LES GARNACHE
pas de bas pour marcher dans la terre humide. Rien n*est plus mauvais.
Elles arrivèrent devant la porte de la maison, qui était ouverte. Elles ratrevirent une salle basse, décarrelée, jonchée d'épluchures, de pots cassés, de meubles rompus. — Mon Dieu I s'écrièrent à la fois les Gamaches, est-ce là que vous demeurez, pauvre homme 7 II n'est pas possible, ce n'est pas l'habitation d'un chrétien ; on dirait une étable de vrais animaux I
— Ce que c*est qu'un ménage de garçon! ajouta Ninette en joignant les mains.
— Quelle pitié ! reprit la vieille ; pas de vaisselle, pas de chaise ; vous n'avez donc personne pour nettoyer un peu ?
Les deux femmes regardèrent à leurs pieds un monceau de bribes et de vieilles croûtes.
— Qui vous fait la cuisine ? comment mangez-vous?
Bagnard ne répondait rien , et demeurait debout devant elles avec l'air indifférent d'un concierge qui montre un cabinet de curiosités.
Les deux femmes frappaient des mains à tout coup.
— Deux rideaux en loques ! un lit sans draps ! un vrai grabat ! Vous aviez pourtant de beau linge ?
Bernard ouvrit une armoire, célèbre autrefois dans
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sa famille , eomblée d'un de ces amas de lifige héréditaires en province, et qu'on n*avait pas touché depuis trente ans.
— Pauvre cher homme ! s'écria Ninette, je ne souffrirai pas qu'il vive dans cette misère ; non, nous ne le souffrirons pas , Bernard ; nous sommes vos proches parentes, nous devons avoir soin de vous , ne lût-oe que par amour-propre. Que dirait-on dans la ville si nous vous laissions dans cet état ? On nous Jetterait la pierre et on aurait raison. Il faut que nous fassions notre devoir.
La vieille Garnache reprenait sur le même ton après sa 411e. Bernard, qui tenait les bras croisées sur la poitrine, fit le geste de les emmener en disant :
— Allons, à présent il est l'heure de vous en aller. Les deux femmes , avant de partir , redoublèrent
d*en)pressements. Bernard les suivit pas h pas, les chassant devant lui, sans répondre un mot. Dès qu'elles eurent passé le seuil, comme elles se retournaient pour lui parler encore, il ferma sa porte et poussa la barre de fer.
Les Garnaches s'en allèrent, mais déjà sans doute de coupables desseins s'agitaient sous leurs coiffes discrètes^
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Le leQdeoiaia, comme Bernard faisait le tour de son clos, une femme lui tendit un paquet à travers les barreaux, en lui disant que c'étaient de bons bas de laine qu'elle lui apportait de la part des Garnacbes.
— Ne les refusez pas , monsieur Bernard ; vous fe« riez de la puine à ces pauvres femmes.
Elle laissa tomber le paquet par delà la grille. Bernard, au second tour, le heurta du pied, se souvenant à peine de la femme qui avait disparu ; il le déploya et regarda ses pieds qui étaient tout nus dans d'épais souliers ; il s'assit sur une pierre, se chaussa de Tune des deux paires de bas , mit Taulre sous son bras et rentra chez lui. .
Le dimanche suivant, chose inouïe jusqu'alors sur le compte des Garnaches, Ninette porta au four un gâteau sec de bonne mine, dont les motifs et remploi furent longtemps ignorés. Dans cette même matinée, elle vint se coller à la grille de Bernard. Elle s'aperçut qu'en montant la côte on pouvait atteindre à certains endroits de même hauteur que le mur , d'où la vue plongeait dans tout le clos. Elle vit enfin le vieux Bernard sortir de chez lui. — Bonjour, Bernard ; nous avons pétri et je vous apporte un gâteau sec que j'ai fait pour vous. Je n'y ai rien épargné.
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Bernard s*arrèta et lui cria de s'en aller, mais NioeUe vit qu'il portait les bas de laine, et s*écria familièrement :
— Ne me refusez pas, vilain homme, on dirsdt que je vous laisse manquer de tout ; il vous faut quelques douceurs k votre âge.
