‹ Les contes de la familleChapitre 23 sur 23 · LES G AR NACRES · texte numérisé non relu

LES G AR NACRES

méats, qui ne sont pas sans douta f(»t éloignés. D £Mit y songer, à votre âge.

— li est vrai, ajouta Brigalier, qui paraissait occupé d'une même idée, qu'il faut encore déduire là-dessus les honoraires qu'on a bi^ voulu m'accorder, et qui se montent bien à trois mille deux oent vingt-huit livres et quarante-neuf sous de papier marqué.

Ninette, qui s'était approchée de lui, s'en écarta d'un saut, comme quelqu'un qui marche sur une vipère.

— Ced, dit NazariUe, ne me regarde phis; je vous laisse, chère cousine, débattre vos affaires avec numsieur. Je vous conseille de vous hâter... avant qu'on ne le pende.

Ninette accablée tomba dans les bras de BrigaHer , en proie à une attaque de nerfs. Nazarille s'esquiva doucement. Brigalier coucha Nmette sur deux chaises, appela les voisines de tous côtés et la laissa entre leurs mains.

Le soir même, Nazarille prit la poste.

Tout fut public dans cette affaire et Ton imagine le bruit qu'elle fit dans la viUe, et si le voisinage de Ninette se fit faute d'applaudir aux représailles du cousin.

La Garnache demeura vingt-quatre heures sans paraître. On craignait qu'elle tombât gravement malade.

LIS OARNACRBS 287

tant le C019 paraissait rude; mais le soir du troisième jour, eOe sortit à la nuit tombante, bien enveloppée de son mantelet, et s*en alla chez Brigalier.

L'homme d'affaires soupait; elle s'assit le visage caché dans son mouchoir, sans faire entendre, dunoit quelques minutes, que des sanglots et des gémissements étouffés.

— Ahl Brigadier... mon pauvre Brigalier... mon vieil ami I

Brigalier lui prit les mains d'un air contrit.

— Ahr Brigalier... c'est dans le malheur qu'on reconnaît ses vrais amis... Je vois maintenant combien vous m'étiez attaché... J'ai eu bien des torts, et vous avez eu la dâicatesse de ne point me le reprocher. Je vous retrouve à présent; c'est une grande consolation ; je n ai plus que vous dans le monde...

— Et je ne vous manquerai pas, dit Brigalier tout en pleurs et la bouche pleine.

— Je connais les hommes, reprit Ninette, et vous apprécie d'autant plus... je sais que vous êtes un honnête homme... Quand vous voudrez, Brigalier, vous trouverez en moi une femme dévouée, reconnaissante, comme il vous la faut.

— J'en suis bien persuadé, reprit Brigalier en pelant

286 LES OARNAGHIS

une poire... je Taurais bien voulu... nuds je ne sois plus en mesure... vous étiez lancée dans la dépense... j'ai mon petit train à moi...

— Bon Dieu, interrompit Ninette, vous savez ooinment je vivais...

Brigalier hocha la tète en avalantun quartier desa poire.

— Ce n*est pas là une difficulté... mais il s'est bàdé une affaire... c'est votre faute, que diable!... Vous m'avez tant promené... et puis qui aurait pensé que ce finot de... votre cousin... j'étais en pourparler avec le meunier du Grand-Béal... et ma foi j'épouA sa fille; on publie les premiers bans après-demain.

Ninette, qui avait renvoyé sa maladie pour fidre cette démarche, se mit au lit en rentrant, pour avoir un prétexte de ne plus se montrer. On la crut si iAea ruinée qu'on la plaignit presque; elle n'était pourtant que réduite aux petites rentes dont avait parlé Brigalier; mais cette somme, comme l'avait remarqué Nazarille, lui suffisait, et la Gamache pouvait vivre de la même manière que par le passé.

L'onde Simon, quand il connut les derniers détails de l'événement, se mit à dire en parlant de NazariUe :

— Ce garçon-là était plus sensé que je n'aurais cru d*abord.

byGoogk

THËftËSË

On parlait un soir, chez mon vieil ami B***, de la tlifflctûté de trouvei" des intrigues nouvelles au itiîlieU de tant de productions romanesques dofit toUrttîlUe la littérature de Chaque natton* Quelle trame, quéîle combinaison, quel ressort dramatique qui 'il*âit été non-seulement découvert, fti&is reproduit des milliers de fois depuis bien des siècles. On a varié les détails, mais le fond ne peut que rester le même ; après tout, la nature n^offre point à Tart des ressources inépuisables. Les passions de Thonime, les liens de famille, les diverses conditions dans la société peuvent se compter, toute Timagination du poëte n*en pourra •tirer qu'tm certain nombre d'effets.

— Heureusement, dit M. B***, que ce fond bien connu

suffit à l'habile artiste. Par cela même que les passions sont éternelles, leur fidèle peinture intéresse éternellement. Un cri sorti du cœur a toujours ses droits sur le mien. L'histoire de l'enfant prodigue, sous d'autres habits, me fera pleurer après deux mi'le ans ; mais, avant tout, pleures; vous-même, comme a dit Horace en latin. Je ne vois donc pas qu'il faille se désespérer L'art est épuisé, dit-on? Il Tétait sans doute avant le déluge, et qui sait depuis combien de fois ?

La conversation tomba naturellement sur la difficulté de rajeunir les sujets, à quoi M. B*** répondit encore qu'il ne fallait que du talent, c'est-à-dire reprendre au vif la nature affadie et défigurée' par la médiocrité vulgaire.

— Par exemple, dit-il, quoi déplus conmiun et de plus plat qu'un sujet qui a fourni durant cinquante ans des milliers de romans et d'opéras comiques, de pastorales et de ballets I Quels personnages plus traînés dans nos répertoires que ce vieux seigneur de village brusque et bienfaisant, que ce méchant bailli à grande perruque, hypocrite, fripon, bas avec son maître, impitoyable avec les paysans. Ajoutez le fils du seigneur, étourdi, débauché, dont le bailli sert les désordres à l'insu du père, et un vieux paysan pieux et honnête.

dont on veut corrompre la fille, modèle d*innocence et de beauté. Ne voUà-t-il pas une intrigue villageoise stéréotypée pour ainsi dire sur nos planches de théâtre et dans nos vieux livres, comme les personnages inamovibles de l'ancienne comédie italienne : Cassandre, Pierrot et Arlequin ? Eh bien, je connais sur ces données une histoire très- véritable, dont le souvenir me tire des larmes, et je suis sur qu'un habile homme qui en eût été frappé comme moi, aurait trouvé moyen de communiquer son attendrissement.

