‹ Les contes de la familleChapitre 18 sur 23 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LlBRAffiES ÉDITEURS

RDC VlVIKN:«lt, 2 BIS, ET BOULEVARD DRS ITALIENS, il A LA LIRRAIRIE NOUVELLE

Toui droits réspnr^a.

byGoogk

Que n*aye2-vous passé quelques semaines au milieu de celte vallée, dans la paix et la liberté I Que n*en avez-vous parcouru tous les sentiers et caressé du regard et de la pensée tous les sites, tous les recoins, aux plus doux moments du jour et de la nuit 1 Vous trouveriez comme moi que ce pays est le plus beau du monde, vous souhaiteriez d'y vivre et d'y mourir, et ces heureuses journées vivraient dans votre mémoire comme un de ces souvenirs brillants qu*on retrouve si clairsemés, quand on est vieux, sur l'uniforme

Il HUBERT TALBOt

obscurité de la vie. Que ne coimaissez-vous surtout le bon H. Noëly le curé du lieu, et son presbytère un peu écarté du village, une petite maison si paisiUe, si modeste, si riante, qu*elle répand un air de grâce et de bonheur jusque sur le dmetiërequi Tavoisine ! On n*a plus pour ainsi dire regret à la mort qui vous y envoie dormir pour jamais. Il semble qu'on ira seulement demeurer un peu plus près de cet excéUent homme. Dans ce cimetière, je vous aurais montré la tombe , à présent cachée sous les herbes, du malheureux que ce rédt vous fera connaître. Le souvenir de celui qui repose sous ce gazon vous rendrait surtout oe pays doux et cher. Il Ta consacré par sa vie et par sa mort. Il a laissé partout dans ces paysages comme un parfum d'infortune poétique que j'ai pris plaisir à recueillir.

C'est au cœur de la Bourgogne, à quelques lieues de Dijon. La rivière, oàtoyée par une route, traverse à pleins bords la vallée. Sur chaque rive s'élèvent en amphithéâtre, semés d*arbres, tapissés de vignes, des coteaux couronnés de feuillages sombres où perce ça et là quelque dme de roches rougeâtres. Un chemin creux part du bord de l'eau et s'avance en montant à travers les champs, dont la Ibnite est plantée de me*

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nus arbres. Le village est au bout, après dix minutes démarche.

On était dans les grands jours, à cette heure du soir où l'on quitte les travaux des champs et que les postes ont tant célébrée; heure pleine de bruits, de rayons, de magnifiques spectacles , et pourtant d'une mélancolie inexprimable. Le soleil se couchait derrière les collines, et ses derniers feux, se brisant sur Taréte des monts, rejailfissaient en quelque sorte plus éclatants et remplissaient encore la vallée. Un reflet rouge embrasait les sommets opposés , les ombres s'allongeaient sur les chemins, une poussière ardent s'élevait sous les pieds des bestiaux qui se pressaient sur la route, foisant sonner en tumulte leurs clochettes fêlées ; les charrettes revenaient comblées de foin, traînées par deux bœufs accouplés le front bas et pesamment couronné par le joug. Des filles suivaient, bras nus, le tablier plein d'herbes, en chantant d'une voix perçante que l'écho renvoyait au loin. Puis venait un paysan qui rentrait en siflOant, son hoyau sur l'épaule ; des chiens aboyaient dans Téloignement. Tous les chants^ tous les bruits , tous les vagues murmures se confondaient avec une triste harmonie dans cette lumineuse et chaude atmosphère.

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Sur le bord de là route qui longeait la rivière, s'âevait un tertre couvert d'ombre par un bouquet de peupliers et rafraîchi par un ruisseau qui coulait dans la prairie voisine. Là était assis un jeune bcmime d*un extérieur singulier. II était vêtu d'un pantalon de toile, serré d*une ceinture bleue ; sa veste de velours était près de lui par terre ; il portait, un peu incliné sur le front pour se garantir du soleil, un chapeau de paille orné sur le côté d'un gros bouquet de fleurs des champs attaché d*un ruban fané. On entrevoyait là-dessous un visage jeune, d'une expression fine et noble, un teint hdlé mais délicat, deux yeux bleus et une forât de cheveux roux et touffus ; il tenait un livre sur ses genoux, mais il ne lisait point, n se retournait par moments et demeurait tout occupé de l'admirable spectacle ({u'il avait sous les yeux.

Cependant une troupe de jeunes filles s'avançaient sur la route en babillant. Elles entouraient une charrette où trônait sur les herbes fleuries une de leurs compagnes vêtue avec plus de recherche, et qui semblait la fille d'un gros fermier.

Du plus loin que ces filles virent le Jeune homme, elles se turent, et chacune lui dit bonjour en passant.

Le jeune homme leva la tète.

— Ta n'as pas de fleurs, Toinette ?

— Non, Adèle a tout pris aiqourd*hui.

EQe montra sur la charrette la jeune fillOi abritée sous son grand chapeau, et qui affectait de ne point détourner les yeux.

— Allez, monsieur Hubert, elle a fait un beau bouquet, reprit Toinette en riant.

Les filles s'entre-regardèrentd'un air goguenard.

— Allons, donne-le-lui donc, puisque c*est pour lui que tu Tas lait.

La fille de la charrette sourit avec un mélange de courroux et de confusion :

— If en croyez rien , monsieur Hubert... Qu'elle est folle, cette Toinette I... J'avais cueilli ces fleurs pour moi... Si elles vous font plaisir, les voilà.

Elle lança à tour de bras un bouquet qui alla tomber aux pieds du jeune homme ; on poussa des cris de joie ; le jeune homme remercia d*un geste et respira l'odeur du bouquet ; la jeune fille se retourna ravie et riant encore.

— Bonsoir, monsieur Hubert, dirent les flUes. — Elles rejoignirent la charrette, qui marchait toujours.

Pendant que cela se passait, une cavalcade que personne n'avait encore aperçue s'avançait à petits pas

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derrière la charrette , à travers des flots de poussière. Une femme jeune^ en habit de chasse, marchait la première , fièrement montée sur un cheval impatient. Elle avait vu toute la scène et tenait les yeux fixés, de loin, sur le jeune homme, avec une extrême curiosité. Au bruit des chevaux, il leva la tète son bouquet à la main. La dame le regardait si hardiment, qu'il baissa les yeux. Trois cavaliers étaient avec elle ; une dame plus âgée suivait dans une espèce de mauvais carrosse.

Le jeune homme reprit son livre par conteDance.

Quand la cavalcade atteignit les paysannes, la dame s'adressa brusquement à celle qui était assise sur la charrette:

— Dites, la fille, qu'est-ce que c*est que ce monsieur de là-bas?

Adèle, encore émue , répondit fièrement en levant le bras vers les coteaux :

— (Test M. Hubert, qui demeure là-bas à Cerizy. La dame se retourna de loin planeurs fois, vivement

frappée de tout ce qu'il y avait de romanesque dans cette rencontre, en un tel endroit, et de la singulière figure de ce jeune homme. Puis elle s'approcha de la dame qui était dans la calèche, en disant :

— Cest bien lui.

Hubert Talbot demeurait avec sa mère à rextrémité du village , sur la lisière d'un petit bois appelé le bois Gasot, dont la maison avait pris le nom. Le caractère et la destinée de ce jeune homme n'étaient point tout à fiiit ordinaires ; il était né dans cette même maison qu'il habitait , fils unique du capitaine Talbot, qui s*était fixé dans ce pays pour y vivre modestement de sa pension de retraite. Hubert était encore enfant quand le capitaine mourut, laissant à sa veuve cette petite propriété. Le curé Noël s'était lié avec H. Talbot, il avait vu nattre le petit Hubert et s'était attaché à lui. A la mort du capitaine, il dit à la veuve qu'il apprendrait le latin k son fils et qu'on verrait plus tard. Il le mit en état de faire ses humanités , après quoi il le fit entrer par son crédit au séminaire de Dijon. Hubert y tmnina ses études et se tira du commun des élèves; il montrait un esprit distingué, mais on se plaignait de sa conduite, on l'accusait de se trop livrer à des lectures pernicieuses ou inutiles. Ce n'était pas qu'il n'eût des intervalles de grande piété. 11 commençait à étudier sa théologie quand il avoua qu'il n'avait point de vocation ; il fallut partir, il dit à son vieil abbé Noël ses scrupules à ce sujet.

— Eh bien l dit le curé , je vais m'entendre avec ta

mère ; je te procurerai des lettres de recommandation, et tu irdi te lancer dans rinstraction, à Paris. Hubert, très^content, partit pour Paris. Madame Talbot fit des sacrifices pour Py soutenir Jusqu'à ce qu'il entrât à Técple normale. II devait se mettre en état de subir les examens. Hubert avait de grandes dispositions, mais en même temps une nonchalance, un défaut de vigueur et de résolution qui les rendaient inutiles. Il fut séduit par la lecture des poètes et commença quelques essais ; il se lia avec des étudiants qui n'étudiaient pas, il fréquenta les spectacles, et , en somme, ne fit que rêver. Les remords le dévoraient sans cesse, surtout quand il fallait écrire à sa mère le peu de succès de ses études. Il éprouva les déchirements de ces combats interminables entre sa bonne yolonté; les obligations qu'il >vait prises, la tendresse qu'il devait à ses proches, et cette par^se invincible qui Fenchatnait dans l'inaction. Paris et ses illusions, la vue des réputations et des fortunes qui s'élevaient, l'ambition , l'inquiétude de l'avenir, aiguisaient encore ses douleurs. Souvent il se clouait pour ainsi dire à sa table et sur ses livres ; mais la plus légère distraction, le moindre volume tombé sous sa main, le détournaient tout un jour. Les examens arrivèrent ; il n'eut

ftUBKaT TALBOT 11

pas le courage de se présenter. Il ne lui resta de ces deux ans de sacrifices que des morceaux de poésie &i« blés et inachevés. Dévoré de honte et de regret, et ne voulant phis être à charge à sa mère, il revint au pays. Sa mère et l'abbé pleurèrent avec lui. Le pire^ c'est que ses premiers sentiments religieux s*étaient fort altérés dans l'air corrompu de Paris. H avait pris cette contagion morale , cette peste des opinions à la mode dont tout y est infecté et dont les plus robustes esprits ont peine à se défendre. Le curé le mena chez un no* taire, à Dijon, pour lui ménager un noxivel avenir. Cette sditude de la province au sortir de Paris lui Ait odieuse, n n'y avait plus là ce bruit qui soutient et enivre. Q dédaigna de se mtfer à des jeunes gens étrangers à ses habitudes d'esprit. Il lut alors par hasard un livre qui lui tomba sons la main , parmi ceux que le curé lui avait envoyés. C'était le traité de Vlndifférenee^ de M. de La Mennais. Ce livre l'ébranla fintement et réveilla l'étincelle laissée sous la cendre par la première éducation. 11 étendit ses lectures ; le catane et les lettres dé Tabbé les fécondèrent. Il fut enfin gagné par ce concert auguste des plus grands hommes de ce temps, qui se sont réunis pour soutenir dans nos ténèbres le flambeau de la religion; la per-

11 BDBSIIT TALEOT

«u^fliûn entra dans son flme, et les croyances de sa Jeunesse se ralliunèrent plus ardentes. Sa dévotion, quoiqu'il la modérât, le rendit singulier ; il ne remplissait pas ses devoirs à la satisfaction de ses maîtres ; il tomba dans le découragement, et n*espéra plus rien de son nouvel .état.

Ces détails parvinrent au bon curé. Unbeau matini il monte à cheval et descend à Dijon, chez Hubert.

— Écoute, lui dit^, tu n*es pas heureux, je le sais, ta mère aussi. Tu ne feras pas grand'chose ici. Je te connais; tu te consumes dans la trirtesse ; ta jeunesse se passe, il est trop tard pour rien entreprendre, et d ailleurs ta as assez tenté. Il est temps de prendre un parti et de rassurer dès à présent une vie tran«quille. Nous cherchons bien loin ce que nous avons sous la main. Viens chez nous; ta mère a de quoi vivre pour vous deux. Tu t'occuperas de ton jardin^ tu feras ta pvtle avec moL Je ne Vaurais rien dit de pareil Tan dernier, mais à présent tu le résigneras. Après tout, vois-tu, c'est le bonheur. Ma biblioUièque est à toi; tu pourras étudier. Tu vivras en bon campagnard, comme tu es né, et si tu trouves chez nous une brave femme qui puisse te rendre heureux, tu te marieras. Je t'emmène; voilà (pii est feU,

HÏÏBBKT TALBOT IS

— Vous avez raison, dit Hubert ; j*7 ai bien pensé, ' mais je n*osais rien dire.

n sauta au cou de Tabbé, et ib partirent.

Son retoiff fut une fête dans le pays. Ses goûts poétiques, ses lectures romanesques, lui peignaient sa vie nouvelle sous un jour agréable; il aimait son village, il rêverait dans la campagne, fl étudierait, il ferait des vers.

Les premiers jours, tout alla bien ; il courut, il chassa, il prit ses ébats comme un écolier en vacances; mais peu à peu la solitude appesantit sur lui son ennui, n eut plus de temps pour rêver, c'est-à-dire pour àéA* rer et souffrir. Il n'était point assez occupé; il enviait le soir les laboureurs qui revenaient des champs le front baigné de sueur. Il répandit ses plaintes en forme de vers oO il crut reconnaître une inspiration véritaUe; mais cea premières marques de son talent ne firent que redoubler son abattement. H montrait ces poésies au curé, qui devinait à peu près ce qui se passait en lui, et qui ne s*^ assura que trop dans ces confidences rimées. Souvent le brave homme l'attaquait brusquement.

~ Qu'est-ce enfin? qu'as-tuT que te manque-MT Tu es dans ton pays, avec ta mère, avec moi, et de

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bravea gens qui t'estimeat ei le chérisseot. Tu aimes la campagne, tu vis dans raisance, tu as quelques coins de terre à cultiver, mille moyens agréables de l'occuper; tu es libre comme l'air, et tu vieilliras doucement, S4DS les inquiétudes, sans les soucis de la richesse et de l'ambition. Mais vois donc ce que le bon Dieu lait pour toi, et dis-moi si tu n'es pas l'homiae le plus heureux du monde?

— C'est vrai, disait Hubert ; et ses yeux se rempUs* saient de larmes.

Un jour le curé, impatienté, lui répliqua, en fermant sa tabatière d'un coup sec :

«— Que veux-tu que j*y fasse 7 Je ne sais commeat vous appelez cela, vous autres; pour moi, c'est de la lâcheté, de la vanité, de la faiblesse. Grâce à toi, je connais un peu la maladie du jour. Us me font rire ; ils ont inventé que la vie est triste. Quelle rareté 1 11 faut vraiment n'avoir pas mis le nez dans un livre, car on n'a jamds écrit que pour se plaindre. Peut-on trainer si loin un lieu-commun! C'est conscience. C'est clair, c'est assez connu; le bonheur n'est pas ici, mais nous ne passons dans le monde que cinquante ans. D n'y a pas de quoi perdre patience. On peut mieux esnployer son temps. Sarpebleu ! tu me ferais jurer, relis le Cid,

■UIBKT TA&BOT 15

qufi tu ne comprends {dut; vois Racine, Paaoal, Ia Vallière : voilà comment se traitent les douleurs humaines et comment m raisonnaient les gens d'esprit, au liea de bercer leur petit cbagrin comme un nour^ riason. Mais, direz-vous, il y a des âmes blessées à mort, toujours inquiètes et déplacées dans le monde ? Vous n'entendez plus rifin aux couvents. Voilà juste* ment à quoi ils servaient. Ces âmes trouvaient là un asâeet pouvaient encore remplir leur tâche id^bas. Voua n'avez aujourd'hui d'autre ressource que le suicide; Joue fiiçon de vivre que de se tuerl Je ne m*étonne plus si je vois à chaque instant, dansie jour* nal, des abominations qui font frémir.

~ Vous avezTaison^ dit Hubert; je me suis intei^ rogé souvent, et je n'ai trouvé que ce que vous dites, Eaiblesse et vanité. Hais ce mal n*est plus rien; je ne cède que par moments, j'ai pris mon parti. Je suis beoraux, rien n'est plus vrai, je ne saurais l'être davantage; et pourvu que Dieu ne m*abandonne pas...

— Certainement^ dit le curé en humant sa prise, Dieu ne t'abandonne pas..., ni les jolies filles non

Il ajouta ces mots d*un ton brusque et matois en lorgnant Hubert du coin de l'œU. Hubert à son tour le

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ngarda d*an air étooné qui signifiait : Que voules-voiis diré?

— Alloua, la fille de Gennain ne te veut peint de naal, je m'en suis aperçu, et toi aussi, sans douta. Je ne dis rien, mais je vois tout. La pauvre enfant m cabre à vue d'csil quand tu parais, c'est dair comme lejour.

— Vous croyes? dit Hubot en rougissant.

— Il n'y a pas de mal. Si tu veux te marier, l'oocasion est belle : ta mère et moi, nous en serions diar«mes. Gennain a du bien; Adèle est la fleur du pays, tu es le premier des garçons, vous ne convenez l'un (pi*k l'autre. Tu t'occuperais du bimi de ta femme et tu vivrais tranquille au milieu de tes enfante, que nous poivrions voir, ta mère et moi, avant de mourir... Qu'en dis-tu?

Hubert rq>rit en hésitant :

—Je suis bien jeune et un peusauvage; nousn'avmis pas été élevés de même, Adèle et moi. Je redoute un engagement si grave.

—Mon ami, reprit le curé, tu réfléchiras; patience.

Le père Germain, comme <m l'appelait dans le pays, n'était qu'un paysan; mais il avait en propriété un superbe moulm sur la rivière et de bons fon^ de terre

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qtd ftôaaîmt de lui rhomme le plus important des environs. Il voyait M. le curé et madame Talbot; mais, quoique riche, il n'avait changé de façons à Tégard de personne, et l'on n'en avait point changé avec lui. Seu- lement il se distinguait, le dimanche, par un habit* veste gros bleu, un chapeau à longs poils hérissés, et un col de chen^ise qui lui cachait la moitié du visage, serré au pied par une cravate rouge à pois jaunes. Ce brave homme, après trois ans de ménage, avait perdu, par le plus triste des accidents, une femme jeune, qui lui avait apporté du bien et qu'il aimait beau? coup. Elle vit un jour un boeuf se ruer, dans la cour, sur sa petite fille, et se troubla tellement qu'elle en mourut qudques jours après. La petite n'avait point eu de mal. G«main, toujours occupé au dehors, se remaria pour le bien de œtte enfont, qui était Adèle, et, par extraordmaire, sa nouvelle femme aima la petite autant que lui. Os n'eurent point d'autres enfants.

Hubert et Adèle se connaissaient donc dès le plus bas ftge; tous les souvenirs leur étaient communs. Hubert étaitpourtantjdiusigé.Leuroonditionàpeuprès égale au-dessus des autres enfants du pays les avait nus en vue rédproquemMt : ils avaient une fèis tenu eosemUeun nouveau-né sur les fonts. Ils se tutoyaieot.

18 BOBERT TALBOT

Le départ d'Hubert détourûa ce premier attacbement. A 000 retour, Adèle, déjà grande fille, changea de manières avec lui. Il semblait au-dessus d'elle par son éducation et par ses voyages; elle lui disait vous, quoiqu'il la tutoyât toujours. Ce n'était plus la liberté et la familiarité d'autr^ois; seulement, quand Hubert fit mine de demeurer dans le pays, on dit partout qu*il n'y avait d'autre femme pour lui que la fille de G^r* main. 11 est certain que le bon air et l'espèce de nouveau lustre que lui avait donnés son voyage à Paris avaient fait de grands ravages dans le cœur d'Adèle. On remarquait, le dimanche, un surcroit d'élégance dans sa parure, dont elle écrasait vdontiera les filles du pays. Le père Germain lui donnait tout ce qu'elle voulait. Il n'allait jamais à Dijon sans lui rapporter en secret quelque bout de dentelle. Cela faisait un peu crier. Hubert était le seul à ne pas s'en apercevoir. Bn somme, ils se voyaient peu, quoiqu'il restit entre eux des traces de leur amitié d'enfance. A l'époque des vendanges, on fit une partie aux vignes ; Hubert en fut, le curé et madame Talbot en étaient aussi. Hubert fut fort gai, par extraordinaire; il but, il dansa, surtout avec Adèle, tout enflée de sa joie. Ib reviiffent dans la carriole l'un à côté de l'autre. Le feu de la danse, Içs

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ehanto, les rires, les cris des jeunes filles, les avai^t animés. Adèle, rayonnante, renfermait son bonheur et surveillait le moindre geste d'Hubert, se trahissant par sa réserve; eUe osa pourtant lui dire, comme il riait aux éclats :

— Vous n*étes donc plus triste à prés^t?

— Mais est-ce que je le suis quelquefois ? dit Hubert en souriant.

AdMe reprit sans détourner la tète :

— C'est sans doute quelque belle dame de Paris que vous regrettes 7

— Je n'ai connu personne à Paria, dit Hubert.

— Vous me idtez croire que vous n'avez pas pris garde aux Parisiennes... qm sont si coquettes.

— Je ne me souviens de rien, reprit gaiement Hubert, sinon de beaucoup de tristesse et d'ennui.

. Adèle laissa percer une gaieté vive jusqu'^ Tarrivée. Elle était allée une fois, par hasard, au lavoir, sur la Mère du petit bois qui remontait jusqu'à la maison de madame Talbot. Hubert prenait ce chemin le matin quand il sortait de chez lui, un livre ou son fusil sous le bras. Adèle l'avait ainsi rencontré ce jour*là. Depuis, elle trouva des raisons pour aller tous les jours au lavoir, à la place de la fille de ferme. C'était un gros

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ruisseau qui coulait au bas des prés et qui formait bassin dans un fond. Il y avait près de là un petit pont de pierre. On entendait de loin le bruit des battoirs et le babillage des laveuses. Quand Hubert passait, tout faisait silence; onrépcHidait la tète baissée s'il s'arrêtait à causer. Adèle, cachée sous son chapeau de paille, levait une fois sur lui ses yeux noirs, toute rouge, et ne souriait qu'il n*e&t souri le premier. Après quoi, olle tordait son linge, remplissait sa corbeille, et s'en retournait chez elle joyeuse jusqu'au lendemain.

Ces indices d'un mariage prochain n'étaient un mystère pour personne, si ce n'est peut-être pour Hubert, .qui^n'y songeait point. Le père Germain et M. le curé en parlaient souvent. Un jour, se rencontrant sur la porte de madame Talbot :

— En bien 1 dit le curé, que faisons-nous de ces enfants? Votre fils, mère Talbot, votre fille, père Ger? main...

— Oh ! dit Germain, quand vous voudres. Je la connais, elle ne dira pas que non. Ce n'est pas le courage qui lui manque. Pour moi, ça ne me fera pas de peine, si M.Hubert veut bien... C'est un brave garçon, il nous fera bien de l'honneur.

Madame Talbot 9e mit à rire.

— Mon garçon est libre, je n'y puis rien.

La bonne femme avait la faiblesse de tenir le haut bout dans ce projet d'alliance. Elle ne pouvait s'empficher de penser que son fils aurait pu prétendre à mieux qu'à une fille du pays.

Hubert, depuis un an, paraissait heureux et calme, n se nourrit des excellents ouvrages de la littérature française qu'il ne connaissait pas ou qu'il avait mal lus. n y trouva de toutes parts la confirmation des vérités qui brillaient de nouveau pour lui. Le curé, qui le poussait dans ses travaux, le mena jusqu'à l'étude des Pères, et souvent le soir, en se promenant dans les prés au clair de lune, Us débattaient ensemble quelques subtilités des doctrines gallicanes, car ils n'en étaient plus. Dieu merci, qu'à ces questions que les catholiques agitent aiyourd'hui fraternellement.

Hubert, d'ailleurs, suivait avec intérêt les travaux de la caQq)agne, donnant, il est vrai, trop de temps encore à la promenade et aux rêveries. Leste et adroit, passionné pour les exercices violents, il avait pris goû* à la chasse et àla pêche. On ne manquait pas de l'avertir quand il paraissait quelque gibier rare. C'était pour lui autant de distpactions salutaires. D^babitode, il se levait avec Taurore et descendait d*abord au jardin

pour voir son v^'ger et ses fleurs. 11 y faisait easoite (}uelque lecture ou travaillait dans la salle. Après le déjeuner, il embrassait ^a mère et sortait pour ne rentrer souvent que le s(^, de quoi la bonne femme gron* dait un peu. Dans les champs, les paysans lui criaient de loin, en ôtant leur chapeau : Bonjour, monsieur Hubert.

S s'arrangeait ait moins une fois le ]our pour pren-* dre le petit sentier qui menait le long de TëgUse devant la petite maison du curé, précédée par une claie qui enfermait quelques fleurs. On voyait de là, par les fe* nétres, les vieux meubles de chêne noir, les antiques reliures sur leurs rayons, le fauteuil de velours jaune et les rideaux à carreaux de la salle du rez-de-chaussée où lisait, mangeait et recevait M. le curé; on montait par trois marches à la porte ombragée de vignes; là pen- •dait la chatne d*une sonnette, où la main du malheureux ne venait jamais s'attacher en vain. Hubert s'informait si Tabbé était chez lui, et souvent, s*il avait un livre à consulter, si le temps était mauvais, il demeurait à travailler avec lui.

Le soir, ils se retrouvaient encore; le curé venait faire sa partie chez madame Tàlbot. C'étaient les indl* leurs moments de la bonne femme, qui était charmée

après tout que son fils se f&t décide à demeurer avec elle, et qui s'efforçait de lui rendre cette existence agréable.

Cependant la vie antérieure d'Hubert, la bizarrerie de sa destinée, le contraste de ses goûts, de son édu* cation avec son état présent, avaient laissé leurs traces, au moins à Textérieur. L'engouement pittoresque avait déteint sur lui durant son séjour à Paris. Il n*avait pu s'en débarrasser; il y avait dans toute sa personne quelque chose d'agreste et de fin, un parfum d'élégance romanesque qui se mêlait malgré lui à la grossièreté rustique qu'il affectait. De là, ce goût pour les fleurs, dont il avait toujours un bouquet sur lui. Cette singularité dans le vêtement et dans tout l'ensemble ne pouvait manquer de frapper vivement certaines femmes du monde venant de Paris, comme celles qu'il avait rencontrées dans cette soirée dont on va reprendre le récit. D'autre part, on en a dit assez sur Hubert pour expliquer la rêverie profonde où le fit tomber cette rencontre, et dans laquelle il demeura plongé plus de temps qu'il n'en faut pour donner ces détails.

n suivit des yeux la cavalcade autant qu'il le put, s*oubliaht à cette placé, et reprit enfin tout pensif le chemin de sa maison. Le soleil était tout à fait couché;

la rivière blanchissait dans Tombre croissante; quel^ ques luâiières s'allumaient çà et là sur le flanc des coteaux; on n'entendait plusque des aboiements lointains, et les coups de marteau de la forge, qui flamboyait dans Tombre et prolongeait ses édairs par intervalles jusque sur le chemin. Hubert ne regardait {dus autour de lui; il voyait r>^jours en lui-même le visage ardent de cette fern.6 fixant sur lui ses grands yeux. Les objets se bci^rsoufflent dans la solitude comme dans la machine du vide, dit joliment madame de Staal : on conçoit que cette espèce de vision, dans le calme onUnaire de ces campagnes, dut fort occuper un garçon comme HubOTt. Ce cortège élégant, ces femmes parées, lui avaient peint d'un trait toutes les splendeurs parisiennes. Ainsi, ce monde qu'il avait rêvé ou entrevu, ces illusions brillantes qu'il avait voulu fuir, le poursuivaient jusqu'au fond de ses solitudes et semblaient le nargua jusque dans la fière allure de ces chevaux qui avaient passé rapidement devant lui. Ce n'était point la première fois qu'il foisait cette rencontre; mais, ne s'étant point informé, il se perdait en conjectures.

