CHAPITRE m
« Or, que faisait le gouvernementpour ses défenseurs, tandis que nous courions si vaillamment aux frontières, ou du moins à peu pris vers le môme temps ? Le gouverneuient venait d'envoyer mon pure en prison. A la suite de je ne sais quelle mesure prise par le représentant en mission, on venait d'enlever d'un seul coup de filet tous les notables de la ville; mon père était du nombre. 11 y avait hors de G..,, dans la vieille ville, qui remonte au xue siècle, un chiiteau fort vide et miné; on les mit dans ce château fort, gardée par une troupe de paysans qui étaient descendus peu de jours auparavant des montagnes, et qu'on avait armés comme on avait pu de piques et de vieux fusils. Ces gens- là, s'étant rués sur la ville, soulevés par la cherté des grains, ne voulaient aucun bien aux bourgeois, et c'était un
assez bon calcul que de mettre les prison uiors sous leur surveillance. Mais, d'ailleurs, il nV avait point d'autres troupes dans la ville.
« Je vous laisse donc à penser la désolation des familles à la suite d'un pareil événement. IJ va sans dire que ces notables emprisonnés étaient les plus honnêtes gens de la ville, la fleur de la bourgeoisie, les plus honoiables commerçants; qu'ils étaient fort aimés et estimés; qu'ils occupaient beaucoup d'ouvricis, et que ce coup frappait à la fois tout le monde. Je ne vous peindrai pas les scènes lamentables des maisons les plus intéressées ; j'en pus juger par ce qui se passait dans la mienne ; c'était comme un véritable massacre des innocents : les femmes, les filles, les sœurs et les servantes jetaient les hauts cris en déplorant la ruine du chef de la famille : pure, maître ou époux. Vous savez combien la douleur est bruyante et démonstrative dans le midi.
« Au milieu du deuil général, devinez ce que nous faisions, nous autres jeunes drôles insouciants, qui n'étions rien moins que les fils ou les neveux des victimes ? Nous tenions chaque jour nos conciliabules sur le boulevard, comme de coutume, dans le but de jouer de lK)ns tours aux bourgeois. Que dis-je ? ce funeste événement lui-même vint servir de thème à nos entreprises cou-
pables. Il faut vous dire, si Foû peut justifier le désordre où nous vivions alors, que nos maisons d'éducation, pour la plupart religieuses, avaient été fermées ^, les troubles politiques ne laissaient guère à nos parents la possibilité de nous choisir un état et le loisir de nous surveiller ; et tout en nous en doutant le moins, c'était nous qui souffrions de la plus irréparable manière des malheurs du temps. Nous passions nos journées dans l'oisiveté, livrés à nous-mêmes, et voici comment nous usions de cette liberté. On se réunissait volontiers dans quelque coin désert, le loug des remparts, et Fou tramait rien moins qu'une conspiration permanente contre le repos des bonnes gens. Avait-on remarqué à quelque ' fenêtre, selon l'usage du pays, une volaille en réserve ou quelque restant de gros plat qu'on tenait au frais, nous empruntions chez l'un d'entre nous une perche, sous prétexte qu'un de nos bonnets était resté suspendu aux branches d'un arbre, et le jour à peine tombé, la volaille en question devenait le principal ornement du souper que nous faisions chaque soir aux dépens de la
tonne ville de C
« Tous les soirs se passaient de la sorte h mûrir quelques nouveaux tours, sinon à les exécuter ; je vous en pa.sse les détails, ils sont partout les mêmes : frapper
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aux porte», chaiifrer onire elles les enseignes des boutiques, éveiller les sages-femmes au milieu de lu nuit pour les envoyer troubler dlionnCtes familles qui n'en avaient que faire, lùclier dans les logis, par la chatière, des matous chaussés aux quatre pattes de coquilles de noix, tel est le ri'pertoire ordinaire ; je ne citerai qu'un trait qui sort du commun. H y avait un bonhomme bien connu pour son ivrognerie, qui s'attardait volonliiirs à boire dans un cabaret renommé. Un soir, tandis qu'un de nous lui tenait tôle jusqu'après minuit, nous alio.:8 murer sa porte en diligence -avec quelques planches et du mastic, ce qui fut fait en un clin d'œil, L'ivrogne revient en battant les murs, il s'arrête à sa porte et ne la trouve plus ; il tùte, il recule, il regarde à droite et à gauche, et nous Tentendions répéter (pensez si nous étoufQons) :
«—Voilà bien Tapothicairc,.... et ici le perruquier !
— et il allait de nouveau se heurter au mur entre les deux; il fit ce manège plus d'un quart d'heure en tenant les mômes discours, palpant la devanture du perruquier à gauche, celle de l'apothicaire à droite, sans jamais trouver sa porte au milieu. Il retourne confondu au cabaret, où les servantes l'appellent vieux fou, vieil ivrogne, et le chassent à coups de balai. Cependant
nousi ealevioas en un tour de main la maçonnerio improYisée, et rhomnie revenant, frappe encore à sa porte qui cède d'abord sous sa main, et il tombe sur le nez dans son corridor. Le boniiominc n'a jamais pu comprendre ce prodige.
• Mais nous voilà bien loin de l^irrcstation des suspects. Xous avions parmi nous un garçon effronté qui (5tait rame de nos complots et notre chef dans rexéculion. Il est devenu par parenthèse un général distingué dans les guerres de Tempiro, et a fini, je ne sais où, fort malheureusement. Je rap.pellorai Bernard, pour ne pas dire son nom véritable. Je m'étais lié plus particulièrement avec lui par admiration pour ses qualités biillantes. Le jour môme où la ville était en deuil à cause de la captivité de ses principaux habitants, que diriez-vous que noua allons imaginer, nous autres jcuues gens dont les pères étaient enveloppés dims le malheur cominun ? Bernard nous vient trouver et nous annonce pour le soir un souper magnifique et à peu de frais. Il nous recommande de nous munir de paniers. Chemin faisant il expose son plan, nous le trouvons digne de lui. On se sépare deux à deuf, et nous nous partageons les divers quartiers de la ville. J*étais avec Bernard; nous frappons à la porte d'un fabricant fort riche, faisant un
grand commerce avec le Levant, et qui, pour cette raison, gémissait depuis la veille dans les cachots de la cité. Une servante nous vient ouvrir, et nous voilà fondant en pleurs et balbutiant avec des hoquets hypocrites:
« — Ce pauvre M. Julien.... vous savez.... votre bon
maître nous envoie.... de sa part.... il n'a pour
déjeuner que du pain noir
« Dès ces premiers mots, interruptions et lamentations de la fille ; le monde venait au bruit, et nous achevions de fendre les cœurs.
«—11 a dit.... ce bon M. Julien.... il a dit que si vous pouviez lui envoyer quelque petite chose
f— Hélas! mon Dieu, tout ce qu'il voudra.... pauvres
enfants vous êtes bien bons.... du pain noir! Ils
n'ont que du pain noir !
« Voilà les femmes, les filles, les servantes à crier, à s'évertuer; l'une décrochait un jambon, l'autre jetait un pain, celle-ci un pot de conserves, celle-là courait à la cave.
«—Mais, disait quelqu'une, je croyais qu'on avait envoyé ce matin
« — Oui, mais, disait Bernard, *il faut remettre les objets en main propre, sans quoi tout est confisqué au corps de garde.
« Ce Bernard était d'un sang-froid incomparable. Je me souviens pourtant d'une visite de ce genre où l'excès de sa hardiesse lui arracha un mouvement qui me fit trembler. Nous étions chez une femme avare qui ne rogna pour son mari que le quart d'une langue fumée.
«—Rien que ça ! dit Bernard avec une insolence naïve qui eût bien fait voir à quel point cela le touchait.
■ 11 n'est pas besoin d'ajouter que nous fîmes le soir, aux dépens de nos malheureuses familles, le plus abondant, le plus varié, le plus délicat des repas, dont les restes, s'il m'en souvient, suffirent t défrayer une semaine.
• Il faut bien à présent que je dise comment je pus me faire pardonner ces méchants tours, en servant ma famille à mes risques et périls dans les mémos circonstances. On s'aperçut bien vite qu'il fallait envoyer les vivres aux prisonniers par des gens de leur propre maison. Si vous connaissez l'ancienne simplicité de la bonne bourgeoisie de province, vous ne serez point surpris qu'on chargeât les fils mêmes de porter à dîner à leurs ptres. Ce soin m'échut, comme étant le plus jeune et le moins occupé h la maison ; je n'étais pourtant point si jeune qu'il ne me fût fort désagréable de traverser la ville les bras chargés d'écuelles, comme s'il se fût agi
d'aller porter ]a soupe aux champs à des laboureurs. Je m*acquittais fldèlement de la commission, mais j'en étais fort disposé à la mauvaise Immeur, et j'avais découvert nombre de circuits pour sortir au plus tôt de la ville et gagner la cité à travers champs. Un jour, comme on savait que mon père, le digne homme, aimait fort la soupe aux choux, on résolut, pour adoucir ses chagrins, de lui en faire manger une toute chaude, et on me la donna, & cet effet, dans une grande soupière, bien couverte d!un énorme chou cabus, bien épanoui et bien fumant, qui soulevait à demi le couvercle. Pour le coup, je me révoltai de tout cet attirail, et je demandai si Ton prétendait que je portasse un premier service de douze couverts à un bon quart de lieue. Je représentai les difficultés du chemin, et que l(r potage serait froid en ari^vant. Mais on m'assura qu'il était bouillant et que d'ailleurs je marcherais vite
« Il fallut partir, et, en effet, je marchai d'autant plus vite que la soupière me brûlait les doigts ; il ne faut pas demander si je pestai durant le chemin, surtout venant à rencontrer des personnes de ma connaissance qui se mellaienl à rire. Le tout aidant, ma soupe était encore chaude quand j'arrivai au chàleau de la cité.
Il y avait en sentinelle, sous la grande porte d'entrée,
un de ces montagnards dont je vous ai parlé, qu'on venait de transformer récemment en satellites jacobins, il me voyait venir de loin, et c'était bien le plus étrange soldat du monde, avec son cbapeau rabattu, ses gros sabots et sa grande balJebarde du temps du roi Jean, dont il s'appuyait fièrement, comme le valet de trèOe. Quand je suis près de lui, il m'arrête brutalement et me dcinande ce que je viens faire, comme si mon équipage n'en disait point assez; il n'en fallait pas tant pour achever de me troubler la bile. Cet animal, malgré la fmnéc qui sortait de mon pot, prétend que j'y cache des correspondances Ubertkides^ et s'obstine à le visiter, bien que j'eusse mes deux mains embarrassées et qu'il me retard&t inutilement. Il arrache enfin le couvercle : je retiens ma soupière d'une main, je prends de l'autre le chou cabas, et le lui aplatis au milieu du visage. Vous concevez qu'il eut assez & fiûre pour se débarbouiller de ce brûlant cataplasme ; je passe librement et cours auprès de mon père.
« Ma situation ne laissait pas de se compliquer; j'étais entré, mais il fallait sortir, et c'est à quoi j'étais bien forcé de penser. Mon père était un honune excellent, mais sévère, brusque, silencieux, et qui tenait à grand principe cette apparente rudesse avec ses enfants ; mais
6/l SOUVENIRS DE MON ONCLE
pourtant, les rigueurs de la captivité, la rareté forcée de nos entrevues, ce lieu sinistre où nous nous voyions, l'avaient amolli ; il fut plus coramunicatif ce jour-là, et parut surpris de me voir répondre si froidement à cette faveur extraordinaire; j'avoue que j'étais fort distrait. Mon père mangea sa soupe sans soupçonner le chou absent, et je n'eus garde de lui dire où je l'avais laissé.
«—Or ça, à quoi penses-tu donc, me dit-il en unissant, c'est assurément la présence de M. Joliot qui t'intimide, drôle?
o Mon père me signalait un nouveau danger, qui n'était rien pourtant en comparaison du premier. M. Joliot était un ami de mon père, négociant et prisonnier comme lui. Ils causaient un jour d'affaires, chez nous, à travers le comptoir, et comme ils avaient tous deux de longues et belles queues, car on portait la queue dans ce temps-là, je m'étais avisé d'attacher un bout de ficelle à la queue de mon père et d'aller serrer l'autre bout à la queue de M. Joliot. Les affaires terminées, ils se serrèrent la main. —' Monsieur Joliot, votre très-humble. — Cher confrère, je suis votre serviteur. Ils s'éloignent, se sentent pris par la nuque, se retournent, et vous jugez quelle indignation contre moi; mais j'avais gagné les toits.
• Or j'aperçus, au mot de mon père, M. Joliotau fond de la salle, qui ne prenait pas garde à moi; mais je tremblais qu'il ne vint à me découvrir : autre raison jK)ur partir au plus vite.
« La soupière vide, je prends cong<^, et me voilà dans le vestibule donnant sur la cour. J'avance la tête avec précaution, et je vois sous la grande porte mon homme à la hallebarde, qui, apparemment, s'était lassé de m'atlendre, et qui, se reposant d'ailleurs sur ce que je ne pouvais lui échapper tôt ou tard en sortant, s'était remis dans sa belle attitude, tourné vers le dehors et appuyé sur sa pique comme le chevalier de la Manche. Ma résolution fut prompte comme Téclair; je m*élance vers lui de toutes mes forces, et levant la jambe à propos, je lui applique un si furieux coup de pied dans les reins, que je l'envoyai rouler, les bras étendus, à plus de dix pas sur le chemin en pente.
« Il n'était^ point relevé, j'en suis sûr, que je rentrais chez nous avec un air de douce satisfaction , comme w mon père eût trouvé le chou cabus le meilleur du monde.
« Et de peur que le sort incertain de nos prisonniers Il attriste la fin du récit, je vous dirai qu'ils furent tous relâchés quelque temps après, au 9 thermidor. >»
IMBOUR ET TR
C'est un jour unique dans Tannée où celte population de Paris si rapace prend tout à coup son argent à belles poignées et le jette par les fenêtres ; c'est une fête qui se compose comme les autres de beaucoup de bruit, de presse, de boue, d'ennuis, de jurons entre les passants cpii se coudoient et les cochers qui les éclaboussent, et qu'on croirait inventée par les confiseurs si Ton ne se rappelait par ci par là quelques vénérables traditions de famille ; car ils ne sont guère qu'une centaine de droguistes ce jour-là pour faire la loi à la capitale du monde. C'est une fête enfin, si c'en est une, qui résout cet étrange problème de faire avaler par charretées à
huit cent mille âmes affamées ou dégoûtées de bonne chère, de petites vilenies sucrées qu'on ne daigne pas regarder en temps ordinaire. Oui, toutes sortes de mélasses moisies, de caramels aigris, de peintures fétides qui dorment toute Tannée en des caves infectes et qui vous feraient reculer d'horreur dans les chaudières des officines, ce jom^là on les ramasse, on les fait mettre en œuvre par tout ce qu'on trouve d'ouvriers crasseux sans ouvrage, on les fait pétrir par les mains les plus malpropres, on les recouvre de papier doré, de devises galantes, de rubans roses et bleus, et Ton vend le tout six francs la livre I et, par bonheur, les trois quarts sont du papier qu'on jette et des oripeaux, car tout Paris mourrait empoisonné. Les enfants en sont quittes pour des coliques et des maux de cœur. Tel est ce tour de force du trafic, et c'est merveille de voir pour un jour cette foule avide et rusée se laisser duper à prix d'or par quelques empiriques reluisants de glaces et de quinquets ; mais ce n'est pas tout, et vous qui répugnez à prouver que le commerce est presque toujours un vol dans ce temps où le commerce est la plus élevée, la plus honorée, la plus lucrative des professions, venez voir le vol le plus éclatant, le plus avoué, le plus candide de tous les vols. Entrez dans une de ces boutiques, marchandez
ces pastilles qu'on vend six francs aujourd'hui, qui en coûtaient hier deux, et qui en valent bien un à prix net. Prendrez- vous la livre à six francs? Le gain du marchand est honnête, mais la GUe de boutique vous expose dans son patois frotté la veille de rhétorique, qu'un sucre tout seul est bien sec, qu'il est plus galant de Toffrir en boite, et que la mode a choisi pour l'année les boites que voici. Elle vous montre là-dessus de petits cartons mal collés, puant la peinture et enluminés d'une image & deux sous. Le coffret est petit, on ne l'emplit guère, il faut en rabattre moitié des dragées ; autant de rabattu sur l'écu, pensez- vous ; mais la GUe vous dit alors de sa grâce exquise : — Monsieur, cela vaut vingt francs.
Vingt francs! quatorze francs de plus pour une demilivre de moins! mais, allez-vous crier, selon cette logique, donnez-moi donc plus dB marchandise et je vous donnerai moins d'argent; en vérité, j'aime autant cela, et j'ai le droit pour rien d'emporter toute la boutique; inutiles raisons I Vous avez la boUe, il est vrai, et l'image à deux sous.
Je sais bien qu'il y a des gens magniGques, des généreux à bon marché qui ne manquent de rien et qui disent : Qu'importe? J'aime à croire pourtant qu'ils n'approuvent pas trop les pauvres voleurs de mouchoirs
qu'on juge à la police correctionnelle, qui volent bien moins que ces marchands-là et qui sont plus à plaindre. Mais le bon jeune homme qui a serré son argent des dimanches en songeant aux étrennes de sa sœur ou de sa cousine, le chétif erai)loyé qui dépend des humeurs do la femme de son chef de bureau, la petite pensionnaire toute fiére d'avoir un filleul au berceau, le gentilhomme ruiné ou Fhomme de mérite pauvre qu'on reçoit chez d'honnêtes gens; mais toute cette vertueuse classe moyenne, la plus nombreuse après tout et la plus accablée, toutes ces humbles fortunes médiocres, les plus honorables, ne sont-elles donc plus rien dans le monde et ne méritent-elles pas qu'on songea elles? Et moimôme, obscur raisonneur, gagnant mon pain au jour le jour, à la sueur de mon front, suivant les caprices de cette Tnaitresse du logis qui est folle, comme on sait, et à qui peut prendre à tout moment l'envie de me laisser mourir de faim, n'ai-je pas raison de ne pas vouloir absolument troquer contre du papier peint et de la glu sucrée cette chère somme que j'ai amassée dans un projet si doux?... 0 mon Henriette, le ciel sait si je t'aime et si j'ai quelque chose qui ne soit à toi, et si je n'ai jamais souhaité des richesses que la veille de ce jour-là, pour les répandre à tes pieds en l'embrassant; mais non.
certes, non, je ne l'offrirai point de ces étiucelantes saletés, je ne veux pas souiller tes lèvres vermeilles de ces sucres impurs; non, Dieu m'en préserve I Je t'achèterai plutôt une bonne courte-pointe bien soyeuse pour te tenir chaud dans ton lit, ou quelque tapis bien moelleux pour poser tes petits pieds nus; je t'apporterai plutôt plein ton tiroir de loyales pralines bien parfumées que nous mangerons ensemble, une à une, en souriant, sans nous parler. Que dis-je 1 je t'enverrai plutôt un flacon d'huile précieuse que je verserai moi-même sur tes beaux cheveux, ou quelque bouquet de fleurs rares qui te rappelleront combien je t'aime jusqu'à leur dernier soupir embaumé.
Cette boite, mon Henriette, c'est un présent banal que vingt premiers venus offrent dans vingt maisons, et qui se fane languissamment sur une table, sans signification, sans honneur, sans un regard sympathique, sans un battement de cœur de celle qui l'a reçu ni de celui qui l'a donné. C'est une monnaie que l'usage élève k cette valeur prodigieuse et qui a cours partout sous ce titre; on s'en sert comme un moyen d'échange : le marchand la livre pour un louis, on la donne pour autant, elle est reçue de même, la fête passe, on l'oublie et l'on est quitte envers l'usage et la société.
Les présents du riche, les voilà; mais si vous voulez des offrandes blucères, des trésors de munificeDce, des efforts sublimes de libéralité, descendes dans la rue, vous y verrez, le matin de ce jour, de misérables fem* mes en haillons qui entrent chez l'épicier du coin et en rapportent deux sous de dragées dans un petit papier. Deux spus! les derniers qui leur restent souvent. 0 combien de ces petits papiers, qui contiennent trois ou quatre chétives dragées, où brillent plus de pleurs et de charité que dans les millions qui s'épanchent en ce temps-là de toutes les bourses. Figurez*vous ces pauvres créatures, qui passent sous des toits obscurs tant de jours sans feu, tant d'autres sans pain, qui n'avaient que ces deux sous en réserve, et qui en ont acheté cette folle supertluité à l'être qu'elles aiment le plus en ce monde, -^ « En vérité, je vous le dis, cette femme a plus donné que tous ceux qui, ont mis dans le tronc. »
Ce joun-là même, je me trompe, la veille de ce jour, je m'en allais le soir chez de braves gens, qui sont mes amis, et qui n'ont pas besoin de me voir les mains pleines pour savoir ce que j'ai dans le cœur. Je n'étais point sorti de tout le jour, et j'avais longtemps pâli sur un livre difficile. L'esprit saisit alors la moindre distraction avec avidité. Les rues étaient pleines de monde et
de voitures, les marchands criaient, les cochers juraient, et chacun tirait aa logis les bras chargés d'étrennes. Par bonbeur du moins il ne pleuvait pas. 11 y avait un air de fête répandu partout. J'étais leste et content, comnae tout homme qui sort du travail ; ce parfum de réjottissances me prit au cerveau, et je voulus me ré« jouir comme tout le monde.