On peut bien penser que chacun de nous.se récria pQur que M. B*** nous racontât son histoire.

— Pas si sot I reprit-il en riant, je prouverais trop mal ce que j'avançais.

Mais on le pressa tant qu'il s'exécuta de bonne grâce, ne fùt-ce que pour abréger le débat, au risque, ajoutait-il, de nous faire le plus plat conte du monde.

— Je ne vous dirai point le lieu de la scène, car j'ai tout lieu de croire que la famille dont il s'agit n'est pas éteinte. Quelqu'un de vous connatt-il une personne

du nom de Barbezieux ? Non A merveille. Eh

bien, M. de Barbezieux était, avant la révolution, un vieux gentilhomme qui s'était retiré dans ses terres après de longs services dans la marine. Il n'avait qu'un

2M f Hliifr»c

flto qu'on f^féiîA <to boima lie^kPO à Pms pour y terminev «ofi: é^tmtion ei sime l'iuiAi des eirrlèrtt $om vBFtet 1^ k| joun^ noblesse. Il ctébiM 4m» le neode SÛU9 le nom de Victor de Barbexieui» et j^omelteil» il faut le dife, de aouteniv dignemeoi l'honftear de la maison. Soapàrev doot U était funicpie eamur/snV vait rien né^gé pour fake à» )ui w beaa geolil* homme.

Le vieux M. de Birbeiieux avait cooaervé de set habitudes d'homme de tofin un ton bftttqiie et aévère. Au fond, c'était le meUleiir bemme du monde, iatmtable seuleii\ent sur le ohiptfe de s* nobleeae, pkîn d'honneur et n'ayant jamais caché k son fils qu*il aimerait mieux lui casser la tète cpie de kii voir eottmettre une action indigne de lui, Il faut dire cpi*il se dédommagea de ses fatiguée, dans aa reif aite, par une entière oisiveté. Hors docheslui depuis longtemps, U n'était plus capable de gouverner pes terres; il ne faisait que chasser. Par la même raison, sa fenune, madame de Barbezieux, qui n'avait jamais qi:âtté son chftteau, a*était rendue fort habile dans l'adminialialioa de ses biens, et cela fut heureux pour le vieux gentil» homme, qui s'en reposait sur elle. Mais madame de Rarfoezieux monrut, et- voilà ce qui rendit toute son

importânoéàl^ ié'balil)» tigre d^HXi^â^, ^eû «aé^ daxi^ le ÎNiys; iDâi6 pw îeonnu jusqiAlcrs, et U tp^ madaffie de Barbesièux avaiH prié fièift-decrogBmrlBB: grtffeB. ' . ' .

Cêl houae uàurpà inentAt tout rascènda&l qo» M: pouvait donner son aofivké^ sur IHosoucpfliQe, la ftb^ peese et la hàiné dés affifdreBd'un maître pasetlaii sleft. Le bailli fut le mattre, gouverna la mufloa, kaha. avec 1^3- feriiders, et l'on vit en peu de tempe gu0 les plaintes non^seiilement devenaient inutilea, nuda aotiàf veralent renUireniiiie.dee plaignants. Tout le paya tien^.

: Ce Jbaffli, )e le vois encore, était un l^onune. doû, mielleux, d'un viaag» plein et fleuri, prêchant là paix, le bonheur dea bommes, le progrès des lumi^t^/ fBffd de i^ileaoïdde et corrompu jvaqu'à la moelte dea ois. On fut longtemps à le eonnaHre. h parlait et agissait si posément qu'il était difficile de n'être pointdupé* C'était un homme à répliquer âxec douceur h' un maibeureux fermier qui lui exposait ses pertes f -^ Uon ami, je ferai saisir, — et qui faisait saisir, ^ en effet. S'il eût dit : Je voua ferai pendre, :on eût ^été' piendo.

Cette tyrannie ileit d*autaal plus dangereuse qû*éne:

terrifiait les malheureux, étouffait leurs cris, et trompait le mattre sur la tranquillité de ses relations avec ses paysans. — Ce bailli est un homme introuTable, disait M. de Barbezieux. Jamais nos affaires n'ont mieux mardié. — Et son opinion là-dessus était s connue, que personne n'eût entrepris de la lui 6ttf . — C'est un si brave homme que ce baiili ! disait-il dans ses chasses aux paysans troublés.

Or, parmi les honnêtes gens du village, il y avait surtout un fermier de monseigneur q3i exerçait sur le bailli lui-même l'influence d'une antique et solide vertu. Cet homme, qu'on appelait Etienne, était ce qu'on peut appeler, même pour ceux qui ont connu les anciennes mœurs des campagnes, la crème des braves gens. Les Etienne étaient de père en fils ferr miers du château, et les services accumulés de cette race semblaient reluire en celui-ci. Il savait tout juste assez lire pour suivre les offices du dimanc(ie ; mais tout ce que la piété la plus ferme, le sens le plus droit peuvent donner de notions justes et de sentiments élevés, était dans ce cœur et dans cet esprit. Demeuré veuf d'assez bonne heure avec une fille unique, il réleva d'une manière digne de lui, et Thérèse fut parmi les jeunes filles ce qu'il était parmi les hommes.

Etienne, au nouveau train des choses, se mit en mesure d'être plus que jamais sans reproche dans ses affaires de fermage, moyennant quoi il marchait tête levée. ^lais il ne tarda point à se compromettre eu prenant ouvertement la défense de ses malheureux voisins, successivement opprimés. Le bailli reconnut que cet adversaire méritait considération, et se donna la peine de réfléchir aux moyens de le perdre sans ressource. Sa haine et sa rage avaient redoublé en raison de l'obstacle.

En huit jours tous les bestiaux d'Etienne moururent d'une soi-disant épidémie ; mais un vieux berger fort habile laissa échapper qu'on les avait empoisonnés. Cela ne put être prouvé, par la raison qu'on n'osa point seulement le soutenir.

Le dimanche suivant, au sortir de la messe, le tambourineur battit un ban et lut un papier annonçant comme quoi tels et tels des plus aisés du pays se cotisaient pour avancer audit Etienne, soit en argent, soit en nature, le bétail qui lui serait nécessaire pour continuer ses travaux.

Thérèse, qui se trouvait là en habits de fête et qui s'était approchée avec d'autres filles sans savoir de quoi il était question, se mit à pleurer à la publication

298 rninisfi

de cette oeuvre généreuse ; tous les signataires de la cotisation se jetèrent alors dans les bras d'Etienne, qui pleurait aussi à ce témoignage deTestime et du dévoue* ment des gens de son pays. Ce Ait une scène admirable, (k>nt la nouvelle parvint le soir à M. de Barbezîeux ld« même, qui, rencontrant Etienne le même Jour, lefélidta et lui dit : Je suis charmé de ce qu'on a iSdt pour toi, puisque c'est un bel éloge pour les uns et pour les autres, mais le bailli t'aurait tenu compte de ta perte; il n* est pas bien grec, tu sais bien.

