LE PION
C'est le nom du maître d'études; mais il faut se servir du nom consacré, sous peine de n'être pas compris.
Nous ne faisons qu'un chapitre là où il faudrait un volume : la question du pion se rattache à bien d'autres.
Le pion sort de cette innombrable foule qui étudie aujourd'hui sans fortune, et qui quitte les classes sans état, sans avenir, sans pouvoir embrasser une profession libérale, sans rien savoir d'un métier mécanique.
Or, il n'est pas de cheval de fiacre, de septième clerc d'avoué, de mousse à bord d'un navire, de vieille femme galante, de dernier commis de commerce, d'apprenti d'usine, de forçat dans son bagne, de chien à l'attache, de malade sur son lit de misère, de voyageur livré à des sauvages, de moineau pris par des enfants, qui ne soit plus heureux qu'un pion.
Le pion gagne un morceau de pain tous les jours t
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quatre cents francs tous les ans.., et il n'a pas d'autre perspective.
Supposez-le ambitieux : il accuse la société, il est agité, remuant, par conséquent nuisible; il laisse croître ses cheveux et porte un chapeau à larges bords, il proteste enfin.
On a remarqué, pendant la révolution, que les jacobins les plus enragés, les clubistes les plus forcenés et les plus ridicules, appartenaient à cette classe d'instituteurs laïques attachés aux collèges, qui, dans leurs idées classiques, voyaient le forum de Rome à l'assemblée de leur section, et se sont crus des orateurs chargés des destinées delà république, parce qu'ils n'étaient que des brouillons bouffis d'orgueil et impatients de sortir de leur état.
On pourrait remarquer quelque chose de pareil aujourd'hui.
Voilà par où le pion, quant à lui, touche aux misères du temps.
Quant à l'élève, il ne lui est d'aucun avantage d'être confié à des individus, souvent aussi jeunes que lui, qui ne sont près de lui qu'en passant, qui sont occupés d'autres plans, et qui ne peuvent prendre aucun goût à leur état, parce qu'ils ont toujours en vue d'en changer.
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11 ne lui est rien moins que profitable aussi de vivre familièrement avec ces jeunes gens plus avancés, plus corrompus, plus occupés d'idées étrangères, souvent dangereuses, qu'ils laissent plus ou moins percer; de recevoir leurs confidences politiques ou littéraires, de lire leurs livres et leurs brochures, et d'apprendre prématurément du pion tout ce que celui-ci a appris dans la vie qu'il a déjà menée au dehors.
Je dis vivre familièrement, parce que c'est le rapport le moins mauvais qui puisse s'établir entre eux.
Car le pion est plutôt le domestique de l'élève qu'un de ses maîtres, il n'a pas même la satisfaction de contribuer à son instruction, il n'a qu'à le surveiller et à le conduire. Le maître renverrait bien plutôt le pion qui lui coûte de l'argent que l'élève qui lui en rapporte; il ne se fait aucun scrupule dans un débat de donner gain de cause à l'élève; ceci a pour effet d'ôter toute autorité au pion et d'alléger l'élève, à son grand dommage, de sa surveillance. Mais surtout la condition du pion pressé entre ces deux pouvoirs, attaqué par l'élève s'il fait son devoir, repris par le maître s'il ne le fait pas, et dépendant de l'un et de l'autre pour un morceau de pain, est une des choses les plus misérables de ce monde.
Cette condition déplorable se montre avec évidence
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dans des rapports étranges : le pion maigri' lui traite l'élève avec une certaine déférence; l'élève l'appelle M'sieu, mais d'un ton insultant qui trahit bien le cas qu'il en fait.
Oue les parents méditent les conséquences de ces relations, et à quelles espèces d'autorité ils contient leurs enfants.
Il faut dire aussi que la mise même du pion n'est propre qu'à lui enlever toute considération et tout respect. A le voir marcher le long des rangs des élèves, on dirait quelque mendiant qui s'en est approché pour en tirer des aumônes; il fait tache encore parmi le désordre et les ruines des vestes de classe. 11 n'est pas d'élève en haillons, en casquette fripée, les genoux et les coudes à jour, dont toute la défroque ne vaille mieux que la sienne.
