‹ Les contes de la guerreChapitre 30 sur 31 · I.E CHER IDEAL · texte numérisé non relu

I.E CHER IDEAL

Sa mignonne figure s'éclaii'e de grave et délicieuse autoril*^ :

— Fuis bien attention, ne pense pas à autre chose...

Et voilà qu'il lui vient adorablementla voix, la palpitai ion, la flamme de Mademoiselle :

— Ecoute, petite maman, — veux-tu que je le récite : « Notre bonne France... »?

— Juste! monsieur, je vais sur mes trente ans, — et vous pouvez trouver que j'ai le teint coloré d'un Bourguignon; je suis du Morvan, à la lisière de la Bourgogne... Les anciens de chez nous portent la moustache et la harbiche, alors je fais comme eux.. . Oh ! je connais mon portrait, — . n'essayez pas de me flatter. Mes yeux paraissent vifs, surtout parce qu'ils sont enfoncés, — et en fait de mâchoire énergique, je passe pour avoir la bouche gourmande; on veut même que mon nez large soit encore signe de gourmandise...

Quant à ça, vous vous trompez, si vous croyez que j'ai reçu beaucoup d'instruction : le certificat d'études, — voilà mon bagage, — en y ajoutant toutefois de la lecture et de l'observation, du bon sens. . . N'est-ce pas, je suis menuisier de campagne, faisant tous les travaux du bois, — charpente, ébénislerie, carrosserie au besoin, — alors, par la diversité des choses

qu'on nous demande, on apprend à réfléchir, à imaginer, — on finit par attraper du goût, des idées, du coup d'œil...

Maintenant pour ce qui est du caractère, — évidemment j'ai mon caractère...

Ainsi, le soir de la mobilisation, je réparais la voiture au boulanger, dans son hangar, le martelage m'avait empêché d'entendre les bruits du dehors — il a fallu que ma femme vienne me chercher... Eh bien, presque aussitôt, comme une horloge s'arrête, je me suis arrêté d'être sensible : il fallait partir le soir même, c'était le devoir qui n'admet pas de regrel... J'ai rangé mes outils, compté un peu d'argent, — ma femme a préparé mes affaires, ~ on s'est embrassé... et allons-y gaiement!

Et plus ça a été, plus je me suis endurci.

Vous dites que je suis vraiment un héros à l'âme bien trempée, — pour avoir participé, sans peur ni faiblesse , à tant d'effroyables batailles... En voilà des grands mots!

Je suis soldat, voilà tout.

Quand vous m'avez demandé de vous raconter mes plus fortes émotions de la guerre, je l'ai déclaré nettement : « de l'émotion, il n'en faut pas, — et je me refuse à en avoir ».

Quoi?... Vous prétendez que tout le monde en éprouve bon gré, mal gré, — comme tout le monde est soumis à la sensation extérieure du chaud et du froid : l'émotion c'est un saisissement iutéi'ieur, — et qui laisse des impressions durables.

Mais voyons, vous ai-je dégoisé des impressions, moi!

En m'interrogeant, vous avez bien fait sortir de ma léte, — (si brouillée par les bombardements que je la croyais vide), — pas mal de souvenirs : les camarades tués, blessés, — le sang humain en ruisseaux, — les charges à la baïonnette, — les villages dévastés, — mais vous avez été épaté vous-même de ma tranquillité : « une petite phrase, comme négligente, pour chaque chose ». Ce sont vos propres termes...

Ecoutez, — je ne voudrais pourtant pas me donner plus de mérite que je n'en ai réellement, — la vérité c'est que nous avons un olficier d'une bravoure terrible, réfraclaire à toute émotion, — et qu'il nous a rendus presque pareils à lui...

Le lieutenant Garnier, qu'il s'appelle, — le même âge que moi à peu près, — un Parisien

probablement, — mince, avec un faux air maladif, — une figure barbue, maigre, anguleuse. Vous parlez d'un type instruit! Il était professeur... de quoi? je ne sais pas, ma foi...

Il faut le voir faire son front menaçant et ses yeux d'acier. « Un soldat ressemble à un chirurgien. Le patient a beau hurler, essayer de se débattre, — le chirurgien poursuit son opération sans pitié, — et en somme le salut est là, uniquement, dans son insensibilité... »

Voilà mon maître, monsieur.

Certainement! je suis fier d'égaler, sous certains rapports, la rudesse de mon lieutenant, — et le curieux de l'alïaire c'est que lui, de son côté, je crois qu'il m'estime assez...

Non, non! il n'y a pas d'indiscrétion... Seulement c'est toute une histoire...

Après l'un des derniers grands combats en Argonne, le capitaine a donné l'ordre qu'un sergent de l'active, — en plus des infirmiers et majors, — accompagne les prisonniers blessés jusqu'à un embranchement de la ligne de Lyon, — figurez-vous, à 2 kilomètres de chez moi !

J'ai signalé au lieutenant Garnier cette coïn-

LINSENSIBLE 231

cidence extraordinaire, — notre compagnie était au repos pour deux jours, — il a bien voulu me désigner au capitaine.

Il faut vous dire qu'à la mobilisalion, ma femme était près d'être maman. Et je savais par ses lettres, que l'accouchement s'était bien passé, que l'enfant était un garçon.