Les choses en étaient là, quand M. le chevalier Victor de Barbezieux arriva un beau Jour au château. II venait adoucir par sa présence la perte de sa mère, ayant prudemment laissé passer le temps du deuil, afin de s*épargner le premier poids de l'affliction. 11 avait tendrement aimé sa mère, mais l'élolgnement, la dissipation lui allégeaient cette mort ; il ne voulait point s'en troubler outre mesure par la vue du château en deuil, d'un pays désert, enfin d'un père affligé. Le séjour de Paris, les plaisirs et les compagnies du temps avaient changé ce jeune homme. Il avait donné dans U philosophie à la mode, en tant qu'elle s'accordait avec ses inclinations au désordre; il affectait les ma* nières ridîdules des petits^mattres, il ne marchait qu'en

sQ. dandinant et ne pelait qu'avec des bégaieineota affectéa qui prêtaient à rire ; en outre, infatué de Vangl(manie,(f]i était la mode régnante, il &*habil)ait comme le beau Uandre dans les parades de boule*^ vffcrUJ.

M. de Barbesieux haussa les épauler à la vue de ce personnage qu'on lui rendait pour son fUs, et dèsJes premiers jours ils eurent un débat très^vif sur les préjugés de naissanqe, pures chimèreai disait le cheyfilier, en ajoutant qu'il en était de même cl^s antiques superstitions; que la philosophie avait changé toutcelAr et que tous les hommes étaient égaux ^ à quoi le père lui répliqua qu'il prouvait bien le contraire, et qu^il était heureux qu'il en fût ainsi.. Bi*ef, il se moqua de ' lui, lui tourna le dos et se mit. en mesure da le retenir au château, comptant bien lui redresser le jugement,. . Cependant les paysans, poussés par le bailli^ qui fit à cette occasion le bon serviteur, se mirent en devoir ^ de célébrer par des réjouissances l'arrivée de M. le chevalier. On dress^ des tables dans l'avenue du ç))â*. teau, on y forma des danses auxquelles H* le chevalier* voulut bien assister. Le bailli, qui ayait pé|;)étré d'un coup d'œil à quel hpmme il avait affaire, qui voyait dans le chevalier un futur maître, et pour le présent

un appui probable, une espèce d'assodë, ne le quittait point d'un pas, s*étudiant à lui plaire et ne négligeant rien pour précipiter la parfaite alliance. Or, ce soir même, Tattitude du chevalier lui ouvrit une voie qu'il cherchait, mais il n*en fit pas semblant ; le chevalier luimême le prit par le bras un moment après.

— Dites-moi donc, mon ami, qu'est-ce que ceOè belle enfant qu'on voit là bas?...

Le bailli sourit d*un air goguenard.

•— M. le chevalier veut parler de U tBh de son fermier Etienne...

— Elle est remplie de modestie, la fille de mon hrmier Etienne...

Le bailli fit entendre un ricannement, et ils continuèrent de s'entretenir en se promenant sous les arbres.

La fête finit, et chacun rentra dans son ]ops aux sons mourants des hautbois.

Ce qui redoubla les alarmes du lieu et donna bientôt mauvaise opinion du jeune seigneur, ce fut cette parfaite intelligence qu'il fit paraître avec le baUii. Us ne se quittaient plus. L'on jugea qu'ils étaient faits l'un pour l'autre. Etienne, plus sensé ^t plein d'indulgence, devina mieux les causes de cette liaison.

THÉRÈSE 30t

Un jour qu'il en causait sur le seuil d'un voisin en revenant des champs :

— A cet &ge-là on est dupe de qui nous flatte. Il faut bien jouer quelques tours au vieux père. Mais la souche est bonne, le jeune homme mûrira, et ceux qui le servent aujourd'hui seront reconnus pour ce qu'ils valent.

En approchant de chez lui comme le jour tombait, Etienne aperçut le bailli sortant de sa maison, dont la porte se fermait brusquement. Le bailli ne le vit point et disparut derrière la haie d'un sentier.

— Que veut-il? dit Etienne en entrant.

Thérèse, tremblante, s'excusa sur ce que la seule vue de cet homme la mettait en colère. S'étant remise, elle rapporta comme elle put je ne sais quelles menaces qu'il était venu lui adresser.

— Allons! mon enfant, du courage ! il y a un Dieu là haut pour les braves gens qui ne l'oublient point. Le bailli compte sans Thôte, c'est le cas de le dire. Essuie tes yeux, et soupons tranquillement.

Thérèse passait pour la fille la plus vertueuse du pays. A dater du jour dont nous parlons, on la vit redoubler de piété : soir et matin on la trouvait dans l'église; elle visitait le curé jusqu'à importuner sa

302 TH«Rf(SB

vieille gouvernante, et sans afTeeter de i»«âeautîoifi. Mais, chose étrange! ce cbangémMit de conduite M produisit point le bon effet qu^on aurait pu croire; il coïncida Justement avec les premières atteintes qu'eut à souffrir la réputation sans tache de la Jeune fille. On ne voulut voir dans ses visites fréquentes à la cureqœ les scrupules d'un esprit troublé. Dieu sait aussi €eque Ton pensa de son assiduité à TÉglise. Les bonnfô femmes hochaient la tête en la voyant passer :

— On ne sait plus à qui se fier, criait un jour à sa voisine, la Simonne, alliée des Etienne.

— On ne sait jamais non plus, dit Tautre, è qui se fier en fait de rapport ! Le monde est bien méchant pour les pauvres filles.

— Ah! que je voudrais que Thérèse fût sans re^ proche! Je ne dis que ce qu*on dit; d*après ça, si lès Beurré ont vu quelqu*un rôder à Tentour de chez Etienne, et toujours le même, il est bien étotuiaht qu*une fille d'honneur ne dise pas la chose à son père.

— Mon Dieu! faut tout savoir. Son père, il est bien assez tourmenté, ce pauvre cher homme, qull àe dé* vore de chagrin à lui tout seul ; le dit-ll aussi à sa filfe,ce qu'il a sur l'estomac.

n n'était que trop vrai ; le brave Etienne, soumis à des vexations successives, voyant sa ruine imminente, ses charges doublées, l'impossibilité de les soutenir par son travail, était tombé dans une affliction profonde, qu'il cachait surtout à sa fiUe. Comment lui dire, après avoir élevé cette chère enfant dans l'aisance, qu'elle touchait à la dernière détresse; que sa dot, amassée avec peine, était dissipée, qu'il fallait renoncer h s'établir? Comment lui laisser voir qu'elle en serait bientôt réduite à travailler en journée, à ramasser de l'herbe ou à mendier le long des chemins. Thérèse était pourtant la seule à ignorer ces extrémités.

