T A M B 0 U II E T T R 0 M P E T T E
tous les siens, mais qui a récemment loué son neveu île s'être battu en duel, qui en a été repris par son frère le chanoine, et qui s'est résigné humblement, mais qui supporte avec peine, par un reste d'enthousiasme de jeunesse, d'entendre dire du mal de Voltaire? N'est-elle pas une sainte enfant celte madame de Kerzec, âgée de quatre-vingt-treize ans, qui a traversé toute la révolution dans sa vieille maison de Morlaix, et. qui n'en a rien su, sinon que des méchants tourmentaient le peuple , et qui ne s'étonne à présent que d'une chose, c'est que les jeunes gens laissent croître leur barbe. Ah ! ma pauvre madame de Kerzec, s'il n'y avait que les barbes de changées !
Et cette chère madame de Kerigall,sa belle-sœur, qui vit au milieu de parents sans religion, et qui a tant entendu dire à des gens qu'elle aime qu'il est bien indifférent à Dieu qu'on mange maigre le vendredi, que les dévots faillissent comme d'autres, que, pourvu qu'on ne vole pas et qu'on n'assassine guère, etc., etc., cent autres sottises, cent mauvaises chicanes que des gens qui ne s'embarrassent pas d'être honnêtes font si facilement à ceux qui tâchent de le devenir; cette pauvre femme, qui entend tous les jours ses chers neveux s'égayer là-dessus, et qui sourit, qui les reprend douce-
ment, et qui a le courage de ue pas les en aimer moins, mais qui prie pour eux tous les jours et se signe paisiblement quand il tonne, n'est-ellc pas aussi le plus vieux, le plus simple et le plus aimable des enfants? Je leur achèterai donc des jouets et je leur arracherai un sourire. J'apporterai ce petit chien à madame de Kerzec, qui es1 si charitable; je lui conterai comme il aboyait pour son maître, et je suis sûr qu'elle le gardera pour l'amour de moi. J'apporterai cette trompette au chevalier, et le bonhomme, je le vois d'ici, la recevra en éclatant de rire, la regardera, et un moment après y souillera gravement.
Je m'approchai de l'homme aux jouets, qui s'élança vers moi en posant sa chaul' ferelte j le froid était vif. Il fourragea sa boutique de ses mains raidies en m'invitant à choisir.
Je pris d'abord le petit chien, puis la trompette, puis un cavalier aux gardes, avec des moustaches effroyables, qui s'élançait de toute la force de son galop immobile, puis un tambour et ses deux baguettes, puis des poulettes qui hoquetaient sans cesse le même grain de mil, dr^ laveuses qui battaient le môme linge sale, des savetiers qui rapetassaient à jamais la même pantoulle, que sais-je? tous les supplices du Ténare antique.
Je posais les jouets l'un sur l'autre, et le marchand émerveillé redoublait d'empressement, et je souriais, la tète baissée sur l'étalage ; je souriais de mon application, de l'étonnement du marchand, je souriais en songeant à mes vieux amis. Mais tout à coup mon sourire se glaça, mes yeux se troublèrent et mes mains errèrent au hasard sur le pêle-mêle des cavaliers, des buandières et des tambours.
Je venais d'entrevoir à mes côtés deux petits enfants en guenilles et nu-tète, dont le visage arrivait à peine à la hauteur de l'étalage et qui suivaient d'un œil enflammé les jouets que je choisissais au hasard et que j'amoncelais devant moi.
L'un de ces enfants, le plus éloigné de moi, tenait une main sur l'épaule de son camarade et lui faisait signe de l'autre avec des aspirations étouffées; mais l'autre demeurait grave, immobile, ébloui, les mains derrière le dos. Ils étaient à demi nus tous les deux, en sabots, et sans doute livrés à eux-mêmes par quelques pauvres gens du voisinage. Mais d'ailleurs je n'osai point les regarder, je pensai comme autant d'éclairs : — Pauvres enfants ! pas de jouets ! pas de jour de l'an ! à peine du pain ! le désir du riche et la pauvreté ! Je les mets au supplice, fuyons.
Je payai l'homme à la hâte et je m'en allai.
Oui, j'eus la cruauté de m'cnfuir et même, mes jouets serrés, de n'y penser plus.
Une heure après, debout au milieu du salon, je fouillais gravement dans mes poches, et M. de Guesles et le chevalier et madame de Kerzec et Gustave, étonnés, attentifs, suivaient mes mouvements, et enfin me voyant tirer mes magots l'un après l'autre, ils éclatèrent de concert. Le chevalier ne tarissait pas : j'avais voulu probablement leur faire entendre qu'ils retombaient en enfance, etc.. Je riais comme eux, mais l'effet ne fut pas puret plein quant à moi, ma pensée revint aux enfants.
— Quoi! ils ne profiteront même à personne, ils n'auront servi qu'à cette froide plaisanterie, ces jouets qui vous mettaient en extase et qui ne sont ici que de misérables morceaux de bois qu'un domestique balaierait comme une ordure! Quoi! je pouvais avec cela faire le bonheur de deux créatures de Dieu pendant plus dé vingt-quatre heures! et de ce bonheur, mes enfants, de vos transports, de vos ravissements, j'en ai fait aussi un jouet que j'ai brisé, flétri, et qui n'a eu de sel qu'une minute.
Je n'osai pas dire l'histoire du petit chien de carton à madame de Kerzec.
TAMBOUR ET TROMPETTE Si
Le soir après le thé, la partit' de whist, je rentrai. chez moi la tête échauffée des aimables et solides conversalions de M. tic Guesles qu'on ne quitte jamais que plus instruit, et meilleur, et plein d'excellentes résolutions, ce qui fut cause que je mis la main sur ma Bible en me couchant; car, que l'on soit pressé de s'instruire ou de se fortifier, qu'on cherche des secrets de littérature, d'histoire, de philosophie, c'est toujours à cette source divine qu'il faut puiser. Qui lit l'Écriture lit tous les bons livres; ils en sont tous sortis; mais il était écrit que je ne la lirais pas ce soir-là. J'avais à peine feuilleté le saint livre que je vis de mes yeux tout grands ouverts les deux enfants qui se retournaient et me poursuivaient du même regard de reproche; mon epeur se serra, mes nerfs se crispèrent comme au souvenir d'un ancien affront.
— Vous les aurez, ces jouets, m'écriai-je, dussé-je vous chercher dans tout Paris, vous les aurez, mes chers peins, ou je ne me pardonnerai de ma vie. Quelle pitoyable façon de commencer l'année, par un remords. J'en serai débarrassé dès demain.
Je m'endormis assez paisiblement pour un coupable; autre dureté de cœur à me reprocher.
Le lendemain, comme wua savez, c'était le premier jour dej'an; l'ennuyeuse cérémonie quand le cœur n'y est pour rien! lia servante entra et me souhaita de grandes prospérités, et je sais qu'elle ne mentait pas, la digne femme; mais il y a bien peu de gens comme elle. Je lis fermer ma porte à trois verroux.
Il est trop vrai que de gens, en disant: Je vous souhaite une année heureuse, veulent seulement dire: Je désire que vous me donniez deux écus. 11 en est d'autres qui viennent me voir pour que j'aille les voir, les bourreaux, et ceux-là m'ont tout l'air de l'aire une malice. J'en connais enfin qui jettent de porte en porte de petits carrés de carton, et qui sont bien aises de montrer le' a lirpar autant de cartons renvoyés combien ils connaissent de monde.
— Oui, ma bonne Desfontaines, à ceux-ci, vous leur
donnerez deux écus, mais vous leur fermerez ma porte;
-là, \ous dire/, que j irai les voir, niais voua leur
fermerez ma porte encore; et quant aux autres, vous
leur direz qu'ils peuvent compter sur un petit carton de plus.
Mais cependant, repris-je aussitôt, .prenons garde de tomber dans le bizarre. L'usage a toujours raison infailliblement; l'on y devrait songer avant d'agir en qu li que ce soit autrement que tout le monde. Qui que vous soyez, croyez que tout le inonde ensemble a plus d'esprit que vous; quelque l'ondée, quelque raisonnable que vous semble une réforme particulière dans le costume, le. langage ou les habitudes, soyez sûr d'avance qu'elle pèche par quelque endroit, en choquant l'usage établi, contre le bon sens, ou pour mieux dire encore le sens commun. La raison secrète s'en trouve toujours en réfléchissant, et voilà pourquoi tout ce qui est singulier est ridicule. J'ai connu un homme, curieux philologue du reste, qui n'avait à son service qu'une femme pour ranger sa chambre le matin et qui, ne lui trouvant pas de nom plus exact et plus élégant, s'avisa de l'appeler ma femme de chambre. Le mot avait bien sa raison ; mais qui ne voit qu'il était d'un ridicule achevé? C'est aussi pourquoi l'auteur qui rompt avec les règles, méconnaît l'autorité de tan I de grands esprits et se livre à lui-même pour être oeuf à toute force, n'est jamais qu'extravagant et facilement détestable, tandis que l'étude ordinaire des
Vl TAMBOUR ET TROMPETTE
modules produit sans peine un écrivain véritablement original.
Je pris dune la liste des personnes notables à qui j'avais des devoirs à rendre en cette circonstance. 0 ciel, que vis-je en tête? Une famille honorable dont j'avais reçu cent politesses, où je dîne souvent, où j'ai trouvé toujours bon visage, bonne table el bon cœur. Je ne sais commenl je l'avais oubliée, ou plutôt je ne sais comment j'avais eu besoin de ma liste pour y penser. Or. dans cette famille, il y avait une femme jeune et charmante,
el relie leiniile avait lllle petite lille. el celle petite lille
avait un petit livre, et ce- deux petitsenfants attendaient .-ans limite de grosses et rennes. On ne pouvait donner des étrennes aux enfants sans glisser galamment quelque dragée à la mère. Faut-il compter les domestiques?...
— Non. m'écriai-je indigné en ouvrant et fermant mon tiroir, je ne donnerai rien aux domestiques.
C'esl que je ne sais commenl dire, c'est une chose que je n'ose avouer: c'est une honte qu'on B'épargne en la niellant à joui-, mais je suis fort embarrassé de m'en expliquer: c'est un.' chose pourtant bien commune, chez QOUS surtout, couleurs a gages, tristes bouffons qui n'avons d'argent qu'à mesure que nous avons de l'es- I n il : - el qu as le mois ! Il est frai
qu'il n'en est pas ainsi pour tous, et l'on dirait même que c'est le contraire pour quelques-uns. J'entends ceux qui se taisent quand ils n'ont rien à dire. — C'est une chose bien innocente après tout, bien honnête, trop honnête si c'est possible, une chose bien simple enfin. C'est qu'à force de donner par la main de ma vieille Desfontaines tant de deux êcus à ceux qui m'apportaient leurs vœux, il ne me restait plus que deux êcus à moi-même. Dix francs! pas davantage. Ils m'avaient ruiné, les malheureux, à l'aurore de cette année qu'ils me souhaitaient si bonne!
— Après tout, me dis-je. c'est encore assez. Je n'ai jamais dit que mon père était millionnaire avant la révolution, ni que l'humble maison où je suis né fût un bastion crénelé. Je n'ai jamais ajouté de particule à moi) nom, ni de couronne seigneuriale à mon cachet. Je n'ai jamais tenté de relier mon grand-père le drapier à Godefroy de Bouillon. Je n'ai jamais fait à aucun héros l'injure de nie dire issu de lui. Je n'ai jamais fait à aucun libraire l'honneur d'assurer qu'il me paye sept fois plus cher qu'il ne me paye en effet. J'achèterai deux polichinelle- !
N'est-ce donc rien que deux polichinelles? et il paraît certain qu'on peut les avoii poui dix franc.-.
C'est convenu, j'y suis obligé, mais je n'aurai du moins rien à me reprocher, j'aurai fait ce que je puis.
Et j'achevai de m 'habiller. Hn sortant, la portière me il i t quelques mots qui dérangèrent le lil de mes idées Je m'acheminai gaiemenl vers le fort de cette foirequi est alors dans tout Paris, lequel n'en a point d'autre et véritablement celle-là suffit bien.
Je n'eus pas entrevu la première boutique de mômenes. que je m'arrêtai en sursaut. — Ht nus enfants! et mes jouet.-! et ma dureté I et ma résolution de la nuit! Gourons! ces enfants sont encore là-bas qui m'attendent, Ht je crus, Dieu me pardonne, je crus Les entendre m'ap-
peler.
Je tendil la presse, je courus, je volai, m'inquiétant peu des coups île nnide que je donnais et moins encore de ceux que je recevais.
— La belle thèse, pensais-je en courant, la belle thèse pour CeUX quj ne parlent an peuple de 168 malheurs que pour l'exhorter à y joindre îles crimes, pour ceux qui ne le trouvent pas assez dégradé et qui le veulent infâme, qui ne le trouvent pas assez ignorant et qui le veulent féroce, qui oe Le trouvent pas assez misérable et qui le veulent rendre VOleur; La belle thèse que l'enfant du
p,m\ le devanl i es bijoux Réduisants dont le fils du m be
est comblé. Cet enfant a les mêmes désirs, les mêmes qualités. 11 est jeune, il est beau, curieux, innocent, gourmand, avide comme l'autre, mais un lieu brutal le retient, une loi inconnue l'opprime, et rien ne lui peut rendre compte de ses douleurs...
— Oui, mais, continuai-je. le mal n'est peut-être pas aussi grand qu'on pourrait croire; l'enfant précisément n'a pas ce raisonnement qui provoque l'envie, la haine, le désespoir; il souffre, révérence parler, comme les animaux; il souffre, mais il ne sait pas qu'il souffre, dit le pbiiosophe, et moins encore pourquoi il souffre; nous avons tous souffert de cette sorte dans notre enfance, nous avons tous pleuré de ce qu'on nous refusait un jouet; mais je délie que le plus précoce génie d'entre nous se souvienne d'avoir envenimé sa douleur de ces réflexions qui la rendent si poignante et si pitoyable parmi les hommes. De plus, la violence des désirs (liez l'enfant et chez l'homme s'apaise et tombe devant certaines impossibilités. Je voulais être à toute force officier quand j'étais enfant, mais j'y voyais vaguement quelque obstacle insurmontable et je laissais paisiblement passer les régiments sans m'arracher les cheveux. C'est par des raisons analogues que le peuple, toujours enfant, dit le même philosophe, ne souffre pas autant qu'on se lima-
Mine pour lui. Il ne désire à peu presque ce qui lui convient, el ses prétendus amis ne le connaissent guère s'ils assurent qu'un maraîcher serait plus à son aise à la table d'un diplomate qu'à la guinguette autour d'une bonne sonpe aux choux.
— Tout beau, repris-je encore; chercherai-je ici des accommodements et quelque vil penchant chicanerait-il ma résolution? Mille l'ois non. Qu'importe? je verrai sans plus d'examen sourire ces jolis visages: je verrai ces petites mains trembler de joie, la surprise, le ravissement rayonner dans ces beaux yeux, et je m'en irai content. El c est ainsi qu'il faut d'abord eu user avec le pauvre, vous autres qui disputez. Il souffre I dites-vous; il souffre, écrivez-vous; eh! messieurs, écrivez quelques volumes de moins ci donnez linéiques sous de plus; deux bonnes ei belles œuvres à faire à La fois; cela n'esl pas autant que vous croyez bien au-dessous d'un philanthrope. Oui, certes, une pièce de cinq francs répandue parmi le peuple
V'aUl bien à peu prÔ8 le pins venimeux de vos écrils.
Je emis, dit-il, qu'il est bon, Hais le mojn Ire duc non Serait bien mieux mon affaire.
El je courus deux fois plus vite.
I arrivai en quelqui - minutes devant I pi lit mari hand
de la veille. 11 me reconnut, je crois, car il me regardait
attentivement en répétant de sa voix fêlée : Voyez, choisissez. 11 fit même aboyer encore ses petits chiens ; mais les enfants n'étaient plus là.
Je me tournai, je me retournai, fort embarrassé de ma contenance et prêt à lui dire : — Que voulez-vous, mon pauvre homme, je ne puis rien tout seul.
J'étais tenté de m'in former à lui des petits garçons, mais il m'eût trouvé par trop singulier, et puis assurément il ne savait rien.
Je me décidai à m'en aller, à pas lents et la tête basse.
