I.K8 aAlMÂGHCS
«!^ Le brigand I o^t pour en plourar. Mais cette occasioD peut revenir}
^ Parfaitement.
«r- Eh bien, compte sur moi. Tu n'es pas oblige de in'épouser pour oela.
— Mais, cousine, dans une afkire ob j*agiraia seul, je me ferait scrupule d'employer en partie pour mon oomptedea fonds qui ne ni'appartiendraien).paa. La chose est aftre, mais encore... si vous étiei ma femme, à la bonne heure.
C'était la réponse qu'attendait Ninette. Elle afiécta un petit air mutia.
•^ Bah ! tu perds la tête.
— Enoore une fois, pourquoi?
— Parce que...
. Elle reprit :
— Ce n'est pas là rembarras, notre mariage ne serait pas aussi disproportionné qu'on pourrait croire.
— Vous voulez être plus âgée que moi, je ne m'en serais pas douté.
— Allons, tu as beau dire, je suis ton atnée.
Les choses en restèrent % mais Ninette traita Nazaritle avec une sorte d'intérêt plus proche. Ouelques jours après, elle lui dit :
2^8 LES 6ARNACHXS
— Pourquoi t'obstiues-tu à demeura chez les SmoQ? Tu dois périr d'ennui dans cette vi^e maison. La femme radote, Tonde est toujours paff voie et par chemin. Viens ici ; nous sommes tout aussi bien parents. Tu seras mieux soigné. Si tu doisbi^tôt partir, que j*aie au moins le temps de te voir.
Elle revint si souvent là-dessus, que Nazarille céda. Il était déjà en froideur avec son oncle, il lui donna de mauvaises raisons pour s'excuser de le quitter, mais il ne put s*empècher de se brouiller avec lui. Le bonhomme haussa les épaules et ne voulut plus le voir. Il diià quelqu'un:
— Il s'est laissé engluer. Je n'y comprends rien. Je croyais que les Parisiens avaient plus d'esprit.
Ninette dépensa quelque argent pour accommoder une chambre aux habitudes de son cousin; elle se procura une table de toilette, elle emprunta une paire de rideaux blancs, deux flambeaux de cuivre doré.
LES GARNilCHBS 2&9
— Ce garçon-là, disait-elle chez M. Perdnet, est accoutumé à des douceurs. Je n'aurais pas osé le mettre dans ma chambre verte telle qu'elle est.
Cette chambre verte était une pièce étroite et longue, obstruée d'un lit de forme dite à Vange, à hautes pentes de serge verte d'où elle tirait son nom. Elle n'avait qu*une fenêtre qui donnait sur une petite cour sombre et humide ; c'était là ce que Ninette appelait glorieusement sa chambre verte. Cette pièce fut décorée avec un surcroît de luxe, et Nazarille vint Foccuger.
Ninette triompha à la face de toute la ville. Elle changea elle-même sa manière de vivre. Elle parut plus recherchée dans sa mise. On la vit acheter au marché des morceaux dont elle n'avait jamais approché. Le menu de son dtner courait de bouche en bouche, depuis la porte Saint-Savinien jusqu'à l'octroi de l'hôpital. EnGn, malgré la difficulté d'imaginer un coup si imprévu, si audacieux, si extraordinaire de la part de Ninette, un soupçon transpira sur les probabilités d'un mariage avec le cousin. Ninette répétait tous les matins à Nazarille :
— Quoi qu'on te dise, n'écoute rien. Ce pays est terrible pour les propos^ Les gens y sont d'une méchanceté!
2&Q l^^^ çARUAcms
C^m.(i9i)t fien n'était 4éq4^, HawW^ # un jour à Nin^tt^ qu*m çhercbait ^ pwiev 1» 9Ue 4'Ma gros fermier, qu/tt eq avait ou! parler, M qu on pour*^ rait bien faire quelques démarches auprès de lui* H ajouta qu'il ne répugnait point i^ époiis^ une çam*" pagnarde aisée, élevée dans }e travail et l'épargne, et qui n'avait aucupe idée de la prodigalité des villes.
Cette confidenoe décida tQut. Le lendainaip, dans un entretien à ce sujet» après bi^n des détours, après bien des marches, des contre-marches et des retraites savamment couvertes, Ninettemit fin à ses irréso|utioiui, et se rendit avec les honneurs de la guerre ; le mariage fut résolu.
Le même jour, Naztrille doscoadit» et tirant m roq^ lean d'écus de sa poche :
— Écoulez, cousine, noua nous marions, c'est fort bien, piais j'aime que tout se fasse avec ordre, it mange chez vous, il est juste que Je vous paye. Voici le premier mois de ma pension^ sauf les arrangemento que nous prendrons plus tard.
Ninette accepta sans trop de difficultés. Elle disait le soir à ses voisines :
— Quel garçon délicat et que d*ordre I Je vous jure
tfiS ÔAUNACHES IM
(}il'il nV ft Que ses qualités ()ui mé détitdent. Je sens que je serai heureuse.
Mais on voyait bien qtfelîe était ëiierdumeiit éprise de son couîsn. Ce qui étonna par-dessus tout, ce fut la passion que fit par degré éclater Nazarille. 11 avouait cet amour à qui voulait l'entendre, et le témoignait à Ninette en mille façons; il la comblait de galanteries ; chaque jour il lill faisait tenir un très-beati bodquet, ce qui était un sujet de grandes risées dans tout le quartier, à ce point que Ninetté, qui d*abord àVait fait parade de cet attachement, en avait presque honte.
On s'était d'abord déchainé sur ce qu'ils demeuraient énseinble,car on n'était pas la dupé de leuf plréténdue parenté qui couvrsdt cet arrangement ; mais on n'eût rien à 'dire quand le mariage fut annoncé. Ninette alors prit le dessus, et laissa débiter tout ce qu'on voulut. On n'avait jamais pensé seulement qu^ellé pût se marier : que dire en la voyant épouser un jeune homme riche et amoureux ? La rage des commères fut confon-> due par un bonheur si insolent,
Ninette elle-même, au comble de ses voeux, comprenait à peine comment elle y était parvenue, et voulait hâter les choses, comme si elle eût craint qu'une telle .fortune ne lui échappât. Elle fit d^abord venir Brigalier>
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qu'elle crut devoir prévenir, et qui ne parut pas surpris de la communication, il s'y attendait; quand elie eut fini de le mettre au fait, il la loua très-fort de sa résolution, sans dépit, sans grimace ; et elle fut ravie de la manière dont il prenait la chose. Elle le consulta sur les affaires d'intérêt qu'elle voulait régler avec son cousin; il en parla avec le même sang-froid.
