PÔ I-E GASCON
qu'elle annonçait. (Jui est-ce qui s'avisera d'appeler cela une gasconnade?
Cette forfanterie héroïque se conserve ensuite dans l'esprit de la noblesse moderne : on la reconnaît à Lérida, où les gentilshommes montent à l'assaut, vingtquatre violons en tète: à Fontcnoy, où les officiers français priaient l'ennemi de tirer le premier; on la devine dans l'allure chevaleresque des hommes de qualité, depuis les raffines de Louis XIII jusqu'à Henri de La Rochejaquelein qui offrait à ses prisonniers de recommencer le combat corps à corps; elle s'imprime profondément surtout dans le mâle génie espagnol; vous la respirez dans les actes et les écrits de cette grande nation, depuis ses fameuses romances jusqu'à l'histoire du chevalier de la Manche. Or, les Vasques sont originaires de Biscaye, et le Gascon n'est qu'un Espagnol qui a passé les monts. Ce caractère enfin, peut-être à sa suite, pénètre cl se distingue dans la littérature française; les héros de Corneille sonl i\v^ Gascons sublimes.
En particulier, el pour dernier détail, on ne voit guère de grand mouvement que n'annonce quelque éclatante parole, comme l'éclair précède la foudre. La fanfaronnade est le défaul des grands hommes. Grillon, au récit de la Passion, s'écriait, en mettant la main sur la garde
de son épée : « Mon Dieu, que n'étais-je là? » ne disaitil pas une gascoimade? mais qui douterait de Grillon? Étudiez les hommes de guerre : les plus braves sont les plus vantards. « Si c'est César, dit Montaigne, qu'il se trouve hardiment le plus grand capitaine du inonde. » Jean Bart se vantait d'être le meilleur marin de son temps, et il l'était. Brennus disait: « Nous allons à Rome, » et il y alla. « Sire, disait un brave serviteur, si ce n'est que difficile, c'est déjà fait; si c'est impossible, cela se fera. » Et qu'est-ce que tous ces mots historiques, sinon des gasconnades, c'est-à-dire la mesure du courage en dehors de l'événement?
Quand donc, voulions-nous dire, on reproche au Gascon de se donner pour brave, on n'oublie qu'un point, c'est qu'il l'est réellement. Il parait à peine deux fois dans les guerres du moyen-âge, l'une à Roncevaiix, l'autre à Tours : il défait iciAbderame, là Gharlemagne. S'il lui faut des noms et des ancêtres pour ses jalons dans l'histoire, il s'appelle tour à tour Eudes, Henri-le- Grand, de Luynes, Villaret-Joyeuse, et Lannes duc de Montebello. Un a fait cette remarque, que sur douze maréchaux d'empire, on en comptait jusqu'à dix qui étaient nés dans le midi de la France.
Il faudrait de plus examiner si cette humeur fanfa-
ronne n'est pas l'effet obligé des facultés précieuses qui font au moins la gloire littéraire de certains hommes, et si l'on n'aurait d'aventure à reprocher au Gascon qu'une imagination trop puissante et trop poétique. Voyez-le tout enfant, j'entends le Gascon véritable, celui qu'on peut prendre pour type et qui justifie su renommée : il y a des sols partout, même en Gascogne; voyez, dis-je, cet enfant du Midi : il s'éveille par une auroreéblouissante et comme sous les auspices de génies bienfaisants; il ouvre ses yeux ravis dans un monde enchanté. Pour lui le lieu natal se peuple de visions charmantes; les ombrages se haussent et s'arrondissent sur son passage, les fleurs sont plus vermeilles, les plaines s'étendent, les horizons flamboient et se perdent à l'infini. Il voit tout à travers un prisme merveilleux. Son âme, comme les harpes d'Éolie, vibre à tous les zéphirsdc ce malin doré, et ces premiers Bpectacles de la nature, une cérémonie, un vieil air, un certain paysage, une Certaine soirée de printemps, se gravent pour jamais dans sa mémoire. Plus tard, peut-être, il s'étonnera de retrouver les mêmes lieux sans prestiges, ces tableaux riants auront disparu, il n'aura plus idée que d'un long jour d'ivresse et de soleil, et le souvenir seulement éveillera parfois en lui je ne sais quels échos mystérieux ; il
peut ignorer le secret de ces changements, demeurer grossier et se méconnaître, mais il est poète assurément: la poésie dort dans son cœur comme un diamant brut. Déjà les choses de la vie l'émeuvent autrement qu'un esprit vulgaire; la rêverie penche cette tète brune avant l'âge; il sonde l'horizon d*un regard déjà sérieux, et se perd en songes ineffables à jamais oubliés. Il demeure longtemps à contempler dans les vapeurs du crépuscule la colline du cimetière et ces noires files de cyprès où. lui a-t-on dit, reposent les aïeux; il écoute cette cloche mélancolique qui sonne le dimanche, et des larmes dont on s'inquiète roulent dans ses yeux purs. Il frémira toute sa vie en entendant ce glas funèbre ou cette chanson ancienne que sa vieille servante chantait le soir pour l'endormir. Il tressaille au son de la musique militaire, et le cœur lui bat en voyant défiler les régiments qui reluisent au soleil; il rêve incessamment batailles, villes conquises, drapeaux flottants et bataillons marchant au bruit des fanfares. Il figure au premier rangdans ces poèmes, il joue toujours le principal rôle; c'est lui qu'on fête, qui s'est couvert de gloire et qu'on porte en triomphe : le peuple l'entoure et l'applaudit; on lui jette des Heurs, on agite des écharpes du haut des balcons pavoises. Il salue les dames de son épée, il est
calme et modeste; il est blessé même, cela ne gâte rien, mais au bras seulement qu'il porte en éeharpe; il n'en est que plus noble, plus pâle, plus intéressant; et songeant à ceci, son cœur se gonfle, son œil s'allume, il goûte en réalité l'émotion délicieuse d'un pareil moment : ses nerfs se crispent, ses yeux s'humectent : il va plus vile, il Trappe des mains, il court, il bondit, éperdu de joie el d'ivresse. Une lui importe s'il sera jamais militaire, que lui importe s'il est courageux ou lâche, c'est le premier triomphe qui brille à ses yeux éblouis, et c'esl le premier triomphe qu'il désire. Ce n'est donc pas un héros peut-être, mais à coup sûr c'est un poète, un grand fiétor, un grand menteur, cet enfant qui d'abord se menl ainsi à lui-même.