— Que font ces gens-ci, me dis-je, que fait-on pour être de fête aujourd'hui? Us achètent. — Achetons. — Bh quoi! d'ailleurs, je vais dîner avec mon bon M. de Guesles, avec son fils, mon brave Gustave, son beaufrère, le vieux chevalier de Saint-Louis ; je vais finir cordialement Tannée, comme je voudrais finir ma vie, le verre à la main, au milieu de fnes meilleurs amis; je vais les embrasser, selon l'usage, et j'entrerais les mains vides, quand je viens de voir ma portière porter deux oranges à sa voisine la boulangère, qu'elle ne peut souffrir I Non, il ne sera pas dit que ce sera moi qui manquerai à cette vieille coutume avec des vieillards que j'honore et des jeunes gens que j'aime comme mes ft-êrcs. Je leur apporterai mon oflFrande, n'importe laquelle, mais la mieux appropriée au cérémonial du jour. Ouedonne-t-on aujourd'hui? Ce que l'on vend, sans doute, ou Ton ne vend plutôt que ce que l'on donne.
Je me trouvai tout en rêvant dans une place où la foule entourait les colporteurs qui s'égosillaient à presser la vente. Il y en avait un dans un coin qui criait aussi, mais il était seul et ne vendait point. Il est vrai qu'il criait aussi moins fort que les autres. Il vendait des jouets d'enfants assez grossiers, mais à si bon marché!... Des sabres, des flûtes, des moulins qui tournaient, de petits cbiens qui aboyaient; et de temps en temps le pauvre homme, la voix éteinte et las de crier, prenait un de ces petits chiens de carton, et serrant le socle où il était assis sur ses pieds de derrière, le petit chien aboyait, mais si tristement et d'un aboiement si plaintif! Ah! ce chien parlait mieux que lui, il en disait bien long sur la vente et leç misères de son maître.
— Mais, quoi! repris-je en moi-môme, le pauvre homme ne vend que des jouets d'enfonts!
Et, par des transitions confuses, je songeai à la parole du Sauveur : « Heureux ceux qui sont semblables à des enfants, car le royaume du ciel est à eux. > Et n'est-il pas semblable à un enfant, cet excellent M. de Guesles, si savant, si naïf, qui ne sait pas qu'il est un grand homme, et qui m'aime comme si je le méritais? N'cgt-il pas simple et bon comme un enfant ce chevalier septuagénaire; qui est pieux de la piété la plus tendre, comme
tous les siens, mais qui a récemment loué son neveu de s'être battu en duel, qui en a été repris par son frère le chanoine, et qui s'est résigné humblement, mais qui supporte avec peine, par un reste d'enthousiasme de jeunesse, d'entendre dire du mal de Voltaire? N'est-elle pas une sainte enfant celte madame de Kerzee, âgée de quatre-TÎngt-treize ans, qui a traversé toute la révolution dans sa vieille maison de Horlaix, et qui n'en a rien su, sinon que des méchants tourmentaient le peuple , et qui ne s'étonne à présent que d'une chose, c'est que les jcnnes genslaissent croître leur barbe. Ah ! ma pauvre madame de Kerzee, s'il n'y avait que les barbes de changées !
Et cette chère madame de Kerigall,sa belle-sœur, qui vit au milieu de parents sans religion, et qui a tant entendu dire à des gens qu'elle aime qu'il est bien indifférent à Dieu qu'on mange maigre le vendredi, que les dévots faillissent comme d'autres, que, pourvu qu'on ne vole pas et qu'on n'assassine guère, etc., etc., .cent autres sottises, cent mauvaises, chicanes que des gens qui ne s'embarrassent pas d'être honnêtes font si facilement à ceux qui tâchent de le devenir ; cette pauvre femme, qui entend tous les jours ses cliers neveux s'égayer là-dessus, et qui sourit, qui les reprend douce-
ment, et qui a le courage de ne pas les en aimer moins, mais qui prie pour eux tous les jours et se signe paisiblement quand il tonne, n'est*elle pas aussi le plus vieux, le plus simple et le plus aimable des enfants? Je leur achèterai donc des jouets et je leur arracherai un sou* nrc. J'apporterai ce petit chien à madame de Kerzec, qui est si charitable; je lui conterai comme il aboyait pour son maître, et je suis sûr qu^elle le gardera pour Famour de moi. J'apporterai cette trompette au chevalier, et le bonhomme, je le vois d'ici, la recevra en éclatant de rire, la regardera, et un moment apfès y soufflera gravement.
Je m'approchai de l'homme aux jouets, qui s'élanga vers moi en posant sa chaufferette ; le froid était vif. 11 fourragea sa boutique de ses mains raidies en m'invitant à choisir.
Je pris d'abord le petit chien, puis la trompette, puis un cavalier aux gardes, avec des moustaches effroyables, qui s'élançait de toute la force de son galop immobile, puis un tambour et ses deux baguettes, puis des poulettes qui béquetaient sansn^esse le même grain de mil, des laveuses qui battaient le même linge sale, des savetiers qui rapetassaient à jamais la môme pantoufle, que sais-je? tous les supplices du Ténare antique.
TÂMBOOR ET TROMPETTE 79
Je posais les jouets Vm sur Tautre, et le marchand émerveillé redoublait d'empressement, et je souriaiSf la tête baissée sur l'étalage; je souriais de mon application, de rétoanement du marcliand, je souriais en songeant à mes ticux amis. Mais tout à coup mon sourire se glaça, mes yeux se troublèrent et mes mains errèrent au hasard sur le pêie-méle des cayaliers, des buandiôres et de0 tambours.
Je Tenais d'entrevoir à mes côtés deux petits enfants en guenilles et nu-téte, dont le visage arrivait à peine à la hauteur de l'étalage et qui suivaient d'un œil en« flammé les jouets que je choisissais au hasard et que j'amoncelais devant moi.
L'uû de ces enfants, le plus éloigné de moi, te&altune main sur Tépaule de son camarade et lui faisait slgud de l'autre avec des aspirations étouffées; mais l'autre demeurait grave, immobile, ébloui, les mains derrière le dos. Ils étaient à demi nus tous les deux, en sabots, et sans doute livrés à eux-mêmes par quelques pauvres gens du voisinage. Mais d'ailleurs je n'osai point les regarder, je pensai comme autant d'éclairs : — Pauvres enfants! pas de jouets! pas de jour de l'an! à peine du pain I le désir du riche et la pauvreté 1 Je les mets au supplice, fuyons.
Je payai rhomme à la hàtc et je m'en allai.
Oui, j'eus la cruauté de m'enfuir et môme, mes jouets serrés, de n'y penser plus.
Une heure après, debout au milieu du salon, je fouillais gravement dans mes poches, et M. de Guesles et le chevalier et madame de Kerzec et Gustave, étonnés, attentifs, suivaient mes mouvements, et enfin me voyant tirer mes magots Tun après l'autre, ils éclatèrent de concert* Le chevalier ne tarissait pas : j'avais voulu probablement leur faire entendre qu'ils retombaient en enfance, etc.. Je riais comme eux, mais l'effet ne fut pas puret plein quant à moi, ma pensée revint aux enfants.
— Quoi ! ils ne profiteront même à personne, ils n'auront servi qu*à cette froide plaisanterie, ces jouets qui vous mettaient en extase et qui ne sont ici que de misérables morceaux de bois qu'un domestique balaierait comme une ordure I Quoi! je pouvais avec cela faire le bonheur de deux créatures de Dieu pendant plus de vingt-quatre heures! et de ce bonheur, mes enfants, de vos transports, de vos ravissements, j'en ai fait aussi un jouet que j'ai brisé, flétri, et qui n'a eu de sel qu'une minute.
Je n'osai pas dire Thistoirc du petit chien de carton à madame de Kerzec.
Le soir après le Ibé, la partie de whist, je rentrai chez moi la tète échauffée des aimables et solides conversalions de M. de Guesles qu'on ne quitte jamais que plus instruit, et meilleur, et plein d'excellentes résolutions» ce qui fut cause que je mis la main sur ma Bible en me coucbaut ; car, que Ton soit pressé de s'instruire ou de se fortifier, qu'on chercha des secrets de littérature, d'histoire, de philosophie, c'est toujours à cette source divine qu'il faut puiser. Qui lit l'Écriture lit tous les bons livres; ils en sont tous sortis; mais il était écrit que je ne la lirais pas ce soir-là. J'avais à peine feuilleté le saint livre que je vis de mes yeux tout grands ouverts les deux enfants qui se retournaient et me poursuivaient du môme regard de reproche; mon cœur se serra, mes nerfs se crispèrent comme au souvenir d'un ancien affiront.
— Vous les aurez, ces jouets, ni'écriai-je, dussé-je vous chercher dans tout Paris, vous les aurez, mes chers petits, ou je ne me pardonnerai de ma vie. Quelle pitoyable façon de commencer l'année, par un remords. J'en serai débarrassé dès domain.
Je m'endormis assez paisiblement pour un coupable; autre dureté de cœur à me reprocher.
Le lendemain, comme vous savez, c'était le premier jour de Tan ; l'ennuyeuse cérémonie quand le ccBur n'y est pour rien! Ma servante entra et me souhaita de grandes prospérités, et je sais qu'elle ne mentait pas, la digne femme; mais il y a bien peu de gens comme elle. Je fis fermer ma porte à trois verroux.
Il est trop vrai que de gens, en disant : Je vous êou' haite une année heureuse^ veulent seulement dire : Je désire que vous me donnies deux écus. Il en est d'autres qui viennent me voir pour que j'aille les voir, les bourreaux, et ceux-là m'ont tout l'air de faire une malice. J'en connais enfin qui jettent de porte en porte de petits carrés de carton, et qui sont bien aises de montrer le soir par autant de cartons renvoyés combien ils connaissent de monde.
— Oui, ma bonne ûesfontaines, à ceux-ci, vous leur donnerez deux écus, mais vous leur fermerez ma porte ; à cedx-là, vous direz que j'irai les voir, mais vous leur fermerez ma porte encore; et quant aux autres, vous
leur direz qu'ils peuvent compter sur un petit carton de plus.
Mais cependant, repris-je aussitôt, prenons garde de tomber dans le bizarre. L'usage a toujours raison infailliblement; Tony devrait songer avant d'agir en quoi que ce soit autrement que tout le monde. Qui que vous soyez, croyez que tout le monde ensemble a plus d'esprit que vous; quelque fondée, quelque raisonnable que TOUS semble une réforme particulière dans le costume, le langage ou les habitudes, soyez sûr d'avance qu'elle pèche par quelque endroit, en choquant l'usage établi, contre le bon sens, ou pour mieux dire encore le sens commun, La raison secrète s'en trouve toujours en réfléchissant, et voilà pourquoi tout ce qui est singulier est ridicule. J'ai connu un homme, curieux philologue du reste, qui n'avait à son service qu'une femme pour ranger sa chambre le matih et qui, ne lui trouvant pas ûv nom plus exact et plus élégant, s'avisa île l'appeler ma femme de chambre. Le mot avait bien sa raison ; mais qui ne voit qu'il était d'un ridicule achevé? C'est aussi pourquoi l'auteur qui rompt avec les règles, méconnaît l'autorité de tant de grands esprits et se livre à lui-m^me pour être neuf à toute force, n'est jamais qu'extravagant et facilement déteètable, tandis que l'étude ordinaire des
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modules produit sans i)cinc un écrivain véritablement original.
Je pris donc la liste des personnes notables à qui j'avais des devoirs à rendre en cette circonstance. 0 ciel, que vis-je en tête? Une famille honorable dont j'avais reçu cent politesses, oîi je dîne souvent, où j'ai trouvé toujours bon visage, bonne , table et bon cœur. Je. ne sais comment je l'avais oubliée, ou plutôt je ne sais comment j'avais eu besoin de ma liste pour y penser. Or, dans cette famille, il y avait une femme jeune et charmante, et cette femme avait une petite fille, et cette petite fille • avait un petit frère, et ces deux petits enfants attendaient sans doute de grosses étrennes. On ne pouvait donner des étrennes aux enfants sans glisser galammentquelque dragée à la mère. Faut-il compter les domestiques?...
— Non, m'ôcriai-je indigné en ouvrant et fermant mon tiroir, je ne donnerai rien aux domestiques.
C'est que je ne sais comment dire, c'est une chose (jue je n'ose avouer; c'est une honte qu'on s'épargne en la mettant à jour, mais je suis fort embarrassé de m'en expliquer; c'est une chose pourtant bien commune, chez nous surtout, conteurs à gages, tristes boufTons qui n'avons d'argent qu'à mesure que nous avons de Tespi it ; — et que de sols jours dans le mois ! — Il est vrai
qu'il n'en est pas ainsi pour tous, et Ton dirait nii^mc que c'est le contraire pour quelques-uns. J'entends ceux qui se taisent quand ils n'ont rien à dire. — C'est une chose bien innocente après tout, bien honnête, trop honnête si c'est possible, une chose bien simple enfin. Q^st qu'à force de donner par la main de ma vieille Desfontaines tant de deux écus à ceux qui m*apportaient leurs Tceux, il ne me restait plus que deux écus à moi-môme. Dix francs! pas davantage. Ils m'avaient ruiné, les malheureux, à l'aurore de cette année qu'ils me souhaitaient si lionne !
— Après tout, me dis-je, c'est encore assez. Je n'ai jamais dit que mon père était millionnaire avant la révolution, ni que l'humble maison où je suis né fût un baslion crénelé. Je n'ai jamais ajouté de particule à mon nom, ni de couronne seigneuriale à mon cachet. Je n'ai jamais tenté de relier mon grand-père le drapier à Godefroy de Bouillon. Je n'ai jamais fait à aucun héros Tinjure de me dire issu do lui. Je n'ai jamais fait à aucun libraire l'honneur d'assurer qu'il me paye sept fois plus cher qu'il ne me paye en effet. J'achèterai deux polichinelles!
N'est-ce donc rien que deux polichinelles? et il paraît certain qu'on peut les avoir pour dix francs.
C'est convenu, j'y suis obligé, mais je n'aurai du moins rien à me reprocher, j'aurai fait ce que je puis.
Et j'achevai de m'habiller* En sortant, la portière me dit quelques mots qui dérangèrent le fil de mes idées Je m'acheminai gaiement vers le fort de cette foire qui est alors dans tout Paris, lequel n'en a point d'autre et véritablement celle-là suffit bien.
Je n'eus pas entrevu la première boutique de mômerics, que je m'arrêtai en sursaut. — Et mes enfants ! et mes jouets! et ma dureté 1 et ma résolution de la nuit! Courons 1 ces enfants sont encore là-bas qui m'attendent. Et je crus, Dieu me pardonne, je crus les entendre m'appeler.
Je fendis la presse, je courus, je volai, m'inquiétant peu des coups de coude que je donnais et moins encore de ceux que je recevais.
— La belle thèse, pensais-je en courant, la belle thèse pour ceux qui ne parlent au peuple de ses malheurs que pour l'exhorter à y joindre dés crimes, pour ceux qui ne le trouvent pas assez dégradé et qui le veulent infôme, qui ne le trouvent pas assez ignorant et qui le veulent féroce, qui ne le trouvent pas assez misérable et qui le veulent rendre voleur; la belle thèse que l'enfant du pauvre devant ces bijoux séduisants dont le fils du riclie
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est comblé. Cet enfant a les mômes désirs, les mêmes qualités. U est jeune, il est beau, curieux, Innocent^ gourmand; avide comme Taunre, mais un lien brutal le retient, une loi inconnue ropprime, et rien ne lui peut rendre compte de ses douleurs...
— Oui, mais, continuai-je, le mal n'est peut-être pas aussi grand qu'on pourrait croire; l'enfant précisément n'a pas ce raisonnement qui provoque l'envie, la haine, le désespoir; il souffre, révérence parier, comme les animaux; il souffre, mais il ne sait pas qu'il souffre, dit le philosophe, et moins encore pourquoi il soufl're; nous avons tous souffert de cette sorte dans notre enfance, nous avons tous pleuré de ce qu'on nous refusait un jouet; mais je délie que le plus précoce génie d'entre nous se souvienne d'avoir envenimé sa douleur de ces réflexions qui la rendent si poignante et si pitoyable parmi les hommes. De plus, la violence des désirs chez l'enfant et chez l'homme s'apaise et tombe devant certaines impossibilités. Je voulais être à toute force officier quand j'étais enfant, mais j'y voyais vaguement quelque obstacle insurmontable et je laissais paisiblement passer les rc^iments sans m'arraclier les cheveux. C'est par des raisons analogues que le iieupie, toujours enfant, dit le même philosophe, ne souffre pas autant qu'on se l'ima-
gine pour lui. Il ne désire à peu près que ce qui lui convient, et ses prétendus amis ne le connaissent guère s'ils assurent qu'un maraîcher serait plus à son aise à la table d*un diplomate qu'à la guinguette autour d'une bonne soupe aux choux.
— Tout beau, repris-je encore ; chercherai-je ici des accommodements et quelque vil penchant chicanerait-il ma résolution? Mille fois non. Qu'importe? je verrai sans plus d'examen sourire ces jolis visages : je veri'ai ces petites mains trembler de joie, la surprise, le ravissement rayonner dans ces beaux yeux, et je m'en irai content. Et c'est ainsi qu'il faut d'alx)rd en user avec le pauvre, vous autres qui disputez. Il souffre! dites- vous; il souffre, écrivez- vous; eh! messieurs, écrivez quelques volumes de moins et donnez quelques sous déplus; deux bonnes et belles œuvres à faire à la fois; cela n'est pas autant que vous croyez bien au-dessous d'un philanthrope. Oui, certes, une pièce de cinq francs répandue parmi le peuple vaut bicii à peu près le plus venimeux de vos écrits.
Je crois, dit-il, qu'il est bon, Biais le moindre dacalou Serait bien mieux mon affaire.
El je courus deux fois plus vite.
J'arrivai on quelques minutes devant le petit uianhand
de la veille. Il me reconnut, je crois, car il inc regardait attentivement en répétant de sa voix fôlée : Voyez, cAoïsUsez. II fit même aboyer encore ses petits chiens ; mais les enfants n'étaient plus là.
Je me tournai, je me retournai, fort embarrassé de ma contenance et prêt à lui dire : — Que voulez-vous, mon pauvre homme, je ne puis rien tout seul.
J'étais tenté de minformer à lui des petits garçons, mais il m'eût trouvé par trop singulier, et puis assurément il ne savait rien.
Je me décidai à m'en aller, h pas lents et la tôte basse.
— Insensé ! comment pouvais-tu croire que tu retrouverais CC3 enfants à la même place, dans le quartier le plus populeux, le plus fourmillant, le plus embarrassé d'une ville comme Paris. C'est hier, malheureux, qu'il fallait saisir cette occasion d'une bonne œuvre ; nous la rendons si rare, ou plutôt nous la laissons si souvent échapper! Il ne t'est point permis de racheter ta faute, et le ciel te punit de ta tiédeur, dé Ion endurcissement, de ta sotte irréflexion, qui marque le peu d'habitude de ton cœur à faire le bien...
— Monsieur, monsieur, vous allez perdre votre mou-» choir, dit une voix d'enfant à mes côtés.
— Te voilà! m'écriai-je; te voilà, mon fils!
Celait bien lui. Je le pris par la main et je l'entraînai; il se laissa faire, tout étourdi et prêt à crier<
— Choisis, lui dis-je devant la boutique, choisis, et que le ciel te bénisse! mais a*avais-tu pas hier un petit camarade? Où est-il?
— Il est là, me dit-il en étendant le doigt, et il me le ramena par la main du fond d^un corridor.
— Tenez, dis*je, prenez, tout ceci est à vous, prenez ce fantassin, et aussi sa guérite et tout son bataillon, et encore ce tambour, et puis cette trompette et ce cheval, ce magot, ce pantin, ce luth, ce troupeau, son berger, sa ferme et ses dépendances...
Je les couvris de joujoux, ils demeuraient s.Hoqués, Tœil l]xe« la bouche ouverte.
— Combien vous dois-je? dis-je au marchand, qui me croyait fou.
— Dix livres dix sous.
Je tombai en confusion, mais je n'aurais pour rien au monde rendu la dernière des marionnettes. Je tirai humblement mes deux pièces de cinq francs.
— Ah ! monsieur, dit cet honnête homme, vous m'avez tant acheté que je vous laisse bien volontiers le tout à dix francs, et c'est moi qui vous remercie.
Je le remerciai moi-même le voyant satisfait, je jetai
un deroier regard sur Je visage ébabi de mes deux enfants, et je m'en allai faire ma visite*
J'arrive, je frappe, je monte, plus heureux et plus fier que si j'avais soulagé la misère de tout un faubourg. C'était rheure de se mettre à table. On m'invita, j^acceptai, je mangeai avec Tappétit d'un homme content de iui, j'étais d'une gaieté tout à fait jolie, ne songeant plus à rien, comme en temps ordinaire, un de ces jours de fête où je renais souvent.
On passa dans le salon et Ton prit le café, après quoi j'allai m'appuyer à la cheminée, en causant avec le grandpère d'un air de grande béatitude. Après quelques instants, les enfants, qui rôdaient autour de moi et qui sans doute avaient surveillé ma poche et mon chapeau, s'approchèrent et le petit garçon me dit d'un ton nonchalant, comme un profond scélérat qu'il était :
— Vous n'avez pas vu mesélrennes, vous?
Le frisson de la mort me courut de la nuque aux talons. Je détournai un regard éteint sur une longue tablé que Tenfant montrait du doigt et je la vis chargée d'une quantité prodigieuse de boites, de corbeilles, rubans, joujoux et cornets amoncelés.
Je balbutiai je ne sais quelles paroles qui expirèrent entre mes lèvres, et la mère croyant bien bire :
— Qu'est-ce que vous dites là, monsieui*? Vous ne deviez riei^^ecevoir... C'est vrai, je ne trouve rien de si sot que de m'apporter des bonbons un jour comme celui-ci.
. Ceci acheva de m'assommer ; je me sentis glisser le long du marbre, et je levai les yeux au plafond; mais tout à coup il sembla s'entr'ouvir, et j'y découvris dans une gloire éclatante comme deux têtes de chérubins blondes, ailées, joufflues qui chantaient mes louanges en soufflant dans mes petites trompettes a quinze sous.