Nazarille, voyant les événements se précipiter, marqua le désir de remettre le mariage à deux mois, parce que, disait-il, d'ici là ses affaires seraient en règle. Il portait en outre le deuil d'un filleul qu'il avait beaucoup aimé, et dont il venait d'apprendre la mort. Ninette fut extrémopient contrariée de ce retard, mais comme pour mieux lier Nazarille :
— En attendant, lui dit-elle, tu peux disposer des fonds en question, puisque tout doit être commun entre nous. Au surplus, tu t'entends à ces choses-là mieux que moi. Va trouver Brigalier de ma part; il est prévenu, tu t'arrangeras avec lui.
— n est inutile, cousine, de déplacer vos fonds pour deux mois. J'y aviserai, j'écrirai à Paris.
— Allons donc, est-ce que je le souffrirais? Il peut se présenter d'ici là une bonne opération. La gestion t'appartient dès à présent.
LES 6ARNACHES 253
— En ce cas, je crois, cousine, dit Nazarille pensif, que vous serez obligée de vendre vos potagers.
— Tout ce que lu voudras. Va trouver Brigalîer, te difr-je, et fais-toi bailler un petit acte que tu me montreras.
n était difficile, en effet, de conserver ces propriétés, selon les dispositions du nouveau ménage, puisque Nazarille devait emmener Ninette à Paris, où était le siège de ses opérations. Elle y avait consenti de grand cœur.
Il était convenu cependant qu'on garderait la maison qu'elle habitait, pour servir de pied à terre, et peutêtre pour s'y retirer un jour. Ninette goûtait aussi cet arrangement, car elle ne pouvait se résoudre à ne plus revoir ce pays, malgré les grands désagréments qu'elle y avait éprouvés.
Nazarille ne connaissait pas les lois et n'entendait rien aux affaires, mais il prit confiance dans le nom de l'homme dont il s'agissait. 11 se rendit chez Brigalier.
Brigalier était un petit homme un peu bossu, trèsbavard, d'un parier caressant, et qui avait l'accent d'une province voisine d'oCi il était venu s'établir 4ans la ville, n logeait dans ime belle maison, et quoiqu'on
n'ignorât rien sur son compte, il était parvenu à saints
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siauer parmi la bonne bourgeoisie. Il se donnait la qualité d'homme d^affaires^ mais sa meilleure industrie était, comme on sait, l'usure et les affaires troubles. Cet homme n'avait jamais peut-être ouvert un livre, mais il était la terreur des jurisconsultes les plus dâiés du département; et ce qui prouve cette parfaite intelligence de nos lois, c'est qu'il avait cent fois mérité les galères, sans qu'on eût jamais pu l'y mener.
Il est rare en province qu'un étranger ait besoin de s'annoncer. Les gens qu'il va visiter l'ont aperçu vingt fois avant de le voir chez eux. Brigalier savait mieux que personne tout ce qui concernait Nazarille et Ninette. II ne fut donc pas très-étonné de la visite du jeune homme; il le reçut avec son empressement accoutumé, le fit asseoir, et toutefois il lui demanda son nom. Nazarille se prêta à tout d'un air ouvert et candide.
— Ah I fit Brigalier en levant les mains, m'y voici : vous êtes sans doute le petit Nazarille 7
— Justement.
— Le fils de Chloé?
— C'est cela.
— Le petit-fils deLaflèche?
— Vous y êtes.
LES 6ARNAGHES 255
Brigalier reprit, en modulant son exclamation sur trois tons :
— Ah I ah I ah I je me souviens de vous parfaitement. Je vous ai vu pas plus haut que cela. Ah ! oui-dk !
Il fixa sur Nazarille ses yeux fauves avec un mélange difficile à rendre d'inquiétude , d'étbnnement et d'effronterie.
Le cousin détailla les préparatifs de son mariage et les arrangements qu'ils avaient pris, Ninette et lui. L'opinion qui courait sur Nazarille dans la ville était qu'il était un fou ou un imbécile. Brigalier pencha un moment vers l'avis du public.
Nazarille entama du même air le projet de Tacte qu'il voulait fah^ dresser, en avouant qu'il n'entendait rien à ces affaires, qu'il s'en remettait parfaitement aux soins de M. Brigalier, et qu'il suffisait que M. Brigalier comprit bien ses intentions ; enfin il lui parla de vendre le lot de terre qui comprenait les vignes et les potagers, en ajoutant que cela était fort pressé.
— Voilà le diable, dit Brigalier, je ne vois pas pour le moment d'acquéreur.
— U faut qu'il s'en trouve, dit froidement Nazarille, il n'y a pas à retarder.
256 LES OARHAGHBS
Brigalier fouilla une liasse de papiers,
— Rien, dit-ily je ne vois rien pour le moment.
— Allons donc , reprit Nazarille , vous trouverez oe qu*il nous faut, à tout prix.
Brigalier croisa les mains et leva les yeux au pbfond.
— Attendez , dit-il en ràvant et comme se pariant à lui-même y je crois me rappeler... oui, U y a un paysan... c'est un homme du pays de Saulx... qui me parlait il y a quelque temps d'acheter en bloc tous lee terrams ; mais il parlait d'un prix si bas, que je Tai envoyé bien loin. D'ailleurs il n'était pas questîou de vendre dans ce moment-là.
Brigalier devina le mouvement d'interrogatloQ de Nazarille, et continua :
— n parlait de neuf mille cinq cents francs, autant que je puis me rappeler.
— On les lui donne, dit Nazarille.
— Oui, neuf mille cinq cents...
— Les prendra-t-il ? Y peut-on compter ?
— A ce prix, j'en réponds. Je n'ai qu'un mot à dire, répondit Brigalier sans lever les yeux.
— G'estbit, dit Nazarille.