Le chien fit mine de se jeter sur le gâteau qui était à sa portée. Ninette cria, et Bernard lui arracha le gâteau des mains en lui disant : — Allons, donnez.
Après ces premières bombes lancées dans la place, les Gârnaches resserrèrent leurs lignes de circonvallation et poussèrent le siège dans toutes les règles. Elles allèrent voir la paysanne qui tenait à loyer les potagers de Bernard et qui lui portait à manger. Cette femme les connaissait à peine pour des parentes éloignées du bonhomme ; elles l'abordèrent avec leur ton doucereux :
•^ Eh ! bonjour. Miette, comment vous portez^vous ? comment va le travail ? êtes-vous contente ? tout va-til bien ?
— Dieu merci! vous êtes bien bonnes, braves femmes .
Les Gârnaches commencèrent à parler de la pluie, du beau temps, de la terre ; elles louèrent le bon air du
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jardin, les tra^raux , les arbres fruitiers. La vieille Garnache embrassa le petit de la jardinière» et tira da la grande poche de sa jupe un morceau de jus de réglisse qu'elle lui donna. La paysanne les remerciait d'un air surpris.
— Est-ce que vous ne me reconnaissez pas 7 dit Ninette.
— Faites excuse... les Garnachcs, n'est-ce pas?... qui dCToeurent près de Saint-Saturnîn ?
— Justement, les couiiaes de Bernard... Vous savez que Chloé e^t partie» la fille de. Laflèshe , peccaïré ! C'était elle qui prenait soin de Bernard.
— Oh ! je la connaissais bien I
— C'est à nous naturellement de prendre sa place, nous sommes les plus proches parentes de Bernard. C'est pourquoi nous nous adressons h vous : vous devez çonnatlre sa manière de vivre, c'est une piûé!
— Lui I ah bien , si vous y changez quelque chose, vous pourrez vous vanter... Que voulez-vous faire quand il n'y a plus rien là ?
La paysanne se frappa le front du doigt.
— Je n'ai pas pu en venir à bout. U vit comme un sauvage, il ne dit pas trois paroles en dix mois. J*ai voulu
quelquefois mettre de l'ordre chez lui, il me battrait
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plutôt. Je lui laisse son diner sous la porte et je m*ea vais. Souvent je retrouve le plat comme je l'ai laissé. Il aime mieux manger des figues vertes, des vilenies, sauf votre respect ; c'est un homme qui passe toute une journée à tailler une gaule comme un enfant. Aussi tout dépérit dans son clos. Il n'a seulemejit pas d'outil...
— Qu'est-ce que vous lui donnez à manger ?
T— Ce que nous mangeons chex nous, sauf votre respect , une bonne assiettée de soupe, de la salade.
Les Garnaches haussèrent les épaules et levèrent les yeux au ciel avec grande compassion,
— Écoutez , reprit Ninette , dès à présent vous soignerez un peu sa nourriture. Faites-lui de tempa en temps un peu de soupe grasse ; Bernard est riche* il peut venir à mourir, on récompenserait vos soins. Cet homme n'a pas son bon sens, il faut que chacun y mette du sien.
La grosse Miette regardait les Garnaches d'un air de soumission et de confiance, toute fière que l'on s'occupât de ses services méconnus , et concevant les plus belles espérances pour l'avenir sur les simples mots de Ninette. Les deux Piémontaises n'oublièrent rien pour la mettre dans leurs intérêts ; et elles n'y eurent pas grand'peine , cette femme fort simple ne connaissant
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rien de leurs rapports véritables avec le vieux Bernard et Chloé. Elles finirent par obtenir d*elle qu*elle livrerait en secret à Ninette les hadres du bonhomme qui auraient besoin de réparations.
Ninette ne cessa point d*aUer tous les matins, comme en se promenant, rôder autour du clos. Quand Bernard paraissait , elle lui disait son bonjour compatissant, et lui demandait de quoi il pouvait avoir besoin. Le plus souvent il ne répondait rien, mais il contracta Fhabitude de voir à une certaine heure le visage de Ninette collé aux barreaux.