J'arrive donc, ayant trois heures à passer a la maison; je revois mon intérieur tel que je l'avais laissé : la salle à manger, la chambre, les meubles, chaises, table, armoire, — rien de changé. Mais je vois aussi ce quelque chose qu'd n'y avait pas avant : un berceau, avec un petit enfant dedans, — un enfant de dix mois, déjà plein de connaissance, déjà « une personne » ayant de l'importance!... J'avais beau me figurer à l'avance comment il était, ce petit, — ça m'a saisi de le voir : je tremblais, je tremblais, je n'osais pas avancer...

Ma femme me poussait :

— Eh bien, voyons, c'est à toi, c'est ton fils...

Voilà précisément ce qui me bouleversait : penser que ce petit être, venu en mon absence et déjà si avancé dans la vie était pourtant à moil On aurait dit d'une richesse trop

belle, venue de succession, — je n'osais pas y loucher...

Et je sentais des choses à n'en plus Unir : le temps long, long, écoulé depuis mon départ... Cet enfant à moi que je ne connaissais pas !... Censément, il y avait une part de mon existence qui aurait dû être dans mon village, qu'on avait transportée ailleurs... il y avait une lacune, — le passé ne se raccordait plus avec maintenant . . .

Quand enfin je l'ai pris dans mes mains, ça me fichait envie de rire et de pleurer. Je répétais : « le mien, le mien! à moi! C'est-il possible ! »

El ce goût que ça avait de l'embrasser... ce goût si nouveau, si inattendu, — et en même temps la douceur de sa petite chair était naturelle à mes lèvres, comme l'eau à la bouche quand on a soif...

Mais alors, ma femme s'était dépêchée de lui crier : u papa! voilà papa! »

Croiriez-vous qu'il s'est mis à rire, à remuer les bras dans une explosion de joie, — croiriezvous qu'il avait l'air de me reconnaître!

Et ma femme qui riait aussi :

— Parbleu! bien sûr qu'il te reconnaît!... Je lui raconte papa tout le temps... Je te vois

bien, moi, sans que lu sois là... il te voil sur ma figure, dans mes yeux, à mes mains en l'air... papa c'est beau, c'est bon!... Ça fait clair... Ça fait heureux...

Je sanglotais, monsieur, je sanglotais...

Et puis, la salle à manger donne sur notre jardin par une porle, — et contre le mur du dehors, il y a un banc de pierre. A un moment, ma femme s'assied là, sous la vigne, pour donner le sein au petit. Moi j'avais l'air 1res occupé à examiner si les arbres auraient beaucoup de fruits celte année.

Elle se tenait immobile, les paupières baissées, la figure ciselée sans un défaut, comme une statue... le petit non plus ne bougeait pas, — le soleil passait à travers les feuilles el tombait sur sa tète blonde et sur la chair blanche de la poilrine... pas de bruit, pas de vent, — ça faisait un tableau... comme si, par exemple, on voulait représenter la force vivante, féconde, éternelle de la pairie.

Et comme l'enfant rassasié devait s'endormir, — la mère s'est mise à chanter, — oui! à chanter doucement, joliment, — et ça donnait aussi une idée de grandeur et d'éternité ..

Mais, sapristi, me voilà en extase et vous

altendez que je vous parle de mon lieutenant... Dès mon retour, je lui rends compte de ma mission et lui, de son côté, il me pose des questions, sur le ton habituel, bref, autoritaire, — le vrai ton militaire, — mais qui vous paraîtrait brusque à vous.

— C'est bieni

Et loiit aussitôt, changement de voix, de manière, de figure :

— Asseyez-vous donc, Meunier.

Il s'assied à côté de moi, tout près, il se penche et haletant, timide, en prière :

— Alors, vous avez vu le vôtre?... Vous l'avez pris, vous ra\ez tenu dans vos bras?... Comment est-ce grand, un enfant de dix mois?... pas bien lourd, hein!... Est-ce qu'il babille un peu ?... Est-ce qu'il a les traits façonnés ?... Démêle-t-on déjà une ressemblance?...

Je réponds à ma façon, des choses toutes simples... Quel élonnementi mon lieutenant se penche de plus en plus, avance le nez, ouvre la bouche, écarquille les yeux, pour mieux happer mes paroles, — sa barbe tremblotte à son menton, et il fait : « ah! ah! » par secousses bondies de son cœur.

Puis, le voilà qui tressaille, qui m'agrippe par ma manche.

— C'est vrai?... un si petit enfanl a déjà une conscience qui s'éveille?... et quand on appelle : papa, — il s'agite de bonheur !... C'est, dites-vous, qu'il voit son papa, — tout ce qu'il y a de beau, de bon, de brave, — sur la figure de sa maman... Et alors, il l'aime sans l'avoir vu, son papa... et s'il ne le voyait jamais, il l'aimerait quand même, toute sa vie !...

Là-dessus, — je ne sais pourquoi, le lieutenant m'a saisi les mains :

— Je vous remercie. Meunier... je vous remercie beaucoup!

Et, dans sa voix, j'ai senti un frémissement qui m'a tout remué, — mes larmes en ont jailli...