Quand, le soir, Etienne venant des champs, le front penché, le regard sombre, traversait le village, plié sous un fabc, ne fuyant personne et la conscience nette. Dieu merci I ses parents, ses amis, l'arrêtaient au passage, s'informant de sa situation, l'invitant à boire et ne sachant, dans leur bonhomie grossière, quelles consolations lui offrir.

— Que voulez-vous, disait Etienne posant son fardeau et relevant la tête, c'est un moment d'épreuve ; mais, comme on dit, le diable n'est pas toujours h la porte d'un pauvre homme; il est bien fin, mais il y a plus fin que lui. J'ai bonne confiance. Ce qui me fait

SOA THÉRÈSE

le plus de peiae, c*est que ma pauvre fille a plus de peine encore que moi. Elle change, elle est triste que ça me fend le cœur, et pourtant elle ne sait rien, pour ça non, elle ne sait rien. Je compte assez sur les bonnes gens pour être sûr qu'on ne lui a rien bavardé sur des affaires malheureuses. Qu'est-ce qu'elle a donc? je n'en sais rien. Si je la voyais rire, au moins, c'en serait pour nous deux; mais je n'en peux rien tirer, et je ne sais toujours pas ce qu'elle peut penser pour se détruire comme ça.

— Je vas te le dire, moi, ce qu'elle a... dit tout à coup Simon.

— Veux-tu te taire ! s'écria la Simonne. Ah ben! de quoi te mèles-tu?

— Si tu le sais, Simon...

— Rien, rien, répliqua la femme en poussant l'homme chez lui par les épaules, tu me ferais bien plaisir de Valler coucher si tu as bu; laisse les femmes jaser Voilà qui serait beau. Réponds à qui te parle, Jean- Quenouille, taille-bavette, pie- borgne!...

L'on entendit confusément du dehors la suite de cette brillante nomenclature de la Simonne, qui ne s'arrêtait pas en si beau chemin.

Etienne, troublé, promena ses yeux autour de lui

THfRfeSB 305

comme pour demander à chacun ce qu'on avait à lui apprendre.

— Vous savez comme il est, dit un voisip, il fourre son nez partout pour ensuite accoucher d'une bêtise. Est-ce qu'il peut savoir ce que pense une jeune fille!

Là^dessus chacun s'en allant souper, on se serra la main ; Etienne rechargea son faix et continua son chemin; mais cette parole échappée à Simon avait porté coup. Le père de Thérèse avait cru voir un air de gène et d'intelligence sur tous les visages, en dépit de ce qu'on avait fait pour écarter ses soupçons. Que pouvait-on savoir sur Thérèse qu'il ne sût pas lui* même ? il se perdit en des suppositions qui lui firent monter la sueur au visage, et qu'il repoussa bienlôt en maudissant l'entretien qui lui faisait outrager l'éclatante vertu de son enfant. Ne connaissait-il pas Simon pour un bavard, pour un donneur d'avis indiscrets? Ne voulait-il point d'ailleurs attribuer le chagrin de Thérèse à quelque raison frivole et ridicule ?

Ces cruelles imaginations menèrent Etienne jusqu'à la porte. Ordinairement, il refoulait son chagrin avant d'entrer, et faisait provision de courage pour ne montrer à Thérèse qu'un visage gai. Cette fois la contenance du père et de la fille parurent d'une triste con-

fbrmîié. Etienne ge jeta cf abord sur un eseaboaif dar«^ un silence farouche ; mais ne pouvant se-feidr plii9 longtemps dans cette réserve crueDe, il se leva brascfiiement, et fixant sur Thérèse un regard oôla sévérité le cédait encore h la tendresse.

— Eh ! bien, mon enfant, qu'est-ce qui fafifgef

— Rten, mon père. ; . je ne sais pmirqîw*. . .

— Tes yeux sont encore môufllés... Thérèsd, porto^ moi franchement. Tu sais <iue tm père est bdn/Ttm chagrin est le plus grand des miens. Je imit que ta m'ouvres ton cœur. ^ .

• — Que vous dirais-je ?. . . je suis trisle. .• c'est vt al. . . qudquefois... dire pourquoi...

Thérèse se mit à fondre en larmes. Étieniie, le oœnr rtavré, s'écria d'une voix tremblante?

— Tu n'as rien à te reprocher?

Les larmes séchèftnt tout à coup, peur ainsi diie,' dans les yeux de Thérèse ; elle redressa la iète mécat^ tant ses cheveux de la main, et regardant te vkil Etienne avec fierté :

— Dieu merci ! non, mon pèrel

Etienne lui ouvrit ses bras en plearant k son tour.

' — Bien, bien, mon enfant, je teerois. Tout vadone

TH«R*SE iVI

bîeiï. Pardonne-moi rf'avorir pu te faire celte 'question. It semblerait rraiment que je ne connais plus ma Thé-

Bs demearèrent quelque temps embrassés et bien soulagés tous deux par ce moment d*^)anehemenl.

* — Allons, s'écria brusquement Etienne, chassons tout cela : de quoi nous va-t-on tourmenter? Nous vivons, nous nous portons bien. Le temps est beau. Le bon Dieu veille à nos affaires, toiîf ira le mieux du riionde.

' Il essuya ses yeux et se mit à table d*un air satisAft, Thérèse ne pouvait comprendre alors tout ce qu'il y a(vait de tendresse et d'abnégation dans cet effort. Me ne devinait que confusémeiit les malheurs de sa maison, et ne s'attendait point h la dernière catastrophe qui s*approchait.

A deux jours de Ik, Etienne, a& lieu d'aller au travail à rheure accoutumée, sortit tard de son Ht, se plaignit d*ètre malade, tourna, vira, dans une agitation qu'il avait peine à dissimuler. Il invita sa fille & se distraire, à s'en aller passer la journée chez leurs parent»^ de la paroisse voisine ; elle finit par y consentir, puis tout à coup il sortit de la maison en courant comme un fou.

