LES MERES
fortes, — la quaranlaine à peine sonnée, elle s'épaissit, les épaules sont lourdes.
Après deux ou trois questions d'ordre culinaire, — la porte refermée, — Madame Le Rumeur paraît toute ébaubie :
— Tu as raison ! Mélanie est autre que je ne croyais! son aspect a vraiment changé... Parbleu ! j'ai aperçu des cartes postales militaires... Elle aussi a un fils qui est soldat !
La cousine réfléchit :
— Alors, est-ce à cause de cela! on dirait qu'elle porte une dignité sur son visage.
Madame Le Rumeur, de son côté, secoue la tête, devant une étonnante vision intérieure :
— Mélanie était une fille-mère, et — que veux-tu? — sa maternité de hasard m'avait toujours semblé êlre une tare qui la reléguait très à distance, presque dans le mépris... Et maintenant, considère cette autre réalité : comme Mélanie a bien fait d'avoir un enfant! comme elle est louable d'être une fille-mère I Elle a créé un homme, elle donne un soldat au pays, à l'exemple des autres femmes... Non, pas dans les mêmes conditions que les autres mères : au prix de vingt ans de servitude, elle a fait un homme.
Le front de Madame Le Rumeur s'illumine. Elle est de ces personnes qui vivent intensément l'actuelle tragédie et chez qui, dès lors, il n'y a plus de petits sentiments, chez qui, dès lors, les facultés de bonté, de justice, s'exaltent au sublime. Elle médite tout haut :
— On est une pauvre fille, on travaille chez les autres, on n'a rien à soi, on n'a l'affection de personne... Si ! on a un enfant, — et je ris, — c'est bien la propriété où Ton fourre tout son argent! Seulement, cet enfant, élevé au loin, on ne le voit pas autant dire, on n'en profite pas ; pourtant il a successivement ces âges si émouvants : cinq ans, dix ans, quinze ans... (Les nôtres, nous les avons eus à gambader, sous nos yeux, selon leur âge : il y a quelques mois à peine, Robert et le lien dansaient là, au milieu de ce salon). Enfin, un jour, on est une mère qui a un fils de vingt ans, et tout aussitôt, la voix du canon, égale pour tous, nous le réclame... la voix égale...
La cousine médite aussi :
— As-tu remarqué sa façon d'apparaître?
LES Ml- RI' S -is?
Comme si lu avais oriloiim'' : <( Dites à iVIélaiiic de iii'apporler sur sa ligure (oui son amour el toute son angoisse. »
Madame Le Rumeur acquiesce :
— Nous sommes deu\ mamans, Méianie savait bien que nous parlions de nos fils... Alors, ça me semble épouvantable que nous rayions laissé sortir d'ici sans lui accorder la moindre marque d'intérêt. Moi surtout! Hein, tu imagines ! Une femme qui vous sert depuis vingt ans, qui, un jour, s'approche devons, l'air meurtri, toute en détresse, et à qui vous ne demandez même pas : « Qu'est-ce que vous ave/, Méianie ! » Tu imagines cela : une mère qui a son fils là-bas, dans la fournaise, la mère d'un soldat de France, comparaissant devant deux mères, trop grandes dames pour écouter battre son cœur !
La cousine se lève :
— Eh bien, va tout de suite près de Méianie, mais prends garde !...
— Sois tranquille, je n'aurai pas l'air de lui offrir la charité.
Madame Le Humeur entre dans la cuisine,
chose qui lui arrive à peu près deux fois par an. Elle lient un papier à la main :
— Dites donc, Mélanie, je ne veux pas négliger ma commission : Monsieur Robert, dans sa dernière lettre, envoie son bon souvenir à tout le monde, à toutes les personnes auprès de qui il vivait si choyé, si bien soigné... alors, naturellement, il y a votre part...
Mélanie remercie, oppressée d'émotion et prouve qu'il y a aussi une part non égoïste dans son anxiété.
Et voilà Madame Le Rumeur qui s'appuie au dossier d'une chaise et qui continue à parler, qui se met à bavarder plutôt tout bonnement :
— Hein? qui est-ce qui aurait cru ça, que nos fils partiraient !
Elle appuie sur a nos fils », et, sans la moindre affectation, elle répète à tout bout de phrase :
— Moi, le mien...
Ce leit-motiv donne à Méj^nie l'impression d'une invite, d'un appel, d'un sentiment qui en cherche un autre. Vrai ! Madame a une façon de la regarder qui se frotte à elle, en quelque sorte, quand elle prononce : a Nous, les mères, nous les femmes. » On dirait, en effet, que Madame
ij':s Ml-: Kl-: s 28y
est (( loules los femmes ». liUr. est madaiiie, el elle est la ménagère d'à eôlY; qui a lant besoin (le faire échange d'inquiétudes.
— Moi, le mien...
Alors Mélanie ne peut plus se retenir ; son visaf:;e s'ouvrf;, oji croirait que s!i poitrine s'ouvre : Qa jaillitavec un rire, avec un sanglot, iivec toute sa vitalité :
— Moi le mien, Madame...
Seulement Mélanie, simple persoimage, d'origine peuple, ne sail pas faire autrement que de mettre toute une vie dans un récit :
— Moi, le mien, Madame, quand il est né..... Son existence a contenu si peu de choses
diverses qu'elle raconte les faits d'il y a vingt ans comme s'ils dataient de la veille.
Et, c/d et \h, ell(; prononce de ces mots qui illuminent d'un seul jet l'histoire d'une race. Après avoir dit, par exemple, qu'elle avait dû confier son enfant à une nourrice sèche, elle sourit doucement, avec une secousse d'épaules il l'adresse de l'inaccessible Fortune, et elle Il joute celte incommensurable constatation :
— C'est cher, le sein.
Mais tinalement, son auditrice aflirme tout à lait la justice nouvelle, cette justice de guerre
qui reclasse ipainterjant les plus JjpinMe^ femmes, même le^ pas pariées. Quand Mélapie en est à son fils devepp un hpypme, ]\Iaid^me I^e Rumeur, bien en face, sans aucune restriction, 4Qnne sa figure^ sps yeux, sa p^lpit,at-io}] à prefidrp à Mélanie • — et elle prepd |a figure, les yeux, la peipe 4e Mélaiiie : le p}ein ppjrtage, le plein échange des sentiments, — \égqlit$ des mères.