Brigalier tourna vers lui un regard rapide. NaittiDe
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commença d'expliquer, tout en revenant sur son ignorance, quene tournure il voulait à peu près qu*on donnât & l'acte. Tandis qu'il parlait, Brigalier hochait doucement la tête. Il fit enfin- un mouvement comme s'il allait répondre , mais Nazarille ajouta sans lui donner le temps :
— - Et vous mettrez trois mille francs pour vos honoraires, sans préjudice des menus frais. Nous serons raisonnables. Il vous sera loisible de prélever la somme k votre guise.
Brigalier regarda encore une fois Nazarille, qui soutint effrontément le feu de ses petits yeux luisants. Le souvenir de la mort de Bernard traversa comme un trait de lumière le cerveau de l'homme d'affaires. Les deux interlocuteurs se devinèrent dans ce moment de silence; mais Brigalier donnant le change :
— Bon , bon , je comprends, je vois à présent ce qu'il vous faut , c'est un acte de commandite fait à l'amiable; j'arrangerai ça. Je vous ferai voir un petit modèle , et je me charge de le donner à signer à la future.
Brigalier , en s'aoquittant de la commission, fit un grand éloge de Nazarille à ^nnette , et la félicita sur Fumon heureuse autant qu'inespérée qu'elle allait oon-
258 LES GARNAGHBS
tracter. Elle signa avec empressement lea papiers que rhomme d'affaires avait préparés, et fut même fort touchée de la délicatesse qu'elle y remarqua.
Il s'agissait ensuite de certaines dispositions iatS* rieures : Nazariile visita la maison pour &*assurer des réparations , disait-il , et des meubles nouveaux qui pourraient la rendre habitabk.
Ce mot fit impression à Ninetto, et recula de beaucoup les bornes qu'elle pensait donner aux embeUissements.
Il faut ici se rappeler la physionomie de sa maison : le rez-de-chaussée, loué à un fabricant de draps ^ ser* vait de magasin de laines ; les fenêtres en étaient grillées, et bouchées par les balles. Deux chambres du haut étaient louées, Tune au chef d'orchestre du théâtre , Tautre au quarLier-mattre du régiment ; puis venaient les greniers. Ninette ne s'était réservé au premier étage que trois pièces ; une chambre à coucher sur la rue, à peine éclairée et embarrassée d'un grand lit ; une seconde pièce sur la cour, qu'elle occupait d'ordinaire , et qui servait à tout. L'ameublement s'en ressentait. Des ustensiles de cuisine pendaient au hasard sur les murs parmi des rangées de poterie jaune et verte ; des ouvrages de couture sur la table. Les
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toiles d'araignée drapaient le recoin des soUves ; la cendre du foyer, mal contenue entre deux longs chenets de fer y s'étalait jusqu'au milieu du carreau; une crémaillère tombait *de la cheminée , comme dans les cuisines d'auberges, et Ton y voyait toujours un chaudron accroché , bien qu'il n'y eût jamais de feu. Il y avait encore derrière cette pièce y par où l'on entrait, un cabinet obscur, encombré de fagots et de vieilleries. En somme , ce logement sombre, malpropre, délabré, était celui d'une pauvre femme qui n'aurait eu pour vivre que le loyer de ses chambres.
NazariUe, durant cet examen, tantôt haussait les épaules, tantôt hochait la tête , et faisait claquer sa langue entre ses dents en signe d'inquiétude. Ninette le suivait avec intérêt et s'efforçait d'atténuer les mau-* vais effets de cette inspection.
— Nous aurons bien des choses à faire ici , dit41 enfin.
— Ce qu^il te plaira, dit Ninette avec effusion.
— D'abord, nous renvoyons les locataires ; il faut être maître chez soi. Vous concevez, chère cousine, que je ne puis recevoir des voyageurs, des correspondants, dans un appartement comme celui-ci ; il me serait très-incommode à moi-même de l'habiter : nous
260 LBS 6ARNACHBS
y ferons quelques petites dépenses. Ce n'est point là de l'argent perdu. Qu'est-<:e que c'est que cette grande machine?
Ninette ouvrit avec orgudl sa grande armoire, et montra pour toute réponse l'imposante masse de son linge, éblouissante et symétrique comme la façade d'un bâtiment neuf.
*- Ah 1 que de chiffons !
Ninette fut confondue de l'exclamation qui mettait à néant la plus grande richesse de sa maison. Elle reprit d'un air offusqué :
— Tu badines ! C'est notre linge.
— C'est un usage ridicule de la province ; qu'avonsnous besoin de ce magasin 7 II faudra débarrasser un peu cette baraque, afin de pouvoir en faire du feu.
On touchait au 15 du mois ; le quartiei^mattre et le musiden furent renvoyés. Nazarille demeura seul sur son palier. Ninette prit alors ses réserves : la nuit, elle s'enfermait chez elle au verrou ; elle se donnait à cœurjoie des gentillesses de sa situation, et s'égayait en mille agaceries gauches. Un soir, elle courut se cacher, en riant aux éclats de ce que son cousin l'avait surprise en boimet de nuit sur l'escalier.
Les maçons vinrent; Nazarille dirigea les travaux.
LBS GARECACHBS 261
Ge logement où s'étaient enracinées les longues habitudes de Ninette , tout vieux et tout incommode qu*il fftty avait encore pour elle de grands agréments. L'avarice lui avait fait trouver de certains charmes dans sa manière de vivre. La simplicité de cette existence ne lui laissait aucun souci. Elle vivait de si peu ! elle était si bien feite à ce peu d'embarras I Si elle n'avait point demeublesy elle n'avait pas le soin de les entretenir ou le chagrin de les voir se perdre. Elle déjeunait chaque matin au saut du lit une avec botte de radis et un peu de sel, sur le coin de la table. Elle sortait de chez elle, sachant que rien n'y tratnait ou n'y demeurait en souffrance ; tout était y net et serré ; elle avait trouvé à la longue une volupté secrète dans ce petit train, qui la rendait contente de tout ce qui l'entourait, et elle prisait le dernier tesson de sa faïence à l'égal d'une vaissdle d'or. Cest ainsi, comme elle l'avouait à Nazarille pour lui vanter son économie, qu'elle né dépensait pas plus de quatre cents francs par an , y compris les trois francs qu'elle donnait chaque mois à la femme qui rangeait ses chambres.