J'avoue que cette vision me ranima et môme me donna le courage de paraître fort rassuré sur ma situation durant le reste de la soirée. Des visites vinrent , et j'eus à passer par bien d'autres ronces; mais chaque fois que je me sentais faiblir, je regardais là-haut mes petits anges qui m'encourageaient de leur sourire de bienheureux.
Je les revis encore le soir en me couchant, et comme je m'endormais, je ne sais môme si je le rêvai, mais il me sembla que les deux enfants descendus à mon chevet posaient une couronne de fleurs sur mon bonnet de nuit ; et je m'entendis réciter de leurs voix argentines le compliment d'usage que j'écoutais la larme à l'œil d'un air tout paternel. Et, pour la pren[\iére fois de la journée, pour la première fois de ma vie peut-être, je goûtai tout
k' sens profond et touchant de la phrase hanale : Je vom SGuhaiteune bonne année.
Oui, je le crois cette fois, elle sera bonne, Dieu aidant; elle a si bien commencé !
Qoand Paul eut fini son chapitre, il courut, selon son Qsage, demander à son ami Jean-Louis comment il fallait l'intituler.
— Y traitez-vous de près ou de loin de tambours? dit Jean-Louis.
— Non, dit Paul.
— Ou encore y s'agit-il quelque part de trompettes?
— Pas du tout.
— Rh bien, intitulez : Sans tambour ni trompette ; ce titre n'engage à rien et convient également bien à tous les ouvrages de cette condition.
— Ah! doucement, s'écria Paul tout à coup. Que vous disais-je?... Je me souviens qu'on touche en certain endroit quelques mots de tambours... et même, fou que je sais, il est question de trompettes.
— Eh bien, dit Jean-Louis, cela n'y gftte rien; mettez alors : Trompette et Tambour.
X^iV PETITE LOISEAU
Quand je lis un écrit où Fhabileté seconde mal des intentions excellentes ; quand je suis forcé de reconnaître qu'il n'y a point de ce qu'on appelle du talent — je ne dis i>oint du mérite, remarquez bien; Fauteur en ce cas mérite que l'on fasse cette distinction ; — je ne sais quelle indulgence respectueuse me gagne le cœur ; je mets de côté les poétiques pour ne plus songer qu'au fond de l'œuvre; j'aime, je plains, j'admire cet auteur, et j'achève son livre s'il est possible. Eh quoi donc! faudra-t-il insulter à ce brave soldat blessé? Bonaparte lui-même se découvrit devant le courage malheureux^ et voilà justement comme je voudrais qu'on en usait avec moi quand il m'arrive de prendre la plume.
Je suis incorrigible là-dessus, et Ton aura beau dire que je berquinise^ il m*est impossible, quand une scène m'a touché, de résister aux démangeaisons de la reproduire et de la fixer tant bien que mal sur le papier, dans Tespérance qu'elle touchera quelque autre. Il s'y présente mille difficultés: m'en voudra- t-on d'essayer de les vaincre? Il suffit, quand je ne les ai point surmontées, que je le sache bien. Or, j'ai bien des raisons pour n'en pas douter. Je me compare à l'écolier malhabile qui s'arrête ébloui à la vue d'un beau papillon ; l'insecte voltige, tournoie, étincelle aux rayons du soleil ; enfin il s'arrête, il se pose, il étale ses ailes brillantes qui font pùlir l'incarnat des fleurs. L'écolier palpite, ouvre les yeux, étend les bras, retient son souftle... s'il était assez heureux I... vlan!... un coup de casquette: l'insecte disparaît dans l'herbe, le chasseur se précipite, l'insecte est pris, percé, et le voilà, piqué sur une feuille de papier blanc, les ailes étendues comme sur la fleur tout à l'heure ; mais où sont les couleurs, l'éclat, la beauté, la vie?... il n'en reste rien à l'écolier qu'un peu de poudre d'or au bout des doigts.
Voulez-vous de mon papillon tel qu'il est? c'est un feuillet déchiré de mon portefeuille. Dans un temps où tout s'imprime, le plus timide s'enhardit et l'on s'habitue à écrire ce que l'on n'oserait pas dire toujours ;
Figaro Teùt chanté, mais qui chaule aujourd'hui?
J'étais donc assis sur Tberbe, mon portefeuille sur les genoux
Me voici forcé de vous décrire le paysage dont je prenais quelques traits; ni mon texte ni mon dessin n'en* donneraient une idée: il s'agit d'une de ces rives de la Loire que les paysans appellent la Varaine; à ce seul mot, si je ne sais quel parfum d'oserale et de foin vert ne vous rafraîchit point la mémoire, je renonce à vous en dire davantage sur l'endroit et l'impression qui m'en est restée. C'était le long de ces coteaux oùleshabitanls du pays ont creusé leurs maisons; cette coutume étrange s'étend avec les coteaux à six lieues environ au delà et en deçà de la ville de Tours. Rien de plus surprenant pour le voyageur non prévenu que de voir une benne femme s'abîmer tout à coup dans le roc comme à l'Opéra, ou quelques filets de fumée sortir d'une touffe de sureaux balancés à la cime d'un escarpement. De plus près on distingue dans ce rocher une porte artistement taillée, une fenêtre à fleur de pierre, une cheminée de briques qui perce la hauteur et s'épanouît parmi les fleurs d'un pré logé plus liaut.
J'étais à un quart de iieue du village, ou plutôt de l'église, car le village, par la nature du lieu» s'allongeait
jusqu'à moi. J'avais sous les yeux ces vertes collines qui serpentent avec la Loire, une prairie qui s'étendait âmes pieds, et mon crayon suivait soigneusement les sinuosités d'une île frangée de joncs au long de l'eau, quand tout à coup mon trait s'arrêta sur le point de traverser un joli visage d'enfant où brillaient deux grands yeux étonnés. La petite fille connut aussitôt qu'elle me gênait et vint se ranger près de moi...
Je continuai mon dessin, mais je sentais sans le voir ce regard brillant fixé sur mon papier, et j'entendais le souffle précipité qui sortait avec bruit de cette petite poitrine, bien qu'on cherchât à le retenir. La petite avait couru sans doute pour me rejoindre.
Je ne sais comment il se fit que je ne ressentis point le mouvement d'impatience qui m'est trop naturel quand un curieux regarde mon papier par-dessus mon épaule. Je jetai la vue sur l'enfant : ces grands yeux qui m'avaient frappé brillaient sur un visage maigre et délicat, qui n'avait pourtant rien de maladif. La physionomie était empreinte d'une intelligence précoce; et le costume, qui était celui d'une femme faite, faisait ressortir ce caractère de la physionomie. La petite portait le bonnet rond des paysannes du pays, d'où s'échappaient des touffes mêlées de cheveux bruns; deux petits bras h&lés
sortaient des demi-manches de la clieraise de grosse toile; enfin un mouchoir à c^rreiiux se croisait en fichu au-dessus d'un jupon court qui laissait les jambes et les pieds nus.
Je tirai un croquis terminé de mon portefeuille, et je le donnai à la petite fille. Telle fut Toccasion d'un de ces interrogatoires insignifiants où le premier pauvre diable venu prend le ton d'un seigneur^avec ces malheureux enfants de la campagne. Je le trouve noté sur mon portefeuille, en marge de mon esquisse, et je demande la permission de le transcrire ici.
— Celte image est finie et elle est bien plus belle que Tautrc.
L'enfant rougit de plaisir et fut apparemment de mon avis, car elle ne détacha plus les yeux de rtmar/c qu'elle avait dans les mains.
— J'vous remercions bon, luosieu.
— Vois- tu bien ce qu'il y a là-dessus?
. — C'est l'clocher d'cheux nous... et puis lu m.iisun de ni'sleu l'curé... et puis l'moulin aux Lampoux... et puis l'cadran...
— Qu'est-ce que tu vas faire de çà?
— Je l'porterons à ma mère... j'I'mettrons contre le mur, avec des épingles.
— C'est fort bien çà, répliquai-je en lorgnant du coin de l'œil une ombre portée que je vois encore. Gomment t'appelles-tu ?
— Fanquette.
— Où demeures-tu ?
— Là haut, contre le couteau. . .
— Tu ne vas donc point à l'école aujourd'hui?
La petite fille étonnée me regarda^ et reprit avec ciuelque confusion :
— Faut que j'travaillons.
— Mais tu ne travailles pas?
— J'n'avons pas d'ouvrage.
— Et quel est ton travail, quand tu travailles?
— Dame ! j'gardons le p'tit gars à la Monique. . . j'ramassons de l'herbe. . . Vous ne travaillez pas, vous?
La misère donne à ces enfants une finesse prématurée. Le ton, l'accent, le regard qui accompagnèrent cette phrase étaient d'une femme. Je voulus empêcher, s'il était possible, qu'un soupçon funeste troublât son jeune esprit.
— Si fait, mon enfant, je travaille comme les autres. Tout le monde travaille... ou doit travailler. Malheur aux lainéants! Ton père travaille aus^?
- Je ueii asoiis pas.
LA PETITS LOrSEAU 103
Ge mot cruel me ferma la bouche. Je repris avec timidité :
— Mais tu as une mère?. . .
— Oui, mosieu, j'avons une mère. . .
— Et qui a bien soin de toi ?
— Oui, elle avont ben soin de moi.
Je me sentis soulagé ; il faut si peu de chose à Fégoîsme pour se raffermir contre la charité; c'est pourquoi, suivant de Fceil, à distance, une ligne dont j'étais content, je répétai à plusieurs reprises, allons, très-bien, très-bien, très-bien... sans savoir précisément si ce mot s'appliquait à la situation de l'cnÊint ou b. mon croquis.
Bt la conversation tomba en cet endix)it. La petite Glie, peut-être par discrétion, fît mine de se retirer à petits pas, mais cette enfant mlimusait. J'aime à causer en voyage, et je n'avais pas trouvé, depuis le matin, roccasion de placer un mot.
— Où vas-tu comme ^'a?
— J'allons manger.
— A cette lieure-ci? c'est ton dîner, sans doute? et qur manges-tu à ton dîner?
— J'mangeons du pain... et de la /^W^îe quand j'en avons... mais j'n'en avons pas souvent... On a ben
10/i LA PETITE LOISEAU
iria peiuc à avoir du pain... il est si ciier à présent. J^entendis bien ce mot de fripe, qui signifie le mets quelconque qu'on mange avec le pain, c'est-à-dire ix)ur bien des gens le repas lui-môme ; mais je repris avec autant d'intérêt que d'inattention :
— Tu ne manges donc pas souvent de la viande?
— Au carnaval. . . j'en ons mangé. . . du veau. Pour le coup je levai la tôte ; il y a de ces choses
qu'on sait fort bien, mais dont le témoignage palpable surprend toujours. Qui est-ce qui se représente convenablement qu'il y a tant de gens en France qui ne mangent du veau qu'une fois l'an? Pauvre enfant! pensais-je, du pain, toujours du pain, ^ue dis-je? toujours...
Fanquctte, embarrassée de ce nouveau silence, allait encore se retirer.
— Et tu t'en vas donc î
— V'ià qu'c'est l'heure. . . Ma mère n'étiont pas contente. . . quand j'perdions not' temps dehors.
— Comment peut-elle le savoir?
— Ohl qu'elle saviont ben tout.
Fanquette disparut cotte fois.
Du moins, me dis-je, elle a sa mère qui travaille, qui raimi% qui est une bonne mère sans doute, puisqu'elle se
fait aimer et obéir; ces deux ôtres se suffisent, se consolent, ils vivent enfin; et c^cst ainsi que l'immense majorité de cette malheureuse famille humaine se traîne clopin-clopant sous l'œil de Dieu, qui veille à tout.
Je terminai mon esquisse en trois coups de crayon qui se ressentirent de la hauteur de mes méditations. 11 y avait à vingt pas de moi des femmes qui tiraient de Teau des bottes de chanvre enterrées dans le sable. Je m'approchai pour suivre Topération.
— Gîonnaissez-vous cette enfant? dis-je à Tune des paysannes.
— Quelle enfant? dit la femme en secouant ses bras, dont le sable mouillé me jaillit aux yeux.
— La petite Loiseau , qui causait tout à l'heure avec monsieur? reprit une autre, levant la tôtc.
— \hl dit la première, la petite Loiseau? C'est un enfant de malheur qui demande la charité, et qu'on nourrit comme ça l'un l'autre dans le pays... que ça devient un mauvais sujet à toujours courir comme ça...
— Mais sa mère la fait travailler?
— Elle n'en avont point, c'est un enfant trouvé, sauf votre respect, qui n'a ni père ni mère. Ça vient de l'hôpital, et ça reste dans la commune; on y donneia bcn comme ça queuque p'tite occupation l'un pour l'autre,
106 CA IVETITE LOISEAU
comme ylà la chaQve qu'où va travailler; mais vous pensez beu ce que ça peut êtrt^ , le travail d'un enfant. Elle passe encore le plus fiû de son temps à. courir sur la levée.
— Allons donc! J'aurais cru, d'après ce qu'elle me contait... '
Mon visage exprima sans doute un désappointement . si sévère que la femme se b&ta d'ajouter :
— D'après ça, je n' vouions point dire qu'elle ne vaut ren, cett' enfant, ça fait ce que ça peut; ça est jeune, ça peut ben tourner...
Mais je me dis en m'en allant :
— C'est dommage qu'elle m'ait menti. Pauvre petite 1 c'est bien plus triste, la vérité, c'est bien plus touchant. Combien elle est plus à plaindre que je ne croyais : pas de mère, pas de pain; une enfant abandonnée, qui vit d'aumônes et qui demeure Dieu sait où! Ces beaux yeux, cette candeur, cette obéissance, ce ton dont elle parlait de sa mère. M. et avec tout cela, mentir !
11 faisait un soleil cuisant sur cette levée qui borde la Loire, Je me détournai sur une chaussée bordée de noyers, entre deux prairies , et je gagnai le bas des coteaux, où l'on trouve ces caves qui sont les singuliùres maisons des paysans le long de cette côte, il n'en résulte,
disent-ils, que des rbumatismes et des paralysies k un certain âge. Souvent ces. habitations sont superposées, une cave est creusée au-dessus de Pautre, et c^est un pêle-mêle de degrés rustiques, de maisonnettes perchées et de jardinets suspendus du plus charmant effet : un pêcheur étend son fliet sur une saillie du coteau ; une Tieille file plus haut, sur le seuil de sa porte ; à cdté passe une tête en bonnet de coton, encadrée dans sa fenêtre, et sur la tête de cet homme paît gravement un âne parmi les ronces. Je ne sais si le lecteur a vu de ces paysages en relief, qu'on montre sous verre, échelonnés en amphithéâtre au souhait des spectateurs, et dont un ressort caché fait mouvoir les personnages. Voilà- justement mon effet rendu.
Au bas du coteau serpente un sentier où se viennent jeter tous les autres et qui longe la route à distance parmi les prés et les vei^ers. J'étais dans ce sentier ; mais que faire de mon temps et qu^aller voir dans un village? Je demandai le chemin de Péglise. C'est ordinairement la plus belle habitation de l'endroit, et cellelà est ouverte à tous.
— Suivez le chemin, vous voyez le clocher d'ici. " Me voilà suivant les plans capricieux du paysage que I ai essayé de peindre plus haut, et jetant, au passage,
un regard curieux dans ces habitations qm bordaient la route, et d'où sortaient tantôt ^es cris d'enfants, tantôt le tictac monotone d'un métier de tisserand. Tout à coup, dans un repli du sentier, dans un coin écarté, à rentrée d'un trou dans le roc, que vois-je? Fanquette accroupie, un petit enfant à ses pieds, dont elle tenait les lisières. Elle rougit en me reconnaissant.
— Eh! que fais-tu là?
— J'sommes cbeux nous.
. —Tu demeures là?...
Je levai les yeux sur cette porte basse flanquée d'une autre ouverture traversée de deux barreaux, du reste, point de façade, point de maçonnerie ; le rocher n'était pas taillé; l'herbe et les buissons ombrageaient librement cette entrée. C'était plutôt une tanière qu'une habitation.
— Et qui t'a logée là, ma pauvre enfant ?
— C'est le père des Etienne.
— Par charité?...
— Faut que j'y payons encore des écus... par an...
J'avançai la tète dans cette caverne, où je ne distinguai clans l'ombre qu'un grabat planté sur des piquets. Mais je repris d'un air composé :
— Et... est-ce là que demeure aussi ta mère?...
— Oui, mosiou...
— VoiJà qui est fort, me dis-je... Et où est-tîUe?...
— Elle est cheux nous... voulez-vouslavolr?diirenfant avec un sérieux qui me confondit.
. — Oui, je veux la voir.
Fanquette se leva, et courut devant moi dans la cavo. En quittant la grande clarté du soleil je n'allais qu'à tùtons dans ces ténèbres.
L'enfant s'arrêta les bras tendus devant les parois rugueuses, eti'apcr(;us entre le grabat et les vestiges d'une ciieminée, sous un rayon blafard venu des vitres crasseuses de la fenêtre, un morceau de miroir cloué au mur, et au-dessus une image à deux sous grossièrement enluminée, représentant une Notre Dame dans son manteau gothique, couronne en tète, et portant l'enfant Jéisus dans ses bras.
— La voilà, ma mère! dit Fanquette en fourrageant de la maia ses jolis cheveux bruns, et comme l'autre petit enfant criait sur la porte, elle courut à lui
Je demeurai très-ému devant l'image de Notre-Dame. Plus bas, je reconnus mon croquis suspendu par une épingle.
Et je n'avais que trop raison de prémunir le lecteur contre l'impuissance de mes crayons. Voilà un de ces
traits qui me touchent profondément, mais je n'en saurais dire un mot de plus.
—Tu n*as point connu Tautre... ton autre mère ? disje en me rapprocliant.
La petite parut surprise.
— J'n'ons que colle-là.
— C'est bien, mon enfant, celle-là ne meurt pas, et elle n'abandonne jamais ses enfants. Qui te Ta donnée?
— C'est m'sieu le cur6...
— Et tu la pries chaque soir ?
— Chaque soir... et puis dans le jour...
— Tu es une bonne petite fille, et bien digne qu'elle . t'écoule.
Je ne savais comment exprimer ma satisfaction à cette enfant dont j'aurais pu troubler la simplicité, et j'avais honte des mauvaises pensées qui m'étaient venues sur son compte ; je finis par lui demander encore une fois le chemin de l'église ; elle me l'indiqua de son mieux et je m'en allai sans mot dire, mais en réVant si bien que je pris deux ou trois fois à droite et autant de fois à gauche, quand il eût fallu faire justement le contraire, ce qui fut cause que j'arrivai, pressé de la soif, accablé de fatigue, devant le café qui était à l'entrée du bourg (car il y a maintenant des cafés dans tous les villages) et
LA PETITK tOISEAU 111
dans cet endroit le journal me tomba sous la raaîa (car il y a maintenant des journaux dans tous les cafés).
Je lus sur cette feuille deux parricides, quelques coupe-gorges et Tenipoisonnement d'un quartier de Paris par plusieurs marchands de comestibles. Dans le beau pays et dans les dispositions où j'étais, je ne puis comparer l'efTet de cette lecture qu'à l'aspect d'un homme fraîchement égorgé au milieu d'un parterre. Je pensais lire dans un livre de voyage des barbaries commises chez un peuple sauvage. Le moyen de se figurer, dans certains coins de cette belle France, que de telles horreurs se passent dans la capitale du pays ; et comme il est gai que ces papiers officieux vous en viennent instruire en poste !
La lassitude me cloua sur mon banc; je repris le journal, qui me fit apercevoir bientôt que le jour tombait
— Bon, me dis-je, je ne ferai point aujourd'hui la seule chose que je me sois proposée.
Et je sortis de mauvaise humeur.
J'étais près de l'église, mais je la croyais fermée, quand tout h coup, par une fenêtre ouverte, j'entendis une voix chanter dans le chœur : je courus à la porte.
Je ne vous ferai point la description de cette église,
j)ar la raisoa que je n'en vis rien, que de grands murs blancs. Mais pourtant, quel spectacle! Au fond du chœur brûlaient deux chandelles fichées sur des flambeaux de bois. Le Saint-Sacrement était exposé; un prêtre en étole, à genoux sur les marches du mattre-autel, n'avait h ses côtés qu'un pauvre enfant de chœur mal vôtu qui répondait au chant*, et dans Téglise, personne, les ténèbres et le silence. C'était le salut qu'on célébrait ainsi, le salut, c est-à-dirc la bénédiction du bon Dieu, une source de grùces pour le pays, la paix des familles, la fertilité des terres, la patience du pauvre, la charité du riche... et pas une ùrae qui en eût voulu profiter.
Le prêtre montant à Tautel prononça cette bénédiction d'une voix forte, comme si l'assemblée eût été considérable. Je m'agenouillai dans l'ombre de la nef.
Un*moment après, le curé, l'acolyte et les deux chandelles avaient disparu. Je me trouvai dans une obscurité qui acheva de me serrer le cœur, et fort embarrassé de suivre M. le curé dans la sacristie. Je voulais lui parler de Fanquette.
Le bon prêtre, qui était un vieillard, fut d'abord surpris de mon apparition, mais se remettant vite :
-— En effet, dit-il avec une douce cordialité, je croyais avoir distingué quelqu'un dans l'église.
— Hélas ! oui, monsieur le curé, mais ce n'est qu'un étranger qui passe.
— Eh bien, reprit le bonhomme en me tendant la main, soyez le bienvenu.
Enhardi par ces façons, je continuai sur ce sujet qui me tenait au cœur.
— Je ne vous cache pas, monsieur le curé, que f ai trouvé singulier de vous voir seul tout à l'heure dans votre église...