C'était le soir, — un ordre nous a interrompus, — et, ma foi, sans nous être donné le mot, pourtant, — nous avons mené l'attaque de nuit d'un élan si rude, si emporté, tous les deux, que nos braves ont cru un instant qu'ils n'arriveraient pas à nous suivre...

Dans la campagne dévastée par les hordes allemandes, un troupeau de femmes s'enfuient avec leurs enfants. Ce sont des villageoises de la même région, — il n'y a, venant derrière elles, qu'une inconnue habillée en ouvrière de ville : une belle grande fille, avec un visage de déesse et des yeux farouches. En guise de trésor à sauver, elle emporte son enfant mort, un tout petit, enroulé dans des langes. Rien d'autre.

La femme qui marche en tête s'appelle la Marie Vandurand : une trentaine d'années, pas grande, maigre, la figure pointue éclairée de deux prunelles noires instables, — l'air d'une mère poule vigilanle.

Elle ne sait pas oii elle va et les autres émigrantes la suivent, simplement par ce fait que son instinct est plus agissant que le leur.

C'est qu'elle a cinq enfants à sauver, la Marie Vandurand : les deux aînés trottinent près de

sa jupe; elle en porte deux sur son dos, la tête émergeant d'une poche faite d'un drap de lit, — quant au dernier qui a deux mois, il est arrangé, en plus de quelques nippes, dans un torchon noué aux quatre coins, qu'elle tient au bout de sa main droite, tandis qu'un autre paquet pend à sa main gauche.

Le jour décline, — et l'on n'aperçoit pas un toit, pas un clocher à l'horizon. Les chemins, les sentiers se croisent dans l'immensité plane des terres, sans aucune indication. Il faut renoncer à tout espoir d'atteindre, pour la nuit, un pays habité. Les enfants pleurent d'épuisement et personne ne possède plus la moindre bribe de nourriture.

La Marie Vandurand s'arrête à l'orée d'un bois qui constitue tout au moins un abri contre le rude vent d'automne, et une cachette contre les regards malveillants. Chaque femme s'écroule sur le sol jonché de feuilles mortes et ne fait bientôt plus qu'un tas grisâtre avec ses enfants qu'elle serre dans ses bras.

La Marie, tout en posant ses paquets, s'age-

nouille pour que les deux cadels, tirés par les aînés, sortent de leur poche. Puis elle dénoue le baluchon de droite où dort le tout petit... oui, le tout petit, au-dessus des quelques nippes... Hein! quoi! Voyons!... Elle a donc changé de main, sans faire attention?... L'autre baluchon, alors?... Mais non! Au secours!... 11 n'y a plus d'enfant!

Et aussitôt s'impose l'évidence : dans la course affolée, le tout petit a glissé du paquet, à la secousse d'un faux pas, sans que la mère y sente rien, sans que personne y prenne garde. Mais où? mais quand? Sûrement presque tout de suite, dès le départ, — sans ça, voyons, il aurait crié famine depuis longtemps. 11 ne serait pas resté ainsi trimballé pendant des heures, sans se faire entendre.

La Marie devient folle : voilà qu'elle veut retourner sur ses pas! D'abord, ni elle, ni personne ne saurait reconnaître le chemin parcouru, — ensuite les ténèbres rendraient ses recherches vaines, la feraient même s'égarer et perdre les quatre enfants restants.

Pour le coup, les autres femmes retiennent de force la malheureuse qui hurle, qui se débat, — suppliciée par cette atroce vision de son tout pel it écrasé comme un rat au creux d'une ornière.

On attend pour la lâcher que domptée, anéantie, elle ne fasse plus entendre qu'un rille continu d'agonisante. Et seulement alors on remarque une chose étrange : cet enfant que la grande belle fille emportait, il n'était donc pas mort tout à fait ? Il est donc « revenu » en route? — puisqu'on l'entend gémir, puisqu'on l'aperçoit, elle, qui cherche à l'alimenter, assise à l'écart, mal dissimulée derrière un arbre.

Qu'est-ce qu'elle fait donc! Son sein est tari comme celui des autres mères depuis tant de jours que dure la famine. Hé quoi! Chose incroyable, elle a, par prévoyance maternelle, conservé un croûton au fond de sa poche! Et voilà qu'elle en mâche des miettes et les pousse du bout de sa langue sur les lèvres téteuses de l'enfant. Mais il faut croire que, de résister à avaler ce pain délayé dans la bouche, cela atteint la dernière limite de la torture supportable, car on voit la misérable affamée se tortiller comme une brûlée, et de sa main libre gratter frénétiquement la terre.

El soudain, la Marie Vandurand tressaille, cesse de râler, se met toute tendue aux aguets : l'ombre ne lui permet plus de rien distinguer, mais le vent, le souffle de l'air lui apporte une révélation; elle bouge par secousses successives pour bondir vers la grande...

Mais on la retient de nouveau, on la persuade à voix basse :

— Hé oui, parbleu! C'est lui, c'est le vôtre! La grande l'a ramassé à la place de son entant qu'elle aura enterré dans quelque trou. Mais pensez donc ! si vous le repreniez maintenant, votre petit, il serait mort de faim d'ici à demain, — la belle avance! Les gosses plus grands peuvent durer un jour ou deux sans manger, mais un tout petit, déjà si privé!... Alors, il faut le laisser pour l'instant à la grande, elle ne se sauvera pas avec.

