent à rire et nous engagèrent tout crûment à les suivre. Il y eut encore d'autres volontaires qui ne tinrent pas à cette invitation appuyée de l'exemple.

« Les officiers avaient beau crier, ils ne pouvaient rien tenter contre une telle majorité, et peut-être au fond se mouraient-ils d'envie d'en faire autant. Ils restèrent donc avec les sergents et les caporaux, à la tète d'un petit nombre de fidèles. Quoi qu'il en puisse coûter à ma

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modestie, j'avouerai que je fus un de ces derniers, pinun attachement à l'ordre et un certain amour du devoir que j'ai eu le bonheur de conserver en toute occasion. Je ne saurais pourtant me vanter aux dépens de mes camarades, et j'ajouterai, pour excuser cette infraction aux vertus civiques, qu'il n'en était guère parmi nous qui eussent plus de vingt ans, tant il y a que les deux troupes s'éloignant l'une de l'autre, se firent leurs adieux à coups de pierre, au milieu des huées et des éclats de rire.

« Pour nous, qui continuâmes de marcher vaillamment yera la frontière, laquelle est à peu de distance, connue vous savez, nous étions le lendemain sur le théâtre de la guerre. Je ne saurais vous dire aujourd'hui, qu'en ouvrant des livres, la position de l'armée espagnole, le corps d'armée dont je lis partie, le nom du général qui nous commandait et le plan des opérations commencées pour résister à l'invasion. Je m'en tiens aux choses qui B6 passèrent sous mes yeux et qui ont si vivement Frappé mon imagination. Nous arrivâmes donc le soir au camp où nous fûmes appelés, classés et enrégimentés de nouveau, ce qui fut fait promptement. On mêla dans nos rangs quelques vieux soldats, on nous distribua des cartouches, et l'on nous enjoignit de nous tenir l'arme au

bras, prêts à marcher. Le début était tout à fait imposant pour des jeunes gens de famille qui avaient fait diligence toute la nuit et tout le jour, et qui comptaient au moins manger la soupe.

« Les hauteurs d'un site sauvage des Pyrénées nous dérobaient de toutes parts la vue des mouvements militaires qui s'exécutaient autour de nous; mais ils n'y perdaient rien dans notre imagination, d'autant plus qu'on entendait gronder par intervalles une canonnade multipliée par les échos. D'ailleurs, la nuit venait encore obscurcir le paysage, en sorte que nos premières observations se bornèrent à peu de chose. Nous étions depuis deux grandes heures le fusil au pied, quand un ordre nous arriva. L'officier supérieur commanda de former les faisceaux, et ce ne fut pas une surprise peu agréable que celte permission de se livrer au repos et de faire la soupe. Je nie roulai aussitôt par terre dans mon manteau, car j'étais accablé de fatigue. On alluma du feu ; les cuisiniers se mirent à l'œuvre avec une industrie que je ae connaissais pas, et moins d'une heure après, le caporal de ma compagnie, qui était un portefaix de G..., établi devant la porte de mon père, vint me dire, chapeau bas :

« — Monsieur II..., si vous voulez bien manger la soupe, vous êtes servi.

« Tant de politesse de la part de mon supérieur militaire ne laissa pas de m'amuser. Je pris place autour de la gamelle, et le bon caporal ne voulut se tenir que derrière moi, ayant soin que je ne manquasse de rien, et sV pitoyant de temps à autre sur le triste changement que j'avais l'ait avec les hon^repas de chez mon père. Or, je prenais chaudement le parti de notre soupe militaire, qui me semblait, assaisonnée parle grand appétit, l'une de* meilleures que j'eusse jamais goûtées. Hélas! à peine en avions-nous avale les premières cuillerées, qu'un roule nent de tambour, qui me parut un éclat de tonnerre, mit tout le inonde sur pied. Je ne concevais [tas qu'oïl s'en inquiétât, mais en un i lin d'teil la marmite fut renversée et je fus entraîné dans les rangs. On se mit en marche dans le plus profond silence, en suivant le lit d'un ruisseau fangeux où l'obscurité, qui ne permettait poinl de choisir ses pavés, nous laissait souvent enfoncer à mi-corps. Il me parut certain, [tour cette fois que. nous marchions à l'ennemi, et je ne pus nfempêeher de regretter, à l'oreille du caporal, que ce ne fût pas du moins après avoir mangé la soupe.

a Ce fut la seule plainte que m'arracha l'émotion du moment, car pour ne rien dissimuler de mon état, j'étais je puis due inquiel La canonnade avail cessé, mais les

