‹ Les contes de la familleChapitre 3 sur 23 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Encore un des bonjî récit<? de mon oncle. Celui-ci n'a ni queue ni tôle ; on n*y trouvera ni composition, ni scènes suivies, ni dénouement, ni peut-être dMntc'îrét; c'e5t la vérité toute crue; et, pour le dire en passant, si Tart ne saurait se passer de la nature, c'est le propre de la nature de se passer de Part.

Donc, cette histoire n*a pas le sens commun, mais je récente avec plaisir quand mon oncle veut bien la redire, et j'ai mille raisons de souhaiter que le lecteur ?oit de mon goût.

« Ce fut un beau jour dans notre pays que le jour où nous ressentîmes le contre-coup de cet ébranlement qui poussait toute la France aux frontières. Nous étions donc en l'année 17v)3; mais n'attendez pas de moi une parfaite exactitude dans li's dates, car voilà cinquante ans passés depuis ces événements, et, comme j'en avais

déjà quinze alors, j'ai quelques droits à brouiller mes souvenirs. Il y eut dans la révolution française certaines crises, uniques dans Thistoire, et prodigieuses par une sorte de rapidité électrique qui les étendit au môme instant d*Un bout du royaume à Tautre : la première fut le mouvement qui porta simultanément les populations à brûler les chùteaux ; mais pour celle-là j'ai tout lieu de croire qu'elle fut concertée de longue main. La levée en masse trouva plus de spontanéité et de véritable enthousiasme dans le peuple. Par un élan commun, le jour môme où cette mesure fut connue à C..., ma ville natale, toute la jeunesse du pays, sans exception, se rendit sur la place, prôte à partir. Selon Tusage, quatre ou cinq Jacobins bien connus, héros du club, dirigeaient la prise d*armes, et je dois ajouter, pour l'acquit de ma conscience, que c'étaient bien les quatre ou cinq plus grands vauriens qui eussent jamais troublé la ville. J'ai eu lieu de remarquer plus tard qu'il en avait été de môme dans tous les chefs-lieux, où les meneurs de ce temps-là n'élaient pas des personnages moins recommandables. Vous pourrez donc croire que celle belle scène patriotique était déparée par des épisodes ridicules, quand ils n'étaient pas odieux. L'un des meneurs prenait à part les jeunes gens notables et leur demandait :

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•—Que veux-lu êlre, toi? Vcux-tu legrade de capitaine? * — YoloDliers, disait le jeune homme ébloui.

• — Et toi, disait-on à un autre, lieutenant? tu seras lieutenant.

« On arrosait là-dessus les épaulettes nouvelles d*une bouteille de vin mousseux, et je veux croire qu'une poignée d'assignats glissée discrètement n'était pas le meilleur moyen de monter en grade.

< — Quant à toi, disait-on au citoyen en veste, tu seras caporal.

« Pour les citoyens sans veste, on ne leur disait rien ; car, voyez-vous, l'inégalité se glisse partout, et notamment dans le régime de V égalité ou la morL Vous pensez qu'avec des procédés si expéditifs, les cadres furent bientôt remplis, et la troupe en état de marcher. Il y eut, le soir, un banquet où les nouveaux ofllcicrs payèrent leur bienvenue. On chanta force couplets guerriers, et l'enthousiasme fut admirable jusqu'à l'heure de minuit où chacun s'alla coucher.

• Le lendemain, nous voilà tous sur la place aux premiers coups du rappel. On nous harangue; les meneurs du club, qui devaient rester, nous exhortent à mourir pour la patrie; ils nous envient un sort si beau ; nous. poussons des exclamations, et nous j)artons tambour

ballant, le sac bourrô de i)etites provisions que chacua avail prises chez soi. Véritablement, cette scène bi'ftlantc, les allocutions des jacobins, le son des instruments de guerre, les citoyennes rangées pour nous voir passer, les petits enfants qui criaient devant nous, nous avaient transportés ; et je no mentirai pas en disant que cette exaltation n'avait point baissé d'un bouillon *à cinq bons quarts de lieue de la ville. Au bout de ces cinq quarts de lieue on déjeuna.

