‹ Les contes de la familleChapitre 10 sur 23 · LE COLLÈGE · texte numérisé non relu

LE COLLÈGE

Non, je n'inscrirai pas ton nom sur ce livre frivole, maison vénérable, je croirais profaner des souvenirs qui me sont trop chers, un jour viendra peut-être où je pourrai te payer dignement le prix de ma reconnaissance. J'y emploierai du moins toutes les forces de mon cœur et de mon esprit.

Mais figurez-vous mon profond étonnement et mon scandale quand, au sortir de cette maison tutélaire où cinq cents jeunes hommes fléchissaient à la fois sous le regard sévère du supérieur, où jamais un mot, un geste,

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une pensée ne m'ayait appris qu'on pouvait rougir, où les maîtres en récréation jouaient avec nous comme des camarades, où nous les craignions comme des pères à l'étude, où la règle régnait en souveraine comme la discipline dans un corps prussien, où les châtiments étaient pourtant si rares et si simples; où, quand par ^ malheur ils étaient inutiles, nos pauvres maîtres ne savaient plus que monter en chaire, s'agenouiller et nous dire : — Prions Dieu^ mes enfants, pour un de vos con* disciples^ afin qUe Dieu ne l'abandonm points — figurezvous, dis-je, ma stupeur quand, au sortir de cet asile où Dieu même m'avait conduit, je tombai dans un collège royal à Paris.

Que je vous dise tout de suite ce qui me frappa et ce qui se passe ordinairement dans ces classes :

Cinquante élèves, externes et pensionnaires, envahissent la salle en tumulte en attendant le professeur. On se pousse, on se culbute et Ton se distribue à l'avance des livres dont le titre m'épouvantait.

Le moindre écart, en ce moment de liberté, est de coller au plafond des boulettes de papier m&ché où pendent par un fil des figures grotesques découpées, dont remploi est de récréer l'œil durant les ennuis de la classe.

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Le professeur arrive, sa préseace établit à peine une espôce desileace troublé par des toux ironiques sur les tons les moins spécieux. La prière n'est qu'un bourdonnement qui sert de prétexte à toutes sortes de clameurs et de refrains obscènes, fondus à peine dans le bruit des voix.

U faut un bon quart d*beure avant qu'on ait ouvert les livres,

Trouvé la page,

Tiré les plumes,

Cherché les copies,

Préparé Fencre,

Pincé le voisin.

Le professeur demande les leçons, et cet homme est si malheureux et si mal obéi, qu'il est obligé de faire descendre Félève qui récite au pied" de sa chaire de peur qu*on ne le souffle ou d'autre fraude. Or j'ai connu un élève qui déchirait tous les jours sa page des Racines grecques et la collait à cette chaire où il la lisait tranquillement à couvert des regards du maître.

Si c'est dans J'hiver, un pensionnaire a jeté malicieusement dans le poêle un paquet de sel qu'il ramasse depuis six mois au réfectoire. Bientôt on entend uq pétillement monotone et continu. Le maître demande ce

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c(tie c*est : on hausse les épaules; le pétillement va son train, on rit sous cape; il faut que le professeur descende de sa chaire, qu'il démêle la malice et qu'il éteigne le feu.

Un jour, Fun de nos camarades, voulant renchérir, jeta dans la flamme un cornet de soufre ; un moment après, l'élève qui récitait se litet à tousser : hum, hum ! Le maître tousse : hum, hum! Nous toussons aussi : hum! huml et Ton n'entendait .que râles et toussailleries de toiis côtés. On découvrit enfin la manœuvre, mais nous faillîmes tous être asphyxiés.

Ce même élève, c'était le fils d'un apothicaire, apporte un jour une maudite drogue, dont j'oublie le nom latin, qui puait comme tous les diables. Le maître n'ose â'en • plaindre de peur de prêter au bruit et aux risées; mais enfin, c'est une rage, c'est une peëte, on n'y peut plus tenir, on ouvre les portes, les fenêtres, la classe est interrompue, et c'était encore de quoi nous faire périr.

Si c'est au printemps, celui-ci fait provision de hannetons dans ses promenades, il en a plein un coffre, et dès le commencement il les sème çà et là, sur les livres, les bancs et les habits de ses camarades. 11 ne tarde pas à recueillir... Brrrrrr, un hanneton prend son essor ; un second, un troisième, un quatrième le suivent, et

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bientôt ce n'est plus qu'une nuée el un horrible bourdonnement dans la classe qui semble frappée d'une plaie d'Egypte.

Il faut avouer que ces hannetons, le plus lourd et le plus sot des insectes, ont toujours assez de malice de s'aller abattre sur le nez ou la toque des professeurs.

On passe aux devoirs, c'est-à-dire et c'est bien le cas, du plaisant au sévère — utUe dulci !

Tout à coup, au milieu d'un profond silence, une voix partie on ne sait d'où pousse un rugissement à toute force. — Ahiiii!!!!