Ce malheureux porte un chapeau où la graisse obstinée perce l'encre dont il le repeint tous les jours, une redingote brossée, lustrée et qu'on dirait brodée sur les coutures. Je n'ai jamais osé regarder ses bottes.
11 est toujours cravaté et boutonné hermétiquement et de façon à donner ues soupçons qui fendent l'âme.
J'en ai vu qui portaient des pantalons de nankin vers la mi-décembre. ■ .
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Quelquefois le pion est un ancien militaire qui a une petite retraite ou môme qui n'a pas de retraite, qui se voit forcé, sans études, d'étouffer dans cette atmosphère de latin et de grec, de faire réciter des lignes barbares où l'on glisse mille injures, et qui. pour manger, continue ce métier, faute d'autre, sans espoir d'en sortir : dans ce dernier cas, hélas! honneur au courage malheureux!
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Tout cela n'est pas bien gai, et l'on s'attendait sans doute à trouver ce petit livre tout plein de choses bouffonnes. Mais comment rire en un pareil sujet!
Il y a des physiologies médicales qui ont eu des effets funestes; en y voyant décrire les organes du corps humain, et à combien de maux ils sont exposés, l'imagination des lecteurs s'est frappée et ils sont tout à coup tombés malades de maladies auxquelles ils ne songeaient
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point. Le ciel me préserve de révéler à d'innocents enfants des expédients coupables que leur malice d'ailleurs ne trouve que trop toute seule.
Et qui ne connaît ces traditions classiques qui passent de génération en génération? A quel visage barbouillé d'encre apprendrai-je à lier patiemment trois, quatre et cinq plumes en manière de flûte de Pan, pour écrire plus vite un pensum qui serait incontestablement fini dans la moitié du temps qu'on passe à ajuster ces plumes?
Je parlais de la patience de l'écolier. Il y avait autrefois parmi nous une mode qui nous était venue avec celle des visières de casquette démesurées; chacun rabattait sa visière sur ses yeux et, le maître ne pouvant plus voir de sa chaire à quoi l'on s'occupait, on lisait paisiblement des livres d'agrément au lieu de faire les devoirs; mais comme il fallait surveiller le maître pour plus de sûreté, et s'assurer qu'il ne bougeait pas de sa place, on avait imaginé de percer la grande visière d'un petit trou par où glissait le regard de L'élève, qui, tout en ayant l'air d'étudier" profondément, lorgnait le professeur dans sa chaire.
Les plus habiles taillaient cette ouverture en carré, et il y en eut qui, par raffinement, y adaptèrent un
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morceau de verre pour compléter la décoration de celte petite fenêtre.
On rencontre toujours dans les collèges quelques individus singuliers, où n'y en a-t-il pas? Rien n'est plus commun que l'extraordinaire : — des gens distingués par telle ou telle faculté, tel ou tel défaut, fies élèves forts ou adroits, importants enfin à quelque autre titre. Il y en a dans les promenades qui épluchent une grenouille d'un coup de pouce et la croquent d'un coup de dent; il y en a qui avalent une bille comme un pruneau, et qui sont fort estimés ; il y en a qui peuvent se retourner les paupières d'une façon hideuse ; il y en a qui contrefont toutes les signatures, et qui réunissent je ne sais combien de chances pour être pendus; il y en a qui imitent le cri d'un animal avec des dispositions incroyables; il y en a qui font la roue et qui marchent sur les mains plus volontiers que sur les pieds; il y en a enfin qui louchent ou qui boitent, et c'est le motif d'un surnom distinctif à la mode romaine. J'en connaissais un qui avait l'étrange propriété, grâce à la séparation imperceptible de deux incisives de la mâchoire supérieure, de lancer de l'eau à vingt pas, sans bruit, sans grimace, en filet mince et dru, comme la seringue la plus en haleine, l'n jour de composition, ayant fini très-
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vite, il n'avait plus rien à faire : c'est une crise terrible pour l'écolier et le moment des attentats sans excuse cl sans nom. Il avait de l'eau dans son pupitre, il en remplit sa bouche et promène un regard distrait sur les fables. 11 avise, à l'autre bout de la classe, un malheureux penché sur sou papier, la main sur son dictionnaire, qui s'épuisait sur sa composition ; il serre les dents, pousse l'eau, le jet part : la copie était inondée; l'autre, foudroyé, sans souffle, sans voix, se redresse et lance à son voisin un effroyable soufflet qui fait tout frémir, et voilà deux enfants qui se prennent aux cheveux et qui s'assassinent sans vouloir s'expliquer. Le maître ne put jamais pénétrer cette iniquité et les mit tous deux à genoux, et cependant le coupable, les sourcils froncés, l'air affairé, faisait mine de tailler sa plume ! Ah! s'il lit jamais ceci, que ce remords le poursuive, et que ces lignes lui représentent le visage enflammé de ces deux innocents injustement punis, injustement battus, et qui peut-être, faits pour s'aimer, se vouèrent ce jour-là une haine mortelle!