Quoi qu'il en f tit, cet incident évoqua bien des tristes «images et rouvrit bien des plaies. 11 marchait si donœment, fl rêvait si bien, il se trompa si souvent

de sentier» qu'il arriva chez lui fort tard, à ia clarté de la lune.

La table était mise, sa mère Tattendait en compagnie du curé, qui était venu souper avec eux. Elle ne put s*empécher de gronder.

— Tenez, disait-elle à Fabbé, voilà ce qui me fâche contre ce vilain enfant. Je ne puis pas obtenir qu'il vienne souper à l'heure, depuis cinq ou six jours surtout. S*il] avait des occupations. . . mais je vous demande un peu ce qui le retient et ce qu'il va faire dehors... lire... rêvasser.

— Allons, la mère, dit le curé, le voilà; ne vous faites pas attendre à votre tour.

Hubert sourit sans rien dire, prit une prise dans la t abalière de l'abbé et lui frappa doucement sur l'épaule. On se mit à manger.

— U y a longtemps qu'elles n'étaient venues, dit madnne Talbot en suivant la conversation commencée avant l'entrée d'Hubert.

— Deux ans ; c'était à Pâques : elles rendirent lepaiu bénit.

— Le père n'était pas mort.

^ Si fait; je Tai à peine vu.

— Elles ont Tintenlion de vendre Franchart.

26 HUBIKT TâLBOT

-« On en parle.

— On dit que la fille est une éYentée ; qu'éUechasse, qu'elle nage^ qu'elle tire le pistolet.

— - Peuh! elle est Jeune; on Ta éle?ée à la mode; mais qu'est-oe que cela prouve?

— Germain l'a vue se jeter l'autre jour en pldae rivière le long du pare, aveo une esptee d'habillemmit de garçon.

Madame Talbot se retourna vers son fils.

— Tu ne dis rien ce soir : nous sommes dans nos jours de brouillard.

Hubert leva les yeux, tiré de sa rêverie; il n'avait pas entendu un mot de la conversation.

— Gela te regarde, dit l'abbé ; je suis venu tout exprès. Ces dames désiraient voir du monde. Elles m*ont demandé quelles étaient les personnes d'agréable société dans les environs ; elles te connaissent et veulent t'avoir. MademoiseUe Luciana surtout a fait beaucoup d'instances...

— Quel nom? dit madame Talbot.

— Elle s*appelait Lucie étant jeune.

— C'est sainte Luce.

— C'est un barbarisme, reprit l'abbé.

U se retourna vers Hubert.

HOBIRT TALBOT 27

--- EQes prétendent qaetu les a rencontrées plusieurs fois, mais que tu es un sauvage, et que ta les fuis.

— Ooi? dit Hubert.

— Il ne sait jamais rien, dit madame Talbot.

— A propos, reprit Hubert tout entier à sa pensée, à propos, Tabbé, quelles sont ces dames qu'on a rencontrées à cheval dans le pays tous ces jours-d.

— Vous allez voir que c'est précisément ce dont on lui parle, dit le curé.

— n n'; a qu'elles dans le pays, dit madame Talbot en haussant les épaules, c'est madame de Perrachon et sa fille qui viennent d'arriver à Franchart.

— Une jeune fille brune, pâle, de grands sourcils, des yeux vifs, s'écria Hubert, frappé d'un rapport subit ; une dame en calèche...

^ La mère et la fille, reprit l'abbé patiemment.

— Elles passaient encore aujourd'hui le long de l'eau ; je les ai vues.

Il baissa la tète sur son assiette.

— C'est une visite dont tu ne peux te dispenser à présent, reprit le curé. Nous la ferons ensemble : je te dirai le jour.

— Moi I dit Hubert, je n'oserai jamais. Je n'ai pas d'habits ; on se moquerait de moi.

— Allons donc, tu viendras me prendre dimanche après la grand'messe.

— Est-ce que vous leur aviez parlé d'Hubert? dit la mère, flattée.

Elle ne faisait pas attention, la pauvre femme, qa*on ne rinvitait pas avec son fils.

— Hoil du tout, dit le curé : elles ont entendu parler de lui; elles l'ont rencontré je ne sais où. Elles y mettent d'ailleurs beaucoup d'obligeance. Je ne yeux pas te donner de la vanité, mon ami, mais elles prétendent que tu as bien de Tesprit et bien du talent. Je ne sais qui le leur a dit.

— Je suis bien aise, dit madame Talbot, que vous remettiez la visite à dimanche; il me faut au moins ce temps-là pour blanchir son pantalon de coutil.

— Non, dit Hubert, c'est une chose impossible.

— Allons donc, dit résolument madame Talbot; le fils du capitaine Talbot peut bien se présenter chez mesdames de Perrachon.

Là-dessus, la conversation s'engagea sur le compte de ces dames. Le curé, qui savait quelques détails sur leur famille, montra pourtant beaucoup d'indulgence; mais ni le curé ni personne du pays ne les connaissait à fond.

Madame de Perrachon était demeurée veuve de bonne heure, avec sa fille unique encore enfant. Son mari» Qaude de Perrachon, qui n'était que Perrachon tout court sous Tempire, s'était fort mêlé des tripotages qui se faisaient en ce temps-là pour arracher les fils de fisunille à la conscription; U avait gagné vite à ce trafic une fortune peu solide à la vérité et qu'il avait laissée trës-ébréchée à sa femme. Le chagrin de certaines pertes à la Bourse n'était pas 'étranger, disait-on, à sa fin singulière ; il était mort d'une maladie inflammatoire durant laquelle il avait bu, soi-disant par mégarde, une grande fiole de laudanum. Madame de Perrachon, encore jeune et coquette, aimait beaucoup sa fille sans doute, mais de cette afiection qui n'est que faiblesse et insouciance. Elle aimait surtout le monde, les plaisirs, et ne voulut point se laisser gêner par les soins qu'aurait exigés l'éducation de son enfant. Elle n'en perdit pas un bal, pas une fleurette, et menait partout Lucie avec elle; elle trouva même plus commode de l'initier prématurément à toutes les confidences d'une femme de son âge et de ses mœurs. C'est là une faiblesse abominable de bien des veuves avec leurs filles. Lucie, qui ne manquait pas d'esprit, profita vite de ce qu'on lui laissait

voir et entendre; pas un livre ne lui fiit interdit parmi ceux qu'on ose croire sans danger dans le monde, surtout parmi les romans à la mode. De tout temps la basse littérature a exercé un grand empire sur les bas esprits, qui sont nombreux. Ce n'est jamais Molière et La Fontaine qui sont ce qu'on appelle en vogue, c'est La Calprenède et Scudéry; les précieuses ne font que changer d'habit. Durant la révolution, elles tricotaient dans la tribune de nos assemblées; aujourd'hui, elles professent le libertinage et pleurent sur quelque assassin. Il faut remarquer seulement, à la glcàre de nos progrès en toutes choses, que ce qui n'était qu^un ridicule est devenu un crime. Lucie, déjà grande et nourrie de théâtre et de romans, donna dkns des écarts où sa mère, qui vieillissait, la suivit honteusement; elles devinrent deux coryphées des ridicules modernes. Ce fut alors que Lucie se fit appeler Ludana; elles s'éprirent d'un certain héroïsme, vague, imbécile et abject, répandu dans les livres du jour à la faveur d'un pathos transcendant, tout fleuri de barbarismes. Elles ne se doutaient pas que ces œuvres s'élaboraient dans les fumées de la plus méprisable débauche en tous genres, et que leurs auteurs s'exprimaient en particulier dans un langage infect qui peut-être leur eût

BOBKRT T4LB0T SI

M% horreur; elles ne virent pas que la sottise et l'orgueil se dressaient simplement des autels, et de toutes parts l'ignorance et le vice insurgés contre le bon sens. Mademoiselle de Perrachon, sans un principe honnête, sans une idée saine, sans notion d'aucun de ses devoirs, excella dans tous les travers qui font la honte d'une femme. Elle se pâmait sur une romance, bisaitde méchants vers, et les déclamait en public; en politique, les contradictions les plus extravagantes se choquaient dans sa tête ; elle était républicaine, mais fort touchée aussi du bon goût aristocratique, et pleine de dévotion pour les titres et les distinctions ; elle n'aurait jamais digéré le Perrachon tout court, qu'elle n'aimait point trop déjà tout ennobli qu'il était. Quatre ou cinq historiens convulsifs, selon la mode, se partageaient son enthousiasme. Elle était surtout passionnée pour le mystère et les aventures, croyant à peine en Dieu, mais fort superstitieuse sur les sujets tendres et suspects ; elle gardait comme une relique des fleurs desséchées, en souvenir d'une soirée passée au bord de l'eau; elle afQcbait toute l'admiration voulue pour les beautés de la nature, mais elle les aimait à la manière d'un peintre en décors, sans vrai sentiment, sans élévation, sans réflexion surtout. Les nuages n'avaient

qu'à s'arranger sous peine de déplaire par im Ion im peu cru. La terre et ses biens, le firmament et sa gloire, avaient toutes les peines du 'monde à trouver giÂoe. Ces émotions jouées, cette poésie de commande, avaient leurs heures fixes; on allait voir coucher le soleil à certaines places, et Ton se posait de manière à former tableau dans le paysage. Au logis, on étudiait devant une glace la coiffure des Andalouses et tous les ajustements de TEurope, hors ceux des personnes sensées. Enfin, pour la digne et derniàre expression de ces ridicules, il y avait chez ces dames un certain jargon, prétendu badin, qui sentait l'argot d'une lieue, et dont l'estaminet ne voulait plus.

Le domaine de Franchart était resté dans la suocession de H. de Perrachon, mais il était grevé d'hypo* tbèques; on l'avait rarement habité, et madame de Perrachon, dans le dépérissement de sa fortune, n*y était venue cette année que dans Fintention de cher* cher à le vendre. Franchart était de l'autre cAté de la rivière, à dix minutes à peu près du village, on y arrivait par une longue prairie bordée de peupliers; c'était une maison blanche et carrée, insignifiante, mais dont la ûtuation était agréable. Devant la façade, sur le bord de l'eau, régnait une terrasse, enfermée d'un vieux

balustre de pierre, où s'élevaient quatre marronniers d'une grosseur extraordinaire, renonunés dans le pays ; un petit escalier de trois marches descendait dans la rivière, où Ton voyait amarré parmi les joncs le batelet de la maison.

Une femme comme mademoiselle de Perrachon ne pouvait manquer d'être vivement frappée de la rencontre d'un personnage comme Hubert; sa tête prit feu sur la simple apparence de ce jeune homme étrange, solitaire et méditatif, dont toute la personne était un contraste mystérieux dans les campagnes perdues où il passait sa vie ; le lieu, l'heure, les diverses ârcon&tances où on l'avait aperçu, son air de mélancolie, la grâce et la singularité de ses vêtements, tout prêtait à reflet. Luciana, depuis huit jours, ne parlait d'autre chose à sa mère, qui partageait son engouement; elles se perdirent en conjectures, appliquante Hubert les visions ordinaires de leur imagination. C'était sans doute un poëte, un homme éprouvé par le malheur, un rejeton de grande maison frappé de quelque anathème, une victime illustre des rigueurs de la société ; ces jeunes villageoises qui lui avaient donné des fleurs en passant ajoutaient, pour Luciana, le piquant d'une jalousie naissante. Au demeurant, elle s'expliquait oavertet-

ment de son enthousiasme pour, Tinoonna devant les hommes qui étaient à Franchart. On était accoutumé à la grande liberté de ses discours.

Ces dames s'informèrent activement de ce jeune homme, et les bruits vagues qu'elles recueUlirent redoublèrent leur curiosité; les paysans disaient seulement avec un certain respectqu'il était un savant, qu'il courait les champs avec un livre, qu'il était grand chasseur. Mesdames de Perrachon trouvèrent enfin qu'elles ne pouvaient se passer d'entamer la connaissance d un pareil homme, et mir^t tout en œuvre pour y parvenir. On ne parlait plus à Franchart que du héros au chapeau à fleurs, et Luciana passait la moitié des nuits à sa fenêtre en rêvant à Tinconnu. .franchart avait conservé quelque ombre des prérogatives de l'ancien château à la place duquel on l'avait bâti, et ces prérogatives pouvaient fournir quelque ressource à ces dames. La mère enfin s'avisa du curé. On pouvait inviter le bonhomme, selon l'ancien usage, comme le premier habitant du lieu; on avait appris qu'il voyait de près l'inconnu, par lui on saurait tout, et l'on ne désespérait pas d'attirer le jeune homme. Mademoiselle de Perrachon embrassa sa mère pour cette découverte.

^BOBERT TALBOT 35

D y avait assez de monde à Franchart pour justifier des invitations; mais la société était singulière, et ce choix jettera im nouveau jour sur le caractère de mesdames de Perrachon. C'étaient d'abord deux dames à peu près de leur humair; on disait tout bas de Tune d'entre elles qu'on Tavait vue en son beau temps danser sur la corde dans un théâtre d'acrobates. La plus jeune, femme d*un planiste à la mode, était fort jalouse de mademoiselle de Perrachon, visant aux mêmes ^ets. Le pianiste était un personnage ennuyeux et nul, qui prenait soin d'ébouriffer sa chevelure et prétendait exprimer sur son instrument des émotions qu'il ne savait point exprimer en français. Il y avait ensuite un grand hallebreda d'aidé de camp, alors en semestre, qui n'ouvrait jamais la bouche que pour bâiller; un peintre barbu, qui nourrissait le mauvais ton de l'atelier dans la maison, et qui tenait son sérieux quand on parlait de Raphaël ; enfin deux poëtes qui prenaient le titre de journalistes, et qui sollicitaient depuis quiatre ans l'honneur de mentir dans les basses feuilles. Ces dames aimaient surtout à s'entourer d'hommes. Quant h fesprit de cette société, c'était, comme on voit, un orchestre parfaitement d'accord. One conspiration fut ourdie entre ces personnages pour la récep-

tion de l'abbé Noël, peut-être dans des vues que mesdesmes de Perrachon avaient déjà conçues, et que la suite fera connaître.

Le curé allait jadis à Tancien château ; il avait même, lors de la vente, entrevu ces dames, qui se doutaient à peine qu'il fût encore dans le pays, en sorte que cette invitation ne le surprit point. Qu'on se figure à présent le bonhomme, droit et simple comme un enfant, s*apprétant à donner en plein dans cette scène concertée. Il faut dire un mot de sa figure où Ton lisait à livre ouvert dans son âme : il avait le teint hâlé, vif et rougeaud, d*une teinte répandue si uniformément qu*onla voyait trancher jusque sur son cou avec leblancdurabat; des cheveux blonds, rudes, frisés, s*échappaient de sa calotte; ils commençaient à s'éclaircir au sommet Son nez au vent, .court et animé, aurait fait jaser, si l'on n'avait su que le digne homme ne buvait jamais que du vin trempé; il avait les yeux gros, clairs, étonnésr, à fleur de tète, ombragés de sourcils épais, obliques et d'une extrême mobilité ; son tricorne, négligemment planté de côté, laissait voir la moitié de sa calotte, .et donnait le dernier trait à ce je ne sais quoi de naïf, de brusque, d'ébahi, de fin pourtant, qu'exprimait sa physionomie; il avait la voix rude, brève et nazillœrde par

HUBERT TAIBOT 37

Tusage du tabac. Ces dames trouvèrent qu'il ress mblait à M. Samson de la Comédie-Française dans ses bons rôles; cela n'était vrai que d'une ressemblance vague, autant que relTort de l'art toujours visible peut ressembler à l'exquis na'urcl. L'abbé mit ce jour-là sa belle soutane et sa ceinlure de soi3 ; il ne portait d'ordinaire qu'une lévite noire :\ revers qui avait roussi, et qui laissait voir ses gros s:)uliers et le veloifrs usé de fia culotte à reflets jaunûtros.

Toute la compagnie était réunie au salon, dansdes dispositions fort enjouées; on attendait M. le curé : c'était tout dire. Cependant, à cause du résultat qu'on attendait de celte visite, madime de Perrachon ava't recommandé que les choses n'allassent pas trop loin. Li conversation roula d'abord sur des sujets insignifiants; O'i proposa au curé de voir le parc.

— Je connais Franchart, j'y s'iis venu souvent t!u temps de M. le marquis.

Mais, en vérité, il n'était pas besoin qu'on se proposât d'étonner le curé ; madame de Perrachon mêm? aurait inutilement essayé de l'empêcher : touto la compagnie était d'àmonl froltée do«î saivapcrios philosophiques qui se disputent les sots d^ ce tempi. Le polH3 élai*. s'îîjî'in?, lo nii!itiirc ci-!i5^, îo piia'rc n *J :hri-

tien, et le pianiste tout cela à la fois; il leur échappait naturellement mille incongruités sur de graves questions de morale et de littérature qui revenaient à tout propos.

On était ainsi disposé dans le grand salon, dont le mobilier flétri se ressentait de la longue absence des maltresy et que mademoiselle de Perrachon, pour ce motif, ne pouvait soufMr : madame de Perrachon était de profil près de la fenêtre, devant une broderie qu'elle avait quittée; de l'autre côté, le long du mur, sa fille était nonchalamment adossée sur un canapé; le grand aide de camp se tenait derrière madame de Perrachon, plus décemment qu'aucun de ces messieurs. Après le canapé venaient des fauteuils où s'étaient renversés sans gène le peintre, le virtuose et les autres ; le cur^ était donc seul modestement assis sur le bord d'un fauteuil, à quelques pas en avant de ce demi-cercle, fort en vue comme une visite de cérémonie, son chapeau sur les genoux et son mouchoir roulé dans sa main.

Chaque fois que le bonhomme était frappé de quelque énormité, il tournait lentement les yeux sur celui qui parlait, étonné sans le vouloir paraître; il ouvrait sa boite, y pétrissait longuement une grosse prise de tabac, la portait h son nez, puis il époussetait patiem-

HUBERT TÀLBOT 39

ment son rabat du dos de la main. Quand on s'adressait à lui^ il éludait la question douœment ou répondait . par un signe. La conversation s^était engagée sur un procès en vogue à propos d*un journal que le peintre tenait à la main ; le poète demanda si l'accusé était condamné.

^ Non, dit le peintre ; mais le procureur du roi demande sa tète avec un acharnement digne de'son métier.

— Comment peut-on être procureur du roi 1 dit madame dePerrachon en regardant Tabbé.

Comme il ne répondait rien, elle ajouta ;

— Quel horrible métier! n'est-ce pas, monsieur le curé?

— Madaoïe, permettez, dit Fabbé, ce n'est pas mon avis; votre sensibilité vous égare, cela vous fait honneur; mais c'est faute de réflexion : la profession en soi esthonorable, j'y trouve même, jusque dans le titre qu'elle porte, quelque chose de touchant. Le roi doit veiller sur ses 8uj6ts comme un père, mais le roi ne peut être partout, et il ét^lit des magistrats qui recherchent to crime en son nom. Ils soutiennent la cause du roi pour les honnêtes gens contreies scélérats. On loue les soldats : que font^ils de mieux, quand ils ne font

AO IICBERT TALBOT

rien de pire? Le magistrat vengeur a pour lui du moins qu*il ne brûle, ne pille ni ne viole, qu'il ne sévit ou ne prétend sévir que contre des coupables, et que ces coupables sont en petit nombre. Gardez-vous en tout cas d'attribuer les défauts de l'homme à l'institution. Il demande une tête, dites-vous? C'est une erreur : il demande que les nôtres demeurent sur nos épaul^. Je ferais comme lui, et naturellement je ne suis pas sanguinaire... non, vraiment...

On se regarda, on fut étonné.

— Mais ne trouvez-vous pas que cette peine de mort passe l'imagination, dans cette affaire surtout ?

— Si l'accusé est innocent, je le conçois. Je ne sab rien; qu'a-t-il fait?

— 11 a tué sa femme, mais...

— Qu'y faire? la loi punit de mort l'assassinat; il faut la suivre ou la refaire.

— Diable I dit le journaliste, vous êtes dur, pour un prêtre chrétien, et vous nourrissez une furieuse haine contre la faiblesse humaine I

— Cela se conçoit de la part d'un homme de bien, dit entre deux madame de Perrachon.

— Cela ne prouve riefi contre moi, dit l'abbé; je m'explique sur la question et ne m 3 compare à per-

IJÙBKRT TALBOT 41

sonne. Chacun connaît ensuite ses misères. « Quand vous verriez quelqu'un commettre de grands crimes, vous ne devez pas pour cela vous juger meilleur que lui, parce que vous ne savez pas si vous persévérerez dans le bien. » Cela est dans Ylmitation.'Encove un beau livre, madame ; je vous le recommande. Voltaire, Voltaire lui-même, avec tout son esprit, ne l'eût point écrit ; il n'avait point cette douceur. *

Cette naïveté passa pour une raillerie; et comme sur cette thèse des égarements de la passion fourmillaient de toutes parts des arguments tirés des romans à la mode :

— Ah ! messieurs, reprit l'abbé, les poètes et les romanciers répandent des erreurs qui partent d'un esprit bien faible et d'un bien mauvais cœur! Et combien ces esprits faible^ en corrompent d'autres ! Considérez au fond ce qu'ils prônent, ce qu'ils défendent, ce qu'ils divinisent dans leurs plus superbes compositions : c'est Tégoïsme, la haine et la vanité. Ils déplorent comme des suppUces et des martyres les moindres déâiangeaisons d'un amour-propre effréné : découvrez la plaie, ce n'est qu'une égratignure. Et voilà pourtant ce qu'ils plâtrent de galimatias I Qu'ai-je affaire de livres pour savoir que je souffre et me plaindre? J'ai besoin qu'on

me guérisse et qu'on me fortifie. Que de pauvres créatures s'avisent de se trouver malheureuses sur la foi | de certaines héroïnes de roman ! J'ai voulu connaître un I peu la douleur de ces dames. Franchement, ne voilà-t-il pas d'impertinentes pécores? H semble que ce genre de littérature exige quelque connaissance du cœur de l'homme; mais il est dair que ces écrivains n'ont jamais lu de leur vie trois phrases de morale. Oui, messieurs, tout ce fatras ne tient pas contre la première ligne du catéchisme ; eh I s'il faut se heurter aux moindres écueils de la vie, commencez donc, héros du jour, par supprimer tout ce qu'il y a de haine, d'impatience, d'entêtement de votre côté, et vous aurez guéri la moitié du mal, peut-être le mal tout entier.

A propos du mot catéchisme qiù avait échappé au curé, l'entretien ne manqua pas de glisser dans la religion. On ne résista pas au mauvais goût d'attaquer un prêtre sur sa croyance et sur sa profession.

— Messieurs, dit l'abbé, ce que vous dites de vos doutes et de vos erreurs ne m'étonne point. Je sais où en sont les esprits. U est difficile de ne point se laisser éblouir aujourd'hui par les progrès et la prodigieuse fécondité de la déraison. Cependant je connais un moyen assez sûr, c'est de consulter l'avis de tous les siècles

dans les écrits de leurs plus grands hommes. C'est ainsi que je me forme, en ma petite judiciaire, une opinion sur les questions du jour.

Le bonhomme avait déjà révolté vingt fois Fauditoire. Madame de Perrachon regardait sa fille et ces messieurs à toute minute ; mais ces messieurs demeuraient muets. M. le curé commençait à se faire respecter.

— Si je ne trouvais de bonnes raisons, continua-t-il, que dans mes livres de théologie, je concevrais peutêtre qu'on pût m*ébranler, mtds il n'est point de question présente que toute la philosophie ne décide comme la religion. Devant un tel accord, je n'ai plus qu'à me soumettre. Toutes les bonnes maximes sont dans le ^ monde, dit Pascal, on ne manque qu'à les appliquer; et j'ajouterais aujourd'hui, on ne cherche qu'à les nier. Tepez, pour ne dire qu'un mot de la politique, ^ous voyez la grande fortune que font depuis cinquante ans nos assemblées constituantes et législatives, nos gouvernements représentatifs et parlementaires. Or, les anciens ne tarissent pas sur la vanité de l'éloquence en matière de gouvernement... Vous n'avez peut-être pas lu les philosophes, mesdames; mais monsieur que voilà, qui, me dit-on, a l'honneur de tenir la plume...

Le jouniaiisle rougit légèrement, tout effrayé de se \oIr pris à partie.

— Monsieur vous dira que tous les moralistes s accordent 1^-dessus, et Montaigne, monsieur a lu cela..., Montaigne ajoute dans son chapitre de la Vanité des Paroles y je crois..., à peu près eil ces ternies : « C'est un outil inventé pour manier et agi;er une tourbe déréglée et qui ne s'emploie que dans les États malades, comme la médecine. » Vous vous souvenez, monsieur?

Le lettré garda un silènes suspect.

— Toui les modernes s'a jcor dent pareillement. Làdessus qu'on pérore tant qu'on voudra, je conclus que tojt État qui se gouverne par la parole est dans le I rouble et la décadence ; et je dis Tart de la parole, \ ous savez qu'on ne se gène guère aujourd'hui : quand 0.1 a donné le dessus à la parole improvisée sur le travail leat et solide de la pensée, il n'y. a plus d'art. Je vous rcv^ommande ma méthode, si vous 'êtes curieux d*y voir clair parmi les sottises du temps. 11 en est ai.isi de la religion, qui n'enseigne rien que je ne voie v\'\)é dans les meilleurs ailleurs profanes, et qui n'est composée que de ce qu'il y a partout d'excellent. Ceiu (\\n l'attaquent en reproduisent les maximes. Ah ! si l'on s'en tanait du moi.is à la morale! Je voudrais, dit

La Bruyère, entendre un parfait homme de bien me dire qu'il n'y a point de Dieu.

Le curé regarda encore l'écrivain, qui se détourna.

— Et de même, reprit-il, quand je verrai un honnête homme, dans toute l'élendue du mot, parmi ces novateurs, il sera temps d'examiner

Le curé continua sur ce ton, citant nettement ses auteurs et jetant dans le discours ses preuves, ses conséquences comme autant de traits de lumière. U lisait depuis dnquaute ans dé bons livres, il les avait médités, et en avait tiré un ensemble solide d'opinions justes et bien liées.