— Que voulez-vous, mon enfant, s'écria le bonhomme en ouvrant les bras avec une aimable brusquerie, ces gens-là travaillent toute la journée, le soir, ils sont fatigués, il y en a peut-être qui sont encore aux champs ; eh bien! que voulez-vous... mais ce sont de bonnes gens, allez. Je ne suis pas juge, moi ; Dieu me préserve de me mêler des intentions ! Tout est pour le mieux, ils font ce qu'ils peuvent, voilà ce que je pclise. Pour moi, c'est différent, je suis à mon poste. Je chante, je prie, je prie pour l'un, pour l'autre, pour tout le monde, et leur besopfne se trouve à moitié faite lù-liaut. Je dis au bon Dieu : vous voyez, ils travaillent... bénissez-les, donnez à celui-ci la santé, à celui-là de beaux foins, à cet autre de braves enfants, à tous voire amour et votre paix... et Dieu est si bon que cela suffit peut-être pour
attirer ses bénédictions... Il n^ aurait que le clocher pour défendre nos pauvres maisons... Le clocher, voyeavous, c'est le paratonnerre d'un village... Et C'est quelque chose, allez, quMI y ait là* dessous un bon prêtre, ferme à Tautcl et qui fasse au moins que le bon Dieu ne soit pas tout à fait oublié dans le pays... et voilà ce qui me console...
Je ne saurais dire combien cette explication me toucha, et voilà ce qui justifie encore mon préambule. Le bonhomme ayant déposé ses habits de chœur, nous allions nous retirer ensemble ; mais j'avais sans doute piqué le bon prêtre plus qu'il ne le croyait lui-même, car il reprit encore, en me prenant par la main :
— Et d'aiUeurs, il n'est pas sur que nous fussions seuls; je gagerais qu*il y a par là quelqu'un que vous n'avez pas vu.
11 m'entraîna dans une petite chapelle contiguë au chœur et grillée. Une petite lampe brûlait, en cet endroit, au pied d'une statue de la Vierge; et je vis à cette lueur, une enfant agenouillée dans un coin.
— Eh! c'est toi, Fanquette?
— Et comment donc la connaissez-vous? dit le curé surpris à son tour.
— Nous sommes de vieux amis... depuis ce matin.
LA PETITK LOISEAU» 115
M. le curé appuya légèrement Fa main sur mon bras pour couper court au dialogue, et tirant une clef de sa poche.
— Allons, mon enfant, dit-il à Fanquette, nous allons fermer.
II ouvrit une petite porte qui donnait dans une ruelle, et se retournant alors :
— Tu es donc venue voir ta bonne mère, ma petite?... C'est une histoire que je vous conterai, me dit-il.
— Je la sais.
— Tu as donc bien des choses à lui demander? reprit M. le curé en s'adressant à Fanquette.
L'enfant garda le silence.
— Bh bien, qu'est-ce? c'est donc bien terrible... Est-ce que, par hasard, nous n'aurions pas été bien sage?...
Ce soupçon rendit la parole à Fanquette.
— J'venons y demander... & cause des Etienne qui sont en colère... pour mon trimestre que jMeux devons... qui voulions m'mettre dehors...
Et la i)elite Loiseau, vaincue par l'effort de cet aveu, fondit en pleurs.
— Ah! la pauvre enfant!... dit le curé décontenancé.
— Tiens, Fanquette, m'écriai-je en tirant la main de
ma poche, c'est là ce que tu demandais à tii mère... et voici ce qu'elle t'envoie.
— Vous me rendez un grand service, me dit tout bas M. le curé en me serrant la main familièrement, je n'avais pas un sou.
— Mais est-ce que cela sufflra? repris-je, tout confus du peu que j'avais donné.
Le curé cntr'ouvrit avec ses gros doigts la petite muiii de Fanquette.
— Très-bien! très-bien! c'est beaucoup plus qu'il ne faut. Allons, bonsoir, mon enfant, il est temps de rentrer chez toi.
Fanquette partit comme un trait.
— Et vous, monsieur, vous me ferez bien le plaisir de souper avec moi?
— Volontiers, m'écriai-je sans façon, et vous me raconterez toute Thistoire de Fanquette.
— Mon Dieu, c'est bien simple et cela sera bientôt dit. L'hôpital de la ville envoie des enfants trouvés à des nourrices de nos campagnes, qui souvent les gardent. La petite Loiseau fut confiée, il y a quelques années, à une brave femme qui l'aimait de tout son cœur, et qui lui aurait certainement tenu lieu de miTe; mais la pauvre femme mourut. Fanquette, heureusement, était en
état de man'her. Je consulUii les voisins; il fut décide ^*ou ne la renverrait j)oinl à Tliospice, et tantôt Tun, tanlôt Fautre, chacun fit quelque chose pour elle. Mais c'était une pauvreté qui fendait Tâme que de voir une enfant qui parlait à peine couchée par charité dans une éi-urie; et quand la pauvre petite demandait sa mère, pour ma part je demeurais bien sot. Qu'est-ce que je fis? je la fis enfant de Marie, et cette bonne mire a bien voulu Fadopter. Depuis, je suis bien sans inquiétude «ir son compte. Elle demeure à présent chez elle, comme nne petite femme, et je vous assure qu'elle lie serait pas mieux surveillée par sa propre mère... qui a eu le cœur de l'aliandonner.
Je racontai a mon tour Thistoire de l'image et k» quiproquo qui en était résulté. Le curé, la main sur le marteau de sa porte, m'écoutait avec un sourire altendri.
In simple et charmant souper, dans la salle basse de lîi cure, termina dignement cette journée, après quoi nous fimes rpielqucs tours dans le jardin par un beau «lair de lune. Le bon curé voulut absolument me reconduire jusqu'à l'auberge. '
11 y a des gens qui méprisent encore les gendarmes. Métlons-nous en général de ces gens-là, ils doivent priser \vs voleurs; le vol est trop coninmn pour être piqmint, le gendarme arrête trop de voleurs pour être ridicule. 11 vaut mieux prendre un filou qu'un mouclioir. A trompeur, trompeur et demi. Nous ne ramasserons pas, quant à nous, des quolibets qui siéraient aj)rès tout à Cartouche et à Lacenaire.
C'est donc là qu'on en est venu ! Nous avons abattu rédifice et nous ne voulons pas que cette pierre reste debout. Nous n'avons laissé que ruines, ces ruines nous portent ombrage. Dieu nous semblait trop firand, nou?
avons nié Dieu; les rois paraissaient trop hauts, nous les avons détrônés; la noblesse nous dépassait de la tête, nous la lui avons coupée ; le confessionnal nous faisait honte, nous Tavons profané ; le gibet nous faisait peur, nous Talions renverser ; il ne restait plus qu'un homme pour guider, punir, proléger ) nous avons déshonoré cet homme ; il restait — le gendarme : — nous avons ri du gendarme.
Effet petit qui remontre une grande cause ! Le gendarme n'est pas seulement le soldat des pouvoirs qui passent, il est celui de la justice qui reste. C'est la dernière limite qui nous sépare du désordre , l'esprit de révolte ne s'y est pas arrêté; c'est la dernière digue qui retient le crime, l'esprit de révolte l'a voulu rompre; il a confondu la loi et la tyrannie, la morale et la politique : il se rencontre ici avec les criminels. En voyant où il va, nous voyons d'où il vieiit. L'autorité veut le bien dans la société, la révolte ne le veut pas; l'autorité se sert du gendarme, la révolte s'en prend au gendarme : ce long différend est jugé.
Mais cet homme mort, insensés, que vous restera- t-il, que va-t-il arriver? Vous ne savez donc pas le rôle important qu'il joue dans votre société qui n'est plus qu'une romédie? Plus vous avez sapé, plus il élaic; plus vous
l'humiliez, plus il s'élève. Toutes ces majestés que vous ayez détruites, il lesreprésentCTiujourd'hui. Il est le roi, le prêtre, le magistrat. Il porte votre monde à lui seul comme Hercule. Le gendarme à présent, c*est Fhonneur, la vertu, la religion ; la probité du pauvre, la paix du riche, Fespoir du juste, F^ffroi du méchant ; c*est la providence à cheval, le remords en uniforme, la justice ou bliée qui court la grandVoute son glaive au poing. Qui pourrait donc nous dire comment du voleur et de cet homme, c'est cet homme que nous avons choisi pour en rire! comment du gendarme et du malfaiteur, c'est. le P'ndarme qui est devenu un objet de raillerie et de crainte? Les honnêtes gens ne craignent que les voleurs: pour qui nous prenons-nous ?
Eh 1 quoi de plus rassurant que ces cavaliers qui accourent dans la poudre du grand chemin au secours du faible et de l'opprimé, comme les mousquetaires du conte de fées ? Quoi de plus vénérable que ces derniers débris do la chevalerie errante, déshonorés du cliapeauà coriie et du collet écariate ? Quoi de plus réel que ces redi'esseurs de torts ? Quoi de doux et de consolant comme ces bons et honnêtes chevaux remorquant bel et bien ces garnements qui vous attendaient à dix pas d'ici dans l'ombre, un pistolet de chaque main ? Quel est le signe
de salut de vos pays policés, quel est le pliure de vos solitudes, quelle est renseigne et la garantie de cette civilisation tant vantée, si ce n'est ce chapeau bordé que vous avez parodié au théâtre, qui vous dit de loin que cette terre est hospitalière, qu'on y songe à votre sûreté, et que vous pouvez avancer et circuler librement, pourvu que vous ayez dans votre poche ce chiffon de papier plié en quatre qu'on appelle un passe-port ?
Il vous sied bien d'outrager un tel homme remplissant de telles fonctions. Imprudents! il tient le verrou des prisons, il garde la chaîne du bagne. Que cette porte s'abatte, l'horrible ménagerie se déchaîne dans la ville; que ces menottes se relâchent, les mille mains du vol et du meurtre vont s'agiler ])artout; que cette digue se rompe, nous sommes tous submergés; que cet homme se pique un jour de vos railleries, qu'il se lasse de vos haines d'écoliers turbulents, qu'il remette son sabre au fourreau, son cheval à l'écu ie, qu'il accroche cet unifm-iue qui vous déplaît, qu'il s'endorme pour une nuit, vous êtes [)crdus, vous êtes morts ! On vous arrache d'un coup ce que vous avez maintenant de plus cher au monde, la bourse et la vie. Sans lui, qui vous entendrait, qui vous défendrait, qui vous vengerait? quel est votre cri dans le péril? qui invoquez- vous, pleurants et
battus, enfants que vous êtes? qui réclamez- vous comme un père prolecteur? et qui donc venez- vous réveiller pour lui demander justice et pitié, si ce n'est ce gendarme que vous abreuvez de tant de dédain ?
Mais comment se fait-il qu'on ait choisi pour le couvrir de honte le plus admirable des dévouements, le plus pénible des états ? Le gendarme est un vétéran des armées, et quand les vétérans se reposent, le gendarme est encore un soldat. Seulement, c'est un soldat qui, au lieu d'égorger à tort ou raison d'innocents ennemis sur la frontière, s'est mis à combattre jour et nuit, sur le seuil sacré du foyer, ces ennemis plus terribles qui pillent et tuent à coup sûr. C'est un soldat qui a pris racine dans le sol, qui a son champ parmi nos champs, qui défend sa maison parmi les nôtres : seulement cette maison est une lente, il campe sous le chaume, la consigne l'y poursuit, il doit jeter sa bêche au son de la trompette. C'est un soldat citoyen, époux, ])ère de famille : seulement, citoyen à nos heures, éj)oux quand nous le voulons bien, père quand on n'a plus besoin de lui. Et n'admirez-vous pas cet homme qui n'est pas chargé s.'ulement de sou bien et de sa famille, mais de nos familles et de nos biens à nous tous ; qui laisse là ses champs altérés pour que les nôtres soient plus florissants; qui oublie sa mois-
son pour veiller à la nôtre ; qui quitte son lit et sa lablc pour courir à toute heure, par la neige et la pluie, par monts et par vaux, et qui n*a de sommeil et de trêve qu'alors que nous dormons tous et que nous pouvpns dormir tranquilles.
Voyez-le donc quand il est rentré, quand il a fini ces travaux militaires qui s'ajoutent aux soins domestiques; quand il a pansé son cheval, blanchi son burfle, fourbi son sabre et qu'il arrose son jardin, qu'il sarcle sa vigne, qu'il fume sa pipe devant sa porte en bonnet de police et les bras nus : le voisin l'arrête à causer, le paysan le salue, les petits enfants jouent avec sa dragonne, la jeune fille rit en passant. Cet homme si farouche est un bon voisin, ce soldat est un bon paysan, et lesbonnes gens ne le craignent pas. Le délit lui-môme s'est apprivoisé. Ce gendarme si décrié, c'est le soliveau de la fable; la contravention lui grimpe sur l'épaule, le délinquant lui frappe dans la main. Jean le plaisante au cabaret, et Jean braconnera ce soir dans le parc; Pierre TinVite à boire, et Pierre tout à l'heure fraudera l'octroi. Le gendarme le sait et sourit et trinque bravement avec eux; il n'a rien h dire, il est sans ressentiment et sans vanité. Ce soir et toujours il sera à son poste, mais ce n'est plus lui, c'est la loi que rencontreront alors Pierre et Jean.
Au surplus, dans ce cabaret cornmc dans ce bal villageois où tout le monde s'amuse, où chacun se repose et se réjouit, il ne 8*amuse pas, lui, il ne se repose jamais. C'est un plaisir pour les autres, pour lui c'est un devoir. Il est là pour veiller à la joie d'autrui, pour qu'aucun accident ne la trouble, pour qu'elle soit bien complète et bien pure, cette joie dont il ne goûte pas. Tout à l'heure il va séparer ces hommes qui sont ivres et qui se battent. Il pénétrera le premier dans la mêlée à ses périls et risques, il recevra ces coups qui ne lui sont pas adressés, il sera blessé peut-être et peut-être grièvement, dans celte querelle qui ne le regardait point ; trop heureux encore s'il l'apaise, s'il en arrête les suites plus graves, s'il lui épargne le tribunal et la force armée, s'il parvient à réconcilier deux voisins, deux amis un peu échauffés de mauvais propos et de mauvais vin!
Maintenant, tandis qu'il se promène paisiblement dans la rue, si vous êtes étranger, si vous ne savez plus votre chemin, si vous avez besoin de renseignements, le gendarme est le plus instruit du village et peut-être le plus poli. C'est lui qui raisonne le mieux du département et de la commune. Adresse.7-vous à lui, vous verrez quel zèle, quelle obligeance, et comme il vous remettra exactement et cordialement sur la voie. Le malheureux vous
est encore redevable, il se croit votre obligé, il pense avoir à vaincre vos préventions, il tient à cœur de vous donner meilleure opinion de lui, il se défle de ses bons services, pauvre homme! on Ta si mal habitué, si souvent humilié! il croit avoir à se foire pardonner d'être gendarme, c'est-à-dire de vous sauver la vie et la fortune tant que vont durer vos voyages.
S'il vous demande votre passe-port, c'est 'entre les dents, humblement, la main au chapeau. C'est son devoir. Pure formalité. Du reste, il y jette ù peine les yeux, il se fie à vous, il vous le rend assitôt, ce passe-port, lui qui en a tant vu de faux, lui qui a tant vu tromper, mentir, voler, et qui pourrait être si méfiant; il vous le rend avec les mômes égards, il vous salue, il vous honore, c'est lui qui vous remercie de lui laisser faire son devoir. S'il se montre plus difficile, s'il vous semble sévère, minutieux, c'est pour votre bien, il y va de vos intérêts-, il a ses raisons, la route est menacée; quelque vaurien vous suit ou vous précédé, qui vous détrousserait infailliblement, vous serex bien aise qu'il en agisse de même avec ce vaurien.
A cette heure voici qu'il part pour une de ces rondes sans but, pour ces courses vagues à travers champs que lui seul est capable d'entreprendre, car tout est de son
ressort daos le pays, les prés, les bois, la route, le liameau, la voiture, la mairie, Téglise, Toctroi; il répond de tout, il a tout à \oir et à surveiller. L'arrondissement entier s'endort sous sa garde.
Il va donc voir le long de l'eau, si quelque ligne en contravention u'y plonge pas à la dérobée; dans les taillis, cet homme qui dort à rafTùt, un fusil en joue; dans les vergers, si les maraudeurs tentent Tescaladc à la tombée de la nuit; partout, ces vagabonds sans aveu qui cherchent l'ombre et qui ont leurs raisons. Autant vaudrait épier au hasard le héron qui pèche, le lièvre qui broute, Taralgnée qui file. S'il ne voulait pouitant que surprendre et punir, s'il avait soif de proie et d'amendes, s'il mettait sa gloire à la confusion du coupable qui le brave, il ne tient qu'à lui. Qu'il cache son uniforme, qu'il prenne cet habit couleur de muraille, qu'il devienne nn bourgeois dont nul ne se méfie: il tombe en plein et sans coup férir sur le flagrant délit. Mais ce moyen lui répugne, il n'en use qu'à l'extrémité, quand il s'agit de la vie de ses concitoyens, non plus de la sienne. Àloi*s c'est encore un sacrifice à son devoir. Car encore une fois il n'est pas un mouchard, il est un soldat; il combat face à face, il porte fièrement sa cocarde, et son har-
nais éciataot montre au loin sa poitrine aux coups du plus lâche assassin.
11 garde donc cet uniforme qui avertit les délinquants, qui leur fait paur et qu'ils maudissent, et qui recouvre tant de mesure et de miséricorde. Il leur laisse le temps de s'enfuir j il s'émeut en lui-môme, il prcnA pitié de ce père de famille qu'un goujon ruinerait en amendes, de cet étourdi qui nourrit sa mère et qu'un lapin va jeter en prison ; il s'effraie d'un long procès pour ces misérables, il résout ces calculs qu'ils ne savent pas faire, il tire ces conséquences qu'ils n'ont pas voulu voir; il pèse, réfléchit, examine pour eux. Il ne veut point dépouiller la chaumière, mais non plus le château ; il respecte le riche, mais aussi le pauvre: il n'a pas tant à punir celuici qu'à protéger celui-lù. C'est d'ailleurs, disent ces braves gens, l'ordre et l'esprit de l'institution: — La gendarmerie ne doit pas seulement poursuivre le crime mais surtout le prévenir.
En effet ces faisceaux de la loi promenés dans les campagnes préservent et gardent ; bien des consciences se sont raffermies, bien des pécheurs sont rentrés en euxmêmes rencontrant le chùtiment face à face. Ce sabre nu a fait rengainer bien des couteaux, ces revers d'un rouge de sang ont épouvanté bien des assassins, ces menottes
ODt arrêté bien des bras furieux et affamés que rien n'arrêtait plus.
C'était un de ces vieux soldats qui nous donnait un jour ces détails dans une voiture publique. Il raisonnait de son état d'un ton simple et mélancolique, sans ^c plaindre^ sans se vanter. Il ne semblait pas se doutor qu'on pût l'admirer ou le bonnir. Ces vertus, pour lui, tenaient à l'état ; cet état, pour lui, était ordinaire. Il parlait du dévouement comme d'une consigne. Quant à nous, nous regardions de tous nos yeux cet uniforme poudreux, ces traits sillonnés, cet œil pur et doux, ce visage guerrier sans moustaches, ce courage sans rudesse. Nous arrivâmes. C'était dans la Bourgogne. Il descendit et nous salua; il n'était pas de service, il n'avait pas songé à voir nos papiers ; il nous salua donc, nous tenant pour honnêtes. Une jolie enfant de cinq ans l'attendait un panier à la main. Il lui sourit de loin, il courut à elle, il l'enleva à trois reprises dans ses bras : c'était sa iille. Us s'en allèrent, l'enfant bondissant à pas inégaux, le père ralentissant sa marche, le petit panier d'une main, le petit enfant de l'autre, et se penchant de temps en temps pour l'écouter et l'embrasser encore. Nous les suivions cependant du regard et de la pensée, et songeant aux terrible î fonctions de cet bomme, et
voyant ces baudriers et cette lourde épée s'abaisser ainsi devant cette enfant, nous ne saurions dii^e à présent ce qu'avait de triste et de touchant cette scène : ce père qui était gendarme, ce gendarme qui était père.
Mais qu'est-ce donc qui distrait le gendarme de ses durs labeurs? et pourquoi le vient-on chercher chez lui, parmi les siens, au milieu de la nuit? Un hom ne est condamné à mort, Téchafaud est dressé, la foule afflue dans la place, les honnêtes gens ferment leurs fenêtres et se cachent dans leurs maisons. Le cortège va sortir de la geôle. Qui voudrait pénétrer dans cette prison, auprès de cet homme qui va mourir? qui voudrait assister à cette agonie du supplice, entre le criminel et le bourreau ? qui prêterait la main à ces horribles apprêts que ne soutiendrait pas elle-même la foule féroce qui hurle dehors? qui accompagnerait ce cadavre jusqu'au pied de l'échafaud?qui oserait demeurer le garde et le serviteur de la loi quand elle accomplit des choses si terribles? qui oserait passer aux yeux de ce peuple pour le saleUite du meurtre, pour l'homme inexorable qui le veut, qui l'appuie, qui le protège? qui pourrait-on forcer à regarder du plus près, au premier rang, d'un œil sec, d'un front calme, cette hache qui tombe, celte tète tranchée, ce cadavre qui se tord, ces flots de sang sur ces planches
infâmes; et qui doue cependant garderait un visage forme en se sentant défaillir?
Le gendarme s'avance au pas militaire, écarte doucement la foule, soutient le condamné s'il chancelle, lui répond s'il parle, s'arrête l'arme au bras, et attend immobile. — La tête roule, le sang jaillit jusqu'à lui. — 11 s'essuie le visage, puis il s'en retourne grave et pensif. U embrasse sa femme* en silence, il serre ses enfants contre sa poitrine, il caresse ces têtes blondes et il frémit de ce qui s'est passé. Ce vieux brave a eu peur, ce vétéran de tant do»bataillcs a horreur du sang ainsi répandu, il n'est plus qu'un bourgeois vieilli dans ses foyers, des visions sanglantes l'y poursuivent, des rêve? liideux vont troubler son sommeil.