S'il se mêle ensuite aux enfants de son âge, il sera d'emblée à leur tète, il sera le chef, l'orateur, le général, le plus ardent, le plus agité, le plus impérieux; et sa vanité, s'il ne domine pas, souffre déjà de profondes atteintes. Gette émulation le suit dans l'étude et les exercices de l'adolescence; bientôt, L'imagination prenant son essor, il bâtira d'interminables romans d'amour et de gloire. Sou ambition infatigable se prend à tout; i! sonde du désir toutes les carrières, il sera conquérant, poète, homme d'État, savant, grand seigneur; que sais-
je ? il rêvera tous les succès et voudra mêler tous les lauriers sur son front.
Cette humeur, selon sa condition, accompagne le Gascon dans tous les états de la vie. Dans une compagnie, un repas, une voilure publique, s'il se trouve un homme d'esprit, un conteur, un loustic, un boute-en-train, c'est un Gascon. Dans un équipage, un collège, un régiment, une chambrée, l'homme qui raconte, qui pérore, qui émeut ou fait rire, l'homme à part, l'homme remarquable, celui qui sait danser, chanter, faire de la musique, tourner une lettre ; celui qui organise une partie, une sérénade, une comédie, et qui a besoin de ce mouvement qu'il traîne sans cesse après lui ; celui qui frise le mieux sa moustache, qui manie le mieux un bâton, qui sait le mieux un couplet; le plus leste, le plus fat, le plus adroit, le plus intrépide, le plus écervelé si l'on veut, c'est le Gascon. Quels que soient les malheurs qui arrivent, quelles que soient les traverses et les calamités, si la voiture verse, si le navire est en détresse, si le bivouac est triste parmi les glaces et la déroute, au milieu des misères de la guerre et de la famine, un homme est là qui chante, qui raille, qui console ses compagnons, qui relève leur courage, qui les distrait et leur arrache un sourire : c'est le Gascon. Dans l'affreuse retraite de
Moscou, il y eut un sous-officier qui délayait, on chantant, un peu de chocolat dans la neige, ri qui priait à déjeuner ses camarades exténués : ce sous-officier (Mail un (ils de la Garonne. Cette inaltérable gaieté en de tels moments témoignerait déjà d'une trempe d'âjne peu commune, mais elle egt surtout l'effet de cette pétulance toujours en éveil qui s'épanche et se traduit diversement selon les cas. Il semblera Bans doute qu'on si' plaît à douer ici le (iascon d'une organisation distinguée ; mais
cette organisation bbI commune ches lui comme chea
tous les peuples du midi. Et qu'on ne dise pas que c'est l'accent et de vaines singularités qui distinguent cet homme; Imites ses actions s'accordent avec celte vivacité de sentiments et d'expressions. Dans le régimenl. le Gascon est maître d'armes; il a fait <cnt actions folles et courageuses qui justifient de tout poiul sa réputation ; c'est un enragé duelliste, le mortel le plus sensible et le plus chatouilleux ; il se bat pour un mol. pour un clin d'œii. On l'a mis une l'ois au cachot pour avoir délié tous les spectateurs d'un théâtre, une ville entière. Qu'il se présente une entreprise hasardeuse, le choix tombera sur lui; qu'on ait besoin d'un homme intrépide, on l'appelle. Il a pour nom de guerre Tête brûlée^ la Tempête^ le Bourreau des crânes. Il est enfin le premier à la ma-
raude, mais aussi à la bataille; le plus fanfaron, mais le plus brave. C'est d'ailleurs un type trop connu pour nous y appesantir : consultez les annales des duels à l'armée et dans les villes de garnison ; demandez aux vieux officiers, que chacun interroge ses souvenirs, on retrouvera à coup sûr le Gascon dont il s'agit, avec ses défauts, sans doute, mais avec ses qualités; des exceptions n'ébranlent pas la règle; il nous suffit qu'on démêle aisément le caractère national que nous voulons peindre. Au surplus, tant de caporaux et de soldats lieupeux devenus maréchaux, tant de noms obscurs devenus glorieux, Lannes, Gros. Murât, sont là pour nos preuves, Si l'on doutait encore de cet enthousiasme qui bouillonne dans la poitrine de notre héros et qui explique tous ses succès, qu'on l'écoute parler, peindre, étonner, frapper les esprits, trouver des expressions fortes et soudaines, des imagos grandes et pittoresques, faire passer dans les âmes la chaleur et l'emportement de la sienne, dépasser le but pour l'atteindre, viser trop baut pour frapper juste, dire le plus pour peindre le moins, car il sait que tout le inonde n'a passa sensibilité et son génie: s'aider de la voix, du geste, de l'accent, du visage, transmettre ses émotions comme l'action électrique, et rencontrer en courant de ces effets surprenants, de ces tours
heureux, de ces prodiges de style que les grands écrivains ne découvrent qu'à force d'art et d'étude. Et c'est ce qui fait que dans ce pays l'on raconte à merveille ; on y aime à dire autant qu'à faire; toujours Homère y suit Achille, et le conteur se pique de vanité dans ses récits comme le héros dans ses hauts faits ; il outre, il exagère peut-être, mais l'auditeur n'en est que plus frappé et L'effet mieux rendu : point de tableau plus vrai qu'un conte de Gascon. Ce n'est pas un conte, c'est un drame; ils ne parlent pas, ils jouent. La voix grossit, murmure, soupire, s'élève, s'abaisse, éclate, selon l'action et l'interlocuteur. S'il s'agit d'un cheval, il trotte; d'un fusil, ils ajustent; d'une voiture, elle roule; d'une épée, ils la tiennent; d'un combat, ils crient; d'un corps qui tombe, on l'entend : d'un fantôme, vous frémissez. On perd de vue cet homme seul qui pleure, chante, crie, gesticule, grimace, et l'on assiste à la scène tragique ou burlesque qu'il décrit; vous êtes parmi les personnages furieux ou bouffons qu'il évoque. Ces gens-là, comme on voit, sont au moins des poètes; pour de l'esprit, on ne leur eu refusera pas : sans les Gascons, Mathieu Laensherg n'eût dit que des platitudes. Et n'est-ce pas une chose étrange <pie de tels dons aient servi précisément à leur renommée banale de hâblerie amplilicalive?