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ténèbres silencieuses de celle vaste solitude m'auraient déjà fort imposé, si je n'eusse entendu au loin' de moi les cliquetis des fourniments et le pied de nos hommes qui pataugeaient dans le gravier trempé. Nous gravîmes une pente douce qui nous mena sur un plateau découvert, d'où l'on distinguait confusément, dans la nuit, les contours des collines voisines. On nous fit faire halte dans cet endroit; mais nous y fûmes bientôt occupés d'un spectacle extrêmement intéressant, par l'attente continuelle où nous étions d'y prendre part. Sur une colline qui nous faisait face de l'autre coté d'un ravin, s'étendait, suivant les ondulations du terrain, une ligne de faibles lumières, (pie les anciens de noire compagnie donnèrent pour des feux de bivouac. C'en était donc fait, nous étions en présence de l'ennemi. Je me souviens qu'en ce moment je cherchais confusément en moi-même d'où pouvait venir à ces gens qui se chauffaient là-bas le projet délibéré de me faire du mal, et ce que moi-même j'étais venu faire là. Bientôt mon attention l'ut entièrement absorbé;' par de nouveaux objets. Trois ou quatre coups de feu éclatèrent sur le penchant de la colline. Il y eut encore un moment de silence qui me parut terrible, puis toul à coup il se lit un mouvement dans la ligne de bhouai qui eu déroba les feux,

ci l'on entendit, vers L'endroit d'où étaient partis les premiers coups de feu, gronder el s'enfler en montant Le s m des tambours qui battaient la charge.

«—Voilà le premier bataillon qui monte à l'attaque, me dit le caporal Picolet... l'avant-poste est balayé... nous allons suivre la danse... je suis étooné qu'on nous laisse encore au repos.

« Je ne répondis rieo.

«—Vous n'avez, jamais vu la guerre, M. II... sans nous commander? Vous devez être curieux pour la première

lois?...

€ M m Dieu! ou se Cm bien à peu prés uue idée... Dm . j'étais assez curieux... Je ne serais pas wwu

exprès.

Vous allez voir, au petit jour, quel drôle d'effet. . comme çà... qui vous travaille... quand on commence l'état... La fusillade interrompu cette conversation. Toul le sommet de la colline parut s'enflammer, cl d'épaisses nuées de ruinée moutaicnl sur le foud unir du ciel, l'.n même temps le bruil des tambours éclatait sur plusieurs points de la montagne, et nous signalai! la marche combinée des divers corps d'attaque. Ces battements de la charge s'avançanl de toutes parts, contiuus el pressés, avaient dam ces téiie-

bres quelque chose de féroce et d'implacable que je n'oublierai point. El surtout, au milieu de ces bruits, je distinguais je ne sais quelles clameurs qui, affaiblies par l'éloignement, ne semblaient plus à mon oreille que les cris des mourants dans un massacre.

« Ce spectacle où je demeurais suspendu dura, comme on me l'a dit, deux heures, qui ne me parurent fine deux minutes. La fumée était devenue si épaisse et roulait vers nous à si gros Ilots. qu'elle nous dérobait jusqu'à la clarté de la mousqueterie. Enfin, le l'eu sembla s'apaiser, et au lieu de ces éclats continuels qui m'avaient étourdi, on n'entendait plus que quelques coups de fusil lires par intervalles, et qui rendaient assez l'effet des dernières l'usées d'un feu d'artifice.

«Je concevais déjà l'agréable espérance de n'être pas jeté du moins dans le plus chaud de l'affaire, et peutêtre même de n'y point paraître du tout, quand on fut distrait tout à coup par le trot d'un cheval qui buttait à chaque pas dans un sillon pierreux.

« — C'est l'aide de camp, dit le caporal; allons, nous voilà en marche!

«Je confesse qu'un tel revers, après l'espoir dont je m'étais flatté, me découragea totalement; mais aussi quels furent ma joie ei mon étonnemeut quand on annonça

que nous demeurerions jusqu'au juur sur U place, et qu'on pouvait par conséquent y dormir, Tel était l'ordre qu'apportail l'aide de camp.

« En un clin d'u'il on ne vit plus un homme debout, et déjà même plusieurs ronflaient à mes côtés. Picolet m'accommoda mon Bac et mon manteau par terre, et j'essayai de dormir, mais ce lut d'un sommeil agité, frileux, interrompit, et de temps à autre je relevais la télé pour considérer le lieu de l'attaque, où l'on n'apercevait plus tpie de faibles lueurs. La fatigue enfin L'emporta, et je commençais à dormir de tout mon cœur, quand le caporal Picole) me tira par le bras, voyant que le tambour ne me réveillait pas. Il Eaisait petit juur; un venl irais soufflait des montagnes, et je trouvai le pays plus riant que je- n'aurai- cru la veille. On partit en bon ordre, et l'on descendil dans le ravin qui nous séparait de la colline où Pou B'était battu. Le revers opposé était d'un accès -i difficile qu'il nous força de rompre les rau Je grosses roches appuyées à pic sur la pente, des fourrés de lmi~snii< énormes nous séparaient les uns A*-> autres, et chacun escaladait comme il pouvait. Enfin, les premiers qui arrivèrent au sommet nous appelèrent en liant connue pour annoncer qu'ils étaient sortisdi »bstai les le débouchai a mon toui sui le haut de la