308 THéafcss

Thérèse ne se méprit guère sur cet état où pour k première fois elle voyait son père, et n'en fut que plus décidée à ne point sortir. Etienne était à peine de* hors depuis une heure, qu'une femme entra, la tète couverte d'un capuchon et poussant des gémissements. C'était la Simonne qui se jeta d'abord au cou de Thé-

— Ah! ma pauvre fille, que je te plains! heureusement que tu as de bons parents qui ne t'abandonneront pas. Ton père est connu, grâce à Dieu; on l'aidera, on fera des sacrifices. Un si honnête homme! tout le pays est dans la peine.

— Quoi donc? disait Thérèse tremblante, à travers ce flux de lamentations.

— Tout est perdu. Tu ne le sais donc pas Ml faut bien te le dire. Du courage, mon enfant! Vous êtes ruinés, sans ressource, sans miséricorde, ton père avait des délais, il n'a pas pu payer et de si mauvaises terres, et son bail doublé, et ses amendes, et toutes sortes de friponneries que lui a faites ce.... Chut! j'ai toujours peur.... Il s'est endetté, il a vendu sa maison, il n'a plus rien, et l'on va venir tout saisir

Elle en aurait dit davantage ; mais elle jeta les hauts

cris en voyant Thérèse reculer en chancelant et tomber raide au pied du lit. En même temps deux bras de fer soulevèrent la Simonne comme une plume et la jetèrent au delà de la porte.

— Misérable femme!... s'écria Etienne, qui demeura muet de fureur et de désespoir.

Il prit sa fille dans ses bras et l'appuya sur un banc. Un peu d'eau fraîche la fit revenir. EUe répara son désordre d'un air résolu et se leva :

— Soit, nous sommes ruinés, chassés, réduits à l'aumône

— Hé non ! c'est une folle, qui ne sait ce qu'elle dit. Je t'expliquerai

La voix d'Etienne faiblit, étouffée par les pleurs.

— C'est inutile dit Thérèse : du courage à votre

tour, mon bon père.

Et se jetant à genoux avec une exaltation nouvelle :

— Mon pèrel je vous demande pardon; c'est moi

qui suis la cause de tout ce qui arrive Oh! je vous

prie, ne me regardez pas avec ces yeux terribles, ue redoublez pas Thorreur de ce que j'ai à vous dire. Ayez pitié de la honte qui m'a fait taire, laissez-moi parler jusqu'au bout Vous vous souvenez de rassemblée qui eut lieu à l'arrivée de M. le chevalier.

Ouif ce wÂT-Àk je m'aperçus qu^ M. le bailli rôdait aiH t^ur de aou6 d'ua air singutier. Cet homme m'a toujours fait peur: Comme on s'en allait, il se glisaa derrière moi et me dit tout bas quelques mots qui m'effrayèrent. Je crus entendre qu'il viendrait le lendemain chez nous. Il vint, vous n'y étiez pas. U me fit Télo^ de M. le chevalier, puis il ajouta mon père!...«.

-^ Parle! s'écria Etienne.

— 11 me parla de telle sorte que j'allai m'enfuir en criant chez la Berthe;..i.

La voix de Thérèse s'éteignit; son père, qui s'était rapproché, la tenait embrassée et l'encourageait, quoiqu'il eût la fureur peinte sur le visage.

—- Il me dit que si je criais, si je courais, si je disais la moindre chose,, il nous arriverait de {;rands malheurs; qu'il voulait me laisser réfléchir et qu'il reviendrait Depuis ce jour, ajouta Thérèse en se serrant

contre son père et d'une voix qui fit passer le même frisson dans le corps du vieil Etienne , depuis ce jour, il revient !... A toute heure, en tout lieu, il me poursuit» il me guette comme le démon^ tantôt seul, tantôt avec M. le chevalier, qui est obUgé de l*apaiser; il me menace, il me fait des promesses, il se met en colère. II m'a prédit tout le mal qu'il voulait vous fàire> et qu'il

TUÉAÈSE ^1

le ferait ;avissitôt si je vous parlais... et qu'une fois endeués^ cliassésdu pays, déshonorés, on ne nous voujirait poînicroiFe, et qu'il vaus ferait mettre en prison. . . j&t yoâià pourquoi je ne disais rien..... Avant-hier, le jQur œàme où vous m'avez interrogée, il m'avait dit (q\iB o*éiait fait de nous; mais je n'osais penser qu'il en

;vintlà..... J'aurais dftvx)us le dire je n'ai pas pu., m-.

.^t vous aurez bien pitié de moi

Bti^me serra sa fille contre sa poitrine, leva les yeux au oiel, les poings serrés, et ne Isûssant s'échapper que ;des menaces enti*ecoupées.

-' U m*a bien répété, le misérable, que c'était moi, moi, qui serais la cause de notre rmalheur ; il savait . biei) me tourmenter, allez. £t, le même jour, il in*a jdit gu'il serait «ncore temps la veille de la saisie r que Je tenais votre vie dans mes mains, que je n'avais qu'à j*éfléGbir; et qu'il reviendrait

-^ Il doit revenir ! s'écria Etienne avec un transport sinistre.

— Ce soir..... Mais prenez garde je ne vous reconnais plus

— Sois tranquille, nous n'avons plus que Dieu pour nous, mais il veille.

M. B**' 8-interrompit en souriant à cet endroit.

312 THâRfeSE

— L*innocence opprimée est bien usée dans nos plaisanteries françaises, mais c'est encore un spectacle assez beau pour qu'on s*arréte à le regarder. Cet exemple, qui m'est familier, m'a toujours fait DadreËidessus quelques réflexions. Assurément voilà un homme dans une des pires situations qu'on puisse imaginer. Le seigneur est sourd, le fils est un mauvais sujet, point de plaintes, point de tribunaux, nul recours. Sa vie et son honneur sont livrés au bailli, faut donc sacrifier l'un à l'autre et se laisser étouffer dans l'ombre par un scélérat. Qu'on n'en accuse point le régime du temps, cette providence des mélodrames est aussi usée maintenant que leur innocence persécutée. Je vous raconterais la même histoire avec un préfet, avec un cadi, sous tous les gouvernements et dans toutes les conditions. Vous pensez que j'en dirais de belles avec les représentants du peuple et les muni* cipaux. Vous m'épargnerez de citer Caton, Socrate et tant d'autres.

Ehl mon Dieu, sans aller si loin, que n'ai-je à rappeler quelque employé à douze cents francs que la tyran*nie d'un sous-chef a fait mourir de chagrin sous le plus libéral des gouvernements. En tous temps, en tous lieux, il pourra toujours arriver qu'un honnête

homme, enlacé dans une intrigue, circonvenu par la calomnie, accablé par un travail inique, perde son repos, sa fortune, sa réputation, et demeure seul dans le monde avec la voix de sa conscience et le secours de Dieu. Or, savez- vous que c'est beaucoup, ce secours que Ton compte ordinairement pour si peu. Ne le cachons jamais aux malheureux, et je voulais vous faire remarquer à ce sujet qu'il leur fait moins souvent défaut que ne le pensent communément les partisans littéraires du dénouement malheureux. Il suffit de 16 chercher avec bonne foi dans les événements de la vie.