« La gaieté fut grande à ce repas : des convives de vingt, ans, une course matinale, un fusil sur Tépaule, des gourdes bien pleines et de beaux saucissons du pays; il y avait de quoi. Mais, après boire, quelques-uns auraient été d'avis de s^endormir paisiblement sous les arbi-cs. Point du tout, il fallait marcher. On reprit donc les mousquets eu rechignant; dès ce moment, l'image irritante de l'ennemi franchissant la frontière s'était bien cITacée dans les têtes. Ce qui pouvait adoucir pourtant ces premières rigueurs du service, c'est que tous les ciiefs, sauf quelques bas officiers, étant nos très-proches amis, on se moquait d'eux quand ils voulaient commander, et chacun alkit à peu près selon ses caprices. Jusque-là nous avions beaucoup ri et beaucoup chanté; peu à peu le silence s'établit dans les rangs. C'était signe

que chocua faisait sos réflexions; il me parut que lo résultat en était généralement que Ton commençait dû trouver le chemin long. Je dois déclare/ pourtant à Féternelle louante de ce glorieux bataillon départemental, qu'on n'entendait rien qui ressombl&t à un murmure ; le même siienco régnait dans les rangs, et je laisserai le lecteur Tinterpréter & sa guise. Hais, par malheur, on atteignit un carrefour oti le grand clicmin se divisait en deux routes très-différentes et bien faites pour raviver l'alternative en des esprits indécis : Tune de ces routes menait directement aux frontières d'Espagne; la seconde, décrivant au loin une longue courbe, revenait aux environs do la ville d'où nous étions partis. Une bonne moitié du corps enfila cette seconde route. On leur cria de toutes parts que ce n'était pas le vrai chemin; mais iifl firent d'abord la sourde oreille, puis enfin ils se mh-ent à rire et nous engagèrent tout crûment à les suivre. U y eut encore d'autres volontaires qui ne tinrent pas à cette invitation appuyée de l'exemple.

a Les ofliciers avaient beau crier, ils ne pouvaient riea tenter contre une telle majorité, et peut-être au fond se mouraient'ils d'envie d*en faire autant. Ils restèrent donc avee les sergents et les caporaux, à la tète d'un petit nombre de fldèles. Quoi qu'il en puisse coûter à ma

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modestie, j'avouerai qu&je fus un de ces derniers, par un attachement à Tordre et un certain amour du devoir que j'ai eu le bonheur de conserver en toute occasion. Je ne saurais pourtant me vanter aux dépens de mes camarades, et j'ajouterai, pour excuser cette infraction aux vertus civiques, qu'il n'en était guère parmi nous qui eussent plus de vingt ans, tant il y a que les deux troupes s'éloignant l'une de l'autre, se flrent leurs adieux à coups de pierre, au milieu des huées et des éclats de rire.

« Pour nous, qui continuâmes de marcher vaillamment vers la frontière, laquelle est à peu de distance, comme vous savez , nous étions le lendemain sur le théâtre de la guerre? Je ne saurais vous dire aujourd'hui, qu'en ouvrant des livres, la position de l'armée espagnole, le corps d'armée dont je fis partie, le nom du général qui nous commandait et le plan des opérations commencées pour résister à l'invasion. Je m'en tiens aux choses qui se passèrent sous mes yeux et qui ont si vivement frappé mon imagination. Nous arrivâmes donc le soir au camp où nous fûmes appelés, classés et enrégimentés de nouveau, ce qui fut fait promptement. On mêla dans nos rangs quelques vieux soldats, on nous distribua des cartouches, et l'on nous enjoignit de nous tenir l'arme au

bras, prêts à marcher. Le début était tout à fait imposant pour des jeunes gens de famille qui avaieut fait diligence toute la nuit et tout le jour, et qui comptaient au moins mauger la soupe.

€ Les hauteurs d'un site sauvage des Pyrénées nous dérobaient de toutes parts la vue des mouvements militaires qui s'exécutaient autour de nous; mais ils n y perdaient rien dans notre imagination, d'autant plus qu'on entendait gronder par intervalles une canonnade multipMOc par les échos. D'ailleurs, la nuit venait encore obscurcir le paysage, en sorte que nos premières observations se bornèrent à peu de chose. Nous étions depuis deux grandes heures le fusil au pied, quand un ordre nous arriva. L'officier supérieurcommanda de former les faisceaux, et ce ne fut pas une surprise peu agréabliî que cette permission de se livrer au repos et de faire la soupe. Je me roulai aussitôt par terre dans mon manteau, car j'étais accablé de fatigue. On alluma du feu ; les cuisiniers se mirent à Tceuvre avec une industrie que je ne connaissais pas, et moins d'une heure après, le caporal de ma compagnie, qui était un portefaix de C..., établi devant la porte de mon père, vint me dire, chapeau bas :