colline, où lu sol moulait encore, mais du moins découvert et sans embarras. À quelques pas plus loin, je mu trouvai tout à coup sur le bord d'un fossé encombré de terre éboulée et de palissades rompues ; arrivé là, qu'estce que je vois!... un groupe d'iiommes de ces beaux régiments espagnols qu'on appelait les gardes wallonnes, des hommes superbes, dans la fleur de l'âge, étendus et amoncelés au revers du fossé, les cbeveux épars , les mains pendantes , le visage et les habits couverts de sang. Surpris par cette horreur imprévue, je détournai les yeux en frissonnant. .Nous étions sur le terrain même que les Espagnols occupaient la veille et que l'on s'était disputé dans la nuit avec acharnement. La terre, partout foulée et déclarée, était couverte de débris et d'effets d'équipement. Je ne crois pas qu'aucun autre fléau puisse laisser des traces d'un aussi horrible ravage. Mais surtout j'avais beau détourner mes regards, ils rencontraient à chaque pas quelque cadavre mutilé. On entendait çà et là, je frémis encore ci'y penser, des plaintes haletantes, des râles déchirants; beaucoup de ces hommes couchés n'étaient pas morts ; on les voyait palpiter et s'agiter en des convulsions machinales, ranimés par l'air du matin; quelques-uns semblaient faire d'impuissants efforts pour se relever .. Saisi d'un truu-

port farouche, je m'enfonçai aveuglément, pour ainsi dire, dans l'horreur de cette scène... D'horribles blessures, toutes fraîches et ruisselant encore sur le bel uniforme des officiers m'ont aussi laisse des impressions ineffaçables. Les uns étaient renversés, la face contre terre, dans une large mare de sans; J'L>n vis un autre tué sur le corps d'un de ses compagnons, la tête rejetée en arrière, et dont les yeux tout grands ouverts semblaient me regarder; mais ce regard était vide, éteint, éternellement fixe. Quelque chose de plus affreux m'attendait pins loin : un homme fort grand, l'uniforme entrouvert et la cliemise sanglante, se débattait sur un train d'artillerie en roulant les yeux et poussant >\r> cris étouffés. Il redressa la tête sur mon passage, en B'écriant d'une voix que j'entends encore :

« — Amigol amigol... la muer tel... por Diosl...

i Jr oc tins pas à ce dernier coup. Les Fatigues, le frisson

matinal après une nuit sans sommeil, la faiblesse d'un

estomac à jeun se joignaient pour m'abattre à ces fortes émotions. Je jetai autour de moi des yeux égarés. Des soldats, de ceux qui avaienl combattu et peut-être aussi

îles nôtres, B'empressaienl ça et là et se disputaient en dépouillant les morts. La vue de ces cadavres qu'on retournait brut. dément m'acheva. le baissai la tête el fis

quelques pas plus rapides, mais je sentis m«s jambes fléchir....

«—Holà, qu'est-ce? Qu'avez-vous donc? me dit le caporal qui me rejoignait en ce moment.

« II me retint dans ses bras.

«—C'est sûrement... l'effet de la chose... Le premier coup d'oeil... je vous avais bien dit...

« Gomme je ne répondais point, il me soutint d'une main, et cherchant de l'autre une fiole qu'il appuya sur mes lèvres, il me lit avaler quelques gouttes d'une liqueur violente qui me ranima.

«—A la bonne heure !... vous étiez plus blanc qu'aucun de ceux qui sont là couchés. Allons, venez avec moi, nous arriverons là-bas.

« Il me prit par le bras et me fit marchera ses côtés. Les corps que nous allions rejoindre campaient à peu de distance au delà du lieu du combat. Nous arrivâmes bientôt avec quelques-uns de nos camarades au milieu de ces diverses troupes ; mais à peine arrivé, vaincu par ce dernier effort que je venais de faire, je retombe en faiblesse, et perdant cette fois connaissance, je ne pus savoir ce qui se passait autour de moi. Le caporal Picolet put conter la cause de l'accident et ce qu'il savait de mon âge et de ma famille. Quand je rouvris les yeux, les

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soldats m'entouraient, et le caporal causait avec, un ancien capitaine qui était de C. , et justement grand ami tle notre maison.

« — Eh bien, ma dit-il en riant, comment t'en va de ta première campagne?

« 11 se releva brusquement,

« — Y a-t-ildu bon sens à nous envoyer des enfanta tle cel àge-là? ou est-ce qu'on veut que nous fassions de («devant l'ennemi?

« Il me montrait par terre d'un geste et avec un accent dont je ne laissai pas d'être humilié ;

« — Viens-t'en avoc moi, petit, je vais te faire délivrer ton congé et te renvoyer chez ton père.

" Une heure après, j'avais dans ma poche je ne sais quel papier griffonné qui me mettait en règle. On me fit rendre les armes au dépôt, mais je lus bien dédommagé, je sous jure, d'un moment de mauvaise honte, par un soulagement notable, quand je me vis à peu près sur de regagner mes loyers. Le capitaine me chargea tle compliments pour mon père, me glissa un louis dans la main et me poussa devant lui avec une bourrade dans le dos. Picolet m'accompagna jusqu'aux avant-postes, où il me lit ses adieux, et je toréai ce brave garçon de partager avec moi le louis du capitaine.

« A quatre lieues de là, je rencontrai un de mes camarades qui n'avait pas attendu le congé de ses chefs pour reprendre le même chemin que niui, et nous limes jusqu'à. G... le plus agréable voyage du monde. »

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