Madeiïioisplle Lili, une j^jondjne de cinq ans, sort avec sa bonne. Comme la propriété de ses parents 4 iinp longue fagade sur FaYeime de Newilly, Lili se r^ton^ne plii^jevirs fois pour faire n au revoir >> d'un signe de ipain gracieux. Pujs elle dit en ri^nt :
— Dépêchon^-nons, Sophie, maflian a çincore oublié (Je ppus dire où qu'il fi^llait aller-
C'est que l'on s'amuse mieux lorsque la promenade n'f^ Pfis nn but détermini^. On s'en va flâner près du pont voisip, 4ppt l'entrée est gardée par ^w piquet 4e sqld^ts. Soplup a fait connaissance ^e leur sprgent et I^ili ^imp bien le spectacle des cyclistes, des voituriers, des automobilistes obligé^ de s'arfêjev pour montrer }purs papiers.
Le sergent est ^ son poste Jiabituel; tout 4p suite, une conversation iij^pprlaiite s'engage entr§ lui et la bonne. Alqrs, n^a fpi, Li|i, h
l'autre coin du parapet, se met à parler à un simple soldat. Elle se campe les mains derrière le dos, le nez en lair, — ravissante poupée au teint rosé, au minois futé, — avec un chapeau blanc à brides, une pimpante robe blanche à lisérés rouges, — les mollets nus, des chaussettes bleues, des souliers décolletés. Et le tableau est tout plein joli, des choses et des personnages, en cette matinée de septembre où la lumière un peu estompée par des nuages légers rend la rivière chatoyante et crayonne au loin des massifs mystérieux de verdure.
Lili, mi-sérieuse, mi-souriante, regards levés, regards baissés, copie d'une façon impayable la mimique de sa bonne en coquetterie avec le sergent.
— Bonjour... vous avez beaucoup de barbe, on voit que vous êtes vieux... Vous restez longtemps à cette place-là, chaque fois qu'on vient vous y êtes... Quel beau temps! un peu de vent tout de même, et déjà les feuilles qui tombent... Je n'ai pas sorti ma poupée, crainte qu'elle s'enrhume... Et vous, pas d'enfant?... Si, une fille... Ah, vous avez une demoiselle aussi et juste grande comme moi... C'est votre femme qui la garde?... Ah! votre femme est
morte... Mais peiulaiit (juc vous êtes ici, elle n'est pas toute seule, voire demoiselle?... Vous espérez, vous ne savez pas où elle est. .. Tiens ! tout pareil à moi : de temps en temps, j'ai une poupée abîmée qui disparaît, je ne la retrouve plus... Oh! mais vous avez du chagrin, beaucoup de chagrin ! Je vois bien, allez! vol' figure n'est plus pareille h tout à l'heure, et deux grosses larmes qui coulent dans votre barbe... Ah! mon Dieu! .. mais voilà ma bonne qui m'appelle... Au revoir, au revoir...
Les parents de Lili se sont mariés, passé la première jeunesse : la mère a trente-cinq ans, mais le père en a cinquante. C'est pourquoi ils entourent leur fillette d'un véritable culte; elle est adulée, à ce point qu'ils auraient éprouvé quelque regret à avoir un second enfant. Ils auraient trouvé criminel de partager une tendresse, une dévotion entièrement due à Lili.
Et ils veulent garder Lili « nature » le plus longtemps possible. On reculera à l'extrême le moment de lui apprendre à lire, de lui donner une instruction livresque et de lui dévoiler la réalité de la vie. Le moindre développement
â94 LES CONTÉS bÈ LA GUERRE
àj)pliqué ne ferait qu'altérer sa merveilleuse iiilélligenèë. Elle est si dôlibiëlise, si attendrissatite dans sa [)tiërilité iliiilatlMôe, avec celte faijoil de s'assimiler, elle, àiix g^a^idfes përsbniles et de iiiellre les g»-andes pôtsbrlilës au iliVëclu enfàhtitl. Ah ! l'heilretlx aveuglement qui fconsisle à n'avoir aucune nolidn des distances de toute sortes existarit entre les gens ! Et « la vision de l'enfance » est-ce bien de l'àvëuglement? n'est-ce pas plutôt une soiie de génie, en parenté prObhé àVfec dëlili des pltls gMnds artistes?...
Au déjëutlër, après la promëilcldë, oh se délecte à l'éCoUleh, càf elle t-apporte toujdiirs d'inattendues tiotcllicitis.
Aujout'd'hUi, elle payait soucieuse. Orî l'interrogë du regard.
— Ah! soupire-t-élle, j'ai un de mes amis qui est bien ennuyé.
Evidemment, il s'agit d'un petit garçon avec qui elle a joué. Mais on rit parce qu'elle a eu absolument l'intonation, l'expression de visage qu'àUràit eues son përe, poUi* prononcer pareille ptit'ase.
LA PETITE SŒÙk 295
Ëi là îtiaîîian s'efîotçaiit d^êlre grave :
— Ah! tu as un de tes aitiis...
Lili cotitiiUië :
— Oui, Ça lie va |)as... lia tihë petite fille de cinq ans et il ne sait pas ce qu'elle fest devenue, — elle est pëfdué...
Exclatîlations, qtiestioniiairé. L'ÉtniUsettieht se mélange de curiosité Sét^ieusè. Toiit dé Siiite, on réconnaît qu'il s'agit d'urie histoire réelle et suffisamment intéressante pour qiie lé papa de Lili se dérange et aille s'entretenir avec le militaire placé de faction à l'encoignure du pont.
Les informations recueillies, Lili interroge à son toiir : « Qu'est-ce qu'il va arriver? Comment mami va-t-il faire ? »
Lés parents de Lili ri'oiit pas été sans subir l'influence des terribles événeinenls qui bouleversent notre vieille civilisation; ils ont senti, ils ont compris. Ils ont constaté l'espèce de transformation générale qui a fait avancer la société de cent ans en quelques semaines.