Nous parlions de guerriers, de poètes: mais quel orateur que le Gascon! Poussez-le, en pleine révolution, dans une assemblée délibérante; plongez- le clans une de ces cuves ardentes où bouillonnent toutes les mauvaises passions d'une époque; faites-lui respirer cette vapeur empoisonnée qui enivre et aveugle ; jetez-le dans un club, à la Constituante, à la Convention nationale : la fièvre s'allume dans ses veines, sa tête s'embrase, son cœur bat, son front brûle; fût-il mourant, fùt-il muet, il parlera, il s'écriera comme le fils de Grësus : Ne tuez, pas mon père! il tonnera pour le roi ou le peuple, pur ou criminel, martyr ou bourreau, Ducbâtel ou Danton, d'un parti extrême, mais tribun terrible et célèbre à jamais.
Et cependant un obstacle singulier s'oppose à lui dans la carrière publique, difficulté vaincue, qui tourne encore à sa gloire : c'est dans son idiome qu'il faudrait l'entendre, et cet idiome il ne le parle plus. 11 semble que le ciel ait voulu en quelque sorte l'humilier dans son orgueil et mettre'un frein à la puissance de son éloquence par la défaite et la confusion de sa langue dans les hasards de la monarchie; cette langue qu'on a flétrie du nom de patois, et qui a failli devenir la langue française;
cette langue qu'il parle si bien, que M. de Bonald y a
cherché la cause de cette supériorité d'esprit des peuples du Midi sur les peuples du Nord. « Si les peuples du Midi, » écrit ce beau génie, dont la France commit à peine la perte récente, uu de ses plus grands hommes qu'elle vient de laisser mourir comme le plus obscur de ses enfants] « si les peuples du midi de la France, clans les classes inférieures, ont plus que ceux du nord ce qu'on est convenu d'appeler de l'esprit, une conception plus vive et plus originale, la raison en est, je crois, qUJ les premiers ont une langue à eux, et non pas les autres; les Méridionaux parlent très-bien une langue qui leur est particulière, e! les peuples du Nonl parlent très-mal une langue qui n'est pas la leur, puisqu'ils n'uni pu en suivre les progrès; les uns possèdent mieux que les autres l'instrument de la pensée, et les peuples du Midi parlent mieux leur idiome que le peuple picard ou normand ne parle le français. »
S'il nous était permis de commenter ce texte respectable, nous ajouterions que non-seulement les Gascons possèdent mieux l'instrument de la pensée, mais qu'ils sont mieux doués sous le rapport de la pensée ellemême, que l'instrument s'est accommodé à la longue au besoin qu'ils en avaient, et que c'est leur esprit.
leur conception vivo et originale qui a fait ce langage si Vif et si lumineux.
Maintenant on s'expliquera mieux sans doute cette suffisance tant reprochée au Gascon. Il a du s'appliquer à lui-même cette sensibilité qu'il met à tout; un sentiment exquis du bien et du beau les lui fait naturellement convoiter; sa facilite à parler lui a valu des succès dont il est impossible qu'il ne soit pas tenté d'abuser; il exagère son mérite comme il exagère toute ebose, et peut-être qu'à son insu, quand il parle, un certain penchant pour l'idéal, pour la forme littéraire, conspire avec sa vanité. Ce n'est pas qu'il croie toujours ce qu'il dit d'outré à son avantage, il a trop d'esprit pour cela, mais il essaye de le faire croire ; il se complaît dans cet état douteux où un bomme d'esprit, satisfait de l'impression qu'il impose, ne compte jamais avec lui-même. C'est ainsi qu'il prétend à tous les genres de perfection, et cette faiblesse, se peint dans tous ses discours : il est très-hardi, très-brave, très-bean, très-agile, très-riche, très-spirituel, très-instruit, très-propre à tous les exercices de l'esprit et du corps ; il possède des domaines incalculables, et se tournant notamment vers la bravoure et la galanterie, il est devenu, à l'entendre, la terreur des ho mines et l'idole des femmes.
Mais, s'il en est ainsi, tous les Gascons ne sont pas en Gascogne ; d'où vient qu'on n'a point relevé les mômes défauts chez les hommes privilégiés qui doivent leur éclat au même fonds de caractère : si les Gascons sont poètes, combien de poètes qui sont Gascons ? 11 faut enfin le remarquer,les mêmes causes ont dû produire les mêmes effets. Et quel est le poète dont les transports chimériques ne percent plus ou moins en dehors de ses compositions? Quel écrivain n'emploie malgré lui dans ses récits les hyperboles de son style? quel est celui qui n'a tenté de s'approprier les qualités imaginaires qu'il prête à ses héros ? quel est celui qui, dans quelque étalage de son caractère ou de ses qualités, ne cherche à réaliser une portion de sou idéal? quel est l'homme d'esprit que son imagination n'emporte en quelque grave et honteux ridicule, à moins qu'elle ne soit tempérée par beaucoup de bon sens? Cette sorte de charlatanisme, Aegasconnade, se révèle dans le costume et les habitudes, et l'on nous comprendra quand nous dirons qu'elle consiste Je plus souvent en ces façons étranges qui font dire communément d'un homme : C'est un original; expression, par parenthèse, toujours prise en mauvaise part dans le midi de la France. Celui-ci laisse croître une barbe épaisse, celui-là affecte un désordre qui touche à la malpropreté;
J'un prétend à l'air inspiré du barde Scandinave, l'autre joue le ferrailleur; un troisième s'attribue les proportions de l'Antinous, ce dernier s'efforce de paraître magnifique, Jean-Jacques cède au ridicule d'habiter une chaumière, Byron veut passer le Bosphore à la nage; les poètes démocratiques enfin se complaisent dans des sémillants d'une rudesse farouche. Ces caprices varient avec la mode, mais ils s;' sont vus de tout temps, et Gicéron disait déjà des démagogues lettrés de son temps : Alio vultu, alio vocis sono, alio incessu esse meditabantur ; vestitu obsoletiore, corpore inculto et horrido capillatiores quam ante, barbaque majore, ut oculis et aspectu denuntiare omnibus rim tribunitiam et minitari reipublicœ viderentur. « Ils s'étudiaient à changer leur figure, leur voix, leur démarche; leurs vêtements sales et négligés, leurs cheveux hérissés, leur barbe plus longue qu'à l'ordinaire, leur extérieur affreux; tout dans leur regard et leur aspect semblaient nous annoncer les violences populaires et menacer l'État des derniers exeès. »
Or. que devienl cet esprit poétique clans la lutte journalière avec la réalité? il tombe de lui-môme dans les plus bizarres contradictions. Celui-ci chante Iris, les lis, les roses, et s'épuise en madrigaux sur le sein flétri de
quelque Toiuon; celui-là, qui ne décrit que palais et
fêtes, plume? et ruban?, pompons et dentelles, (raine la guettilte et tnabge avec les doigts un potage infect sous les tuiles d'une mansarde; cet autre, qui ne parie que de grande EOUpB d'épée, tremble à la vue d'un cuistre dont il s'est moqué. Et voilà juslemriil ce qui a fait du Gascon magnanime, du GaBCOn généreux, lier, vaillant, héroïque, ce GUSC m tapé, lluet. peureux, vantard, des tréteaux cl des almanacbs; cette touchante et vénérable ligure de notre littérature, cet homme qui rêve de Heurs sur un grabat, qui mange son pain à la fumée des cuisines, qui s'escrime avec tipe épée de bois, ce matamore bàtonim. Ce galant en souliers pei'C's. ce lîéTOS sans armes, ce grand seigneur sans gîte, ce don Quichotle de l'amour, île la fortune, de la poésie, dont le pied trébuche ici-has quand son front se proinène dans les nues; voilà comment s'est produit ce fameux personnage devenu si populaire et qu'il es! hou d'abord de faire connaître.