A quelle fête encore le voyons-nous paraître? la procession du village va passer. De môme qu'il n'y a personne pour suivre le condamné qui monte à l'échafaud, il n'y a plus personne pour escorter Dieu qui sort de ^n temple. Ce triomphe misérable ressemble à la marche au calvaire, tant la honte et le respect humain serrent ïous les cœurs. L'hostie sainte n'a plus de gardes pour ses cérémonies ni même pour sa défense. Le curé gémissant s'épuiserait en vain à traîner le saint Sacrement <Iaiïs les rues, quelques faibles femmes. Madeleines dé-
80lées, Tentourent à peine. Le paysan ne croit plus en Dieu, c'est à peine s'il aie son chapeau à son vieuxcuré, à peine s'il quitte un moment ses travaux pour voir passer ce triste appareil au bord de la route.
Le gendarme met son plus bel habit, se poste au coin du dais et suit de son pas grave, s'agenouillant quand riiostie s'élève, présentant son arme à son Dieu. Hélas! le gendarme, peut-être, est de peu de foi comme le paysan, mais tel est son devoir, il a l'habitude du respect et de l'autorité, il est doux et humble de cœur, à demi chrétien par ses vertus chrétiennes, et dans ce moment encore il est le représentant suprême de ce grand spectacle des temps passés : le soldat au pied de l'autel, l'épéo sous la croix.
Aujourd'hui voici qu'un grand malheur est arrivé. Un homme est là gisant sur le chemin auprès d'une mare de sang, percé de coups, la tête fracassée. La terre fume encore de ce meurtre. La trace des assassins est toute fraîche sur l'herbe. Qui ne se détournera de ce lieu d'horreur ? qui voudra s'approcher de ce corps, qui le secourra s'il respire, qui comutcra se<î plaies livides, qui baissera les yeux sur cet affreux visage? Le cheval du gendarme se cabre en avançant. Le cavalier met pied à terre. C'esi lui dont le cœur n'est ni trop dur ni trop faible pour de
telles oeuvres. C'est lui qui met la main sur ce cœur tiède encore, c'est lui qui étanclie ce sang, c'est lui, le bon samaritain, qui panse le premier ces blessures, il y verse l'buile et le vin, il les serre de son linge, et s'il en est besoin^ il emportera la victime dans sa propre maifson, cette victime devant qui toutes portes se ferment.
C'est à lui que sont d'abord réservées ces affreuses surprises. Tous les crimes, tous les malheurs Pont pour premier témoin. 11 met son doigt dans toutes les plaies, il pose la main sur tous les meurtriers et sur tous les cadavres. Vous, les gens paisibles qui lui devez votre paix, quand ces malheurs arrivent, vous n'avez qu'à vous enfermer pour les ignorer, vous n'avez qu'à les ignorer pour croire à la vertu, au bonheur, à Thonnélelé; pour être heureux, honnêtes, vertueux; mais lui, honnête comme vous, timide comme vous, sa vie est forcément empoisonnée par tout ce qui se passe d'horrible, sa raison est sans cesse ébranlée par tout ce qui se commet d'infîime. Au bas de ce théâtre, toujours tragique, de la société, il ressemble à ces vierges chrétiennes enchaînées durant les supplices et sur qui dégouttait le sang des échafauds.
On le dérange à toute heure : qu'il se h^ve ! il s'agit de terreurs, de forfaits, il en est sûr ; qu'il n'hésite pas
cependant, qu'il se lève et qu'il marche ! GVst lui qui pénétrera le premier dans cette maison silencieuse, fermée depuis trois jours, où vivait un homme au désespoir, où Ton va voir une scène effrayante, cet homme qui s'est pendu. C'est lui qui forcera cette porte barricadée d'où partent ces coups de feu; on s'égorge entre ces murailles, il y a péril de la vie, ils sont dix, ils sont vinfet, n'importe, il entre, il est entré! — Un bruit sinistre circule, l'effroi se répand, la consternation est partout, la foule s'écarte, et c'est le gendarme qui s'avance dans cette chambre où une mère vient d'égorger sou enfant ! c'est lui qui se risque résolument dans ce bouge où s'agite un fou furieux, un forcené qu'on n'ose approcher, qu'on n'ose lier et qui va tuer le premier venu. C'est toujours lui qui se dévoue, et toujours froidement, humblement, modérément, la prière et la paix à la bouche plutôt que la menace, sans songer à se défendre, bien moins à attaquer, décidé à tout hors à se servir de ses armes, ne le pouvant d'ailleurs qu'à toute extrémité, s'il est blessé déjà, et hors d'état peut-être de s'en servir. Mais que dis-je ? comme il poursuit tous les crimes, il secourt toutes les misères. On le trouve partout au devant du génie du mal. C'est lui qui relève sur le chemin le piéton épuisé, c'est lui qui encom'uge le
bûcberoïi ployé sous le faix, c'est lui qui ranime ce vieillard expirant sous la neige; il trouve pour cdui-ci un asile, pour celui-là un conseil, pour tous une bonne parole dans son cœur, un peu d'eau-de-vie dans sa gourde, quelque chose pour l'âme, quelque chose pour le corps; c'est lui, juste Dieu, qui découvre dans le fossé ce nouveau-né qui grelotte et vagit ! C'est lui, c'est le geudarme, qui prend dans ses bras meurtris cet innocent qui n'a point de mère, c'est lui qui le couvre de son manteau, qui le réchauffe contre sa poitrine, et ce n'est que des mains de ce vieux militaire, qu'il passe dans le sein des sœurs de chanté.
Et quelles déshonorantes commissions ne lui donnct-on pas I II escorte le forçat dans sa chaîne, il coudoie l'insigne fripon dans une voiture, il prête son bras sur les routes à la fille de joie, la bon le du pays. Cet honnête homme. passe la moitié de sa vie avec des voleurs. 11 chemine pas à pas avec cette voiture grillée d'où parlent des chants obscènes ; il y a des prisonniers dedans, il est prisonnier dehors. 11 traîne ces bandits à la queue de son cheval, comme ils vont traîner le boulet au pied. Ces misérables s'entretiennent librement devant lui, il les entend contre son gré ; s'ils lui parlent, il leur répond, il s'arrête s'ils sont fatigués, il sourit s'ils plai-
santent ; il écoute leur argot, leurs refrains, leurs récits de vois et de fuite, il est sans colère et sans orgueil, il n'approuve pas comme aussi il ne les accable pas de ses mépris, lui qui en aurait le droit, lui le champion de la justice, le vengeur de la bonne foi et des bonnes mœurs outragées. Car, remarquez-le bien, il ne s'est pas corrompu en pareilles compagnies, de pareils discours ne Pont pas troublé un moment. Sa conscience est impénétrable comme sa poitrine bardée de cuir. Ces spectacles et ces propos glissent sur son cœur comme cette pluie d'orage sur le fourreau de son sabre, il connaît toutes les chances du crime, il n'ignore ni ses ressources ni ses bénéfices; il sait comment on est aiscV ment riche, comment, avec un peu d'audace, des scélérats vivent dans les délices de l'oisiveté et de la débauche ; il les a entendus conter leurs prouesses, il leur a vu vider des poches pleines d'or. Ceci ne l'a jamais ému, il ne songe pas à ses travaux incomparables, il ne songe pas à sa paix quotidienne de trente sous î il demeure inébranlable et indifférent. Bien plus, il n'a qu'à vouloir, il n'a qu'un mot à dire, qu'une chaîne à lâcher, qu'à fermer les yeux un instant: tout cet or est à lui, sans effort, sans travail. On le tente à toute heure, on l'éprouve de toute façon; on l'a ébloui de sommes énormes en sa
vie, et cette pensée ne lui est jamais venu de faillir un moment à ses redoutables devoirs.
Que vous dirai-je encore ? Voulez-vous compter ses ser\ices, comptez les fléaux : comptons-nous ses bienfaits, comptons les malheurs. L*incendie s*allume dans la campagne, le feu dévore une grange, il se jette le premier dans les flammes. Une bote féroce ravage les environs, il guidera les battues. Des brigands infestent les bols, il attaquera les brigands. Et dans ces périls renaissants, dans ces courses aventureuses, dans cette misérable guerre sans gloire, qu'on l'entoure dix contre un, qu'on lui crie de se rendre, qu'il soit sûr de mourir, il n'hésitera point, il ne recule jamais, la loi meurt et ne se rend pas, il faut que force reste à la loi ; et s'il tombe alors, s'il est vaincu, s'il expire criblé de coups, ce sang, dites-moi, ce sang répandu obscurément, dans un champ, au coin d'un bois, sur le seuil de notre foyer, s'en est-il versé de plus pur à Fontenoy ou à Waterloo ?
Mais enfin, quelle récompense pourra payer de si longs et si rudes services ? quelle couronne civique gardonsnous à notre infatigable défenseur ? quel est le prix, pour la société, de cette vie et de cette mort du gmidarme? Les invalides s'il vieillit, l'hôpital s'il est malade,
uu coin de terre s'il meurt. Tant qu'il exerce sou dur métier, tant qu'il nous garde, tant qu'il se dévoue, trente sous par jour ^ je l'ai dit ! trente sous et le mépris de ses concitoyens, la rancune des fripons, la raillerie des sots la haine d'une politique imbécile, les malédictions de la foule, les huées des enfants, le pilori du théâtre et les bons mots des plus méchants farceurs qui ne lui font pas de trêve et qui frappent à cet endroit sans relâche, tant ils savent que là est la patience, le parfait courage et la parfaite résignation.
Si bien qu'ils l'ont à peu près tué, cet excellent et utile gendarme. Les brocards l'ont entamé, les pavés ont fait le reste, ces choses se valent en Fmnce. Il s'éteint donc tous les jours, et en lui va périr ce mot qui restait dans la langue d'un fier et noble état d'autrefois : je veux dire le beau nom qu'il portait : gens d'armesy hommes d'armes. En effet, ce gendarme était dan s nos fastes le reflet d'une grande gloire, le dernier neveu, non indigne, des gens d'armes de Bayard et du roi Henri.
Car, avant de finir, admirons ceci. Le gendarme n'a eu qu'à changer de nom et d'habit pour se faire aimer de ce peuple qui le maudissait. 11 s'appelle yarde munkipai à Paris. Ou l'exécrait eu revers rouge, on le sup-
LE GENDARME llll
porte en revers jaune. C'est le môme homme, le même gendarme. 11 y a la différence d'un galon. Et puis qu'on prenne en souci les colères et les fantaisies de cette folle nation que nous sommes !
L'HOTEL DU BOULEVARD
L'HOTEL DU BOULEVARD
A trois pas d'ici, sur le boulevard des Invalides, vous pourrez voir un hôtel devant lequel je ne passe jamais sans me retracer dans sa vivacité Tétrangc histoire qu*oa m'en a contée.
Deux des grandes fenêtres du rez-de-chaussée qu'on vcit au fond du jardin éclairent une chambre à coucher.
Un matin, il y a de cela deux ou trois ans, ces deux fenêtres étaient dûment fermées et voilées à triples plis de rideaux-, il ne faisait pas jour encore chez l'homme qui dormait là. Mais pourtant, quand les cloches des couvents voisins et toutes les pendules de l'hôtel eurent sonné onze heures, un valet de chambre se glissa
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discrètement dans cette chambre dont les tapis épais assourdissaient ses pas, il tira les rideaux de manière ù laisser un rayon se glisser par le haut des fenêtres, puis s'approchant de l'obscure alcôve tendue et drapée comme un catafalque, il murmura, comme s'il allait réveiller Caïus Caligula :
— Monsieur le comte a-t-il besoin de moi ?
Un gémissement sourd sortit de cette espèce de tombeau. Le valet souleva les draperies et le jour éclaira la face livide d'un homme jeune encore, soutenu en son séant par des oreillers et des coussins, dont la blancheur et les riches dentelles faisaient mieux ressortir son visage de cadavre.
— Quel temps fait-il? dit cet homme.
C'était une de ces matinées qui remplissent Paris la moitié de Tannée : le ciel était sans couleur, mal éclairé d'un jour blafard; Patmosphôre semblait chargée d'une langueur, d'une fadeur, d'une tristesse élouffentes; ^ les toits étaient humides d*unc de ces molles pluies qui suintent plutôt qu'elles ne tombent. On était pourtant au commencement du printemps.
L'homme courbé jeta sur les carreaux de vitres un regard plein de désespoir et de mépris, et se tourna sur Tautro llanr. Une quinte de toux le fit aussitôt redres-
l'hôtel du boulevaad 147
fier, et dans cet accès il fit signe au valet de s'en aller.
Celui-ci recula d'un pas, mais la yioleaoe de cette quinte l'enhardit i demeurer.
^ Monaieur le comte me permettra-t-ilde lui demander comment il a passé la nuit?
— Sortez! lui cria son maître d'une voix que la colère et répuisement rendaient effh>7able.
Le yalet disparut livec la promptitude magique d'une ombre chinoise.
M. le comte se souleva sur le coude, promena ses yeux hagards çà et là, et parut rêver. Ce devait être une terrible chose que les rêveries de cet homme. On les vopit, pour ainsi dire, passer sur son front comme des nuées grosses de tempête. Ses sourcils froncés, sa lèvre pSile ironiquement relevée, ses yeux creux tantôt brillants d'un feu farouche, tantôt arrêtés dans une contemplation stupide, en disaient assez sur la sombre couleur de ses méditations.
Parfois ses doigts crispés s'imprimaient dans les tissus moelleux de ses couvertures, ou bien levant les mains à la hauteur de son visage, il en considérait la maigreur maladive; puis ces mains retombaient sans force et la tête reprenait son travail.
M. le comte Anatole de C... était le dernier fils d'une
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grande maison. Il était resté seul de sa famille à vingt ans, avec une fortune de quatre millions. Il semble que les titres de tant de richesses, à cet &ge, soient un arrêt de mort. Que faire, que vouloir, qu'entreprendre, que désirer, à quoi s'occuper, à quoi s'amuser, môme, à vingt ans, quand on a deux cent mille livres de rente?
Par le seul fait de celte succession, le jeune comte se trouva dégoûté de tous les plaisira avant de les avoir goûtés. Il se jeta dans la débauche, mais il l'aurait su dire pourquoi. C'était une suite de l'éducation négligée qu'il avait reçue et des liaisons qu'il avait formées en entrant dans le monde. 11 eut des loges dans les théâtres, des meutes dans ses terres, des tableaux dans ses galeries, des livres rares dans ses bibliothèques, de brillantes livrées dans ses hôtels, et il s'ennuya.
Il s'ennuya si fort, qu'il se fit militaire pour faire quelque chose. Le goût qu'il avait pour les chevaux le décida dans son choix. Il entra dans une école de cavalerie, et, en vertu de régalité la plus grande qui puisse présider aux lois civiles et militaires, il fut offi* cier six mois après.
C'est quelque chose, quand on n'est bon à rien, qu'on n'a point grand esprit, quand on n'apporte au serMce de la société qu'une certaine aptitude au désordre et à
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la paresse, c'est quelque chose que de tralaer un sabre sur les pavés, et de porter sur le coia de Toreille UQ shako de houzard formant un angle de quarante-cinq degrés à six pieds du sol. Et je ne sais vraiment ce que le bon abbé de Saint-Pierre aurait fait dans le monde avec sa paix universelle, des états-majors de cavalerie légère; qu'ils se fassent tuer du moins s'ils ne sont bons qu'à cela.
Le régiment où entra M. le comte était d'un uniforme charmant. On eût dit une troupe d'acrobates. Ces agréments occupèrent pendant quelque temps Tesprit de II. le comte; il se drapa dans son dolman, son pantalon ne fit pas un pli, et il se sangla dans son ceinturon autant que houzard du monde.
Biais comme on ne laisse pas de trouver parfois le temps long, même dans le ceinturon le plus étroit, il retomba dans ses premières inquiétudes. Le café, la parade, le manège, le théâtre, ces extrêmes douceurs de la garnison émoussèrent bientôt leurs aiguillons sur pet esprit difQcile. Cependant, si H. le comte ne s'amusait guère, il eut du moins la satisfaction d'amuser tout son régiment; il -ne manqua pas d'y trouver de bons compagnons qui l'aidèrent charitablement à dépenser son revenu. C'étaient des fêtes, des cavalcades et des banquets continuels. On parle encore de cet heureux temps
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dans la ville de P... M. le comte se fit chérir des restaurateurs.
Mais cette popularité même ne toucha pas Tàme du brillant officier. L'ennui persistait, les festins allaient leur train; si du moins cet agréable contre-poids se fût maintenu; mais, un beau matin, M. le comte s'aperçut qu'il crachait le sang. . .
Ce contre-temps le piqua d'autant plus, qu'il avait la Veille remporté une victoire éclatante en buvant à lui seul deux soupières de vin de Champagne, devant tout l'état-major, qui lui croyait une poitrine de fer.
— Bah!... dit M. le comte... et il alla déjeuner.
Le soir même il se divertit de sa découverte à la table des officiers. Le lendemain il n'y songea plus et renouvela l'expérience des deux soupières. Il vécut de même pendant quinze jours, au bout desquels un médecin lui conseilla, dans le secret, les gilets de fianelle et le lait d'âncsse, s'il ne voulait qu'on l'enterrât le lendemain.
— Bah!... dit encore M. le comte, mais sur un ton încomparableAient modifié.
Le voilà gardant la chambre, son brillant shako, ce shako si galamment penché, remplacé par un bonnet de coton d'une pcrpendicularité sinistre. Parmi tant de vicissitudes humaines, je trouve cette antithèse poignîintc,
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et ce vieux refrain me revient malgré moi : Gentil hut* sard^ tu faiê couler mes larmes,
M. le comte ne pouvait mettre les piedd dehors sans tousser comme une locomotive. Plus de gardes, plus de revues, plus de courses, plus de tlié&tres, plus de ma n<Buvres; la France pouvait donc à peu près se passar de ses services; il le sentit lui-même et revint à Paris.
Les soins des plus célèbres médecins lui rendirent quelque santé, ou du moins retardèrent les progrès du mal. Les uns laissaient voir peu d*espoir, d'autres lui promettaient la guérison, et ils n*y entendaient rien ni les uus, ni les autres. On lui conseilla de voyager : il voyagea, il parcourut l'Espagne,. Fltalie, la Sicile, la Suisse, traînant et ramenant son mal avec lui.
Il revint à Paris et y demeura garrotté dans un régime sévère ; la nature et tes médecins étaient d'accord celte fois. Il fallut renoncer au monde cdïnme un anachorète, et vivre de ce reste de vie d'un octogénaire infirme. Qu'on juge de celte situatioa pour un homme sans famille, sans amis, sans besoins, sans ressources personnelles, sans croyances et sans passions, je dis des louables et des nécessaires. Ajoutes le vide le plus profond dans la tétcet étos le cœur... Le coeur, il n'était i^eutétrc pas mauvais, mais M. le c^mte savait à peine s'il
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en avait uu; ajoutez le dégoût le plus parfait de tout ce qu'il avait vu, dit, fuit et conuu, et enQn le plus grand des maux de rignorance, le mépris des choses qu*elie ignore. Ce u*cst point là le désespoir subit qui s'arrache les cheveux et se roule à terre, mais c'est là ce que j'appelle le plus vrai, le plus désespéré et le plus affreux désespoir.
Or, telle était la vie du comte depuis quelque temps, et telles les rénexions dont il avait tous les matins à se repaître en ouvrant les yeux, quand par hasard il les avait fermés.
Mais, ce jour dont je parle, s'arrachant tout à coup à ses noires idées , il suspendit sa main décharnée au cordon de la sonnette.
— Georges!
— Monsieur le comte...
— Mes pistolets.
Le valet leva les yeux sur son maître.
— Mes pistolets!
— Mais, monsieur le comte.
— ObJis.
— Pourrai-jesavoir....
— Tu abuses de mon état, misérable.
Le comte fit le geste d'appeler son monde.
— Ah! monsieur!...
L*HOTEL DU BOULEVARD 153
Soit bon naturel, soit politique de valet, le domestique se mit à pleurer.
Le valet sortit et rapporta une boite de pistolets qui, par sa richesse et Tusage qu'on en semblait vouloir faire, rappelaient ces tours pavées de pierres précieuses, ces perles empoisonnées, ces lames d*or fin, et ces divers genres de mort recherchés que s'^Uait préparés Héliogaba!e, qui n'estait qu'un veau, comme dit Montaigne.
Le serviteur, en déposant cette boite sur le -guéridon qui était près du lit, observa le visage de son maître.
M. le comte n'était ni plus pâle, ni plus défiguré qu'à l'ordinaire; il paraissait surtout parfaitement calme.
il se moucha, cracha et lui dit :
— Habille-moi.
il s'habilla comme à l'ordinaire et même mieux qu'à l'ordinaire. 11 repoussa la robe de chambre et prit un habit.
— Cest bien, va-t-en !
Quand il S3 vit seul, le comte ouvrit la boite et en tira des armçs du plus grand prix. 11 les examina, les fit jouer, et, découvrant un des compartiments de la belle, il poussa je ne sajs quelle imprécation.
— Georges !
— Monsieur le comte...
15i l'hôtel du boulevard
— Tu as pris mes balles?
— Monsieur le comte....
— Donne-moi des balles et de la poudre.... Sinon je te jure que • la première qui me «tombe sous lu main sera pour toi.
Le valet rapporta en diligence les munitions qu'il venait d'ôter de la boite. Son maître raccompagna jusqu'à, la porte, qu'il ferma lui-même, après quoi il ciiargea dûment les pistolets, accrocha un petit miroir à l'espagnolette d'une fenêtre, prit une arme de chaque main et s'alla mettre en face de son miroir.
A présent, si M. le comte ne se tue point, le lecteur est en droit de se plaindre de tant d'ambaffes^ct de préparations, comme je ne sais quelle populace qui se fâcha tout rouge de ce qu'on n'exécutait pas un condamné reconnu innocent au moment du supplice. Â quoi bon nous mener si loin et nous effrayer de vos pistolets, pour aller déjeuner l'instant d'après comme un simple mortel qui a bonne envie de vivre ? Je ne saurais qu'y faire. Ce ne fut guère non'plus la faute de M. le comte, car il se glissa l'un des canons dans la bouche et se regarda, Une grande minute durant, au miroir^ dans cette attitude entreprenante.