Alors, ma foi, ils changent d'opinion au
sujet de l'éducation de Lili. Ils passent d'une extrémité à l'autre.
Vu les circonstances, puisque Lili est si intelligente, si disposée, sous certains rapports à « avoir plus que son âge », — on décide de la rendre effectivement « très avancée », — de la faire pénétrer dans la réalité qui appartient aux grandes personnes.
Son papa, gravement assis en face d'elle, lui explique ce que c'est que la guerre. Et il arrive à lui exposer comment il se fait que le réserviste veuf, « son ami », ne retrouvera peut-être jamais sa petite fille.
— Il habitait loin d'ici; son métier était d'amasser au fond de grands trous le charbon que l'on met dans les calorifères. Comme la maman était morte, lui, le matin, en allant travailler, il conduisait sa fillette à l'école maternelle et il la reprenait quand la journée était finie. La soirée était le bon moment pour le papa et la petite Marie qui savaient bien s'arranger dans leur pavillon en briques rouges ; ils faisaient le ménage, ils préparaient le dîner ensemble.
(( Un soir, justement, tout à coup, on entend le tambour. Vite! tout de suite, il faut que le
papa s'en aille, il t'aul qu'il laisse sa maison, son enfant et qu'il prenne le chemin de ter pour se rendre dans une caserne où on l'habillera en soldat...
« Bien sûr, la petite Marie a dû aller chez des voisins et une maman bien bonne lui a fait place à table et lui a installé un lit... Mais oui, elle l'a embrassée au moment de la coucher et aussi en la levanl...
« Et cela a duré ainsi pendant quelques jours. Mais voilà tout plein d'hommes méchanis, que l'on appelle des Allemands, qui arrivent avec des sabres et des fusils. Ils démolissent les maisons, ils jettent dans la rue les chaises, les tables, les lits et ils y mettent le feu. Ils font du mal aux personnes qu'ils peuvent attraper.
« Les pauvres gens du village sont obligés de se sauver, ils n'ont pas de voiture pour emporter leurs affaires, la mère court devant avec des paquets et elle crie :
« — Suivez-moi, suivez-moi, les enfanis !
(^ Alors, ils marchent, les pauvres gens! ils carapatentle long des roules, dans la campagne où il n'y a pas d'abri, — tant pis s'il pleut, tant pis s'il fait nuit, tant pis s'ils n'ont rien à manger, a Sauvons-nous! Sauvons-nous! »
298 LES CÔNTÈS t)E LA GUERRE
Quatld ils sdiit trop, trop fatigués, qu'ils iie tiennent plus debout, ils se couchent par tertre, — et le leildëthàiil et peildant beàiictlup de jours, ils recommencent à mài^chër... Dés eilfonts trop petite, qui oilt de trop {Jetites jambes, s'êgareilt en chëttiin, — ils silivëlit en pleiifkiit d'autres |JàtlVi'ès getis qu'ils rie Ctitlnaissént bas... )i
Lili écoiite, immobile, tëîidiié, écarqiilUCe ; réiiorrtiité la piétlêtre, — efTeclivement elle prend le regard, le visage, le sôtiffle d'une gfaridë përsoriilë. Puis, toUt a coup, elle ëclate eii sanglots; une doulëUr infinie, inapaisablë, — la tilisèrë d'UUe aiiië iuiiocèiîtë qui à perdu sa confiance eîi lé, vie.
Les paterils, qui savent pourtant le danger de la crtiissance trop précoce chez les enfants, ne se sont pas méfiés des effets d'une éclbsiôn seiitimeillâlë i^6p Iji-Usquë.
C'est qu'il ne s'agit pas Sëiilëiiient d'une révélalitJti itîstrliclive^ — Llli est d'Utië ësjièce, d'une race blëii caractérisée, elle a des sentiments iunés, elle a un cœur, une substance frémissante. L'û. petite Mâriè qui n'a plus
LA PÈTItE SŒUk ii^9
de maman, plus de papa, plus de maison
— la petite Marie dépouillée, perdue, qui est victime des méchants sans aucune raison,
— Lili l'évoqué, elle rimagiilé, elle la sent,
— et, [jliéilbinëflë admirable, dé pat un appel dé rdcë J)Étlt)itànt, l'etifanL fei fliîretifeemérlL malliëiireuse dévient soudàirl pottb Lili une petite si/'iir.
Alors, le sentiment dli iTlîll iiijU§té attaque Lili datls sa vitalité même : pour certains êtres, il y a une dose dé bonté indispensable à la vlë, comme il y a Une dose d'oxygène indispensable à là respiration. Il y a une dose d'injustice impossible àsiifiporter cortittiele serait, dans l'air, une dose de poison... Lili cesse de pleurer, uidis elle rie tliange pllis, elle né parle plus, elle ne boiigé plus, — elle réfeté assise peûdant dés heures, accablée devant l'abîme de son itilàginaliori. Et rieil n'y fait, — ni fediris, ni caresses, elle ne [yèiii pas se remettre à vivre normalement, du mOinérit tjue le crime dure toiijoUrs. Il faut réparer le mal, cela seul peut sauver Lili; il faut partir à la reéliérclie de la pelile sœur, sinon une cOnsotnption sans remède emportera Lili avant peU.
Pendant des jours et des jours une auto sillonne les routes sans trêve ni repos, — poudreuse, boueuse, à n'être plus qu'une masse grisâtre. Les voyageurs, — un monsieur, une dame et une petite fille arrivent aux hôtels à la nuit tombée, ils s'en vont au jour levant. De place en place, ils s'arrêtent, ils entrent dans les maisons, ils interrogent, ils prennent des notes, — dix fois ils refont les parcours déjà fails, jamais rebutés, jamais découragés...
Mais la tourmente a si bien dispersé les épaves humaines que l'on ne retrouve pas la trace de l'enfant recherchée.
Lili est minée par la fièvre. En désespoir de cause, les parents se décident à iln pieux subterfuge.
De connivence avec quelques bonnes gens, ils choisissent une petite Marie bien peuple, bien dolente, bien misère. C'est aisé, il y a tant de victimes éparses de tous côtés! Puis, à l'heure dite, on joue la scène préparée.