La Gascogne, de Henri IV à Louis XV. était à peu près divisée en quantité de domaines médiocres dont le plus considérable n'eût pas satisfait un de nos boutiquiers enrichis; car le Gascon avanl toul est bon gentilhomme, le Gaôcon dont il ,-',iuil n'est rien moins qu'un de ces m féodaux, un de ces impitoyables tyrans qui
pesaient sur la France et qu'on juge encore sur la loi du pathos révolutionnaire. Il Suffirait, pour rassure? les
esprits, d'entier dans quelques détails des mouvances qui faisaient de certains nobles de véritables domestiques. On en a vu servir de valets de Terme : témoin ce seigneur dont parle Tallemant des Réaux, qui suivait sa charrue en sabots, son épée suspendue à un baudrier de corde. Jusqu'à la révolution, par exemple, un brave gentilhomme, capitaine après vingt ans de service, se retirait dans sa métairie avec. la croix de Saint-Luuis. 600 livres de pension et un bras de moine : le dernier commis de nos jours se fût révolté. Voilà donc Ce que c'était pour la plupart, que ces fiers seigneurs gorgée éè l'or cl du sang du peuple. Et qui l'a mieux prouvée, cette noble pauvreté, que le Gascon lui-même, lui qui Fa rendue pour ainsi dire proverbiale : lui qu'on a tant hué, poursuivi, chansonné. parce qu'il écurait ses dents avant souper et qu'il soufflait dans ses doigts en décembre. Hélas! et quand on songe qu'un jour cet humble sire qu'on bafouait sur un théâtre, on l'a poussé sur un échafaud, que ce pauvre hère qu'on fustigeait, on l'a nnillolinc. guillotiné comme un tyran, comme un accapareur, comme un ennemi public! ehôreetinno conte victime! stupidês assassins ! Mais reprettons-îe à
l'aurore de sa renommée littéraire, dans son bon temps, s'il en cul jamais, à peu près sous Charles IX.
Qu'oïl se ligure donc là-bas dans la vallée, à deux portées de mousquet t\(- ci'> chaumières, en suivant la saulaie, les ruines d'un donjon de huit tours: (rois pans de murs dévastés par les guerres de religion, un comble d'ardoises sur une tour décimée, un bastion de pierre flanqué d'une tourelle de Inique, un débris de plateforme rec mvert de planches, un chemin bordé d'arbres
qui mène à la porte, un reste de fossé où nagent des canards dans des Qaques d'eau verte, un pont-levis rouillé qu'on ne lève plus, une cour pleine d'herbe, autrefois coin- d'honneur, basse-cour aujourd'hui : uw perron fendillé et couvert de mousse, une vigne grimpant de la porte aux l'en ('Ires, et derrière la cour quelques carrés de choux, quelques vieilles futaies ceintes de murs, que les étrangers appellent un par/, le seigneur un clos : enfin quelques lambeaux de terre éparpillés ça
el là dans la plaine.
Au dedans, les vestiges fortifiés sont abandonnes, les grands appartements sont sans meubles, la grande galerie est pleine de blé, et C'est encore mi bonheur. L.C m litre du logis s'est retiré dans un coin du bâtiment neuf avec une servante el deux ou trois valets qui s'oc-
cupent aux champs. Il couche au second étage d'une tour, et le matin on le voit se promener autour de son domaine, en bonnet de nuit, sans épée, en pourpoint de tiretaine râpée. Voila ce qui resta à ce fier suzerain de ses biens, de ses vassaux et de sa vieille muraille, a] irès tant d'assauts soutenus pour sa religion et son roi. N'admirez-vous pas le paysan qui lire humblement son chapeau à cet homme et qui l'appelle Monseigneur?
Des fils venaient à naître. Dans un pays sans commerce et simplement agricole, les familles se seraient éteintes et ruinées par les divisions successives de la propriété foncière si le partage entre frères eût été égal. On était régi d'ailleurs par les lois romaines, et la lui permettait aux pères de laisser, par préciput, les trois quarts de leur fortune à l'aîné, qui avait encore son droit au partage du reste. Cette manière de partager les biens était générale, et incitait les cadets dans la nécessité d'aller chercher fortune dans la robe, l'épée ou l'église. 11 leur restait leur nom et leur courage, ou comme on disait la cape et l'épée. Un beau jour donc on sellait le courtaut, le valet rajustait une vieille livrée, on cousait dans un sac quelque amas de pistoles, le père y joignait sa bénédiction, rappelait les aïeux et les anciens services, recommandait l'économie, ne doutait pas
que son (ils ne fût fait pour aller à /on/, cl l'on se mettait en voyage.