«—Monsieur H..., si vous voulez bien manger la sou[)e, vous êtes servi.

ti Tant (le politesse de lu part de mon eupérieur militaire ne laissa pas de m*amuser. h pris place autour de la gamelle, et le bon caporal ne voulut $e tenir que derrière moi, ayant soin que je ne manquasse de rien, et s'apitoyant de temps à autre sur le triste changement que j'avais fait avec les bons repas de chez mon père. Or, je prenais chaudement le p^rli de notre soupe militaire, qui me semblait, assaisonnée parle grand appétit, Tune ddfi meilleures que j'eusse jamais goûtées. Hélas! à peine en avions-nous avalé les premières cuillerées, qu'un roulement de tambour, qui me parut un éclat de tonnerre, mit tout le monde sur pied. Je ne concevais pas qu'on s'en inquiétât, mais en un clind'œilla marmite fut renversée et je fus entraîné dans les rangs. On se mit en marche dans le plus profond silence, en suivant le lit d'un ruisseau fangeux où l'obscurité, qui ne i)ermettait point de choisir ses pavés, nous laissait souvent enfoncer à mi-corps. Il me parut certain, pour cette fois, que nous marchions à l'ennemi, et je ne pus m'empécher de regretter, à l'oreille du caporal, que ce ne fût pas du moins après avoir mangé la soupe.

tf Ce fut .la seule plainte que m'arracha l'émotion du moment, air pour ne rien dissimuler de mon état, j'étais je puis dire inquiet. La canonnade avait cefisé, mais les

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ténèbres sileocieu^es de aetU3 vaste solitude m'auraient déjà fort imposé, si je n'eusse entendu autour de moi les cliquetis des fourniments et te pied de nos hommes qui pataugeaient dans le gravier trempé. Nous gravîmes ime pente douce qui nous mena sur un platoau décou* vert, d'où Ton distinguait confusément, dans ia nuit, les contours des collines voisines. On nous ût faire Imite dans cet endroit; mais nous y fûmes bientôt occupés d'un spectacle extrêmement intéressant, par Tuttente ûontiimelle où nous étions d'y prendre part. Sur une colline qui nous faisait face de Tautre côté d'un ravin, s'étendait, suivant les ondulations du terrain, une ligne de faibles lumières, que les anciens de notre compagnie donnèrent pour des feux de bivouac. C'en était donc lait, nous étions en présence de l'ennemi. Je me souviens qu'en ce moment je cherchais confusément en moi-même d'où pouvait venir à ces gens qui se chauf* (aient lÀ-bas le projet délibéré de me faire du mal, et ce que moi-même j'étais venu £aire là. Bientôt mon attention fut entièrement absorbé(î par de nouveaux objets. Trois ou quatre coups de feu éclatèrent sur le penchant de lu coUine. Il y eut encore un moment de silence qui me parut terrible, |»uis tout à cOup il se fit un mouvement dans la ligne de bivouae (|ui en di*rjba k^ ieux,

et Ton entendit, vers Fendroit d'où étaient partis les premiers coups de feu, gronder et s'enfler en montant le son des tambours qui battaient la charge.

€— Voilà le premier bataillon qui monte à l'attaque, me dit le c^poi'al Picolet... l'avant-poste est balayé... nous allons suivre la danse... je suis étonné qu'on nous laisse encore au repos. *

« Je ne répondis rien.

«—Vous n'avez jamais vu la guerre, M. H... sans vous commander? Vous devez être curieux pour la première fois?...

f— Mon Dieu! on se fuit bien à peu près une idée... Oui, j'étais assez curieux... Je ne serais pas venu exprès.