— Vous cherchez une petite fille appelée Marie Durand, elle est ici, on l'a ramassée une nuit, dans un fossé.
On se demande comment Lili va prendre ça !
Ah, mes braves gens! C'est bien la bonne race de France qui crie en elle! A l'aspect <ie la pauvre créature si chétive, si misérable, — Lili a un élan de tout son sang ; les bras tendus, les lèvres olîertes, elle se précipite, elle ne dit rien, elle ne peut rien articuler, niais d'heureux sanglots lui tiennent lieu de paroles : au rythme bondissant de son cœur, elle promet de toujours aimer, de toujours défendre la chère petite sœur que l'inforlune lui a donnée.
^T- Hé bien, la classe, — alors c'est le départ?
Coiïimerjt 4ites-Vûi;s? « Q|i va se donner ça avep les Bpphes !» A la boftiie heqre, mon apii, vpi|s gvez la bravoure calme, gouailleuse, — tpHe qil'on la fabpiqne à P^ris, qupi !
Cigarette?... Prenez-en plusieurs... Bop ! entendu, vous repiquerp? tout à rheure... C'est promi^...
fit persQHiie po^r vous acppnfîpagnpr?... Vous lî'êtes pas i^pssi veifîard qfip ceni^-là,.. regardez dpnc!.;. Croyezryous qu'ils J'pnt, 1^ gaieté!... Bien sûr! leur famille paji 4§ cœur avec eux : en av^nt pour la grande J^ibération!...
Et que)}(gs fricassées de museaux, — nf\^s bonnes gens!...
Eï\ effet, voi^s g-ye^ raison : la guerre rpnd les pères aussi cavessants que les mamans... D'ordinaire, les embrass^^ps au fils, c'est ré-
:jo4 les contes de la guerre
serve à la mère, — le père, lui, donne plutôt des poignées de main, — mais aujourd'hui, l'homme emprunte à la femme jusqu'à son tendre langage : « Au revoir, mon enfant, mon cher enfant. »
Et je me rends compte que, dans un jour comme celui-ci, l'orphelin doit particulièremenl sentir son infortune...
Ah! votre mère vit encore... Mais il vous a semblé préférable de lui dire adieu à la maison, — crainte que, malgré sa vaillance, la séparation ne soit trop pénible ici, à la gare... Car il lui est permis, plus qu'à une autre, d'éprouver de l'émotion...
Et vous-même, vous avez voulu éviter un attendrissement qui, — je l'avoue, — n'irait pas avec cette solide carrure, — avec cette fière moustache, ces yeux droits, cette figure à la d'Artagnan...
(( Ça fait tout de même du chagrin, ditesvous, de laisser sa mère absolument seule, — surtout quand on est du petit monde, — et qu'on n'a pas été gâté par le sort. »
Parbleu! si la maman est resiée veuve de bonne heure, — ou bien encore, — vous avez raison, — si, n'étant pas mariée, elle a été
lâchement abandonnée par un vilain monsieur, parjure el sans cœur...
Oh! soyez tranquille, — je sais l'indulgence qu'il fttut avoir : dans le pelit monde, les jeunes filles sont plus exposées, plus i'acilemcnl attrapées que dans la société aisée, — il y a tant de pièges où peut succomber la meilleure honnêteté, — el aussi, je vous l'accorde, il y a des hommes si infâmes!... Quel ressentiment tragique vibre dans votre voix, mon ami !...
En eiîet, votre animosité est bien légitime : vous avez été le petit garçon qui a vu souffrir sa mère, injustement accablée, vous avez compris qu'elle était admirable de courage, de dignité même, et qu'elle se dévouait à défendre votre part de bonheur, à vous maintenir au plus haut niveau possible. Puis, devenu grand, c'est-à-dire vers la quinzième année, — il vous a été doux d'assumer le rôle protecteur, de faire que votre mère, a son tour, goûte un peu de bien-être, de sécurité... Et vous étiez audessus de la rancune... Mais aujourd'hui, il vous semble, en voyant la détresse de la pauvre femme, que le trompeur de jadis manque une seconde fois à son devoir...
Excusez mon air de curiosité indiscrèle. Figurez-vous qu'un de mes collègues (je suis souschef de bureau dans un ministère) a été autrefois (( le vilain monsieur » qui a délaissé une femme et un enfant...
Je... il m'a fait ses confidences, — et, en bonne équité, il faut admettre quelques excuses du côté masculin.
Si vous saviez comme la vie même est traîtresse !... Mon collègue, à vingt-cinq ans, était commis-rédacteur, c'est le plus beau grade, dans l'administration : sous-chef, chef de bureau, ça évoque déjà trop « l'ancienneté », mais rédacteur!... on est un fonctionnaire, un personnage, sans la tare de l'âge!... On est le maître heureux du présent, de l'avenir, — on n'a qu'à mordre à même l'existence, sans souci des échéances, ni des responsabilités...
Donc, mon collègue avait une situation, il pouvait se permettre une certaine élégance, il était d'un physique agréable... un jour, dans la rue, à l'occasion d'un de ces accidents de circulation où l'on échange des avis entre passants, — il a fait connaissance d'une jeune fille, —
une jolie midinette de Paris, sage et laborieuse.
C'était la saison nouvelle, le printemps ensorceleur avec ses dimanches de gai soleil qui engagent les couples aux déjeuners à la campagne... Deux, trois fois, l'on est fidèle au serment réciproque de demeurer dans le sentier de la camaniderie, — puis la faute arrive, on ne sait comment, — par la traîtrise de la nature, je vous affirme..., par la griserie des fleurs, le ramage amoureux des oiseaux...
Mon collègue n'était pas foncièrement <( un sale type », — à la naissance d'un enfant, il s'est mis en ménage avec sa petite amie, en acceptant l'idée d'une régularisation ultérieure, lorsque les difficultés de famille seraient aplanies.
Malheureusement, le temps qui émousse l'affection, rend au contraire plus sensibles les différences d'origine, d'éducation, les incompatibilités de caractère... Bref, après trois ans de vie commune : rupture... Oh! je ne nie pas les torts de mon collègue : il était père, il n'aurait pas dû, tout au moins, perdre de vue son enfant.