La faute en fut, si Ton veut, à un enfant qui jeta les
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hauts cris devant 1^9 fcnôtrci de riijtjl. M. le comte écarta les rideaux et vit un domestique qui traînait cet eafant par les oreilles. Je ne serais pas éloigné de croire qu'on devient inGnimentpIus sensible et plus compatissant quand on s'est logé un pistolet entre les deux mâchoires et qu'on est sur le point de lâcher la détente. Taurais peine à m'cxpliquer autrement Faction de M. le comte, quoiqu'il fût, comme on dit, un assez bon diable. Le fait est qttHI glissa l'un des pistolets dans sa poche et se jeta dans l'avenue, où il étourdit le domes^ tique, pris à l'improviste, d'un soufflet à la houzarde. -* Mais, Monsieur, s'écria cet homme, ce petit drôle s'amuse
— Eh quoi ! misérable, tu le rosses parce ^qu'il sV oiuse, tandis que je vais me casser la tête parce que je ne me suis jamais amusé.
Mais le domestique n'eut pod le loisir d'entendre, assailli d'autant de coups que de paroles» Il prit le parti de s'enfuir en criant. Ua homme plus viedx sdrviat les larmes aux yeux»
— Hélas, Monsieur le comte, Benoit a peut-ôtrc eu tort de s'y prendre si nldement, niaié ses niotife sont excellents; noire pauvre nlaUrcsse Ae nicurt dans des douleurs terriUes, le aioiddre bruit ajoute à ses souf*»
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francc3, et cet enfant s'amuse à brûler de la poudre....
— Vous verrez, dit le comte, qu'il ne me sera pas permis d'fen faire autant aujourd'hui Et quelle est votre
miilresse? dit-il à l'homme.
— Madame de Z...
— Comment ! s'écria le comte. Madame de Z..., MadaTie de Z.. se meurt!...'
— Elle se débat depuis hier soir, dit l'homme en pleurant, dans une agonie qui serait pénible à voir, si elle ne rendait ce spectacle admirable par sa patience et sa douceur angélique.
, — Ah ! la digne et excellente dame ! Mais je ne savais rien, je veux la voir... son fils est-il là?... Je lui dois d'ailleurs des excuses...
Depuis la retraite de M. le comte et dans ses longues souffrances, madame de Z... lui avait rendu les offices d'un charitable et bon voisinage; bien des fois elle avait envoyé demander de ses nouvelles par le bon prêtre qui disait la messe dans la chambre, car la bonne dame ne pouvait depuis dix ans bouger de son fauteuil, tourmentée par d^horribles douleurs qui ne lui faisaient point de relâche. Mais elle connaissait par Fabbé Sicard, son aumônier, la triste situation de son voisin, et elle s'intéressait à te jeune homme; elle s'intéressait surtout
l'hôtel du boulevard 157
à UQC chose qui était bien la dernière à laquelle il eût pensé lui-même, je veux dire Pétat de son âme et de son esprit dans des épreuves si cruelles à son âge. M. le comte, de son côté, savait que Madame deZ... était une digne et obligeante femme qui, de son vieux fauteuil, étendait ses bienfaits sur tout le voisinage, et qui,' dans les tortures de son mal, ne s'occupait jamais que du bien des autres. Donc, à la suite de je ne sais quelles politesses, Fabbé Sicard venait voir le comte le plus souvent qu'il le pouvait sans indiscrétion; et, dans Fabandon misérable^ où s'éteignait rex-offîcier de houzards, cet unique témoignage de sincère compassion l'avait touché profondément. II lui était arrivé souvent dans ses bons monnents, de désirer que madame deZ... fût sa mère.
Bien des raisons décidèrent donc du mouvement de M. le comte. Il s'achemina d'un pas rapide vers le perron de l'hôtel de Z ... Le vieux serviteur put à peine le précéder Pt l'annoncer à M. de Z..., le fils de la mourante. La maison était dans un grand désordre, pleine de visiteurs et de gens du voisinage : toutes les portes étaient ouvertes, et les dojiestiques troublés ne regardaient plus à rien.
M. deZ... était un homme d'une quarantaine d'années, magistrat respecté, digne en tout de sa mère; il vintrc-
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a*voir M. le camtc daos uoe antichambre, le visage calme et des larmes, pour ainsi dire, figées dans les yeux. M.le comte présenta rondement ses excuses, maisILdeZ... rialerrompit, loi prit la main et s'excusa lui-même de ce qu'il ne pouvait le mieux recevoir on de si tristes mo« ioentd. U lui montra la chambre de sa mère pleine de mojDidef croyant peut-être que M. le comte désirait aussi s'introduire. A co même iostant, Tabbé Sicard sortait, et avisant M. le comte demeuré seul, il courut à lui avec une espèce de satisfaction, et lui dit tout bas:
*- Vous n'avez jamais vu mourir de bons chrétien»?... Oh ! bien, tenez, c'est un sfiMaide qu'il est bon de voir. Je suis, bien aise que vous vous trouviez là. Madame de Z... est tourmentée à ses derniers moments par un feu terrible qui lui dévore les entrailles. Vous savez comme elle a longtemps souffert ; sa fin répond au reste. On dirait que le mal sait qu'il va la quitter. Les médecins frémis* sent de ce qu'elle doit souffrir, et par moment» la dou« leur lui arrache des cris affreux ; ne vous effrayez pasi Entrez donc, M* le comte.
L'abbé poussa doucement le comte à travers la foule^ et retourna lui-même au clicvct de la malade. Plusieura personnes étaient à genoux, car il y avait une heure à peine que madame de Zu. avait re^u les sacrements La
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feoétre était CQtr ouverte par eon ordre, de peur qu'on ne fût iacommodô dans ce graud nombre depersonœs; d'ailleurs tout était propre et rangé; nulle» fioles^ nui attirail de malade.
H. le comte dirigea ses regards vers le lit. Madame- de Z..., doucement inclyiée sur Foreillef, les yeux fermes, le fioarire sur les lèvres, tenait la main de son fils deèout à ses côtés. La nialadie n'avait point altéré ses traits. On eût dit qu'elle dormait paisiblem^t; mais ce n'était qu^n accablement causé par la douleur, fille en sortit tout ù coup en -poussant ces cris déchirants dont avait parlé l'abbé Sicard ; les muscles de la face se tendirent, la sueur coula sur le front et le râle aigu sortait en sifflant de cette vieille poitrine qui menaçait d'éclater sous l'effort. Mais .le sourire perçait encore sur ces traits décomposés, les yeux brillant d'un éclat céleste demeuraient fixés sur le crucifix, et l'on voyait clairement que ces cris partaient d'un corps brisé dont l'esprit de madame de Z... s'était déjà séparé. On la voyait aussi serrer la main de son fils, comme pour le rassurer et diminuer l'effet que devait causer ce spectacle.
Quand l'accès fut passé, elle se retourna vers lui avec ce sourire plein de tendresse:
— Ge n'est rien, mon anù
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Puis elle promena sur les assistants son regard paisible qui voulait leur en dire autant. Ses yeux s'arrêtèrent sur M. le comte; elle murmura quelques mots à Toreille de Fabbé Sicard, qui vint droit à notre homme.
— Madame de Z... vous a reconnu; elle vousa nommé. Je suppose qu'elle veut vous parler.
— La pauvre femme! murmura le comte qui partageait le trouble de tous ceux qui étaient là.
L'abbé raccompagna au chevet; mais madame deZ... demeura quelque temps sans paroles. EnQu, elle leva les yeux et fit un signe amical pour exprimer le contentement qu'elle éprouvait de cette visite; puis elle murmura:
— J'ai prié ce matin pour vous...
— Bon! pensa le comte, quand j'avais le pistolet sur la. gorge.
Madame de Z... voulut encore proférer quelques mois qui expirèrent sur ses lèvres ; elle ferma et rouvrit les yeux, ses traits se contractùrcnt, une crise nouvelle agitait la mourante; mars cette fols le corps lui-même fut soumis. Madame de Z. . . demeura le regard flxé sur Timagc consolatrice, il ne sortit de sa bouchç que des prières, des spirations entrecoupées, elle s'entretenait visiblement vcc les esprits lumineux qui Tallaient ravir dans leur
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l'hôtel du boulevard 161
gloire. L'extrême souffrance était si bien empreinte sur ses traits vieillis, mais on y voyait aussi tant de résignation, tant de grâce et tant de joie; ce front et ces yeux paraissaieotsibien t)aignés des premières lueurs célestes, queFat* tcadrissement redoubla parmi Tassistance. A ce moment, Tabbé Sicard, bien fait à ces spectacles, versa des larmes, mais des larmes de joie, en balbutiant le Nuno dimittis,
H. le comte, qui s'était écarté du lit, était dans celte situation ridicule d'un homme qui veut réprimer des émotions invincibles. U se mouchait, s'appuyait sur Tune ou Tautre jambe, et regardait autour de lui d'un air cftxiv, tkïtte scène lui faisait honte en le forçant d'admiror. La gène devint trop forte, il sortit.
Il n'était point arrivé au vestibule qu'il entendit des cris :
— Àh! Monsieur, dit derrière lui le vieux domestique qui l'avait introduit, c'est fini, elle vient de passer... comme un poulet.
— Imbécile! s'écria le comte, elle est morte comme CatoD, el c'est moi qui m'allais couper la gorge comme tu dis là.
M. le comte, en rentrant chez lui, renversa dans l'antichambre son valet Georges, qui le regardait passer d'un air stupéfait, s'enferma cheï lui et se jeta dans un
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fauteuil. II y decoeura longtemps plongé dans ses réflexions. Vous dire ce qui s'agitait dans sa tête, je ne saurais. Cet homme était bizarre, aigri par la sonffhiQce, dépraré par une longue dissipation, et les choses qu'il venait de voir s'écartaient trop de la sphère de ses idées pour qu'il ne s'ensuivit point d'étranges conflits.
Tout en rêvant, ses yeux retombèrent sur la boite et les pistolets.
Il se leva, reprit brusquement ses armes chargées, et fit trois pas vers la fenêtre en les soupesant dans sa main...
Puis il revint à la taUe.
— Non, décidément cette bonne femme a gâté mon réle... Bile s'en est trop bien tirée pour que j'aie bonne grâce... C'en est assez pour aujourd'hui.
Les pistolets glissèrent sur la table. Mais le comte n'avait point fait trois tours de long en large qu'il s'arrêta sous le coup d'une singulière difficulté.
— Et Georges!... Que va penser cet animal?... Que j'ai voulu lui donner la comédie d'un suicide... Que j'ai demandé mes pistolets pour jouer l'iiéroïsmc... et me rendre intéressant... d'autant plus que je l'ai rudoyé... Que le diable emporte ce Georges I
Le regard du comte se dirigea de nouveau vers les pis«
l'hôtel du boulevard 163
toletSf qui, posés à faux but la bolte^ semblaient se présenter obligeamment par la crosse.
— Vous allez voir qu'il faul que je me tue pour Eure plaisir à cet içnbécile.
Du momeat qu'une action de cette conséquence ne s'appuyait plus que sur ce nouveau motif, M. le comte jugea qu'elle méritait encore quelques réflexions.
11 se rejeta dans son fauteuil.
— Bah!... s'écria le comte aprèsquelques minutes, sur le même ton que ce jour où il s'était aperçu qu'il crachait le sang.
Et il tira la sonnette de la cheminée.
— Georges!
— Monsieur le comte. •
— Serrez ces pistolets. é. Us sont chargés... Vous les débourrerez... et vous rânettrez la botte où elle était. Vous entendez?
— Oui, monsieur U oomte^
Le maître ne put s'empéclier de jeter dans la glace un coup d*œil sur le visage de son domestique. Heureusement il n'y parut pas trace d'hésitation, d'étonnement, de curiosité.
Le valet sorti, le mattre se leva vivement.
— Vraiment, je suis content de moi... Je ne m3 serais
dbyQoogk
164 l'hôtel du boulevard
pas cru capable de cette grandeur d'âme... et dans tous les cas je me moque de ce qu'il peut dire... comme tout à rheure de ce que j'allais foire.
Georges rentra et annonça VM)é Sicard.
— Faites entrer, dit le comte avec je ne sais quel empressement qu'il se serait difficilement expliqué à luimême.
Cette visite venait à propos; elle fut longut; et après les discours naturels sur la mort de madame de Z..., la conversation fut vive et bien nourrie entre M. le comte et Pabbé. Ce qu'ils se dirent, je l'ignore, ou plutôt je le sais bien, mais cela serait trop long à répéter. Ce que je sais aussi, c'est que le comte dit à l'abbé, quand il prit congé :
— Eh bien, monsieur l'abbé, je suis fort content de tout ce que vous me dites-là, et je vous prie de revenir me voir.
Je sais de plus que l'abbé revint le lendemain et le surlendemain, et bien des jours après ce lendemain. Ce que je sais surtout, c'est que M. le comte vit encore, et c'est qu'à l'entendre, il n'a commencé de vivre, en dépit de sa maladie, que dès ce moment; c'est enfin que s'il fallait se résigner à la mort, il se propose de mieux mourir encore qu'il n'a failli mourir ce jour-là.
LA
An Breuil, |8 Juin 1843, Jour de la Fète-Died.
Je prends la plume, mon cher ami, et je n'ai rien & dire. Avis au lecteur. Je n'ai rien à dire, et pourtant mes larmes coulent et mon cœur déborde. Oh! pourquoi ce que Ton a seulement senti ne peut*il attacher les esprits eteuflammerles cœurs comme ce que Ton a yu, fait ou imagiaé? Pourquoi tant d'émotions enivrantes se refusent-elles h la parole? Je ne veux point dire de mal des régies littéraires, qui sont fondées sur la nature' et sur la raison. Mais qu'il me serait doux d'épancher sur le papier ce que j'éprouve h certains moments ! que je voudrais écrire parfois à quel point je suis ému, oppressé, plein de larmes I Je n'y vois qu'un inconvénient, c'est que je ne sais pas pourquoi.
Ce que l*on conçoit bien s'énonce clairement. Alluz donDcr du nez contre un pareil précepte 1 Je ne sc*rais pas clair, voilà qui saute aux yeux. Mais, en vérité, je no saurais garder pour moi seul les joies de cette matin(}e, et je vous raconterai ma procession, dût-elle se réduire à la sécheresse d*un programme.
C'est un petit village écarté de quinze à vingt feux; on rappelle Maziéres. Le troisième coup de la messe sonnait, et je hâtai le pas. Jean-Jacques Rousseau dit quelque part que le son des cloches l'a toujours affecté. J'ose en dire autant après lui, le bruit lointain des cloches dans la campagne réveille en moi je ne sais quelles vagues et mélancoliques impressions d'enfance. Je me fais aussitôt un tableau du dimanche, du silence des champs déserts, et je crois voir un groupe de bonnes femmes en bavolet blanc, gravir le coteau, le livre sous le bras. J*étai3 justement sous le coup de cette sensation rappelée^ comme parle un philosophe. Il faisait un beau soleil de juin, et j'apercevais au loin, dans le chemin tournant, quatre ou cinq Tourangelles de nos environs, dont les cotillons rouges et le linge blanc éclataient à l'œil, et qui allaient h l'église de compagnie. Les cloches sonnaient à coups pressés; les oiseaux gazouillaient dans les noyers épars, les grillons chantaient derrière la haie;
LA PROCESSION Dif HAZifcRES 169
j'écoutais ces mille bruits qui peuplent le silence de la campagne ; j'aspirais ce spectacle de toutes mes forces; mais, comme j'ai dit, je ne pensais & rien.
rentrai seul dans Maziôres, dont les premières maisons étaient silencieuses et la rue déserte comme de coutume. La foule était devant l'église. Quelle foule! quelle cornmune! Un groupe d'hommes et un groupe de femmes; je Tis pourtant des uniformes, des enfants couronnés de fleurs, des bannières déployées, des jeunes filles vêtues de blanc. Le bruit du tambour se mêlait aux volées des cloches, je ressentis ma première atteinte d'émotion et de respect. On faisait les préparatifs de la procession.
L'église de Hazièrcs parait fort ancienne ; les pierres en sont noires, rugueuses et rongées aux angles; la mousse et l'ivraie poussent en panaches sur les contreforts; les moineaux ont fait une ruche da ces vieux murs et babillent sans cesse h l'entour.
Le clocher, qui surmonte la fagade, se bifurque par une étrange disposition, enferme de deuxÂA accouplés, dont les barres transversales marquent à peu près la place de deux ouvertures cintrées où l'on entrevoit les cloches. Le portail, en manière de frontispice, n'est pas le morceau le moins intéressant : c'est un auvent d'ar-
doises qui s'abaisse sur une charpente vermoulue, et dont le bord inférieur se relève au milieu en figure d'ogive. Les poteaux s*appuient sur des pierres entassées, dignes socles de ces colonnes; le toit, couvert d'une mousse jaun&tre, s'est déjeté, la charpente s'est affeissée par la longueur du temps, les pierres qui la supportent menacent de glisser; vous diriez que tout l'édifice va
crouler au premier souffle Non, je le vois, je ne pan-
viendrai jamais à rendre toute la simplicité rustique, toutes les grâces caduques, tout le dessin naïf et vénérable du portail de cette église de Mazières!
C'est là-dessous que je m*arrétai. Les bannières flot* talent à quelques pas sur la place, prêtes à se mettre en marche. La garde nationale s'était déployée sur deux rangs; vingt hommes en tout, une douzaine d'uniformes dépareillés et la plupart armés de fusils de chasse. (Tétait considérable pour Fendroit. Au fait ce rassemblement militaire présentait tout ce qu'on peut imaginer de comique en ce genre; ua choix de physionomies à figurer dans les caricatures et dans les équipements les plus grotesques dont on ait ri depuis la formation des gardes nationales en 1830. Je ne songeais point i rire , on verra tout à l'heure pourquoi.
M. le curé, en aube, allait et venait sous le porche,
marquant le rang de cbacua. Pauvre curé de campagne! à la fois prêtre, clerc, sacristain, cheyecier, chantre, bc* deau, maître des cérémonies, ofSciant et acolyte; il mettait en ordre les petits enfants, et s'interrompait pour chanter à pleine gorge et remettre dans le ton les iUles qui venaient d'entonner les cantiques. Ces petits enfants, garçons et filles, sortaient à la file de Téglise, portant chacun une baguette de bois vert dont Técorce était taillée au couteau en spirale, avec un bouquet de fleura au bout. Rien de plus charmant que cette invention. A la campagne, on endimanché volontiers les petites filles de huit à dix ans dans le même goût que les femmes mûres, ce qui fait qu'il me semble toujours voir de petites vldiles, et j'en trouvais là une foule qui étaient les plus* drôles du monde, avec leurs traits mignons, gravement coiffées du grand bonnet à barbe, leur fichu bien épingle, et marchant posément comme de petites bonnes femmes, leur baguette à fleurs dans la main.
A la tête du cortège il j avait aussi d'autres enfanta couronnés de fleurs et affublés de robes blanches; mais ceux-là si jeunes et si rebondis, qu'ils marchaient à peine, en promenant çà et là de grands yeux éblouis*
On entendit un roulement de tambours, les jeunes filles vêtues de blanc s'avancèrent à la suite de leurs
bannières, chantant des cantiques; la procession se mettait en marche. Souffrez, mon ami, que je vous détaille cet humble cortège : c'est là tout ce que je puis vous dire^ et peut-être parviendrai-je à vous faire dévider combien cela méritait d'être dit.
En tète marchaient les tambours et quatre hommes du détachement; puis, comme j'ai dit, la bannière de la Sainte-Vierge, suivie des jeunes filles; puis toutes les femmes du village, sur deux rangs, leurs petits enfants sur les bras.
Venait ensuite la bannière rouge de saint Joseph, je crois, que suivaient les hommes. Je me dûs humblement à la file, immédiatemeot derrière Simon, le berger du Breuil, qui s'était toujours tenu à mes côtés. Je vis alors que la procession c'était tout le village : il ne restait plus de spectateurs et nous passions devant les maisons désertes. Qiacun avait tendu son seuil de draps blancs. Les tisserands avaient prêté des pièces dé toile, et ces tapisseries écrues étaient rehaussées de bouquets; la rue et la route étaient pareillement jonchées de branches de buis et de fleurs des champs.
Entre les rangs marchaient les chantres, les thuriféraires et les fleuristes, la tète chargée de roses; puis s'avançaient, au milieu des gardes, sous le dais, sur-
LA PROCESSION DE HAZIÈRES * llS
monté de panaches d'herbes des cliamps, le curd ci * chasuble, portant le très-saint Sacrement, escorté de quatre paysans, vieillards vénérables, tenant des cierges et chantant le ianium ergo. Les cloches cependant sonnaient à toute volée, et le tambour battait aux champs, marcpiant le pas triomphal...
Vous croyez que je m'échauffe et que je transGgure Id chétive procession de Mazières, vous-même n'allez pas imaginer sur ma description la pompe d'un te Deum it)yal à Notre-Dame de Paris. Je veux être vrai, et voici quelques détails qui vous aideront à concevoir cet ensemble villageois. La tunique des jeunes fleuristes était de grosse toile, et ce n'était, je crois bien, que des chemises dont on avait rogné les pans. Plusieurs de ces lévites laissaient voir, sous l'auguste vêtement, les deux jambes d'un pantalon de cotonnade rayée. L'un d'eux, gros garçon de douze ans, grave et joufflu, déployait en haut de son aube un immense col de chemise serré par une cravate des dimanches , et qui entourait sa tôte comme ce grand papier dont on enveloppe un bouquet, fai employé quelque part cette comparaison de haut style; on s'en est servi après moi ; je la reprends puisqu'on l'a trouvée bonne, et en faveur de sa justesse dans le cas présent.