— Insensé! comment pouvais-tu croire que tu retrouverais ce- enfants à la même place, dans le quartier le plus populeux, le plus fourmillant, le plus embarrassé d'une ville comme Paris. C'est hier, malheureux, qu'il fallait saisir cette occasion d'une bonne œuvre ; nous la rendons si rare, ou plutôt nous la laissons si souvent échapper ! Il ne t'est point permis de racheter ta faute, et le ciel te punit de ta tiédeur, de ton endurcissement, de ta sotte irréflexion, qui marque le peu d'habitude de ton cœur à faire le bien...
— Monsieur, monsieur, vous allez perdre votre mouchoir, dit une voix d'enfant à mes côtés.
— Te voilà! m'écriai-je ; te voilà, mon dis!
Cotait bien lui. Je le pris par la main et je L'entraînai; il se Laissa faire, tout étourdi et prêt à crier.
— Choisis, lui dis-je devant la boutique, choisis, el
que Le ciel te bénisse! niais n'avais-tu pas hier un petit. camarade? ud est-il?
— 11 est là, me dit-il en étendant le doigt, et il me Le ramena par la main du fond d'un corridor,
— Tenez, di.-'-je, prenez, tOUl Ceci 68t à VOUS, prenez C6 fantassin, et aussi sa guérite et tOUl SOU bataillon, Cl encore ce tambour, et puis cette trompette et ce cheval, ce magot, Cfl pantin, ce luth, ce troupeau, son berger, sa ferme ei se- dépendances..,
Je les couvris de joujoux, ils demeuraient s flbqués, l'œil fixe, la bombe ouverte.
— Combien vousdois-je? dis-je au marchand, qui me croyait fou.
— Dix livres dix sous.
Ju tombai en cou fusion, mais je n'aurais pour rien au monde rendu la dernière «les marionnettes. Je tirai humblement mes deux pièces de cinq francs.
— Ah! monsieur, dit cet honnête homme, vous m'avez lani acheté que j«' vous laisse bien volontiers le tout à dix francs, el c'est moi qui vous remercie.
Je le remerciai moi-même le voyant satisfait, je jetai
TAMBOUK ET TROMPETTE 91
un dernier regard sur le visage ébahi de mes deux cillants, et je m'en allai faire ma visite.
J'arrive, je frappe, je monte, plus heureux et plus fier que si j'avais soulagé la misère de tout un faubourg. (Tétait l'heure de se mettre à table. On m'invita, j'acceptai, je mangeai avec l'appétit d'un homme content de lui, j'étais d'une gaieté tout à fait jolie, ne songeant plus à rien, comme en temps ordinaire, un de ces jours de fête où je venais souvent.
Un passa dans le salon et l'on prit le café, après quoi j'allai m'appuyer à la cheminée, en causant avec le grandpère d'un air de grande béatitude. Après quelques instants, les enfants, qui rôdaient autour de moi et qui sans doute avaient surveillé nia poche et uiun chapeau, s'approchèrent et le petit garçon me dit d'un ton nonchalant, comme un profond scélérat qu'il était :
— Vous n'avez pas vu mes étreiines, vous?
Le frisson de la mort me courut de la nuque aux talons. Je détournai un regard éteint sur une longue table que l'eiilant montrait du doigt et je. la vis chargée d'une quantité prodigieuse de hoîtes, de corbeilles, rubans, joujoux et cornets amoncelés.
Je balbutiai je ne sais quelles paroles qui expirèrent entre mes lèvres, et la mère croyant bien faire :
— (Ju'cst-cc que vous dites là, monsieur? Vous ne deviez rien recevoir... C'est vrai, je ne trouve rien de si sot que de m'apporter des bonbons un jour comme celui-ci.
Ceci acheva de m'assommer ; je me sentis glisser le long du marbre, et je levai les yeux au plafond; mais tout à coup il sembla s'entr'ouvir, et j'y dérouvris clans une gloire éclatante comme deux tètes de chérubins blondes, ailées, jouHlucs qui chantaient mes louanges en soufflant dans mes petites trompettes à quinze sous.
J'avoue que cette vision me ranima el môme me donna le courage de paraître fort rassuré sur ma situation durant le reste de la soirée. Des visites vinrent, et j'eus à passer par bien d'autres ronces; mais chaque l'ois que je me sentais faiblir, je regardais là-haut mes petits anges qui m'encourageaient de leur sourire de bienheureux.
Je les revis encore le soir en me couchant, et comme je m'endormais, je ne sais même si je le rêvai, mais il me sembla que les deux enfants descendus à mon chevet posaient une couronne de fleurs sur mon bonnet de nuit; et je m'entendis réciter de leurs voix argentines le compliment d'usage que j'écoutais la larme à l'œil d'un air tout paternel. Et, pour la première fois delà journée, pour la première fois de ma vie peut-être, je goûtai tout
le sens profond el touchant de la phrase hanale : Je vous souhaite une bonne année.
Oui, je le crois cette fois, elle sera bonne, Dieu aidant; elle a si bien commencé !
Quand Paul eut fini son chapitre, il courut, selon son usage, demander à son ami Jean-Louis comment il fallait l'intituler.
— Y traitez-vous de près ou de loin de tambours? dit Jean-Louis.
— Non, dit Paul.
— Ou encore y s'agit-il quelque part de trompettes?
— Pas du tout.
— Eh bien, intitulez : Sans tambour ni trompette; ce titre n'engage à rien et convient également bien à tous les ouvrages de cette condition.
— Ah! doucement, s'écria Paul tout à coup. Que vous (lisais-je?... Je me souviens qu'on touche en certain endroit quelques mots de tambours... et même, fou que je suis, il est question de trompettes.
— Eh bien, dit Jean-Louis, cela n'y gâte rien; mettez alors: Trompette et Tambour.
Quand je lis un écrit où l'habileté seconde mal des intentions excellentes; quand je suis forcé de reconnaître
qu'il n'y a point de ce qu'on appelle du talent — je ne dis point du mérite, remarquez bien; l'auteur en ce cas mérite que l'on fasse cette distinction ; — je ne sais quelle indulgence respectueuse me gagne le cœur; je mets de côté les poétiques pour ne plus songer qu'au fond de l'œuvre; j'aime, je plains, j'admire cet auteur, et j'achève son livre s'il est possible. Eh quoi donc! l'ami ra-t-il insulter à ce brave soldat blessé? Bonaparte lui-même se découvrit devant le courage malheureux, et voilà justement comme je voudrais qu'on en usât avec moi quand il m'arrive de prendre la plume.
Je suis incorrigible là-dessus, et l'on aura beau dire que je berquinise, il m'est impossible, quand une scène m'a touché, de résister aux démangeaisons de la reproduire
et de la fixer tant bien que mal sur le papier, dans l'espérance qu'elle touchera quelque autre. 11 s'y présente mille difficultés: m'en VOUdra-t-OU d'essayer de les vaincre:-' H suffit, quand je ne les ai point surmontées, que je le sache bien. Or, j'ai bien îles raisons pour n'en pas douter. Je me compare à l'écolier malhabile qui s'arrête ébloui à la vue d'un beau papillon : l'insecte voltige, tournoie, étincelle aux rayons du soleil; enfin il B'arrôte, il se pose. il étale ses ailes brillantes qui font pâlir l'incarnat des fleurs. L'écolier palpite, ouvre les yeux, étend les bras, retient son souille... s'il était assez heureux'... \lan!... un coup de casquette: l'insecte disparaît dans l'herbe, le chasseur se précipite, l'insecte esl pris, percé, et le voilà piqué sur une feuille de papier blanc, les ailes étendues comme sur la fleur tout à l'heure; mais où sont les couleurs, l'éclat, la beauté, l;i vie?... il n'en reste rien à IVcolier qu'un peu de poudre d'or au bout (\c^ doigts.
Voulez-YOUS (le mon papillon tel qu'il est? c'est un feuillet déchiré de mon portefeuille. Dans un temps où tout s'imprime, le plus timide s'enhardit et l'on s'habitue à écrire ee que l'on n'oserait pas dire toujours;
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Figaro l'eût chanté, mais qui chaule aujourd'hui?
J'étais donc assis sur l'herbe, mon portefeuille sur les genoux
Me vinci forcé de vous décrire le paysage dont je prenais quelques traits; ni mon texte ni mon dessin n'en donneraient une idée: il s'agit d'une de ces rives de la Loire que les paysans appellent la Varaine; à ce seul mot, si je ne sais quel parfum d'oseraie et de foin vert ne vous rafraîchit point la mémoire, je renonce à vous en dire davantage sur l'endroit et l'impression qui m'en est restée, c'était le long de ces coteaux où les habitants du pays ont creusé leurs maisons; cette coutume étrange s'étend avec les coteaux à six lieues environ au delà et en deçà de la ville de Tours. Rien de plus surprenant pour le voyageur non prévenu que de voir une bonne femme s'ahimer tout à coup dans le roc comme à l'Opéra, ou quelques filets de fumée sortir d'une touffe de sureaux balancés à la cime d'un escarpement. De plus près on distingue dans ce rocher une porte artistement taillée, une fenêtre à fleur de pierre, une cheminée de briques qui perce la hauteur et s'épanouit parmi les Heurs d'un pré logé plus haut.
J'étais à un quart de lieue du village, ou plutôt de l'église, car le village, par la nature du lieu, s'allongeait
jusqu'à moi. J'avais sous les yeux ces vertes collines qui serpentent avec la Loire, une prairie qui s'étendait à mes pieds, et mon crayon suivait soigneusement les sinuosités d'une île frangée de joncs au long de l'eau, quand tout à coup mon trait s'arrêta sur le point de traverser un joli visage d'enfant où brillaient deux grands yeux étonnés. La petite lille connut aussitôt qu'elle me gênait et vint se ranger près de moi...
Je continuai mon dessin, mais je sentais sans le voir ce regard brillanl fixé sur mon papier, et j'entendais le souffle précipité qui sortait avec bruit de cette petite .poitrine, bien qu'on cherchât à le retenir. La petite avail couru sans doute pour me rejoindre.
Je ne sais comment il se lit que je ne ressentis point le mouvement d'impatience qui m'est trop naturel quand un curieux regarde mon papier par-dessus mon épaule. Je jetai la vue sur l'enfanl : ces grands yeux qui m'avaient frappé brillaient sur un visage maigre et délicat, qui n'avait pourtant rien de maladif. La physionomie était empreinte d'une intelligence précoce; et le costume, qui était celui d'une femme faite, faisait ressortir ce caractère de la physionomie. La petite portait le bonnet rond A^< paysannes du pays, d'où s'échappaient des touffes mêlées de cheveux bruns; deux petits bras hâlés
sortaient des demi-manches de la chemise de grosse toile; enfin un mouchoir à carreaux se croisait en fichu au-dessus d'un jupon court qui laissait les jambes et les pieds nus.
Je tirai un croquis terminé de mon portefeuille, et je le donnai à la petite fille. Telle fut l'occasion d'un de ces interrogatoires insignifiants où le premier pauvre diable venu prend le ton d'un seigneur avec ces malheureux enfants de la campagne. Je le trouve noté sur mon portefeuille, en marge de mon esquisse, et je demande la permission de le transcrire ici.
— Cette image est finie et elle est bien plus belle que l'autre.
L'enfant rougit de plaisir et fut apparemment de mon avis, car elle ne détacha plus les yeux de Yimage qu'elle avait dans les mains.
— J'vous remercions ben, mosieu.
— Vois-tu bien ce qu'il y a là-dessus?
— C'est l'clocher d'cheux nous... et puis la maison de m'sieu l'curé... et puis l'moulin aux Lampoux... et puis l' cadran. . .
— Qu'est-ce que tu vas faire de çà?
— Je l'porterons à ma mère... jTmeltrons contre le ami avec des épingle
— C'est fort Lien çà, répliquai-je en lorgnant du coin de l'œil une ombre portée que je vois encore. Comment t'appelles-tu ?
— Fanquette.
— On demeures-tu "?
— Là haut, contre le couteau. . .
— Tu ne vas donc point à l'école aujourd'hui '!
La petite fille étonnée nie regarda et reprit avec quelque confusion :
— Faut que j'travaillons.
— Mais tu ne travailles pas ?
— J'n'avons pas d'ouvrage.
— Et quel est ton travail, quand tu travailles ?
— Dame! j'gardons le p'tit gars à la .Monique. . . j'ramassons de l'herbe... Vous ne travaillez pas, vous?
La misère donne à ces enfants une finesse prématurée. Le ton. l'accent, le regard qui accompagnèrent cette phrase étaient d'une femme. Je voulus empêcher, s'il était possible, qu'un soupçon funeste troublât son jeune esprit.
— Si fait, mon enfant, je travaille comme les autres. Tiiui le monde travaille... ou doit travailler. Malheur aux fainéants! Ton père travaille aussi?
Je n'en avons pas:
Ce mot cruel me ferma la bouche. Je repris avec timidité :
— Mais tu as une mère?. . .
— Oui, mosieu, j'avons une mère. . .
— Et qui a bien soin de toi ?
— Oui, elle avont ben soin de moi.
Je me sentis soulagé ; il faut si peu de chose à l'égoïsme pour se raffermir contre la charité; c'est pourquoi, suivant de l'œil, à distance, une ligne dont j'étais content, je répétai à plusieurs reprises, allons, très-bien, très-bien, très-bien... sans savoir précisément si ce mot s'appliquait à la situation de l'enfant ou à mon croquis.
Et la conversation tomba en cet endroit. La petite fille, peut-être par discrétion, fit mine de se retirer à petits pas, mais cette enfant m'amusait. J'aime à causer en voyage, et je n'avais pas trouvé, depuis le matin, l'occasion de placer un mot.
— Où vas-tu comme ça?
— J'allons manger.
— A cette heure-ci? c'est ton dîner, sans doute ? et que manges-tu à ton dîner ?
— J'mangeons du pain... et de la fripe quand j'en avons... mais j n'en avons pas souvent,.. On a ben
In't LA PETITE LOIS EAU
dla peine à avoir du pain... il est si cher à présent. J'entendis bien ce mot de fripe, qui signifie le mets quelconque qu'on mange avec le pain, c'est-à-dire pour bien des gens le repas lui-même ; -mais je repris avec autant d'intérêt nue d'inattention :
— Tu ne manges donc pas souvent de la viande?
— Au carnaval. . . j'en ons mangé. . . du veau.
Pour le coup je levai la tête; il y a de ces choses qu'on sait fort bien, mais dont le témoignage palpable surprend toujours. Qui est-ce qui se représente convenablement qu'il y a tant de gens en France qui ne mangenl du veau qu'une luis l'an.' Pauvre enfant! pensais-je, du pain, toujours du pain, que dis-je? toujours...
Fanquette, embarrassée de ce nouveau silence, allail encore se retirer.
— Et tu t'en vas doue ?
— Vlà qu'c'est l'heure. . . Ma mère n'étiont pas contente... quand j'perdions not' temps dehors.
Gommenl peut-elle le savoir?
— Oh! qu'elle saviunt lien tout.
Fanquette disparut cette fuis.
Du moins, me dis-je, elle a sa mère qui travaille, uni I aine . qui est une bonne mère -ans doute, puisqu'elle m'
fait aimer et obéir; ces deux êtres se suffisent, se consolent, ils vivent enfin; et c'est ainsi que l'immense majorité de cette malheureuse famille humaine se traîne clopin-clopant sous l'œil de Dieu, qui veille à tout.
Je terminai mon esquisse en trois coups de crayon qui se ressentirent de la hauteur de mes méditations. 11 y avait à vingt pas de moi des femmes qui tiraient de l'eau des hottes de chanvre enterrées dans le sable. Je m'approchai pour suivre l'opération.
— Connaissez-vous cette enfant? dis-je à l'une des paysannes.
— Quelle enfant? dit la femme en secouant ses bras, dont le sable mouillé me jaillit aux yeux.
— La petite Loiseau, qui causait tout à l'heure avec monsieur? reprit une autre, levant la tête.
— Ah! dit la première, la petite Loiseau? C'est un entant de malheur qui demande la charité, et qu'on nourrit comme ça l'un l'autre dans le pays... que ça devient un mauvais sujet à toujours courir comme ça...
— Mais sa mère la fait travailler?
— Elle n'en avont point, c'est un enfant trouvé, sauf votre respect, qui n'a ni père ni mère. Ça vient de l'hôpital, et ça reste dans la commune; on y donneia bon comme ça queuque p'tite occupation l'un pour l'autre,
comme v'ià la chauve qu'on va travailler; mais vous pensez ben ce que ça peut être , le travail d'un enfant. Elle passe encore le plus fin de son temps à courir sur la levée.