Le jeune homme était vif, ardent, ambitieux, grêle cl chétif peut-être, mais plus fier qu'un César sous sa cape étriquée. Arrivé à la cour, il s'attachait à un grand seigneur, M. de Gttiohfi ou de C.aussade. et ne lardait pas à sentir sa misère au milieu de ce monde brillant; mais comme après tout il était noble comme le roi, il ne rabattait rien flô 868 prétentions ; comme son père avait en réalité un château, ûr^ terres et l'ombre d'un train de seignettf, il disait W8S chiens, nus rheraitx, le chât&tu de mon père: il se rehaussait d'autant plus pour garder son rang, il s'enflait de son mieux pour l'aire bonne lifiuro; une chaleur singulière, l'accent le gestQ animaient encore ses discours, et l'on se moquait de lui en les comparant à son équipage; ce qui ne l'empêchait pas de devenir maréclial ou connétable, pour peu qu'il s'appelât de Luynes ou lloquelauiv. Telle est la pure Origine de ces fameux cadets de OûSCOgûO qui n'étaient en somme, dit u\\ écrivain, que plus braws et plus spirituels que les autres provinciaux.
Gel homme, oii le trouver aujourd'hui? Qtte l'ùl-il devenu, qu'aurait-il à faire dans notre société on il n'est plus question d'être ni brave, ni galant, ni magnifique?
LÇ GASCON 215
qu'est-ce qui pourrai! lui faire envie? de quoi pourrait-il se vanter? de quels efforts lui saurait-on gpâf où sont
les domaines, les titres, les seigneuries? où sont la noblesse, l'honneur, la chevalerie.
Le Gascon historique s'est donc effacé, il a disparu avec les nobles objets de son ambition, et n'a laissé que son nom à des provinciaux tombés au dernier rang. Cette décadence s'explique. Les provinces, quand il y en avait, étaient de petits Etats, comme l'indiquait pour quelquesunes le nom de leurs assemblées. Elles avaient leurs capitales peu éloignées de tous les points, et pouvaient étendre partout leurs influences bienfaisantes. Elles avaient des parlements, des collèges qui étaient autant de foyers de civilisation. Les grands propriétaires établis dans leurs terres, les fonctionnaires retenus par leurs charges, le train des gouvernements, étaient autant de sources d'où se répandaient jusque dans les campagnes les plus écartées les solides lumières, la bonne éducation, la politesse des mœurs et des manières. On en appelle à tous ceux qui connaissent les usages français avant la révolution, et qui savent les comparer à ceux d'aujourd'hui. Chaque intelligence avaitsa place clans cette administration complète ne relevant que d'elle-même. On pouvait être et l'on était savant, magistrat, fonctionnaire,
poëte, homme d'esprit, homme de goût, sans sortir de son pays. Et l'on s'en est bien aperçu à ces députés des étatsgénéraux accourus du fond de leurs provinces pour devenir les premiers hommes de l'État: on ne parle ici que d'une supériorité relative à leur temps. Que si quelques étourdis de la cour trouvaient à redire aux façons des provinciaux, ce n'était guère qu'à propos démodes et île frivolités que les honnêtes gens ne sont pas tenus d'apprendre ; mais les sages blâmaient ces fous, et certes il n'y avait rien à leur remontrer, à ces provinciaux, de la vraie et constante politesse, celle que donnent le goût, le savoir et la noblesse des sentiments. Il s'agit encore une l'ois des hommes sensés; il y a des Pourceaugnac à Paris comme en province.
Les provinces ayant disparu, la centralisation administrative, qu'il m; faut pas confondre avec l'unité de pouvoir, a produit la concentration des sciences, i\o^ arts, de toutes les professions libérales. (Ju'en est-il résulté? l'agrandissement excessif de la capitale et l'extrême appauvrissement des provinces, effet et cause qui se succèdent et se reproduisent, maux qui s'enchaînent, s'alimentent, s'empirent l'un l'autre; car ce loyer des intelligences attire tout provincial intelligent; tous les talents, toute la vie, toutes les richesses des provinces
refluent incessamment vers la capitale, et si la capitale est à la lettre la tète de la France, la France mourra d'une congestion cérébrale.
Les départements du midi, les plus écartés du centre, ont dû demeurer les plus arriérés dans l'ordre moral. Le Gascon, et ceci s'applique à bon nombre de provinciaux, le Gascon, trop éloigné de la capitale pour en suivre les mouvements et privé de ses moyens locaux d'instruction, n'est plus qu'une sorte de colon et d'ilote que Paris amuse du pamphlet d'hier et des modes de l'an passé. Mal servi, on ne le niera pas, par les prétendues lumières nouvelles et détourné des anciens principes, sans religion et sans philosophie, il est devenu ce que nous le voyons, ce bourgeois moderne, sot et ignorant, qui n'est que risible pour les esprits superficiels, mais qui épouvante quand on se donne la peine d'approfondir. Il ne sait plus ce qu'il est ni ce qu'il croit, il n'a plus une idée nette en morale: s'il ne tue pas, s'il ne vole pas, c'est merveille; en tout cas, il ne saurait dire pour quoi. Sa tête est un chaos où s'agitent les erreurs les plus contradictoires. Sa croyance il l'ignore; son opinion politique, il n'y entend rien; et cependant cet homme se môle, par la force des choses, à toutes les questions les plus graves ; il ne demeure à court sur aucun sujet, il ne le peut plus, il est éclairé.
Pas une des misérables opinions qui se disputent la France qui ne trouve en lui de l'écho ; pas un des plus plats journaux qui n'abuse de sa crédulité ; pas un intrigant politique qui ne le compte pour son partisan ou son admirateur , pas un système insensé, pas une lubie récente ; pas de pauvre invention, pas de bourde industrielle, pas de souscription dérisoire, pas de mensonge imprimé que Paris ne lui impose ; pas un visionnaire, pas un charlatan qui ne l'ait tour à tour pris pour dupe. Le meilleur de sa philosophie, il l'a choisi, chose étrange à dire ! dans les œuvres d'un chansonnier. Enfin, comme s'il était rien déplus odieux que la suffisance avec l'ignorance et l'incrédulité, il est tranchant, incivil, absolu; et il se croit sans préjugés, le malheureux, comme s'il en eut jamais autant, des plus nouveaux, des plus absurdes, des plus monstrueux !