C'est pourtant ce qu'il a fait, — et, après quelques remords, quelques regrets, — grâce
à réloiinanle faculté d'oubli départie aux humains, il a cessé peu à peu de songer au passé... les images vivantes se sont effacées, — et, je vous répète, sans pour cela qu'il fût plus mauvais qu'un autre : le pire reproche à lui adresser, en raison de sa mentalité supérieure, serait plutôt d*avoir été trop pareil à tant d'autres...
La guerre.
Cet éclatement de la foudre détermine chez mon collègue un phénomène saisissant : une résurrection intense du sentiment; tout à coup il sent, mais d'un cœur frémissant, tendre et avide, il sent qu'il a un iîls de vingt ans !
Imaginez un pan de mur qui s'écroule et cesse de boucher la lumière, l'espace, l'immense réalité. Les soldats de la France héroïque s'élancent au sublime devoir et, parmi eux, il y en a un à lui, il est le père d'un de ces braves enfants, ily a son sang à lui dans le flot impétueux de cette jeunesse qui se dévoue à la pairie. Mon collègue est pris d'un désir palpitant, d'une anxiété affreuse.
Il éprouve le désir de voir, de serrer dans ses bras, d'entendre son cher enfant, — mais ouï,
cet enfant qu'il aime, — il aime bien tous les autres petits Français, à plus forte raison celui qui est sa chair... Ei il éprouve aussi cette crainte atroce que son fils ne soil un pauvre garçon parlant tout seul, sans un accompagnement affectueux, et sans la provision d'argent, de choses utiles, faute desquelles le nouveau soldat est parfois bien malheureux...
Hein! la cruelle vision : le petit déshérité, n'ayant pas eu les soins, la formation morale, la place au soleil qu'il aurait dû avoir d'après le rang paternel, — le petit abandonné courant jeter sa poitrine en avant, pour que reste en sécurité la grande famille française, — la grande famille où est compris son père coupable...
Mon collègue a galopé de tous côtés. Mais il ne s'était pas enquis de son fils depuis maintes années, — allez donc, en pareil cas, faire des recherches dans cet océan qui s'appelle Paris ! Il a dû se contenter de cette certitude : que son tils était vivant et qu'il avait répondu normalement à l'ordre de mobilisation.
Eh bien, — croiriez- vous cela, — en déses-
poir de cause, mon collègue n'a pas pu s'empêcher de venir errer devant les gares où s'échelonnent les départs militaires ! Malgré l'impossibilité d'aucun résultat, malgré l'absurdité, il est venu, chaque fois qu'il a pu, fouiller du regard la foule des jeunes gens... Pourquoi? dans l'attente de quel miracle? par quelle folie chercher du regard un enfant qu'il ne connaît pas, et qui, enfin, certainement n'est plus là?...
N'importe! On dirait qu'il est condamné à ce châtiment : n'avoir pas son fils à embrasser, el pourtant le voir partir mille fois en la personne de ceux de son âge, — le voir partir, lui, dans chacun des infortunés qui franchissent la barrière, gagnenl le quai, disparaissent sans se retourner, sans un regard pour personne... On dirait qu'il est condamné à cette torture constamment renouvelée : éprouver le vide, le serrement de cœur, l'arrachement d'une séparation où manquent les signes d'affection et de vaillance, — éprouver à chaque pauvre garçon qu'il suit dos yeux, la douleur d'un père déchu à qui son fils refuserait de dire adieu... Oui! voilà, voilà littéralement la misère que f endure. . .
lïein? plaît-il?... Vous regrettez de ne pou-
L1-: CHATIMENT :ill
voir demeurer plus longlemps... vous parte/ brusquement comme ça ! ... Il va être l'heure?. . . Mais enfin, un instant..., je vous en prie!... Ne me laissez pas... J'aurais voulu... Dans tous les cas, une cigarette, voyons!... Vous deviez..., vous aviez promis... Non!... Hien!...
— Oui, c'est moi, Madame.., maman, veiixje dire... C'est moi, par extraordinaire.
Non, non ! votre air saisi ne me vexe pas, — car, en effet, depuis longtemps, je ne venais plus ici qu'à vos jours de réception, — malgré vos remontrances — pardon! malgré vos invitations à des visites plus intimes, plus filiales...
Alors, si ça ne vous dérange pas, je serais prête h reprendre mes premières habitudes,,.
Assurément! Je n'avais eu aucun motif particulier d'y renoncer... Mais chaque personne a son caractère. Vous-même, je pense, n'avez pas de grief déterminé contre moi , et cependant, de votre côté, vous me laissez aussi quelque peu à l'écart.,. J'entends par là que vous venez à la maison uniquement pour Maurice, aux heures où vous êtes certaine de le trouver, — et que votre conversation ne s'adresse guère qu'à hii...
J'en conviens : il est naturel que vous ayiez moins de choses à me dire que vous n'en avez à dire à votre fils... et, somme toute, c'est peutêtre pour le simple fait de n'avoir pas de longs propos à échanger que nous nous figurions être en froid...
De sorte que, mon Dieu, je passais devant chez vous, j'avais le temps, — il ne m'en a pas coûté de monter vous demander une tasse de thé...
Est-ce tout?... A la vérité, en dehors du plaisir de vous voir, j'avais aussi à vous faire part d'un projet, ou plutôt à vous consulter sur un projet, qui nécessite quelques mots de préambule.
Maurice et moi, nous avons lu un article très émouvant oii l'on exposait que le nombre des victimes de la guerre s'accroissait chaque jour, — notamment le nombre des orphelins, — et qu'il fallait dès maintenant prendre des dispositions à leur égard. Le journaliste, après des considérations diverses, plaçait en premier lieu ceci : que maints orphelins devraient être
recueillis par des faQiilIes aisées sans enfants.
Cela m'a paru (ont à fait bien...
Oh! à Maurice aussi. Je dis : u cela m'a paru », parce que c'est moi qui avais lu l'article et qui lavais mis de côlé pour le montrer à Maurice, il a si peu le temps de lire depuis sa promotion de médecin en chef.