Ces messieurs, ébranlés par ses paroles et sa simplicité, gardaient le silence. Mademoiselle de Perrachon, plus aveugle, se contenait avec peine. On se regardait, on souriait, mais du bout des lèvres. Le curé se moucha.

— Ainsi, dit le peintre avec un rire amer, vous vous consolez pieusement, monsieur le curé, en pensant que nous serons tous damnés ?

— Moi, mon cher monsieur I dit l'abbé ; mais je me ferais couper les deux mains pour vous voir de mon avis. Vous ne serez pas damné, je ne rentends pas, je ne le veux pas ainsi; vous Ttr^s un enfin", do ri^ii, et

&6 H0BBRT TALBOT

Dieu est si bon l Si l'on vous l'a fait terrible, ne le croyez pas ; il vous suit pas à pas^ il vous aime» il vous écoute, il vous protège, il vous fait mille biens, même quand vous l'offenses , et le mal que vous vous faites à vous-même, il en pleure. Vous, damné, mon fils!

Il s'approcha du jeune homme et prit une de ses mains entre les siennes :

— Non pas, non pas, espérez , priez , le bon Dieu vous sauvera ; sa miséricorde est infinie... oui, infinie! et je ne saurais vous la peindre, ma bouche n'en est pas capable. Tenez, ce que j'ai vu de mieux là-dessus, à mon sens, est un sermon que m'a fait le petit Hubert, ce jeune homme, madame, dont vous me parliez tout à l'heure.

— Il fait des sermons ! dirent à la lois la mère et la fille.

— Oui, pour moi, je n'y mets pas de fierté ; qu'importe d'où vienne la bonne parole, je ne veux pas faire tort à ce garçon de son travail.

On se récria :

— Dites-nous en vite un passage.

— Volontiers , si cela peut vous plaire ; au reste, cela vient à propos.

Les jeunes gens, souriant, marquèrent la même curiosité.

Le curé seleva, posa son chapeau sur le fauteuil, et passa derrière le dossier où il appuya ses deux mains.

— Cest un morceau de la péroraison...

U toussa et commença d'une voix douce et naturelle, du même air dont il parlait sans doute à son auditoire familier de chers et honnêtes paysans.

ff n se glisse , mes frères , d'étranges subtilités d'égoïsme dans nos idées sur la miséricorde divine. Que dis-je, d'égoïsme ? Je n'ai pas besoin d'insister sur la misère de l'homme ; il est si petit, si vain, si mauvais, que, même dans ses meilleurs mouvements de repentir et d'amour, même quand il vient épancher son cœur aux pieds du Seigneur, même quand il s'humilie, quand il dompte son orgueil féroce et demande pardon à ce père excellent ; oui, même alors il se remue dans son cœur, à son insu, je ne sais quel levain indestructible de haine et de vengeance contre son prochain. Seigneur ! s'écrie-t-il, on m'a blessé, on m'a opprimé, on m'a fait tort, je viens à vous tout meurtri. J'ai péché, je le sais ; mais vous êtes si bon, je vous prie si ardemment, votre miséricorde est si grande , que vous me pardonnerez. Mon père , mon

hS IIUanilT TALBOT

psre, je 1113 réfugie dans votre sein! et la consolation cutre dans Tàme de cet homme, il se voit à l'abri, pardonné, aimé de Dieu ; mais en même temps , et sms qu'il se l'avoue, sa réconciliation lui semble une marque de la condamnation de ses ennemis, et il dit dans son cœur : Dieu me pardonne, mais ceux qui font le mal seront punis, ceux qui m'ont blessé seront blessés, ceux qui m'ont humilié seront abattus ; ceux qui m'ont fait tort et qui m'ont contredit, ceux qui ne pensent point comme moi, ceux qui ne viennent point à vous, ne seront point pardonnes. Insensé! misérable ! et V0U3 osez dire que la miséricorde de Dieu est i'.inri'e! Mcis i«a-^i-vjnJU.K pécheur, et h dernier de toîjs l^s po.Sicur:^, Dt?u n'est pas seulement ton père, ii est le père de tous tes frères, des plus coupables, des plus égarés, des plus criminels, de ceux-là surtout ; ce sont C9ux-lh qu'il aime et qu'il surN^eille, car ce sont eux qui en ont le plus besoin. Souviens-loi de la parabole du bon pasteur : il laisse là son troupeau, il c 'urt par les nionls et les vallées après la brebis égav.)'2 , il la rapports àum ses bras ; oui, sa miséricorde cit infinie, et si bien que tu ne peux la comprendre et qu'elle ré\'clterait la faible intelligence et ton mauvais crour. 0*.jî , cej\ qui l'ont blessé, ceux qui t'ont trait»,

ceux qui t'ont dépouillé , ceux qui ont tué tes proches, ceux qui t'ont fait pâlir par leurs iniquités, qu'ils tournent seulement les yeux vers le ciel, et Dieu les recevra comme il te reçoit, car il est leur père comme il est le tien ; oui, cet être qui te fait reculer de dégoût et qui soulève toute la lie venimeuse lentement amassée dans ton cœur, qu'il donne un jour quelques gouttes d'eau. à Lazare, elles éteindront le feu qui l'attend. Oui, ceux qui t'ont calomniéet couvert d'opprobres, ceux qui ont inondé la terre de sang , les plus dignes objets des haines politiques et de l'exécration universelle ; oui, vous qui fûtes leurs victimes, Robespierre sur l'échafaud^ Marat dans son bain fétide, n'avaient à dire qu'une parole, Dieu les aurait entendus. Tu l'effraies, pécheur, ton orgueil se cabre , ta haine frémit , tes passions s'indignent, mais Dieu na connaît ni ta haine, ni ton orgueil, ni tes passions misérables, et il ouvre ses bras à tous, il pardonne a tous, car sa miséricorde

est infime, infinie Misaricordiâ Dominiplena est

terra ! • s'écria le curé en sueur. 11 s'essuya le front, et se remit en place .en ajoutant :

— £t il a raison... et cela n'est pas mal dit, comme vous^voyez.

— Mais que cela est beau I s'écria mademoiselle de

Perrachon, je me sens tout émue. Amenez-nous ce jeune homme, il est plein de talent.

— Je ne savais pas , dit la mère faisant chorus, que nous fussions dans le voisinage d'un pareil génie.

— Ahl madame , dit le curé en s'inclinant avec modestie, cela est trc^ fort.

— Il y a là-dedans un aperçu profond, dit le poète d'un ton capable.

— Et une chaleur, une verve, une éloquence qui enlève, ajouta mademoiselle de Perrachon.

— Surtout, dit le curé , il y a du cœur , et voiià comme Dieu doit aimer qu'on parle de lui.

— Amenez ce poëte, je vous prie, dit madame de Perrachon.

— Eh bieni je vous le ferai connaître, dit Tabbé flatté, s'il le veut : il est un peu farouche.

Mesdames de Perrachon avaient vite compris qu'il n y avait qu'à flatter les idées du bonhomme pour obtenir de lui ce qu'elles désiraient, et le plus sûr était de se montrer ébranlées en faveur de la religion. La mère parut touchée de ses arguments, la fille du sermon ; les jeunes gens entrèrent d'instinct dans le complot ; le pianiste offrit d*aller jouer de l'orgue à l'église le diman-

« che suivant.

HUBERT TàLBOT 51

— Il n'y ea a points dit le curé confus da tant de bienveillance.

Il donna dans le piège avec la candeur d'un enfant, et crut qu'il avait conunencé une bonne œuvre par le moyen d'Hubert.

Dès qu'il fut sorti, la conversation prit un autre tour. Oq agita diverses opinions sur le jeune homme inconnu que les renseignements du curé n'avaient guère fait mieux connaître ; on fut d'avis que c'était un homme irh^fortj un poêle énormCy qui s'était enseveli dans la solitude, et qui, pour s'amuser, composait des sermons à ce bonhomme. Assurément il n'y avait rien de sérieux là-dedans ; un homme de ce talent ne pouvait se jeter frandkement dans ces idées d'un autre temps, et c'était sans doute un grand esprit qui donnait sa mesure en soutenant de cette force des paradoxes trouvés àplaisir.

Ces conjectures, ce mystère à peine éclairci, la distinction avérée d*Hubert, le souvenir de son costume et de sa figure étranges, irritaient au plus haut point Vimagination de mademoiselle de Perrachon. Habituée à voir tout céder à ses désirs, elle ne cachait plus même son impatience ; elle demandait à tous les gens du pays des détails sur M. Hubert. Deux ou trois fois elle obligea sa mère de l'accompagner le matin, sous

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prétexte de promenade, jusque da&s le voisinage de la maison de madame Talbot; enfin elle a{q)rit que la visite d*Hubert était remise au diaaaiiché suivant. La fin de cette semaine lui parut un siède.

La prairie où était le lavoir touchait d'un côté aux dernières maisons du village, et remontait, conmie on saitjusrtue vers les murs- du jardin de madame Talbot. Dans le coin de celte^prairie, le sol était battu sous les arbres et fermé d*une baie. C'était la salle de danse. U y avait à Tentour des bancs et des tables. 11 fit beau temps le soir du dimanche; les prés embaumaient, Ton entendait au loin le bruit des rires et des violons. Les jeunes filles endimanchées venaient de se réunir, les jeunes gens étaient attroupés au milieu. Hubert ne dansait points mais venait tous les dimanches, en se promenant, s'accouder un moment sur la claie à hau* teur d'appui qui formait lenceinte. Sa présence animait h danse, et chaque fille lui souriait. Au milieu du bruit, Adèle, parée, charmante, était ce soir^à tout à Caitdans son rôle de la plus jolie fille du pays, se prêtant avec un doux sourire aux invitations des danseurs, l'aircomplaisant, mais distrait, et ne prenant guère part à rien de présent. Elle ne s'était ajustée ni pour le bal ni pour aucun de ceux qui étaient là.

HUBERT TALBÛT 53

— Tiens, dit une jeune fille derrière elle, nt)us n'avoiioi pas vu M. Hubert ce soir.

Adèle ne se détourna point, mais elle tressaillit de la tète aux pieds ; elld attendait ce nom depuis longtemps.

— 11 vient de passer là-bas, beau comme le soleil, dit un garçon.

Adèle trembla que la conversation n'en demeurât là.

— Us vont du côté de Franchart, lui et M. le curé. Ce mot retrancha tout à coup celte soirée de sa vie;

elle apprit en quelques mots Tinvitation d*Hubert et conçut comme un pressentiment sinistre de ce qui devait suivre.

Hubert, en effet, descendait avec Tabbé le petit sentier qui menait à Franchart. Dn les voyait de loin au clair de la lune. Le curé, s'arrôtant, tirait Hubert par un bouton de Thabit et se remettait à marcher. Hubert cependant ne Técoutait pas; son cœur battsùt avec violence; il regardait avec effroi si l'on approchait du château, et favorisait de tout son pouvoir les poses de rabbé.

Tout le village savait donc que M. Hubert allait en visite à Franchart. On ne s'en étonna point, à cause de la haute .opinion qu oa avait de lui ; mais on en

causa beaucoup, parce que certaines vieilles geos connaissaient à peu près ces dames et ne leur voulaient aucun bien.

Ce soir-là, toute la société du château était sous les armes. Mademoiselle de Perrachon, en attendant cette entrevue tant désirée, avait pris et quitté vingt postures et vingt fois lorgné la pendule. Madame de Perrachon aUa au-devant des visiteurs avec une grâce et un empressement extrêmes. Hubert, paraissant comme le virtuose tant annoncé, et l'abbé le produisant avec sa bonhomie ordinaire au milieu d'un salon ainsi peuplé, durent nécessairement paraître un peu gauches. Hubert sentit ce ridicule, et n'en fut que plus troublé. Son costume aussi rinquiéiait ; il savait, pour avoir habité Paris quelque temps, que ses vieilleries couraient grand hasard au milieu de ces jeunes gens à la mode. 11 se trompa. Prévenu comme on l'était sur son compte, la négligence de ses habits, qui n'était pas sans grâce, passa pour une heureuse singularité. Ce fut là surtout Teffet que produisirent sur mademoiselle de Perrachon ses cheveux longs et touffus, son col rabattu sans art, et jusqu'à son maintien gêné, qui tranchait avec l'élégance ajustée des autres hommes qui étaient là. La physionomie d'Hubert répondait bien à ce qu'elle avait

imaginé; elle lui trouva seulement les traita plus durement prononcés qu'elle avait cru, mais Textrême douceur du regard se répandaitsurtoute sa physionomie. En ce moment^lày son émotion se lisait dans ses yeux, qui semblaient humides comme s'il allait pleurer. Bientôt la déférence qu'on lui marquait l'enhardit; il vit à quelles gens il avait affaire, et, dans cette conversation brève et banale d'une première visite, il ne dii pas un mol qui ne justifiât la réputation qu'il avait au château.

Madame de Perrachon le pria de revenir à Franchart, et même l'engagea pour une partie de chasse qu'on se proposait. Mademoiselle sa fille ne manqua point de se joindre à elle. Quant au curé, on lui promit des adversaires déterminés aux dames et au piquet. Quand ils furent partis, on demeura dans le salon jusqu'à minuit à parler de M. Talbot. Mademoiselle de Perrachon trouvait ce nom noble et toutàfait digne du personnage.

Hubert reçut deux jours après une invitation nouvelle^ écrite à la main de cette jolie écriture illisible, à la mode parmi les femmes. Tout cela se sut aussitôt dans le pays; madame Talbot ne manquait pas de s'en prévaloir. Hubert fut dès lors de toutes les parties de Franchart ; il reconnut même avec étonnement qu'on faisait des frais pour lui et qu'il avait le haut bout entre tous

50 UUBEBT TALBOT

les hôtes. Oq lui témoignait, bon gré mal gré, une considération singulière; ses plus humbles avis avaient force de loi, et, s'il se présentait encore quelques discussionsy comme il^ ne se distinguait en rien, elles se terminaient toutes à son avantage.

Madame Talbot, échauffée des prospérités de son fils, ne tarissait pas là-dessus avec ses voisines; eOe n*eut pas môme la délicatesse d'épargner Adèle, dont la froideur choqua la bonne femme. Elle dit à son fils un soir :

— Tiens, j'aurais cru cette petite Adèle sans malice ; ça se mêle d'être envieux et médisant conune une autre.

Hubert regarda sa mère et ne se méprit point aux propos de la jeune fille; il répondit :

— Cela m'étonne; c'est une bonne fille.

Toute la société de Franchart avait fini par céder de bonne grâce aux influences nouvelles qui agissaient dans la maison. On avait fait le projet d'aller en corps à lamesse le dimanche suivant; c'était mademoiselle de Perrachon qui avait sous main tout organisé. Il ne lui déplaisait pas de prendre un petit air de religion ; elle avait ou! dire à Paris que cela était de bonne compagnie. En effet, le dimanche, la petite église du pays

dbyGoogk

nUBEKT TALBOT 57

fut pompeusement honorée d^iiie assemblée nombreuse, à la grande surprise et surtout à la grande édification des fidèles de la paroisse.

Madame Talbot, toute gonflée derrière sa chaise, eut bien des distractions durant la messe, et ne put s'empêcher de penser qu'elle était pour quelque chose dans réclat de la cérémonie.

Ce ne fut pas tout; elle ne se doutait pas des honneurs qui Tattendaient. Mesdames de Perrachon étaient fort curieuses de pénétrer dans la vie privée d'Hubert, dont les apparences étaient si bizarres. Elles voulurent connaître sa mère ; on fit" beaucoup d'instances. Madame Talbot, éblouie, ne voulait point paraître. Ces dames poussèrent la civilité jusqu'à l'aller voir les premières, pour la décider. Enûn elle parut au château, bon gré mal gré, avec son humble bonnet de campagnarde tout hérissé de rubans. Personne n'osa s'en amuser. Ce triomphe lui tourna la tête.

Hubert, durant ce temps-là, ne voyait plus Adèle; il ne la rencontra qu'une fois. 11 prenait souvent le chemin du lavoir en sortant, mais il ne voyait plus la fille de Germain parmi les laveuses. Un jour il arriva sans bruit jusqu'auprès des jeunes filles courbées, les mains dans reau. Tout h coup AdMe leva la tète», et Hubert

58 HUBERT TàLBOT

vit briller ses grands yeux dans l'ombre de son chapeau de paille. Il dit d'un air décontenancé : Bonjour, Adèle. Adèle pâlit et reprit son linge, et les laveuses virent de grosses larmes qui tombaient de ses yeux dans Teau du ruisseau, tandis que M. Hubert s'éloignait. Od connaissait le chagrin d'Adèle, on n'osa lui parler de rien. Six seoiainesse passèrent au milieu de ces honneurs surprenants qui pleuvaient sur les Talbot; Hubert allait tous les jours à Franchart; le curé, qui l'y suivait moins souvent, raccompagnait un soir en revenant; ils marchaient dans un sentier à travers champs, par un beau ciel étoile. L'abbé allait devant dans le chemin trop étroit; Hubert le suivait lentement et profitait de cette allure pour garder le silence. Il était depuis quelque temps fort absorbé, surtout quand il revenait de Franchart. Le curé, après divers propos, voyant que Hubert ne répondait point, se retourna tout à coup et lui barra le passage :

— Halte-là I et réponds une fois pour toutes. Je te vois très-occupé; ne dissimule plus avec moi. H se passe quelque chose que tu me caches ; dis-le moi, ou je vais te le dire, car je sais tout.

-^ Quoi donc? dit Hubert tout étonné.

— Veux-tu me tromper ? Ces dames ont avec toi

d'étranges manières, mais je ne suis plus leur dupe. Quand ces dames me firent venir^ je donnai dans le panneau; je m*imaginaique c'était par égard pour moi et pour suivre le vieil usage; mais, Dieu merci I j'y vois clair à présent, et je ne suis pas si bonhomme qu'on croit. C'était à toi qu'on en voulait, sois franc. II est question d'un mariage, n'est-ce pas ?

— Il est vrai que...

— Que cela est vrai; nous avons causé, la mère et moi. D'ailleurs les façons de la demoiselle, sauf le respect qu'elle te doit, ne sont pas équivoques... Ce n'est pas, reprit le bonhomme, que je lui en fasse un tort, la vue d'un mariage à son âge n'a rien que d'innocent ; mais enfin il faut s'expliquer. Que veux-tu qu'on pense ?

— Eh bien ! dit Hubert en pressant la main de l'abbé, eh bien ! oui, l'on veut me marier. Je me trouve engagé dans un pas difficile où l'on me pousse malgré moi. Mademoiselle de Perrachon m'a marqué quelque préférence; je ne puis, je n'ose tout vous dire. Elle est vive, elle est jolie, elle m'étonne, elle m'entraine. Sa mère a daigné me questionner. Je ne sais plus que faire, que devenir. J'ai glissé des représentations sur ma famille et ma condition; elles oni réponse à tout.

Le curé venait de mettre le doigt sur la plaie. En ef-

GO HUBKRT TALBOT

fet, il n'était plus possible, môrae pour un étranger, de se méprendre aux intentions de ces dames, et les choses étaient si avancées entre Hubert et mademoiselle de Perrachon qu'il ne restait plus à faire que la demande d'usage. Hubert avait caché par une sorte de piidenrle train qu'avait pris cette intrigue, strictement honnête il est vrai, mais à laquelle madame de Perrachon avait dpnné ce caractère emporté, mystérieux, romanesque, qu*elle aimait en tout.

— Oui, reprit Hubert abattu, tandis que le curé pensif l'écoutait, oui, dit-il avec effusion, je suis dans uns situation bien étrange... Il me parait si impossible que cela finisse ainsi...

Le curé se retourna.

— Comment diable!...

Il reprit naïvement :

— Et par où veux-tu que cela finisse ?

— J'y vois tant de disproportion.

— Pourquoi? tu es jeune, tu as fait de bonnes études, tu peux encore entreprendre quelque chose. Elle épouserait un gros fainéant ; tu figureras aussi bien que lui dans un fauteuil de salon.

— Vous en parlez ainsi! Ne voyez-vous là rien que d'ordinaire? Trouvez-vous tout simple que e choix

HUBERT TilLBOT 61

tombe sur moi, parmi ces messieurs qui sont là?

— Cela est clair ; tu vaux mieux qu'aucun d'eux.

— Quoi! que j'épouse une fille jeune, riche, belle ; qu'on s'en prenne justement à moi, qui n'ai ni état, ni figure, ni fortune; avec mes goûts et mes opinions, qu'on me charge d'une femme du monde, rompue au train de Paris, étrangère à mes idées et à mes habitudes autant que je le suis aux siennes : n'avez-vous pas un scrupule là-dessus, pas un conseil à me donner?

— Heuhl heuh! heuhl dit le curé; j'ai déjà réfléchi. Mademoiselle de Perrachon m'a l'air d'une brave demoiselle; elle montre de bons sentiments, et même à présent de la dévotion, mais, en effet, je lui voudrais un peu plus de prudence et de suite dans les idées. Elle dit parfois des choses qui m'étonnent. Tiens, l'autre jour, en discourant d'un psaume de David qu'elle venait de Ure, elle a trouvé que cela était bien écrit... Conçois-tu rien de plus dUr pour ce saint prophète? Hier encore, quand elle s'est mise à parler des anges, j'étais d'abord édifié; mais, à mesure qae je l'écoutais, il m'a semblé voir à la place des glorieux archanges tenant la cithare ou le glaive de flammes, de petits jeunes gens bien cravatés, roucoulant des amourettes. J'ai été bien surpris, et même bien affligé ; et ce qui

me surprend encore davantage, c'est que sa mère ne la reprend point* Je ne sais plus comment on élève les enfants. Il faut réfléchir. Je ne serais pas fâché de te voir marier^

^ Oui, dit Hubert; je ne peux être prêtre^ et le mariage est un état fixe.

— Et ce parti, sous bien des rapports, semblé plus convenable que... la fille du père Germain.

— Que dites-vous là? Je n'aime pas à penser à cette pauvre enfant.

— Écoute : mademoiselle de Perrachon est jeune, tout peut s'arranger; ces- visions s'envolent avec l'âge, maïs il faudra voir.

— Tout cela, reprit le jeune homme, me trouble et 'me chagrine.

— TuTaimes donc?

— Oui, dit tout bas Hubert.

^ Oh! oh! dit le curé, tu as mis un peu de précipitation dans tout ceci ; je me consulterai avec ta mère. Bonne nuit, mon enfant.

Ils s'étaient arrêtés devant le presbytère.

■— Gortrude ! cria le curé.

La lumière parut aux fentes de la porte.

— Adieu.

Hubert lui Berra la main et reprit aon cbemiu en rêvant.

Le lendemain, le curé alla trouver madame Talbot et lui détailla cette affaire. Dès les premiers mots :

— Je m'en doutais^ dit la bonne femme, la joie dans les Yeux : cet événement la transportait. Qu'allaient dire les voisins? Ce fut sa première pens^. Née dans le peuple, ayant passé sa vie dans un village, elle n'avait pu se défendre des petites jalousies dont on y. prend l'habitude. Elle avait à cœur de se maintenir dans le haut rang qu'elle y avait occupé naturellement, quoique sans fortune, avec M. Talbot, capitaine au 19« léger. £Ue croyait que tous les yeux étaient ouverts sur son (ils; elle avait subi mieux que lui, pour ainsi dire, l88 vicissitudes de sa fortune, les alternatives de la belle éducation qu'il avait reçue et du peu de bénéfices qu'il en avait recueilli ; elle fit donc éclater sa joie, et ne parlait que de tout conclure aussitôt.

— Prenez garde, dit le curé, ne nous pressons pas. U faut YoiTr

•^ Oh I dit madame Talbot, ce sont de si braves femmes ; je les ai jugées quand je les ai vues d'abord m'inviter, moi qui, tout compté, ne puis aller de pair' pour la fortune.

Cette expression modérée fit sourire le curé, qui regarda de côté madame Talbot. Il reprit. :

— Laissons aller les choses tout naturellement; je crois même que cet étourdi s'est trop

Hubert entra sur ces entrefaites, il acheva d*ezaiter sa mère en la. prévenant que ces dames la voulaient venir voir le lendemain et qu'il les avait invitées de sa part à une petite collation.

— Mon Dieu! dit madame Talbot, tu me fais honte, je ne sais comment les recevoir.

— Laissez, ma mère, dit Hubert, on sait qui nous sonunes. J'^ dit que nous étions de pauvres campagnards vivant petitement; si ces dames ne nous dédaignent pas, elles n'auront point à le faire ensuite. Elles trouvent tout cela charmant et ne veulent boire id qu'une tasse de lait.

Madame Talbot, toute troublée et tout heureuse, moitié riant, moitié grondant, se leva aussitôt, songeant à d'immenses apprêts; elle courut chez Gertrude lui demander des meubles et de la vaisselle qui lui manquaient. Elle alla chez le messager pour avoir de la viande de choix le lendemain; elle se mit ensuite à nettoyer la maison. On ne put la revoir de tout le jour; le

curé et Hubert, riant du train qu'elle menait, demeurèrent à causer ensemble.

L'abbé , qu'on avait invité, refusa rigoureusement pour ne point donner trop d*embarras et parce qu'il avait un malade à voir dans le haut pays à deux bonnes lieues. Le dessein de ces dames était de lier tout à fait connaissance avec madame Talbot. Elles avaient mis pour condition à ce déjeuner que la mère de M. Hubert viendrait à son tour dîner le soir à Franchart.

Le lendemain, bien avant l'heure convenue, tout était prêt chez madame Talbot, elle avait fait laver par la petite paysanne qui la servait jusqu'à^la porte d'entrée peinte en vert. La maison dé madame Talbot était agréable, et le jardin devait aux soins d'Hubert une certaine élégance. Bavait obtenu d'un voisin une conc^s^nmri'^au au moyen de laquelle il avait établi un petit vivier avec le jet d'eau, la cascade, même du poisson qu'ilentretenait avec un plaisir d'enfant ; dans le fond, sous un bouquet d'arbres, il avait dressé en treillage une espèce de petit kiosque, il laissait là des livres favoris ; aux plus fortes branches voisines pendaient un hamac et une escarpolette. Le jardin, entremêlé de légumes et de fleurs rustiques, laissait voir ce désordre plantureux, cette physionomie champêtre et domestique si préférable à la

66 HUBKRT TALBOT

décoration des parterres à la mode ; on y respirait ces parfums de vieux jardins que chacun retrouve dans ses souvenirs d'enfance ; dans les plates-bandes à bordure de buis s'élevaient pèle-mèle les pois de senteur, les tournesols, les roses trémières, de grosses touffes de pivoine et de cbrysanthômes ; çà et là dans un coin gisait quelque vase rompu, et de toutes parts des vignes et des espaliers couraient sur les murs couronnés de giroflées et d'épaisses herbes jaunies. Au milieu de la grande allée, où Ton pouvait aller trois de front, le puits élevait' ses montants joliment entrelacés de lierre et de capucines jusqu'à la poulie* Enfin une treille tou£fue longeait la façade de la maison, où la verdure grimpait jusqu'au toit. Les fenêtres de la salle à manger, qui était au rez-de-chaussée, donnaient sous ce couvert; c'était là qu'était dressée la table, éblouissante de blancheur et de propreté, et que le grand jour, passant à travers le feuillage, colorait d'un reQet doux et verdàtre. Il y avait là les friandises les plus recherchées dans le pays, des fraises, du lait caillé, de la crème, un beau gâteau bien doré et des croquettes, oh madame Talbot excellait. Hubert, qui connaissait le goût de ces dames pour les fleurs, en avait jonché la salle. Madame Talbot, la tète perdue de tant d'honneurs.

s'efforçait de garder sa dignité. Elle avait besoin de se soavenir de temps à autre du 19* léger; mais son trouble venait aussi de l'inquiétude et de l'embarras de bien recevoir. Enfin on annonça sur la route la voiture dont ces dames n'avaient eu ^arde de se passer. Une voiture devant la porte de madame Talbot, c'était de quoi perdre l'esprit.