— Allons donc! J'aurais cru, d'après ce qu'elle me contait...
Mon visage exprima sans doute un désappointement si sévère que la femme se bâta d'ajouter :
— D'après ça, je n' voulons point dire qu'elle ne vaut ren , cett' enfant, ça fait ce que ça peut; ça est jeune, ça peut ben tourner...
Mais je me dis en m'en allant :
— C'est dommage qu'elle m'ait menti. Pauvre petite ! c'est bien plus triste, la vérité, c'est bien plus touchant. Combien elle est plus à plaindre que je ne croyais : pas de mère, pas de pain; une enfant abandonnée, qui vit d'aumônes et qui demeure Dieu sait où! Ces beaux yeux, celle candeur, cette obéissance, ce ton dont elle parlait île sa mère... et avec tout cela, mentir !
11 faisait un soleil cuisant sur cette levée qui borde la Loire, Je me détournai sur une chaussée bordée de noyers, entre deux, prairies , et je gagnai le bas des coteaux, où l'on trouve ces caves qui sont les singulières maisons des paysans le long de cette côte. 11 n'en résulte,
disent-ils, que des rhumatismes et des paralysies à un certain âge. Souvent ces habitations sont superposées, une cave est creusée au-dessus de l'autre, et c'est un pêle-mêle de degrés rustiques, de maisonnettes perchées et de jardinets suspendus du plus charmant effet : un pêcheur étend son filet sur une saillie du coteau ; une vieille file plus haut, sur le seuil de sa porte; à côté passe une tête en bonnet de coton, encadrée dans sa fenêtre, et sur la tête de cet homme paît gravement un âne parmi les ronces. Je ne sais si le lecteur a vu de ces paysages en relief, qu'on montre sous verre, échelonnés en amphithéâtre au souhait des spectateurs, et dont un ressort caché fait mouvoir les personnages. Voilà justement mon effet rendu.
Au bas du coteau serpente un sentier où se viennent jeter tous les autres et qui longe la route à distance parmi les prés et les vergers. J'étais dans ce sentier ; mais que faire de mon temps et qu'aller voir dans un village? Je demandai le chemin de l'église. C'est ordinairement la plus belle habitation de l'endroit, et cellelà est ouverte à tous.
— Suivez le chemin, vous voyez le clocher d'ici.
Me voilà suivant les plans capricieux du paysage que l'ai essayé de peindre plus haut, et jetant, au passage.
un regard curieux dans ces habitations qui bordaient la route, et d'où sortaient tantôt des cris d'enfants, tantôt le tictac monotone d'un métier de tisserand. Tout à coup, dans un repli du sentier, dans un coin écarté, à l'entrée d'un trou dans le roc, que vois-je? Fanquette accroupie, un petit enfant à ses pieds, dont elle tenait les lisières. Elle rougit en me reconnaissant.
— Eb ! que fais-tu là ?
— J'sommes dieux nous.
— Tu demeures là?...
Je levai les yeux sur celte porte basse flanquée d'une autre ouverture traversée de deux barreaux, du reste, poinl de Façade, point de maçonnerie; le rocher n'éiait pas taillé; l'herbe ei les buissons ombrageaient Librement cette entrée. C'était plutôt une tanière qu'une habitation.
— Et qui t'a logée là, nia pauvre enfant?
— C'est le père des Kiienue.
— Par charité?...
— Faut que j'y payons encore ^\^> écus... par an...
J'avançai La tête dans cette caverne, où je ne distinguai dans l'ombre qu'un grabat planté sur i\c^ piquets Mais je repris d'un air composé :
— El... est-ce là que demeure aussi la mère?...
— Oui. mosieu...
— Voilà qui est fort, me dis-je... Et où est-elle?...
— Elle est dieux nous... voulez- vous la Yoir?di( reniant avec un sérieux qui nie confondit.
— Oui. je veux la voir.
Fanquette se leva, et courut devant moi clans la cave. En quittant la grande clarté du soleil je n'allais qu'à tâtons clans ces ténèbres.
L'enfant s'arrêta les bras tendus devant les parois rugueuses, et j'aperçus entre le "rabat et les vestiges d'une cheminée, sous un rayon blafard venu des vitres crasseuses de la fenêtre, un morceau de miroir cloué au mur, et au-dessus une image à deux sous grossièrement enluminée, représentant une Notre Dame dans son manteau gothique, couronne en tête, et portant reniant Jésus dans ses bras.
— La voilà, ma mère! dit Fanquetteen fourrageant de
la main ses jolis cheveux bruns, et comme l'autre petit enfant criait sur la porte, elle courut à lui
Je demeurai très-ému devant l'image de Notre-Dame. Plus bas, je reconnus mon croquis suspendu par une épingle.
Et je n'avais que trop raison de prémunir le lecteur contre l'impuissance de mes crayons. Voilà un de ces
traits qui me touchent profondément, mais je n'en saurais dire un mot de plus.
— Tu n'as point connu l'autre... ton autre mère ? disje en me rapprochant.
La petite parul surprise.
— J'n'ons que celle-là.
— C'est bien, mon enfant, celle-là ne meurt pus, el elle n'abandonne jamais ses enfants, uni te l'a donnée?
— (l'est m'sieu I" curé...
— Kl tn la pries chaque soir?
— Chaque soir.'., et puis dans le jour...
— Tu es une bonne petite fille, ci bien digne qu'elle l'écoute.
Je ne savais comment exprimer ma satisfaction à cette enfant dont j'aurais pu troubler la implicite, et j'avais honte des mauvaises pensées qui m'étaient venue- sur son compte; je Unis par lui demander encore une fois le chemin de l'église; elle me l'indiqua de son mieux et je m'en allai sans mot dire, mais en rêvant si bien que je pris deux mi trOÎ8 fois à droite et autant de fois à gauche, quand il eût fallu faire justement le contraire, ce qui lui cause que j'arrivai, pressé de la soif, accablé de fatigue, devant le eal'é qui était à l'entrée du bourg (car il y a maintenant des cafés dans tous les villages) et
dans cet endroit le journal me tomba sous la main (car il y a maintenant des journaux dans tous les cafés).
Je lus sur cette feuille deux parricides, quelques coupe-gorges et l'empoisonnement d'un quartier de Paris par plusieurs marchands de comestibles. Dans le beau pays et dans les dispositions où j'étais, je ne puis comparer l'effet de cette lecture qu'à l'aspect d'un homme fraîchement égorgé au milieu d'un parterre. Je pensais lire dans un livre de voyage des barbaries commises chez un peuple sauvage. Le .moyen de se figurer, dans certains coins de cette belle France, que de telles horreurs se passent dans la capitale du pays ; et comme il est gai que ces papiers officieux vous en viennent instruire en poste !
La lassitude me cloua sur mon banc; je repris le journal, qui me fit apercevoir bientôt que le jour tombait.
— Bon, me dis-je, je ne ferai point aujourd'hui la seule chose que je me sois proposée.
Et je sortis de mauvaise humeur.
J'étais près de l'église, mais je la croyais fermée quand tout à coup, par une fenêtre ouverte, j'entendis une voix chanter dans le chœur : je courus à la porte.
Je ne vous ferai point la description de cette église.
par la raison que je n'en vis rien, que de grands murs blancs. Mais pourtant, quel spectacle! Au fond du chœur brûlaient deux chandelles fichées sur des flambeaux de bois. Le Saint-Sacrement était exposé; un prêtre en étole. à genoux sur les marches du maître-autel, n'avait à ses côtés qu'un pauvre enfant de chœur mal vêtu qui répondait au chant; et dans l'église, personne, les ténèbres et le silence. C'était le salut qu'on célébrait ainsi, le salut, c'est-à-dire la bénédiction du bon Dieu, une source de grâces pour le pays, la paix des familles, la fertilité (\v>i terivs, la patience du pauvre, la charité du riche... ci pas une ;' ! qui en eût voulu profiter.
Le prêtre montanl à l'autel prononça cette bénédiction d'une voix forte, comme si L'assemblée eûl été considérable. Je m'agenouillai dans L'ombre de la nef.
bu moment après, le curé, l'acolyte et les deux chandelles avaient disparu, .le me trouvai dans une obscurité qui acheva du me serrer le cœur, et fort embarrassé de suivre M. le cuir dans la sacristie. Je voulais lui parler de banquette.
Le bon prêtre, qui était un vieillard, fut d'abord surpris de mon apparition, mais se remettant vite :
— En effet, dit-il atec une douce cordialité, je croyais avoir distingué quelqu'un dans l'église.
— Hélas ! oui, monsieur le curé, mais ce n'est qu'un étranger qui passe.
— Eh bien, reprit le bonhomme eu me tendant la main, soyez le bienvenu.
Enhardi par ces façons, je continuai sur ce sujet qui me tenait au cœur.
— Je ne vous cache pas, monsieur le curé , que j'ai trouvé singulier de vous voir seul tout à l'heure dans votre église...
— Que voulez-vous, mon enfant, s'écria le bonhomme en ouvrant les bras avec une aimable brusquerie, ces gens-là travaillent toute la journée, le soir, ils sont fatigués, il y en a peut-être qui sont encore aux champs; eli bien! que voulez-vous... mais ce sont de bonnes gens, allez. Je ne suis pas juge, moi ; Dieu me préserve de me mêler des intentions! Tout est pour le mieux, ils fout ce qu'ils peuvent, voilà ce que je pense. Pour moi, c'est différent, je suis à mon poste. Je chante, je prie, je prie pour l'un, pour l'autre, pour tout le monde, et leur besogne se trouve à moitié faite là-haut. Je dis au bon Dieu : vous voyez, ils travaillent... bénissez-les, donnez à celui-ci la santé, à celui-là de beaux foins, à cet autre de braves enfants, à tous votre amour et votre paix... et Dieu est si bon que cela suffit peut-être pour
1 l'i 1-A PETITE LOISEAU
attirer ses bénédictions... Il n'y aurait que le clocher pour défendre nos pauvres maisons... Le clocher, voyezvous, c'est le paratonnerre d'un village... Et c'est quelque chose, allez, qu'il y ait là-dessous un bon prêtre, ferme à l'autel et qui lasse au moins que le bon Dieu ne soil pas tout à l'ait oublié dans le pays... et voilà ce qui me console...
Je ne saurais dire combien cette explication me toucha, et voilà ce qui justifie encore mon préambule. Le bonhomme ayant déposé ses habits de chœur, nous allions nous retirer ensemble : mais j'avais sans doute piqué le bon prêtre plus qu'il ne le croyait lui-même, car il reprit encore, eu me prenant par la main :
— Et d'ailleurs, il o'esl pas sur que nous lussions seuls; je gagerais qu'il y a par là quelqu'un que vous n'avez pas vu.
11 m'entraîna dans une petite chapelle contiguë au chœur et grillée, lue petite lampe brûlait, en cet endroit, au pied d'une statue de la Vierge: et je vis à cette lueur, une enfant agenouillée dans un coin.
— Ehl c'est toi, Fanquette?
— Ht comment donc la connaisse!- vous? dit le curé surpris à son tour.
— Nous sommes de vieux amis... depuis ce malin.
M. le curé appuya légèrement sa main sur mon liras pour couper court au dialogue, et tirant une clef de sa poche.
— Allons, mon enfant, dit-il à Fanquette. nous allons fermer.
H ouvrit une petite porte cpii donnait dans une ruelle, et se retournant alors :
— Tu es donc venue voir ta bonne mère, ma petite?... G'esl une histoire crue je vous conterai, me dit-il.
— Je la sais.
— Tu as donc bien des choses à lui demander? reprit M. le curé en s'adressant à Fanquette.
L'enfant garda le silence.
— Eh bien, qu'est-ce? c'est donc bien terrible... Est-ce que, par hasard, nous n'aurions pas été bien sage?...
Ce soupçon rendit la parole à Fanquette.
— J'venous y demander... à cause des Etienne qui sont en colère... pour mon trimestre que j'Ieux devons... qui voulions m'mettre dehors...
Et la petite Loiseau, vaincue par l'effort de cet aveu, fondit en pleurs.
— Ah! la pauvre enfant!... dit le curé décontenancé.
— Tiens, Fanquette, m'écriai-je en tirant la main de
ma poclie, c'est là ce que lu demandais à la mère... et voici ce qu'elle t'envoie.
— Vous me rendez un grand service, me dit toul bas M. le curé en me serrant la main familièrement, je n'avais pas un sou.
— Mais est-ce que cela suffira? repris-je, toul confus du peu que j'avais donné.
Le curé entr'ouvrit avec ses gros doigts la petite main de Fanquette.
— Très-bien! très-bien! c'est beaucoup plus qu'il ne faut. Allons, bonsoir, mon enfant, il est lempsde rentrer chez toi.
Fanquette partit comme un trait.
— El vous, monsieur, vous me ferez bien le plaisir de souper avec moi?
— Volontiers. m'écriai-je sans façon, et vous me raconterez toute l'histoire de Fanquette.
— Mon Dieu, c'est bien simple ci cela sera bientôt dit. L'hôpital de la ville envoie des enfants trouvés à {\e< nourrices de nos campagnes, qui souvent les gardent. La petite Loi seau fut confiée, il y a quelques années, à une brave femme qui l'aimait de tout son cœur, et qui lui aurait certainement tenu lieu de mère; mais la pauvre femme mourut. Fanquette, heureusement, était' en
étal de marcher. Je consultai les voisins: il fui décidé
qu'on m' la renverrait point à l'hospice, et tantôt l'un, tantôt l'autre, chacun lit quelque chose pour elle. Mais c'était une pauvreté qui fendait l'âme que de voir une enfant qui parlait à peine couchée par charité dans une écurie; et quand la pauvre petite demandait sa mère, pour ma part je demeurais bien sot. Qu'est-ce que je fis? je la lis enfant de Marie, et cette bonne mère a bien voulu l'adopter. Depuis, je suis bien sans inquiétude sur son compte. Elle demeure à présentohez elle, comme une petite femme, et je vous assure qu'elle ne serait pas mieux: surveillée par sa propre mère... qui a eu le cœur de l'abandonner.
Je racontai à mon tour l'histoire de l'image et h' quiproquo qui eu ('tait résulté. Le curé, la main sur le marteau de sa porte, m'écoutail avec un sourire attendri.
Un simple et charmant souper, dans la salie basse de lu cure, termina dignement cette journée, après quoi nous fîmes quelques tours dans le jardin par un beau clair de lune. Le bon curé voulut absolument me reconduire jusqu'à l'auberge.
11 y a des gens qui méprisent encore les gendarmes. Méfions-nous en général de ces gens-là, ils doivent priser les voleurs : le vol est trop commun pour être piquant, le gendarme arrête trop de voleurs pour être ridicule. Il vaul mieux prendre un filou qu'un mouchoir. A trompeur, trompeur et demi. Nous ne ramasserons pas, quant à nous, i\r* quolibets qui siéraient après tout à Cartouche el à Laceriaire.
C'est donc là qu'on en est venu ! .Nous avons abattu l'édifice et nous ne voulons pas que cette pierre reste debout. Nous n'avons laissé que ruines, ces ruines nous portent ombrage. Dieu nous semblait trop grand, nous
ayons nié Dieu; les rois paraissaient trop hauts, nous les avons détrônés ; la noblesse nous dépassait de la tête, nous la lui avons coupée; le confessionnal nous faisait honte, nous l'avons profané: le gibet nous faisait peur, nous Talions renverser; il ne restait plus qu'un homme pour guider, punir, protéger; nous avons déshonoré cet homme: il restait — le gendarme: — nous avons ri du gendarme.
Effet petit qui remontre nue grande cause! Le gendarme n'est pas seulement le soldat des pouvoirs qui passent, il est celui de l;i justice qui reste. C'est la dernière limite qui nous sépare du désordre, l'esprit de révolte ne s'y est pas arrêté; c'est la dernière digue qui retient le crime, l'esprit de révolte l'a voulu rompre; il a confondu la loi et la tyrannie, la morale et la politique: il se rencontre ici avec les criminels. En voyant où il va, nous voyons d'on il vient. L'autorité veut le bien dans la Bociété, la révolte ne le veut pas; l'autorité ri du gendarme, la révolte s'en prend au gendarme : ce long différend est jugé.