174 " Ll PROCESSION DE MAZIÈRES
Que dirai-je de plus? la dalmatique du crucigery antique et flétrie^ tombait de travers sur ses épaules; mais cela même lui donnait un air d^ancienneté pittoresque et de pieuse gravité, on eût dit un diacre des vieux ta« bleaux chrétiens.
Les tambours» le bedeau allant et venant^ n^avaient que les insignes (d>li|és de leurs fonctions \ les baguettes, la caisse et la verge ; et, du reste, leurs belles vestes du dimanche en gros drap moutarde ou bleu de ciel.
Enfin je vis à mes côtés, sur la ligne ( je prends Vexempie entre autres), un honnête paysan en soobreveste gros vert d'un vieil uniforme de Tempire, en pantalon de toile bleue, trop court d'un demi-pied, coiffé d'un shako ridiculement évasé» et armé d'un méchant fusil de chasse, qui marquait le pas en se dandinant de l'air le plus risibte...
Mais, encore un coup, l'avais grand'peine à cacher les larmes qui me venaient aux yeux en suivant Simon pas à pas sur la ligne de la procession,
0 Voltaire ! ô mes contemporains! d philosophes malicieux ! quand j'aurais entendu vos ricanements sardo^ niques le long de la haie qui bordait la route, que je me sentais ferme et fortifié contre vos railleries, et que cette scène était belle et touchante, malgré cette sottbrevestt
LA FROGBSSIOff DE MAZIÈRES « 175
du garde et ce coi de ch^nise du thuriféraire, que vous y auriez seulement aperçus ! Que peut le rire contre les pleurs? Qu'avez-Yous à dire aux coeurs qui se fondent? et penses-vous bien d'un quolibet éteindre ce soleil qui mlédaire^ booleverser cette nature magnifique qui m'enviroone, étouffer ces transports de reccmnaissance et d'amour qui soulèvent ma poitrine ?
Oui, j'aurais affronté de gaieté de coem* toute Tency* clopédie rangée en bataille sur mon passage» quand on Teftt appuyée de tous ses ancêtres, quand on y eût joint l'artillerie légère de ses descendants, taot je sais, tant je voyais alors qu'ils n'ont pas dans leurs arsenaux un seul trait qui puisse frapper droit- dans le cœur de l'homme! et comme pour me rassurer davantage, tour« nant doucement* la tète, j'entrevis, parmi ces visages iàiés^ sous l'ombre du dais rustique, le saint Sacrement étincelant dans les mains du prêtre.
Oui, oui, je le reconnais, c'est bien lui; c'est celui qui jadis entrait en vainqueur à Jérusalem, monté sur une âoease, entouré de pauvres qui jetaient devant lui des branches d'arbres ; et c'est vous, mon divin Maître, qui marchez aujourd'hui au milieu de ces braves gens^ sur ce chemin champêtre qu'ils ont jonché de ileurs. levons reconnais à ce trait, 6 mon Sauveur! Quel autre vou»
drait de ces trionipbes misérables, et quel autre les saurait ennoblir de tant d'éclat divin?
Non, je ne réussirai point à exprimer tout ce que m'inspirait de beau, de grand, de délicieux, la marche de c«tte procession devant les seuils déserts, ni combien je fus pénétré de la présence adorable du Sauveur des hommes. Voilà pourtant ce que je voulais et ce que je ne puis vous rendre. En un certain endroit une bassecour laissait entre deux masures un vide trop étendu qu^on n'avait pu masquer de toiles et de guirlandes; on y voyait à découvert un amas de fumier, une mare desséchée et tout le dénuement de la misère villageoise; mais ce spectacle srugmenta pour moi le charme attendrissant de la cérémonie. 0 mon Dieu! s'il m'était permis d'emprunter des traits mortels poilr rendre mes faibles imaginations, quels doux regards, quel radieux sourire vous avez dû laisser tomber en passant sur cette pauvreté si mal déguisée ! Mais quoi! mon Seigneur n'estil pas né dans Tétable de Betliléem! Et quand les maisons plus rares laissèrent voir les prés et les guérela, quel autre spectacle éloquent, que le bon Dieu mené en pompe par ces pauvres gens au milieu des champs qui les font vivre et qu'ils mettent sous sa protection, comme un seigneur paternel que ses fermiers promènent dans
LA PROCESSION DE MAZIÈAKâ 177
ses terres, afin qa'il juge par lui-même de leur état et de lears besoins!
Yai&e cérMonle 1 jonglerie pure l disaient, après Jean- Jacques, les plus forts esprits derrière la haie. A quoi bon! qu'a donc à faire la vile matière dans le monde des purs esprits? qu'est-ce que ce culte grossier en fait de haute métaphysique? Honorez, glorifiez, adorez le grand être dans le fond des âmes; croyez-vous qu'il se soucie de vos draps déployés ?
Il est remarquable que les t>hilosophes qui font en toutes choses si belle part à la matière — (c*est un point bien connu de tout homme qui sait tant soit peu la marche de ces esprits, ce sont les mêmes qui poursuivent le bonheur du monde dans une amélioration matérielle; ce sont ceux qui s'occupent de lois, de police et de moeurs au point de vue purement physique, comme s'Us régnaient sur une ménagerie ou un cimetière; ce sont eux co&a qui 'ont imaginé de proclamer la loi athée, conception ihonstrueuse et sans exemple; car si la loi êtt athée, que sera donc le peuple qui suit la loi)? — il est donc à remarquer, disais-je, que des gens qui tiennent tant de compte do la matière en toutes choses la rejettent si loin dès qu'on la veut unir à l'esprit dans le culte, et s'ils la ravalent ici, pourquoi taot l'exalter ail-
179 LÀ PROQKSSION DE MÀZliRB9
lQur9? Le corps est sans doute peu de chose par luimême, mais, joint à l'esprit, il est tout lliomme, et je voudrais savoir si la nature de Teaprit est telle qu*il puisse jamais soutenir ses opérations sans aucun secours des objets extérieurs et des organes sensibles.
Je ne sais si cette contradiction n'a déjà choqué per« sonne; elle est asseï toppaate; mais il y en a tant d'autres de ce cété I
* — Hé, mon ami, me criaient encore les grands esprits de la haie, tous ces paysans que voilà si galamment rassemblés sont de vraies bétes brutes; ils Ventre-tueront demain pour un pied de terre sur la limite d'un champ, — Hél messieurs, faut-il qu'ils s'entre-tuent dès aujom> d'hui, au lieu de s'unir dans une cérémonie fraternelle? N'est-ce donc rien que ce répit salutaire dans les dérèglements quotidiens? Mais, avant tout, me permettresvous de croire qu'il y a du moins, dans les hommes de ce cortège, quelques germes de bons sentiments, et que la oMmonie ne leur est pas nuisible? Là, mettes la main sur ce que vous appelez votre conscience. Libre à vous ensuite, quoiqu'il soit assez malaisé, de fermer les yeux à la majesté de cette loi divine, qui sait se fiiire entendre et obéir de ces humbles intelligences, et qui les. soumet à ses desseins paternels par des préceptes
U PHOGESSION DE MASlkRBS 179
dont elles goûtent les bienftits eans en pénétrer le pro« fondenr.
Enfin, je ne saurais peut-être dire pourquoi, je ne le savais pas toujours moi-même, mais toutes les objections qui partaient de la haie me parurent d'une extrême pauvreté, et tout ce que ces beaux-esprits me pouvaient dire de méprisant m'expliquait autant de gr&ces et de beautés nouvelles de ce spectacle.
Plus loin, quelle lefionl un pinson, percbé sur un ei> bre à fruits, comme pour saluer la procession qui passait, perga de sa vive chanson le grave murmure des hymnes.
0 philosophes, é esprits rebelles! renverses plutAt Tordre des saisons, guérissez-nous des maux et de la mort, Atez-nous l'amour, la crainte et Tespérance, dénaturez le coeur de la mère, arrachez le père aux enfants, brisez, rompez les mille liens qui nous enchaînent sur cette terre, détruisez le monde pour le rehbe à votre guise! jamais vous n'empêcherez que le peuple de ces campagnes ne lève les bras vers le ciel d'où lui viennent le soleil et la foudre; jamais vous n'empêcherez que le vieux laboureur, épuisé de fatigue et ses cheveux mouillés de sueur, ne sente la force et l'espoir renaître en
son coeur à la vue de Pimage auguste du Dieu fait homme et mort sur la croix.
0 mou Dieu, pardonnez-leur, car iU ne savent pas ce qu'ils disent I Et cependant, venez, 6 mon doux maître, avec ces pauvres gens endimanchés; bénissez leurs moissons, bénissez leurs toits paisibles, bénissez ces enfants vêtus de blanc qu'ils ont instruits à bégayer vos louanges! A chaque héflexion je sentais monter de nouvelles larmes et j'avais fort affaire de les dérober. J*aurais sans doute étonné les paysans qui s'acquittaient hop naturellement de cette bonne œuvre pour en être attendris. Je ne me serais pas gêné devant des gens du monde. Je n'ai osé pleurer de ma vie, s'il faut que je le dise, et je n'ai vu longtemps que des gens qui se faisaient bonne gr&ce d'étouffer des sanglots par des éclats de rire ; mais c'est une grimace que je veux enfin m*épargaer. D'ailleurs j'ai longtemps douté si j'avais vrai^ ment des larmes, et je me raillais moi-même; oui, j'ai des larmes, oui, je puis pleurer, et je veux pleurer tout mon saoul.
On arriva devant le reposoir, qu'on voyait de loin, magnifiquement dressé au milieu du grand chemin et dominant toute la campagne; il était simple et majestueux; c'était un entrelacement de branchages de chêne
qui grimpaient et se rejoignaient en forme de dais, couronné d'une croix faite de roses tressées; cela ne vaut-il pas bien la pourpre et l'or? Le grand Salomon, dans sa gloire, n'est pas mieux vêtu que le lys des champs.
Le devant d'autel était d'un travail fort gracieux ; il représentait l'agueau sans tache surmonté de la croix en champ d'azur; le tout ouvré pareillement en fleurs de couleurs tranchantes, bleuets, nielles et œillets blancs.
L'assemblée se mît à genoux autour d^ l'autel, l'encens fuma, le tambour battit aux champs, et le saint Sacrement, rayonnant au feu du soleil, s'éleva sur la campagne silencieuse...
Que, si vous attendiez une histoire, vous voyez que i'ai bien fait de vous prévenir. On s'en retourna comme on était venu, et l'on commença la messe. Le curé, dans son prône, soulagea mon cœur en donnant à ses paroissiens les éloges qu'ils méritaient; chacun avait fait de son mieux pour fêter Dieu.
— Mais, dis-je à Simon, à la sortie, en voyant le dais qu'on avait laissé sous le porche, quelle est cette herbe qu'on a mise, en guise de panaches, aux quatre coins du dais?
— C'est de l'ivraie des jardins.
182 LA PROGKSSIOIf DE MAZIÈRES
L'accent dont ces mots furent dits en dénaturait l'ortographe. Je compris enfin.
— De l'ivraie, fort bien... Mais pourquoi mettre là de . rivraie?
— C'est p'tét* queuques idées...
Que dites-vous du mot de Simon, qui passe les jours en pleins champs, au milieu de cent moutons, en tôleà-tôte avec Capitaine^ qui n'est qu'un chien ? Simon n'a point le verbe net ni les idt'cs bien claires, je crois; mais quelle clarté inattendue jeta cette parole ! Tu as raison, Simon, c'est p'tôt' queuques idées.
Je demande pardon d'appliquer ma faible imagination k découvrir le sens d'une de ces idées qui se cachent sous les formas liturgiques; mais ne serait-ce point ici un symbole des fléau c champêtres mis en évidence, comme une prière à Dieu d'en préserver les terros. Je m'en expliquerai avec M. le curé ; il se pourrait qu'on eût choisi au hasard ces poignées d'herbes dont les épis imitent tant bien que mal un plumet.
A quelques pas de l'église, avant que la garde se dispersât, Siroteau, sous-lieutenant de la garde nationale et autrefois sergent-major dans l'armée, exerçait sa troupe à quelques maniements d'armes qu'elle n'avait point exécutés à sa satisfaction. Puis enfin on rompit les
rangs, et l'on accourut dans un cabaret ou j'étais- entré; trois vieux Tourangeaux, avec le grand chapeau rond et le costume antique, étaient paisiblement attablés autour d'une bouteille; le tambour, jeune gars de belle humeur, entra toujours battant, assourdissant Thôtosse et ses hâtes; ses compagnons le suivaient, boulTonnant aussi, brandissant leurs fusils et marquant la cadence d'un air comique. Impossible de s'entendre, les bouteilles d'aller, et chacun de rire.
— Et vous voyez, me dit encore un écho de la haie, ces pieux gaillards allaient boire...
Et pourquoi, juste ciel ! n'auraient-ils pas bu ? n'avaient-ils pas bien gagné un trait de vin frais à rester une heure au grand soleil sous les armes? Croyez-vous donc... Chut l... je ne dis plus mot; si vous êtes chrétiens, ne buvez point, ne riez point, fuyez!... je reconnais les apôtres de la tolérance.
Pour ces braves gens, qui n'y mettent point de malice, ils burent en paix, je suppose, et ù votre santé. Je rq)ris le chemin du Breuil.
byGoogk
il faut B'cDteodre sur la Gascogne avant de parler du Gascon. Les historiens et les géographes eux-mômes ne sont pas d'accord sur les limites de celte province : quclques-uos lui cèdent cavaliôrement la moitié du royaume jusqu'à la Loire; il est certain du moins que son nom s'est étendu, dans l'usage ordinaire, à tout le midi de la France. On a trop confondu le Gascon avec le Languedocien, le Limousin, le Provençal, l'habitant de l'Auvergne, et ce n'est pas lui qui perd le moins à cette confusion.
Quelque ressemblance dans le caractère, la fougue, par exemple, commune à tous les méridionaux, de grands rapports dans l'idiome particulier, et par suite dans la
manière de prononcor la langue française, ont pu donner lieu d'abord à cette méprise; mais elle a été consacrée en quelque sorte par cette aveugle division de la France en départements, qui, en effaçant leurs noms, a effacé les droits, Thistoire et la pliysionomie des provinces; qui s'en est venue, pour ainsi dire, rayer et balafrer la France au travers des limites établies par les siècles et la nature; remplaçant une montagne par une borne, des rivières par un trait de plume; essayant de séparer et de rendre comme ennemis les habitants d'un même i)ays, ayant les mêmes mœurs, le même langage, les mêmes costumes ; division qui n'est pas naturelle enOn, qui n'est pas durable, qui n'est française dans aucun sens, qui n'est ni dans le sol ni dans la langue; car on ne saurait raisonnablement appeler d'un seul mot français un habitant des départements du Gers ou de la Charente-Inférieure; car, en dépit de ces changements sans autorité, ces mots, la province et les provinciaux^ sont restés en usage pour désigner à peu près toute la France, et nousmêmes qui entreprenons de peindre ces provinciaux, nous ne pouvons dire autre chose, sinon, suivant la vieille coutume: le Normand, le Picard, le Gascon.
La Gascogne formait avec la Guyenne l'un des trentedeux grands gouvernements de l'ancienne monarchie.
Elle est située entre TOcéaii, la Garonne et les Pyrénées. On la distingue en divers 'petits États, en Gascogne proprement dite, en Gascogne improprement dite, en Tursan, Marsan, pays d'Albret, etc. ; mais la première étendue répond mieux à Tidée générale, et dans ces matières, ropinion et le sens public, toujours sûrement guidés, sont la meilleure ri'gle à suivre. La Gascogne est donc bornée à l'ouest par TOcéan, au sud par les Pyrénées, au nord par la Guyenne, à Test par le Languedoc et le pays de Foix ; hors de là on est Espagnol ou Limousin, on n'est plus Gascon : n'est pas Gascon qui veut. La belle et noble province qui n'a pour limites qu'un fleuve, les Pyrénées bt la mer!
Or, cette origine 'mal connue et tant disputée, ce renom parmi les provinces, ne font-ils point déjà pressentir une supériorité quelconque et des qualités éclatantes? Cette renommée, dit-on, le Gascon la doit à sa vanité proverbiale, 3 ses ridicules, à son caractère qui l'a illustré dans la comédie; ce caractère, chacun l'explique, c\»st Tapparenci» sans la réalité, Teffct sans la cause, la forme sans le fond, le paraître sans l'être, comme dit d'Aubigné qui s'est donné la peine de faire un livre entier là-dessus; et l'on nous attend sans doute avec les
titres et parchemins de MM. de Crac et de Pourceaugnac.
190 LB OASGOIf
Nous no prétendons pas choquer une opinion si générale, mais nous examinerons si elle' ne s*est point accréditée, comme la plupart de ces préjugés, aux dépens d'une moitié de la vérité, et, pour être justes, nous remettrons en son jour la vérité tout entière.
Il ftiut donc l'avouer, le Gascon est vain, bravache, Mbleur, présomptueux; il est trop hpnnéte au fond pour s'en défendre. Il a le sang chaud, l'imagination prompte, les passions fortes, les organes souples ; il sent, il pense vivement, il parle comme il pense, etj'allaislediredi'^jà, il agit comme il parle. Un instinct délicat du bon et du beau, une émulation excessivement chatouilleuse, des prétentions turbulentes, une vivacité inquiète, l'agitent, le pressent, le piquent de paraitre cl l'emportent sans cesse en avant, sans trop songer si la force secondera le courage, si le fait suivra la parole. Que l'on voie là des défauts, ce sont du moins des défauts naturels; mais c'est aussi ce qui fait les héros. Cette fièvre ne s'allume point en des âmes communes ; ce langage hardi est le |)rélude accoutumé des grands caractères, cet enthousiasme qui s*élèvc aux plus grands desseins est le mémo qui descend aux plus grands effets; l'esprit qui peut concevoir est digne d'exécutcM*, quand la léle parle le bra? est près d'agir. La coustitulion physique du Gas-
COQ, qui le livre à toute impression forte et subite, suffit d'ailleurs pour démontrer ce dont il est capable, il s'émeut promptement; rindignation, la rivalité, la colùre, les bruits de guerre et de querelle, la vue du péril et de rinjustice lui causent un ébranlement nerveux et rapide; sa tête se frappe, son sang bouillonne, ses jarrets fléchissent, ses idées se troublent, il est hors de lui, et qui peut savoir alors où s'arrêtera cet emportement? Il est vrai que cette sensibilité môme peut paralyser cet être mobile, soit en redoublant sa timidité, soit exagérant le danger dans sa vive imagination; la première impression des sens remporte toujours sur le fond du caractère chez un homme de cette trempe; le môme qui affronte aujourd'hui la mort peut trembler demain devant un enfant; et de là cette sage façon de parler, en usage pour les meilleurs hommes de guerre chez les Bspagnols, ces proches parents du Gascon : Il fut brave un tel jour. On peut assurer néanmoins qu'il n'y a point de poltron avec ce tempérament qui ne soit capable à certains moments des plus belles actions. On verra le Méridional le plus craintif se précipiter aveuglément danà un grand péril révélé tout & coup ; et ceux qui ont élu-» «lié ce caractère national ont dû observer encore que des jeunes gens et même des enfants fort pusillanimes, mais
doués de cettii organisation ucrveusc, impatientés vl poussés à bout en des circonstances pressantes, ne craindront pas de provoquer et d'attaquer, dans un premier mouvement, des adversaires qui, de sang-froid, les glaceraient d'épouvante. Les femmes, qui sont généralement de cette complexion, donnent partout des exemples de cette Iiardiesse.
D'ailleurs à quoi le Gascon n'est-il pas engagé par la réputation qu'il s'est faite ?Commentjustifler cette valeur dont il se vante? Gomment l'orgueil Tabandonnerait-il au moment d'agir? comment présumer qu'il s'expose à de grossières inconséquences? où ne peut le pousser la haute opinion qu'il a de lui-même et qu'il communique aux autres? Jetez-le tout à coup dans une mêlée, lui si pix)mpt, si bouillant, si sensible à la gloire ; qu'on le défie, qu'on le regarde surtout, qu'on achève de l'éblouir: que ne fera-t-il point pour soutenir sa fanfaronnade? qui le connaîtrait assez peu i)Our douter de lui? et quels exploits ne se sont fait ainsi? Léonidas n'arréKî les Per.>es que parce qu'il s'y est engagé; Gondé, qui francliit le premier les lignes d«; Fribourg, ne l'eût [mnt fait s'il ne l'eût dit. La présomption, dirait-on volontiers, est la clef de tous les hauts faits : les tournois, les pi-ouesses de la ehevalerie n'ont guère d'autre mobile; il n'est point
(tu particulier, de duels, de témérités, d'entreprises hardies, de gageures folles, qui n'aient eu pour cause cet cnivremeot subit consacré par une promesse inconsidérée.
Mais comme le Gascon se vantait en tout, on ne Ta cm en rien. Il fallait le juger, on a trouvé plus court dVn rire. On ne doit pas laisser prévaloir à cet égard les maximes trop générales du peuple qui voit tout seulement par récorce, dit le grand Corneille. J'en demande [wrdon à l'opinion commune : de ce qu'on s'attribue une qualité, il ne s'ensuit pas infailliblement qu'on ne l'ail point; il ne suffit pas de paraître courageux pour être un lâche. « La suffisance, dit plus profondément un pmnd écrivain, compromet le mérite, mais elle ne l'exclut pas. » Il est rare, en effet, de trouver beaucoup d'orgueil sans des vertus qui le justifient. Le mérite sied mieux sans doute sans la vanité ; mais qui n'a pas de vanité parmi les forts et les braves? Elle ne nous choque lant que parce que nous en avons tous plus ou moins, et que l'étalage des qualités d'autrui nous paraît une entreprise sur les nôtres. Or, c'e-it avant tout le mérite du Gîiscon qui a donné de l'ombrage; on lui tient rancune, le dirons-nous? i>ar jalousie. Il est vrai que si la modestie consiste plutôt h cacher la vanité qu'à n'en pas avoir,
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lo Gascon du moins est trop ouvert, trop cxpansif pour ôtro modeste; sa hâblerie, pour qui le connaîtrait, n'est que de la franchise: il ne pourrait inventer tout ce qu'il dit, et son imagination, si féconde qu'elle soit, ne saurait suffire à son bavardage.