Un jour, de la hauteur qui dominait les vignes , elle le vit occupé à tailler un cep ; il s'interrompait à tout moment pour repasser sur un caillou son couteau, qui, sans doute, était très-vieux. Enfin il le jeta avec ftireur à travers la vigne et s'en alla.
Le lendemain, Ninette parut à la grille et appela le bon* homme.EUeavait pris par degrés un certain air d'autorité.
— Eh bien, Bernard, comment vous va? un peu mieux, n'est-ce pas? Votre veste est raccommodée, j'ai reprisé votre bonnet de laine.
Bernard regardait ces objets l'un après l'autre, mais il ne répondait rien.
— Vous devez trouver vos dîners meilleurs f reprit
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Ninelte , j'ai parlé à Miette. J'avais envoyé un peu de viande hier, cela vous fera du bien.
— Mêlez- vous de vos affaires, lui dit Bernard.
— Allons, méchant homme, ne vous fâchez pas. Tenez, je vous aime plus que vous ne méritez ; je passais sur la place, et je vous ai acheté ceci.
Bernard prit brusquement le paquet, un éclair de joie brilla dans ses yeux. 11 vit reluire dans le papier une belle serpette toute neuve enrichie d'un tire-bouclion, d'un poinçon et d*une petite scie. Le vieux Bernard, depuis vingl-cinq ans peut-être, n'avait reçu de présent mieux choisi. Il avait perdu sa mère étant encore enfant, et s*en souvenait à peine; il n'avait jamais éprouvé la douceur de tels soins de la part d'aucun être humain , et cet homme endurci n'y fut que plus sensible. II s*accouluma si bien à voir Ninette chaque jour qu en sortant le matin il levait les yeux au-dessus du mur, et s'en allait ensuite machinalement regarder à la grille. Quand il n'y trouvait point Ninette, il était tout déconcerté.
Un matin, la jardinière, qui avait la clef, vint, comme il dormait , poser sur son lit un énorme bouquet de fleurs encore tout baigné de rosée. U se réveilla au bruit ; cette femme lui dit :
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— Tenez, c'est aujourd'hui votre fête, Ninette y a pensé, elle vous envoie ce bouquet.
Un joyeux rayon de soleil glissait par la fenêtre. Jamais pareils parfums n'avaient réjoui ces tristes murailles ni le cœur de ce pauvre homme, n flaira les fleurs avec une volupté sauvage, puis, par extraordinaire , il versa Peau d'une cruche dans une jatte et y déposa soigneusement le bouquet.
Ninette vit clairement ses progrès ; elle n'avait point voulu jusqu'alors s'introduire par surprise chez Ber* nard, de peur de l'irriter.
Elle se faisait seulement livrer par la jardinière les bardes et le linge qui avaient besoin d'être raccommodés ; et ce fut là son prétexte pour pénétrer la pre-> mière fois dans le clos. Elle représenta qu'il fallait qu'elle rangeât elle-même le linge qu'elle rapportait. Le vieux Bernard céda. Ninette fit en sorte qu'il s'aperçût à peine de sa présence. Quand elle se vit assez bien établie pour qu'il ne la chassât point, elle se servit de la clef de Miette, et souvent Bernard la surprenait dans la maison s'occupant à ranger.
Le nom de Chloé, qui avait tant servi aux Gamaches, leur donnait encore occasion d'arracher quelques mots au bonhomme ; elles rapportaient des nouvelles, vraies
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ou fausses^ de leurs parents ; mais elles ne manquaient jamais de déplorer le sort de cette pauvre enfant, mariée à un homme vicieux qui ne lui avait laissé en mourant que des dettes, et dont le fils unique, pardessus tout, ne lui donnait aucune consolation. Les Garnaches inventaient ces derniers détails ; il ne courait aucun bruit pareil sur Tenfant et le mari de Chloé, qui avait à peine écrit une fois.
Sur ces entrefaites , les Garnaches se présentèrent un joiff à la grille, en habits de deuil ; la jardinière, qu'elles rencontrèrent, la leur ouvrit. Bernard était encore dans son lit quand il vit entrer ces deux femmes vdtues de noir, ensevelies sous leurs mantilles et poussant des gémissements. Elles sassirent l'une à droite, rtutre à gauche I et recommencèrent à gémir. Bernard se dressa sur son séant, tellement impatienté de la scène qu'il s'écria :
— Femmes I qu'avez-vous à pleurer?