Et figurez- vous... Nous avons trouvé que notre situation répondait aux préférences du journaliste; puisque nous n'avons pas d'enfant après dix ans de mariage, il est sûr que nous n'en aurons jamais, — el, d'autre part, nous comptons parmi les gens aisés...
Alors j'ai proposé... je veux dire, il nous a semblé que nous pouvions nous mettre en quête d'un orphelin. Maurice est bien d'accord avec moi sur tous les points.
Seulement, n'est-ce pas, nous voudrions faire mieux qu'une œuvre de charilé, — nous rêvons une œuvre de tendresse qui nous égalerait aux parents les meilleurs... bref, il s'agit liltéralement d'introduire un enfant tout à fait dans la famille. Par suite, Maurice estime qu'il est nécessaire d'avoir votre assenliment... C'est pourquoi, maman...
Ah! vous ne vous attendiez pas à une dé-
marche semblable de ma part, — ah! mais, pas du tout... Bien, Madame.., Alors ce n'est pas la peine que je continue?...
Si! (eut de même?... C'est que voire façon de me dévisager, comme si vous ne m'aviez jamais vue, me retire complètement mes idées.,. Je me figurais pourtant avoir pas mal de détails à vous donner...
Mais, comment donc! Je vous en prie!... Aidez-moi, vous serez bien aimable...
Ah! oui, — le genre d'enfant... Forcément, ce ne serait pas un enfant pris dans notre monde... Je dis : forcément, parce que dans notre milieu bourgeois, un orphelin, par l'effet des relations, aura toujours quelqu'un de connaissance qui veillera sur son sort.., Il n'y a que dans la classe pauvre où un enfant peut se trouver perdu dans le flot immense, pelite épave à l'abandon.
Oh! Madame, ne vous en cachez pas... il est visible que je vous stupéfie de plus en plus...
Soit! Continuons... Vous seriez curieuse de savoir si, par hasard, nous aurions déjà quelque sujet en vue... a Sujet » me plaît...
On m'a indiqué une directrice d'école nfialernelle qui avait, parmi ses élèves, plusieurs orphelins placés provisoirement en subsistance payante chez des parents d'autres élèves. Alors, ma foi, je suis allée voir...
Oui, que voulez-vous, dans cetle alTaire, c'est toujours moi qui prends les devants... Mais, soyez tranquille, j'ai amené Maurice à ma seconde visite...
Le quartier n'était pas trop beau... Moi, dégoûtée?... Non, Madame, je n'ai pas été dégoûtée... J'ai été très intéressée; il y a toute une enfance que nous ignorons parce qu'elle est trop éloignée de notre vue et qu'il faudrait connaître...
Point! la révélation n'a rien de pénible. Les enfants pauvres, — en général, — ne sont ni affligés, ni affligeants... La preuve : il y avait là trois petits orphelins, j'en ai distingué un parce qu'il est étonnamment drôle...
Bien sûr, il ne sait pas...
A quoi se discerne sa drôlerie?... D'abord l'aspecl, la physionomie : il est de la petite espèce, pas grand pour ses cinq ans, — des cheveux courts, hérissés, — un nez retroussé, tout le bout du museau exprimant une curiosité
inexorable, — et avec ça des joues maigres, pas jeunes, des yeux pensifs, — dans l'ensemble un sérieux plein de bonhomie, un sourire intérieur qui ne sort pas, qui se contente d'éclairer d'indulgence la mine observatrice...
J'ai pensé tout de suite en l'examinant : «■ Comme son pauvre père a dû se faire tuer bravement, — la blague aux lèvres! »
Il y a ensuite rintelligeiicc. . Vous allez voir. . .
Celait le soir, dans le préau; il ne restait qu'une douzaine d'écoliers. A un moment, la directrice m'a laissée près d'eux pour expédier un monsieur et une dame qui, — selon une habitude prise depuis quelques jours, m'a-t-elle dit, — venaient à heure tîxe porter plainte contre le bruit de l'école. Oui, retirés des affaires, ils s'étaient avisés, pour goûter le repos, de prendre un logement ayant vue — et acoustique — sur la cour de récréation!
En attendant, je me suis assise auprès de Tonton, — ce petit d'une personnalité si attirante. Or, instantanément il m'a témoigné de la sympathie, de la confiance, — il m'a traitée
en personne connue, amie. Je lui ai souri, — et comme il observait le monsieur et la dame, il a continué la conversation que, censément, par ce sourire, j'entamais sur leur compte.
Il faut vous dire que deux vraies caricatures s'olïraient à nous : le monsieur, grand, long, très chauve, oh! mais une cime entièrement dénudée ; — la dame énorme, en grosses bosses rondes.
Alors Tonton, vers moi, sérieux et la voix lente, posée :
<( Ah ! le monsieur monté sur fil de fer... Si j'étais une mouche, j'aimerais pas aller faire mes pattes sur sa tête, — ce qu'il doit faire froid là-haut! »
Un temps... Nouvelle contemplation du couple. Puis ton réfléchi, convaincu :
« Et la dame, hein?... ce qu'elle a besoin d'être rabotée !... »
Vous n'imaginez pas le génie qu'il faudrait à un acteur pour rendre cette placidité pénétrante... Je suis persuadée que, de pareils enfants, si l'on cultivait leurs facultés, deviendraient des gensremarquables. D'ailleurs, on ne manque pas, dans les écoles publiques, de faire un choix
Ah! puis, j'en ai assez de votre façon de me regarder avec des yeux ronds!... Eh bien oui, na! C'est celui-là, celui-là que je préférerais !... le j)etit Tonton du vieux faubourg de Paris, et qui en a si bien le cachet original...
Qu'est-ce que?... Vous me demandez la permission de parler h votre tour, — et vous allez me dire maintenant « ce que vous aviez contre moi... » Allez, allez! ne vous gênez pas.
H Vous me trouviez les plus grandes qualités... »
— Grand merci, Madame !
« Bonne éducation et une instruction rare chez une femme... »
— Prenez garde d'attraper un effort.
« Du goût, de Téiégance... »
— Pas possible!... on vous a soufiié...