Ces vieilles et douces habitudes furent rompues. Malgré l'amour et les hautes espérances qui transportaient Ninette hors d'elle-même, elle ne put s'empêcher
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de soupirer en voyant vendre ses vignes, où parfois elle allait toute seule, dans la saison, grainUer qudqjues fruits qui ne lui coûtaient rien. La perte de ses potagers ne lui fut pas moins sensible; elle en tirait, airec le loyer, soit des fleurs, soit des légumes, que le >afdinier lui donnait en passant, les jours de marcbé.
Nazarille, triomphant, lui apporta les actes de vente et la reconnaissance des sommes qu'il avait entre les mains; et, se jetant d'un air de lassitude dans un vieux fauteuil, il s'écria :
— Âh I c'est autant de fait , voilà comme je mène les afiaires!
Il annonça en même temps, sur la parole de Brigalier, qu'on ne tarderait pas à trouver un excellent marché pour le moulin, qu'on voulait vendre aussi. iÀr dessus, il embrassa Ninette de toute sa force.
En trois joui*s, les maçons mirent la maison en ruines. Les deux grandes pièces furent coupées de plusieurs doisons, les meubles inondés de chaux et de plâtre. Ninette couchait tous les soirs parmi les gravois, prôte à pleurer en regardant autour d'elle.
Les peintres, les menuisiers succédèrent aux maçoni^. Ninette frémit surtout quand elle crut s'apercevoir que sa première chambre prenait la tournure du café mili-
LES GARNAGHES 263
taire, récemment décoré à Hnstar de Paris, et renommé par son luxe ; on avait enluminé sa pauvre cuisine, du haut en bas, de filets, de guirlandes, de rosaces, de marbrures; elle n'osait s'en expliquer avec Nazarille, mais elle lui disait parfois avec un sourire pénible :
— Tu veux donc un château?
A quoi Nazarille répondait agréablement :
— n n*est rien de trop beau pour vous, cousine.
Il avait dressé son plan : on le suivit. On fit au rezde-chaussée une grande et belle cuîsme, avec ses dépendances, ses caves, son garde-manger; au premier étage, une salle à manger è pilastres, statues et plafond orné; un salon, uiie chambre à coucher, des cabinets, et le reste h Tavenant.
— Vous comprenez, disait Nazarille, que nous ne pouvons nous loger comme les merciers de la Grande- Rue. Il faut figurer selon son état.
Mais jusqu'alors il semblait à Ninette qu'on n'avait fait que tout gâter. Le matin, en se levant, ou le soir^ quand elle était seule, elle jetait un regard confus autour d'elle et mangeait une gousse d'ail au milieu de ces magnificences. Elle disait souvent au cousin :
— A quoi bon tout cela? Pour ma part, je n'y tiens guère. Ce sont là des fantaisies de millionnaire. On peut
S6& LES GARRACHBS
être heureuXi je t'assure, avec beaucoup de aimididté.
Nazarille ae mettait à rire et lui donnait de petites
tapes sur la joue, d'un air de tendresse mêlé de pitié.
— Dans cinq semaines d'id, vous serez la maîtresse; jusqu'alors, cela me regarde.
Elle finissait par rire avec lui et se rattachait de toutes ses forces à Tavenir.
Le moulin fiit vendu. Nazarille, en l'apprenant à Ni* ' nette, ajouta :
— Tout va bien; je viens de recevoir une lettre fort satisfaisante. Une portion de mes fonds me revaut soixante pour cent ; c'est honnête.
— Ah ! dit Ninette, à la bonne heure. 11 faut commencement à tout.
— Mais, reprit Nazarille, il &ut s'occuper du mobilier. J'irai vcnr Brigalier et je vous ferai un billet, ou je demanderai des fonds à Paris. Mais, dans ce dernier cas, nous serions encore reculés d'un mois.
— Prends ce qu'il te faut chez Brigalier, dit Ninette, et fais-moi ton billet.
— En même temps, reprit Nazarille, j'ai rencontré une excellente occasion.
Il avait trouvé, pour un retour honnête, à changer le gros linge de Tarmoire contre des draperies de soie
.LBS GARNACHBS 265
et d'autres étoffes d*am6uUemeat qui venaient de Paris et qu*on vendait fort dier. Ninette vit tomber en pièces sa grande armoire, et son précieux amas de linge mis au pillage. Ce ne fut pas sans de grands déchirements.
Les scrupules et les étonnements redoublèrent bien davantage, quand on commença d'apporter les meubles que Nazarille avait commandés. Le sous-préfet ni même M. Labastide, le plus riche propriétaire du pays, n'en avaient de pareils.
C'étaientdes velours, des bronzes, des acijous à n'en idus finir. Mais, quoi qu'on fit, l'appartementde Ninette n'en prenait pas meilleur air. Ces meobles, les phis beaux du pays, n'étaient, en somme, que de la pacotille envoyée de 'Paris; les décorateurs n'avaient point de gott, les tafHssiers ne savaient pas leur métier et ne pouvaient établir cet ensemble si nécessaire aux ameublements. Le défaut d'harmonie était cause que les meubles s'amoncelaient sans meubler; on en apportait sans cesse, et les pièces demeuraient inachevées.
Ninette, au milieu de ce luxe, se gardait de toucher à rien ; elle n'osait ni manger sur les tables, ni s'asseoir sur les chaises, ni coucher dans son lit. Elle prenait k chaque instant le plus beau coin de son tablier pour essuyer çà et là l'ombre d'une tache qu'elle croyait
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apereefob, et quand Nasarille la consultaît sur qudques-uQs de ces objets, elle oe pouvait s^empècher de soupirer en disant :
— Sans doute, c'est fort beau, mais...
EHe cherchait elle-même k se bien représenter les avantages de sa situation^ elle s'efforçait de se ref»ttre de ces sortes de Jouissanoes si nouvelles pour elle, maïs elle n*y pouvait réussir...
La rage des voisines était montée si haut contre Ninette, que décidément on ne lui parlait plus ; ses connaissances particulières même aOectaient de l'éviter dans la rue. On la croyait devenue folle à mesure qu'on apiM'ettait ce qui se passait chez elle; IGnette le savait et se prenait elle-même en pitié.