Le lendemain matin, le troupeau lamentable arrive dans un village où déjà, depuis des semaines, passent tous les fugitifs de la contrée supérieure. Aussi, le pays est-il à bout de ressources, mais à bout, à bout : on n'y trouvera

2'i2 LES CONTES DE LA GUERRE

Lienlôl plus de consommable que l'eau de la rivière, au bas de la grand' rue.

Devant cette nouvelle avalanche de misère, une terrible parole se propage de bouche en bouche, — non pas une parole de refus, de mauvais cœur, — au contraire, le cri désespéré d'une population généreuse qui n'en peut plus malgré sa charité :

— Ah mais, ces réfugiés, — il y en a trop ! il y en a trop !

Néanmoins, la municipalité s'empresse d'ouvrir la porte de l'immense bergerie aménagée pour hospitaliser les pauvres gens. Et tout de même, on parvient à fournir le ravitaillement d'un premier repas, — mais dame! le soir, chaque femme s'arrangera comme elle pourra.

La grande a choisi un coin de mur, derrière des mangeoires empilées et elle a fait un nid — un vrai nid de paille, comme une bête des bois, — oix elle a caché son petit et elle ne l'a pas quitté de la journée. Mais au crépuscule, pendant qu'il dort;, elle s'en va chercher la pâture.

C'est l'instant que guettait la Marie Vandurand : ça a bien duré une nuit, une journée, cette sagesse de laisser « l'autre » nourrir son

LE CŒUR TRAGIQUE 2'i3

enfant, — maintenanl, elle en a assez, elle couii le reprendre.

« L'autre » de retour pousse un cri d'assassinée : le nid est vide, — et son regard tragique se précipite vers la Marie. Parbleu! se dit-on, — elle sait bien, elle n'est pas folle.

Après un balancement éperdu, la grande baisse la Icle comme une pauvre condamnée.

Elle rapportait des bribes de nourriture, elle les pose quand même près du nid. Oui, avec son atroce sourire de famine, elle les laisse, pour que Finnocent les ait tout de même... Car maintenant, puisqu'elle n'a plus d'enfant, elle ne reste pas parmi ces mères qui ont leurs petits...

Elle regagne la porte de la bergerie.

— Hélas! mon Dieu, où donc que vous allez, qu'il fait si noir dehors !

Mais la grande, un doigt sur la bouche, fait signe : « Chul ! » et elle répète tout bas, mystérieusement, la terrible parole : « On est trop ! »

Où va-t-elle? On l'entend s'éloigner par la rue qui dévale en pente rapide... des pas, des pas... et puis un grand murmure sur la rivière... Et puis le silence, le lugubre, l'impénétrable silence.

En 1914, à la veille du centenaire de sa création, la maison Ribelmont, — produits industriels, — fondée en 1815, rue des Lombards, conservait en partie sa vieille organisation.

A part l'installation du téléphone et de Félectricité, l'agencement du magasin et des dépendances n'avait pas été modifié. Les rapports avec la fabrication n'avaient guère varié, non plus que les rapports avec la clientèle. Le nombre des employés chargés des mêmes attributions reslait le même; les us et coutumes qui les régissaient demeuraient immuables.

Et cette conservation voulue de l'état ancien servait à attester de façon visible le maintien des bons principes qui donnent confiance et justifient la réputation.

Dans le personnel, notamment, figurait ton-

246 LES COxNTES DE LA GUERRE

jours un apprenti, nourri el, couché, que Ton lutoyail, que l'on désignait par son prénom, et qui, à la vérité, n'apprenait rien du tout; il faisait le ménage des va?tes locaux, les courses et aussi des commissions domestiques. Comme l'habitation patronale occupait le premier étage, il était un précieux gardien de nuit pour le rez-de-chaussée.

A cet effet, il logeait dans un réduit attenant au magasin — un endroit innommable, sans fenêtre, complètement noir, avec des murs envahis de toiles d'araignées, jamais badigeonnés depuis la consiruction de l'immeuble — avec, pour mobilier, une planche, support d'une cuvette ébréchée, et un lit de fer dont les patrons actuels, tout au moins, pouvaient se vanter de n'avoir jamais fait renouveler le grabat de varech.

L'apprenti entrait à treize ans, sur le vu de certificats qui dispensaient de le regarder, lui, attentivement, et il disparaissait, à l'âge militaire, sans laisser de souvenir, aussi ignoré qu'au jour de son introduction.

Les Ribelmont s'élaient d'abord succédé de

L ESPRIT NOUVEAU 2'i7

père en fils; mais, on dernier lieu, Aline, fille unique, avait dû épouser son cousin, pour que la maison ne changeât pas de nom.

A trente ans, les nouveaux époux avaienl déjà un air de maturité, — ils étaient grands et corpulents, avec un visage placide, arrondi, modérément coloré, qui affichait leur morale de caste, fondée sur le respect des choses établies.

Quand Théritière était encore enfant, on avait mis l'apprenti d'alors à sa disposition, c'est-à-dire qu'Adolphe, le matin et l'aprèsmidi, conduisait xMademoiselle au cours et allait l'y chercher; il devait porter son cartable et s'abstenir de conversation personnelle.