Ces dames firent une entrée des plus aimables ; ce furent des cris, des joies à étourdir. Elles affectaient un grand abandon, elles jetèrent en entrant châles et chapeaux pour être plus à l'aise. Mademoiselle dePerrachon n'avait pas laissé de se composer là-dessous un charmant négligé de campagne. Elle embrassait à tout coup madame Talbot, qui se mourait d'attendrissement; elle la suppliait de ne point trop se déranger et de quitter la cérémonie. Elle regardait tout^ les livres, les meubles, les dessins, et trouvait tout d'un caractère exquis. Hubert la suivait, fort ému, la priant d'excuser.

Le déjeuner fut charmant, sinon que madame Talbot endimanchée se donnait malgré ces dames tout le soin d'un sergent de bataille. On ne pouvait la tenir assise, et c'étaient à chaque minute des débats interminables.

Après le repas, mademoiselle de Perrachon s'envola

68 HUBERT TÂLBOT

dans le jardin; Hubert se leva pour la suivre.

— Allez, allez, jeunes gens, dit madame de Perrachon.

Les mères demeurèrent à causer. Ces deux entretiens, qui durèrent toute la matinée, furent décisifs sur le même objet; le mariage fut arrêté.

Si l'on avait principalement en vue, dans ce récit,, les dames de Perrachon, et s*il fallait surtout rendre compte des actions de deux femmes sans raison et sans conseil, ce serait ici le lieu d'expliquer les motifs d'un pareil dessein si résolument poursuivi ; il n'en eut pas d'autre pour mademoiselle de Perrachon qu'une passion folle, subite, aveugle, qu'elle voulut donner pour extraordinaire et qu'elle fit éclater avec l'emportement dont elle était capable. Elle avait entraîné Hubert et s'était vite compromise avec lui. Il était, disait-elle , le seul homme qui eût répondu à ses idées sur l'amour, et ce beau roman ne pouvait plus avoir qu'un dénouement de roman. Sa mère avait risqué des objections , mais l'ombre d'un obstacle ne faisait qu'irriter Luciana. Elle finit par dire qu'elle se tuerait si elle n'épousait rhomme de son choix. Madame de Perrachon céda, comme de coutume, et entra de moitié dans l'extravagance de sa fille.

UOBERT TALBOT * 69

Madame Talbot devait dîner à Franchart. On l'emmena tout étourdie dans la voiture avec son fils, et Ton passa le reste de la journée ensemble. Cotnme la tète des femmes va vite en besogne, on réglait déjà toutes choses. Il fut convenu que le mariage se ferait à Paris où Ton emmènerait madame Talbot pour y demeurer si elle y consentait. Madame de Perrachon lui expliqua que Hubert n'aurait qu'à prendre la suite des affaires de sa maison. pour en doubler les revenus, et que d'ailleurs un homme de son la/^fn*était jamais embarrassé.

— Et puis je lui ferai un joli trousseau, disait madame Talbot y et , dame, à ma mort, il aura le peu que j'ai ; d'id là je tâcherai d'économiser, soyez tranquille. Jugez, toute seule je vivrai avec rien.

La société de Franchart , pour qui rien de ce qui se passait n'était un secret, s'était discrètement retirée à Técart. Les hommes, ce jour-là, étaient allés faire une partie de chasse ; Hubert et mademoiselle de Perrachon ^ jouaient à loisir leur rôle de fiancés. Le soir, la voiture reconduisit triomphalement madame Talbot et son fils* Ni l'un ni l'autre ne purent dormir : c'était pour Hubert une habitude depuis quelque temps ; il passait la moitié des nuits à quitter et à reprendre un livre, à

rêver à la clarté des étoiles sur le rebord de sa fenêtre.

Le lendemain , le curé, à qui madame Talbot contait tout à la bâte, reprit en bochant la tête : Tout cela ra bien vite.

Mais madame Talbot, sans l'écouter, courut faire ses préparatifs. Il s'agissait d'envoyer à Dijon commander le trousseau, les babits et le reste. En deux jours, toutes les mesures étaient prises; mais la bonne femme manquait d'argent. Elle fit elle-même un voyage à Dijon, assurant à son fils qu'elle tenait en réserve, pour une bonne occasion comme celle-ci , certaines économies dont elle ne lui avait jamais parlé. En réalité , elle alla chez un nommé Rondeau , très-connu pour faire Tusure, et engagea secrètement sa petite propriété.

Cependant les entrevues se multiplièrent, les caisses de fournitures arrivaient à toute heure de Dijon. Madame Talbot, fille d'un marchand d'étoffes, avait conservé quelques nippes précieuses. Elle fît des jabots à Hubert de ses plus belles dentelles ; elle troqua son argenterie contre de menus bijoux, ne gardant strictement pour elle que deux couverts. En donnant, dans sa joie, ces détails au curé, elle lui disait :

— Quand je reviendrai de Paris, qu'ai-je besoin de

HUBERT tALBOT 71

ces bagatelles ? cela donnait dans mes tiroirs ; il vaut mieux que mon fils s'en serve : il n'y,a pas de meilleure occasion.

Elle fit fondre jusqu*à son vieux gobelet d'argent pour en faire une pomme de canne , comme les jeunes gens en portaient, à ce qu'on lui dit.

— Pour du linge, disait-elle à madame de Perrachon, Dieu merci ! nous n'en manquons pas. Je puis en donner ë ces jeunes gens pour bien des années , et du beau. Cétait la passion de ma mère. J'ai de quoi leur en fournir et en user moi-même jusqu'à ma mort.

En effet, elle fit porter à Franchart cinq ou six malles de linge qu'elle avait choisi parmi le plus beau; il y eu avait dont on ne s'était jamais servi, faute d'occasion assez solennelle, et notamment un service damassé acheté en Hollande pendant les guerres , amené en fraude à prix d'or, et qui avait vieilli tout neuf.

De si grands apprêts ne pouvaient manquer d'être connus dans le pays et les environs ; d'ailleurs madame Talbot, quoiqu'on fût convenu du secret, ne pouv^tit prendre sur elle de s*en cacher ; c'était Tentretien de chaque soir sur toutes les portes. On mêlait à tout cela le nom d'Adèle ; on la plaignait. Elle ne paraissait plus que rarement, et l'on ne savait point ce qui se passait

72 HUBBRt TALBOT

chez elle ; mais le père Germain dit un soir chez le

notaire :

— Elle rencontrera bien encore un brave homme : toutes les filles n'ont pas ce que je lui donnerai. Madame Talbot trouve à marier son garçon ; elte en profite ; faites donc entendre raison aux filles.

Mais madame Talbot ne pouvait s'empêcher de considérer Adèle comme une ennemie, et lui prêtait dans sa pensée mille propos qu'elle n'avait point tenus.

L'époque du départ était fixée. La société de Francbart, femmes et hommes, avait pris les devants pour retourner à Paris. Mais à mesure que le terme approchait, au milieu des témoignages non interrompus d*amour romanesque entre les fiancés et de bonne intelligence entre les parents, on s'avisa tout à coup que madame Talbot serait fatiguée du voyage à Paris, qu'il fallait quelqu'un pour garder sa maison. On fit tout enfin, par représentations et m'anœuvres, pour l'empêcher de partir. La pauvre femme se rendit en disant : Mon Dieu ! cela m'est égal ; qu'ils soient heureux là-bas^ je le serai ici.

ment ^ curé soupçonnait vaguement le trafic qu'elle avait sa joie, ces v.^. n prit à part Hubert. — Quand je ami, ta mère a fait de grands sacrifices :

elle n'en dit rien^mais j'en suis sur ; t:'est à tœ de l'en dédommager : quand tu seras à Paris, économise et soutiens^. Je crois tnen que la pauvre femme n*a p^us d'espoir qu'en toi.

Hubert fit des questions, mais le curé ne savait rien. Madame Talbot se défendit et ne voulut jamais rien avouer. Hubert lui déclara qu*il ne se marierait point qu'die ne consentit à recevoir une pension et préalablement une petite somme pour l'indemniser de ses dépenses.

n en parla le même soir à ces dames, qui se récrièrent sur la justice de ces propositions; on voulait combler la mère de biens et qu'elle fût heureuse. Tout fut ainsi- arrangé ; mais comme ces dames n'étaient pas flattées des anciennes liaisons d'Hubert dans le village, on commença de l'isoler peu à peu. On le gardait des journées entières à Franchart; madame Talbot elle-même ne le voyait plus qu'à peine , mais elle n'en rabattait rien de sa joie. Enfin , au jour fixé, la mère et le curé étant seuls prévenus, on se rendit le matin au château. Les adieux furent longs et tristes, madame Talbot n'osait pleurer. Hubert, quoique gêné par la présence de ces dames, recommanda mille fois sa mère à l'abbé. Ils réglèrent lear correspondance :

Ik HOBBRT TALBOT

l'abbé promit à so& cher eofaat que ses conseilB ne hii manqiieiBieDt januds. Pendant ce tençs, naâsdames de PemehoDy l'œil sec, l'air affairé, B*OQcupaieiit de leurs emballages, allant et venant à la bite dans la salle à manger où ceci se passait. A huit heures, toutfut prêt, et Ton monta en Toiture, Hubert étouffé de sanglots. Madame Talbot, que le curé ramenait, fut obligée de se reposer trois ou quatre fois avant d'arriver ches elle. Ce départ se fit sans bruit. On ne sut que le l^idemain dans le pays que Franchart était inhabité.

Ce même jour, madame Talboldisait le soîr au curé, qui l'avait trouvée en pleurs ;

— J'étais habituée à vivre avec lui, c'est tout àmsiOy cela semble triste. Ces jeunes g^is seront heureux. Allez me dke pourquoi je {deure , et je ne puis m'en empèchAT.

La pauvre l^nme éclata en sanglots.

— Allons, la mère , dit l'abbé, faisons un cent de piquet, cela vous distraira.

Bladame Talbot, en essuyant ses yaa, prépara ce qu'il fallait. Cette scène se renouvela bien souvent, mais l'abbé adoucissait de son mieux ce dur abandc»).

Sans y mettre d*intention , madame Talbot se ressenult un peu dans ses manières et son vdtement de

RUBBAT TILBOT 75

la eondilion brillante de son fils. On ioi parlait moins dans le Toismage. Elle j avait gagné en oonaidératioa, mais son iacismeai n'en éudt que ptaa grand ; eUe ne Yoyail piuB absohunent qne le curé; à Féglise mème^ die semblait se tenir à récart.

EBeieçot une première lettre d'Hubert ayee les détails tout secs du mariage et <{udques lignes delà jeune madame Talbot de Perrachon. On avail arrangé le nom de cette maoïitee pour qo'il eût meilleur air. Le curé n'était pcHnt oublié. Madame l^Ubai reçut ainsi réguËërement quelques lettres toujours qpostillées en quelque sorte par sa bru, mais on ne disait pas un mol de la rente qu'on lui devait faire. L'abbé lut obligé de le remarquer pour die, mais elle se récria dès le premier mot cpi'il en dit ; elle ne voulait point qu'il en flil question. L'hiver lin parut bien triste ; cependant les lettres qu'elle recevait étaient ccmnues et paraphrasées dans le vcnsinage, et de toutes parts on la lélidUait en prévoyant ce que promettait encore l'avenir de son fils.

— On ne sait pas, disait le notaire, ce que peut devenir maintenant le fils de la mère Talbot, aiec son talent, sa jeunesse, et de la fortune.

— VoOà une femme heureuse! disaient les mères qui avaient des garçons.

On citait Hubert pour modèle à dix lieues à la ronde, car cet événement s'était répandu dans une bonne partie du département. Madame Talbot elle-même, s'efforçant de croire à son bonheur, remerciait Ueu tous les jours; mais» quoiqu'elle cachât sa situation, même à Tabbé, elle se trouvait alors dans une ^guliëre extrémité, et voici'comment on le sut.

Le père Germain, qui s'était mis en tête de marier sa fille pour la guérir de sa mélancolie, découvritenfin un excellent parti; c'était le fils d*un riche vigneron qui demeurait à huit lieues de là. Ce jeune homme trouvait Adèle à son gré, et d'ailleurs le bien du père Germain accommodait tout. Le meunier poussa la négociation avec activité; mais, quand il s'en ouvrit à sa fille, elle refusa net. Le père Germain prit ceci pour des caprices de fille dont il aurait raison. Il poursuivit l'affaire à Dijon avec le futur et son homme d'affaires ; or, il se trouva qu'on mettait en ligne de compte, dans le bien du futur, des hypothèques insolvables qui, addition faite des intérêts, devaient remettre une propriété tout entière dans les mains du vigneron.

— Tenez, père Germain, cela vous regarde, dit l'homme d'affaires en prenant un papier dans une liasse, c'est du côté de chez vous.

-^ Bâh! qui donc? dit le père Geraïam. L'homme d'affaires lut :

— Veuve Talboty maison avec cour et jardin

Vous devez connaître ça ?

— Si je connais ! dit Germain stupéfait ; la pauvre femme, comment cela se fait-il? Ah! je devine, il a fallu marier son garçon, il a fallu se montrer ; et personne qui n'en sait rien chez nous. Je la reconnais bien là.

Q continua se parlant à lui-même, car les deux autres poursuivaient leurs calculs. Le père Germain, fort occupé de ce qu'il avait appris, en parla le soir à sa fille comme pour la consoler.

— VoUà ce que c'est, dit-il à table, ils ont visé trop haut. La mère Talbot est ruinée, et le fils n'y peut rien, car s*il ne dépendait que de lui I... C'est un brave garçon, il faut le dire.

Adèle s'étonna d'abord comme son père et lui fit à peine quelques questions ; comme elle parlait peu d'habitude, on ne s'aperçut point de son agitation.

Le lendemain, elle courut dans la matinée chez madame Talbot, de manière à n'être point vue ; la bonne femme fut très^étonnée de la voir, à cause de leur grand refroidissement ; mais Adèle, avec une émotion

78 RUBBRT TÀLBOT

OÙ éclatait la wioérité, se jeta k son ooa en pleurant.

— Mère Talbot, vous étee dans la peine. Je le sais, je le sais toute aeole, soyez tranquille. Ne pensez plus à rien de ce qui s'est passé entre nous; je vous aime, voyez-vous, et je ne songe qu'à vous tirer d'embarras.

A ce mouvement si firanc, si brusque, si bon, madame Talbot, suffoquée, ouvrit ses bras en criant :

— Ahl mon enfant! mon enfant!

Elles demeurèrent à pleurer ensemble. Adèle conta ce qu'elle savait; m^is, en même temps, elle consola madame Talbot et lui détaiOa ses projets sans appuyer sur Tendroit sensible, qui était le sflence du fils, dans rimppssibilité où il était sans doute de porter aucun secours. Elle ajouta qu'elle avait obtenu par son père une remise à la saisie et finit par dire qu'elle allait épouser le vigneron pour avoir dans ses mains la créance. '

— Comme vous pensez, r^rit-elle, oe n'est pas moi qui vous tracasserai. Nous vous tirerons de là, soyezen sûre.

Madame Talbot lui prit les mains, l'embrassa, pleura, et, quand elle put parler !

— Non, mon enfant; vois-tu, Hubert ne le swfïnfait pas. Il ne connaît pas ma position, il est tout sîm-

HOBBRT TàtBOT 79

pie qu'il ne s'en occupe pc^nt; je n*ai pas voulu le chagriner, car je n'aurais qu'un mot à dire, cela n*est ^rien pour hn; justement il doit venir ce printemps. Tout s'arrangera bien vite; tu conçois bien qu*on ne peut pas me mettre à la porte, à la porte de chez moi, de la maison où il est né, où je dois mourir.

— Enfin, mère Talbot, dit Adèle, c'est du fond du cœur, voyez. ^

Elle ne put vaincre l'orguSil de la veuve Talbot, mais elle mit obstacle aux poursuites sans le lui dire. Le père Germain obtint aisément ce délai.

Le printemps arrivait En effet, Hub^t et sa femme avaient promis de revenir passer labelle saison à Fraiicbart, qm n^était pas encore vendu, mais on ne les voyait point paraître. Madame Talbot reçut une lettre où Ton disait que sa belle-fille avait besoin de prendre les eaux, et que cela était cause qu'on avait remis le voyage à l'automne. Elle en fut très-affligée, et Ton conçoit ses raisons ; le curé lui dit que sans doute Hubert, qui était fort doux, n'avait pas voulu résister à sa femme, encore moins se séparer d'elle, et que c'était une marque qu'ils vivaient en bonne intelligence. Madame Talbot dévora son chagrin ; le curé lui-même

était devenu soucieux et semblait n'avoir i4us le courage de la consoler.

La saison était beUe et hâtive; tout était déjà vert et en fête, les oiseaux gazouillaient dans les jeunes pousses du bois Gassot. Il y avait entre le village et le grand chemin une plaine bornée au fond par un amas de roches qu'on appelait le rocher de Chèvre-Morte, et traversée par un sentier qui serpentait à perte de vue. Un de ces premiers jours du printemps, un homme à pied, bien vêtu, passaif lentement en cet endroit. 11 était cinq heures du matin. C'était un de ces moments d'inexprimable sérénité dont on ne perd plus le souvenir. La plaine verdoyante et bariolée fuyait h rhorizon; les gouttes de rosée étincelaient dans Therbe aux rayons du soleil levant; le ciel était clair, pur, d'un Ueu pâle, rayé vers Chèvre-Morte de légers nuages blancs. L'alouette au loin s'élevait en chantant dans les airs; tout était désert, frais et calme dans le

L'homme semblait fatigué et s*arrétait de tenq[>s en temps en jetant les yeux autour de lut, puis il reprenait sa marche en s'appuyant lourdement sur un jonc où brillaient des dorures.

Une petite fille de basse-cour, qui menait pnkre sa

vache» dit au garçon du moulin qu'dle rencontra :

— Si M. Hubert n'était pas à Paris, Je croirais que c'est lui qui vient de passw là-bas : c'est un étranger qui lui ressemble beaucoup.

M. le curé venait d'ouvrir ses volets et se promenait à la fratcheur devant sa porte, un arrosoir à la main. 11 leva la tête à un certain bruit, poussa un cri de surprise, et Hubert, accourant, vint tomber dans ses bras.

— Ehl mon enfant, quelle joie, quelle' surprise de te revoir I Comment cela se fait-il?

Hub^ l'embrassait sans rien dire et pleurait toujours.

— Gomment cela se fait^il? qu'as-tu donc? Tu vas me faire pleurer aussi sans savoir pourquoi. Mon enfant! Hubert IJ Allons, tu n'as pas vu ta mère. Comment es-tu venu?

Hubert lui dit qu'il avait quitté la voiture sur la route : le curé le regarda.

— Comme te voilà beaul tu as l'air d'un prince! Mais qu'est-ce donc? tu es pftle, tu es maigre... Mon enfant, tu es donc malade?

— Oui, dit Hubert avec un étrange sourire; me voilà dans un équipage fort étranger à mon pays et à moimême. Cela n'est rien ; je demeure à Paris dans un

82 nUBBRT TALBOT

appartement dont vous n'aves pas idée ; mes yeux ne rencontrent que des dorures et des tapis. On ne sait où cracher, sinon partout. Je suis bien servi, j'ai de l'aisance, je pourrais contenter bien des fantaisies autrefois impossibles. Je suis heureux, il semble... Mais, mon dier abbé, il n'est point de forçat qui périsse plus misérablement dans son bagne que je le fais tous les jours depuis que je vous ai quitté.

— H^las f dit le curé en croisant les bras, je ne sais

comment j'en avais Tidée; mais tu m^accables Ta

pauvre mère Ott est ta femme?

— Elle est aux eaux.

— Ils t*ont laissé, malade comme tu Tes !

— Heureusement ; je serais mort. Je vous dirai tout plus tard.

— Veux-tu te reposer? te rafraîchir?

— Non, je veux aller chez ma mère.

— 11 faut la prévenir; laisse-moi prendre mon chapeau. J'irai la préparer.

Ils se mirent en marche. A quelque distance de la maison de madame Talbot, l'abbé quitta Hubert, qui s'assit auprès du lavoir, devant cette prairie qu*il avait traversée tant de fois. Il semblait inquiet d'y rencontrer Adèle, qu'il y cherchait malgré lui; mais les filles

n*étaient point Micore venues. Le cbien de ]a maison courut à lui en jappant. Il se leva, oppressé par la grande émotion. Sa mère sortit les bras ouverts, suivie du curé. Ils s'embrassèrent sans parler et se pressèrent à plusieurs reprises.

— Je ne veux rien savoir, dit madame Talbot; te voilà^ c'est tout ce qu'il me faut.

Le chien ne cessait de s'agiter autour de lui; il le flatta de la main, et tomba plutât qu'il ne s'assit en entrant, retrouvant et regardant tout avec des yeux ravis. Madame Talbot allait et venait en larmoyant, et mettait en Fair sa cuisine. Elle avait connu d'abord que son fils n'était pas bien portant. Elle lui prépara du lait, du vin chaud; elle rétablit son lit. Hubert refusait tout; cq)endant, conmie il avait la fièvre, il consentit à se coucher, mais il ne put dormir. Il voulut que sa mère et l'abbé demeurassent près de lui. Aucun des trois n'osait entamer l'entretien ; on tremblait de se questionner et de se répondre.

Hubert affectait un visage calme et souriant; il était en réalité fort heureux, mais l'émotion violente de l'arrivée lui avait fait grand mal. Quand il fut couché sa mère, le considérant, s'aperçut de son grand chan* gement : il était d'une maigreur effrayante; la fatigue

du Yoyage hii avait don^é une forte fièvre qui redoublait en ce moment. Ses yeux brillaient, son teint était enflammé; madame Talbot frappait des mains en di* sant tout bas : Mon Dieu!

— Que je suis bien ! disait Hubert par moments. La mère et le curé lui offrirent d'aller chm^her le

médecin.

— Non, cela n*est vim ; quelques jours de repos me remettront. . . Je suis bien.

On Tinvitait à dormir, mais il était trop agité; il ne parlait point cependant. La mère n'osait l'interroger. Le curé le regardait d'un air inquiet. U dit plusieurs fois, so parlant à lui-mèrao :

— Mon pays, ma mère, la campagne... J'éprouve un bien-être... Je suis délivré.

Sur le soir, il s'endormit. Le lendemain, le curé revint avec des livres : HuberUlui avait demandé qu'il travaillât auprès de lui. Madame Talbot se mit de Tautre côté avec son tricot, et de temps en temps, contenant leur chagrin, ils échangeaient quelques paroles pour distraire Hubert, qui paraissait abtmé dans ses réflexions. Sa mère le regardait à chaque minute, n était sur son séant, la tête penchée et les yeux fixés sur un portrait en médaillon qu'il tenait sur le drap et que sa mère

n'avait pas encore vu. Elle dit d'une voix timide, pour interrompre les tristes pensées qu'elle devinait n:

— C'est le portrait de ta femme ?

— Oui.

Le curé leva les yeux de dessus son livre. La mère se pencha pour voir le portrait. Hubert reprit entre ses dents :

— Que cela est singulier ! quels yeux charmants et quelle douceur répandue sur ce visage!

— C'est vrai, dit madame Talbot.

— . Vous la connaissez? reprit Hubert; brune, vive, alerte, elle a par moments l'air d'un enfant.

Il sourit «amèrement en se tournant vers sa mère :

— Qui dirait que les plus effroyables vices qui soient sortis de l'enfer se cachent dans ce petit corps, sous celte douce et pâle figure ?

— Que dis-tu ? cela est-il possible?

— NonI s'écria Hubert transporté par la fièvre; non. Dieu ne le souffrira pas! Vous voyez. Seigneur, Taffreuse machination : c'est une famille obscure, pauvre, honn:He, trahie et opprimée par deux créatures sans honneur et sans frein, qui l'entraînent dans leur infamie et l'y veulent retenir en étouffant ses cris ! Non,

86 HUBBM TALBOT

VOUS ne permetlrez pas des châtiments si terribles ei de teUes iniqcdtés I

— Mon &dsniy expUque-toi.

— Ne le questionnez pas, disait l'abbé.

— Ma mère ! reprit Hobert en se roulant sur son lit, si TOUS sayiez quelle vie Je mène depuis que je vcos ai quittée.

Madame Talbot se jeta dans ses bras^pleurant avec lui.

— Pauvre enfant, tu as souffert I je m'en doutais; sois tranquille, te voilà avec nous.