Biais ce qui mettait le comble à sa confusion, c'était que Nazarille l'accablait de cadeaux et de galanteries insensées, témoignage d'une passion outre mesure. C'était ordinairement un meuble de prix qu'il lui envoyait en manière de surprise, tantôt une paire de candélabres, une jolie table à ouvrage, tantôt un bon fauteuil de coin de feu elle n'aurait osé pour tout au monde se servir de ces objets précieux, dont souvent même elle ignorait l'usage /Elle s'écriait d'un ton consterné en les recevant :
LBS GARNACHES 267
dommage 1 Elle lep rangeait avec précaution in, tout emballés, et n'en apfM'ochait plus, idant elle commençait à s'inquiéter. Une situades événements si contraires à son caractère ^ , .ht fini par altérer son humeur; souvent les galan- ^ ^ «es dispendieuses ds son cousin la surprenaient au ^ iiilieu de ses pénibles réflexions. Un jour, on lui apporta de sa part une table à thé.
— Gomment dites-vous? 8*écria-t-elle.
Elle ne savait pas seulement ce que c'était que le thé; on en fit des gorges chaudes dans tout le quartier. Ces prodigalités la couvraient de ridicule; elle le sentait bien et avait fini par s'en cacher, après avoir supplié mille fois Nazarille de mettre un terme à ses dépenses.
A quelques jours de là, poursuivie par ses inquiétudes, elle demanda à Nazarille quand il comptait se marier. Il fixa la cérémonie à trois semahiee de là. Ged se passait le 29 du mois de juillet, c'était un dimanche; le lendemain, des voisines accururent tout chaudement chez Ninetteet lui racontèrent comme quoi son cousin, ayant trop bu sans doute à dîner, avait donné un scandale jusqu'alors inouï dans la ville, en poursuivant des jeunes filles à la promenade et leur tenant des propos
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dHine gueté fort inconvenante. Ninette tomba de son haut.
— G*est impossiUe ! il est si doux, si poli.
— Cest qu'il était ivre, disaient les voisines. — - Ivre ! s'écria Ninette.
Le fait fut avéré. Nazarille s*excusa sur un dîner extrawdinaire qu'il s'était vu forcé de rendre à certains jeunes gens qui lui avaient fait politesse. D finit par toutes sortes de cajoleries qui parvinrent à rassurer Ninette.
Brigalier, par état, savait à merveille tout ce qui se faisait de secret dans la ville ; il apprit, en sunr^Uant Nazarille, qu'il avait paru dans une maison ob Ton jouait secrètement, et fit doucement glisser ce détail jusqu'à Ninette, par un canal de commérages qu'il s'était ménagé. De nouveaux bruits s'ajoutèrent aux premiers, les rapports coïncidèrent, et de toutes parts il vint aux oreilles de Ninette des accords menaçants, comme le prélude lointain d'une symphonie terrible.
Ninette d'abord refusait de croire, puis elle joignait les mains, elle les croisait sur sa tète, elle levait les yeux au ciel, n'osant mesurer toute la profondeur de l'abtme qui s'ouvrait sous ses pas.
Un de ces soirs-lèy comme elle était ^isevelie.dans
LES 6ARNAGHB8
les plus noirc^ méditations, aa milieu des apprêts de sa splendeur future, elle entendit du bruit à sa porte. Elle était sans lumière : on riait, on s'étonnait, des hommes semblaient poursuine quelque opération de transport:
— Prenez garde au coin, longez le mur, — là, — douœment, — reposez-vous, — prenez à droite, — tenez bien.
On entra dans le corridor.
— Vite, dit une voix, Ninette, descendez de la lumière.
Elle se précipita vers Fescalier ; les voisines étaient déjà là avec leurs chandelles. — On vous apporte quelque chose, disait-on d'un certain air.
— Et quoi?
Elle vit une masse de bois longue, épaisse, carrée, enveloppée de toile, qu'on hissait à gnmd'peine dans l'escalier.
— Et qu'est-ce que c'est?
— Je ne sais pas, dit le portefaix; un piano... a dit le monsieur, je crois.
— Un piano I dit Ninette stupéfaite ; qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça ?
Elle entendit en rentrant un long édat de rire de
270 LB8 OâRHACHKB
tous les assistants qui étaient vasos jouir de soD éfUmnement et de sa confusion.
NazariUe, ce soir-là, ne parut pas, et ce n'était pas la première fois que cela lui arrivait depuis quelques jours. Ninette passa la nuit dans les larmes.
Les commères, une fois sur la voie, découvrirent toute la conduite du cousin. Elles venaient tous les jours avec délices assassiner la Garnache de ces dâaib. D'ailleurs Nazarille ne se donnait plus la peine de cacher ses désordres; on sut qu*il paraissait chaque soir dans les maisons de jeu, et même qu'il s'y distinguait par le gros jeu qu'il jouait. On apprit en même temps, avec la promptitude et la précision d'une police bien organisée, qu'on avait vu entre les mains d'un homme qui prêtait sur gages diverses pièces de linge bien connues pour appartenir à Ninette, et qui provenaient sans doute des débris de la grande armoire. Brigalier, du fond de son cabinet, tenait tous les fils de cet espionnage. Une voisine, qui s'était dédarée en guerre ouverte avec la Garnache, s'abaissa tout à coup à capituler pour lui venir officieusement conter qu'elle avait, à la vérité, quelque petite rancune contre elle, mais qu'au fond elle l'estimait trop pour lui cacher le précipice où elle courait, et tout ce qu'on avait décou-
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vert sur le compte de son prétendu, notamment Tinstoire du Unge. Ninette, à ces nonvelles, bondit comme une panthère blessée; elle mit son châle en tremblant et courut chez Brigalier, qui l'attendait. Il mit ses lunettes d'un air aimable, consulta ses registres, et finit par l'informer que le total des sommes distraites par les opérations de Nazarille se montaient à 18,599 livres 75 centimes. Il ajouta qu'il n'y avait pourtant rien à craindre, que Nasarille était un habile garçon, et félicita de nouveau Ninette sur le mariage avantageux qu'elle allait conclure.