On n'a pas remarqué, en outre, que, s'il peut y avoir bravade sans bravoure,, il n'y a guère de bravoure sans bravade, et qu'en matière de guerre, un certain langage menaçant et hautain est inséparable du vrai courage. Le Gascon peut s'excuser au besoin sur de grands exemples. De tout temps l'enflure présomptueuse accompagne la valeur et témoigne du moins d'une intention magnanime, au risque de se démentir après l'action. Dès Tantiquitô, les guerriers se bravent avec la dernière outrecuidance ; on n'y voit point de héros qu'on ne puisse, dans le sens vulgaire, appeler des gascons» Hector et Achille s'injurient comme des enfants, et se renvoient l'un l'autre à la quenouille; leur courage est égal, mais il faut qu'un des deux succombe ; Hector est vaincu, et, certes, Hector n'est pas un capitan de tréteaux, Diomède insulte l'Olympe, et Diomède est un gascon^ car Jupiter n'a qu'à prendre sa foudre ; mais Diomède, qui brave Ioî; dieux, est lo plus courageux des mortels. Otoz le succès, la plupart des l)elles i>aroles antiques ne sont que
des mots d'almanacbs. Plutarque est plein de gasconnades. Dans la chevalerie, la rodomontade- s'exagère encore, et Ton ne parle plus ici que de se couper par le milieu du corps. On se rappelle les insolences, les menaces démesurées, les bravades prodigieuses des Paladins ayant d'en venir aux mains. Il semble que le vaincu sera couvert d'un grand ridicule, il n'en est rien : Roland honnit, dédaigne, outrage son adversaire, et Roland, la fleur de la chevalerie, roule dans la poussière, la bouche sanglante, Tœil éteint. Mais quoi donc! t ce compte, don Quichotte, ce chevalier sans pqjir, ce flambeau des Bspagnes, ce brave des braves, serait donc aussi un gascon !
Le ton arrogant parait môme convenir si bien à une contenance intrépide, qu'il est resté dans le langage public do la guerre. Voyez les menaces qu'échangent deux partis résolus. Assiége-t-on une ville, la sommation est humiliante, la réponse est une bravade. Gassel peint un coq sur ses drapeaux avec cette inscription : Quand ce coq chanté aura, le roi CéOssel conquétera. Un capitaine espagnol envoie deux capes à ses assiégeants, pour signifler qu'ils se morfondront durant tout Tliiver devant sa place. Huit jours après, la ville est prise; on la pille, on la rase : c'est un malheur; elle a déployé le couragi*
qu'elle annonçait. Qui est-ce qui s'avisera d'appeler cela une gasconnade?
Cette forfanterie héroïque se conserve ensuite dans l'esprit de la noblesse moderne : on la reconnaît à L6rida, où les gentilshommes montent h l'assaut, vingtquatre violons en tête; à Fontenoy,où les ofGciers français priaient l'ennemi de tirer le premier; on la devine dans l'allure chevaleresque des hommes de qualité, depuis les raffinés de Louis XllI jusqu'à Henri de La Rochejaquelein qui offrait à ses prisonniers de recommencer le combat corps à corps; elle s'imprime profondément surtout dans le mâle génie espagnol; vous la respirez dans les actes et les écrits de cette grande nation, depuis ses fameuses romances jusqu'à l'histoire du chevalier de la Manche. Or, les Vasques sont originaires de Biscaye, et le Gascon n'est qu'un Espagnol qui a passe les montai. Ce caractère enfin, peut-être à sa suite, pénétre et se distingue dans la littérature française; les héros de Corneille sont des Gascons sublimes.
En [iarticulier, et pour dernier détail, on ne voit gum» de grand mouvement que n'annonce quelque éclatante parole, comme l'éclair précède la foudre. Li fanfaronnade est le défaut des grands hommes. Grillon, au récit de la Passion, s'écriait, en mettant la main sur la garde
di' son éi)éc : « Mon Dieu, que n'élais-je là? » ne disaitil pas une gasconnade? mais qui douterait de Grillon? Etudiez les hommes de guerre : les plus braves sont les plus vantards. « Si c'est César, dit Montaigne, qu'il se trouve hardiment le plus grand capitaine du monde. » Jean Bart se vantait d'être le meilleur marin de son temps, et il Tétait. Brennus disait: « Nous allons à Rome, • et il y alla. « Sire, disait un brave serviteur, si ce n'est que difficile, c'est déjà fait; si c'est impossible, cela se fera. > Et qu'est-ce que tous ces mots historiques, «inon des gasconnades, c'est-à-dire la mesure du courage en dehors de l'événement?
Quand donc, voulions-nous dire, on reproche au Gascon de se donner pour brave, on n'oublie qu'un point, c'est qu'il l'est réellement. Il paraît à peine deux fois dans les guerres du moyen-âge, l'une à Roncevaux, l'autre à Tours : il défait iciAbderame, là Gharlemagne. S'il lui faut des noms et des ancêtres pour ses jalons dans l'histoire, il s'appelle tour à tour Eudes, Henri-le- Grand, de Luynes, Villaret-Joycuse, et Lcinnes duc de Montebello. On a fait cette remarque, que sur douze maréchaux d'empire, on en comptait jusqu'à dix qui étaient nés dans le midi de la France.
Il faudrait de plus examiner si cette humeur fanfa-
ronnc n'est pas TefTet obligé des facult<^s précieuses qui font au moins la gloire littéraii*e de certains hommes, et si Ton n'aurait d'aventure à repi-ocher au Gascon qu'une imagination trop puissante et trop poétique. Voyez-le tout enfant, j'entends le Gascon véritable, celui qu'on peut prendre pour type et qui justiûe sa renommée : il y a des sots partout, môme en Gascogne; voyez, dis-je, cet enfant du Midi : il s'éveille par une aurore éblouissanto et comme sous les auspices de génies bienfaisants ; il ouvre ses yeux ravis dans un monde enchanté. Pour lui le lieu natal se peuple de visions charmantes; les ombrages se haussent et s'arrondissent sur son passage, les fleurs sont plus vermeilles, les plaines s'étendent, les horizons flamboient et se perdent à l'iufini. Il voit tout à travers un prisme merveilleux. Son îime, comme les harpes d'Éolie, vibre à tous les zéphirs de ce matin doré, et ces premiers spectacles de la nature, une cérémonie, un vieil air, un certain paysage, une certaine soirée de printemps, se gravent pour jamais dans sa mémoire. Plus tard, peut-être, il s'étonnera de retrouver les mômes lieux sans prestiges, ces tableaux riants auront disparu, il n'aura plus idée que d'un long jour d'ivresse et de soleil, et le souvenir seulement éveillera parfois en lui je ne sais quels édios mystérieux; il
peut ignorer le secret de ces changements, demeurer {grossier et se méconnaître, mais il est poôtc assurément; la poésie dort dans soo cœur comme un diamant brut. Déjâi les choses de la vie Témeuvent autrement qu'un esprit vulgaire; la rêverie penche cette tête brune avant r^; il sonde Thorizon d'un regard déjà sérieux, et se perd en songes ineffables à jamais oubliés. Il demeure longtemps à contempler dans les vapeurs du crépuscule la colline du cimetière et ces noires files de cyprès où, lui a-t-on dit, reposent les aïeux; il écoute cette cloche mélancolique qui sonne le dimanche, et des larmes dont on s'inquiète roulent dans ses yeux purs. Il frémira toute sa* vie en entendant ce glas funèbre ou cette chanson ancienne que sa vieille servante chantait le soir pour l'endormir. Il tressaille au son de la musique militaire, et le cœur lui bat en voyant défiler les régiments qui reluisent au soleil; il rêve incessamment batailles, villes conquises, drapeaux flottants et bataillons marchant au bruit des fanfares. Il figure au premier rang dans ces poèmes, il joue toujours le principal rôle; c'est lui qu'on fête, qui s'est couvert de gloire et qu'on porte en triomphe : le peuple l'entoure et l'applaudit; on lui jette des fleurs, on agite des écharpes du haut des balcons pavoises. Il salue les dames de son épée, il est
calme et modeste; il est blessé même, cela ne gâte rien, mais au bras seulement qu'il porte en écharpe; il n'en est que plus noble, plus pâle, plus intéressant; et songeant à ceci, son cœur se gonfle, son œil 8*ailume, il goûte en réalité Téraotion délicieuse d'un pareil moment : ses nerfs se crispent, ses yeux s*humectent : il va plus vite, il frappe des mains, il court, il bondit, éperdu de joie et d'ivresse. Que lui importe s'il sera jamais militaire, que lui importe s'il est courageux ou lâche, c'est le premier triomphe qui brille à ses yeux éblouis, et c'est le premier triomphe qu'il désire. Ce n'est donc pas un héros peut-être, mais h coup sûr c'est un poète, un grand ficior, un grand menteur, cet enfant qui d'abord se ment ainsi à lui-même.
S'il se mêle ensuite aux enfants de son âge, il sera d'emblée â leur tête, il sera le chef, l'orateur, le généraly le plus ardent, le plus agité, le plus impérieux ; et sa vanité, s'il ne domine pas, souffre déjà de profondes atteintes. Cette émulation le suit dans l'étude et les exercices de l'adolescence ; bientôt, l'imagination prenant son essor, il bâtira d'interminables romans d'amour et de gloire. Son ambition infatigable se prend à tout ; il sonde du désir toutes les carrières, il sera conquérant, poëte, homme d'État, savant, grand seigneur^ que sais-
je? il rôverd tous les succès et voudra mêler tous les lauriers sur son front.
Cette humeur, selon sa condition, accompagne le Gascon dans tous les états de la vie. Dans une compagnie, on repas, une voilure publique, sUl se trouve un homme d'esprit,'un conteur, un loustic^ un boute^n-train^ c'est un Gascon. Dans un équipage, un collège, un régiment, une chambrée, l'homme qui raconte, qui pérore, qui émeut ou fait rire, Thommc à part, Thomme remarquable, celui qui sait danser, chanter, faire de la musique, tourner une lettre; celui qui organise une partie, une sérénade, une comédie, et qui a besoin de ce mouvement qu'il traîne sans cesse après lui ; celui qui frise le mieux sa moustache, qui manie le mieux un bâton, qui sait le mieux un couplet; le plus leste, le plus fat, le plus adroit, le plus intrépide, le plus écervelé si Ton veut, c'est le Gascon. Quels que soient les malheurs qui arrivent, quelles que soient les traverses et les calamités, si la voiture verse, si le navire est en détresse, si le bivouac est triste parmi les glaces et la déroute, au milieu des misères de la guerre et de la famine, un homme est là qui chante, qui raille, qui console ses compagnons, qui relève leur courage, qui les distrait et leur arrache un sourire : c'est le Gascon. Dans l'affreuse retraite de
Moscou, il y eut un sous-officier qui délayait, en chantant, un peu de chocolat dans la neige, et qui priait à déjeuner ses camarades exténués : ce sous-officier était un Gis de la Garonne. Cette inaltérable gaieté en de tels moments témoignerait déjà d'une trempe d'âme peu commune, mais elle est surtout l'efTet de cotte pétulance toujours en éveil qui s'épanche et se traduit diversement selon les cas. Il semblera sans doute qu'on se plaît à douer ici le Gascon d'une organisation distinguée ; mais cette organisation est commune chez lui, comme chez tous les peuples du midi, fit qii'on ne dise pas que c'est l'accent et de vaines singularités qui distinguent cet homme; toutes ses actions s'accordent avec cette vivacité de sentiments et d'expressions. Dans le régiment, le Gascon est maître d'armes*, il a fait cent actions folles et courageuses qui justifient de tout point sa réputation ; c'est un enragé duelliste, le mortel le plus sensible et le plus chatouilleux ; il se bat pour un mot, pour un clin d'œil. On l'a mis une fois au cachot pour avoir défié tous les spectateurs d'un théâtre, une ville enticVe. Qu'il se présente une entreprise hasardeuse, le choix tombera sur lui; qu'on ait besoin d'un homme intrépide, on rappelle. 11 a pour nom de guerre Tête brùîe'c^ la Tempête, le Bourreau des crânes. Il est enfin le premier à la nia-
raudc, mais aussi à la bataille; le plus fanfaron, mais le plus brave. C'est d'ailleurs un type Irop connu pour nous y appesantir : consultez les annales des duels à Tarmée et dans les villes de garnison ; demandez aux vieux officiers, que chacun interroge ses souvenirs, on retrouvera à c^up sûr le Gascon dont il s'agit, avec ses défauts, sans doute, mais avec ses qualités ; des exa^i)lions n'ébranlent pas la r^^gle ; il nous suffit qu'on démélo aisénnent le caractère national que nous voulons peindre. Au surplus, tant de caporaux et de soldats heureux devenus maréchaux, tant de noms obscurs devenus glorieux, Lannes, Gros, Murât, sont là pour nos preuves. Si Ton doutait encore de cet enthousiasme qui bouillonne dans la poitrine de notre héros et qui explique tous ses succt'S, qu'on l'écoute parler, peindre, étonner, frapper les esprits, trouver des expressions fortes et soudaines, des images grandes et pittoresques, faire passer dans les âmes la chaleur et l'emportement de la sienne, dépasser le but pour l'atteindre, viser trop haut pour frapper juste, dire le plus pour peindre le moins, car il sait que tout le monde n'a pas sa sensibilité et son génie; s'aider de la voix, du geste, de l'accent, du visage, transmettre ses émotions comme l'action électrique, et rencontrer en courant de ces effets surprenants, de ces tours
20ti LE GASCON
heureux, de ces prodiges de style que les grands écrivains ne découvrent qu'à force d*art et d*étude. Et c'est ce qui fait que dans ce pays Ton raconte à merveille ; on y aime à dire autant qu'à faire ; toujours Homère y suit Achille, et le conteur se pique de vanité dans ses récits comme le héros dans ses hauts faits ; il outre, il exagère peut-être, mais l'auditeur n'en est que plus frappé et VefTet mieux rendu : point de tableau plus vrai qu'un conte de Gascon. Ce n'est pas un conte, c'est un drame; ils ne parlent pas, ils jouent. La veix grossit, murmure, soupire, s'élève, s'abaisse, éclate, selon l'action et l'interlocuteur. S'il s'agit d'un cheval, il trotte; d'un fusil, ils ajustent; d'une voiture, elle foule; d'une épée, ils la tiennent; d'un combat, ils crient; d'un corps qui tombe, on l'entend ; d'un fantôme, vous frémissez. On perd de vue cet homme seul qui pleure, chante, crie, gesticule, ^grimace, et l'on assiste à la scène tragique ou burlesque qu'il décrit; vous êtes parmi les personnages furieux ou bouffons qu'il évoque. Ces gens-là, comme on voit, sont au moins des poètes; pour de l'esprit, on ne leur en refusera pas : sans les Gascons, Mathieu Laensberg n'eût dit que des platitudes. Et n'est-ce pas une chose étrange que de tels dons aient servi prédsément à leur renommée banale de hâblerie amplifîcative?
Nous parlions de guerriers, de poètes; mais quel orateur que le Gascon ! Poussez-le, en pleine révolution, dans une assemblée délibérante; plongez- le dans une de ces cuves ardentes où bouillonnent toutes les mauvaises passions d'une époque; faite&-lui respirer cette vapeur empoisonnée qui enivre et aveugle ; jetez-le dans un club, à la CoDStituantç, à la Convention nationale : la fièvre s'allume dans ses veines, sa tête s'embrase, son cœur bat, son front brùlc; fût-il mourant, fût-il muet, il parlera, il s'écriera comme le fils de Grésus : Ne tuez pas mon père! il tonnera pour le roi ou le peuple, pur ou criminel, martyr ou bourreau, Duchâtel ou Danton, d'un parti extrême, mais tribun terrible et célèbre à jamais.
Et cependant un obstacle singulier s'oppose à lui dans la carrière publique, difficulté vaincue, qui tourne encore à sa gloire : c'est dans son idiome qu'il faudrait l'entendre, et cet idiome il ne le parle plus. Il semble que le ciel ait voulu en quelque sorte l'humilier dans son orgueil et mettre un frein à la puissance de son éloquence par la défaite et la confusion de sa langue dans les hasards de la monarchie; cette langue qu'on a flétrie du nom de patois, et qui a failli devenir la langue française; cette langue qu'il parle si bien, que M. de Bonald y a
cherché la cause de cette supériorité d'esprit des peuples du Midi sur les peuples du Nord. « Si les peuples du Midi, 3> écrit ce beau génie dont la France connak à peine la perte récente, un de ses plus grands hommes qu'elle vient de laisser mourir comme le plus obscur de ses enfants; « si les peuples du midi de la France, dans les classes inférieures, ont plus que ceux du nord ce qu'on est convenu d'appeler de l'esprit, une conreplion plus vive et plu? originale, laraison en est, je crois, quj les premiers ont une langue à eux, et non pas les autres; les Méridionaux parlent très-bien une langue qui leur est particulière, et les peuples du Nord parlent très-mal une langue qui n'est pas la leur, puisqu'ils n'ont pu en suivre les progrès; les uns possèdent mieux que les autres l'instrument de la pensée, et les peuples du Midi parlent mieux leur idiome que le peuple picard ou normand ne parle le français. »
S'il jious était permis de commenter ce texte respectable, nous ajouterions que non-seulement les Gascons possèdent mieux l'instrument de la pensée, mais qu'ils* sont mieux doués sous le rapport de la i>ensée ellemême, que l'instrument s'est accommodé à la longue au besoin qu'ils en avaient, et que c'est leur esprit.
leur conception vive et originale qui a fait ce langage si vif et si lumineux.
Maintenant on s^expliquera mieux sans doute cette suffisance tant reprochée au Gascon. Il a dû s'appliquer à lui-même cette sensibilité qu'il met à tout; un sentiment exquis du bien et du beau les lui fait naturellement convoiter; sa focilité à parler lui a valu des succès dont il est impossible quUl ne soit pas tenté d'abuser; il exagère son mérite comme il exagère toute chose, et peut-être qu'à son insu, quand il parle, un certain penchant pour l'idéal, pour la forme littéraire, conspire avec sa vanité. Ce n'est pas qu'il croie toujours ce qu'il dit d'outré à son avantage, il a trop d'esprit pour cela, mais il essaye de le faire croire ; il se complaît dans cet état douteux où un homme d'esprit, satisfait de l'impression qu'il impose, ne compte jamais avec lui-môme. C'est ainsi qu'il prétend à tous les genres de perfection, et cette faiblesse se peint dans tous ses discours : il est très-hardi, très-brave, très-beau, très-agile, très-riche, très-spirituel, très-instruit, très-propre à tous les exercices de l'esprit et du corps ; il possède des domaines incalculables, et se tournant notamment vers la bravoure et la galanterie, il est devenu, à l'enlendre, la terreur des hommes et l'idole des femmes.
Mais, s'il en est ainsi, tous les Gascons ne sont pas en Gascogne ; d'où vient qu'on n'a point relevé les mômes défauts chez les hommes privilégiés qui doivent leur éclat au même fbnds de caractère : si les Gascons sont poètes, combien de poëtcs qui sont Gascons ? Il faut enfin le remarquer,les mêmes causes ont dû produire les mêmes effets. Et quel est le poêle dont les transports chimériques ne percent plus ou moins en dehors de ses compositions? Quel écrivain n'emploie malgré lui dans ses récits les hyperboles de son style? quel est celui qui n'a tenté de s'approprier les qualités imaginaires qu'il prête ik ses héros ? quel est celui qui, dans quelque étalage de son caractère ou de ses qualités, ne cherche à réaliser une portion de son idéal? quel est l'homme d'esprit que son imagination n'emporte en quelque grave et honteux ridicule, à moins qu'elle ne soit tempérée par beaucoup de bon sens? Cette sorte de charlatanisme, de ir<Mconnade, se révèle dans le costume et les habitudes, et l'on nous comprendra quand nous dirons qu'elle consiste le plus souvent en ces façons étranges qui font dire communément d'un homme : Cest un original \ expression, par parenthèse, toujours prise en mauvaise part dans le midi de la France.Celui-ci laisse croître une barbe épaisse, celui-là afifecte un désordre qui touche à la malpropreté;
Fan prétend à l'air inspiré du barde Scandinave, Tautre joue le ferrailleur; un troisième s'attribue les proportions de rAntinotis, ce dernier s'efforce de paraître mggailique, Jean-Jacques cède au ridicule d*habiter une chaumière, Byron veut passer le Bosphore à la nage; les poètes démocratiques enfla se complaisent dans des semblants d'une rudesse farouche. Ces caprices varient avec la mode, mais ils se sont vus de tout temps, et Cicéron disait déjà des démagogues lettrés de son temps : Alio vultu^ alio vocis sono^ alio incessu esse meditabantur ; vestitu obsoletiore, corpore inculto et horrido capillatiores quàm ante, barbaque majore^ ut oculis et aspectu denun^ tiare omnibus vim tribunitiamyCt minitari reipublicœ vi*derentur. « Us s'étudiaient à changer leui figure, leur voix, leur démarche; leurs vêtements sales et négligée, leurs cheveux hérissés, leur barbe plus longue qu'à l'ordinaire, leur extérieur affreux ; tout dans leur regard et leur a<pect semblaient nous annoncerles violences populaires et menacer TÉtat des derniers excès. »
Or, que devient cet esprit poétique dans la lutte journalière avec la réalité? il tombe de lui-même dans les plus bizarres c Dutradiclions. Celui-ci chante Iris, les lis, les roses, et s'épuise en madrigaux sur le sein flétri de quelque Toinon ; celui-lù, qui ne décrit que palais et