Devenue maman à son tour, Aline décida, selon la tradition, que sa fille Régine, le jour où elle entrait au lycée, aurait à sa disposition l'apprenti du moment nommé Julien.

On venait de l'engager, avant même qu'il eût ses treize ans révolus; pupille de l'Assistance publique, choisi parmi les meilleurs, il était extrêmement doux et serviable. Il se pliait (à toutes les exigences, avec un naturel sourire d'acquiescement, sans ironie et sans niaiserie.

2'i8 T.ES CONTES DE LA GUERRE

Son mutisme obéissant comportait une sorte de philosophie. Il sentait particulièrement qu'il n'avait aucun appui, aucune défense, aucune valeur dans le monde, — et que, s'il voulait vivre, il devait se montrer auprès de Mademoiselle Régine débonnaire et passif, comme un gros chien qui se laisse tirer les oreilles, les paupières, les babines, par un tout petit marmot.

Régine, de son côté, si enfant qu'elle fût, avait conscience qu'elle était la maîtresse, — que l'existence de Julien dépendait de ses parents, par conséquent d'elle-même, — et qu'alors d'invisibles liens le ligotaient, empêchaient qu'il pût tenter la moindre rebufiade.

Régine, point méchante au demeurant, trouva d'emblée à exercer une véritable faculté héréditaire de despotisme. Elle traitait Julien, de la voix et du geste, comme un petit pauvre dépourvu de tout discernement. Elle ne lui permettait même pas d'obéir spontanément aux instructions données par ses parents ; elle y ajoutait son propre commandement. Dans la rue, par exemple, une tape sur le bras et une apostroplie impérieuse :

— Allons, étourneau, donne-moi la main

I/ESPRIT NOUVEAU 2'i9

pour traverser; lâche un peu de ne pas me faire écraser.

A l'imitation des grandes personnes, jamais elle ne répondait ni au bonjour, ni au bonsoir de l'apprenti; jamais elle ne lui disait merci.

Toutefois, comme elle aimait parler, — mais parler égoïsieiuent, avoir tout le temps la parole, — quand Julien la conduisait au cours, elle lui racontait ses démêlés avec certaines condisciples. A l'improvisle, elle l'arrêtait, soupçonneuse :

— Tu écoutes!... Répète voir un peu ce que je viens de dire!

Telle était la bonne composition de Julien, qu'il répétait, sans irritation et aussi sans air de bêtise ni de lâcheté.

A douze ans, Régine trouva une façon de rendre l'étude moins ennuyeuse : Julien devait apprendre ses leçons à elle, — et elle l'interrogeait avec le livre pour les apprendre à son lour. Les manques de mémoire lui faisaient hausser les épaules :

— Quel serin tu fais!

La guerre.

Julien a dix-neuf ans; iln'altend pas de savoir si la maison gardera ou non son personnel; il s'engage dès le premier jour, comme s'élance un homme de cœur qiù a entendu crier au secours.

Toutefois, il ne s'en va pas sans faire ses adieux. Monsieur Kibelmonl répond distraitement : un hochement de tête, une poignée de mains, sans le regarder. Régine éclate de rire et tourne le dos :

— T'es donc un homme!

Peu après le début des hostilités, les Hibelmont reçoivent une carte postale militaire signée : J. Marcelin.

— Nous ne connaissons pas, disent-ils.

Puis, après maintes suppositions :

— Ce doit être Julien, l'apprenti.

En jetant la carte au panier. Madame Ribelmont excuse l'expéditeur :

— 11 n'a personne à qui écrire; le port est gratuit; il nous a envoyé ça pour faire comme les camarades.

La guerre passe d'une phase à une autre. Une seconde carte arrive. Cette fois, on s'avise de regarder à quelle arme appartient l'apprenti :

— Tiens I il esl aux chasseurs à pied.

Une période angoissante : pourvu que les nôtres tiennent bon! Heureusement que noire infanterie esl la première du monde.

Puis les événements [prennent une meilleure tournure; l'espérance renaît rapidement. Certain jour, les Ribelmont ne sont pas fâchés de montrer, d'un air d'importance, une carte qui vient de <( là-bas », de la ligne de feu la plus avancée.

Par un fait du hasard, ils n'ont personne de parti sous les drapeaux, môme pas un neveu, même pas un fils d'ami intime. Il en résulte pour eux comme une pauvreté spéciale : tout le monde a au moins un militaire à mettre dans la conversation. Alors, ma foi, à un moment, ils ramassent le vague souvenir qui leur reste de l'apprenti; Julien, pour les besoins de la causerie, devient : « notre employé qui est sur le front », l'enfant de la maison en quelque sorte.

Et après tout, pourquoi pas? On se décide à lui répondre, — on lui adresse de temps en temps quelques mots conformes au sentiment intéressé que Ton éprouve : « Hardi, mon garçon! bon courage! continue!... »

Les semaines s'écoulent. Après Toplimisme, la bonne confiance, on en arrive à la certitude de la victoire. Grâce aux sublimes sacrifices accomplis pour repousser l'envahisseur, le pays a recouvré sa vitalité, les alTaires reprennent.