Cette dégradation morale, par une conséquence inévitable, se produit à l'extérieur de ce provincial. La grossièreté de son esprit perce dans son vêtement et dans ses manières. Il n'est pas seulement méprisable, il est ridicule. Purisavec raison se moque de lui; ses gamim le montrent au doigt, ses filous le sentent d'une lieue, ses comédiens le jouent sur le théâtre: il n'en est pu plus éclairé sur sa folle servitude. Au reste, les beautés delà capitale ne
l'étonnent en rien, il s'attendait à mieux ; car il faut bien le remarquer encore, il en suit les progrès à contrecœur, sa vanité s'en révolte, l'admiration obligée et la gloriole provinciale sont aux prises; mais des deux paris il trouve son compte : il vante sa ville à Paris, il prônera Paris dans sa ville. En attendant, il déguise sous une froideur comique ses niais ébahissements. Écoutez-le : il vous dira que la province n'est plus arriérée, qu'elle devance Paris dans la nouveauté, ou tout au moins qu'elle marche de pair ; peu s'en faut qu'il n'accuse la capitale de copier les modes de sa sous-préfecture ; et cet homme qui parle, se carre effrontément dans un habit extravagant qui ne fut jamais d'aucun temps, ni d'aucun peuple. Il vous dira donc que son bourg est aussi brillant que Paris, qu'il s'agrandit dans les mêmes proportions, que vous ne le reconnaîtriez pas, qu'on a bâti une aile à la mairie, et que le marchand du coin pavoise son échoppe à Y instar des magasins de la capitale : la masure où Ton joue la comédie ne diffère pas trop de l'Opéra ; le Philidor. de son endroit vaut Duprez; Robert le Diable notamment, est mieux exécuté. qu'à l'Académie royale de musique ; il pourra lui échapper enfin, en détournant les yeux de la colonnade du Louvre : qu'on vient d'achever la maison neuve de l'adjoint, et que cela est magnifique.
Pénétré pourtant de son insuffisance intellectuelle et tourmenté, quoique libéral, du désir d'élever sa famille du fond de son comptoir aux plus hauts postes de l'État, ce provincial rougit pour son fils de l'état qui l'a fait vivre. Il ne saurait souffrir que ce fils s'enrichît comme lui en mesurant de la toile ou de l'huile : cet enfant naît de droit avocat ou médecin, et non autre chose; il est tenu d'être un docteur ou un homme éloquent. S'il y a deux enfants, l'un sera médecin, l'autre avocat. C'est un des travers incroyables de cette époque, et nos neveux n'en jugeront qu'au fatras énorme de nos écrits. Ces enfants, disons-le d'abord, sont nés dans de pires conditions que leurs pères. La logique des révolutions est impitoyable; on peut suivre dans les liens privés le relâchement du lien politique : le père s'est séparé de la tradition, le fils ne la connaît plus; le père a rompu avec l'État, le fils avec la famille. Il tutoie son père, et nous le verrons à la première occasion en révolte ouverte contre l'autorité paternelle, comme ce dernier avec l'autorité publique. Mais ici l'ambition du père et du fils sont d'intelligence. Les conditions sociales n'étant plus réglées par la vieille sagesse, toute barrière étant tombée sur le chemin des honneurs, chacun rêve un état impossible, et il n'est pas d'adolescent qui ne se croie appelé où parvenait jadis un
homme de génie presque malgré lui, par la force des circonstances; cet abus monstrueux peut, il est vrai, bouleverser l'État, mais en attendant il ruine les familles. Qu'on suppose donc à ce bourgeois de la Gascogne une fortune médiocre, laborieusement amassée; son fds eu lui succédant pourrait la soutenir et l'accroître; maison met l'enfant au collège ; en général, il n'y apprend rien, l'ignorance des parents, l'incurie des professeurs et les mauvais systèmes d'éducation conspirent sur ce point avec les mauvais penchants de l'élève. Supposons encore qu'il redonne ce qu'il faut de latin pour prétendre à l'une des professions lettrées; il atteint ses vingt ans, possédant à peine les rudiments d'une profession libérale et sans rien savoir d'un art mécanique : on peut dire exactement qu'il n'est bon à rien. Voici qu'il faut courir les hasards d'une vocation décidée : le goût de l'étude, l'application, la capacité, le talent, et de plus les chances d'une concurrence de vingt mille sujets par année, c'est-à-dire plus d'avocats et de médecins qu'il n'en faudrait raisonnablement pour toute la France. On ne conçoit pas que les chefs de famille ne s'épouvantent point de ce calcul ; mais chaque chef de famille compte sans doute que son fils est le plus studieux, le plus habile, le plus opiniâtre de ces concurrents.
On envoie le jeune homme dans l'une des grandes villes où siègent les Facultés, le plus souvent à Paris. Remarquez qu'il y vient au moment où son âge et sa mauvaise éducation le livrent tout entier aux influences mauvaises de ces villes, et que ce moment est singulièrement choisi pour le soustraire tout à fait à la surveillance paternelle. Remarquons en outre que ces huit ans d'études faites vaille que vaille, sous les yeux de parents ignorants, n'ont fait que l'accoutumer h l'oisiveté. L'étude littéraire, où le travail n'est pas appréciable, est le meilleur prétexte de ne rien faire. Le jeune provincial voit donc arriver cette époque avec transport, non comme le moment d'entrer dans une carrière, mais comme une occasion de conquérir toute sa liberté. Il arrive à Paris, où son jargon, ses allures négligées, son méchant ton, son peu d'argent, le repoussent d'abord vers les bas plaisirs et les mauvaises compagnies. 11 joue, il boit, il fume, il fait vacarme au théâtre et à l'estaminet, il infecte d'un nouvel hôte ce quartier qu'on appelle le Pays latin, je ne sais pourquoi, car on n'y entend guère que les patois du Lot et de la Garonne. Le Pays latin, il faut le dire, pour les gens de province, a sa célébrité de lieu suspect et ses mauvaises mœurs bien constituées au milieu des mauvaises mœurs de la capitale; laprostitu-
tion -y marche à la suite des écoles, comme à la suite d'une grande armée sans discipline. 11 faut le dire surtout à ces parents qui comptent sur ce voyage pour former un jeune homme au goût parisien : leurs fils ne peuvent leur rapporter que les habitudes de la canaille de Paris, lesquelles, on en conviendra, valent toujours un peu moins que celles des honnêtes gens de province. Voilà donc quatre ans de dissipations, de dettes, de bons tirés à vue sur la crédulité et les privations de la pauvre famille qui se sacrifie pour nourrir ce désordre, sous prétexte d'études et de mensonges de toute espèce. Le jeune homme, durant ce temps d'oisiveté, se livre avec la fougue de son âge à la débauche, aux occupations frivoles et dangereuses, à tout ce qui n'est point l'étude : il est surtout un très-bon élément aux passions politiques du moment. Les parents seront fort heureux s'il n'est brusquement arrêté dans sa carrière par un de ces malheurs sans remède si communs à Paris, si aisément prévenus en province : un duel, une condamnation politique, une balle dans l'émeute, un de ces accidents qui n'en sont pas moins fréquents pour ne faire sentir leurs effets qu'à deux cents lieues de nous. Nous ne remarquons rien dans le bruit de Paris : un jeune homme disparaît, nul ne le connaît, nul n'en parle; le journal le
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nomme, et tout est fini ; mais que de larmes et de longues douleurs dans ces pauvres familles, ça et là au fond de la France !