Il reprit avec plus de ôalme :

— J'aurais commis les crimes les plus noirs, je vous aurais abandonnée, et vous m*auries maudit, que je n'aurais pas été plus terriblement puni. Mon premier tort fut de vous laisser id. Je le sentis aussitôt, mais je n'osais, jene savais leur résister. Ces femmes sont folles, hardies, prodigieusement actives dans le mal; j'étais seul et timide : je cédai sur bien d'autres points et bien à regret. Vous savez qu'il était question de nous marier obscurément, sans fracas. Je parus k l'égUse au milieud'une assemblée curieuse et cruelle dont tous les yeux étaient fixés sur moi; je ne saurais vous exprimer le poison de certains sourires ; ce fut un vrai supplice pour moi qui ne voulais que prier Dieu. Durant le reste des cérémonies,

HOBBRT TALBOT 87

rude et gauche, tel que vous me connaissez, il y eut encore mille pointes qui me déchirèrent au Tif ; mais Je dévorais tout en aveugle, dans le premier feu du courage dont j'avais fait provision. A présent même, ce mariage, Paris, ces événements, tout cela n'est plus qu'un rêve dont les détails se brouillent dans ma tête. Je ne puis 'croire que ce soit le même homme qui ait vécu là-bas et qui vous parle aujourd'hui. Je ne suis ramené à la réalité que par mes souffrances. Vous savez que Lucie m'aimait, ou du moins le faisait paraître; cela n'était qu'une fantaisie. Je m'en étais douté, et j'avais en vain tenté de la prévenir. Cette fantaisie passa vite, comme bien d'autres que cette malheureuse osa depuis m*avouer. Elle n'avait vu en moi qu'une certaine apparence étrange et frivole qui l'avait séduite, elle pour-" suivait je ne sais quelle vision de félicité sans forme et sans nom qui s'évanouit; pour mieux dire, elle ne m'aimait pas. Dès les premiers jours de familiarité, ses discours m'efifirayèrent; j'y reconnus mot à mot les phrases les phis entraînées de ce sentimentalisme obscène qui s'étale dans les romans de rebut. Ah ! les exécrables fadaises! Tenez, les gens d'esprit sont à l'abri de ces sottises et ne font qu'en rire, mais elles s'implantent, le croiriez-vous ? elles fructifient et font

88 HUBBRT TALBOT

des ravages incalculables dans de pauvres cervelles de filles et de fenunes. Je ne fus donc tout k coup qu'un homme vulgaire, ce que devient le mari entre mère et fille. On s'aperçut que je n'avais ni fortune, ni talent, ni naissance; on me le fit entendre doucement. De là des scènes, des menaces, des emportements, et cette aigreur obstinée qui ne cherche qu'à déplaire, qu*à contredire, qu'à hériter. Lucie s*en prit d'abord à mes sentiments les plus chers et les plus respectables. L'impiété, la débauche, tout ce qui m'était abominable dans les désordres et les doctrines du jour, elle le défendait contre moi. Je l'entendis jv^tifier, exalter des iidamies célèbres et jusqu'à des crimes qui avaient fait tremUer. Elle ne prenait plus la peine de me cacher son éducation détestable et l'étrange liberté qu'on lui avait laissée jusqu'alors. Elle m'opposa impudemment des noms, des souvenirs ; je pus tout deviner et tout sui^ser. Je passe bien des choses, je ne finirais pas. Ce qu'il me fut aisé de voir surtout, c'est qu'on m'avait réservé l'infâme râle de couvrir d'un nom honnête une conduite suspecte, et que si ma femme, de son côté, pouvait r^etter la perte de quelque illusion, il ne tenait qu'à moi de reconnaître dans ce mariage la plus infernale des trahisons. En effet Je découvris en peu de temps

que ces dame» étalait fort mal vues, fort peu estimées, que les homiétes gens s*écartaient d'elles, qu'elles n'avaient accès qu'en un certain monde toujours au service des gens décriés, où Ton n*a rien à se reprocher les uns les autres. 11 était douteux pour tant de raisons que mademoiselle de Perracbon eût facilement trouvé un mari. Je m'adressai d'abord à la mère, mais la mère et la fiUe, engouées l'une de Tautre, étroitement liées par les mêmes goûts et la même humeur, setournèrent contre moi ; on me trouva fortextraordinaire, je n'étais que trop heureux, et Ton m'avaitfait une grande grâce; ma politesse, ma douceur, ne furent qu'ineptie etfai* blesse. Je voulus me plaindre, on se moqua de moi, ou j'étais obligé de m'excuser pour avoir la paix. Si du moins j'avais été soutenu par un chef de famille recoomaandable I mais le père était mort sans considération, sans position avouée dans le monde, sans qu'on sût la source de sa fortune. Je demeurai donc seul et trop faible contre ces deux femmes liguées en complot permanent et contre la foule insensée qu'elles voyaient mdgré moi. Je n'étais plus dans la maison qu'un valet; mieux encore, un ridicule et un paysan, car on me reprocha tout. Vous-même, ma digne mère, s'écria Hubert transporté, vous ne fûtes point épargnée, vous

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dont ces créatures ne sont pas dignos de baiser les pîedsl

— Ne parle pas tant, dit madame Talbot les mains jointes.

-^ Vous allez le questionner 1 dit l'abbé en haiKsant les épaules.

— Non, poursuivit Hubert de plus en plus animé, j*en ai trop sur le cœur, je me soulage en vous parlant Je vous passe des mécomptes et quelques travers bien capables de refroidir mon goftt pour ma femme, mais que j'aurais pardonnes volontiers. Jugez pourtant de ma surprise, quand je vis cette flUe délicate, romanesque^ qd parlait de ne vivre que de soupirs et de poésie, se gorger goulûment de je ne sais quelles viandes froides qu'elle traînait jusque dans son lit; quand je surpris cet ange^ comme l'appelait sa mère, avalant discrètement degrandes rasades qui m'auraient déchiré l'estomac; quand je l'entendis, pour la première fois, toute fleurie de beau langage, me couvrir d'injures en style des halles. Négligée chez elle jusqu'à l'excès, je la voyais livrée tout le jour aux apprêts rebutants de la parure qui devait briller le soir. A peine rentrée, tout tombait, tout disparaissait; elle détachait çà et là de longues chevelures postiches et toutes sor-

HUBERT TALBOt 91

tes d'appareOs informes qui semblaient déguiser des infimûtés; enfin, ejle se dédommageait avec moi, dans Tabuidon le plas réroltant, de la contrainte qa'eUe ve* naît de soofGrir pour d*aatres. Il s^ensnitait une prodigalité de fioles, d*essenccs, de préparations nauséabondes qui soulevaient le cœur. Je m^endormais au milieu d*an laboratoire infect. Hais c'étaient là les moindres déftiuts d*un enfant gâté. Non, jamais ces femmes coquettes ne se douteront des moyens s6rs et naturels de plaire, jamais dles n*inspireront que le dégoût à rhomme qui les voit de près; et pour moi, je Tavoue, c^ dégoût était devenu insurmontable; ce désordre, en outre, amenait de grandes dépenses. Vous savez quelle confiance ]*avais mise dans les négociations, et combien rétais loin de penser qu'en fait dlntérèts je fusse le plus k plaindre. On m'avait trompé en ceci comme en tout le reste. Ces dames n'étaient venues ici que pour vendre Francbart; quand je pénétrai dans leurs affaires, je vis que cette terre était tellement surchargée d'hypothèques, qu'elle ne leur appartenait déjà plus ; on ne voulait toucher le surplus que pour l'achever avec quelques restes de capitaux. Je me trouvai enfin, au milieu de ce luxe, face à face avec la misère, sans qu'il me fût possible de persuader ces deux têtes folles et de les

92 HUBBRT TALBOT

ramener à réoonomie et à la raison. On avait parlé de me donner une place, et j'avais pensé k rentrer dans l'enseignement. Hais il fallait obtenir d'abord par un travail acharné le grade de docteur. Je voulus me remettre à l'étude; la. lenteur et l'incertitude des résidtals faisait croire à ces dames ce travail inutile; d'ailleiirs il ne m'était pas possible de m*y appliquer au milieu de l'agitatiiNi in&tigable qu'elles mettaient dans la maison; elles se confirmèrent dans Tidée de mon incapadté et de l'inutilité de ces efforts ; que dis-je, elles osé* rent reprocher à ma paresse le temps qu'elles m'ente* vaientparleur tyrannieet leurs dissipations. Chaque soir, on m'entraînait, vêtu de noir et les yeux mal essuyés, dans le monde» au milieu de je ne sais qud amas d'oi* sifs qui mettent en commun leur ennui et leur sottise* Prodigieux ensemble l mon cher abbé, j'avais l'air, dans ces endroits, d'un voyageur chez les sauvages. J'étais tout à lait étranger à ces mœurs, à ces entretiens qui m'étonnaient, qui m'effrayaient parfois. On assure qu'il existe quelque part une bonne compagnie, je ne l'ai jamais vue que dans mes livres ; si vous saviez, l'abbé, quelles conversations ont ces gens^là, et de quoi ils jugent à propos de s*occuper ! Je n'y savais que dire, avec la meilleure volonté ; je me taisais, je par-

HUBKRT TALBOT 9S

lais avec distraction et tout de travers sur les sujets les plus commuas de modes et de politique; je passai pour un sot, et Ton finit par me fiiire croire que je Tétais. Ces dames avaient honte de moi, on tremblait à chaque instant qu*il ne m'échappftt une de ces bévues qui n'étaient chez moi que l'effet de la distraction et de l'ennui. Souvent on me coupait la parole et l'on m'im posait silence tout net devant la compagnie.

— Voilà, murmura Fabbé, la première fois de ma vie qu'il me prend fantaisie de donner des coups de bâton k qudqu*un.

— On priait de m*éxeuser en souriant, et l'on haus* sait les épaules; j'entendais dire à des hommes ventrus : Mais qui diable a donc épousé mademoiselle de Perrachon? ce pauvre garçon ne distingue pas sa main droite de la gauche, c'est une espèce de niais. Un jour, l'un d'eux, avec qui j'avais causé, disait de moi : Que voulez-vous faire, il ne sait pas même le nom du ministre président du conseil. Et Ton désespérait de moi.

— I<es animaux ! dit l'abbé, que ne les entreprenais^ tu sur la grâce suffisante?

— Figurez-vous que je me prenais quelquefois tout seul à partie, me demandant rigoureusement ce que je savais, ce que je valais; et je t«)uvaîs qu'en effet je

9& HUBBat TALBOT

n'étais boa à rien» qu*on m'humiliait y] semblait me réveilla d'ua rève orgueitlem,

— AUoaSy en void d'un autrel ditle cwé impalienfti, je te ferai relira tes vers, moi; je le remettrai faee à lace avectque lesbooquîAsquetaasdanilatAte; tii veux me fimer à te faire des flatteries^ ] repos.

— Voilà bien de qwH te rendre malade, dil 1 Talbot.

— Hâas! repâx Hubert* Le pire^ ma paevre mèm, c'est que Lucie avait des moments de relonr, de rapeatir, que sais-îe! EUa me trouvait souvent seid à pleurer; j'étais pàle^ défait, je seataîs las preaâëies atleiiites de ce mal qui me mine; elle me prenait ai jÂtiéy il lui repassait dans l'esprit quelque lueuff de ses premières illuaiooB, ^ m'embrassait avec emportemAt, elle m*accablait de flatteries outrées, elle voyait s'ouvrir devant moi te plus bel avenir. Le lendemanylesoir même, le monde, le bruit, le caracttee, repmiaîeirt le dessus. Mon corps et mon Ame s'épuisaient dans ces alternatives dévorantes. Ludana était coquette, elle aiguisait sur moi les couteaux de la jalousie; je n'étais dans la maison et dans le monde, où je les acconipagaais, que le paravettt deses succès, qui flattaient aussi

HITBBRT TALBOT 95

sa mire; die passait ses journées devant sob inano, et ce n'étaient chez nous que jeunes gms è la mode, briUanta ofBcien, ridies fliquins el pfétandus homi^ talents, lÊttérateurs et musiciens, qui m'édtpsaient aisément de leur fracas et de leur sotte vogue d'un jour. Et quand je me comparais à ces hëroe de salon, mot, qui n'étais qu'un paysan sans nom, sans fortune, inférieur en toutes façons, la rage s'emparait de moi parce que j'aurais donné tout au numde pour me bire aimer de ma femme ; et saves-vous, l'abbé, l'M'guefl se révolte à la iin; alors je me décfairaâs la poitrine. Malheureux! m'écriais-je, qu'es-tu venu faire id ? qirà démon t'a anacbé de ta vallée pour te jeter dans la boue de ce Paris où tu ne peux vivre, parmi ces hommes et ees finnmes à qui turne ressembles en rien! 0 ma maâsoni ô ma mèrel 6 mes campagnes si pleines de mes souvenirs les plus doux, qu'dtes-vous devenues! N'est-ce pas toi qui peuplais les champs de tes rêves, qui te sentais ai jeune et ai fort, dont le cœur et la tète d&ordaient de sentiments et d'idées? N'est-ce pas toi qui croyais rendre ton àme sur le monde entier, et dont les échos sympathiques caressaient la voix? N'est-ce pas toi qu'on environnait dans ton beau pays d'amour et d'admiration?

U s*était dressé sur son séant et levait les mains dans son transport.

— Qu'es-tu donc à présent, loin de tes livres, de tes amis, de tes champs bien-aimés? Qu*es*tu, à Ton ne tient compte de ton cœur et de ton esprit? Qu'es-tu parmi ce mo(ide vain et stupide, qui te foule aux pieds corps et âme? Pauvre Hubert I regarde-toi passer dan^ cette foule. 0 poète! od t'a*t-on m^é? Tu voulais admer, tu n'as trouvé que haine et mépris; tu voulais vivre honnête et considéré, le vice et le déshonneur te menacent et te pressent de toutes parts. Je me voyais seul, opprimé, outragé, dévoré d'envie et de désespoir parmi cette foule imbécile et opulente; je tombais dans une véritable agonie, et ma raison, obstruée de visions désespérantes, me semblait à chaque instant près de s'égarer. Je n'osais, je ne pouvais plus prier Dieu.

— Oui, oui, dit le curé, voilà ta tête partie, je la connais. .

— Moi aussi, et je cherchais à m'arrêter dans cet abîme ; j'essayais de me modérer et de m'expliquer nettement les choses. Je me disais que l'orgueil avait seul à souffrir en moi, et que, me voyant oublié, mçcoimu, dédaignr5, au milieu de ce monde brillant, je manquais de patience et d'humilité.

HOBBRT TALBOT 97

— Point du tout, mon enfant, s'écria le curé, c*étaient les affections les plus légitimes qui se révoltaient en toK

— Quoi qu'il en soit, je m'efforçais do me vaincre, de me résigner, et j'avais résolu de me cacher le visage comme César et de tout attendre patiemment... Bientôt pourtant je ne crus point qu'aucune loi divine ou humaine pût me contraindre à vivre dans la honte et dans un désordre dont je serais devenu le complice. Ma femme se lia étroitement à des femmes suspectes; sa mère avait conçu je ne sais quel abominable dessein pour parer à la perte de sa fortune. Je le découvris peut-être bien tard... Je vis introduire chez moi une sorte d'ofBder supérieur riche et déjà mûr. Cest alors que fut imaginé^ce voyage aux eaux... Ne croyez pas que la jalousie... C'était fini. Je ne connais qu^une jalousie qui natt de l'amour. Une femme sage aurait pu

, me l'inspirer; mais une créature qui m'avait menacé et qui ne songeait qu'à repattje son atroce vanité, je l'aurais vue froidement dans les bras d'un autre ; encore celui-là m'e&t-il fait pitié... Les échos du ridicule dont elle me couvrait, et doiit elle se souillait elle-même, me servirent de prétexte ; je refusai net d'aller aux eaux, et j annonçai le dessein de venir ici voir ma mère en

attendant. Si vous aviez vu la colère de la mère! Elle voulait je que fusae là pour tout autoriser de ma présence. La fille aussi voulait m'avoir pour me tourmenter do ses triomphes et en redoubler le plaisir. Ah ! cda m'a fait faire d'étranges réflexions sur les êtres humains. Si les cœurs pouvaient être» comme les corps» soumis à l'analyse exacte, je me charge» quand on voudra» de trouver plus de cruauté froide etimbédiedanfl le c(Bur de certaines femmes que dans ceux de Tibère et de Caliguia. L'oppression de ces deux femmes, calculée jusqu'à l'assassinat» est une chose que j*ai étudiée et qui est faite pour épouvanter. Comme j*étais déjà ma«> lade» elles poussaient la tyrannie jusqu'à m'empècher de me plaindre : une dernière pudeur leur faisait crain* dre que je ne m'ouvrisse à vous» mes amis. J'étais e^ pionne; toutes mes lettres» par importunité, étaient visitées» et elles y glissaient ces lignes perfides qui vous abusaient sur mon sort. C'étaient autant de raisons pour m'eingôdier de venir ici. Cependant je tins ferme. Ma maladie avaiHaitde tels progrès» qu'elles finirent par consentir. J'étais dans un état à faire pitié. Si vous aviez vu l'insensibilité de^ces deux femmes au départ i Elles voulaient un nom, qù^leur importe à présent que je meure? Comprenez-vous ciç qu'il y a d'horrible dans

leur calcul? Après m*avoir enchaîné, on m'ôte tout doucement Thonneur et la vie.

Le curé joignit les mains.

— Quand Taura-ton assez répété, dit-il, qu'il vau* drait mieux d'abord donner cent coupa de couteau à son enfant que de le lâcher dans le monde élevé ainsi? Quelle fille est-ce là?

Madame Talbot entotira son fils de ses^bras.

— Oublie ces femmes. Tout est pour le mieux. Tu resteras avec nous, nous serons heureux.

— Tu as joué de malheur, reprit le curé, mais*enfin tu as tendu la gorge comme un agneau. Il ne faut pas se laisser rebuter par les premiers chagrins, chaque famille a les siens; ta tète s'est emportée, et tu as jeté le manche après la cognée... Tu as manqué de patience, enfin.

— Et de force, dit Hubert; je crains de le montrer bientôt,

Fleureusement on ne fit pas attention à cette parole dont on ne comprit pas le sens.

— Et te laissera-t-on quelque temps tranquille? dit madame Talbot.

— Elles viendront me chercher en juillet pour voir une dernière fois Franchart qu'elles vont vendre.

-*- Ainsi rien n'est rampu.

— Non, dit Hubert avec désespoir; mais du moment que je verrai paraître ici ces deux femmes, c'est qa*fl me faudra mourir. Je ne veux plus les voir! s'écria-t-fl en se débattant.

~ Allons, dit le curé, ne fais pas l'aifaat ; je te Tai toujours dit.

Hubert, la veille, avait demandé des nouvelles d'Adèle et de son père. Madame Talbot lui avait répondu qu*il n'y avait plus entre eux Tombre de rancune ^ que sans doute ils viendraient le voir. En effet, le lendemain, le père Germain arriva plein d*amitié et de bonhomie, sur les premiers bruits qui avaient circulé du retour et de la maladie d'Hubert.

La mère Talbot le reçut au bas delà maison, et comme il l'avait trouvée en larmes, elle entra dans le détaU de ses douleurs et de la situation dç son fils. Le père Germain, étonné dans sa grossièreté, levait les mains, se retournait par impatience, tout entier aux chagrins de cette famille. Ce colloque dura assez longtemps, enfin le bonhomme entra dans la chambre du malade, et, continuant sans gène le même sujet :

— Ahl bon, voilà donc comme on s'entend là-basi

HOBBftT TALBOT lOl

M. de Gressjr m'avait bien dit que les femmes de Paris avaient de ces inflrmités^Ià. Çest-il bien possible; monsieur Hubert, que ce soit vous qu'on ait ennuyé comme ça 7 Un si brave garçon !

Il s'assit au chevet, son bâton entre lesjambes* Hubert lui prit la main et la lui serra. Le bonhomme reprit en appuyant sur les mots :

— Sarpedi ! et vous ne pouviez pas Iiii allonger quelques bons revers d'une gaule à nœuds?

Hubert fit un mouvement de r^nignance.

— Oh{ pàreGermaini battre une femme.

— Ah! dame, vous avez raison, battre une femme ! (Test dair, c'est mauvais, faut jamais en venir là. C'est contre vos idées. Je vous approuve d'ailleurs; il y a une grande folie dans ces téiea-là, c'est comme les enfants, ça n'entend pas la raison ; il y a rien à dire è ça; mais, voyez-vous de temps en temps, quand il foutse faire entendre.... un filet de coups de trique... . ça ne nuit pas, ça veut être compris.

— Hais, père Germain, dit Hubert, voua comprenez que je ne m'étais pas marié pour aire ce métier-là; je ne suis ni crocheteur ni charretier.

— Oh ! c'est vrai ; il ne faut jamais battre une femme ; mauvais moyen I Ça ne se doit pas, surtout un bomroe

comme vous, qui a reçu votre éducation... Maia, c'est égal, voyez^vous, de temps eu tempe...

Il fit mine de cracher dans une de ses mains el la porta sur le manche de fouet de son biton nooem, l'entortillant lentement dans le petit cordeau de cuir. Hubert et Tabbé se regardèrent en souriant.

— Voyez-Yous, reprit le père Germain du même sérieux, je ne suis pas méchant, moi, je ne suis pas vif, mais si une femme..... ah ben ! £t pour mon eo<ant, moi qui parle, je vous aurais autorisé..... 11 n'y a pas d'autre remède, Yoyez*vous; il ne faut pas qu'un brin de femme, qui n'a que du vent dans la tête, s'en vienne chagriner un brave homme. Vous entendez, monsieur Hubert, je suis votre ami, moi; nous n'avons pas pu nous arranger, n'en parlons plus; mais, ma fille et moi, nous vous aimons toujours. Faut espérer que ça ira mieux. Ahl quand je pense à cette pauvre petite et comme vous auriez été heureux tous les deux I Enfin, suffit. Adieu, monsieur Hubert, je re* viendrai, je m'en vais au moulin. Saos adieu, monsieur le curé.

Le bonhomme sortit; on Tentendit encore causer avec madame Talbot.

Hubert souriait toujours, les yeux levés vers le curé.

— n n'a pas tort, dit l'abbé; il y a plus de bon sens dans cette grossièreté, que dans tout le verbiage moderne. En ceci, le bonhomme suit encore è son insu les plus vieilles et les plus saines traditions de famille, et il est dur pour les ridicules du temps de n'avoir pas raison même contre de tels procédés.

Le curé fit ensuite une lecture au malade, qui ne voulait point dormir, et céda à l'invitation qu'on lui fit de demeurer à dtner. Hubert, malgré sa faiblesse, voulut se mettre à table. Le lendemain, ii ne put se lever ; cet état Fempécha de jouir de son arrivée et de revoir ses campagnes chéries. On savait tout dans le pays, mais peu de gens vinrent le voir. On était retenu par le respect qu'on avait toujours eu pour lui; on demandait seulement de ses nouvelles, et l'on s'occupait de lui avec grand intérêt.

il dormit assez bien dans la nuit ; ces premiers moments de calme eurent un bon effet; il reprit quelques forces, il paraissait très-heureux de son retour. Quelques jours après son arrivée, comme il était allé s'asseoir sous la vigne du jardin, il entendit la voix de sa mère qui disait tout haut :

— Allons! n'aie pas peur, il sera si content de te revoir!

10& 8DBBRT TALBOT

Une voix timide résislait douœmeat; il tressaillit. Û reconnut Adèle et s'écria : Adèle! Adèle!

Madame Talbot parut attirant la jeune fiUe par le bras; il se leva tout chancelant. Adèle était devant lui, pâle et les yeux baissés.

— Bonjour, Adèle ; tu ne voulais donc pas me voir 7 EUe balbutia des excuses, sans lever les yeux, avec

un sourire gros de larmes.

— Allons, allons, enfants, dit madame Talbot, Je vous laisse causer un peu; contex-vous vos petits chagrins.

Adèle fit un mouvement pour to suivre, mais Hubert la retint par la main.

— Reste, Je t'en prie; il y a si longtenq» que je ne t'ai vue! vi^is t'asseoir à mes côtés et me donner des nouvelles de chez toi.

Il la força de s'asseoir à o&té de lui sous le berceau.

— Tu me trouves bien changé, n'est-il pas vrai?... Hais toi-même, comme te voilà pâle I qu'as-tu?

Adtie leva ses grands yeux tout flétris; ils se regardèrent en silence, et, tout à coup suffoqués, Hubert éclata en sanglots tandis que de grosses larmes coulaient le long des joues de la jeune fille.

— Mon enfant! ma chère Adèle! s*écrla Hubert en

lui serrant les mains, tu as bien souffert aussi. Je sais ce que tu as fait pour ma mère. Tu m'aimais, toi, ma pauvre enfant, tu m'aimais de cet amour que ces comédiennes du monde ne savent pas seulement imiter. Tu ne traînes pas après toi des parfums fétides, mais ta beauté est à toi, la vérité est dans tes yeux et dans ton cœur. Je suis un misérable; je me suis laissé séduire à mon insu par la vanité, par de honteuses illusions ; je t'en demande pardon à genoux. Je t'ai« mais, Adèle, je t'aime, et si jamais les âmes se cherchent dans un monde meilleur, oui, je le crois, je Tespère ardemment, je te retrouverai.

Adèle écoutait la tête baissée. Elle balbutia à travers ses pleurs :

~ Ne vous chagrinez pas, monsieur Hubert; je ne vous en ai pas voulu, moi; jesdsque vous êtes si bon. J'aurais voulu que vous fussiez heureux. Il faut que ces femmes n'aient point de cœur

La mère vint interrompre cette scène de douleur.

— épouse Bastien, dit Hubert d'une voix déchirante; c'est un brave garçon...

Il voulait parler du jeune homme qu'Adèle avait refusé, car il savait tout. Madame Talbot emmena la fille de Germain.

t06 HOBBRT TALBOT

Hubert^ tous ces premiers jours, put se traîner sous le chèvrefeuille. Parfois il se faisait conduire jusqu'à la porte du fond du jardin^ qui donnait sur les champs et le petit bois; là il faisait ordmairement quelque lecture, n ne lisait plus que des livres de piété, le Nouveau-Testament, l'Imitation, les Psaumes, qu'il aimait par-dessus tout.

— Non, disait-il à l'abbé, jamais le soufQe divin n'a transporté si haut et si loin Fâme humaine.

Un médecin qu'on faisait venir de Dijon et le médecin du pays le visitaient souvent. Us avaient reconnu une grave maladie de poitrine, compliquée d^une affection au cœur. Hubert, en effet, était sujet, depuis six mois, à des palpitations accablantes. Le curé seul était instruit de la gravité du mal. Au bout de trois semaines, Hubert fut obligé de s'aliter. Ses bons amis ne le quittaient point; le curé s'était insUllé au pied du lit A dater de ce moment, la maladie fit des progrès ef* frayants. On les cachait à madame Talbot, mais Hubert ne s'abusait pas; il en parlait ouvertement avec le curé, qui disputait avec lui et voulait qu'il fût très-bien.

Sur ces entrefaites, le jardinier, qu'on laissait à Franchart, vint porter à madame Talbot une lettre de ces dames, qui ne savaient plus rien de l'état de Hu-

HUBIRT TALBOT 107

bert. Elles racontaient en style enjoué les plaisirs variés des eaux et la bdle société qu'on y rencontrait. Le curé ne se fit aucun scrupule de décacheter la lettre pour en conférer avec madame Talbot avant d'en rien dire au malade. On lui rapporta seulement ce que disaient ces dames : Qu'elles arriveraient sous peu, par grande grâce, c'eslr^^dire beaucoup plus tôt qu'elles n'avaient dit, de peur qu*il ne s'ennuyât.

— Il faut espérer, dit Hubert amèrement, qu'il sera encore trop tard.

Le curé fut scandalisé de ce propos tenu devant la mère; il dit tout bas à Hubert : Mon ami, veux-tu la tuer? Lui et madame Talbot demeurèrent en silence au pied du lit. Il faisait nuit. Hubert, les yeux fixes, les sourcils froncés, pvaissait livré à une sombre agi tation. Tout à coup il tressaillit dans son lit; il se prit à trembler, à se rouler en tordant ses bras, pleurant et criant.

— Je ne veux pas les voir. Mon Dieu! ayez piUé de moi l Les voilà; l'abbé, à moi ! On ne m'arrachera pas d'ici. Ma mère! l'abbé ! au secours I

— N'aie pas peur, mon fils; Hubert, mon cher enfant, nous sommes là. Voilà l'abbé; tu es au milieu de nous.

103 HOBBRT TALBOT

L'abbé et la pauvre mère 9e pressaient aaprès de lui, et tandis que le curé cherchait à contenir ce dâire furieux, madame Talbot fut obligée d'aller appeler des voisins. On veilla auprès du malade. Toute la nuit il déraisonna, se croyant dans un grand péril. U ne parlait que de monstres et de furies.