Ninelie s'en alla sans dire un mot. Elle Renferma chez ^e, ne dtna point, et demeura tout le jour sursa chaise, abtmée dans ses réflexions, tantôt pleurant k chaudes larmes, tantôt tordant ses bras et poussant des cris de fureur. Dans une de ces crises, elle s'élança sur les meubles neufs pour les briser; son naturel ménager la retint.
La nuit était tombée; elle entendit quelque bruit dans la rue et des instruments qui s'accordaient. Elle entr'ouvrit sa fenêtre, et vit des hommes rangés en rond devant sa porte. Les geos du quartier faisaient galerie de l'autre côté de la rue. Elle douta un moment de ce que ce pouvait être, mais bientôt une symphonie se fit
dbyGoôgk
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entendre; les rires des assistants lui expliquèrent tout : on lui donnait une sérénade. D'aiU^irs son nom, souvent répété dans la romance qu'on chantait, ne lui laissait aucun doute sur la galanterie de Nazarille. EUe courut se cacher sous son Ut.
II lui fallut entendre jusqu'au bout les maudits instruments et les édats de rire que cette scène excitait. Jamais charivari ne fut plus honteux. Ninette, hors d'elle-même, courut au grenier pour se dérober tout à fait à ce triomphe.
Nazarille arriva lui-même, quelque temps après, d'un air conquérant, comme un homme satisfiadt de sa galanterie. Ninette ne voulait pas lui ouvrir, maïs eUe fit réflexion qu'elle était en son pouvoir, et qu'elle n'avait pour dernière ressource qu'à dissimuler et prendre les choses au plus doux. D'ailleurs le inonde était écoulé, les musiciens partis. Elle ouvrit, étouffant de colère, et lui dit d'un ton adouci :
— Tu es fou, mon ami.
— Fou de vous, oui, cousine, reprit Nazarille en lui jetant les bras au cou.
Pour Ja première fois, elle le repoussa, en modérant toutefois son impatience. ' — Cela doit coûter des sommes?
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— Bah I pour une centaine île ftanca, on fait rftder tous ces coquins.
— Jésus I s*écria Ninette.
— Ken ne coûte, dit NazariHe, quand il s'agit de vous plaire.
Ninette le fit asseoir^ et garda quelque temps le silence; puis elle se hasarda, par forme de Uansition, à mettre Fentretien sur le chapitre des afiEures d'intérftt et des opérations actuelles. Nazarille prit un air inquiet; il l'embrassa de nouveau.
— Je ne voulais p(»nt vous en parler... tout peut s*arranger.
Ninette se sentit glacée d'une sueur froide. Nazarille avoua qu'il avait reçu de mauvaises nouvelles, que l'opération n'avait pas tout à fait réussi, mais qu'il ne fallaii désespérer de rien, que l'afiGùre était en très-bonnes mains, etc., etc.
Ninette se leva en criant :
— Ah çà ! mon argent n'est pas perdu T Qu'ils n'y comptent pas. Je leur arracherais plutôt le cœur du ventre. Us ne me connaissent pas I
Nazarille se mit k rire et la prit dans ses bras. SUo feignit de se radoucir, et ils se dirent bonsoir assez tendrement.
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Ninette depuis longtemps ne donnait jdus. Ilestplus aisé de concevoir que d'exprimer les combats que se livraient dans son cœur son violent amour et ravarice; quels assauts elle eut à soutenir et quelles viotenoes furent faites à son caractère. Enfin la plus vieille passion avait pris le dessus; elle agitait mille projets, elle voulait rompre avec Nazarille et lui redemander son bien en justice; elle voulait écrire à Paris ou partir elle-même pour s'assurer de l'état des choses* Hais toutes ces fureurs aboutissaient à reconnaître qa*elle était enchaînée et qu'elle n'avait d'antre espoir qu'en son prochain mariage.
Un de ses plus grands tourmoits était qu'elle se voyait déchue dans l'opinion publique de toute la hauteur oh elle s'était pavanée un moment; et, pour dernière misère, la vanité l'empêchait de confier ses douleurs à des gens qu'elle avait d'abord humiliés de ses prospérités. Mais les voisins, qui devinaient le train des choses, triomphaient à leur tour.
On épiait depuis quelque temps une intrigue dont on ne tarda pas à faire grand bruit : il fut avéré que le cousin de Paris entretenait une correspondance fort suivie avec cette même ouvrière des dames Percinetqd avait d'abord alarmé Ninette. Q prenait d'ailleurs si
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pea de précautions, qu'on avait trouvé ana de ses lettres toute cachetée dans un corridor; de plus, on les avait vus, la jeune fiUe et lui, sous les arbres de la promenade, à des heures suspectes. Le tout fut soigneusement rapporté à Ninette, qui, furieuse, attendit Tinfidële pour le confondre.
U demeura deux jours sans paraître, ce qui était un scandale sans pareil. Il envoya seulement à Ninette un chapeau à plumes, en lui écrivant qu'il la voulait voir à l'avenir mieux parée.
Ninette sut qu'il avait passé la plupart de ce temps en débauche. Durant ces deux joîurs et ces deux nuits, sa colère s'accumula, prête à éclater d'une manière terrible. Elle le vit entrer le troisième jour, pâle, hâve, abattu, avec de grands airs d'aiOiction. U s'assit et se mit à pleurer. Elle fut si surprise qu'elle lui demanda ce qu'il avait . Il ne répondit rien et pleura de plus belle. Niaette frissonna par pressentiment; elle le pressa de nouveau, mais U ne pouvait parler, les sanglots Tétouffaient. Enfin il avoua à mots entrecoupés qu'il venait de perdre sa place.
— Quoi! que dis-tu? s'écria Ninette.
^ Oui, reprit-il tranquillement, on a trouvé que je ne m'enacquittaispointavec assez dezèle et l'on m'achasaé.
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— Malheureux l dit Ninette égarée en levant les mains, et mon argent?
— Hélas I continua Nazarille, c'est le malheureux amour que j'ai conçu pour vous qui m*a perdu ; auriesvous bien le cœur de m'en faire dès reproches, chère Ninette? est-ce à vous de m'accuser? Pour qui ai-je perdu mon temps? Pour qui ai*je épuisé mes épaignes?