C'est aussi le moment pour entrer dans d'autres détails déplorables où l'étudiant, le Gascon surtout, par enivrement de jeune liommc ou incapacité pressentie de choses plus graves, rompt de lui-même ses projets et se j ttcdansun de ces états qui tournent tant de jeunes tètes; où il se fait, par exemple, comédien, peintrejwète, et que de familles encore, après avoir dépensé plus qu'il ne convenait pour faire un avocat ou un médecin, peuvent se reprocher de n'avoir fait qu'un barbouilleur ou un histrion de campagne!
Mais admettons, ce qui est loin d'être général, que les études, entre tant d'écueils, s'achèvent tant bien que mal. Les difficultés de l'état et de la concurrence se présentent; dùt-on percer la foule, on n'y réussit pas surl'-rliamp. La famille épuisée doit encore venir en aille à ce débutant qui à vingt-six ou trente ans est hors d'état de Be suffire. 11 faut des meubles et des avances. Les lils ont détruit la fortune paternelle sans commencer la leur; et qu'on juge, dans une maison qui compte deux nu trois enfants dans ces conditions, ce qu'ils peuvent devenir après la ruine de la famille et de leurs espérances,
et de quelle population inutile, par conséquent remuante et nuisible, ils surchargent l'État. On insiste sur ces détails, parce qu'ils expliquent, comme on l'a dit. la ruine progressive des provinces, et parce qu'ils semblent surtout particuliers aux provinces du midi qui envoient le plus de sujets à Paris.
Maintenant, si nous jetons les yeux sur les campagnes, nous pourrons juger le prétendu progrès des lumières dans ses plus clairs résultats. Ici l'incrédulité, l'ignorance, l'aveuglement, ont pris leurs formes les plus repoussantes. Le paysan, s'il sait lire, lit des romans obscènes et des libelles menteurs ; il ne dirait pas un mot d'un métier qu'il n'a point appris, mais il tranche et décide en matière de religion et de politique ; il chansonne son curé, mais il écoute les charlatans ; il n'a plus foi aux reliques, mais il croit aux ânes savants ; il se moque de la Bible, mais il digère dévotement la première sottise imprimée: il ne croit plus en Dieu, mais il adore un homme à renommée populaire et douteuse : l'image de quelque chef de parti remplace le Christ au rhevetde son lit, il s'est taillé des idoles de bois et de pierre ; et comme ces Romains dégénérés qui divinisaient leurs empereurs, il ne rirait pas trop d'une apothéose de Napoléon.11 n perdu ses superstitions. sauf les^plus méprisables;
il a gardé ses préjugés, moins les plus nobles et les mieux fondés. Sans doute il n'a fallu rien moins qu'une grande révolution, des prédications furibondes, les émissaires sinistres de 89, les apôtres sanglants de 93, l'appât illusoire de la souveraineté, les biens nationaux, l'appel à la haine, à l'envie, à l'orgueil, à la cupidité, à toutes les passions, pour dépraver à ce point la population des champs; mais une des causes persistantes de la corruption, on pourrait l'observer encore : c'est ce militaire que la paix a fait refluer dans nos provinces, ce héros de nos guerres tant célébré dans les théâtres et les poésies de carrefour, et qui entre nous a un peu tué, violé, pillé par toute l'Europe ; cet autre paysan qui n'a d'autre titre, il faut bien le dire, à l'admiration des bonnes gens qui l'écoutent, que l'air délibéré dont il sacre, fume et blasphème, et qui en somme, pour devenir l'oracle de la paroisse, n'a rapporté de ses courses que la pire brutalité, l'endurcissement et le cynisme imbécile des camps.
La Gascogne pourtant, comme la plupart des provinces nu Midi, est une de celles où les changements modernes ont le plus difficilement pénétré. Le culte religieux du moins y conserve son empire; le prêtre y porte en sûreté son noble et grave costume ; les vieilles coutumes ont résisté çà et là. tant elles étaient solidement fondées:
les efforts réunis du temps, de lu philosophie, des révolutions et des guerres n'ont pu déraciner une humhle pratique religieuse dans un hameau de cinquante feux. A La Brède, par exemple, près de Bordeaux, au pied de ce fameux château de Montesquieu qui honore la province, subsiste encore un usage des moins sages, il est vrai, et des moins anciens aussi parmi ceux d'autrefois : le couronnement de la rosière. La fête se célèbre avec les cérémonies connues ailleurs : la rosière est menée en grande pompe à l'église, où elle reçoit sa couronne des mains du magistrat municipal qui remplace le seigneur; le reste de la journée se passe dans les réjouissances.