La saison du printemps, outre les influences malignes qu'elle verse sur tous les êtres organisés, outre les hannetons, les cerises et leurs noyaux dont elle gratifie en
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particulier l'écolier, lui ramène les nichées et le goût des oiseaux.
Mais si l'écolier est si redoutable à ces tendres bétes, en vérité elles le lui rendent bien.
Que de pensums, de coups de pied et de tiraillements d'entrailles elles lui ont valu!
L'oiseau, quel qu'il soit, est un témoin vivant qu'il n'y a pas moyen de faire taire.
Et comment peindre les épreintes et les sueurs froides du geôlier d'un moineau quand, au milieu de la classe et dans un profond silence, un
Cuic!
bien articulé et bien perçant sort tout à coup d'un pupitre?
Le maître dresse l'oreille et s'informe, un second
Cuic! i
Le met hors de doute. L'élève tremble et voudrait être à cent pieds sous terre, et se sent des désirs furieux d'étouffer les cris et l'accusateur.
Le maître quitte sa place, et alors commence une véritable chasse, une battue des* pupitres jusqu'à ce que île nouveaux cuics le guident au gite, que le prisonnier suit délivré et le tyran puni.
A propos de pupitres je n'irai pas plus loin, indus*
trieux et patient entant, sans te consacrer quelques lignes, et sans taire tous mes efforts pour te rendre la gloire qui t'est si bien due et que tu mérites cent l'ois mieux que tant d'industriels, d'entrepreneurs, de marchands de pois à cautère, de poètes, d'assassins, d'avocats, de cabotins, de députés, de tailleurs, de fripons et de sots qui l'en dépouillent aujourd'hui!
Il avait la passion de la cuisine, ce jeune enthousiaste !
A force de soins, il avait ramassé dans son pupitre un briquet, des allumettes, un trépied, un poêlon.
Dieu pourvoyait aux provisions; et tandis qu'on récitait Cicéron ou qu'on expliquait Sénèque, il suait, souillait, taillait, trempait, salait, retournait, lâtait, ouvrant et fermant son pupitre, plus affairé qu'un alchimiste ou qu'un chef de cuisine chez Borel.
Tout à coup une agréable odeur de beurre roussi se répandait dans la classe, un filet de fumée grasse et nauséabonde glissait par les fentes du pupitre, et il fallait encore, à force de papier et de calfeutrages, dissimuler les heureux effets de ce chef-d'œuvre inconnu.
Le maître souvent découvrait les mystères de cette gargote incompréhensible et ravageait d'un coup ces longs produits de la patience et du génie, plus barbare
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cent fois que ce guichetier stupide qui écrasa l'araignée de Pélisson!
11 fallait voir alors de quel courage, de quel front rayonnant de noble audace et de foi, l'intrépide artisan se mettait à genoux, ayant l'air de dire comme Galilée :
— E pur si innove!
Quelquefois aussi l'entreprise arrivait à bien et les voisins du marmiton obtenaient la faveur de partager avec lui quelque ragoût de fromage et d'œufs pourris et brûlés, qu'on trouvait plus délicieux qu'aucun mets de la table des rois.
0 écoliers! que vous rendrai-je pour les plaisirs et les moments de douce et plaisante humeur que j'ai goûtés à vous observer dans ma vie? Vous êtes, à vrai dire, des microcosmes et les psychologues ont grand tort de vous négliger. Vous avez en germes tous les vices, toutes les pussions, tous les travers, tous les ridicules de l'homme, et vous les laissez voir et saisir dans leur naïve nudité. Telle une eau plus près de sa source est plus transparente, plus pure, et se laisse pénétrer jusqu'au fond.
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