Alors quelques mots entrecoupés se firent jour alter nativement à travers les sanglots.
— Ah!
— Ah!
•^ Pauvre fiwnardl «^ Pauvre cher homme l
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— Chloé...
— La paavre Ghioé.»^
— Elle est morte.. .
—Mo^te...
Là-dessus les lamentations redoublèrent.
— Je... je... ne... ne... puis me mettre dans la tète que nous l'avons perdue.
— Nous... nous... qui... qui... qui Faimions tanti ' Bh bien , dit Bernard d'un air ébahi^ devant Keu
soit son âme.
Les Gamaebes , par un même mouvement , fixèrent leurs yeux humides sur le visage du bonhomme à tra» vers les plis de leurs capuchons. La vieille reprit :
— Vous avez raison, Bernard , la voilà délivrée. Son fils est déjà grand mauvais sujet, il l'aurait peut-être déshonorée. Dieu a bien fait de la rappeler à lui. « . Mais cela est Irien pénible.
Cette nouvelle de la mort de Chioé, qui n'était que trop vraie, ne parut pas faire beaucoup d'impression au bonhomme , non plus que la conduite prétendue de l'enfant de sa parente. On eût dit qu'il avait oublié cette famille. Cette indifférence venait peut-être de ce qu'ayant fait anciennement toutes ses dispositions, il n'avait plus assez de force d'esprit pour revenir là-
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dessus. Les Garnaches s'en allèrent ivres d*e^ranoes, modérées toutefois par un testament en bonne forme, dont Texistence leur était connue, et dont une clause transmettait le bien au fils dé Chloé en cas de mort. Ce testament , Bernard de\'ait l'avoir caché chez lui dans quelque coin, mais elles n'avaient pu songer jusqu'alors à le découvrir.
Cependant Nioette eut ses grandes et petites entrées dans la maison de Bernard. 11 lui laissa prendre, tant sur lui que sur Miette, une certaine autorité. Elle eut une def du jardin, elle entrait et sortait à son gré, souvent eUe passait des journées entières avec Bernard, qui s'y accoutuma comme il se serait habitué à la vue d'un nouveau meuble.
Depuis longtemps on soupçonnait dans la ville les circonvolutions des Garnaches , bientôt eUes ne s'en cachèrent i^us. Elles essayèrent de faire digérer à la multitude ces premières excuses dont elles avaient payé la jardinière : qu'elles étaient des parentes zélées du vieux Bernard , qu il n'avait plus d'autres proches, et qu'elles lui voulaient rendre les plus grands soins. Les manières de Ninette changèrent visiblement ; elle rompit par degrés avec les habitudes de grande re* traiic ; ses nouvelles occupations ne lui laissaient plus
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le temps d*aller aussi souvent à l'église. On la vit enfin publiquement arborer les pompeà du monde> c*estràdire qu'elle osa paraître avec un raban rose à la mentonnière de son bonnet, fait en dartnewe. Ce ruban ne fit pousser qu'un cri , depuis la porte des Minimes jusqu'au faubourg. On se désabusa sur le compte des Gamaches , et l'on ne se dissimula plus que Ninette voulait achever de tourner la tète au vieux Bernard et s'en faire épouser. Les gens du faubourg , qui la voyaient passer tous les matins, remarquèrent qu'elle ne portait plus, depuis quelque temps, que des bas blancs , chose inouïe dans le pays pour une femme de sa condition I
Quant à Bernard, il était exactement retombé en ^fance ; il pouvait à peine quitter son lit, et, sans tout le soin qu'on avait de lui , il serait sans doute mort de misère et d'inanition. Cependant il avait encore l'estomac bon, le corps solide, et il resta si longtemps dans cet état qu'on né songea plus à ce qui se passait Sans cette maison.