Mais cet homme mort, insensés, que vous restera-t-il, 'pie va-t-il arriver? Vous ne savez donc pas le rôle important qu'il joue dans votre société qui n'est plus qu'une comédie? Plus vous avez sapé, plus il étaie; plus vous
L'humiliez, plus il s'élève. Toutes ces majestés que vous avez détruites, il les représente aujourd'hui. Il est le roi, le prêtre, le magistrat. Il porte votre monde à lui seul comme Hercule. Le gendarme à présent, c'est l'honneur, la vertu, la religion ; la probité du pauvre, la paix du riche, l'espoir du juste, l'effroi du méchant : c'est la providence à cheval, le remords en uniforme, la justice ou bliée qui court la grand'route son glaive au poing. Qui pourrait donc nous dire comment du voleur et de cet homme, c'est cet homme que nous avons choisi pour en rire! comment du gendarme et du malfaiteur, c'esl le gendarme qui est devenu un objet de raillerie et dé crainte? Les honnêtes gens ne craignent que les voleur.- : pour qui nous prenons-nous ?
Eh l quoi de plus rassurant que ces cavaliers qui accourent dans la poudre du grand chemin au secours du faible et de l'opprimé, comme les mousquetaires du conte de fées? Quoi de plus vénérable que ces derniers débris de la chevalerie errante, déshonorés du chapeau à corne et du collet écarlate? Quoi de plus réel que ces redresseurs de torts? Quoi de doux et de consolant comme ces bons et honnêtes chevaux remorquant bel et bien ces garnements qui vous attendaient à dix pas d'ici dans l'ombre, un pistolet de chaque main ? Quel est le signe
de salut de vos pays policés, quel est le phare de vus solitudes, quelle est l'enseigne el lagarantiede cette civilisation tant vantée, si ce n'est ce chapeau bordé que vous avez parodié au théâtre, qui vous dit de loin que celte terre est hospitalière, qu'ony songe à votre sûreté, ei que vous pouvez avancerel circuler librement, pourvu que vous ayez dans votre poche ce chiffon de papier plié en quatre qu'on appelle un passe-porl ?
Il vous sied bien d'outrager uu tel liomaie remplissant de telles fonctions. Imprudents! il tient le verrou des prisons, il garde la chaîne du bagne. Une cette porte s'abatte, l'horrible ménagerie se déchaîne dans la ville; que ces menottes se relâchent, les raille mains du vol el du meurtre vont s'agiter partout; que cette digue se rompe, bous sommes tous submergés : que cel homme se pique un jour de vos railleries, qu'il se lasse de vos haines d'écoliers turbulents, qu'il remette son sabre au Fourreau, son cheval à l'écu ie, qu'il accroche cel uniforme qui \oiis déplaît, qu'il s'endorme pour une nuit, vous êtes perdu-, vous eies inoris! On vous arrache d'un coup ce que vous avez maintenant de plus cher au monde, la bourse el la vie. Sans lui, qui vous entendrait, qui vous défendrait, qui vous vengerait? quel est votre cri dans le péril? qui invoquez-vous, pleurants et
battus, enfants que vousêtes? qui réclamez- vous comme un père protecteur? et qui donc venez-vous réveiller pour lui demander justice et pitié, si ce n'est cegendarnjq que vous abreuvez de tant de dédain ?
Mais coin ment se fait-il qu'on ait choisi pour le couvrir de honte le plus admirable des dévouements, le plus pénible des états? Le gendarme est un vétéran des armées, et quand les vétérans se reposent, le gendarme est encore un soldat. Seulement, c'est un soldat qui. au lieu d'égorger à tort ou raison d'innocents ennemis sur la frontière, s'est mis à combattre jour et nuit, sur le seuil sacré du loyer, ces ennemis plus terribles qui pillent et tue.nl à coup sûr. C'est un soldat qui a pris racine dans le sol, qui a son champ parmi nos champs, qui défend sa maison parmi les nôtres : seulement cette maison est une tente, il campe sous le chaume, la consigne l'y poursuit, il doit jeter sa bêche au son de la trompette. C'est un soldat citoyen, époux, père de famille : seulement, citoyen à nos heures, époux quand nous le voulons bien, •père quand on n'a plus besoin de lui. Et n'admirez-vous pas cet homme qui n'est pas chargé seulement de son bien et de sa famille, mais de nos familles et de nos biens à nous tous; qui laisse là ses champs altérés pour que les nôtres soient plus florissants; qui oublie sa mois-
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son pour veiller à la nôtre ; qui quitte sou lit et sa table pour courir à toute heure, par la ueige et la pluie, par monts et par vaux, et qui n'a de sommeil et de (rêve qu'alors que nous dormons tous cl que nous pouvons dormir tranquilles.
Voyez-le doue quand il est rentré, quand il a fini ces travaux militaires qui s'ajoutent aux soins domestiques; quand il a pansé sou cheval, blanchi son buffle, fourbi son sabre et qu'il arrose son jardin, qu'il sarcle sa vigne, qu'il fume sa pipe devant sa porte eu bonnet de police et les bras nus : le voisin l'arrête à causer, le paysan le salue, les petits enfants jouent avec sa dragonne, la jeune fille rit en passant. Cet homme si farouche est un bon voisin, ce soldat est un bon paysan, et les bonnes gens ne le craignent pas. Le délit lui-même s'est apprivoisé. Ce gendarme si décrié, c'esl le soliveau de la fable; la contravention lui grimpe sur l'épaule, le délinquant lui frappe dans la main. Jean le plaisante au cabaret, et Jean braconnera ce soir dans le parc; Pierre l'invite à boire, et Pierre tout à l'heure fraudera l'octroi. Le gendarme le sait et sourit et trinque bravement avec eux; il n'a rien à dire, il est sans ressentiment et sans vanité. (> soir et toujours il sera à son poste, mais ce n'est plus lui, c'est la loi que rencontreront alors Pierre et Jean.
Au surplus, dans ce cabaret comme dans ce bal villageois où tout le monde s'amuse, où chacun se repose et se réjouit, il ne s'amuse pas. lui, il ne se repose jamais. C'est un plaisir pour les autres, pour lui c'est un devoir. 11 est là pour veiller à la joie d'aulrui, pour qu'aucun accident ne la trouble, pour qu'elle soit bien complète et bien pure, cette joie dont il ne goûte pas. Tout à 'l'heure il va séparer ces hommes qui sont ivres et qui se battent. Il pénétrera le premier dans la mêlée à ses périls et risques, il recevra ces coups qui ne lui sont pas adressés, il sera blessé peut-être et peut-être grièvement, dans cette querelle qui ne le regardait point; trop heureux encore s'il l'apaise, s'il en arrête les suites plus graves, s'il lui épargne le tribunal et la force armée, s'il parvient à réconcilier deux voisins, deux amis un peu échauffés de mauvais propos et de mauvais vin!
Maintenant, tandis qu'il se promène paisiblement dans la rue, si vous êtes étranger, si vous ne savez plus votre chemin, si vous avez besoin de renseignements, le gendarme est le plus instruit du village et peut-être le plus poli. C'est lui qui raisonne le mieux du département et de la commune. Adressez- vous à lui, vous verrez quel zèle, quelle obligeance, et comme il vous remettra exactement et cordialement sur la voie. Le malheureux vous
est encore redevable, il se croit votre obligé, il pense avoir à vaincre vos préventions, il tient à cœur de vous donner meilleure opinion de lui, il se défie de ses bons services, pauvre homme! on Ta si mal habitué, si souvent humilié! il croit avoir à se faire pardonner d'être gendarme, c'est-à-dire de vous sauver la vieetla fortune tant que vont durer vos voyages.
S'il vous demande votre passe-port, c'est entre les dénis, humblement, la main au chapeau. C'est son devoir. Pure formalité. Du reste, il y jette à peine les yeux, il se fie à vous, il vous le rend assitùt, ce passe-port, lui qui en a tant vu de faux, lui qui a tant vu tromper, inrulir. voler, et qui pourrait être si méfiant; il vous le rend avec les mêmes égards, il vous salue, il vous honore, c'est lui qui vous remercie de lui laisser Faire s m devoir. S'il se montre plus difficile, s'il vous semble sévère, minutieux, c'est pour votre bien, il y va de vos intérêts; il a ses raisons, la route est menacée: quelque vaurien vous suit ou vous précédé, qui vous détrousserail infailliblement, vous serez bien aise qu'il en agisse de même avec ce vaurien.
A cette heure voici qu'il part pour une de ces rondes sans but, pour ces courses vagues à travers champs que lui seul est capable d'entreprendre, car tout est de son
ressort dans le pays, les prés, les bois, la route, le hameau, la voiture, la mairie, l'église, l'octroi; il répond de tout, il a tout à voir et à surveiller. L'arrondissement entier s'endort sous sa garde.
Il va donc voir le long de l'eau, si quelque ligne en contravention n'y plonge pas à la dérobée; dans les taillis, cet homme qui dort à l'affût, un fusil en joue : d;ms les vergers, si les maraudeurs tentent l'escalade à la tombée de la nuit; partout, ces vagabonds sans aveu qui cherchent l'ombre et qui ont leurs raisons. Autant vaudrait épier au hasard le héron qui pêche, 1« lièvre qui broute, l'araignée qui file. S'il ne voulait pourtant que surprendre et punir, s'il avait soif de proie et d'amendes, s'il mettait sa gloire à la confusion du coupable qui le brave, il ne tient qu'à lui. Qu'il cache son uniforme, qu'il prenne cet habit couleur de muraille, qu'il devienne un bourgeois dont nul ne se méfie: il tombe en plein et sans coup férir sur le flagrant délit. Mais ce moyen lui répugne, il n'en use qu'à l'extrémité, quand il s'agit de la vie de ses concitoyens, non plus de la sienne. Alors c'est encore un sacrifice à son devoir. Car encore une fois il n'est pas un mouchard, il est un soldat ; il combat face à face, il porte fièrement sa cocarde, et son har-
nais éclatant montre au loin sa poitrine aux coups du plus lâche assassin.
11 garde donc cet uniforme qui avertit les délinquants, qui leur fait peur et qu'ils maudissent, et qui recouvre tant de mesure el de miséricorde; il leur laisse le temps de s'enfuir, il s'émeut en Lui-même, il prend pitié de ce père de famille qu'un goujon ruinerait eu amendes, de ce! étourdi qui nourrit sa mère et qu'un lapin va jeter en prison : il s'effraie d'un long procès pour ces misérables, il résout ces calculs qu'ils ne savent pas l'aire, il tire cas conséquences qu'ils n'ont pas voulu voir; il pèse, réfléchit, examine pour eux. Il ne veut point dépouiller la chaumière, mais non plus le château; il respecte le riche, mai6 aussi le pauvre: il n'a pas tant k punir celuici qu'à protéger celui-là. C'est d'ailleurs, disent ces bragens, l'ordre el l'esprit de L'institution: — La gendarmerie ne doit pas seulement poursuivre le crime mais surloui le prévenir.
En effet rt-> faisceaux de la loi promenés dans les campagnes préservent el gardent; bien des consciences se -mit raffermies, bien ^'^ pécheurs sont rentrés en euxmêmes rencontrant le châtiment face à l'ace. Ce sabre nu a l'ait rengainer bien des couteaux, ces revers d'un rouge de sang ont épouvanté bien des assassins, ces menottes
ont arrêté bien des bras furieux et affamés que rien n'arrêtait plus.
Celait un de ces vieux soldais qui nous donnait un jour ces détails dans une voiture publique. Il raisonnai!
de son état d'un ton simple et mélancolique, sans se plaindre, sans se vanter. Il ne semblait pas se douter qu'on pût l'admirer ou le honnir. Ces vertus, pour lui, tenaient à l'état; cet état, pour lui. était ordinaire. Il parlait du dévouement comme d'une consigne. Quant à nous, nous regardions de tous nos yeux cet uniforme poudreux, ces traits sillonnés, cet œil pur et doux, ce visage guerrier sans moustaches, ce courage sans rudesse. Nous arrivâmes. Celait dans la Bourgogne. Il descendit et nous salua; il n'était pas de service, il n'avait pas songé à voir nos papiers; il nous salua donc, nous tenant pour honnêtes. Une jolie enfant de cinq ans l'attendait un panier à la main. Il lui sourit de loin, il courut à elle, il l'enleva à trois reprises dans ses bras : c'était sa Mlle. Ils s'en allèrent, l'enfant bondissant à pas inégaux, le père ralentissant sa marche, le petit panier d'une main, le petit enfant de l'autre, et se penchant de temps en temps pour l'écouter et l'embrasser encore. Nous les suivions cependant du regard et de la pensée, et songeant aux terribles fonctions de cet bomine, et
voyant ces baudriers et cette lourde épée s'abaisser ainsi • levant cette enfant, nous ne saurions dire à présent ce qu'avait de triste et de touchant cette scène : ce père qui était gendarme, ce gendarme qui était père.
Mais qu'est-ce donc qui distrait le gendarme de ses durs labeurs? et pourquoi le vient-on chercher chez lui, parmi les siens, au milieu de la nuit? Un homme est condamné à mort, l'échafaud est dressé, la foule afflue dans la place, les honnêtes gens ferment leurs fenêtres et se cachent dans leurs maisons. Le cortège va sortir de la geôle. Oui voudrait pénétrer dans celle prison, auprès de cet homme qui va mourir? qui voudrait assister à celle agonie du supplice, entre le criminel et le bourreau? qui prêterait la main à ces horribles apprêts que ne soutiendrait pas elle-même la foule féroce qui hurle dehors? qui accompagnerait ce cadavre jusqu'au pied de l'échafaud? qui oserait demeurer le garde et le serviteur de la loi quand elle accomplit des choses si terribles? qui oserait passer aux yeux de ce peuple pour le satellite du meurtre, pour l'homme inexorable qui le veut, qui l'appuie. qui le protège? qui pourrait-on forcer à regarder du plus près, au premier rang, d'un œil sec. d'un front calme, celle bâche qui tombe, cette tète tranchée, ce cadavre qui se tord, ces Ilots de sang sur ces planches
infâmes; et qui donc cependant garderait un visage ferme en se sentant défaillir?
Le gendarme s'avance au pas militaire, écarte doucement la foule, soutient le condamné s'il chancelle, lui répond s'il parle, s'arrête l'arme au bras, et attend immobile. — La tète roule, le sang jaillit jusqu'à lui. — Il s'essuie le visage, puis il s'en retourne grave et pensif. 1! embrasse sa femme en silence, il serre ses enfants contre sa poitrine, il caressç ces tètes blondes et il frémit de ce qui s'est passé. Ce vieux brave a eu peur, ce vétéran de tant de batailles a horreur du sang ainsi répandu, il n'est plus qu'un bourgeois vieilli dans ses divers, des visions sanglantes l'y poursuivent, des rêves hideux vont troubler son sommeil.
A quelle fête encore le voyons-nous paraître? la procession du village va passer. De même qu'il n'y a personne pour suivre le condamné qui monte à l'échafaud, il n'y a plus personne pour escorter Dieu qui sort de son temple. Ce triomphe misérable ressemble à la marche au calvaire, tant la honte et le respect humain serrent tous les cœurs. L'hostie sainte n'a plus de gardes pour ses cérémonies ni même pour sa défense. Le curé gémissant s'épuiserait eu vain à traîner le saint Sacrement
clans les rues, quelques faibles femmes, Madeleines dé-
solées, l'entourent à peine. Le paysan ne croit plus en Dieu, c'est à peine s'il ôte sou chapeau à son vieux curé, à peine s'il quitte un moment ses travaux pour voir passer ce triste appareil au bord de la route.
Le gendarme met son plus bel habit, se poste au coin du dais et suit de son pas grave, s'agenouillant quand l'hostie s'élève, présentant son arme à son Dieu. Hélas! le gendarme, peut-être, est de peu de foi comme le paysan, mais tel est son devoir, il a l'habitude du respect et de L'autorité, il est doux et humble de cœur, à demi chrétien par ses vertus chrétiennes, et dans ce moment encore il est le représentant suprême de ce grand spectacle des temps passés : le soldat au pied de faute), l'épée sous la croix.
Aujourd'hui voici qu'un grand malheur est arrivé. Un homme est là gisant sur te chemin auprès d'une mare de sang, percé de coups, la tête fracassée. La terre l'unie encore de ce meurtre. La trace des assassins esl toute fraîche sur l'hei be. Qui ne se détournera de ce lieu d'horreur? qui voudra s'approcher de ce corps, qui le setourra s'il respire, qui comptera ses plaies livides, qui baissera les yeux sur cet affreux visage? Le cheval du gendarme se cabre en avançant. Le, cavalier met pied à terre. C'esl lui dont le cœur n'est ni trop dur ni trop faible pour de
telles œuvres. C'est lui qui met la main sur ce cœur tiède encore, c'est lui qui étanche ce sang-, c'est lui, le bon samaritain, qui panse le premier ces blessures, il y verse l'huile et le vin, il les serre de son linge, eî s'il en est besoin, il emportera la victime dans sa propre maison, cette victime devant qui toutes portes se ferment.