La mère, quoiqu'on lui cach&t les progrès du mal, ne les voyait que trop. Elle ass^tait à des crises terribles qui finissaient par de grands crachements de sang. Un jour, seule avec le malade, elle le con^dérait dans une douleur muette. Il était sur son séant, soutenu par des oreillers. Il regardait attentivement ses mains maigres et blanches comme celles d'un christ d'ivoire ; il tfttait ses bras décharnés, et paraissait rêver profondément. U s*abtmait dans cette pensée que ces bras, ces doigts, ces chairs, allaient bientôt se détruire et se décomposer dans la terre; il avait oublié que sa mère était là, et la pauvre mère avait pénétré son ^(royable réflexion. Qui sait ce que pense et souffre un homme comme Hubert en se voyant mourir, et ce qui dut se passer dans le cœur de cette malheureuse mère en de» vinant son fils?

Hubert, se sentant au plus bas, ne voulait {dus que le curé le quittât. Ils avaient de longs entretiens sur a

HOBBRT TALBOT. 109|

mort et sur la situation de son âme. Quoiqu'il eût fait ses dispositions longtemps à Tayance, il se retournait parfois vers l'abbé, qui lisait.

— L'abbé, ayez soin de ma mère, n'est-ce pas ?

Le curé, les yeux secs sous ses lunettes, regardait le malade, lui serrait la main en silence et brusquement, de peur d'éclater. De temps en temps, Hubert le priait de lui relire certain passage d^un auteur qu'il lui indiquait, puis il l'interrompait par des réflexions.

•— Eh bien! tenez, l'abbé, lui dit-il un matin, en

présence de Dieu, je vous assure que je meurs sans

grand regret, si ce n'est pour ma mère et pour vous.

Mais vous m^doucissez encore ce passage. Qui sait si

le bon Dieu ne m'avait point réservé ces épreuves pour

me faire sortir du monde avec moins de peine? J'ai

toujours eu grand'peur de la mort. Tandis que je suis

dans un calme, un bien-être... Hélas I comme je suis

assuré de ce que j'avais souvent rêvé sans fruit, qu'il

n'y a rien que de pénible et de misérable dans le

monde. Combien je plains ceux que j'y laisse! combien

j*ai pitié de leurs fatigues et de leur agitation! J'avais

bâti des plans de vanité, commencé des travaux; mais,

avec ma paresse et mes études imparfaites, je ne laisse

que des ébauches; il n'y a guère à regretter; je vou-

110 tlUBBRT tkh^Ùt

lals â'alUear» ooDMorer mes travaux au service de Dieu. Peut«àtre que Torgiml se cachait encore là* dessous, et le del m'en préserve. Faute d'uo ouvrier, la vigne du Seigneur ne souffrira pas; tout se termine heureusement pour moi ici-^bas, et j'ai la certitude que nous nous retrouverons là-bauti.. nous qui nous sommes aimés.

Un peu après, ii demanda :

— Ne sommes-nous pas le 20 juin^ aujourd'hui?

-^ Oui, mon enfent.

•^ C'est aujourd'hui 9tt'eU0S doivent arriver... et j*avais dit que je ne les attendrais pas. . « je le crois enoore.

Le curé sortit à la fin du joiur^ A l'insti de madame Talbot, il fBttsait fah^e une neuvaine à l'église pour M. Hubert, et presque tous tes gens du pays ne manquaient pas de s'y trouven II mioontra, chemin faisant, le médecin, qui lui assura que le malade ne passerait pds la nuit; il fit donc commencer, ce sok-là, tes prières pour les agonisants. Tous les paysans ré* Ijondâient aux Ktanîes ; on fut obligé d'emporter Adèle, quj s'était trouvée mal.

Après les prières, le curé retourna auprès du malade, qui avait toujours des accès de délire, mais en ce motùétii*lk il se trouvait un peu mieux.

UDlÉUt tALftOt 111

-» m bidâ! mm ami^ lui dll tout bfta l>bbé> VoUà le 20 juin passé.

HUben sourit à gfittid'pdiiie^ puis il murmura ;

— Elles ne sont pas arrirëe».

— Bah! dit lô curé, peut-être ne viendron^lles pas, ou peut-être elles te trouveront bien portant.

Hubert ne répondit pas, puid il poussa un gémià&éthent prolongé et frémit d'horreur.

-^ Mon enfant, dit le plâtré, j*ai l'émis jus()U'à présent à te parler d'une chose importante; tu veut remplir tes devoirs de religiotl, et, par eonséquent, te présenter devant Dieu avec une conscience pure.

11 ft^arréta ému.

— Et je crois bieil que tu ii*es pas tout à f!dt danâ las dispositions que demande la dhâtité à Tég^rd de ta femme et de ta belle-mère.

^Ahl Tabbé, que me dites-voud là? Oui> je ne pehsô à autre chose; oui, je suis Un misérable; je fais des efforts qui me tuent. Maië, Voyez-Vous^ t'est inutile, Dieu ne m'assiste pas, Dieu n'a point pitié; j'ai beau faire; là, voye2-vous...

Il porta les deux mains sur aon tôtnt : — « Là s'agite, et sé roule, et se dresse le serpent dé la haine qui me dévore le cœur .. . je né paie l'étouffer.

112 HUBERT TALBO

U se pressait la poitrine, dans son délire, comme s'il eût voulu rentr'ouvrir.

— Mon fils! mon fils! disait Tabbé en pleurant.

— J*ai beau faire, mon ami : il y a là un brasier que souffle et attise le démon... Ces deux femmes. Moa Dieu ! . . . pour moi du moins passe encore. . . mais quand je songe à ma mère qu*elles égorgent en même temps... Ces deux femmes sans Ame, sans entrailles, sans rien d*humain,qui traînent deux malheureux dans la tombe... et que je vois d'id, un exécrable sourire sur les lèvres.. . Mon ami! mon ami! délivrez -moi de ces spectres... grâce !

— Mon filsl s*écriait le curé se jetant à genoux. Sàr ipeur, Seigneur, ayez pitié de lui!

U courut à la porte pour empêcher d'entrer madame Talbot qui accourait an bruit.

— Mon fils, reprit le brave hQmmo, du courage ; ce sont deux créatures de Dieu ; elles peuvent revenir à lui. Songe à tant de saints et d*illustres victimes priant pour leurs bourreaux ; songe à ce que tu as écrit toimême sur la miséricorde de Dieu. U ne faut qu'une larme h ces pauvres femmes, et tu peux être assis auprès d'elles dans la Jérusalem céleste, là oCi toutes les misères de la vie s'effacent, jugées et pesées dans la

balance de la justice divine. Mon enfant, sois ferme^ sois miséricordieux; ta mère te prierait avec moi ; ne me donne pas ce chagrin mortel.

Le bonhomme eut le courage de sourire en lui prenant la main.

— Qu'est-ce que ces misérables divisions dans un moment pareil où la vie de ce monde n'est plus rien pour toi ?... Aie pitié de nous en nous laissant , n'emporte rien de nos misères sur le seuil de Tétemité. Hubert Je t'en priel

Il reprit tendrement :

—Tu sais, quand tu étais enfant et que tu étais bien malade y c'était moi qu'on appelait pour te faire prendre les breuvages noirs des médecins ; je te parlais du bon DieUy des petits enfants qu'on avait martyrisés, et tu buvais en souriant pour imiter leur courage. Me résisteras-tu cette fois? n s'agit d'un moindre effort, mais il s'agit de la vie étemelle. Je te le demande au nom de ta mère, si tu veux la revoir là-haut.

— Mon Dieu! mon Dieu I s'écria Hubert étouffé de sanglots. Et le bon curé se pencha, pleurant avec lui. Il se releva, et poursuivit sur un autre ton :

— Mon fils , je vais te chercher l'appui des sacrements ; Dieu f assistera pour les recevoir dignement. Je

114 HlfMat TALBOT

d'omis t*eQ ptrier, non plus qu'à ta mère, nuis le mo» ment est venu.

U le laissa livré à cette crise qui achevait de l'épuiser. Le curé avertit en sortant les femmes qui étaient auprès de madame Talbot , et courut en toute hâte k réglise , craignant d'arriver trop tard. i

On était éveillé dans toutes les malsons, et l'en attendait de moment en moment les dernières nouvelles. Cette sortie du curé donna l'alarme ; on le suivit, en sorte qu'il revint avec son clerc, suivi de paysans et de femmes qui entrèrent dans la cour et jusque dans la chambre du malade.

Une voisine vint tout éplorée au-devant du curé loi 'dire qu^on avait cru plusieurs fois que M. Hubert était mort. On fit écarter tout le monde du Ht ; l'abbé ferma la porte, parce qu'on entendait les cris de madame Talbot, et il s'approcha d'Hubert.

— Eh bien ! mon enfant, tout le monde prie pour toi, lui dit-il doucement.

Le malade ne répondit pas d'abord, puis il reconnut le curé, et dit avec un soupir qui sembla briser sa poitrine :

— Je leur pardonne... Aidez-moi à dire un Ave pour... pour elle... Ils le récitèrent tout bas.

HUBBRT fALBOff 115

— Et un Avâ pour la mère, dît le euré.

Quand ils «urent fini, le eurd Tembrasea» et V&n fit rentrer Tassistance. Hubert communia et reçut l'ex» tpôme^onction avee toute sa connaissance et en répondant amc versets. Ensuite on se mit à genoux , et Ton continua de prier à voix basse. Le malade était tombé dans Tanéantissement. On distinguait au milieu du pr<^nd silence le léger sifflement qui s'échappeit de ses lèvres entr'ouvertes.

Le curé se retira quelques moments après pour re^ venir bientôt , mais il n'avait pas bit vingt pas qu'on courut lui dire que M. Hubert venait d'expirer. Il donna aussitôt les instructions pour qu'on emmenât madame Talbot chez le père Germaq^, qui avait ofliert sa maison. Hubert était mort doucement, sans souffrance, sans plainte. Beaucoup de femmes passèrent la nuit^ age^ nouillées auprès du corps ; le curé y retourna luir même , pour épargner à la pauvre mère quelque coup trop violent. Il ne voulut point la voir, et mit tout en œuvre pour lui adoucir cette extrémité.

Le deuil fut général, tout le monde en somme aimait Hubert et sa mère, qui avaient fait dans lé pays le peu de bien qu'ils pouvaient. Personne n'alla travailler le surlendemain , qui était le jour de l'enterrement, et le

116 HUBERT TàLBOT

curé apprêta la messe funèbre avec toute la solennilé possible dans sa petite église. Le village entier y assista.

Après la cérémonie y le convoi se mit en marche et fit le tour de l'église en dehors pour se rendre au cimetière, qui était tout proche. Des garçons de Tâge d'Hubert portaient le cercueil ; madame Talbot , selon l'usage du pays, avait voulu le suivre, et Ton entendait des gémissements étouffés qui partaient de dessous le mantelet de drap noir qui lui couvrait la tète. Elle était soutenue par plusieurs femmes. Des jeunes filles , vêtues de blanc, marchaient de chaque côté.

A la vue de ce long cortège , extraordinaire en ce Ueu-là, une calèche , qui avait pris le chemin de traverse, s'arrêta ; des dames descendirent, en disant à une vieille femme qui ramassait du bois au revers d'un

— C'est donc fête ici ?

— Non, reprit madame de Perrachon, c'est un enterrement.

Elles se dirigèrent aussitôt vers la queue du cortège. La jeune madame de Perrachon-Talbot s'approcha d'une fille voilée, et demanda :

— Qu'y a-t-il donc?

HUBBRT TALBOT 117

Adèle leva son voile, et lui dit :

— C'est votre mari que Ton enterre.

Tout à coup, à la vue de ces deux femmes, la vieille madame Talbot, saisie d'un transport étraijge, se débarrasse des gens qui la tiennent , s'élance, s*arréte devant elles en chancelant, et dressant la tête sous ses coiffes de deuil :

— Mon fils ! mon fils I rendez-moi mon fils, misérables I Je vous l'ai livré, et voilà ce que vous en avez fait. Toi, la mère, et toi, la fille, je vous maudis, et Dieu entendra la voix d'une pauvre femme sur la tombe de son enfant !

Elle montrait le cercueil d'un geste si terrible, qu'on n'osait l'emmener. Luciana de Perracbon fit semblant de se laisser tomber dans les bras de sa mère, et sa mère fit mine de la secourir. On les emmena vers la voiture. Le cocher, qui venait de tout apprendre, ne savait plus ce qu'il fallait faire, et répétait dans son trouble : Où faut-il aller?

Un grand homme à moustaches passa la tète hors de la portière et cria : ^

— Hé I parbleu I à Franchart, imbécile I

Un murmure courut parmi la foule indignée : la

voiture partit au galop.

118 HUBIKT VALBOT

Lors de mon séjour dans ce pays, pr4eitémeBi à cette même terre de Pranchart vendue depoia longtemps, M. l'abbé Noël, de qui je tiens ces détails, m'entretenait encore du jeune Hubert Talbot, dent le souvenir, k mon sens , illustre la contrée. Noua étions assis sur un banc , dans un coin du dmetlère , qui est derrière la maison du vieux prêtre, et qui lui sert pour ainsi dira de jardin et de lieu de promenade. J*en revenais toujours à ce jeune homme qui m'intéressait si vivement, et je demandais au curé commentées danaes de Perrachon avaient pu jeter les yeux sur lui. Il me rexpliqua de son mieux, mais il s'interrompait eomme en songeant.

— Mon pauvre enfant... il vivait de soleil et de beaux vers... Ils me l'ont étouffé à Paris.

11 reprit ensuite :

-^ Us me l'ont tué parce qu'il ressemblait à un... Van Diek... je ne sais quoi, un portrait qu'dlea avaient vu je ne sais où; voilà bien de quoi.

Et eommf je déplorais le sort de cette jeunesse du temps présent qui périt si misérablement de toutes parts et de tant de sortes, et que je voyais frappée là dans Tun de ses plus dignes et de ses plus innocents sujets :

— On s'élève, dit le curé, contre bien des tyrannies à présent : quand s'avisera-t-on de se révolter contre Toppresslon de la bêtise? Car voilà les méchantes actions qu*enfantent vos méchants écrits. On ne s*égorge à présent , on ne s'empoisonne que par sottise. Ce siècle ne sait plus même commettre le crime avec courage, quoi qu'en ait dit un de vos écrivains. Il ne voit dans le sang que de l'imprévu et de l'énergie, il n'y a plus que de la niaiserie.

Mais ma pensée ne se détachait pas de l'aimable figure du poète dont je retrouvais le souvenir partout dans cette campagne.

— On a dû l'enterrer ici ? dis-je au curé.

— Voilà sa tombe, dit-il.

Je tressaillis comme si j'eusse marché sur le cadavre ; sa tombe était sous mes pieds. Je ne puis rendre l'effet que me causa cette vue ; il me sembla qu'Hubert m'entendait.

Je me baissai sur une pierre rongée par la mousse, et je lus ces mots presque effacés : Hubert Talbot^ et la date.

Je ne saurais vous dire combien ce détail m'a rendu présente toute son histoire ; il me semble que je l'ai connu. U y avait au chevet de la pierre un bouquet

blanc sous un globe de verre abrité d*un petit dais de fer blanc.

— La fille de Germain^ me dit le curé, a voulu mettre là son bouquet de première communion, et je Ty laisse.

— Et sa mère ? repris-je, les souvenirs un peu troublés.

— Sa mère est id.

Il montra une tombe voisine.

— Elle est morte ?

— Cette femme était minée par le chagrin. Nous avons fait ce que nous avons pu. Le père Germain s'est bien conduit. Ils ont voulu la prendre chez eux. Adèle s'est mise ensuite à demeurer chez elle. Ils ont payé ses dettes ou du moins ils Font misa à couvert ; elle ne voulait pas. D'ailleurs le coup était porté, ceci Ta achevée. Elle est morte un an après son fils, jour pour jour.

De retour à Paris , j'attachais trop d'intérêt à tout ceci, comme vous pensez , pour ne pas m'informer de madame de Perrachon dans le monde ; cela me fut facile : je tenais du curé quelques indications, et les acquéreurs de Franchart étaient encore en relation avec elle. Je vis, l'hiver suivant , madame de Perrachon-

Talbot entourée d'hommages et coquetant dans le monde, dans quel monde I Ces dames passent pour équivoques ; l'histoire de ce mariage a transpiré : on ne les voit que dans certaines maisons où les hommes seuls peuvent aller sans scrupule.

On me rapportait ce propos de la mère parlant de son beau-fils :

— Un original, un fou, qui a quitté ma fille aux eaux. U avait laissé là-bas une espèce de petite vachère ;

c'était un sentiment rustique... U abandonne sa

femme sans rien dire... et puis il s'est laissé mourir de la poitrine ; il n'avait pas de santé.

On ne sait de quoi elles vivaient dès ce temçs*Ià, car la vente de Franchart avait été faite par nécessité et à grande perte; ce bien était depuis long-temps dévoré. Enfin elles parurent ruinées au grand jour ; elles ont fini par se mettre à la tête d'un hôtel garni où Ton tient table d'hôte : c'est tout dire. On n'y reçoit que des étrangers distingués, et l'on fait la partie le soir.

LE

LE

Quand ce fut mon tour dé faire un conte : — Ma foi, messieurs, dis-je, j'en sais un tout fait que vous savez aussi, mais que vous savez mai, comme tout le monde. Heureusement, ou malheureusement plutôt, je ne suis plus tenu au secret. Je vais vous dire l'histoire de ce pauvre Loisel; personne n'en sait les détails mieux que moi, et c'est d'ailleurs un service à rendre à sa mémoire. J'avais l'honneur d'être son ami (cela * vous étonne) quand il tomba amoureux de mademoiselle de Champigny, et je n'ai point cessé de l'être même après le scandale qu'il donna, car je ne voulus jamais croire qu'il fût, comme on disait, un intrigant.

un aventurier, et, tranchons le mot, un fripon. Loisel m'avait confié son secret dès les premiers jours, de cet air naïf et distrait qu'il avait souvent; c'était, il m'en souvient, vers le jardin du Luxembourg, où nous nous étions rencontrés.

^ Mon cher ami, me dit^il, je suis amoureux.

Il me l'avait dit si souvent que je me mis à rire.

— Cette fois, cela est sérieux, reprit-il en souriant lui-même.

Je lui répondis que, s'il en était ainsi, il n'en parlerait point; mais je le connaissais, il ne pouvait garder un secret; il ne savait rien éprouver, rien supporter à lui seul, ni dissimuler ses déplaisirs ou ses joies. Son domestique l'aurait pu faire pendre vingt fois s'il l'eût mérité. J'eus donc le journal de cette intrigue jour par jour, car il voyait régulièrement mademoiselle de Champigny dans le monde, notamment chez un gentilhomme espagnol fort riche, grand amateur de tableaux, réfugié en France par crainte des ftisillades, depuis que son pays connaît les douceurs des nouvelles libertés politiques. Cet Espagnol s'appelait M. de Puentes; il avait tout récemment épousé une Française, une petite femme sèche, noire, maigre, coquette, et qui détestait Loisel parce qu'il n'avait pas l'air de la

ramtrquer. 0 fhut d'abord vous Hen rappeler Thumeur agréable et fantasque de ce garçon, dont le caractère brillant vous est connu sans doute, mais sous un mauvais Jour. Quand nous sommes encore à présent, entre amis, sur le chapitre de ses originalités, la soirée y passe souvent. Loisel était de bonne maison, il avait été riche, on le voyait assez par son éducation et par ses manières, mais il était devenu pauvre, et il ne put non plus le cacher. Ses amis le grondaient souvent de son désordre, qui n'était pas très-dangereux, puisqu'il n'avait rien à perdre; mais il lui arrivait souvent d'acheter de son dernier louis une cravache qui ne lui servait point, car il ne montait pas à cheval. 0 mettait à ces extravagances une naïveté charmante qui désarmait même les grondeurs. Un jour il achetaun immense meuble qui venait de quelque homme d'affaires, une espèce de bibliothèque à casiers encombrés de cartons verts et bariolés d'étiquettes. Je trouvai, en entrant chez lui, cette machine qui tenait la moitié de sa chambre, où l'on ne voyait, du reste, qu'un lit et deux chaises.

— Eh! mon Dieu,qu'est€e donc que ceci7m'écriai-je.

— Ahl ah! dit-il d*un air satisfait. Je me range; c'est un meuble fort utile et dont ]e sentais le besoin

depuis long-temps; il n'est tel que d*ayoir ses aises ckez soi. Je m'en vais me mettre bientôt à faire ma fortune, et ceci est pour mes paperasses.

Il ouvrit les deux battants de ce catafalque.

— Voyez-vous, reprit-il, on range id les livres qu*il faut avoir sous la main, les dictionnaires de cabinet, les almanachs de commerce, les manuels et tout le

11 ouvrit ensuite les cartons Toq après l'autre.

— Id, Ton serre les papiers de famille, les contrats, les lettres précieuses, les actes dvils; là les papiers d'affaires, l'inventaire des biens, les titres, les baux, les devis, les papiers de contributions. Au-dessus je place les affaires en litige, au-dessous ma corresi)ondance, mes dépenses courantes, les mémoires de mes fournisseurs; dans ce coin, je mettrai* les cahiers de recettes, les quittances de mes locataires, les...

11 continua longtemps sur ce ton, mais tous les cartons qu'il ouvrait étaient vides ; enfin, un petit papier s*envola de l'un des derniers.

— Ah ! diable ! dit Loisel en le ramassant, il faut que je songe à dégager ce bijou qui est une décoration enrichie de brillants. Mon grand-père Ta gagnée dans le Bosphore en délivrant deux frégates turques.

Je partis d'un grand éclat de rire. Ce monument ne renfermait qu'une reconnaissance du Mont-de-Kété et ne servit à rien depuis.

Une autre fois, justement dans le fort de sa passion pour mademoiselle de Champigny, et quand il n'avait pas encore ses entrées dans la maison, il s'avisa, conmie elle devait aller le soir en visite, de l'attendre caché dans une voiture de place pour la voir passer et la suivre im moment, ce qui était pour lui d'une grande douceur, parce qu'ils ne se pouvaient voir que tous les quinze jours. U était donc à son poste à l'heure convenue, caché derrière la portière et enveloppé dans son manteau, car il faisait très-froid; s'étant trouvé là, en vrai galant, deux heures trop tôt, il songeait à mademoiselle de Cbampigny; non content de songer à elle il se mit à lui faire des vers. Le voilà méditant, ruminant, regardant sans voir. Mademoiselle de Gham- [Mgny, son père, sa mère, leur domestique, sortent, parlent, lui passent sous le nez. Ni le bruit de la porte, ni le bruit des voix, ni la lueur du fanal, ni la fourrure blanche qui couvrait les épaules chéries, ne le tirent de sa rêverie. A force de temps, il s'étonne, tire sa montre et demande au cocher, qui hésite et enfin qui dépeint les gens. Il s'écrie, il s'emporte : — Animal,

180 fcl aOLLIM 91 08aUII«6

ne pottvatB^tu m'avertir î -^ Et il laiBse Ik oet bozBtoe, qui ne sait 09 4u'il veut dire.

Tout le malheur de Loisel fut émisé par tme certaine dsne d'EaparUetlx^ barcmiie éqidroque qui Avait longtemj^s voyagé et dcmt le persotmage n'a Jiuiiais été Meil net; SoA mari était m prétendu diplomate, un tfttrigâtlt m^é aut tf ouMed du Me^dque et qu'on ft'avait jiËnfids vu. Par réhtremlse des consuls, certainee reeommafidàtiond écrites de quinze à dix'-huit cents lieues servaient de titre & se feimne pour se produire chez quelques Espagnols distingués établis à Paris Comme M; de FWétrtes. Elle était revenue en France depuis peu dé tempÀ, avec une grande flUe sècfaë et laide ôomihe elle et qu'elle meiiait partout. Loisel les vit cbe2 M; de Fuentes, et', sur le bndt qu'cm M fit de l'esprit de Cas deux femmes, il s'entretint obligeam^ tnent avec elles en' deux oU trois retHkMtttrès. Il n'en fallut pas davantage pour l'en dégoûter^ cela suffit aussi pour que la baronne songeât k le marier à sa fllle. Loisel s'était lui-même jeté dans ce âlet par charité. 11 dansait rarement, quoiqu'il dânsfttblen. Un Soir, chez M. de Puentes, il avise mademoiselle d'Esparbieux qu'on àv^ cru^ement laissée sitf sa chaise depuis le commencement du bal; cette ingrate figure^ cet ftbâfi-

bfl êOhLlMK OB gBQUINS ISi

iMf ce dépit qu'elle avait peine à ceeber^ le touohèrmt; il la prit par la main et fut payé d'un sourire radieux; dès ce moment, madame d'Esparbieux fit courir le bruit que M. Loisel recherchait la fille^ et démanda conseil çà et là sur la ipanlère dont elle devait l'accueillir. La chose vint aux oreilles de Loisel ; il en rit sans rien répondre, tant il le croyait peu nécessaire ; ai bien qu'on put penser qu'il y avait quelque chose de vrai. Il va sans dire que madame d'Esparbieux, fort embarrsdsée de sa triste enfant^ qui commençait à monter en graine, s'en serait bien volontiers déchargée sur Loisel, qui^ après tout, faisait bonne ûgatê et paasaK pont devoir être riche un jour.

Tout changea de face la première fois que Loisel vit dans la même maison mademoiselle Céleste de Champfgny. Ils furent aussitôt attirés l'un vers Tautre, et Loisel, ce preiMer soir, ne causa guère qu'avec elle sans y songer. Cela fut très-remarque à cause de ses assiduités prétendues auprès de mademoiôdle d'Esparbieux, et on en tira des conséquences qu'il ne pouvait aoupçonner.

Mademoiselle Céleste de Champigny ne paraissait dans le monde qu'en de grandes parures, toujours de melDeur goût, et cependant die n'en avait pas besoin

pour être remarquée eatre toutes. Elle était d'une taille haute et noble; elle avait les épaules belles, le t«int éclatant, deux grands yeux bien brillants, un front pur d*où tombaient à flots de chaque côté de beaux cheveux blonds, ajustés dans le goût des grandes dames de la cour de Louis XIV. Sa beauté était, dans la force du mot, éblouissante. Quand elle entrait dans le salon, on eût dit, pour Loisel surtout, qu'un nouveau jour se répandait à l'entour. Tout le monde savait qu'il était amoureux, et chacun en causait qu'il ne s'en doutait pas encore. Cependant madame d'Esparbieux et sa fille n'avaient point perdu tout espoir ; la petite personne surtout y mettait Tâpreté d'une fiUe laide qui n'avait jamais passé si près d'un mari. Elles mirent dans leurs intérêts quelques familiers du lieu, et l'on débuta par un petit feuaoisé d'aigreurs et de calomnies. On dit à Loisel que mademoiselle Céleste était une effrontée qui se jetait à la tète des gens, oa dit à mademoiselle de Champigny que Loisel était un galant suspect qui n'avait que la cape et l'épée.