Na;arille avait été nourri dans cette idée qu'un vieux
parent qu'il n*avait jamais vu, et qui demeurait à deux
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Qènts Uettes de diBta&ce ^ lui laJJteraU tàt ou tard ea mourant un millier d'écus de rente. Mais après la mort de aa mère, durant sa première jeunesse, sipleiDe d'aventures et d'agitations , il n'y pensa guère » si oe n'est qu'il s'écriait gaiement avec ses amis, quand il était dans une situation difficile : — Moi qui devrais avoir trois bons mille francs de rente à l'heure qu'il est ! — Mais il n'y comptait pas lui-môme*
Au moment dont il s'agit , il venait d'entamer des négodationa dont il se prtHnettait de bons résultats. U s'était poussé dans le monde , rien n'est plus aisé que de s'introduire dans ces réunions suspectes qui , dans le désordre actuel de la société, essayent de se donner pour la bonne compagnie. On y rencontre sous Thabit Mir dea gens qu'on rougirait de saluer dans la rue, et 0*e6t une vraie comédie que reproduisent mieux qu'on né croit les figurants payfa à vingt sous par tôte dans les théâtres pour représenter le beau monde.
Nasarillo s'était produit chez M. Desvergers, qui tenait un cabinet d'affaires , profession fort problématique. 11 y fut bien reçu et devint , malgré le mauvais état de ses affaires , l'un des coryphées de l'endroit. On peut dire, sans le vanter, qu'avec son esprit et sa bonne grâce naturelle, il aurait encore pu prétendre à
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nmax» Quoi qu'il en soit, il voyait dans C6 salon uns certaine dame de Courlieux, qui parut favoriser les soins qu'il rendait à sa fille. Nasarille était vêtu avec goût, on lui savait de l'eqprit : les renseignements que donnaient des gens pour Tavoir vu dans le monde ne pouvaient àtre qu'avantageux* Bref, madame de Cour^ lieux lui accorda ses entrées chez elle» et sa recherche fut décidément agréée. Le train de ces dames éblouit NazariUe. On n'avait pas dit le chiffre de la dot, mais il était considérable , selon toute a^xarencOé Quant à lui, on le traitait sur le pied d'un homme qui vit dans Taisance et qui a tous les moyens de parvenir à la fortune. Madame de Courlieux s'était laissée prendre au bruit qui courait , qu'il attendait du bien de quelques parents. Nazarille soutint le mieux qu'il put cette opinion en sacrifiant le nécessaire à des habits de luxe ; mais quaad la négociation prit figure, il fallut ^fiu retomber de cette hauteur dans l'odieuse réalité de sa situation. 11 n'avait pas un sou vaillant et pas d*état proprement dit. 11 n'avait pas même osé faire entrer en ligne de compte l'héritage qu'il attendait, car U l'attendait depuis si longtemps qu'il n'y comptait plus. Cependant les choses étaient si avancées qu'il était honteux de reculer, et il allait manquer cette excellente
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af foire faute d'un peu d'argent qui pût au moins â>loiiir pour le présent.
Ce fut dans ces dispositions qu'il reçut un jonr la visite d*un homme de son pays qui voyageait pour le commerce. 11 était justement en trâin de préparer ses ajustements pour une de ces visites qu*il follaît faire sur le ton de la cérémonie;. il tenait à la main une plume dont il avait trempé la barbe dans son écritoire, et noircissait avec soin les coutures et le bord des boutons d'un habit étalé devant lui sur une chaise. Gomme il savait que cet homme n*avait rien de commun avec le beau monde de Paris, il ne se dérangea point, il était d'ailleurs dans un de ces moments d'humeur et de distraction oh Ton n*a plus la force de se contrain-* dre.
— Eh 1 que faites-vous là? lui dit cet homme, avec la grosse joie du pays et un accent fort prononcé.
— Vous voyez, reprit Nazarille d'un air tragique, ce qu'il en coûte pour briller dans le monde. Je ne crois pas que toute l'encre que j'ai employée dans ma vie à écrire m'ait mieux servi que celle-là. . . — Ck)mment vous portez-vons, mon cher?
Il prit la main du voyageur, la lui serra, et se détournant encore, il dit avec un gros soupir :