C'est à lai que sont d'abord réservées ces affreuses surprises. Tous les crimes, tous les malheurs l'ont pour premier témoin. 11 met son doigt dans toutes les plaies, il pose la main sur tous les meurtriers et sur tous les cadavres. Vous, les gens paisibles qui lui devez votre paix, quand ces malheurs arrivent, vous n'ayez qu'il vous enfermer pour les ignorer, vous n'avez qu'à les ignorer pour croire à la vertu, au bonheur, à l'honnêteté; pour être heureux, honnêtes, vertueux; mais lui, honnête comme vous, timide comme vous, sa vie est forcément empoisonnée par tout ce qui se passe d'horrible, sa raison est sans cesse ébranlée par tout ce qui se commet d'infâme. Au bas de ce théâtre, toujours tragique, de la société, il ressemble à ces vierges chrétiennes enchaînées durant les supplices et sur qui dégouttait ie sang des échafauds.
On le dérange à toute heure : qu'il se lève ! il s'agit de terreurs, de forfaits, il en est sûr; qu'il n'hésite pas
cependant, qu'il se lève et qu'il marche ! C'est lui qui pénétrera le premier dans cette maison silencieuse, fermée depmis trois jours, où vivait un homme au désespoir, où l'on va voir une scène enrayante* cet homme qui s'est pendu. C'est lui qui forcera cette porte barricadée d'où partent ces coups de feu; on s'égorge entre ces murailles, il y a péril de la vie, ils sont dix, ils sont vingt, n'importe, il entre il est entré! — Un bruit sinistre circule, l'effroi se répand, la consternation esl partout, la foule B'écarte, et c'est le gendarme qui s'avance dans cette chambre où une mère vient d'égorger son enfant! c'est lui qui se risque résolument dans ce bouge où s'agite un fou furieux, un forcené qu'un n'ose approcher, qu'on n'ose lier et qui va tuer le premier venu. C'est toujours lui qui se dévoue, et toujours froidement, humblement, modérément, la prière et la paix à la bouche plutôt que la menace, sans songer à se défendre, bien moins à attaquer, décidé à tout hors à se servir de ses armes, ne le pouvant d'ailleurs qu'à toute extrémité, s'il est blessé déjà, et hors d'état peut-être de s'en servir. Mais que dis-je1 comme il poursuit tous les crime-, il secourt toutes les misères. On le trouve partout au devant du génie «lu mal. C'est lui qui relève sur le chemin le piéton épuisé, c'est lui qui encourage le
bûcheron ployé sous le faix, c'est lui qui ranime ce vieillard expirant sous la neige; il trouve pour celui-ci un asile, [tour celui-là un conseil, pour tous une bonne parole dans son cœur, un peu d'eau-de-vie dans sa gourde, quelque chose pour l'âme, quelque chose pour le corps; c'est lui. juste Dieu, qui découvre dans le fossé ce nouveau-né qui grelotte et vagit! C'est lui. c'est le gendarme, qui prend dans ses bras meurtris cet innocent qui n'a point de mère, c'est lui qui le couvre de son manteau, qui le réchauffe contre sa poitrine, et ce n'est que des mains de ce vieux militaire, qu'il passe dans le sein des sœurs de charité.
Et quelles déshonorantes commissions ne lui donnet-on pas ! Il escorte le forçat dans sa chaîne, il coudoie l'insigne fripon dans une voiture, il prête son liras sur les routes à la fille de joie, la honte du pays. Cet honnête homme passe la moitié de sa vie avec des voleurs. 11 chemine pas à pas avec cette voiture grillée d'où partent des chants obscènes; il y a des prisonniers dedans, il est prisonnier dehors. Il traîne ces bandits à la queue de son cheval, comme ils vont traîner le boulet au pied. Ces misérables s'entretiennent librement devant lui, il les entend contre son gré ; s'ils lui parlent, il leur répond, il s'arrête s'ils sont fatigués, il sourit s'ils plai-
santcnt ; il écoute leur argot, leurs refrains, leurs récits de vols et de fuite, il est sans colère et sans orgueil, il n'approuve pas comme aussi il ne les accable pas de ses mépris, lui qui en aurait le droit, lui le champion de la justice, le vengeur de la bonne foi et des bonnes mœurs outragées. Car, remarquez-le bien, il ne s'est pas corrompu en pareilles compagnies, de pareils discours ne l'ont pas troublé un moment. Sa conscience est impénétrable comme sa poitrine bardée de cuir. Ces spectacles et ces propos glissent sur son cœur comme cette pluie d'orage sur le fourreau de son sabre. 11 connaît toutes les chances du crime, il n'ignore ni ses ressources ni ses bénéfices; il sait comment on est aisément riche, comment, avec un peu d'audace, des scélérats vivent dans les délices de l'oisiveté et de la débauche ; il les a entendus conter leurs prouesses, il leur a vu vider des poches pleines d'or. Ceci ne l'a jamais ému, il ne songe pas à ses travaux incomparables, il ne songe pas à sa paix quotidienne de trente sous ! il demeure inébranlable et indifférent. Bien plus, il n'a qu'à vouloir, U n'a qu'un mot à dire, qu'une chaîne à lâcher, qu'à fermer les yeux un instant: tout cet or est à lui, sans effort, sans travail. On le lente à toute heure, on l'éprouve de toute façon; on l'a ébloui de sommes énormes en sa
vie, et cette pensée ne lui est jamais venu de faillir un moment à ses redoutables devoirs.
Que vous dirai-jé encore ? Voulez-vous compter ses services, comptez les fléaux : comptons-nous ses bienfaits, comptons les malheurs. L'incendie s'allume dans la campagne, le feu dévore une grange, il se jette le premier dans les flammes. Une béte féroce ravage les environs, il guidera les battues. Des brigands infestent les bois, il attaquera les brigands. Et dans ces périls renaissants, dans ces courses aventureuses, dans cette misérable guerre sans gloire, qu'on l'entoure dix contre un, qu'on lui crie de se rendre, qu'il soit sûr de1 mourir, il n'hésitera point, il ne recule jamais, la loi meurt et ne se rend pas, il faut que force reste à la loi ; et s'il tombe alors, s'il est vaincu, s'il expire criblé de coups, ce sang, dites-moi, ce sang répandu obscurément, dans un champ, au coin d'un bois, sur le seuil de notre foyer, s'en est-il versé de plus pur à Fontenoy ou à Waterloo ?
Mais enfin, quelle récompense pourra payer de si longs et si rudes services ? quelle couronne civique gardonsnous à notre infatigable défenseur ? quel est le prix, pour la société, de cette vie et de cette mort du gendarme ? Les invalides s'il vieillit, l'hôpital s'il est malade:
un coin do terre s'il meurt. Tant qu'il exerce son dur métier, tant qu'il nous garde, tant qu'il se dévoue, trente sous par jour, je l'ai dit! trentesous et le mépris de ses concitoyens, la rancune des fripons, la raillerie des sots la haine d'une politique imbécile, les malédictions de la foule, les huées des enfants, le pilori du théâtre et les bons mots des plus méchants farceurs qui ne lui font pas de trèveel qui frappent à cet endroit sans relâche, tant ils savent que là est la patience, le parfail courage et la parfaite résignation.
Si bien qu'ils l'ont à peu près tué, cet excellent et utile gendarme. Les brocards l'enl entamé, lespavés onl fait le reste, ces choses se valent en France. Il s'éteint donc tous les jours, ei en lui va périr ce moi qui restait dans la langue d'un lier et noble étatd'autrefois : je veux dire le beau nom qu'il portait : gensd'armes, hommes d'armes. En effet, ce gendarme était dans nos fastes le reflel d'une grande gloire, le dernier neveu, non indigue, (\c^ ^'u^ d'armes de bavard el du roi Henri.
Car, avant de finir, admirons ceci. Le gendarme n'a eu qu'à changer de nom el d'habit pour se faire aimer de ce peuple qui le maudissait. 11 s'appelle garde municipal à Paris. On l'exécrail en revers rouge, on le sup-
porte en revers jaune. C'est le même homme, le même gendarme. Il y a la différence d'un galon. Et puis qu'on prenne en souci les colères et les fantaisies de cette folle nation que nous sommes !
A trois pas d'ici, sur le boulevard dos Invalides, vous pourrez voir un hôtel devant lequel je ne passe jamais sans me retracer dans sa vivacité l'étrange histoire qu'on m'en a contée.
Deux des grandes fenêtres du rez-de-chaussée qu'on Vwit au fond du jardin éclairent une chambre à coucher.
Un matin, il y a de cela deux ou trois ans, ces deux fenêtres étaient dûment fermées et voilées à triples plis de rideaux; il ne faisait pas jour encore chez l'homme qui dormait là. Mais pourtant, quand les cloches des couvents voisins et toutes les pendules de l'hôtel eurent sonné onze heures, un valet de chambre se glissa
discrètement dans cette chambre dont les lapis épais assourdissaient ses pas, il tira les rideaux de manière à laisser un rayon se glisser par le haut des fenêtres, puis s'approchant de l'obscure alcôve tendue et drapée comme un catafalque, il murmura, comme s'il allait réveiller Gaïus Caligula :
— Monsieur le comte a-t-il besoin de moi ?
Un gémissement sourd sortit de cette espèce de tombeau. Le valet souleva les draperies et le jour éclaira la face livide d'un homme jeune encore, soutenu en son séant par des oreillers et des coussins, dont la blancheur et les riches dentelles faisaient mieux ressortir son visage de cadavre.
— Quel temps fait-il? dit cet homme.
(l'était une de ces matinées qui remplissent Paris la moitié de l'année : le ciel était sans couleur, mal éclairé d'un jour blafard; l'atmosphère semblait chargée d'une langueur, d'une fadeur, d'une tristesse étouffantes; les toits étaient humides d'une de ces molles pluies qui suintent plutôt qu'elles ne tombent. On était pourtant au commencement du printemps.
L'homme courbé jeta sur les carreaux: de vitres un regard plein de désespoir et de mépris, et se tourna sur l'autre flanc. Une quinte de toux le lit aussitôt mires-
l'hôtel du boulevard 147
ser, et dans cet accès il fit signe au valet de s'en aller. Celui-ci reeuUi d'un pas, mais la violence de cette quinte l'enhardit à demeurer.
— Monsieur le comte me permet tra-t-il de lui demander comment il a passé la nuit?
— Sortez! lui cria son maître d'une voix que la colère et l'épuisement rendaient effroyable.
Le valet disparut avec la promptitude magique d'une ombre chinoise.
M. le comte se souleva sur le coude, promena ses yeux hagards çà et là, et parut rêver. Ce devait être une terrible chose que les rêveries de cet homme. On les voyait, pour ainsi dire, passer sur son front comme des nuéegrosses de tempête. Ses sourcils froncés, sa lèvre pâle ironiquement relevée, ses yeux creux tantôt brillants d'un feu farouche, tantôt arrêtés dans une contemplation stupide, en. disaient ass.-z sur la sombre couleur de se.s méditations.
Parfois ses doigts crispés s'imprimaient dans les tissus moelleux de ses couvertures, ou'bien levant les mains à la hauteur de son visage, il en considérait la maigreur maladive; puis ces mains retombaient sans force et la tête reprenait son travail.
M. le comte Anatole de C... était le dernier fils d'une
H8 l'hôtel du boulevard
grande maison. 11 était resté soûl de sa famille à vingt ans, avec une fortune de quatre millions. Il semble que les titres de tant de richesses, à cet âge, soient un arrêt de mort. Que faire, que vouloir, qu'entreprendre, que désirer, à quoi s'occuper, à quoi s'amuser, môme, à vingt ans, quand on a deux cent mille livres de rente?
Tar le seul fait de cette succession, le jeune comte se trouva dégoûté de tous les plaisirs avant de les avoir goûtés. Il se jeta dans la débauche, mais il l'aurait su dire pourquoi. C'était une suite de l'éducation négligée qu'il avait reçue et des liaisons qu'il avait formées en entrant dans le monde. 11 eut des loges dans les théâtres, des meutes dans ses terres, des tableaux dans ses galeries, des livres rares dans ses bibliotlièques, de brillantes livrées dans ses hôtels, et il s'ennuya.
Il s'ennuya si fort, qu'il se lit militaire pour faire quelque chose. Le goût qu'il avait pour les chevaux le décida dans son choix. 11 entra dans une école de cavalerie, et, en vertu de l'égalité la plus grande qui puisse présider aux lois civiles et militaires, il fut officier six mois après.
C'est quelque chose, quand on n'est bon à rien, qu'on n'a point grand esprit, quand on n'apporte au service de la société qu'une certaine aptitude au désordre et à
l'iiotel du boulevard 149
la paresse, c'est quelque chose que de traîner un sabre sur les pavés, et de porter sur le coin de l'oreille un shako de houzard formant un angle de quarante-cinq degrés à six pieds du sol. Et je ne sais vraiment ce que le bon abbé de Saint-Pierre aurait fait dans le monde avec sa paix universelle, des étals-majors de cavalerie légère; qu'ils se fassent tuer du moins s'ils ne sont bons qu'à cela.
Le régiment où entra M. le comte était d'un uniforme charmant. On eût dit une troupe d'acrobates. Ces agréments occupèrent pendant quelque temps l'esprit de M. le comte; il se drapa dans son dolman, son pantalon ne fit pas un pli, et il se sangla dans son ceinturon autant que houzard du monde.
Mais comme on ne laisse pas de trouver parfois le temps long, même dans le ceinturon le plus étroit, il retomba dans ses premières inquiétudes. Le café, la parade, le manège, le théâtre, ces extrêmes douceurs de la garnison émoussèrent bientôt leurs aiguillons sur cet esprit difficile. Cependant, si M. le comte ne s'amusait guère, il eut du moins la satisfaction d'amuser tout sou régiment; il ne manqua pas d'y trouver de bons compagnons qui l'aidèrent charitablement à dépenser son revenu. C'étaient des fêtes, des cavalcades et des banquets continuels. On parle encore de cet heureux temps
150 l'hôtel du boulevard
dans la ville de P... M. le comte se fît chérir des restaurateurs.
Mais celte popularité même ne toucha pas l'âme du brillant officier. L'ennui persistait, les festins allaient leur train; si du moins cet agréable contre-poids se fût maintenu; mais, un beau matin, M. le comte s'aperçut qu'il crachait le sang...
Ce contre-temps le piqua d'autant plus, qu'il avait la veille remporté une victoire éclatante en buvant à lui seul deux soupières de vin de Cbampagnc, devant tout l'état-major, qui lui croyait une poitrine de fer. — Bah!... dit M. le comte... et il alla déjeuner. Le soir même il se divertit de sa découverte à la table des officiers. Le lendemain il n'y songea plus et renouvela l'expérience des deux soupières. Il vécut de même pendant quinze jours., au bout desquels un médecin lui conseilla, dans le secret, les gilets de flanelle et le lait d'ânesse, s'il ne voulait qu'on l'enterrât le lendemain.
-r-Bab!... dit encore M. le comte, mais sur un ton incomparablement modifié.
Le voilà gardant la chambre, son brillant shako, ce shako si galamment penché, remplacé par un bonnet de colon d'une perpendiculaire sinistre. Parmi tant de vicissitudes humaines, je trouve cette antithèse poignante,
l'hotïl du boulevard 101
et ce vieux refrain me revient malgré moi : Gentil hussard, tu fais couler mes larmes.
M. le comte ne pouvait mettre les pieds dehors sans tousser comme une locomotive. Plus de gardes, plus de revues, plus de courses, plus de théâtres, plus de ma nœuvres; la France pouvait donc à peu près se passer de ses services; il le sentit lui-même et revint à Paris.
Les soins des plus célèhres médecins lui rendirent quelque santé, ou du moins retardèrent les progrès du mal. Les uns laissaient voir peu d'espoir, d'autres lui promettaient la guérison, et ils n'y entendaient rien ni les uns, ni les autres. On lui conseilla de voyager : il voyagea, il parcourut l'Espagne, l'Italie, la Sicile, la Suisse, traînant et ramenant son mal avec lui.