Le professeur demande encore ce que c'est. Vous remarquerez que, fût-il un héros ou un saint ou un archange à Tépéc flamboyante, il lui est impossible de ne pas être en ce moment l'homme le plus sérieux, le plus ridicule et le plus bouffon de la terre.

Il demande toujours de quoi il s'agit ? quoi de mieux à faire.

Que répondre aussi ? On ne répond pas et, tandis qu'il promène sur les bancs son regard sévère, la même voix pousse le même cri, mais à la vérité plus effroyablement . Âhi, ahilliir

Cette fois, le maître a tout vu. Il s'adresse au coupable :

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— C'est vous, I^àtureau ?. , .

— Moi, m*sieu, ne sais pas, connais pas, bredouille impétueusement l'élève^ en dressant la tête avec ce sérieux moqueur qui dénonce et la Tante et l'audace la plus insigne.

Découvrons d'abord son procédé. 11 s'est fait une Ion- . gue étude de pousser cet horrible cri, sans ouvrir les lèvres et sans contracter un trait de son visage.

— Je vous ai vu.

— Moi, m'sieu, j'ouvrais mon livre ; c'est pas moi, m'sieu... Et, sans desserrer les dents, regardant son maître en face... Ahi, ahi^ ahilUî! il fait trembler les vitres.

Que voulez-vous que fassent à cela huit cents vers à copier !

Il faut le dire ici, et c'était surtout mon sujet de scandale : il n'est pas de maçon, de planteur, de charretier, qui parle plus insolemment à son manœuvre, à son nègre, à son cheval, que l'élève de ces collèges à son maître. .

Mais, voici qu'une fantaisie passe par la tète d'un de ces disciples; il écrit sur un chiffon de papier: — ^4 tfùis heures moins un quart — ROBlN DES BOIS — faites passer.

Le papier circule, la conjuration s'étend, la classe esl avertie, les instruments s'apprêtent. Toragc s'amasse

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eu silence. GependaDt riniioceat professeur, calme, assuré, pérore, explique, lire sa mouUv, voit avec intérêt s'écouler les minutes et marche ainsi vers Tlieure fatale, sans se douter quel signal funeste elle va donner et quelle horrible tempête va se déchaîner sur sa tète. . Les trois quarts sonnent !... Aussitôt, sur tous les tous, de toutes parts, à Pimitation de tous les instruments, sans qu'un œil sourcille, sans qu'une bouche s'cntr'ouvre, éclatent en chœur ces accords formidables :

Chasseur diligent, ^Quelle ardeur te dévore!

Ta pars dès l'aarore Le cœur content...

Le professeur épouvanté se lève et s'écrie : — Toute la classe en retenue !

aSPRlSB ou CUCBUR.

L'effroi te devance»

Ton coup est certain ; La douce espérance .

Te guide en chemin.

0 peiae cruelle. Il faut quitter ta belle :

Mais le soir près d'elle Te ramènera

Le professeur essaie de dominer rensemble. -- l)«»ux semaines de retenue \\\

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LE CHCBUR.

Chasseur diligent, Quelle ardeur te dévore !

Tu pars dès Vaurore Etc..

Et rien ne peut exprimer la langueur des cadences, ta mollesse du mouvement, le moelleux et la grâce des voix vers ces dernières mesures de la fanfare.

Mais le soir près d'elle Te ramènera...

Tra la la tra la la, tra la la la la La laire ! la laire la la hi la la bi ! etc..

Le professeur crie, peste, parle, on ne Tentend pas. la voix lui manque, cox faucibus hœ8it\ il s'agite, il gesticule, il se débat : pauvre homme! il ne lui manquait plus que d'avoir Tair de diriger lui-même cette symphonie, et le voilà tout justement dans l'attitude d'un chef d'orchestre enthousiaste, d'un maître de chapelle daus son coup de feu.

J'en ai vu qui pâlissaient, rougissaient et finissaient par pleurer!... et je me souviens, avec mes idées toutes fraiches de respect et de discipline, de quelle profonde et douloureuse compassion je fus saisi à la vue de ce renversement inouï, de cette majesté déchue et dépouillée de tout son prestige, de ce souverain redoutable tomlx*

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au plus bas, deuiuudant grâce pour ainsi dire au dernier de ses sujets, et combien j'étais étonne que ces cœui"s de roche n'en fussent pas attendris. Ah ! c'est qu'en frénéral du moins cet âge est sans pitié.

J'en ai vu qui sautaient à bas de leur chaire, jetaient h?ur toque et leur robe, et couraient implorer l'assistance du proviseur.

Le proviseur arrive, \v. tumuUe s'apaise, la classe est en retenue ; mais le temps de la classe s'est écoulé et le professeur a pris la jaunisse.

Non, voyez-vous, il est impossible que ces enfants-là fassent jamais îles ma;;ristrats intègres, des sujets supportables, une société heureuse et tranquille.

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