« Quelque chose de mieux que de la beauté... »
— Cessez! je rougis, je tombe en pâmoison.. . « Seulement... »
— Ouf! nous y voilà! Parbleu, vous êtes montée si haut dans le dithyrambe, pour mieux me précipiter ensuite...
« Seulement, vous trouviez que je manquais de cœur... el, selon vous, le cœur c'est encore plus précieux que tout le reste... »
— Ah!
« Vous reconnaissez avec émolion que vous vous étiez trompée... »
— Vous...
« Vous m'en demandez pardon... »
— Non!...
« Et si je permets... »
— Ah ! mon Dieu! moi qui me reculais tout à l'heure, croyant... craignant... et c'était donc que vous aviez envie de m'embrasser?
Oh! mais voyons... mais voyons, — c'est moi qui me trompais, moi qui étais insolente et qui sollicite votre pardon...
Oh! chère, chère maman, vous voulez?...
Vrai?...
Il faut que je me dépêche, que ça ne traîne pas... Vous attendez avec une impatience palpitante, — avec des sourires et des larmes, rien que d'y penser, — vous attendez le jour prochain où j'annoncerai à mon petit Tonton : que nous allons voir grand' mère ! . . .
SI
Monsieur Raymond,
Il apparaît, d'après voire dernière lellre, qu'un malentendu assez grave s'est élevé entre nous; permettez que, bien vite, j'essaie de remettre les ehoses au point.
Au moment de la guerre, nous étions purement et simplement : des camarades d'enfance.
Après avoir, pendant plusieurs étés successifs, travaillé le sable, pelle à pelle, au bord de la mer, — nous jouions ensemble au tennis, depuis quelques autres belles saisons.
Selon l'exigence de la bonne éducation, notre camaraderie faisait du cliemin à rebours : elle avait été très libre, elle devenait de plus en plus réservée. iNous prenions peu à peu figure de grandes personnes.
Pour moi, par exemple, « le sérieux de lâge » s'était déclaré formellement aux vacances de 1913, — époque oii un ami de papa, un
colonial qui vient en France tous les cinq ans, avait demandé en m'apercevant : « Quelle est donc cetle blonde Hébé, aux yeux bleus, au teint vermeil? » H ne reconnaissait pas la (( petite fdle » de son précédent voyage. Il avait appris avec stupeur que j'avais dix-sept ans et que telles autres « enfants » de ses autres relations, mes aînées seulement de deux ou trois ans, étaient soit fiancées, soit mariées.
Par contre-coup, j'avais été saisie également :
— Mais, au fait! mon tour approche!...
Là-dessus, j'étais entrée dans l'ère des graves réflexions : quelles qualités, quels mérites devrais-je donc réclamer de mon mari?
Toutefois, mes accès de gravité ne duraient guère : au bout d'un instant, le problème matrimonial me faisait l'etîet d'une composition de morale ennuyeuse et ma pensée dissipée retournait à des riens intéressants.
Je vous avouerai pourtant qu'un instinct nouveau me portait à observer les défauts, les ridicules qui pouvaient caractériser les jeunes gens de mon entourage.
Or, l'observation ne s'arrête pas juste à une limite prévue. Aussi avais-je découvert, inopinément, que vous étiez mon plus ancien cama-
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rade, — et que, par une disposition d'esprit sans doute analogue à la mienne, — vous m'tîonoriez d'une surveillance particulièi-e. A causedequoi, je m'étais un peu plus <( guindée» devant vous que devant les autres... Et c'est tout. Lorsque le garde champêtre de Vindreville, en tambourinant sur la plage l'ordre de mobilisation, a interrompu les parties de tennis et que chaque famille a dû organiser son départ,
— tout spontanément, devant nos parents, nous avons déclaré, vous et moi, que nous devions « nous écrire » pendant le temps de la guerre.
Nos parents ont lancé les plus approbatives exclamations :
— Bien sûr! le jeune homme mobilisé et la jeune fille restée au foyer doivent conserver des relations de belle solidarité!... La jeune fille n'est pas exempte de la défense du pays, — elle y a un rôle moral, — voire une participation effective d'ordre charitable, — donc, entre soldats d'une même cause, — filles et garçons,
— il est bon que l'on échange ses impressions, ses espoirs, ses enthousiasmes!
Par là même, le caractère de notre correspondance était franchement déterminé.
Et VOUS m'accorderez que, jusqu'à présent, nos lettres, si cordiales et parfois si espiègles qu'elles fussent, n'avaient pas dévié de leur objet patriotique.
Mais voilà que, dernièrement, je vous parle d'un de nos partenaires sportifs, — parti comme vous sur le front, — et à qui, par réciprocité, j'envoie de mes nouvelles, — quand il y a lieu.
Aussitôt, vous prenez, pour me répondre, un ton amer et désolé. Vos quatre pages, consacrées aux maux de l'âme, ont la signification d'une scène de jalousie, d'un réquisitoire contre l'inconstance féminine.
Mais, mon ami, vous n'êtes trompé que par vous-même !
Comment! vous, cité deux fois à l'ordre du jour, vous pouvez avoir cette berlue de vous regarder comme le même garçon qu'avant la guerre, comme un jeune homme ordinaire soumis aux goûls, aux désirs, aux rivalités qui étaient naguère de votre âge! Alors qu'en réalité vous êtes un homme à grands sentiments, un fanatique dévoué au salut général, — bref, un héros débarrassé des mesquines préoccupations personnelles. Je vous assure, — je
VOUS vois bien tel que vous êles, — j'ai qualité pour ça, moi : la jeune fille de la guerre.
Sans doule, vous souriez : a Faites voir un peu la jeune fille de la guerre? »
Me voici.
L'ordre de mobilisation a implicitement proclamé : <( l'égoïsme est supprimé, — un pour tous, tous pour un ». Les jeunes filles qui commençaient à éclore à l'égoïsme sentimental ont dû se conformer à cet ordre, comme les autres personnes, — et, par suite, il n'y a plus eu de jeunes filles à idylles.
J'entends d'ici votre ironie : « Oh! oh!... » Attendez.
L'éclosion sentimentale voulue par l'âge s'est faite tout de même, — mais ça a été une éclosion spéciale à la guerre.