Il revint à Paris et y demeura garrotté dans un régime sévère; la nature et les médecins étaient d'accord celte fois. Il fallut renoncer au monde comme un anachorète, et vivre de ce reste de vie d'un octogénaire infirme. Qu'on juge de cette situation pour un homme sans famille, sans amis, sans hesoins, sans ressources personnelles, sans croyances et sans passions, je dis des louahles et des .nécessaires. Ajoutez le vide le plus profond dans la tète et dans le cœur... Le cœur, il n'était peutêtre pas mauvais, mais M. le c^nite savait à peine s'il
152 l'hôtel du boulevard
en avait un; ajoutez le dégoût le plus parfait de tout ce qu'il avait vu, dit, fait et connu, et enfin le plus grand des maux de l'ignorance, le mépris des choses qu'elle ignore. Ce n'est point là le désespoir subit qui s'arrache les cheveux et se roule à terre, mais c'est là ce que j'appelle le plus vrai, le plus désespéré et le plus affreux désespoir.
Or, telle était la vie du comte depuis quelque temps, et telles les réflexions dont il avait tous les matins à se repaître en ouvrant les yeux, quand par hasard il les avait fermés.
Mais, ce jour dont je parle, s'arrachant tout à coup à ses noires idées , il suspendit sa main décharnée au cordon de la sonnette.
— Georges !
— Monsieur le comte...
— Mes pistolets.
Le valet leva les yeux sur son maître.
— Mes pistolets I
— Mais, monsieur le comte.
— Ob-is.
— Pourrai-je savoir....
— Tu abuses de- mon état, misérable.
Le comte fit le geste d'appeler son monde.
— Ah! monsieur!...
l'hôtel du boulevard 153
Soit bon naturel, soit politique de valet, le domestique se mit à pleurer.
Le valet sortit et rapporta une boite de pistolets qui, par sa ricliesse et l'usage qu'on en semblait vouloir faire, rappelaient ces tours pavées de pierres précieuses, ces perles empoisonnées, ces lames d'or fin, et ces divers genres de mort recherchés que s'était préparés Héliogaba'c, qui 7Ïestoit qu'un veau, comme dit Montaigne.
Le serviteur, en déposant cette boîte sur le guéridon qui était près du lit, observa le visage de son maître.
M. le comte n'était ni plus pâle, ni plus défiguré qu'à l'ordinaire; il paraissait surtout parfaitement calme.
Il se moucha, cracha et lui dit :
— Habille-moi.
Il s'habilla comme à l'ordinaire et même mieux qu'à l'ordinaire. Il repoussa la robe de chambre et prit un habit.
— C'est bien, va-t-en !
Quand il s? vit soûl, le comte ouvrit la boite et en tira des armes du plus grand prix. Il les examina, les fit jouer, et, découvrant un des compartiments de la boite, il poussa je ne sais quelle imprécation.
— Georges !
— Monsieur le comte...
15i l'hôtel du boulevard
— Tu as pris mes balles?
— Monsieur le comte....
— Donne-moi des balles et de la poudre.... Sinon je le jure que la première qui me tombe sous la main sera pour toi.
Le valet rapporta en diligence les munitions qu'il venait d'ôter de la boîte. Son maître l'accompagna jusqu'à la porte, qu'il ferma lui-même, après quoi il chargea dûment les pistolets, accrocha un petit miroir à l'espagnolette d'une fenêtre, prit une arme de cbaquc main et s'alla mettre en face de son miroir.
A présent, si M. le comte ne se tue point, le lecteur est en droit de se plaindre de tant d'ambages et de préparations, comme je ne sais quelle populace qui se fâcha tout rouge de ce qu'on n'exécutait pas un condamné reconnu innocent au moment du supplice. A quoi bon nous mener si loin et nous effrayer de vos pistolets, pour aller déjeuner l'instant d'après comme un simple mortel qui a bonne envie de vivre ? Je ne saurais qu'y faire. Ce ne fut guère non plus la faute de M. le comte, car il se glissa l'un des canons dans la bouebe et se regarda, une grande minute durant, aU miroir, dans celte attitude entreprenante.
La faute en fut, si l'on veut, à un enfant qui jeta les
hauts cris devant les fenôtrc.3 do l'InL'l. M. le com'e écarta les rideaux et vit un domestique qui traînait cet enfant par les oreilles. Je ne serais pas éloigné de croire qu'on devient infiniment plus sensible et plus compatissant quand on s'est logé un pistolet entre les deux mâchoires et qu'on est sur le point de lâcher la détente. J'aurais peine à m'expliquer autrement l'action de M. le comte, quoiqu'il fût, comme on dit, un assez bon dia» ble. Le fait est qu'il glissa l'un des pistolets dans sa poche et se jeta dans l'avenue, où il étourdit le domestique, pris à l'improviste, d'un soufflet à la houzarde.
— Mais, Monsieur, s'écria cet homme, 'ce petit drôle s'amuse
— Eh quoi ! misérable, tu le rosses parce "qu'il s'amuse, tandis que je vais me casser la tête parce que je ne me suis jamais amusé.
Mais le domestique n'eut pas le loisir d'entendre, assailli d'autant de coups que de paroles. Il prit le parti de s'enfuir en criant. Un homme plus vieux, survint les larmes aux yeux.
— Hélas, Monsieur le comte, Benoit a peut-être eti tort de s'y prendre si rudement, niais ses motifs sont excellents; notre pauvre maîtresse se meurt dans des douleurs terribles, le moindre bruit ajoute à ses souf-
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franccs, et cet enfant s'amuse à brûler de la poudre...
— Vous verrez, dit le comte, qu'il ne me sera pas permis d'en faire autant aujourd'hui Et quelle est votre
maîtresse? dit-il à l'homme.
— Madame de Z...
— Comment ! s'écria le comte, Madame de Z..., Madame de Z.. se meurt !...
— Elle se débat depuis hier soir, dit l'homme en pleurant, dans une agonie qui serait pénible à voir, si elle ne rendait ce spectacle admirable par sa patience et sa douceur angélique.
— Ali ! la digne et excellente dame ! Mais je ne savais rien, je veux la voir... son fils est-il là ?... Je lui dois d'ailleurs des excuses...
Depuis la retraite de M. le comte et dans ses longues souffrances, madame de Z... lui avait rendu les offices d'un charitable et bon voisinage; bien des fois elle avait envoyé demander de ses nouvelles par le bon prêtre qui disait la messe dans la chambre, car la bonne dame ne pouvait depuis dix ans bouger de son fauteuil, tourmentée par d'horribles douleurs qui ne lui faisaient point de relâche. Mais elle connaissait par l'abbé Sicard, son aumônier, la triste situation de son voisin, et elle s'intéressait à ce jeune homme; elle s'intéressait surtout
l'hôtel du boulevard 157
à une chose qui était bien la dernière à laquelle il eût pensé lui-même, je veux dire l'état de son âme et de son esprit dans des épreuves si cruelles à son âge. M. le comte, de son côté, savait que Madame deZ... était une digne et obligeante femme qui, de son vieux fauteuil, étendait ses bienfaits sur tout le voisinage, et qui, dans les tortures de son mal, ne s'occupait jamais que du bien des autres. Donc, à la suite de je ne sais quelles politesses, l'abbé Sicard venait voir le comte le plus souvent, qu'il le pouvait sans indiscrétion; et, dans "l'abandon misérable où s'éteignait l'ex-officier de houzards, cet unique témoignage de sincère compassion l'avait touché profondément. Il lui était arrivé souvent dans ses bons moments, de désirer que madame deZ... fût sa mère.
Bien des raisons décidèrent donc du mouvement de M. le comte. Il s'achemina d'un pas rapide vers le perron de l'hôtel de Z.. . Le vieux serviteur put à peine le précéder et l'annoncer à M. de Z..., le fils de la mourante. La maison était dans un grand désordre, pleine de visiteurs et de gens du voisinage : toutes les portes étaient ouverte.-, et les domestiques troublés ne regardaient plus à rien.
M. deZ... était un homme d'une quarantaine d'années, magistrat respecté, digne en tout de sa mère ; il vintre-
ccyoir M. le comte clans une antichambre, le visage calme et des larmes, pour ainsi dire, figées dans les yeux. M. le comte présenta rondement ses excuses, mais M. deZ... l'interrompit, lui prit la main et s'excusa lui-même de ce qu'il ne pouvait le mieux recevoir en de si tristes moments. Il lui montra la chambre de sa mère pleine de monde, croyant pcul-èlrc que M. le comte désirait aussi s'introduire. À ce même instant, l'abbé Sicard sortait, et avisant M. le comte demeuré seul, il courut à lui avec une espèce de satisfaction, et lui dit tout bas:
— Vous n'avez jamais vu mourir de bons chrétiens?... Ob', bien, tenez, c'est un spectacle qu'il est bon de voir. Je suis bien aise que vous vous trouviez là. Madame de Z... est tourmentée à ses derniers moments par un feu terrible qui lui dévore les entrailles. Vous savez comme elle a longtemps souffert ; sa fin répond au reste. On dirait que le mal sait qu'il va la quitter. Les médecins frémissent de ce qu'elle doit souffrir, et par moments la douleur lui arrache des cris affreux; ne vous effrayez pas. Entrez donc, M. le comte.
L'abbé poussa doucement le comte à travers la foule, cl retourna lui-même au chevet de la malade; Plusieurs personnes étaient à genoux, car il y avait une heure à peine que madame de Z... avait reçu les sacrements. La
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fenêtre était entr ouverte par sou ordre, de peur qu'on ne fût incommodé dans ce grand nombre de personnes ; d'ailleurs tout était propre et rangé ; nulles fioles, nul attirail de malade.
M. le comte dirigea ses regards vers le lit. Madame- de Z..., doucement inclinée sur l'oreiller, les yeux fermés, le sourire sur les lèvres, tenait la main de son fils debout à ses côtés. La maladie n'avait point altéré ses traits. On eût dit qu'elle dormait paisiblement, mais ce n'était qu'un accablement causé par la douleur. Elle en sortit tout à coup en poussant ces cris déchirants dont avait parlé l'abbé Sicard ; les muscles de la face se tendirent, la sueur coula sur le front et le râle aigu sortait en sifflant de cette vieille poitrine qui menaçait d'éclater sous l'effort. Mais le sourire perçait encore sur ces traits décomposés, les yeux brillant d'un éclat céleste demeuraient fixés sur le crucifix, et l'on voyait clairement que ces cris partaient d'un corps brisé dont l'esprit de madame de Z... s'était déjà séparé. On la voyait aussi serrer la main de son fils, comme pour le rassurer et diminuer l'effet que devait causer ce spectacle.
Quand l'accès fut passé, elle se retourna vers lui avec ce sourire plein de tendresse:
— Ce n'est rien, mon ami
160 l'iiotel du boulevard
l'uis elle promena sur les assistants son regard paisible qui voulait leur en dire autant. Ses yeux s'arrêtèrent sur M. le comte; elle murmura quelques mots à l'oreille de l'abbé Sicard, qui vint droit à notre homme.
— Madame de Z... vous a reconnu; elle vous a nommé. Je suppose qu'elle veut vous parler.
— La pauvre femme! murmura le comte qui partageait le trouble de tous ceux qui étaient là.
L'abbé l'accompagna au chevet: mais madame deZ... demeura quelque temps sans paroles. Enfin, elle leva les yeux et fit un signe amical pour exprimer le contentement quelle éprouvait de cette visite; puis elle murmura :
— J'ai prié ce matin pour vous...
— Bon! pensa le comte, quand j'avais le pistolet sur la gorge.
Madame de Z... voulut encore proférer quelques mots qui expirèrent sur ses lèvres ; elle ferma et rouvrit les yeux, ses traits se contractèrent, une crise nouvelle agitait la mourante; mais cette fois le corps lui-même fut soumis. Madame de Z. . . demeura le regard fixé sur l'image consolatrice, il ne sortit de sa bouche que des prières, des spirations entrecoupées, elle s'entretenait visiblement vec les esprit? lumineux qui ['allaient ravir dans leur
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gloire. L'extrême souffrance était si bien empreinte sur ses traits vieillis, mais on y voyait aussi tant de résignation, tant de grâce et tant de joie; ce front et ces yeux paraissaientsibienbaignésdespremières lueurs célestes, quel'attendrissement redoubla parmi l'assistance. A ce moment, l'abbé Sicard, bien fait à ces spectacles, versa des larmes, mais des larmes de joie, en balbutiant le Nunc dimittis.
M. le comte, qui s'était écarté du lit, était dans celte situation ridicule d'un bommc qui veut réprimer des emotionsinvincibles.il se mouchait, s'appuyait sur l'une ou l'autre jambe, et regardait autour de lui d'un air effaré. Cette scène lui faisait honte en le forçant d'admiîvr. La gêne devint trop forte, il sortit.
Il n'était point arrivé au vestibule qu'il entendit des cris :
— Ah ! Monsieur, dit derrière lui le vieux domestique qui l'avait introduit, c'est lini, elle vient dépasser... comme un poulet.
— Imbécile! s'écria le comte, elle est morte comme Caton, et c'est moi qui m'allais couper la gorge comme tu dis là.
M. le comte, en rentrant chez lui, renversa dans l'antichambre son valet Georges, qui le regardait passer d'un air stupéfait, s'enferma chez lui et se jeta dans un
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fauteuil. Il y demeura longtemps plongé dans ses réflexions. Vous dire ce qui s'agitait dans sa tête, je ne saurais. Cet homme était bizarre, aigri par la souffrance, dépravé par une longue dissipation, et les choses qu'il venait de voir s'écartaient trop de la sphère de ses idées pour qu'il ne s'ensuivit point d'étranges conflits.
Tout en rêvant, ses yeux retombèrent sur la boîte et les pistolets.
Il se leva, reprit brusquement ses armes chargées, et lit trois pas vers la fenêtre en les soupesant dans sa main...
Puis il revint à la table.
— Non, décidément cette bonne femme a gâté mon rôle.. Elle s'en est trop bien tirée pour que j'aie bonne grâce... C'en est assez pour aujourd'hui.
Les pistolets glissèrent sur la table. Mais le comte n'avait point fait trois tours de long en large qu'il s'arrêta sous le coup d'une singulière difficulté.
— Et Georges!... Que va penser cet animal?... Que j'ai voulu lui donner la comédie d'un suicide... Que j'ai demandé mes pistolets pour jouer l'héroïsme... et me rendre intéressant... d'autant plus que je l'ai rudoyé... Que le diable emporte ce Georges !
Le regard du comte se dirigea de nouveau vers les pis-
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tolets, qui, posés à. faux sur la boîte, semblaient se présenter obligeamment par la crosse.
— Vous allez voir qu'il faut que je me tue pour faire plaisir à cet imbécile.
Du moment qu'une action de cette conséquence ne s'appuyait plus que sur ce nouveau motif, M. le comte jugea qu'elle méritait encore quelques réflexions.
11 se rejeta dans son fauteuil.
— Bab!... s'écria le comte après quelques minutes, sur le même ton que ce jour où il s'était aperçu qu'il craebait le sang.
Et il tira la sonnette de la cheminée.
— Georges I
— Monsieur le comte.
— Serrez ces pistolets... Ils sont chargés... Vous les débourrerez... et vous remettrez la boite où elle était. Vous entendez?
— Oui, monsieur le comte.
Le maître ne put s'empêcher de jeter dans la glace un coup d'œil sur le visage de son domestique. Heureusement il n'y parut pas trace d'hésitation, d'étonnement, de curiosité.
Le valet sorti, le maître se leva vivement.
— Vraiment, je suis .content de moi... Je ne nu serais
pas cru capable de cette grandeur d'âme... et dans tous les cas je me moque de ce qu'il peut dire... comme tout à l'heure de ce que j'allais faire.
Georges rentra et annonça l'abbé Sicard.
— Faites entrer, dit le comte avec je ne sais quel empressement qu'il se serait difficilement expliqué à luimême.
Celte visite venait à propos; elle fut longue; et après les discours naturels sur la mort de madame de Z..., la conversation fut vive et bien nourrie entre M. le comlc et l'abbé. Ce qu'ils se dirent, je l'ignore, ou plutôt je le sais bien, mais cela serait trop long à répéter. Ce que je sais aussi, c'est que le comte dit à l'abbé, quand il prit congé :
— Eh bien, monsieur l'abbé, je suis fort content de tout ce que vous me dites-la, et je vous prie de revenir me voir.
Je sais de plus que l'abbé revint le lendemain et le surlendemain, et bien des jours après ce lendemain. Ce que je sais surtout, c'est que M. le comte vit encore, et c'esl qu'à l'entendre, il n'a commencé de vivre, en dépit de sa maladie, que dès <•<■ moment; c'est enfin que s'il fallait se résignera la mort, il se propose de mieux mourir encore qu'il n'a failli mourir ce jour-là.