Loisel, en effet, ne laissait rien voir de bien clair sur sa fortune et sa condition. Cette espèce de mystère dont il s'enveloppait m'avait occupé souvent. Madame d'Esparbieux fit tant, qu'elle parvint à tout découvrir.

Loisel était d'une bonne famille, très incontestablement noble, du Roussillon. La révolution avait ruiné son grand-père, et jeté son père, encore jeune, dans une suite de voyages et de conditions où il avait perdu peu à peu les traditions de famille et jusqu'aux dernières traces de sa première éducation. Cela est arrivé à bien des gentilshommes dans ce temps-ci. Sous la restauration, il obtint pour son fils une bourse dans un collège ; mais , quant à lui, la gène , la faiblesse , des défauts graves, Tabandonnèrent à des démarches dégradant. Enfin, par suite d'un commerœ de vins qu'il récoltait dans quelques bouts de terre, il se mit à vendre tout crCiment du vin en boutique à Paris: Voilà la marque de fer rouge que Loisel cachait sous son habit à K mode. Son vrai nom , son nom de terre, était d'Esteiile, mais il ne le portait point par grande bonté. 11 ne voyait plus son père, et vivait à Paris d'une rente fort modique que lui comptait un de ses ^ oncles.

Sur ces entrefaites , M. de Fuentes donna un grand ^bal où nous allâmes tous. J'étais au courant des intrigues ; j'avais entendu tous les propos , et je pressentis que ce soir-là s'allait livrer un grand combat. On ne

savait pas que je iusse lié avec Loisel comme je Tétais.

19& LB GOLLtSR ftB BBQUIMS

lé ne le tU |90itil dAâs la journée et ne pue le prémunir CôntW te qui pouvait arriver. 11 dtnait en vîUe.

Mademôiaelle Céleste dé Champigny parut d^abord avec âa mère et prit place d'un côté du salon ; bientôt aprèâ , mââddie d'E^parbieux et sa fille vinrent se ranger ]tistement en face, cômilie deux lignes d'échecs en bataille. J'étais dâtiâ M coin , d*où j'observais tout. On ôe rilesurà deé yeux, on semblait s'entre-déchîrèr du regard , et je vis la d'Esparbieux chuchoter : on mettait en pièces sans doute la toilette de mademoiselle de Champigny. On avait Remarqué je ne sais quelle vérité dans ses bouqUets , et Ton prétendait en appliquer le langage.

Là dame du lieU allait politiquement d'un camp à l'autre r^auâàer leâ Courages , raffermir les rangs, flattef de la voix et du geste ; mais elle était secrètement gagnée aUx d'Esparbieux , parce que mademoiselle de Champigny l'écrasait de sa beauté et que Loisel semblait s'en douter.

Il faut dire pourtant qiié màdemoisèile Céleste de Champigny mettait & tous ces manèges un grand àédain ; sànà s'eA inquiéter, elle ne détachait pas ses yeux de la porte. Cela me plut.

Oûè faisait pendant Ce témps-là Loisêl, que je ne

LB GOLLIBR Dl SIOUINB 185

m'étonnais guère de ne point voir arriver, tant je b connaissais 7 Loisel dtnait, comme j'ai ()it, avee de« amis. Il s'était engagé à condition qu'on le relâcherait à huit heures ; mais on avait bu^ on avait ri, on avait arrêté les pendules. Il sortit tard, s'habilla à la hâte, et nous arriva les cheveu?^ en coup de vent, la cravate mal nouée, les yeux et le teint pétillants. Je vis d'abord que sa verve fumait encore. On faisait de la musique ; il s'arrêta à l'entrée du salon et me conta tout bas ses disgrâces ; tandis qu'il pariait le plus gaiement du monde , étouffant ses éclats et me forçant d'en faire autant, je vis tout à mon aise converger les regards dont il était le but.

Les chanteurs, qui n'étaient que des amateurs, voulurent bien enfin s'arrêter. Loisel s'en alla faire ses politesses aux gens qu'il connaissait avec plus de grâce et d'abandon qu'on ne lui en voyait d'habitude. Comme il tentait de se rapprocher de mademoiselle de Champigny, qui se tenait debout, la petite d*Esparbieux le prévint. Elle se mit entre eux deux, fit je ne sais quel compliment, et l'on ne put que parler chiffons.

— Le beau collier que vous avez là I dit mademoiselle Céleste avec un intérêt véritable.

C'était une sorte de bijou vénitien, un collier de

136 LE GOLI.IBR PB SBQUINS

petites pièces d'or enfilées par le milieu. Ces pièces sont des sequins du Levant qui n'ont plus cours. Le collier était en effet fort joli.

— Oui, cela est rare, dit la petite d'Esparbieux.

— Gela est si rare, reprit mademoiselle de Champigny, que j'ai fait écrire partout sans pouvoir en trouver.

— * Cest mon père qui me l'a rapporté d'Amsterdam, où il l'a trouvé par hasard.

La musique préluda. Loisel dansait avec mademoiselle de Champigny ; elle lui dit encore en marchant : •— Comme ce collier est joli; ne trouvez-vous pas? C'est une parure rare et de bien bon goût; il y a deux ans que je cherche le pareil , mais, ajouta-t-elle tristement, on n'en trouve plus.

On se mit à danser. Je ne sais ce qu'ils se dirent pendant cette contredanse ; pourtant Loisel m'a conté depuis qu'ils tétaient pour la première fois parlé à cœur ouvert. Je crois même que mademoiselle de Champigny , en lui contant je ne sais quels mauvais propos tenus contre lui, le vit si pâle, qu'elle lui serra la main. U était ébloui, transporté ; jamais il n'avait vu mademoiselle Céleste si belle ; jamais les traits de lumière qui partaient de ses beaux yeux n'avaient aussi

avant pénétré dans son cœur. La contredanse finie, il s'accouda contre une porte ,et demeura immobile, comme en extase, noyant éperdùment toute son âme dans ce clair et tendre regard qui cherchait sans cesse le sien ; il n'avait idus la tète à ce qu'on lui disait. Je vis qu'il était fou d'amour; madame d'Esparbieux le vit bien aussi. En ce moment, il découvrit une place vide à côté de mademoiselle de Ghampigny, et, sur un signe imperceptible qu'elle lui fit, il s'y glissa ; mais la d'Esparbieux, n'y tenant plus, se leva et l'obligea brusquement à lui céder la chaise. Elle paria fort long-temps et d'un ton très-afiairé à mademoiselle de Champigny. Loiset ne douta pas qu'il ne fût question de lui , mais il en chercha vainement le moindre signe sur la physionomie de. mademoiselle Céleste. 11 faut remarquer qu'il ne fit pas danser une fois mademoiselle d'Esparbieux, ce qui mit au comble la rage de ces deux femmes. Vers la fin de la soirée, il put enfin s'approcher de mademoiselle de Champigny , et la supplia de lui répéter ce qu'avait pu lui dire madame d'Esparbieux. Mademoiselle Céleste se laissa presser longtemps.

— Des sottises, de mauvais propos ; j'ai peur de vous affliger.

IftS Ll GOLLIH Bl 8IQUI1IB

n la pMiit enaore.

-^ On m'a dit que vous étiez sans fovtune, que saisie? que vous méprisies monsieur votre père paroe

qu'A faisait un wrtain commerce Mon Dieu! Je

vous dis Ûi... Vous êtes, tout pâle... Ne croyez pas que j'en sois toucliée le moins du monde ; soyez tranquille.

Un fpisson courut dans tous les membres de Loisel ; son sang remonta vers la tAte, ses yeux se trouUërent, sa langue s'épaissit. H essaya de sourire, mais la pâleur et la grande émotion reprirent le dessus. Ces mots de sans fortune l'avaient accablé ; il s'était vu un moment quêtant de porte en porte avec le bâton et la besace. Enfin, on tenait son secret.

— Mon Dieu f répéta mademoiselle de Champigny, j'avais raison, je le vois bien , je vous ai beaucoup affligé ; pardonnez-moi.

n s'excusa, ne voulut point relever les propos, et s'assit dans un coin sans pouvoir dissimuler son abattement. On partit, mademoiselle de Champigny une des premières, et il n'osa point lui jeter un dernier regard. Madame d'Esparbieux passa devant lui en lui décochant un cdup d*œil railleur, et, comme il levait les yeux, il vit au cou de sa fille ce même collier rare dont mademoiselle de Champigny avait si grande envie

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et qu^on n'avait jamais pu lui proeurtr. Il sHndtgna de le voir étalé sur de pareilles gaules.

A quelque temps de là, nous nous plaignions, nous, les amis de Loisel , de ne l'avoir pas rencontré depuis deux mois. J'étais au feit des belles passions de solitude qui le prenaient par bouffées. J'allai le relaneer chez lui ; son portier me dit qu'il avait disparu depuis trois semaines. Je trouvai fort singulier qu'il ne m'eût pas prévenu. Enfin, je le rencontrai sur une place par un beau jour de soleil ; je courus à lui, il m'accueillit d'un air étonné et que j'aurais pris pour de la froideur si je n'avais connu mon homme ; je lui fis de grands reproches, qu'il reçut d'un air doux et sans y faire beaucoup d'attention.

— J'étais à Venise, me dit-il.

— A Venise?

— Oui.

Je demeurai stupéfait, je n'osais lui dire ce que je voyais d'impossible à ce voyage dans l'état de sa fortune ; mais je touchai pourtant quelques mots sur les difficultés d'une si longue course si promptement exécutée. •

— Bah ! reprit-il , cela n'est pas si loin qu'on pense. On va de Paris à Genève d'un trait par la diligence ; le

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lac n'est qu'une partie sur l'eau, le Valais n'est qu'une promenade jusqu'à Milan et de Milan à Venise ce n'est qu'une allée de jardin. Voyez la jolie fleur que j'en ai rapportée. Je vous jure que, lorsqu'on mange peu aux auberges, quand on ne craint guère la fraîcheur des nuits sur les impériales, et qu'on ne mène avec soi ni malles ni perroquets , cela revient à fort peu de chose. Je lui demandai le motif de cette folie, que je ne soupçonnais que trop ; je voulus l'accompagner jusqu'au boulevard, il me pria de n'en rien faire. Sur le point de le quitter, je lui dis d'un ton d'intelligence :

— Eh bien ! quoi de nouveau ?

— Rien encore.

Il sourit en me serrant la main.

J'oubhais. Loisel disparut une seconde fois pour trois semaines ; il était allé à Hambourg , toiqours pour ce diable de collier.

Avant la fin de la Saison je me trouvai encore une fois chez M. de Fuentes. Plusieurs personnes me de* mandèrent des nouvelles de Loisel, on s'étonnait de sa longue absence ; les d'Esparbieux s'en attribuaient la gloire ; elles pensaient que leurs insinuations avaient porté coup, et se consolaient de perdre de vue Loisel pourvu qu'il n'en fdt plus question pour mademoiselle

LK COLLIBB DE S8QDINS 141

Céleste. Tout à coup, et comme il était déjà tard, il parut lui-même tout pimpant, le risage gai, comme s'il nous eût quittés de la veille. Je ne reconnaissais plus mon amoureux du mois dernier. Son entrée, comme on pense , fut un coup de théâtre pour les initiés. On en causa beaucoup dans certains coins. Les deux partis qui se partageaient la compagnie, à forces bien inéga* les, se mirent sous les armes : d'une part, mademoiselle de Champigny, sa mère et son onde, qui du reste ne sortait jamais des salles de jeu ; de l'autre, les d'Esparbieux, appuyées de la mattresse du logis et de leurs alliées ordinaires. On s'attendait de ce côté à l'éclat d'une rupture que six semaines n'avaient que trop annoncée. Tous les regards se fixèrent alternativement sur la porte où Loisel venait de paraître et sur mademoiselle de Champigny. La première contredanse devait tout décider.

Le petit Xavier s'approcha de Loisel d'un air malin et luidit :

— Je vous conseille de ne pas danser. — Mais, au grand étonnement de la compagnie, Loisel s'approcha de mademoiselle de Champigny et lui dit quelques mots de l'air le plus dégagé. On interpréta cette manœuvre, et l'on insinua que Loisel avait voulu poliment

143 LV GQIU%% DE BKQUINS

maïq^er «on indifférence et que lea quelques mots dits en r»ir è medemoiseUe Céleste ne sigmfisient qu'un grand détachement et une grande liberté d*esprit. La contenance de mademûiselle de Cbampigny accrédita ce |)ruit. Elle parut asses triste et embarrassée. Enfin toutes les espérances furent dépassées et les cbants de victoire éclatèrent quand on >it Loisel s'approcher de mademoiselle d'Esparbieqx et s*asseoir près d'elle comme pour causer longtemps» Un sourire vain* queqr s'épanouit sur le visage de la petite personne, qui ne put s'empêcher de jeter un regard sur le coin du salon oii étaient madame de Champigny et sa àUe. Quand cet entreti^ eut dépassé cinq minutes, la baronne d'Es* parbieux elle-même ne se posséda plus, elle éleva la voix; elle disait très-haut, et d'un air animé, des cho* ses insicnifiantes; elle riait aux éclats de la réponse avant de l'avoir entendue, le tout mêlé d'œillades triom» pbantes sur sa fille et les dames de Champigny ; il n'est pas jusqu'aux panaches de son chapeau qui nesem-» blassent tressaillir de joie. Aux premiers sons de la musique, LcHsel offrit encore sa main à madunoiselle * d'Ssparbioux, et la baronne sa mère faillit sa lever pour les suivre. Loiael avait l'air fort empressé, la baronne ne pmlit point de vue le moindre mouvement de ses

te COtLtSR foE SEQUINS 1&3

bras DU de ses lèvres. Cependant cette conversation n'avait pas tout Tintérét qu*on aurait pu supposer. Loisel fit d'abord des Compliments d'une grande banalité sut* la coiffure, le bouquet et le resté.' II s^ari^ètâ au collier, qui était ce collier qu'on avait déjà vu et dont lés pièces d^ot* portaient des efltgies et des inscriptions orientales d'un goàt fort bizarre. H s'appesantit sur la rareté de ce joyau; il ajouta cependaht qu'on eu pouvait trouver, pensait-il, à Smyrile ou au Caire. Mademoiselle d'Esparbieux répondit d'un aii' tout confit en grâce :

— Vous Vous tfompez, monsieur : ce collier, je crois bien, est unique, il est tait d'une monnaie qu'on ne . connaît plus. Mon père l'a trouvé par hasard chez je ne sais quel juif. Il n'a du resté aucutie valeur, et je n*y tiens pas le moins du monde. Je n'en ai jamais vu qui lui ressemblât.

Loîsel reprit poliment qu'il n'en était que plus précieux et détourna la conversation. Personne ne vit le regard rapide qu'il jeta sur mademoiselle de Champigny, dont la tète était baissée en ce moment. Le gonflement de sa poitrine n'échappa point à mademoiselle d'Ësparbieux qui s'en fit honneur. La danse finie, Loisel la réconduisit à sa place, et se remit auprès d'elle.

Xlik tK COLLIEK DU SBQUIlfS *

Pour le coup la baronne promena des r^ards triomphants sur les gens de son parti. La victoire était d'autant plus éclatante qu'elle était inespirée. Des gens qui, d'habitude, coudoyaient Loisel, lui faisaient excellent visage. 11 ne prenait garde à rien de tout cda et ne se détournait point de sa conversati(Hi.

Mademoiselle de Champigny était calme, sans affectation, et l'œil le plus pénétrant ne put deviner les prisées qui passaient sous son beau front. Un des jeunes gens du salon, sans malice et hors du complot, lui adressa la parole; elle trouva un sourire; sa mère se pencha vers son oreille, elle lui répondit sans paraître émue ; pas un mouvement ne la trahit, elle ne tourna pas la tète sans sujet, elle ne rajusta rien à ses gants ni à ses cheveux; elle n'affecta point de regarder du côté de mademoiselle d*£sparbieux, et son regard, s'y étant porté par hasard, ne s'y arrêta point trop longtemps, U était dair pour les familiers du lieu que cette scène occupait l'assemblée entière et que toute l'atlen* tion se concentrait sur ces trois personnages, mais Loisel était si étourdi qu'il n'y prit pas garde. Ce sont de ces bévues qui l'ont fait passer pour un sot auprès de bien des gens, de ceux qui s'imaginent que l'esprit consiste à bien marquer ses points au loto.

La baronne d'Esparbieux, confondue par ses sucoès, jugea qu'il fallait porter les derniers coups sans perdre de temps. Par une de ces manœuvres familières aux femmes de son monde, elle fit lever un pauvre vieil* lard qui n'en pouvait mais et s'installa, dans sa grosse joie, auprès de Loisel, qui lui tournait le dos en par* lant à sa fille. Enfin elle se pencha vers lui, les yeux allumés, et se récria sur le plaisir qu'elle avait à le voir danser, lui qui d'habitude était si grave, si grave, que c*étaU une vraie pitié; ce furent ses propres termes. EUe ajouta un flux de paroles assourdissantes et de grands compliments, sans songer qu'elle l'avait accablé de son mépris et de ses insultes devant ces mêmes personnes qui étaient là; elle n'avait pu attendre la fin de la soirée pour tenir de sa fille les détails de cet entre^ tien, et finit par se glisser en tiers dans la conversation. L'heure s'avançait; elle sentit combien il était important pour son triomphe que Loisel ne retournât pas mie seule fois auprès de mademoiselle de Champigny. Par crainte de ce revers, elle se leva brusquement en disant à sa fille qu'il fallait partir. Loisel s'offrit à les accompagner avec un tremblement qui passa pour de la timidité. La baronne, transportée au delà de son but, n'attendit pas la fin jde la phrase, qu'elle interrompit

1&6 LB GOLLIBR M 8KQUIR8

par une aoclamation et de feintée excuses faites à voix haute. Elle acceptait Toffre de M. Lotsel, et, pom y mettre {dus d'éclat, die lui fit traverser le salon derrière eBe, avec grand fracas. Loisel n'osa point lever les yeux sur mademoiselle de Ghampigny.

Je ne sais comment Loisel employa sa soifée auprès de mademoiselle d'Esparbieux, mais il est probable qu'il l'employa bien pour ses projets. 11 n'avait glissé d*abord que des galanteries fort plates et fort indirectes, mais qui pouvaient servir de prélude k tout rajuster; la demois^e d'ailleurs s*y prêtait. U renoua bientôt tous les projets anciens, demanda l'heure des visites, le tout du meilleur ton qu'il put

Dans l'escalier, la baronne passa seule en avant avpc une discrétion toute maternelle. Loisel sentît le prix de cette attention et ral^tit le pas de son côté. Il y avait quelques motifs à cette liberté qu'on laissait aux deux jeunes gens. La baronne ne pouvsdt douter, apràs œ qui s'était passé entre eux au commencement de l'hi- Ver, que cette soirée ne fût décidément significative ; elle en était ravie et voulait k tout prix précipiter le dénoûment.

Une dernière préparation ne coûta à Loisel que le temps de desc^idre dix roaithes. L'émotif de made-

LB COLLIBR DB 8XQUINS « 147

moisell^d'Esparbieux rendait tout facile; il lui adressa, grâce k l'obscurité) quelques phrases fort vives ; elle répondait à mots entrecoupés, presque inintelligibles^ et fort troublée plutôt par vanité que par de plus doux sentiments dont je ne U crois guère capable. Loisel lui prit la main, qu'elle appuyait sur son bras avec beaucoup d'abandon. Cette hardiesse mit le comble au désordre de la demoiselle ; il lui demanda avec une pas'» sion bien jouée un souvenir de cette soirée, une fleur» un gant. — Votre collier 1 s'écna-t-il; et, à la faveur d'iftie phrase fort embrouillée, il lui passa un bras autour de la taille, posa ses lèvres sur son épaule, et elle sentit glisser sur son cou le froid du métal qui lui donna le frisson. Elle demeura tout émue et ravie, sans compter que le don de ce collier enlevé avec cette chaleur était d*un rc^nanesque auquel la pauvre fille ne pouvait jamais espérer d'atteindre. — Vous me le laissez^ n'est-ce pas? dit Loisel du même ton.

Elle hésita et dit enfin d'une voix mourante : — Oui.

Pendant ce temps-là, la baronne criait en bas d'une voix nasillarde, indiquant quelque précaution à prendre le long des degrés. Loisel monta dans leur vmture et leur fit raison des propos agréables dont elles l'accablaient.

Le lendemain, madame d'Esparbieux voulait envoyer chercher dans le salon et l'escalier de M. de Fuentes le collier que sa fille prétendait avoir perdu ; mais la chère enfant, ne pouvant suffire toute seule à sa joie, se laissa aller à lui dire ce qui en était. La chose fut bien prise, et la mère en eut presque autant de joie que sa fille.

Vous croyez peut-être qu'à la suite de ces traverses tout demeura rompu entre Loisel et mademoiselle de Champigny. Il n'en fut rien. Environ vers ce temps-là, l'onde de mademoiselle de Champigny reçut la lettre suivante, qui accompagnait un petit coffret de bois des Iles.

c Je sais à quel point vous aimez mademoiselle de Champigny, et quel plaisir vous vous faites de contenter ses moindres désirs. Vous avez dû longtemps chercher le bijou que voici. J'ai eu le bonheur de le trouver. Permettez-moi de vous l'offrir, monsieur; cela est sans difficulté entre nous, et je vous supplie de l'accepter pour mademoiselle votre nièce. »

L'été tout entier s'écoula sans que Loisel reparût chez la baronne d'Esparbieux. Pendant ce temps-là, ses affaires prirent une face bien nouvelle; il fut pré^ sente chez madame de Champigny. On ne voulut pas croire, ou l'on ne voulut pas remarquer ce qu'on avait

dit de sa famille ; on le reconnut pour un honnête gar* çon, plein d'honneur, d'esprit et de distinction. II de* manda la mam de mademoiselle Céleste, et fut agré. On ne pensait plus ni à M. de Fuentes, qui avait fait un voyage en Espagne, ni à madame d'Esparbieux qui décidément était allée s'enterrer dans une province.

Loisel était alors tout à sa joie; nous ne le voyions plus qu'à de longs intervalles, et, quoiqu'il eût tenu son engagement fort secret, quel(pie chose en avait transpiré. J'ai fort peu de détails sur la manière dont il passa ce temps, c'est-à-dire depuis environ le carnaval jus* qu'au 17 septembre, qui était la surveille du jour fixé pour son mariage. Je pense seulement qu'amoureux comme il était, et bien venu dans la maison de mademoiselle de Champigny, qu'il voyait tous les jours, il vécut comme le plus heureux homme du monde.

Pour ce même jour du 17 septembre, nous recevons inopinément une lettre d'invitation de M. de Fuentes, qui s'était avisé de revenir à Paris et qui voulait y renouer ses relations. Vous savez comme le monde est mêlé dans ces salons d'étrangers. Je rencontrai, le matin, Loisel, qui me conta tout son bonheur et m'invita de vive voix à sa noce pour le surlendemain. Je lui demandai s'il viendrait le soir chez M. de Fuentes;

150 LK GOLLIBR Dl 88Qnil«8

il me dit qu'il y était bien forcé, puisque la fimille de mademoiselle de Champigny ne s*en pouvait dispenser; il ajouta même, avec humeur, qu'au point où il en était toute distraction lui était à charge ; et quand j'ai songé depuis à ce qui se passa, je me suis bien expliqué ses tristes pressentiments; mais je suis sûr que le plus grand risque qu'il pût courir à cette assemblée ne lui vint pas seulement à l'esprit. Cette réunion avait été pr6née à grand fracas comme un concert où l'on entendrait les plus belles voix de Paris.

Je me rendis à l'invitation, avec l'espoir de retroa" ver quelques amis, mais surtout Loisel. Je le vis arri* ver escortant la famille de Champigny, comme un homme dont le mariage est assuré. Les maîtres du logis, et ceux de leurs amis qui apprirent le projet, furent bien forcés de s'y soumettre ; ils firent mille grâces aux jeunes gens et à leurs parents. Loisel, appuyé de sa nouvelle famille, prit ses aises dans la maison. Une cantatrice en vogue se mit au piano et chanta l'air touchant de Desdemona. Par extraordinaire Ijoiael écoutait; ses yeux, fixés sur mademoiselle de Champigny, s'éteignirent en rencontrant un de ses regards, et et il tomba dans une espèce d'extase. Tout à coiq) eOD œil 8'arréta, son front pâlit : madame la baronne d'Es-

LK aOIiLlBB Bl 31001119 151

parbiem et sa fiUe venaient d'entrer; elles s'arrêtèrent un moment à la porte à cause de la foule, poia olle^ s'insinuèrttit avec force révérences h la auita de la mattjreaae de la maison. Ces dames étaient depuis dnqjoiirs à FariSy où elles ramenaient un neveu d^ina son caUége, après les vacances.

Loisel jeta un regard sur les épaules de madeimA* arile de Champigny, et sentit comme une sueur par tout le corps ; elle portait le collier de sequiQs. La musique continuait; mademoiselle de Cbampigny^qui avait rencontré le dernier regard de Loisel, laissait le sien fixé sur lui, en s'étonnant qu*il ne levât plus les yeux.

En même temps, le colloque suivant s'engageait à l'autre bout du salon. La baronne, du premier coup d'œil, avait aperçu Loisel et sur quel pied il était avec ' les Gfaampigny ; elle fit un signe à madame de Fuentes, qui vint avec un sourire d'intelligence.

-r- Ab çàt mais dites-moi donc

— Six ! ouiy voilà où nous en sommes.

— Comment?

— Ah I c'est juste, vous arrives, vous ne savez rien de nouveau. La chose est arrangée, (]écidément. Nqus nous épousons, et pas plus tard qu'après-demain. Rien n'y a fait. Vous arrives pour la noce.

152 LB COLLIER DE SIQUIIfS

— Ahl s*écria mademoiselte d'Espart>ieux, toute scaodaliflée.

— Oui dà ! dit la mère en s*efforçant de sourire. Elle jeta les yeux sur madenuMselle de Chao^pigny^

et fit un second geste de surprise en saisissant le hras de sa flUa. Madame de Fuentes les avait quittées pour aller recevoir du monde. Dès ce moment, elles ne cessèrent de chuchoter entre elles. Enfin elles se levèrent comme pour causer de place en place, et, s'étant dirigées vers mademoiselle de Champigny, la baronne, après ravoir saluée avec beaucoup de grâce, jeta un coup d'œil rai^de sur sa personne, et lui dit tout à coup :

— Quel joli collier vous avez là I

llademoiselle de Champigny sourit sans répondre; elle ne voyait là qu'une épigramme. Mademoiselle d'Esparbieux, qui avait un collier pareil, voulait lui reprocher sans doute d*imiter platement ses. parures.

La baronne reprit :

— Où trouve-t*on ces jolies choses-là?

^ Madame, dit froidement mademoiselle Céleste, on me Ta donné.