La vieille maison Kibelmont retrouve son traditionnel fonctionnement. Monsieur, Ivîadame et Mademoiselle récupèrent leurs habitudes morales, leur sérénilé supérieure — pas totalement leur sérénité. D'abord, les trois personnes ont leur part de l'universelle préoccupalion, et puis, on dirait que vit en elles, mais de façon bizarre, l'obsession de sentir quelqu'un de proche en danger. Vous savez : quelqu'un envers qui l'on n'a peut-être pas fait tout ce que l'on aurait dû faire, se trouve gravement exposé; on a peur d'avance, par imagination, du remords que l'on éprouverait si malheur lui arrivai!.

Cette angoisse ne peut pourtant pas venir de ce fait : qu'aucune carte postale militaire n'a plus été reçue depuis longtemps. Les trois personnes bafoueraient leur propre conscience, si

le soupçon se précisait que leur malaise se rapporte à ce que l'on est sans nouvelles de Julien, l'apprenti, dont on ne savait même pas le nom avant la guerre, dont la figure n'avait jamais été attentivement regardée. Non, pas possible! Du reste, les conversations familiales affectent la bonne humeur, le souci exclusif des intérêts communs.

A table, un soir, — puisque les choses se réorganisent complètement — l'on envisage la nécessité de reprendre un apprenti. Négligemment, M. Ribelmont laisse tomber une réflexion :

— Je vais faire percer une fenêtre dans le local de l'apprenti; cela nous rendra le service, quand on ouvrira la porte, d'éclairer le fond du magasin.

Madame Ribelmont approuve, oh! bien distraitement :

— Alors, tu feras aussi peindre les murs en couleur claire.

Et Régine, pour dire son mot :

— Il faudra, là dedans, un mobilier convenable, de nuance claire, aussi.

Régine, qui approche de ses quinze ans, est devenue tout à fait une demoiselle du monde. Jolie, distinguée, parée selon une richesse de bon goût, déjà pourvue d'une culture brillante, l'héritière des Pdbelmont, avec son visage à la Sévigné, a vraiment un air de haute bourgeoisie.

Et voici le nouvel apprenti. Pour le recevoir, M. Ribelmont juge à propos d'appeler sa femme et sa fille dans son cabinet.

Une épave de la guerre, le pauvre garçon : blême, la mine affamée, mal accoutré. Ses parents n'étaient pas mariés ; son père est mobilisé, on ne sait où; sa mère a disparu.

Madame Ribelmont prend les papiers :

— Ah! voici votre bulletin de naissance : Latour, au moins c'est facile à retenir ce nom de famille; et, comme prénom, Maurice... Tu entends, Régine : Maurice Latour... Et vous avez votre certificat d'études, depuis l'année dernière déjà!... On voit, du reste, qu'il a une figure intelligente, n'est-ce pas?

Monsieur Ribelmont intervient :

— Nous désirons vous bien connaître, non

par esprit d'inquisition, nuiis par soUicilude réelle : on doit s'intéresser à qui Ton a chez soi.

Et il ajoute, sentencieux, un peu sévère, comme si le malheureux petit bougre, muet et transi, n'avait pas l'air convaincu :

— Tout le monde se lient : il n'y a pas d'indifférents dans la grande famille des Français... Ceux qui sont là-bas, par exemple, se battent pour nous tous : pour moi, afin que ma maison subsiste; pour vous, afin que vous y ayiez une place aujourd'hui et plus tard une situation.

Un employé entre et pose le courrier sur le bureau. On s'assure d'un coup d'œil que tout est correspondance commerciale. Un silence préoccupé.

Puis on emmène l'apprenti voir « sa chambre ».

Le jour nouveau, venu par la fenêtre percée dans le vieil immeuble, situe en beauté les trois personnes qui font la présentation du mobilier neuf et des murs éblouissants. Hélas! le chétif enfant, ratatiné dans son accoutrement grisâtre, reste près de la porte, étranger, lamentable, sans cohésion avec le milieu.

Mais ces dames s'en vont. Alors, Mademoiselle Régine Ribelmont, forcée de passer devant

l'apprenti, fait d\m seul mot ce miracle de l'élever à niveau, de le mettre en famille. Elle tend vers lui son visage, avec un rire de grande sœur qui fait joujou, mais avec tout de même une vraie révérence, et elle dit gentiment, d'un ton bien appuyé :

— Pardon, monsieur Maurice.

Mon cher collègue,

J'ai bien reçu voire lettre où vous m'annonciez que, grâce à votre esprit débrouillard, en fait de service armé, vous grattiez du papier, confortablement abrité dans le fond inexpugnable d'un bon dépôt méridional.

Sachez tout de suite que, chose bizarre, votre affectation « loin du danger » ne m'a pas étonné; je m'y attendais en quelque sorte. Pourquoi? Ne me le demandez pas : une intuition, inexplicable, en vérité.

Car enfin, rappelez-vous nos éternelles controverses du bureau. Depuis nombre d'années, vous étiez partisan de la guerre pour ellemême. La Revanche vous importait peu ; vous dépassiez cela ; une haute sévérité vous faisait lancer des déclarations sans réplique :

— Une bonne guerre! voilà ce qu'il nous

258 LES COxMES DE LA GUERRE

faut! Nous avons besoin de ça... Ça nous fera du bien !