LA
An Breuil, 18 juin IRi.f, jour île la Fête-Dieu.
Je prends la plume, mon cher ami, et je n'ai rien à dire. Avis au lecteur. Je n'ai rien à dire, et pourtant mes larmes coulent et mon cœur déborde. Oh! pourquoi ce que l'on a seulement senti ne peut-il attacher les esprits et enflammer les cœurs comme ce que Ton a vu, fait ou imaginé? Pourquoi tant d'émotions enivrantes se refusent-elles à la parole? Je ne veux point dire de mal des règles littéraires, qui sont fondées sur la nature et sur la raison. Mais qu'il me serait doux d'épancher sur le papier ce que j'éprouve à certains moments ! que je voudrais écrire parfois à quel point je suis ému, oppressé, plein de larmes! Je n'y vois qu'un inconvénient, c'est que je ne sais pas pourquoi.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement. Allez donner du nez contre un pareil précepte 1 Je ne serais pas clair, voilà qui saute aux yeux. Mais, en vérité, je no saurais garder pour moi seul les joies de cette matinée, et je vous raconterai ma procession, dût-elle se réduire à la sécheresse d'un programme.
C'est un petit village écarté de quinze à vingt feux: on l'appelle Mazières. Le troisième coup de la messe sonnait, et je hâtai le pas. Jean-Jacques Rousseau dit quelque part que le son des cloches l'a toujours affecté. J'ose en dire autant après lui, le bruit lointain des cloches dans la campagne réveille en moi je ne sais quelles vagues et mélancoliques impressions d'enfance. Je me fais aussitôt un tableau du dimanche, du silence des champs déserts, et je crois voir un groupe de bonnes femmes en bavolet blanc, gravir le coteau, le livre sous le bras. J'étais justement sous le coup de cette sensation rappelée, comme parle un philosophe. Il faisait un beau soleil de juin, et j'apercevais au loin, dans le chemin tournant, quatre ou cinq Tourangelles de nos environs, d Hit les cotillons rouges et le linge blanc éclataient à l'œil, et qui allaient à l'église de compagnie. Les cloches sonnaient à coups pressés; les oiseaux gazouillaient dans les noyers épara, les grillons chantaient derrière la haie;
j'écoutais ces mille bruits qui peuplent le silence de la campagne ; j'aspirais ce spectacle de toutes mes forces; mai?, comme j'ai dit, je ne pensais à rien.
J'entrai seul dans Mazières, dont les premières maisons étaient silencieuses et la rue déserte comme de coutume. La foule était devant l'église. Quelle foule! quelle commune! Un groupe d'hommes et un groupe de femmes; je vis pourtant des uniformes, des enfants couronnés de fleurs, des bannières déployées, des jeunes filles vêtues de blanc. Le bruit du tambour se mêlait aux volées des cloches, je ressentis ma première atteinte d'émotion et de respect. On faisait les préparatifs de la procession.
L'église de Mazières paraît fort ancienne ; les pierres en sont noires, rugueuses et rongées aux angles; la mousse et l'ivraie poussent en panaches sur les contreforts; les moineaux ont fait une ruche de ces vieux murs et babillent sans cesse à l'entour.
Le clocher, qui surmonte la façade, se bifurque par
une étrange disposition, en forme de deux AA accouplés,
dont les barres transversales marquent à peu près la
place de deux ouvertures cintrées où l'on entrevoit les
cloches. Le portail, en manière de frontispice, n'est pas
le morceau le moins intéressant : c'est un auvent d'ar-
doises qui s'abaisse sur une charpente vermoulue, et dont le bord inférieur se relève au milieu en figure d'ogive. Les poteaux s'appuient sur des pierres entassées, dignes socles de ces colonnes; le toit, couvert d'une mousse jaunâtre, s'est déjeté, la charpente s'est affaissée par la longueur du temps, les pierres qui la supportent menacent de glisser; vous diriez que tout l'édifice va crouler au premier souffle Non, je le vois, je ne parviendrai jamais à rendre toute la simplicité rustique, toutes les grâces caduques, tout le dessin naïf et vénérable du portail de celte église de Maziêres!
C'est là-dessous que je m'arrêtai. Les bannières flottaient à quelques pas sur la place, prêtes à se mettre en marche. La garde nationale s'était déployée sur deux rangs; vingt hommes en tout, une douzaine d'uniformes dépareillés et la plupart armés de fusils de chasse. C'était considérable pour l'endroit. Au fait ce rassemblement militaire présentait tout ce qu'on peut imaginer de comique en ce genre; un choix de physionomies à figurer dans les caricatures et dans les équipements les plus grotesques dont on ait ri depuis la formation des gardes nationales en 1830. Je ne songeais point à rire, on verra tout à l'beure pourquoi.
M. le curé, en aube, allait et venait sous le porche,
marquant le rang de chacun. Pauvre curé de campagne! à la fois prêtre, clerc, sacristain, chevecier, chantre, bedeau, maître des cérémonies, officiant et acolyte; il mettait en ordre les petits enfants, et s'interrompait pour chanter à pleine gorge et remettre dans le ton les filles qui venaient d'entonner les cantiques. Ces petits enfants, garçons et filles, sortaient à la file de l'église, portant chacun une baguette de bois vert dont l'écorce était taillée au couteau en spirale, avec un bouquet de fleurs au bout. Rien de plus charmant que cette invention. A la campagne, on endimanché volontiers les petites filles de huit à dix ans dans le même goût que les femmes mûres, ce qui fait qu'il me semble toujours voir de petites vieilles, et j'en trouvais là une foule qui étaient les plus drôles du monde, avec leurs traits mignons, gravement coiffées du grand bonnet à barbe, leur fichu bien épingle, et marchant posément comme de petites bonnes femmes, leur baguette à fleurs dans la main.
A la tête du cortège il y avait aussi d'autres enfants couronnés de fleurs et affublés de robes blanches; mais ceux-là si jeunes et si rebondis, qu'ils marchaient à peine, en promenant çà et là de grands yeux éblouis.
On entendit un roulement de tambours, les jeunes filles vêtues de blanc s'avancèrent à la suite de leurs
bannières, chantant dos cantiques; la procession se mettait en marche. Souffrez, mon ami, que je vous détaille cet humble cortège : c'est là tout ce que je puis vous dire, et peut-être parviendrai-je à vous faire deviner combien cela méritait d'être dit.
En tète marchaient les tambours et quatre hommes du détachement; puis, comme j'ai dit, la bannière de la Sainte-Vierge, suivie des jeunes filles; puis toutes les femmes du village, sur deux rangs, leurs petits enfants sur les bras.
Venait ensuite la bannière rouge de saint Joseph, je crois, que suivaient les hommes. Je me mis humblement à la file, immédiatement derrière Simon, le berger du Breuil, qui s'était toujours tenu à mes côtés. Je vis alors que la procession c'était tout le village : il ne restait plus de spectateurs cl nous passions devant les maisons désertes. Chacun avait tendu son seuil de draps blancs. Les tisserands avaient prêté des pièces de toile, et ces tapisseries écrues étaient rehaussées de bouquets ; la rue et la route étaient pareillement jonchées de branches de buis et de fleurs des champs.
Entre les rangs marchaient les chantres, les thuriféraires et les fleuristes, la tète chargée de roses; puis s'avançaient, au milieu des gardes, sous le dais, sur-
monté de panaches d'herbes des champs, le curé en chasuble, portant le très-saint Sacrement, escorté de quatre paysans, vieillards vénérables, tenant des cierges et chantant le tantum ergo. Les cloches cependant sonnaient à toute volée, et le tambour battait aux champs, marquant le pas triomphal...
Vous croyez que je m'échauffe et que je transfigure la cliétive procession de Mazièrcs, vous-même n'allez pas imaginer sur ma description la pompe d'un te Deum royal à Notre-Dame de Paris Je veux, être vrai, et voici quelques détails qui vous aideront à concevoir cet ensemble villageois. La tunique des jeunes fleuristes était de grosse toile, et ce n'était, je crois bien, que des chemises dont on avait rogné les pans. Plusieurs de ces lévites laissaient voir, sous l'auguste vêtement, les deux jambes d'un pantalon de cotonnade rayée. L'un d'eux, gros garçon de douze ans, grave et joufflu, déployait en haut de son aube un immense col de chemise serré par une cravate des dimanches , et qui entourait sa tête comme ce grand papier dont on enveloppe un bouquet. J'ai employé quelque part cette comparaison de haut style; on s'en est servi après moi ; je la reprends puisqu'on l'a trouvée bonne, et en faveur de sa justesse dans
le cas présent.
iO.
ilk LA PROCESSION DE MAZIËRES
Que dirai-je de plus? la dalmatique du crucigcr, antique et flétrie, tombait de travers sur ses épaules; mais cela môme lui donnait un air d'ancienneté pittoresque et de pieuse gravité, on eût dit un diacre des vieux tableaux chrétiens.
Les tambours, le bedeau allant et venant, n'avaient que les insignes obligés de leurs fonctions ; les baguettes, la caisse et la ?erge; et, du reste, leurs belles vestes du dimanche en gros drap moutarde ou bleu de ciel.
Enfin je vis à mes côtés, sur La ligne (je prends l'exemple entre autres), un honnête paysan en soubrevestc gros vert d'un vieil uniforme de l'empire, en pantalon de toile bleue, trop court d'un demi-pied, coiffé d'un shako ridiculement évasé, et armé d'un méchant fusil de chasse, qui marquait le pas en se dandinant de l'air le plus risible...
Mais, encore un coup, j'avais grand'pcine à cacher les larmes qui me venaient aux yeux en suivant Simon pas à pas sur la ligne de la procession.
0 Voltaire! ù mes contemporains! ô philosophes malicieux ! quand j'aurais entendu vos ricanements sardoniques le long île la baie qui bordait la route, que je me sentais ferme et fortifié contre vos railleries, et que cette scène était belle et touchante, malgré cette soubre veste
du garde et eu eol de clieniise du thuriféraire, que vous y auriez seulement aperçus! Que peut le rire contre les pleurs? Qu'avez-vous à dire aux cœurs qui se fondent? et pensez-vous bien d'un quolibet éteindre ce soleil qui m'éclaire, bouleverser eelte nature magnifique qui m'environne, étouffer ces transports de reconnaissance et d'amour qui soulèvent ma poitrine?
Oui, j'aurais affronté de gaieté de cœur toute l'encyclopédie rangée en bataille sur mon passage, quand on l'eût appuyée de tous ses ancêtres, quand on y eût joint l'artillerie légère de ses descendants, tant je sais, tant je voyais alors qu'ils n'ont pas dans leurs arsenaux, un seul trait qui puisse frapper droit dans le cœur de l'homme ! et comme pour me rassurer davantage, tournant doucement la tète, j'entrevis, parmi ces visages bàlés, sous l'ombre du dais rustique, le saint Sacrement étincelaut dans les mains du prêtre.
Oui, oui, je le reconnais, c'est bien lui; c'est celui qui jadis entrait en vainqueur à Jérusalem, monté sur une ânesse, entouré de pauvres qui jetaient devant lui des branches d'arbres; et c'est vous, mon divin Maître, qui marchez aujourd'hui au milieu de ces braves gens, sur ce chemin champêtre qu'ils ont jonché de fleurs. Je vous reconnais à ce trait, ô mon Sauveur ! Quel autre vou-
drait do ces triomphes misérables, et quel autre les saurait ennoblir de tant d'éclat divin?
Non, je ne réussirai point à exprimer tout ce que m'inspirait de beau, de grand, de délicieux, la marche de cette procession devant les seuils déserts, ni combien je fus pénétré de la présence adorable du Sauveur des hommes. Voilà pourtant ce que je voulais et ce que je ne puis vous rendre. En un certain endroit une bassecour laissait entre deux masures un vide trop étendu qu'on n'avait pu masquer de toiles et de guirlandes; on y voyait à découvert un amas de fumier, une mare desséchée et tout le dénuement de la misère villageoise; mais ce spectacle augmenta pour moi le charme attendrissant de la cérémonie. 0 mon Dieu! s'il m'était permis d'emprunter des traits mortels pour rendre mes faibles imaginations, quels doux regards, quel radieux sourire vous avez dû laisser tomber en passant sur cette pauvreté si mal déguisée ! Mais quoi ! mon Seigneur n'eslil pas né dans l'étable de Bethléem! Et quand les maisons plus rares laissèrent voir les prés et les guérets, quel autre spectacle éloquent, que le bon Dieu mené en pompe par ces pauvres gens au milieu des champs qui les font vivre et qu'ils mettent sous sa protection, comme un seigneur paternel que ses fermiers promènent dans
ses terres, afin qu'il juge par lui-même de leur état et de leurs besoins!
Vaine cérémonie! jonglerie pure! disaient, après Jean- Jacques, les plus forts esprits derrière la haie. A quoi bon ! qu'a donc à faire la vile matière dans le monde des purs esprits? qu'est-ce que ce culte grossier en fait de baute métaphysique? Honorez, glorifiez, adorez le grand être dans le fond des âmes; croyez-vous qu'il se soucie de vos draps déployés ?
Il est remarquable que les philosophes qui font en toutes choses si belle part à la matière — (c'est un point bien connu de tout homme qui sait tant soit peu la marche de ces esprits, ce sont les mêmes qui poursuivent le bonheur du monde dans une amélioration matérielle; ce sont ceux qui s'occupent de lois, de police et de mœurs au point de vue purement physique, comme s'ils régnaient sur une ménagerie ou un cimetière; ce sont eux enfin qui ont imaginé de proclamer la loi athée, conception monstrueuse et sans exemple; car si la loi est athée, que sera donc le peuple qui suit la loi)? — il est donc à remarquer, disais-je, que des gens qui tiennent tant de compte de la matière en toutes choses la rejettent si loin dès qu'on la veut unira l'esprit dans le culte, et s'ils la ravalent ici, pourquoi tant l'exalter ail-
leurs? Le corps est sans doute peu de chose par luimême, mais, joint à l'esprit, il est tout l'homme, et je voudrais savoir si la nature de l'esprit est telle qu'il puisse jamais soutenir ses opérations sans aucun secours des objets extérieurs et des organes sensibles.
Je ne sais si cette contradiction n'a déjà choqué personne; elle est assez frappante; mais il y en a tant d'autres de ce côté !
— Hé, mon ami, me criaient encore les grands esprits de la haie, tous ces paysans que voilà si galamment rassemblés sont de vraies bêtes brutes; ils s'entre-tueront demain pour un pied de terre sur la limite d'un champ.
— Hé! messieurs, faut-il qu'ils s'entre-tuent dès aujourd'hui, au lieu de s'unir dans une cérémonie fraternelle? N'est-ce donc rien que ce répit salutaire dans les dérèglements quotidiens? Mais, avant tout, me permettrezvous de croire qu'il y a du moins, dans les hommes de ce cortège, quelques germes de bons sentiments, et que la cérémonie ne leur est pas nuisible? Là, mettez la main sur ce que vous appelez votre conscience. Libre à vous ensuite, quoiqu'il soit assez malaisé, de fermer les yeux à la majesté de cette loi divine, qui sait se faire entendre et obéir de ces humbles intelligences, et qui les soumet à ses desseins paternels par des préceptes
dont elles goûtent les bienfaits sans en pénétrer la profondeur.
Enfin, je ne saurais peut-être dire pourquoi, je ne le savais pas toujours moi-même, mais toutes les objections qui partaient de la haie me parurent d'une extrême pauvreté, et tout ce que ces beaux-esprits me pouvaient dire de méprisant m'expliquait autant de grâces et de beautés nouvelles de ce spectacle.
Plus loin, quelle leçon! un pinson, perché sur un arbre à fruits, comme pour saluer la procession qui passait, perça de sa vive chanson le grave murmure des hymnes.
0 philosophes, ô esprits rebelles! renversez plutôt l'ordre des saisons, guérissez-nous des maux et de la mort, ôtez-nous l'amour, la crainte et l'espérance, dénaturez le cœur de la mère, arrachez le père aux enfants, brisez, rompez les mille liens qui nous enchaînent sur celte terre, détruisez le monde pour le refaire à votre guise! jamais vous n'empêcherez que le peuple de ces campagnes ne lève les bras vers le ciel d'où lui viennent le soleil et la foudre; jamais vous n'empêcherez que le vieux laboureur, épuisé de fatigue et ses cheveux mouillés de sueur, ne sente la force et l'espoir renaître en
son cœur à la vue de l'image auguste du Dieu fuit homme et mort sur la croix.