— Mais l'argent, l'argent que tu m'as pris? répétait Ninette sans rien entendre.
— Il est vrai qu'il est un peu hasardé» et qu'on ferait bien de n'y plus compter.
Ninette le regardait avec des yeux enflammés, ilcontmua du même ton dolent :
— Mais tout cela me touche peu, après tout. Qu'estce que je demande I qu'est-ce que je veux? Vous sade, cousine, dans une mansarde, dans une chaumière, que m'importe? La fortune n'est rien pour moi, vous me tiendrez lieu de tout.
U se jeta à ses pieds, et se remit à pleurer comme s'il n'eût fait que commencer.
— Je pen... pen... pense, disait-il ai bayant avec de gros sanglots, que ces malheurs ne sont pas faits... pour rien changer à vos sentiments... Vous avez l'Ame trop bien {dacée... vous êtes trop bonne pou... pour...
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pour ne point m*épouaer tout de mâme... tou... tou... tout de même...
Ninette gardait un silence farouche et se laissait embrasser sans faire un mouvement? enfin elle fit un signe terrible à Nazarille, qui sortit en trotillant d'un air soumis.
Elle réfléchit durant toute la nuit sur ce qu'elle avait à faire. Combien tout était changé! il n*y avait plus moyen de garder aucune illusion sur le cousin. Cependant il était jeune et actif; il ne s'agissait guère que de folies de jeunesse qu'il pouvait réparer, et puis elle avait beau faire, elle retrouvait encore dans son coeur des traces de ces premières séductions qui l'avaient entraînée. Avec quels soupirs elle comparait, comme en se souvenant d'un rôve, le cousin tel qu'il avait paru d'a« bord à l'homme qu*elle voyait aujourd'hui 1 Quoi qu'il en ftktj elle finissait toujours par se convaincre que le mieux était de l'épouser. Le mariage ^'ailleurs était très-avancé, toute la ville l'attendait.
Hais le lendemain, le gros de la tempête éclata sur la
tète de Ninette; elle reçut les mémoires des maçons,
des peintres, des menuisiers, qu'elle croyait acquittés;
et, par un hasard étrange, ces notes à payer tombèrent
à la fois comme la grêle. Le vase d'indignation était
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pleûiy el diacuo de ces paiH^rs semblait être la goutte qui l'allait faire déborder. Avec ces fins de compte, Nioette apprit que Nazarille était couvert de dettes ; elle roulait daus Tabtme de branche eu branche. On vînt lui réclamer jusqu au payement des musiciens qui lui avaient donné la sérénade.
Cependant que faisait le cousin dans cette journée fatale ot Minette était accablée de ces découvertes! Le cousin donnait à dtner à ses amis. Ces prétendus amis étaient une troupe d'assez mauvais sujets dont il avait fait la connaissance au café. Ce souper indignait si fort tout le monde, qu'on était venu l'annoncer aussitôt à Ninette. On y avait déployé un luxe révoltant.
On sut (pie Nazarille avait porté une santé à la prochaine ruine de sa cousine, et que là-dessus on avait poussé de grands éclats de rire. Ensuite ces messieurs coururent la ville aux flambeaux, décrochant les enseignes, bapp«ai aux portes, chantant à gorge déployée, et mettant la police sur pied. On venaitd'heure en heure instruire Ninette de ces excès; la pauvre ûlle était dans un état qui faisait pitié.
Nazarille parut devant la porte avec sa bande à onze heures et demie du soir. Elle avait bonne envie de ne pas lui ouvrir; mais^ pour Tarracher aux dangers qui
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pouvaient suivre, elle descendit sans lumière. Ces messieurs se souhaitèrent le bonsoir d'un ton ironique. NazariUe entra en chancelant et s'appuyant aux murs. Elle ferma doucement la porte, et lui donna une griinde bourrade dans Tobscurité pour le pousser en avant. — Holà! dit-il, on m'a poussé... Par la mort,onm'a
Ninette commença d'avoir peur. Quand ils furent en haut, et qu'on vit clair, Nazarille se laissa tomber lourdement sur ses épaules comme pour l'embrasser; die se dégagea avec emportement.
— Retirez-vous, misérable, montez dans votre chambre.
— Ma cousine... remarquez... que.
— Ne m'approchez pas, vous dis-je, ^ous me bites horreur.
— Je vous fais horreur, cousine I... Hais je ne sois pas dans l'état que vous pensez... Je viens seutement de remplir un devoir bien doux en formant quelques vœux pour une santé... qui m'est si chère.
— Oui, je sais tout, vous m'avez livrée à la risée de ces mauvais sujets qui étaient avec vous.
— 0 ciel 1 s'écria Nazarille en pleurs, la calomnie ne m'a pas épargné ! Ninette, avez-vous pu me vaécoor
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nattie... aj^rèn tant de témoignages d'une affection sans par^el Ahl œ coup m'atteint au cœur, souteoeimoi...
— Ne m'approche pas ! s'écria Ninette en le refcmsant de toutes ses forœs doublées par la fureur.
— Voilà qui est malhonnête, reprit froidement Naxarille ; allez, vous n'êtes qu'une ingrate.
Ninette tressaillit n se donna de grands coups de pdng dans l'estomac.
— Vous êtes un malotru, monsieur le prétendu; voilà qui vous apprendra à vous mésallier.
Il parut s'échauffer par degrés.
— - Savez-vous bien, s'écria-t-il en roulant les y^ix, que je ne suis pas fait à ces affronts-là ? n prit une chaise et la fit tourner au-dessus de sa tête.
— Je ne sais qui me tient de tout casser ici.
Ninette se recula vers la porte en joignant les mains.
— - Mais, reprit-il avec plus de calme, désabusezvous ; je n'en voulais point à vos beaux yeux. Le malheur des temps... les dettes... voilà mon excuse. J'allais faire une sottise, je me ravise... Cela vous afOigera, je le conçois ; mais quittons-nous bons amis.
D s'approcha de nouveau. Ninette était si épouvantée, qu'elle ne bougea point.
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— Lày faisons la paix.
Elle se laissa embrasser : et, comme il faisait mine de s'en allm*, elle le poussa doucement vers l'escalier, n monta dans sa chambre en trébuchant. Elle ferma sa porte à deux verrous.