Mais c'est dans le Gers surtout qu'on retrouve le plus de traits de l'ancienne physionomie du pays. Là, le paysan porte encore ses anciens habits ; là se fêtent encore les antiques solennités; et dans la plupart des villages, on verrait encore le dimanche des bandes de jeunes filles danser joyeusement au sortir de l'église, et les garçons qui les accompagnent, en agitant de longs bâtons où sont passés en guise d'anneaux ces gâteaux ronds qu'on appelle des tortillons, et dont chacun fait des galanteries en laissant tomber un des tortillons dans le tablier de la fille qu'il a choisie. Si le tortillon y demeure au lieu de
roul-T à terre, les vœux du jeune homme sont agréés, et le cortège s'achemine gaiement vers la place du village, où l'on danse en chantant cette ronde hien connue qui servira d'exemple pour le patois de la province :
Chut ! as-tu eateodat Lou coucut que canto?
Chut! as-tu entemlut Canta lou coucut?
(Chut! as-tu entendu le coucou qui chante? as-tu entendu chanter le coucou? i
La rime n'esc pas riche et le style en est vieux, dirait Alceste. mais ne trouvez-vous pas que cela vaut bien mieux que ces couplets diffamatoires ou sacrilèges que le peuple de Pans hurle sans les comprendre?
Dans le Gers encore, se conservaient naguère et s'effacent peu à peu les cérémonies naïves des mariages, ces touchantes l'êtes patronales, ces pèlerinages à Noël, ces fêtes de la yerbe et du roitelet, dont les pratiques, aujourd'hui ridicules ou tout au moins bizarres, ont toujours une source si pure, une signification si noble et si hautement raisonnable. Là, tel jour autrefois, tel plal se mangeait en commun, telle corporation nommait ses chefs, telle confrérie célébrait su l'été. C'étaient autant d'occasions où la famille se réunissait dans une heu-
reuse communion de doux et religieux sentiments. Cette table de chêne avait vu des générations qu'on ne comptait plus; on mourait de père en fils dans ce grand lit à vieilles pentes de serge, qui remontait au règne du bon roi Henri; le vieillard comme le nouveau-né avait joué tout enfant sous cette vigne qui ombrageait le seuil ; ces meubles séculaires entretenaient dans la maison le respect et le souvenir des aïeux, et nul ne passait là-bas, devant le cimetière, sans ôter son chapeau, car chacun y comptait les siens.
Poésie profonde des siècles passés ! tristes regards perdus dans^ect abîme des âges! chaîne des temps à jamais rompue ! humbles bistoires, chastes secrets de tant de paisibles existences ensevelis pour jamais dans la tombe de nos pères ! blanches têtes, ombres vénérables, bonnes et simples gens qui nous apparaissez en votre costume ancien ! qui de nous ne vous a souvent évoqués en soupirant? qui de nous n'a palpité depuis l'enfance, en écoutant les vieux parents au coin de l'àtre raconter cette obscure et heureuse vie ? qui de nous n'a regretté de n'avoir point vécu dans ce bon vieux temps ? qui de nous encore ne se perd en rêveries ineffables sur les années écoulées du pays natal? Quels sont les cœurs que ne pénètrent d'une douce mélancolie ces reliques con-
servées au hasard dans les familles, ces livres poudreux, ces portraits respectables, ces fronts calmes et souriants? et qui n'est involontairement saisi de respect et d'admiration devant ces autres reliques des villes et des provinces, ces basiliques, ces maisons communes, ces châteaux superbes, debout après tant de tempêtes, et qui ont vu tant de fortes générations, tant de grands événements? Ah! ce n'est pas sans raison que ces souvenirs nous troublent, et que cette voix du passé cric en nous ; ce n'est pas sans raison que les poètes de ce siècle, poussés par un sentiment mystérieux et se faisant l'écho de la foule, se répandent en plaintes stériles sur ces cathédrales en ruines, sur ces cloîtres déserts, ces parcs incultes et toutes ces gloires éteintes d'autrefois; ce n'est pas sur de vains amas de décombres qu'ils gémissent ; ce n'est pas seulement l'œuvre périssable de l'art dont ils déplorent la chute et la forme évanouie : c'est qu'un instinct irrésistible les entraîne vers quelque vérité cachée ; c'est qu'ils entrevoient confusément les splendeurs éclipsées dont celles-ci ne sont qu'un reflet; c'est qu'ils sont éblouis à leur insu dans le beau, par" cet éclat du bon dont parle excellement l'antiquité : decor splendor boni; et ils regrettent, sous l'apparence de ces maeniûceilces matérielles, les beautés morales
plus hautes qu'elles représentent : des mœurs plus pures,
îles hommes plus forts, des temps plus héroïques, un meilleur état de société.
Mais quoi! tous les jours une pierre tombe de ces vieux monuments; tous les jours quelque vieillard s'en va emportant avec lui les secrets de l'antique et robuste nation; tous les jours un pays s'efface, une province se dépeuple, ses usages se perdent, ses mœurs s'altèrent, ses habitants insensés courent à Paris. Et qu'y viennentils faire, ces tristes enfants des provinces, dans cette capitale où ils sont étrangers, où ils se dispersent et se confondent, comme des familles menées en captivité, dans une foule inconnue dont Fégoïsme glace les visages et serre les cœurs? Qu'y viennent-ils faire, dans cette ville d'exil qui n'entend pas leur langue, qui méconnaît leurs coutumes, qui n'a pas pour eux un souvenir d'enfance, pas un lieu cher et consacré, pas une lointaine image du sol natal et du seuil paternel ; dans ces hautes et sombres murailles qui leur cachent le Ciel et la terre, que dis-je! sous ces toits fétides où ils se pressent et s'étouffent sans horizon , sans air . sans soleil, comme des morts déjà rangés dans les voies ténébreuses des catacombes? Qu'y viennent-ils faire: dans cette ville marâtre où, dans des circonstanci s
terribles, dans les maux de la vie, au lit de la mort, ils n'ont plus autour d'eux un visage ami, une main pour serrer leur main défaillante; où ils n'ont pas même un coin de terre pour reposer en paix auprès de leurs pères; où leurs cadavres seront confondus avec je ne sais quels cadavres; clans cette capitale, enfin, qui n'est point notre patrie, à nous fils de la Bretagne ou de la Gascogne ? car quelles sépultures pourrions-nous montrer à nos pieds, nous autres venus d'hier, et de qui pourrions-nous dire, comme ces barbares qu'on voulait chasser de leur pays : Que les os de nos pères se lèvent cl nous suivent!