0 mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils disent! Et cependant, venez, ô mon doux maître, avec ces pauvres gens endimanchés; bénissez leurs moissons, bénissez leurs toits paisibles, bénissez ces enfants vêtus de blanc qu'ils ont instruits à bégayer vos louanges! A ebaque réflexion je sentais monter de nouvelles larmes et j'avais fort affaire de les dérober. J'aurais sans doute étonné les paysans qui s'acquittaient trop naturellement de cette bonne œuvre pour en être attendris. Je ne me serais pas gêné devant des gens du monde. Je n'ai osé pleurer de ma vie, s'il faut que je le dise, et je n'ai vu longtemps que des gens qui se faisaient bonne grâce d'étouffer des sanglots par des éclats de rire; mais c'est une grimace que je veux enfin m'epargner. D'ailleurs j'ai longtemps douté si j'avais vraiment des larmes, et je me raillais moi-même; oui, j'ai des larmes, oui, je puis pleurer, et je veux pleurer tout mon saoul.
On arriva devant le reposoir, qu'on voyait de loin, magnifiquement dressé au milieu du grand chemin et dominant toute la campagne; il était simple et majestueux; c'était un entrelacement de branchages de chêne
qui grimpaient et se rejoignaient en forme de dais, couronné d'une croix faite de roses tressées; cela ne vaut-il pas bien la pourpre et l'or? Le grand Salomon, dans sa gloire, n'est pas mieux vêtu que Le lys des champs.
Le devant d'autel était d'un travail fort gracieux; il représentait l'agneau sans tache surmonté de la croix en champ d'azur; le tout ouvré pareillement en fleurs de couleurs tranchantes, bleuets, nielles et œillets blancs.
L'assemblée se mit à genoux autour de l'autel, l'encens fuma, le tambour battit aux champs, et le saint Sacrement, rayonnant au feu du soleil, s'éleva sur la campagne silencieuse...
Que, si vous attendiez une histoire, vous voyez que j'ai bien fait de vous prévenir. On s'en retourna comme on était venu, et l'on commença la messe. Le curé, dans son prône, soulagea mon cœur en donnant à ses paroissiens les éloges qu'ils méritaient; chacun avait fait de son mieux pour fêter Dieu.
— Mais, dis-je à Simon, à la sortie, en voyant le dais qu'on avait laissé sous le porche, quelle est cette herbe qu'on a mise, en guise de panaches, aux quatre coins du dais?
— C'est de l'ivraie des jardins.
L'accent dont ces mots furent dits en dénaturait l'ortographe, Je compris enfin,
— De l'ivraie, fort bien... Mais pourquoi mettre là de l'ivraie?
— C'est p'têt' queuques idées...
Que dites-vous du mot de Simon, qui passe les jours en pleins champs, au milieu de cent moutons, en tèleà-lèle avec. Capitaine, qui n'est qu'un chien? Simon n'a point le verbe net ni les idées bien claires, je crois; mais quelle clarté inattendue jeta cette parole! Tuas raison, Simon, c'est p'têt' queuques idées.
Je demande pardon d'appliquer ma faible imagination à découvrir le sens d'une de ces idées qui se caehent sous les formas liturgiques; mais rie serait-ce p nul ici un symbole des fléau* champêtres mis en évidence, comme une prière h Dieu iïvn préserver les terres. Je m'en expliquerai avec M. le curé; il se pourrait qu'on eût choisi au hasard ces poignées d'herbes dont les épis imitent tant bien que mal un plumet.
A quelques pas de l'église, avant que la garde se dispersât, Siroteau, sous-lieutenant de la garde nationale ot autrefois sergent-major dans l'armée, exerçait sa troupe à quelques maniements d'armes qu'elle n'avait point exécutés à sa satisfaction, Puis enfin on rompit les
rangs, et l'on accourut dans un cabaret ou j'étais entré; trois vieux Tourangeaux, avec le grand chapeau rond et le costume antique, étaient paisiblement attablés autour d'une bouteille; le tambour, jeune gars de belle humeur, entra toujours battant, assourdissant l'hôtesse el ses hôtes; ses compagnons le suivaient, bouiïonnant aussi, brandissant leurs fusils et marquant la cadence d'un air comique. Impossible de s'entendre, les bouteilles d'aller, et chacun de rire.
— Et vous voyez, me dit encore un écho de la haie, ces pieux gaillards allaient boire...
Et pourquoi, juste ciel! n'auraient-ils pas bu? n'avaient-ils pas bien gagné un trait de vin frais à rester une heure au grand soleil sous les armes? Croyez-vous donc... Chut!... je ne dis plus mot; si vous êtes chrétiens, ne buvez point, ne riez point, fuyez!... je reconnais les apôtres de la tolérance.
Pour ces braves gens, qui n'y mettent point de malice, ils burent en paix, je suppose, et à votre santé. Je repris le chemin du Breuil.
11 faut s'entendre sur la Gascogne avant tle parler du Gascon. Les historiens et les géographes eux-mêmes ne sont pas d'accord sur les limites de celte province: quelques-uns lui cèdent cavalièrement la moitié du royaume jusqu'à la Loire; il est certain du moins que son nom s'est étendu, dans l'usage ordinaire, à tout le midi de la France. On a trop confondu le Gascon avec le Languedocien, le Limousin, le Provençal, l'habitant de l'Auvergne, et ce n'est pas lui qui perd le moins à cette confusion.
Quelque ressemblance dans le caractère, la fougue, par exemple, commune à tous les méridionaux, de grands rapports dans l'idiome particulier, et par suite dans la
manière de prononcer la langue française, ont pu donner lieu d'abord à cette méprise; mais elle a été consacrée en quelque sorte par cette aveugle division de la Fiance en départements, qui, en effaçant leurs noms, a effacé les droits, l'histoire et la physionomie des provinces; qui s'en est venue, pour ainsi dire, rayer et balafrer la France au travers des limites établies par les siècles et la nature; remplaçant une montagne par une borne, des rivières par un trait de plume; essayant de séparer et de rendre comme ennemis les habitants d'un même pays, ayant les mêmes mœurs, le même langage, les mêmes costumes : division qui n'est pas naturelle enfin, qui n'est pas durable, qui n'est française dans aucun sens, qui n esl ni dans le sol ni dans la langue; Car on ne saurait raisonnablement appeler d'un seul mot français un habitant i\r> départements du Gers ou de la Charente-Inférieure; car, en dépit de ces changements sans autorité, ces mots, la province et les provinciaux, sont restés en nsape pour désigner à peu près toute la France, et nousmêmes qui entreprenons de peindre ces provinciaux, nous ne pouvons dire autre chose, sinon, suivant la vieille coutume: le Normand, h' Picard, le Gascon.
La Gascogne formait avec la Guyenne l'un des trentedeux grands ^ouverneineuts de l'ancienne monarchie.
Elle est située entre l'Océan, la Garonne et les Pyrénées.
On la distingue en divers petits États, en Gascogne proprement dite, en Gascogne improprement dite, en Tnrsan. Marsan, pays d'Albret, etc. ; mais la première étendue répond mieux à l'idée générale, et dans ces matières, l'opinion et le sens public, toujours sûrement guidés, sont la meilleure règle à suivre. La Gascogne est donc bornée à l'ouest par l'Océan, au sud par les Pyrénées, au nord par la Guyenne, à Test par le Languedoc et le pays de Foix; bors de là on est Espagnol ou Limousin, on n'est plus Gascon : n'est pas Gascon qui veut. La belle et noble, province qui n'a pour limites qu'un fleuve, les Pyrénées et la mer!
Or, cette origine mal connue et tant disputée, ce renom parmi les provinces, ne font-ils point déjà pressentir une supériorité quelconque et des qualités éclatantes? Cette renommée, dit-on, le Gascon la doit à sa vanité proverbiale, à ses ridicules, à son caractère qui l'a illustré dans la comédie; ce caractère, ebacun l'explique c'est l'apparence sans la réalité, l'effet sans la cause, la forme sans le fond. le paraître sain Vêlre, comme dit d'Aubigné qui s'est donné la peine de faire un livre entier là-dessus; et l'on nous attend sans doute avec les
titres et parchemins de MM. de Crac et de Pourceaugnar.
Nous ne prétendons pas choquer une opinion si générale, mais nous examinerons si elle ne s'est point accréditée, comme la plupart île ces préjugés, aux dépens d'une moitié de la vérité, et, pour être justes, nous remettrons en son jour la vérité tout entière.
Il faut donc l'avouer, le Gascon est vain, bravache, bailleur, présomptueux; il est trop honnête au fond pour s'en détendre. Il a le sang chaud, l'imagination prompte, les passions fortes, les organes souples; il sent, il pense vivement, il parle comme il pense, et j'allais le dire déjà, il agit comme il parte. Pu instinct délicat, du bon et du be*U, une émulation excessivement chatoui lieuse, dc^ prétentions turbulentes, une vivacité inquiète, l'agitent, le pressent, le piquent de paraître et l'emportent sans cesse en a\ant, sans trop songer si la force secondera le courage, si le fait suivra la parole. Que l'on voie là des défauts, ce sont du moins des défauts naturels; mais c'est aussi ce qui l'ait les héros. Cette lièvre ne s'allume point en des âmes communes ; ce langage hardi est le prélude accoutumé (\^ grands caractères, cet enthousiasme (pli s'élève aux plus grands desseins est le même qui descend aux plus grands el'fels; l'esprit qui peut COttceveiV est digne d'exécuter, quand la tète parle le hras est près d'agir. La constitution physique du (las-
con, qui le livre à toute impression forte et subite, suffît d'ailleurs pour démontrer ce dont il est capable. Il s'émeut promptement; l'indignation, la rivalité, la colère, les bruits de guerre et de querelle, la vue du péril et de l'injustice lui" causent un ébranlement nerveux et rapide; sa tèle se frappe, son sang bouillonne, ses jarrets fléchissent, ses idées se troublent, il est hors de lui, et qui peut savoir alors où s'arrêtera cet emportement? Il est vrai que cette sensibilité même peut paralyser cet être mobile, soit en redoublant sa timidité, soit exagérant le danger dans sa vive imagination; la première impression des sens l'emporte toujours sur le fond du caractère chez un homme de cette trempe; le même qui affronte aujourd'hui la mort peut trembler demain devant un enfant; etdelacetlesagefacondeparler.cn usage pour les meilleurs hommes de guerre chez les Espagnols, ces proches parents du Gascon: Il fut brave un tel jour. On peut assurer néanmoins qu'il n'y a point de poltron avec ce tempérament qui ne soit capable à certains moments des plus belles actions. On verra le Méridional le plus craintif se précipiter aveuglément dans un grand péril révélé tout à coup ; et ceux qui ont étudié ce caractère national ont dû observer encore que des jeunes gens et même des enfants fort pusillanimes, mais
doués de cette organisation nerveuse, impatientés et poussés à bout en des circonstances pressantes, ne craindront pas de provoquer et d'attaquer, dans un premier mouvement, des adversaires qui. de sang-froid, les glaceraient d'épouvante. Les femmes, qui sont généralement de cette complexion, donnent partout des exemples de cette hardiesse.
D'ailleurs à quoi le Gascon n'est-il pas engagé par la réputation qu'il s'esl faite? Gomment justifier cette valeur dont il se vante? Gomment l'orgueil l'abandonnerait-il au moment d'agir? comment présumer qu'il s'expose à de grossières inconséquences? où ne peut le pousser la haute opinion qu'il a de lui-même et qu'il communique aux autres? Jetez-le tout a coup dans une mêlée, lui si prompt, si bouillant, si sensible à la gloire ; qu'on le délie, qu'on le regarde surtout, qu'on achève de l'éblouir: que ne fera-t-il point pour soutenir sa fanfaronnade? qui le connaîtrai) assez peu pour douter de lui?
el quels exploils lie se Sont l'ail ainsi/ Léonidas D'arrêté
les Perses que parce qu'il s'y esl engagé; Coudé, qui franchi! le premier les lignes de Fribourg, ne l'eûl point l'ail s'il ne l'eûl dil. La présomption, dirait-on volontiers, esl la clef de tous les liants laits: les tournois, lesprouesses de la chevalerie n'ont guère d'autre mobile; il n'est point
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eu particulier, de duels, de témérités, d'entreprises hardies, de gageures folles, qui n'aient eu pour cause cet enivrement subit consacré par une promesse inconsidérée.
Mais comme Le Gascon se vantait en tout, on ne l'a cru en rien. Il fallait le juger, on a trouvé plus court d'en rire. On ne doit pas laisser prévaloir à cet égard les maximes trop générales du peuple qui voit tout seulement par l'écorce, dit le grand Corneille. J'en demande pardon à l'opinion commune : de ce qu'on s'attribue une qualité, il ne s'ensuit pas infailliblement qu'on ne l'ait point: il ne suffit pas de paraître courageux pour être un Lâche. « La suffisance, dit plus profondément un grand écrivain, compromet le mérite, mais elle ne l'exclut pas. » Il est rare, en effet, de trouver beaucoup d'orgueil sans des vertus qui le justifient. Le mérite sied mieux sans doute sans la vanité ; mais qui n'a pas de vanité parmi les forts et les braves? Elle ne nous choque tant que parce que nous en avons tousjdus ou moins, et que l'étalage i\f< qualités d'autrui nous parait une entreprise sur les nôtres. Or, c'est avanl toul le mérite du Gascon qui a donné de L'ombrage; ou lui tient rancune. le dirons-nous? par jalousie. Il est vrai que si la modestie consiste plutôt à cacher la vanité qu'à n'en pasavoir,
le Gascon du moins est trop ouvert, trop expansif pour rire modeste; sa hâblerie, pour qui le connaîtrait, n'est que de la franchise: il ne pourrait inventer tout ce qu'il dit, el sou imagination, si féconde qu'elle soit, ne saurait suffire à son bavardage.
On n'a pas remarqué, en outre, que, s'il peut y avoir bravade sans bravoure, il n'y a guère de bravoure sans bravade, el qu'en matière de guerre, un certain langage menaçanl el hautain est inséparable du vrai courage. Le Gascon peul s'excuser au besoin sur de grands exemples. De tout temps l'enflure présomptueuse accompagne la valeur et témoigne (lu moins d'une intention magnanime, au risque de se démentir après l'aelion. Dès l'antiquité, les guerriers se bravent avec la dernière outrecuidance; on n'y voit point de héros qu'on ne puisse, ila n> le sens vulgaire, appeler dr< gascons, Bector et Achille s'injurient comme <\r> enl'anls. el se renvoient l'un l'autre à la quenouille; leur courage est égal, niais il l'an! qu'un des deux siiccomlie : Hector est vaincu, et, certes. Ile loi' n'esl pas un capilan de tréteaux. Dioméde insuite l'Olympe, et Diomède est un gascon, car Jupiter n'a qu'à prendre sa foudre; mais Diomède, qui brave
les dieux, esl le plus CGUrageUX i\r> mortels, (liez le
succès, la plupart des belles paroles antiques ne sonl que
des mots d'almanacbs. Plutarqtte esl plein de gascon-
aades. Dans la chevalerie, la rodomontade s'exagère encore, et l'on ne parle plus ici que de se Couper par le milieu du corps. On se rappelle les insolences, les menaces démesurées, les bravades prodigieuses des Paladins avant d'en venir aux mains. 11 semble que le vaincu sera couvert d'un grand ridicule, il n'en est rien : Roland bonnit, dédaigne, outrage son adversaire, et Roland, la fleur de la chevalerie, roule dans la poussière, la bouche sanglante, l'œil éteint. Mais quoi donc! a ci' compte, don Quichotte, ce Cbevalieï sans peur, ce flambeau des Espagnes, ce brave des braves, serait donc aussi un gascon !
Le ton arrogant parait même convenir si bien à une contenance intrépide, qu'il est resté dans le langage public de la guerre. Voyez les menaces qu'échangent deux partis résolus. Assiége-t-on une ville, la sommation est bumiliante, la réponse est une bravade. Cassel peint un coq sur ses drapeaux avec cette inscription : Quand ce coq chante aura, te roi Viâssêl tnnquctera. Un Câpi" taine espagnol envoie deux capes à ses assiégeants, pour signifier qu'ils se morfondront durant tout l'hiver devant sa place. Huit jours après, la ville est prise; on la pille, on la rase : c'est un malheur; elle a déployé le courage