Le lendemain, dès le point du jour, elle courut, dans son égarement, tout raconter au commissaire de police : le temps des ménagements et de la dissimulation était passé* Le commissaire écouta curieusement le rédt pour conclure enfin qu'il ne savait que faire à cela.
Ninette vit sans aucun résultat ses secrètes douleurs sur le point de se répandre dans toute la ville ; elle courut ensuite chez Brigalier. Les boutiques commençaient à s'ouvrir ; elle rencontra des gens qui, soit par malice , soit de bonne foi , la complimentaient sur son mariage, qui était tout proche. On ne manqua pas non phis de lui foire grand bruit du souper de la veille, qui avait révolté toute la ville par les désordres qui l'avaient suivi. Ninette écoutait à peine les uns et les autres sans s'arrêter, les yeux rouges, le cœur gonflé et comme folle. Brigalier la suivit chez elle. Cette démarche donna beaùtoup à penser.
NazariUe, que Ninette espionnait, se leva fort tard et
s'en alla déjeuner dehors, comme s'il avait honte des
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BOànes de la veille. Q rentra bienlAt après. Ifinette Tatleadait, assistée de Brigalier ; elle revoyait ses coiiq>tes , écoutait les explications de l'homme d'affaires, et acquérait la triste certitude de sa situation déplorable, ce qui acheva de la mettre hors d'eUe-mème. NazariOe parut d'un air doucereux et voulut faire des excuses sur ce qui s'était passé. Ninelte s'âança de sa chaise et lui saisit le bras :
— Arrête 1 tout est fini, tout est rompu entre nous ; tu es un voleur ; tu vas quitter la maison... A Finstant., je ne veux pas te voir plus longtemps.
— Cousine 1 quoi I qu'est-ce qui vous prend ?
— Je n'écoute rien , sors ; nous nous expliquerais devant les tribunaux...
— Mab, mais, balbutia Nazarille consterné, vous ne pensez point ce que vous dites... Prenez garde... souv^t dans la vivacité...
— Le scélérat ! il se moque de moi, Dieu me pard<»me !... Va, tu es démasqué... Au nom du ciel, vat'en 1
— Il n'est pas possible, après vos promesses... tles engagements si doux... Vous ne m'aioïez donc plus... plus du tout?
Ninette demeura muette par excès décolère.
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— Mais y malfaeareuz ! je te voudrais dans teaeotramesdelaterre.
— Oh I oli ! dit NazariUe piteusement , e6t4i bieo possible... pour une petite étourderie... vous perdre à jamais... moi qui vous aime tant... Voyez donc, monsieur Brigalier , je vous fais juge. J'aurai dit quelques mots dans la gaieté... vous savez ce que c'est?
n se laissa tomber sur les genoux en sanglotant.
— Non, Ninette, je ne pourrai jamais me résoudre à vous quitter... Je le sens là... c'est un coup trop rude... j'en mourrai très-assurément.
11 tenait les bras à Ninette , qui sembla^ se retenir à pdne des plus grandes violences. Il reprit en pleurant à chaudes larmes :
— Ninette, pardonnez-moi y tout peut s'arranger... Pensez à notre petit ménage ; noui serions si heu* reux... Ayez égard à de petits innocents qui ne demandent qu'à nattre...
ftîgalier tira son mouchoir et s'essuya les yeux.
— Ninette, reprit Nazarille, par grâce... laissez*vous aller à votre bon naturel ; vous m'aimez , dans le fond. . . Un petit mot d'amitié va tout raccommoder.. . je vous connais...
Il lui tendit les bras; mais Ninette, exaspérée, fit
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édatar un tri transport , que BrigaUer se jeta entre les deux; fl repoussa doucement Nazarille et emmena Ninette vers sa chaise, où elle tomba toute pantdante. Nazarille r^rit tranquillement :
— Oh bieni cousine , puisque vous avez résolu une action si noire, vous n'ignorez pas (pie vous menaces mon ezistence en plusieurs manières, mais notamment par un dommage pécuniaire. J'aime à croire qu'il vous reste qudque lueur de raison ; vous comprendrez que je ne saurais perdre mon temps, ma place et mes économies sans une légère indemnité. Du reste, monsieur, dit*il à BrigaUer , donnez-vous la peine de repasser l'acte ; il y a vers la fin un petit dédit de quatre mille livres que j'ai heureusement glissé... à tout hasard.
Ninette fit un bond.
— Le brigand f que dit-il? Tu m'as dévorée jusqu'à a moelle des os, et tu voudrais... Mats tu m'arrachends plutAt les yeux ; je me moque de tes papiers. D'ailleurs, il n'y a rien de tout cela , c'est impossible ! s'écria-t-eDe avec la dernière violence.
— Excusez-moi, dit firoidement ftrigalier en regardant les papi^s, il y a matière à procès.
— Eh bien ! reprit Nazarille , vous voyez l'extréoûté où vous me réduisez? Nous serions &i procès I des
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parents! cela ne convient pas* Tandis qu'il vons est aisé de tout finir si doucement... Marions-nous.
— Brigalier ! Brigalier ! s'écria Ninette , je donne les quatre mille francs , je. donne ce qu'on voudra, mais qu*on me délivre de ce monstre ; que je ne le yoie plus, ou je vais chercher la police.
Elle s'arrêta , perdant haleine, et reprit d'une voix éteinte par la fureur :
— N'as-tu pas honte? Tu m'as réduite k la mendicité, n ne me reste rien, Brigalier, plus rien; il m'a tout volé.
— Excusez-moi , dit Brigalier, c'est-indire que vos revenus sont réduits par le fait ; mais ils se montent, tout compté, de quatre cent quatre-vingts k cinq cents livres.
— Eh bien ! cousine, eh bien 1 dit Nazarille, vous ne dépensiez pas davantage , vous me l'avez dit vousmême : vous voilk comme devant ; vous mènerez le même petit train comme si de rien n'était D'ailleurs tout votre bien me revenait de droit, vous le savez bien , soyez sincère ; c'est donc encore quatre-vingts francs de revenu que vous me devez ; mais je compte que vous me les laisserez par testament , votre conscience vous dictera vos devoirs k vos derniers mo-