En temps pacifique, je suppose que l'amour, ce fameux mystère, — c'est tout bêtement : fixer son rêve sur un jeune homme.
Eh bien, selon la loi de la nature, le rêve nous est venu, ou a continué de nous venir, — seulement au lieu qu'un élu sollicite notre sentiment, ce sont tous les jeunes soldats qui ont pris notre cœur. Je ne frémis pas pour un garçon mobilisé, je frémis pour tous nos
défenseurs. Si mon émotion se porle vers une image censément préférable, une fouie d'images s'interposent et réclament leur droit.
Non, non! la rêverie actuelle de la jeune fille n'est pas la senlimentalilé amoureuse. Je crois qu'il s'est formé une variété nouvelle, — (comme on dit pour les plantes), — la jeune fille maternelle.
Alors, moi-même... demanderez-vous?
Parfaitement. Tout d'abord, mon diagnostic a été celui-ci : quand on joue à la poupée, on a l'âme très maternelle, — moi, par le fait de la guerre, je me suis arrêtée dans ma croissance, — bien mieux : j'ai fait de la décroissance, — je suis redevenue petite fille...
Mais non! et la bauteur, la maturité de ma pensée?... La vérité est, au contraire, que j'ai vieilli subitement. Les étapes franchies, j'ai le cœur d'une maman qui a passé l'âge des tendres romances; mon sentiment pour notre jeune armée s'appelle : de la sollicitude, de l'admiration songeuse.
Et maintenant, j'en reviens à vous, Monsieur Raymond.
Comment! vous, soldat de France, vous osez écrire que « je suis tout pour vous! »
Non! sans rire?
Et les centaines tie mille autres femmes pour qui vons vous battez, pour qui vous douneriez jusqu'à la dernière goutte de votre sang, déjà largement répandu, — elles comptent pour du beurre? Vous n'avez aucune dévotion pour elles?...
Tenez, voulez-vous que je vous dise!... Sous mon nom, c'est la « jeune fille de la guerre » avec son énergie, sa fierté, sa beauté d'âme, que vous aimez... Admettons qu'en cela je ne vous déçoive pas trop...
Seulement, quand vous reviendrez des champs de bataille, vous pourrez en choisir une autre que moi, vous pourrez épouser telle autre qui vous plaira, vous ne serez, ce faisant, ni parjure, ni infidèle, puisque en ce moment je ne suis pour vous que « l'idéal ». On n'épouse pas l'idéal...
Oh! quant à cela, je vous le déclare, il ne faut pas compter sur moi en tant que personne féminine... Ma jeunesse est finie... Après la guerre, je me vouerai à des œuvres d'intérêt social... Je remplis déjà un vieil emploi de secrétaire auprès d'un Comité de secours : correspondance, comptabifité... C'est tout à fait
mon affaire. J'ai remplacé maman, qui ne s'y entendait pas du tout : elle est restée beaucoup trop jeune...
J'espère que vous me comprendrez mieux que ne le font les « messieurs-dames » de mon entourage, qui, je le constate, écoutent avec un sérieux moqueur mes propos de vieillesse. Je le sens bien, moi, nom d'un chien, que je suis vieille !
Voici, d'ailleurs, pour terminer ma lettre, une preuve que je suis plus vieille que maman.
Dimanche dernier, voyage à Enghien. Mal renseignés sur l'heure du train, nous avons dû poireauter (étymologie : poireau, pas?) une heure à la gare du Nord. Il y avait là une grande affluence de soldats, — des blessés guétis, — qui regagnaient la ligne de combat.
Dans un coin, à cause de son isolement, nous remarquons un petit chasseur de vingt ans, rabougri, mal fichu, la figure terreuse, ridée, ah mais, franchement laid, dans ses frusques délavées. Il contemplait le tableau que faisait un superbe dragon entouré de sa famille. Deux adorables jeunes filles, notamment, comblaient d'amabilités le beau cavalier... Le petit affreux eh extase, délicieusement attendri, souriait
pour le compte de l'autre et se balançait comme pour répéter les jolis gestes, les poses gracieuses. Puis, les acteurs partis, sa figure s'est éteinte, soufflée, eut-on dit, par un glacial coup de vent.
J'ai regardé papa, il a compris. Nous avons manœuvré, il a pu aborder le petit chasseur :
— Tiens! vous êtes du 5% mon ami!...
Improvisation, questionnaire. Maman s'est mise de la partie ; elle a fait, dans la perfection, l'adorable jeune fille : des « vraiment! » des « ah! mon Dieu! » avec de grands yeux, des mines penchées, des reculs proches de la défaillance...
Vous voyez d'ici le brave garçon ébaubi, ravi, en pleine illusion de famille. Papa a pris son adresse et, au moment de la séparation, en lui serrant les mains, a prononcé de chaleureuses paroles. Ensuite, c'était à nous, maman et moi... Le pauvret, troublé, ne sachant rien dire, dans la naïveté de son émotion, a eu vers maman un mouvement d'enfant qui tend son front pour qu'on l'embrasse. Maman n'a pas fait attention, n'a pas senti, une poignée de main lui a paru suffisante.
C'est moi, — d'une impulsion naturelle, d'un
élan de mon cœur vieilli, — qui ai plaqué deux gros baisers maternels sur les joues terreuses de votre frère d'armes, Monsieur Raymond, et qui l'ai accompagné du geste, du sourire : «. au revoir, mon petit, au revoir », en secouant la tête, les larmes aux yeux...
TABLli: DES MATIÈRES
L'Assassin 1
L'Impossible Désertion 9
L'Indomptée 17
Le Sanglot 27
La Conscience 35
L'Autre Devoir 45
La Révoltée 55
Actualité 63
Les Réprouvés 75
L'Aveu . 83
Le Rescapé 93
Le Jaloux 103
Le Petit Garçon 113
Le Cœur et l'Esprit 123
La Prière 133
L'Attendrissement 143
Faibles Enfants 153
Les Deux Rupins 163
La Directrice 171
Le Sacrifice 179
Les Ames Loyales 189
Commissions de Noëi 199
La Maman 209
Le Cher Idéal 217