Voici toujours ce qu'il en fut pour Etienne, dont la confiance était ferme : il embrassa Thérèse, la réconforta de son mieux, lui dit d'avoir bon espoir et lui commanda de préparer à manger. Pendant qu'elle s'en occupait, il décrocha son fusil, le nettoya, le chargea de deux balles et le cacha derrière la porte.

Le repas étant prêt, Etienne se mit à table et mangea paisiblement. Après quoi, comme le jour baissait, il glissa son fusil dans les plis de sa cape et sortit, Thérèse,, effrayée, sans oser le questionner, le suivit sur le seuil et reprit quelque assurance envoyant qu'il se dirigeait du côté opposé au château, le long d*un taillis qui était derrière la maison.

314 TuémèsË

Une heure après, par une lune brillaiU^ qui éclairak tout le jardinet qui était devant Tbabilation d'Élienoe, deux IiommQS couverts de manteaux et qui semblaient fuir la clarté, se glissaient avec précaution le long das t^reillages. L'un des deux, plus hardi, s'approcha du seuil, et le oiartelet de la porte résonna trois petits coups, L'autre homme alors suivit son compagnon.

La porte s'entr'ouvrit, ces personnages n'eurent que le teny)s d'échanger quelques mots à voix basse, puis l'on entendit des cris affreux , et Tun des hommes sortit emportant une femme qui 30 débattait, tandis que Tautre cherchait à TapaisQr. Us n'avsâent pas fait six pas qu*une flamme sortit de l'ombre avec une détonation si proche qu'ils furent enveloppés de fumée; l'un des deux hommes tomba sur le visage : celui qui portait la femme, un moment ébloui, la laissa tomber et prit la fuite.

— C'est nia fille qui t'a sauvé, misérable ! mais tu ne réchapperas point! lui cria Etienne.

Puis il s'approcha de l'homme qui était tombé. C'était M. le chevalier, le fils du seigneur. En un clin d'œil, tout .le monde fut sur le lieu de la scène, des domestiques accoururent, le bailli en tête , et l'on

iran^drta le âls Bhrbezieirx (fans tiri carrosse «irrété près de Iti dans un tout autre dessein.

Le trouble était si grand et Ton s'empressait si bien awtoar du jeune seigneur, que Thérèse, qui se mourait, n'eut auprès d'elle que son père. Simon et d'autres patents vinrent ensuite presser Etienne de s'enfuir. I! ne le voulut point, et leur montrait sa fiQe sans parler. Un peu après il n'était plus temps : les gens du bailli, venus pour se saisir de sa personne l'arrachèrent d'auprès de sa fille avant qu'il eftt eu la consolation de la voir fi^reodre ses sens. Heureusement des femmes émues dé compassion, malgré le bailH, vinrent passer la mril auprès d*elle. On jeta Etienne dans le plus noir eachol de la prison seigneuriale.

Le bailli voulant de la promptitude dan* cette affalpe, ne percfit point son temps s il arrangea une histoire. M. de Bai1)ez)eux joignit les mains au nom de Tassas* sln^ il n'avait pu croire jusqu'alors à tout ce qu'on lui tfvail (lit contre Etienne. Mads enfin cet homme ftYait tiré sur le fils de son seigneur, et quoique M. de Barbezieux ne fCit pas fbrt édifié sur le compte du cfaévaliery il ne pouvait ^'opposer k un prompt et terrible exemple. Le cas^ était clair, il avait eu cent témoins 3 le baîlli expédia tout en forme. Etienne fui condamné h éb^

316 THéRftSE

pendu à trois jours de là devant la porte du parc, à Tancienne place du gibet seigneurial, qu*on n'avait pas élevé depuis deux cents ans.

Il se trouva que M. le chevalier n*avait qu*un bras cassé ; on iit venir un chirurgien qui réussit à le lui racconunoder fort mal, si bien qu*on vit bientôt qu*il en demeurerait estropié pour la vie. Il s'ensuivit, tant de la blessure que de l'opération, une forte fièvre qui mit le chevalier fort bas durant vingt-quatre heures, après quoi tout alla de mieux en mieux. Thérèse avait disparu de la maison sans qu'on pût savoir ce qu'elle était devenue. Les uns disaient qu'elle était folle, d*autres qu'elle s*était jetée à l'eau. Ce dernier bruit s'accrédita.

Par je ne sais quelles précautions du bailli, M. de Barbezieux se trouva resserré chez lui et gardé à vue pendant les .trois jours qui devaient précéder la mort d'Etienne. Le concierge avait Tordre de ne laisser monter personne sans avertissements ; les gardes veillaient dans les avenues, et s'ils repoussèrent quelqu'un, ils en gardèrent bien le secret.

Enfin, le jour fatal arriva. Vous ivous figurez la consternation du pays sur un tel événement et un tel coupable. Le vieux seigneur, faible et sensible, ne put pour-

tant consentir à demeurer chez lui dans cette cruelle matinée. Il prétexta une partie de chasse et sortit du château dès le point du jour.

U n'avait avec lui que ses rabatteurs et son piqueur, un brave homme, à cheval comme lui, et qui n'était pas fâché non plus du prétexte, pour s'éloigner de l'exécution. M. deBarbezi6ux, ordinairement bavard et animé à la chasse, ne l'était guère en ce moment ; il était surtout importuné du bruit sinistre des cloches qui le poursuivaient dans les bois et qui sonnaient le glas des morts depuis le lever de l'aube.

— Écartons-nous, dit-il au piqueur, ce bruit de cloches me fend le cœur.

11 piqua son cheval ; mais aussitôt une sorte de spectre échevelé, couvert de lambeaux, s'élança d'entre les arbres et courut à lui en jetant des cris. Cette femme vint se jeter à genoux sous les pieds du cheval effarouché.