Et j'avais beau protester en faveur de notre sanlé morale, vous couliez à fond mon argumentation pacifiste :

— Taisez-vous donc!... une bonne guerre, je vous répète !...

Une fois que je n'ai plus été mobilisable par raison d'âge, la différence de situation militaire vous a encore bien mieux donné l'avantage sur moi.

Et cette guerre, si nécessaire selon vous, est arrivée...

Excusez-moi d'avoir tant tardé à vous répondre ; je ne voulais le faire, ni d'une façon hypocrite ni d'une façon désobligeante, et les idées me manquaient.

Par chance, aujourd'hui, un incident me tire d'embarras : j'ai à vous donner des nouvelles de notre chef de bureau, M. Le Tonneur.

Sur son compte, au moins, nous étions d'accord, vous et moi : il nous était sympathique et nous ne nous faisions pas faute de nous moquer de lui. Les deux manières vont

parfaitement ensemble, — et l'on aurait tort de voir là une marque du caractère parisien : « qui aime bien, achète bien... » N'est-il pas très humain que l'affection et la plaisanterie se tiennent élroitement ? Le meilleur échange d'amitié entre camarades consiste souvent dans l'envoi de moqueries réciproques. C'est qu'il y a le rire cruel el le rire aimant.

Par suite, on peut dire que le respect, l'admiration, c'est le degré suprême du sentiment, — le point culminant où cesse le rire, même le rire aimant.

Donc, nous avions la sympathie, mais pas le respect grave. D'abord nous trouvions M. le Tonneur quelque peu ridicule de sa personne : un grand échassier, avec une grande figure basanée, des yeux jaunâtres, un long nez, une touche de gentilhomme rococo : les cheveux divisés par une raie jusque sur la nuque, des cols rabattus, des gilets anciens, des guêtres claires. Sa façon de comprendre l'existence nous donnait l'occasion d'êlre spirituels. Célibataire, riche d'une assez grosse fortune personnelle, il s'incrustait dans l'administration. Nous vantions, d'une verve ironique, son goût des dossiers, mémoires et rapports, opposé au

goût des arts, des voyages, de la campagne. Une certaine dose de mauvaise foi n'élait d'ailleurs pas exclue de noire critique, car il était notoire que les revenus patrimoniaux de notre chef avaient été affectés par lui-même à une fondation charitable, et que, de ce fait, il vivait de ses appointements, ni plus ni moins que les autres fonctionnaires.

Enfin, nous nous amusions de « l'insatisfaction générale » en quoi se résumaient ses opinions personnelles. Comme il daignait parfois les exprimer devant nous, d'un ton, il est vrai, un peu sec et hautain, nous lui attribuions cette maladie mentale : le Iracassin.

Grand lecteur de journaux et de revues, il aimait les articles « de fond », les études philosophiques, sociales, politiques. Les menées de l'Allemagne le préoccupaient depuis longtemps. Était-il pour, ou contre la guerre? Il était patriote et, pareil à bien des gens, il enrageait que les affaires nationales ne marchassent pas à son idée.

Rien là que de l'histoire ancienne, me direzvous, — j'en viens donc à la nouveauté promise.

Tout récemment, un soir, il m'est arrivé d'accompagner M. Le Tonneur à la sortie du bureau.

Selon son habitude, il a acheté le Temps ^ il a parcouru des yeux la « dernière heure )>, puis, soudain :

— Excusez-moi, je passe chez mon bottier.

— Si je ne vous gêne pas...

— Nullement.

Je suis donc enlré avec lui chez son bottier. Attention ! Vous avez bien présent le personnage avec son port de tête majestueux et tout l'impérieux de sa physionomie.

Il pousse la porte, salue d'un signe et jette le Temps sur le comptoir :

— Complètement vide ce communiqué.

Puis, brusque, péremptoire, inflexible :

— Vous me ferez des chaussures à clous, Grégoire... Je m'engage ! li faut en fini?-!

Soyez tranquille, mon cher collègue, j'ai perçu le monumental de celle proclamation. Et quant à ça, moi qui étais auprès de l'acteur, je vous concède que toutes les analogies de la littérature m'ont paru dépassées — dépassées comme d'une énormité mathématique, étant donné l'écart de plus en plus immense entre la force d'un homme, laquelle n'a pas augmenté, et la force devenue gigantesque des armements modernes.

Naturellement , bouche ouverte , prêt à éclater, j'ai contemplé M. Le Tonneur. Immobile, droit, maigre, sculpté par son demi-siècle d'âge, il projetait sa passion dans l'intini, tel un héros d'airain... Or, à ce moment précis, j'ai pensé à l'emploi de sa fortune ; je tne suis reporté à l'époque où il a recueilli la succession familiale et où il suivait d'un esprit soucieux les ravages de la tuberculose, — il m'a semblé le soir, l'entendre, et qu'il eut certainement une attitude pareille à celle d'aujourd'hui :

— Cette lutte contre la maladie n'avance pas, — je fonde un sanatorium, — il faut en finir!

Et tout à coup, — cortnaissez-vous ce frisson, ce serrement aux tempes que donne parfois l'apparition du sublime? — tout à coup, j'ai mesuré, j'ai compris, — j'ai eu l'impression d'être tout en bas et de devoir lever la tête pour regarder tout en haut ce personnage qui sentait qu'en allant se joindre à l'armée, il hâterait jusqu'à l'immédiat l'heure de la victoire.