«—Vous allez voir, au petit jour, quel drôle d'effet... comme çà... qui vous travaille... quaad on commence l'état... La fusillade interrompit cette conversation. Tout le sommet de la colline parut s'enflammer, et d'épaisses nuées de fumée montaient sur le fond noir du ciel. En même temps le bruit des tambours éclatait sur plusieurs points de la montagne, et nous signalait la marche combinée des divers corps d'attaque. Ces balleuien'ts de là charge s'avanrant de toutes i)arts, continus et pressé?, avaient dans ces téiu*-

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bres quelque chose de féroce et d'implacable que je n'oublierai point. Et surtout, au milieu de ces bruits, je distinguais je ne sais quelles clameurs qui, aifaiblies par i'éloignement, ne semblaient plus à mon oreille que les cris des mourants dans un massacre.

* Ce spectacle où je 'demeurais suspendu dura, comme on me l'a dit, deux heure.s, qui ne me parurent que deux minutes. La fumée était devenue si épaisse et roulait vers nous à si gros flots, qu'elle nous dérobait jusqu'à la clarté de la mousqueterie. Enfin, le feu sembla s apaiser, et au lieu de ces éclats continuels qui m'avaient , étourdi, on n'entendait plus que quelques coups de fusil tirés par intervalles, et qui rendaient assez l'effet des dernières fusées d'un feu d'artifice.

« Je concevais déjà l'agréable espérance de n'être pas jeté du moins dans le plus chaud de l'affaire, et peutêtre même de n'y point paraître du tout, quand ou fut distrait tout à coup par le trot d'un cheval qui buttait à chaque pas dans un sillon pierreux.

• — C'est l'aide de camp, dit le caporal ; allons, nous voilà en marche!

« Je confesse qu'un tel revers, après Tespoir dont je

nrétais flatté, me découragea totalement; mais aussi quels

. fureut ma joie et mon étomiejueiit quand on anuonya

que nous deiueururioas jusqu au jour gui' la place, et qu'où pouvait par conséqueut y doriuir. Tel était l'ordre qu'apportait Taide de camp.

« En uu clin d'œil on ne vit plus un I)omme debout, et déjà môme plusieurs ronflaient à mes côtés, Picolet m'accommoda mon sac et mon manteau par terre, et j'essayai do dormir, mais ce fut d'un sommeil agité, frileux, interrompu, et de temps à autre je relevais la tête pour considérer le lieu de l'attaque, où l'on n'apercevait plus que de faibles lueurs. La fatigue cnfln l'emporta, et je commençais à dormir de tout mon cœur, quand le caporal Picolet me tira par le bras, voyant que le tambour ne me réveillait pas. 11 faisait petit jour ; un vent frais soufflait des montagnes, et je trouvai le pays plus riant que je n'aurais cru la veille. On partit en bon ordre, et Ton descendit dans le ravin ({ui nous séparait de la colline où l'on s'était battu. Le revers opposé était d'uu accès si difficile qu'il nous força de rompre les rangs : de grosses roches appuyées à pic sur la pente, des fourrés de buissons énormes nous séparaient les uns des autres, et chacun escaladait comme il pouvait. Enfin, les i»roïniers qui arrivèrent au sommet nous appelèrent en-riant connue pour annoncer qu'ils étaient sortis de ces obstacles. Je débouchai ù mon tour sur le haut de la

colline, OÙ le sol moatait eacore, mais du moitiâdêcou- Tert et saiiB embarras. A quelques pas .plus loin, je me trouvai tout à coup sur le bord d'un fossé eûcombré de terre éboulée et de palissades rompues ; arrivé là, qu'est ce que je vois!... un groupe d'hommes de ces beaux régiments espagnols qu'on appelait les gardes wallonnes, des bommes superbes, dans la fleur de Tâge, étendus et amoncelés au revers du fossé, les cheveux épars, les mains pendantes, le visage et les habits couverts de sang. Surpris par cette horreur imprévue, je détournai les yeux en frissonnant. Nous étions sur le terrain même que les Espagnols occupaient la veille et. que l'on s'était disputé dans la nuit avec acharnement. La terre, partout foulée et déchirée, était couverte de débris et d'effets d'équipement. Je ne crois pas qu'aucun autre fléau puisse laisser des traces d'un aussi horrible ravage. Mais surtout j'avais beau détourner mes regards, ils rencontraient à chaque pas quelque cadavre mutilé. On entendait çà et là, je frémis encore d'y penser, des plaintes haletantes, des rûles déchirants; beaucoup de ces hommes couchés n'étaient pas morts; on les voyait palpiter et s'agiter en des convulsions machinales, ranimés par Tair du matin ; quelques-uns sembLaieiit ïnire d'impuissants efibils pour se relever... Saisi d'un iraus-