La baronne y porta la main et toucha les pièces Tune après Tautre jusqu'à celle qui couvrait le fermoir.

dbyGoôgk

qu'elle examina attentivement. Elle dit encore quelque chose tout bas à sa fille ; mademoiselle de Champigny crut simplement qu'elles se communiquaient quelques nouveaux quolibets. Elles allèrent ensuite trouver la maîtresse de la maison, et eurent avec elle un long colloque, que la baronne entama brusquement par ces mots : — Cela n'est pas fait. — Madame de Fuentes parut y prendre part. On y joignit à mesure d'autres personnes. En quelques minutes, la conspiration fut ourdie, le mot d'ordre répandu, et le salon sembla s'apprêter pour une scène à grand effet.

La baronne, pâle, les yeux troublés, les lèvres blanches et pincées, s'alla planter devant la banquette où étaient groupés mademoiselle de Champigny, sa mère, son oncle, Loisel, et, commençant d'abord d'une voix basse et tremblante :

— Est-il bien vrai, madame, que vous donnez votre fille à monsieur que voilà? J'aurais bien voulu vous en faire compliment, mais en vérité je ne le puis pas. Vous me remercierez de l'avis, monsieur ne peut épouser personne.

— Madame! interrompit mademoiselle de Champigny suffoquée.

— Qu'est-ce que c*esl? qu'est-ce que cela signifie?

15& LI COttIM BK tlQUIHt

bdbutU te vieux M. de Champigay, qui était uopauvra homme tout boa et tout timide.

Dès ces premiers mots et comme de concert un ûlence giadal régna dans le salon ; les gens qui n'étairat pas au fait avaient des visages à peindre.

— Oui, mimsieuTy oui, madame, reprit la baronne en haussant la voix, j'ai mes preuves et vous conoe* vex que je ne me risquerais point sans de bons moUfe à une pareille démarche. Je veux vous rendre service malgré vous-même. C'est monsieur sans doute qui a fait présent de ce collier à mademoiselle?

~ Eh bien, madame?

— C'est tout simple, il ne lui coûtait pas cher; ce collier est à ma fille. La preuve est là : son chiffre est sur le fermoir, vingt personnes le reconnattront. Ce coUier, ma fille l'a perdu un soir que monsi^ir nous accompagnait; maintenant, comment il s'est retrouvé dans ses mains, s'il Ta trouvé, s'il l'a pris, c'est à lui de nous le dire s*il Tose,

La baronne répétait chaque phrase deux fois et fort vite d'un ton accablant. M. de Champigny reprit :

— C'est impossible, madame... c'est une scène affreuse... Monsieur Loisel.. je vousen prie...

tu COLLin DB 8XQUIN8 iS5

0 regarda la baronney il regarda Lûiael lea yeux bumidas et suppliants s

— Répoades, monsieur.

Loisel empiorail toute sa facoà à regarder fixement la baronne, et, par un orgueil qui aveugle certaina esprits en de pareilles extrémités et les pousse à mettre maladroitement les choses au pire, il dit d'ulie voix altérée, avec une grimaoe qui voulait être un sourire :

-*- Je VA pris, sans doute.

— Ah! vous l'avoueil dit la baronne avecéclai. Maintenant, madame, c'est à vous de voir si vous pouvez donner votre fille à un homme qui fait de cas tour»»là.

Madame de Fuentea et aon mari saisirent ce moment pour interposer quelque phrase conciliante et embrouillée. MademoiseUe de Champigny laissa tomber sa tèto sur l'épaule de sa mère. Mademoiselle d'Esparbieux d'un autre c6té se donnait les airs d'une attaque de nerfe. La baronne elle*-méme feignit d'être accablée par l'effort qu'elle avait fait. Ce n'étaiept de toute part que gémissements, flacons ouv^ts et mouchoh^ déployés. M. de Champigny frappait des mains en bégayant i •— Mon Dieu, mon Dieu! a-^on jamaia rien vu de pareil ? ^ On ouvrait les fenêtres, on s'empressait

156 LE COLLISR BS SB0CIN8

aatour des dames, on s*étoimait, on caosait dans tous les coins ; quelques jeunes gens riaient. Loisel, au milieu d)zn groupe d*hommes, dit avec le même sourire : — Je n*ai plus qu*à me retirer. — Il trouva la porte à reculons et disparut.

Vous croyez peut-être que tout ceci se rajusta aisément, que Loisel donna des explications comme il le pouvait, qu*il décida mademoiselle d'Ësparbieux à parler, qu'on fit promptement justice de la sottise et de la méchanceté de ces femmes qui voulaient le faire passer pour un voleur, qu'on reconnut l'eitravagance de la scène^ qu'elle fut oubliée, et que Loisel un peu plus tard épousa mademoiselle de Champigny comme si de Tiea n*était. Mais ce pauvre garçon avait une de ces imaginations malheureuses qui portent tout, à l'extrême, que le moindre revers désespère et qui n'y voient plus de remède. 11 quitta Paris le lendemain et s'en alla sottement se faire tuer eu Afrique dans un obscur engagement od il se battait en qualité de volontaire. Nous apprtmes sa mort six mois après.

J'étais presque sûr qu'il ne s'était pmnt justifié, même auprès de mademoiselle de Champigny, et j'ai vu bien des gens qui croyaient à l'histoire du vol. J'en ai détrompé le plus que j*ai pu; surtout je ne voulus

pas que cette honte pesât sur la mémoire de Loisel aux yeux de la pauvre femme qu'il avait aimée. J'écrivis à mademoiselle Céleste une lettre sans signature oh je lui racontais toute la scène de l'escalier, que je savais, quel en avait été le motif, et les voyages entrepris par Loisel pour lui trouver le fatal bijou qu'elle désirait. Je suis.sùr que mademoiselle de Champigny m'a envoyé bien des remerciements anonymes comme ma lettre.

Elle est morte il y a un an à pareille époque, au mois de mai, d'une maladie de poitrine à ce qu'on m'a dit. Elle avait refusé, depuis bien des partis. Toute sa famille était détrompée sur le compte de Loisel. La baronne et sa fille s'en étaient retournées dans leur province avec leur collier.

On m*a dit un détail de la mort de mademoiselle de Champigny qui me fait venir les larmes aux yeux quand je pense au pauvre Loisel. Quand on mit en ordre sa chambre de jeune fille (car sa mère, madame de Champigny, voulait aussi quitter Paris), ou plutôt quand on mit au pillage ses petits meubles, ses boites, sa musique, qu'on laissa bouleverser par je ne sais qui, on découvrit dans le fond d'un meuble, au chevet de son lit, un coffret bien fermé et dont on ne trouva pas la clef. La femme de chambre, en y voyant toucher, jeta

158 LS OOLLIIA Dl SBQUIMB

un cri d*effiK)i par un reste d'habitude, œmme a'il se fût agi d'une profanation : — Oh I je ne sais ce qu'il y a là-dedansy mais mademoiselle m'avait bien défendu d'y toucher. J'ai vu souv^t ce coffre sur son lit, et elle le cachait quand j'arrivais.

On fit briser la serrure, et l'on y trouva tout au fond une petite pièce d'or étrangère enveloppée d'un morceau de satin et tj&me par les baisera et les larmes de mademoiselle de Champigny. C'était un des sequins qu'elle avait gardé en renvoyant le fameux collier.

LES GARNAGHES

LES GARNACHES

NazariHe avait laissé dans son pays un vieux parent du côté de son grand-père, un cousin à quelque degré douteux auquel il ne songeait^guère et dont le bien devait un jour lui revenir. Il avait de tout temps entendu parler dans sa famille de cette succession , mais il n'avait là-dessus que des souvenirs très-vagues et des renseignements très-insuffisants:

Ce vieux parent s'appelait Bernard; il demeurait seul au bout d'un faubourg; il n'avait ni femme ni enfants ; il paraissait rarement dans les rues, et, pour

162 LES GARNAGHES

ces diverses raisons, c'était un de ces habitants qu'on oublie un peu dans les bruits quotidiens d'une petite ville. On disait seulement qu'il était fou, et Ton faisait bon marché du reste; en effet, il avait toujours montré un caractère sauvage et singulier.

Il passait pour riche dans le pays, c'est-à-dire qu'on lui connaissait un petit revenu de deux ou trois mille livres qu'il devait entasser tous les ans. Il avait sur le bord de la rivière une assez belle étendue de terrains d'un bon rapport, une maison qu'il habitait, et un moulin qu'il louait. Le plus clair de cet avoir lui venait d'héritages de famille , et notamment d'un de ses oncles, curé dans un village des environs ; mais ce bien, quoique négligé , s'était accru à la longue comme ces pknlea sauvages qu'on laisse courir sur les murailles. Cette comparaison c(mvient en partie à l'homme luimême. U n'avait jamais qiûtté le pays ni sa maison ; il y vivait de la mdme manière depuis sa naissance : on ne se souvenait point de l'avoir vu plus jeune, plus sociable, ni môme autrement vêtu.

Sa maison était bâtie à minute au milieu de ces vignes» qui s'étendaient en amphithéâtre sur le bord de l'eau. C'était une joUe fabrique blanche, à volets verts, couverte de tuiles rouges, et dont la façade était om-

LES 0ARNAGHB8 168

bragéd d'one f veille épaisse sous laquelle gisaient de* puis ving^inq ans une table et deux bancs rompus. Riante et bien exposée, assez isolée d'aiUeurs sur cette rive qui servait de promenade, elle avait acquis un certain renom dans la topographie des environs; la vigne qui s'étendait alentour était close de toutes parts d'un mur blanc qui serpentait sur la côte et s'ouvrait siu* le bord de l'eau par une porte à grille de bois peinte en vert, séparé de la rivière par un petit chemin tapissé d'un gazon frais et menu.

Bernard , depuis vingt-cinq ou trente ans, n'avait point fait réparer cette habitation, en sorte qu'elle se dégradait d'année en année, au grand scandale des gens de Tmidroit, qui de père en fils se donnaient rendez- vous pour goûter sur l'herbe à la vigne de Ber'nard. Les enfants surtout att4chaient grand intérêt à une peinture qui représentait au-dessus de la porte une dame indienne dans son palanquin, et la voyaient à regret s'effacer tous les jours. Beaucoup s'en souviennent encore avec plaisir.

Bernard avait été lié de tout temps avec le vieux LaQèche , le grand-père de Nazarille. Les commencements de cette liaison se perdaient dans les souvenirs du premier ftg^ ; de plus, Laflèche était le seul pro-

164 L£8 GAENAGHES

che qui lui restât. Bernard s'était donc attaché à hii oommè au seul ôtre qu*ii pût aimer ici-bas. Laflèche était d'ailleurs un homme aimable, vif et plein d*esprit naturel ; il avait bien saisi le caractère timide et mélancolique de son parent ; il le mettait à Taise, il le traitait avec une cordialité brusque, enfin il le faisait rire. C'était encore un moyen de le captiver, car le pauvre Bernard ne riait pas souvent. Toutes les fois qu'il venait à la ville, c'est-à-nlire tous les six mois , il allait donc voir Laflèche, il venait même parfois exprès pour lui. Celui-ci poussait un cri et lui frappait sur l'épaule ; ils dînaient ensemble. Bernard riait comme un fou, il admirait la gaieté de LaQèche et s*en retournait à sa vigne avec de la joie pour toute la semaine. Quand il parlait de Laflèche, il se déridait et disait :

— LaQèche I... OfaI il n'est pas embarrassé , celui-là.

Et il levait les sourcils en pinçant la bouche.

Quand Laflèche eut des enfants, Bernard les aima comme les siens propres ; il disait souvent dès lors qu'il leur laisserait son bien , car il ne voulait pas se marier et n'était plus d'aiDeurs en flge d'y songer. Il s'attacha surtout à la petite Chloé, la seconde fille de Laflèche, qui fut depuis la mère de Nazarille.

LES 6ARNACBB8 165

Comme elle commençait à grandir , l'hypocondrie gagna tout à fait ce panvre Bernard ; il ne sortait plus m^me pour aller chez Laflèche ; ils commencèrent à passa: des années entières sans se voir, bien qu'il y eût à peine un quart d'heure de chemin de la maison de Laflèche au bout du faubourg ; mais, en province, les distances changent de mesure : on ne se visite pas plus souvent des deux extrémités d*une sous-préfecture que d'un bouta l'autre d'une capitale. D'ailleurs, Laflèche avait ses habitudes, ses occupations ; il eût fallu des événements bien extraordinaires pour le décider à passer sa capote dans l'intention d'aller au delà du pont. Seulement deux ou trois fois l'an, on y menait la petite Chloé, pour laquelle on connaissait le faible du bonhomme. Quant à lui, on finit par l'oublier dans la ville, où il passait déjà pour idiot.

Quand Chloé fut grande , et même mariée , elle con« serva l'habitude d'aller de temps en temps vdi'Ber*^ nard ; il lui donnait deux figues de son jardin comme quand elle était enfant, et lui criait :

— Tu sais, Chloé, tout ce que j'ai est pour Laflèche, pour toi!

11 était devenu très-sourd. A la mort de Laflèche, il dit encore formellement à Chloé qu'elle serait sa seule

Md us «àAKâcats

héritière. En effet, il ne restait plus qu'elle des Irois

enfants de Laflèche.

Cqottidanty comme Beniard était d'um santé eic^ lente et que son train de vie Tempècdiait de vieiUir^ on n'avait jamua trop compté sur ses promesses. Chloé, depuis son enianoe, Tavait toiqourB vu vieux et tonjours le même ; elle avait entendu dire souvent i son père : — Ce vieux Bernard 1 il nous enterrera tous. — EUe s'était donc lassée de penser à un héritage qui se faisait attendre si longtemps» Après la mort de ses parents « quand elle fiit oUigée de quitter le pays, elle n'eut aucun égard à ce qu'on lui disait, qu'il n'était pas prudent de perdre de vue Bernard et ses vignes; elle était trop convaincue que ce bien lui apparttendcait pour s'en inquiéter. Bernard, sans parents , sans amis et inabordable, ne pouvait changer de dispositions. Cependant elle ne voulut rien négliger ; elle laissait au pays deux vieilles parentes, une tante et luie cousine, qui lui étaient fort obligées, et que Bernard n*avait jamais voulu voir : elle les chargea, avant ds partir , de surveiller pour elle le bonhomme el la succession.

Cette tante et cette cousine étaient la femme et la fiUe d'un onde maternel de Ghloé» qui avait quitté ii

LES GARNAGHES , 161

tille fort Jeime et qui s'était marié en némoût ; il en avait ramené œs deux femmes, et les avait laissées en mourant sans ressources. On les appelait les GamaeheSy de je ne sais quel prénom italien de la mère que les habitudes de bavardage et la manie des sobriquets avaient étendu sur la fille, dont le vrai nom piémontais était Nina, et par corruption patoise Minette. Ninette avait déjà trente ans quand son père mourut. La mère et la fille s'ingénièrent pour parer à la misère ; Ninette apprit à faire du petit point, la vieille Garnache se mit à tricoter des bas , mais ces gains , extrêmement fai-blés, ne sulffisaient point; elles n'auraient pu vivre sans Laflèche et sa famille, qui leur rendirent mille petits services. On ne faisait point de grandes provi^ sions, on ne tuait point de porc que les Gamaches n'eussent leur part. Tantôt c'était Chloé qui leur en** voyait un panier de fruits en faisant son marché, tantôt c'était sa mère qui leur rapportait des légumes de la campagne ; quand on pétrissait pour la maison , on ne manquait point de leur faire un pain ; Thiver , elles allaient passer leurs soirées devant le gipand foyer des Laflèche. Au reste , elles vivaient fort retirées, et par-^ laient h peine le langage du pays ; la mère surtout, . ayant brouOlé autrefois le pur italien avec le pattôa

168 LES GARNAGHS8

génois, qui était sa langue materneUe, et se trouvant alors entre le bon français et le pato& du Midi qu'elle entendait parler autour d'elle, avait fini par s'escprimer dans un jargon inintelligible; en sorte qu'à parties Laflècbe, les Garnaches n'étaient guère connues que de vue et de nom dans la ville. Elles passaient pour de grandes dévotes, mais elles avaient une physionomie particulière parmi les commères, qui forment en province une espèce de corporation. Leur manière de vivre tenait du prodige , même dans un pays ob Ton vit de si peu. On contait qu'elles passaient tout un jour avec une poignée de fèves tendres. U est certain que l'extrême besoin et les habitudes d'économie, se combinant dans le cerveau de deux femmes rapaces, minutieuses et vieillies dans la pauvreté, avaient enfanté des moyens d'épargne vraiment extraordinaires; leur plus grande dépense de table montait à un sou ; elles comptaient par liards ; eUes avaient un système alimentaire particulier : au lieu d'aller au marché, elles s'allaient promener de temps à autre hors la ville , le long des potagers, où elles obtenaient des jardinières, souvent pour rien , une botte de l^umes, quelque courge trop mûre , quelque monceau de fruits de rebut. Cette provision leur durait une semaine. Les raffinements

LES GARNAGHES 169

d'économie les plus incroyables, Tidëal des mères de famille en fait d'expédients ^ étaient pour elles d'une famélique exactitude ; elles faisaient deux plats d*une botte de radis ; on mangeait le fruit d'abord, et les feuilles ensuite.

Elles demeuraient à quelques pas de l'église Saint- Saturnin, dans une rue étroite où lèvent, s'engoufirant le long des grands murs de l'église, mugissait et soufflait toute l'année de la même force. Chaque femme qui tournait le coin de cette rue prenait aussitôt l'allure d'une galiote à voile ; les mauvais sujets de l'endroit allaient assister par plaisir à la sortie des offices pour se donner le spectacle du passage de ce détroit tem* pètueux et tristement fameux par les naufrages.

Les Garnaches avaient là, sur le derrière d une mai* son, un logement bas et humide donnant sur un jardin de huit pieds carrés qui avait Tair d'une tombe ouverte; entre les quatre murs, s'étouffait un vieux figuier pelé , l'espoir de toute l'année. Ninette trouvait moyen de semer alentours, entre des pavés, un peu de persil et des haricots de couleur qui grimpaient aux murs. Le logement, composé de deux pièces qui prenaient jour sur ce jardin , était à peine clair en plein ^

midi ; cette obscurité laissait entrevoir, en guise de • 10

170 LSS OARNAGHBS

meubles, crains coffres de bois blanc, droits, anguleux , carrés , qui pour la plupart afEsctaient la forme d'une bière.

Ces deux femmes rivaient dans une union trèa-re»pectable au dehors ; ce n'était ni tendresse, ni bonté d'àme, mais faiblesse d'entendement. La grande habitude de vivre ensemble avait fini par confondre, pour ainsi dire, deux esprits de même trempe ; on ne las voyait jamais l'une sans l'autre ; en pariant , elles disaient souvent la môme phrase à la fois. La ruse et la dévotion ajoutaient à leur accent étranger je ne sais quoi de dolent et d'obséquieux ; leurs manières affectueuses, leur dissimulation, leur rapacité bien connue, leur avaient valu une réputation de grande finesse. Elles étaient fort superstitieuses plutôt que dévotes, et ne connaissaient rien mieux, après le calendrier, que les divers préjugés en vigueur dans te pays sur le bonheur , le malheur et les êtres surnaturels. Deux ou trois fois, dans leur dénùment, elles trouvèrent moy&i de mettre à la loterie. Ninette avait conservé de son origine génoise un regard furtif et perçant qu'dle jetait de côté par l'habitude de porter un voile ; sa physionomie n'avait d'autre caractère de son pays que la grossièreté et la rudesse ; elle avait de grands yeux noirs,

LES 0ARNAGHE8 171

des sourcils épais, le teint brun et bilieux. Un bandeau blanc et plaqué sûr son front cachait ses cheveux et donnait à son air quelque chose de monastique. On a dit qu'elle avait passé trente ans, mais elle avait une de ces figures qui sont vite à l'abri du temps, si bien qu'à les voir sortir côte à côte, la fille et la mère , on distinguait à peine qudque différence entre elles. Comme elles ne sortaient qu'à la nuit tombante, encapuchonnées par-dessus leurs coiffes d'une mantille noire à grandes barbes , les plaisants du quartier , les voyant passer et repasser, avaient trouvé qu'elles ressemblaient à des chauves-souris.

Oiloé s*en alla leur communiquer son départ. Dès son premier mot, la mère et la fille se récrièrent de concert avec des étonnements et des plaintes sans fin ; elles se mettaient les mains sur la tête, elles les frappaient Tune contre l'autre, elles les laissaient retomber sur leurs genoux. Il faut connaître les mœurs du Midi pour l'intelligence parfaite de cette pantomime; elles répétaient le môme mot, la même phrase, du même um, à la foia ou Tune après l'autre et comme à Teuvi.

— Tu t'en vas, tu pars 1 mon Dieu ! tu nous quittes I peooairé I Tu vas à Paris ! c'est si loin I On dit que c'est un si mauvais endroit l fit dis<4noiy Chloé, que

172 LES GARNàCHEB

deviendrons-nous? qu*alIoiis*nous devenir sans toi? Nous ne te verrons plus, bon Dieu !

Les questions vinrent ensuite.

— Et pourquoi pars-tu ? On n*est jamais si bien que chez soi. Qu*as-tu besoin de t'en aller ? Que vas-tu faire là-bas ?

Chloé leur conta ce qu*dlle voulut de ses affaires et leur dit ce qu'elle attendait d'elles relativement au vieux Bernard. A ce nom« nouveaux cris.

— Bernard ! tu n'y penses pas ; c'est un fou, c'est un usurier. Nous, aller chez lui, c'est impossible I C'est un sauvage, il nous en veut.

En effet, Bernard détestait les Gamaches, on ne sait pourquoi, et ne les avait jamais secourues d'une obole, quoiqu'il fût un peu leur parent par les Laflèche. Au reste , il ne les avait pas vues depuis quinze ou seize ans et n*était pas capable de les reconnaître.

Chloé revint sur ce sujet, si bien que les deux Piémontaises lui promirent, pour Tamour de Dieu, de veiller autant que possible à ses intérêts ; elle fit ensuite une dernière visite à Bernard, qui lui renouvela ses promesses aussi bien qu'il le pouvait faire. 11 n'avait plus guère la tète à lui, et ne sentait point l'importance de ces adieux. Chloé, se fit assurer de nouveau qu'à son

LES GABifAGBES 173

défaut tout le bien du bonhomme appartiendrait à sm fils. C'était d'ailleurs une chose convenue dès longtemps. Elle partit donc tranquille, au bout de quelques joursy avec son fils, qui pouvait avoir alors sept ou huit ans.

Le surlendemain du départ de Chloé, quand il fut certain que la carriole du messager Tavait déposée à vingt lieues de là , les Garnaches se levèrent de grand matin , mirent leurs jupes les plus propres, leurs béguins les plus blancs, les mitaines noires, les atours des grandes fêtes , et s'acheminèrent tout doucement par des détours , la bouche pincée, les bras en croix, vers le faubourg qui menait à la maison du vieux pa* rent.

Bernard vivait alors au milieu de ses vignes, dans une solitude absolue, il n'en sortait plus , et sauf la jardinière qui lui apportait à manger, il n'ouvrait à qui que ce fût. Il se passait souvent plusieurs jours sans qu'on le vit du dehors faire le tour de son dos, le fusil sur l'épaule, comme il en avait Tiiabitude.

Les Garnaches n'entreprenaient une course aussi longue qu'une fois Tan , au jeudi saint, pour aller à la chapelle de Saint-Joseph, qui était hors de la ville.

Elles arrivèrent essoufflées et toutes tremblantes devant

lu.

174 LES 6ARNAGHB8

la petite porte verte de Bernard , et y frappèi^nt deux petits coups en retenant km haleine. Rien ne bougea. Elles frappèrent plus fort Durant quelques mimites» elles n'entendirent que les aboiements.d'un gros chien qui accourut derrière le mur. Le jeûne entretenait cet animal dans la mauvaise humeur. Les Gamaches, épouvantées , s'encouragèrent mutuellement ; Ninette alla jusqu'à ramasser une grosse pierre, qu'dle jeta contie la porte ; enfin , elles firent un tel vacarme , qu'une longue figure maigre parut è la grille, emmanchée d'un grand canon de fusil. Les deux commères poussèreat un cri et faillirent tomber à la renverse.

— Jésus 1 Jésus Maria I prenez garde, Bernard, vous pouvez nous tuer l Bernard , au nom de Dieu, poses votre fusil!

Bernard , voyant deux femmes, baissa le oaaon de son arme. La mère Garnache s'approcha avec un sol^ rire forcé qui voulait être caressant :

— Eh! bonjour, Bernard I Comment vous portetvous ? Vous nous avez fait peur.

— Qui étes-vous ! dit Bernard.

— Vous ne reconnaissez pas les Gamaohea ? les cousines de Chloé, la belle-sœur de Laflèche?

Bernard referma brusquement son guichet.

LES 0ARNAGHE8 175

Les deux femmes se mirent à crier comme si le battant de la porte les eût blessées. Ninette Yeprit le floai^ toauy le chien aboya de plus belle. Bernard reparut avec son fusil. La Veille Gamacbe lui dit sans perdre de temps :

— Chloé, Qxlôé est partie I Nous sommes ses proches parentes et les vôtres,

— Je ne vous connais pas, dit Bernard.

U allait refermer sa grille, si Ninette ne se fût hâtée d'ajouter :

— I^ous venons de sa part , de la part de Chloé . Laflèche. A ce nom, Bernard s*arràta.

— Qu'avez-vous à dire ?

— Ouvrez-nous , pour l'amour de Dieu I dirent h la fois les Gamaches,

Bernard hésita, les regarda d*un air hébété, et détacha lentement la barre de fer qui contenait les battants de la grille. La vieille Garnache à peine introduite, selon les règles de la sensibilité méridionale en certaines circonstances , se mit à fondre en larmes en s'écriant d'une voix dolente :

— Ah ! Bernard , pauvre Bernard « elle est partie, cette chère enfant, elle qui vous aûnait tant !

— Pauvre Bernard i reprit Ninette » et après le

176 LES GARNACHES

grimaces préliminaires, elle donna cours à ses pleurs.

Ces larmes ne signifiaient autre chose , sinon que Bernard passait pour fou, qu'elles iie Pavaient vu depuis fort longtemps, et qu'elles voulaient feindre Une grande compassion pour le triste état od on le disait tombé. Bernard fixait sur l'une et sur l'autre ses yeux éteints : peu s'en fallut qu'il ne pleurât aussi. Elles lui expliquèrent que Chloé les avait chargées de la remplacer auprès de lui pour les soins et le commerce d'amitié ; elles le pressèrent de ne point se gêner avec elles. Ninette parla de veiller à son linge et d'ordonner son ménage.

Bernard parut insensible à ces avances, «t leur dit qu'il entendait qu'elles s'en allassent bientôt. Elles ne s'en émurent point.

— Pauvre homme I disait la vieille Garnache, c'est clair, il est toujours tout seul, il n'a pas lieu d'être content.

Elles ne laissaient pas que de s*acheminer à travers les vignes vers la maison. Chemin faisant, Ninette entr'ouvrit la veste du vieux Bernard.

— Eh ! bon Dieu ! dans quel état vous êtes ! Une chemise en lambeaux , des coudes percés , Jésus ! et

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