—Je suis la fille d'Etienne ! s'écria-t-elle. M. de Barbezieux, qui l'avait crue morte, frémit jusque dans la moelle des os. Q se remit en écoutant cette malheureuse ; puis tout à coup les hommes qui étaient présents et que la frayeur avait retenus plus loin, le virent descendre, relever la pauvre fille, prendre des papiers

318 THéRJtSK

qu'dUe lui offrait, y jeter les yeux elfevenir vers eux en pleurant comme un enfant, li dit quelques nioti à roreille du piqueur, qui partit à bride abattue,

Mai3 le bailli avait si bien pria ses mesures qu'il avait fait avancer l'exéoution de trois grandes heures ; le motif n'en était autre que la prétendue obasse de M. de Barbeiieux. Les amis, les parents d*Btienne, et ils étaient en grand nombre, s'étaient enfermés cbes eux^ livrés à la honte et au désespoir, et soupçonnant Ik«dessou8 quelque invention diabolique« à cause des bruits qui avaient couru sur Thérèse et les visites mystérieuses qu'on prélendait avoir surprises* D'autres s'étaient fait un devoir cruel d'assister le pauvre Etienne jusqu'au dernier moment, comme ils l'auraient conduit au cimetière. Enfin, soit curiosité, compassion ou grossière avidité d'un pareil spectacle, la foule s'était amas* sée dès le matin à la porte du parc. On était venu de cinq lieues à 1^ ronde, et ce n'étaient qu'allées et venues du lieu de la potence à la basse porte de la prison,

A huit heures, cette porte s'ouvrit ; quelques gardes de la maréchaussée, le bailli, son greffler, son tambour parurent, formant cortège. Etienne était au milieu d'eux, les mains liées comme un scélérat, ce qui

THiRèftB 319

choqua beaucoup^ Il était pâle, abattu^ mais calme, l'œil net, le front haut, et les gens qui le connaissaient disaient qu*il devait songer à sa fille. C'était lui qu . était obligé d'encourager à chaque pas M. le Curé, qu ne faisait que sangloter; et quand illevait les yeux sur un visage de connaissance, il lui faisait un triste adieu de la tàte.

La foule se repliait derrière lui, en sorte que tous les spectateurs grossirent le cortège jusqu'au lieu du supplice. Incontinent, le ban fut battu par le tambourin, le greffier Ht la sentence, Etienne embrasse le bon curé qui n'en pouvait plus; mais on entend des cris...

Ici la scène du Déserteur, si vous connaisses le Déêerteur^ interrompit M. B***, b moitis que vous ne préfériez Barbe-Blelie... Un cavalier s'approchait ventre à terre ; il 8*arréte en faisant des signes de la main, il descend, dit quelques mots au sergent; on détache les mains d*Éllenne, et l'on met les menottes à M. le bailli. La foule, sans savoir de quoi il s*a-« git, pousse un long cri de joie; cela devait être. On trépigne, on s'embrasse, et Ton suit le patient et le bailli qu'on ramenait au château, Turt derrière l'autre.

Bientôt on est instruit; l'abomination découv^te court de bouche en bouche avec tous ses détails, ^tienne réparait au milieu des siens : on l'entoure, on l'embrasse : il n'était pas un de ceux qui Tallaient voir pendre, qui Teùt cru coupable un moment. Le délire de la joie et de la surprise était si grand, qu'on se mit, séance tenante, à former des danses sous les fenêtres du château. Or, voici cependant ce qui se passait dans le logis. L'affaire étant édaircie en quelques paroles, rien n*était plus aisé que de surseoir d*abord et de faire ensuite casser la sentence ; M. de Barbezieux renvoya Etienne, comme on a vu, en se chargeant de mettre fin à tout cela. Toutefois, il interrogea le valet de chambre de son fils, s'instruisit des derniers détails de l'intrigue, et y trouva la parfaite confirmation des rapports de Thérèse et de Tinnocence de son fermier. Frémissant alors de l'iniquité qui aurait pu se consommer en son nom, et s'échauffant là-dessus, comme il arrive aux gens faibles, il prit une résolution violente. Il mit Thérèse dans les mains des femmes du château afin qu'on réparât l'affreux désordre de ses vêtements, et même il voulut qu*onla/t^ belle, ce qui fut aisé avec les nippes qu'avait laissées madame de Barbezieux et la bonne volonté des femmes en pareil cas.

th£rèss 321

Thérèse, après avoir embrassé soq père, s6re de l'avoir sauvé, ivre de joie, se laissait faire docilement sans trop savoir ce qu'on voulait d'elle. M. de Barbezieux vint la prendre, lui donna respectueusement la main, la laissa dans une pièce qui précédait la chambre de son fils, et pénétra seul chez le malade ; il le trouva dans un grand fauteuil, enveloppé dans sa robe de cham* bre et causant amicalement avec M. le curé, qui l'avait rarement quitté depuis l'accident, et qui pro« bablement lui venait de conter le grand événement de la journée.

— Vous n*étes point de trop, M. le curé, dit le vieux seigneur en entrant ; puis, s'adressant à son fils : Eh bien, monsieur, j*apprends votre histoire, et pourquoi ce malheureux Etienne a tiré sur vous. Vous ne m'avez laissé que le temps de punir un scélérat et de sauver un honnête homme de la potence.

— Vraiment, mon père, j'en suis charmé, je le disais tout à l'heure à M. le curé, c'est un fort brave homme, et j'aurais...

— Et vous avez poussé les choses jusque-là sans m'avertir! vous m'avez dupé avec un scélérat I Vous auriez laissé périr ce brave homme du dernier stjq^lice, chargé de l'exécration publique I

^-. Vous sav6z^iiR)n père, chns qeel éw féttns. Ce baiili s'est bien jpressé ; mon iètention. . .

— Monsieur! inierpompit sévèrenvônt M. 4e Barbezteuxy de si grands mmix exigent de grandss répamticH^s; vous avez poursuit de vos séâiieâoiis une boMàto fille, voua l'avez eompromiae, vott Pavei nmée : il fanl; qua voua l'épeusieB.

— Ah I pour le eoup, Monaiear^ dit le dievalier en riant, peraMltea, malgré le respect que >e voué dots...

— Et qui voulez-vous qui T^use, si.ee n*esl vous?

— Je suppoâe que Vous voulez jdaiatfttw ) Je Ae puis croire qu'il soit autrement question delne donn^ po^r femme^ à mot, la fille d^un laboitreur.

— Je ne plaisante point, et vous répeiuaeres, et je l'ai résolu. — N avez-votts pas osé dire que vous Tairaiez ?

T- le ne m'en dédis pas ; mads avee le nom que j^ai l'honneur de porter...