port farouche, je m'enfonçai aveuglément, pour ainsi dire, dans l'horreur de cette scène... D'horribles blessures, toutes fraîches et ruisselant encore sur le bel uniforme des officiers m'ont aussi laissé des impressions ineffaçables. Les uns étaient renversés, la face contre terre, dans une large mare de sang; j'en vis un autre tué sur le corps d'un de ses compagnons, la tête rejetée en arriére, et dont les yeux tout grands ouverts semblaient me regarder; mais ce regard était vide, éteint, éternellement fixe. Quelque chose de i)lus affreux m'attendait plus loin : un homme fort grand, l'uniforme entr ouvert et la chemise sanglante, se débattait sur un train d'artillerie en roulant les yeux et poussant des cris étouffés. Il redressa la tête sur mon passage, en s'écriant d'une voix que j'entends encore :

« — Amigol amigo!,.. la muette î,.. porDios!...

« Je ne tins pas à ce dernier coup. Les fatigues, le frisson matinal après une nuit sans sommeil, la faiblesse d'un estomac à jeun se joignaient pour m'abattre à ces fortes émotions. Je jetai autour de moi des yeux égarés. Des soldats, de ceux qui avaient combattu et peut-être aussi des nôtres, s'empressaient çà et là et se disputaient en dépouillant les morts. La vue de ces cadavres qu'on retournait brutalement m'acheva. Je baissai la tète et fis

quelques pas plus rapides, mais je sentis mes jambes fléchir....

«—Holà, qu'est-ce? Qu'avez-vous donc? me dit le caporal qui me rejoignait en ce moment.

> il me retint dans ses bras.

«—C'est sûrement... l'efifct de la chose... Le premier coup d'œiï... je vous avais bien dit...

> Gomme je ne répondais point, il me soutint d'une main, et cherchant de l'autre une fiole qu'il appuya sur mes lèvres, il me fit avaler quelques gouttes d'une liqueur violente qui me ranima.

« — A la bonne heure I... vous étiez plus blanc qu'aucun de ceux qui sont là couchés. Allons, venez avec moi, nous arriverons là-bas.

« Il me prit par le bras et me fit marchera ses côtés. Les corps que nous allions rejoindre campaient à peu do distance au delà du lieu du combat. Nous arrivâmes bientôt avec quelques-uns de nos camarades au milieu de ces diverses troupes ; mais à peine arrivé, vaincu par ce dernier efibrt que je venais de faire, je retombe en faiblesse, et perdant cette fois connaissance, je ne pus savoir ce qui se passait autour de moi. Le caporal Picolet put conter la cause de l'accident et ce qu'il ^««avalt de mon âge et de ma famille. Quand je rouvris les yeux, les

soldats m'entouraient, et lo caporal causait avec un ancien capitaine qui était de C. , et justement grand ami de notre maison.

« — Eh bien, mo dit-il en riant, comment t'en va de ta preuiièrg campagne ?

« Il se releva brusquement.

tt— Y a-t-il du bon sens à nous envoyer des enfants do cet ftge-ià Y Qu'est-ce qu'on veut que nous fassions de ra devant Tennemi?

« 11 me montrait par terre d'un geste et avec un accent dont je ne laissai pas d'être humilia :

« — Viens-t'en avec moi, petit, je vais te faire délivrer ton congé et te renvoyer cliez ton pore.

« Une heure après, j'avais dans ma poche je ne sais quel papier griffonné qui me mettait en règle. On me fit rendre les armes au dépôt, mais je fus bien dédommagé, je vous jure, d'un moment de mauvaise honte, par un soulagement uotable, quand je me vis à peu près sûi* de regagner mes loyers. Le capitaine me chargea de compliments pour mon père, me glissa un louis dans la main et me poussa devant lui avec une bourrade dans le dos. Picolet m'accompagna jusqu'aux avant-postes, où il me fit ses adieux, et je forçai ce brave garçon de partager avec moi le louis du capitaine.

« Â quatre lieues de (à, je rencontrai un de mes camor rades qui n'avait pas uttciidu le congé de ses clicfspour reprendre le même chemin que moi, et nous finies jusqu'à G... le plus agréable voyage du monde. »

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