— Avee le nom que vous avez Thonneur de porter, v^\B qui n'a nul honneur d'être porté par voua, sauf meilleur avis, et ne vous déplaise 1 corUeu I llon«ei}ri quand je veux bien déroger, moi, votre père, capitaine

riiËii£;££. 32^

.<j[e frésft(^ au service du roi .de FxaoGe, U me. semble que vous n'avez rien à dire, et vous pouvez bieo passer par k même porte sans vous baisser. Mais voilà cornue il en va de nos petits messieurs ; ils sont tout ton et tout flamme pour le bonheor de Thumaaité ; ils ne pi^èobent que Taffranchissement des peuples et ia <lesiruction des préjugés : plus de rang, plus d*obéis<> sance^ plus de respect ! Mais sitôt qu'il s*a§it de donnes* la main à un honnête homme en veste, prrrr ! mes philo* sopbes se rengorgent et font ]a pirouetté. Je dis honnête homme, entendez-vous; or celui-ci compte irente-six quartiers de cette noblesse, et je doute qu'il y ait béaiicoup de vos fracs gorge-de-pigeon qui recouvrent das cœurs comme le sien.

— Honnête homme tant qu'il vous plaira, mon père> mais encore eat-il des convenances...

— « Fi de vos convenances, qui ne sont que l'excuse d^one sotte vanité en face du vrai mérite, de la vraie vertu 1

M. de Barbezieux, échauffé, s*était monté à des éclats de voix qui firent retentir cette dure réplique.; le chevalier, poussé à bout, lui répondit sur le même ton. . .

— Eh bien ! Monsieur, puisque vous prenez la thosfe

sur ce pied, il faut bien vous dire que je n'y consentirai jamais.

— Eh bien! Monsieur, je vous ferai voir que je suis le maître, et que je vous épargnais à grand tort des châtiments que vous n*avez que trop mérités. Je ne vous reconnais plus pour mon fils , je vous raye de ma famille, je vous ôte mes biens, je vous chasse de ma maison comme un homme qui en a souillé l'honneur et qui a fait un faux...

Comme M. de Barbesieux tirait avec fureur un papier de sa poche, la porte s'ouvrit, et Thérèse vint tomber à ses [Heds, les mains suppliantes, les yeux en pleurs.

— Monseigneur, au nom du ciel, au nom de mon père, à qui vous avez sauvé la vie, je vous supplie de ne point diminuer le mérite de votre action généreuse par tant de sévérité envers votre fils. Dieu m'est témoin que j'aurais gardé ce secret et ces papiers s'il n'eût fallu délivrer mon père. Je savais bien que cetle promesse,.de mariage n'était qu'un jeu. Le ciel me préserve d'y avoir osé penser. Mon père m'est rendu, nous travaillerons, c'est tout ce que je demande. Je vous supplie de me rendre ce papier, qui m'appartient.

M. de Barbezieux, ému jusqu'au fond du cœur, lui abandonna ce papier qu'elle avait saisi ; elle ne l'eut pas plutôt entre les mains qu'elle le déchira en mille pièces. Le bon curé tressaillit.

— Que faites-vous ? dit M. de Barbezieux en la voulant retenir; mais Thérèse^ les yeux brillants, le teint animé et, grâce à ses nouveaux habits, dans tout l'éclat de sa beauté et de sa vertu, les rendait muets d'admiration.

— Je ne suis qu'une pauvre fille, la fille d'un paysan. Ma condition ne peut que me faire rougir de l'honneur dont vous parlez. Laissez-moi rentrer chez mon père, nous aurons bientôt réparé nos malheurs, et si vous voulez absolument ajouter à vos bienfaits pour la pauvre Thérèse, je vous prie de rendre votre tendresse à M. le chevalier. Voulez-vous empoisonner la vie que vous nous rendez par le remords de vous avoir désunis ? Monseigneur ! vous m*avez accordé la grâce de mon père, me refuserez-vous celle de votre fils?

M. de Barbezieux, suffoqué par les larmes, se tourna vers son fils.

— Rougissez, Monsieur ! vous vous laissez vaincre par cette enfant.

— 11 est vrai, s*écria le chevalier en se levant, je ne

puis qu6 céder k Tadmirable générosité de Thérèse, mais je tâcherai du moins de m'en rendre digne. Puis, courant à elle, malgré sa blessure :

— Thérèse, vous connaisseï mes sentiments, mais je ne méritais pas que vous y crussiea ; ils sont pourtant sincères. Mon cœur parlait pour vous follement, mais je ne saurais mieux choisir en vous jx'enant pour femme. Relevez-vous, Thérèse, c'est à moi de vous demander votre consentement, car j'ai trop mérité que vous le refusiez.

— Bravo, chevalier, dit le père, je voo^ reooonais h présent,

— A moins, reprit le chevalier avec grâce, que voua n'ayez quelque répugnance à vous charger d'un époux qui ne sera plus, je aois, qu'un pauvre estropié de ce maudit bras.

M. de Barbezieux serra son fils contre lui. Thérèse, tremblante et les yeux baissés, ne pouvait répondre : un rouge vif colorait son visage, qui se couvrait ensuite de pâleur. Le curé s*approcha, prit les mains des jeunes gens.

— Allons, mes enfants, dit-il à phrases entrecoupées, c'est Dieu lui-même qui vous unit, que son saint cœur soit béni«!

Et il mit leurs mains Tune dans Tautre. Étiénne entrait à ce motnent-Ià. Je tous laisse à deviner la scène, sur laquelle on eût insisté démon temps. M. de Barbeîieux,M. le curé accoururent bientôt sur le perron, annoncer aux paysans le prochain mariage qui s'était résolu. Nouveaux transports, nouveaux cris, après le premier étonnement toutefois. On n*en dansa que plus fort, par avant-goût de la noce.

On dressa des tables par ordre du maître, et la journée s'acheva dans les réjouissances.

— Et le bailli ? dit Tun de nous.

— Le bailli fut dépêché dans une forteresse pour y méditer à loisir et s*exciter à repentance sur la grande grâce qu*on lui faisait. Et vous conviendrez qu'en effet c'était en user doucement. Il fut délivré lors de la prise de la Bastille, et porté en triomphe comme une victime du despotisme. Je n'oublierai point de vous dire qu'il devint un jacobin fougueux, un tueur de prêtres et d'aristocrates, moyennant quoi il flt fortune ; et j'ajouterai, comme les gens de mon pays, en finissant :

Je passe par un pré Mon conte est achevé.

•— Q est joli, reprit un autre auditeur avec malice;

mais je vous dirai, moi, comme le géomètre qui voiaît d'entendre Atlialie : Qu'est-ce que cela prouve?

— Vous êtes un traître, reprit en riant notre vieil ami, car c'est vous qui m'avez poussé dans ce mauvais pas. Mon conte ne prouve rien en faveur de ce que j*ai dit, et je ne m'y attendais que trop; mais je D*en demeure pas moins assuré dans mon opinion.

Page 1