Sur cet extrême bord où le subliuie côtoie de tout près le comique, un réel grandiose tuait l'impression comique. Cet homme portait en

lui l'âme, la force, l'élan suffisants pour vaincre nos millions d'ennemis. Bien sûr, c'était dérisoirement peu que ses deux bras pour servir cette vaillance, — mais il l'avait la vaillance, il la donnait, — et de quel cœur désintéressé, de quel cœur débordant! L'on devinait la longue ulcération, toute une accumulation de frémissements aux peines de la patrie, jusqu'au suprême éclat : «En voilà assez! je ne peux plus vivre ainsi, — j'abandonne toute attache égoïste, — mon devoir est là-bas! »

Et hier, je vous affirme que je ne me moquais pas en conduisant à la gare l'engagé volontaire, muni de son ordre de route, — qui marchait pesamment avec ses grosses chaussures, — toute sa personne contractée, durcie d'intrépidité. Les hautes considérations de race, de tempérament fascinaient ma pensée : Monsieur Le Tonneur n'est-il pas l'unité qui, multipliée, fait un peuple?... Et nous connaissons une nation chevaleresque qui s'est dressée dans son armure :

— Assez de culture barbare! assez d'oppres-

sion! je m'engage à changer la face du monde ! Il faut en finir!

Sur le quai, Monsieur Le Tonneur m'a serré la main solidement :

— Allons, bonne santé, vous!

Puis, le croiriez-vous, à la dernière minute l'ironie a voulu qu'il pensât à un seul de tous les employés mobilisés, — oui, à un seul et avec, sans doule, l'idée de le retrouver, — je vous laisse à deviner auquel, — mais là, alors, il y aurait eu de quoi rire :

— Et... Chose savez-vous où il est?

— Chose... non, je l'ignore, — ai-je balbutié, désolé de ne pas le satisfaire, — mais gêné, rougissant, comme s'il s'agissait de livrer l'adresse d'un failli.

Et, j'y songe maintenant : si par hasard vous, mon cher, vous désiriez aller retrouver Monsieur Le Tonneur, — l'adresse d'un « chic ^yP® *^ J6 la donne avec joie...

— Oh ! Madame, je vous demande bien pardon! Vraiment, je ne sais oii me fourrer... Tais-toi, Lolo... Nous n'allons pas vous déranger, nous reparlons bien vite, Madame, nous repartons...

« Il s'agit de mon mari qui a été sauvé làbas, sur le front, par le vôtre. Madame,

— il me Ta écrit, avec votre adresse, en me disant d'aller vous voir, vous remercier... Mais il ne se doutait pas, ni moi non plus... Je m'attendais à trouver une personne comme moi, une ménagère, — autrement, jamais une pareille visite ne me serait venue à l'idée! Je vous aurais remerciée tout de même, bien sûr,

— mais par un mot d'écrit, apporté poliment à voire concierge.

« Je ne connaissais pas ce quartier de Paris,

— et en me trouvant devant une si belle maison, j'ai pensé que vous y étiez domestique,

— de sorte que le grand escalier, le tapis, les

statues d'en bas, rien ne m'a arrêtée, — et j'ai demandé votre nom tout tranquillement.

(( Enfin, puisque me voilà, pcrmeltez-moi... Oh! mais non, Madame, je ne veux pas entrer davantage... Ah! bon, c'est vous qui ne tenez pas à rester là debout, dans l'antichambre... en effet, excusez-moi.

« Lolo ! veux-tu bien ne pas t'asseoir ! . . . Oh ! vous êtes trop bonne. Madame...

« Mon mari était relieur, il travaillait chez lui, — et moi, comme l'atelier est très grand, depuis la guerre j'ai pu entreprendre des habillements militaires... sans ça, noire logement aurait été trop petit, — surtout avec les enfants. . . J'en ai trois et ils vont à l'école maternelle, — Lolo est l'aîné, — j'avais cru bien faire de l'amener... Veux-tu rester tranquille... Ne l'écoutez pas, Madame, avec son bouquet de deux sous..., nous avons vraiment besoin de votre indulgence.

a Donc, mon mari est en Argonne... Oui, je l'ai sur moi sa lettre, mais ce n'est pas la peine que je vous la lise...

« Ah ! je vous demande pardon ; en effet, ce récit est très intéressant pour vous!... Rien de plus naturel que vous teniez à savoir comment votre mari a été si brave et généreux... Et je ne peux pas refuser de vous donner tous les détails. Mais quelle affaire insensée! Mon mari prenait M. Dubreuil pour un travailleur comme lui : alors sa lettre, comparée à la réalité, devient affreusement ridicule...

« Oh! pardon encore, Madame, à chaque instant il m'échappe des choses insolentes, sans mauvaise intention. Je m'en doute bien que M. Dubreuil travaille beaucoup, quoique ce ne soit pas comme ouvrier, — souvent un chef de maison se donne plus de mal que ses employés.

« Alors, tant pis, je suis bien obligée de lire ce qui est écrit :

« Ma chère Marguerite,

(( Je suis pour quelques jours un peu à l'arrière, dans une ambulance d'éclopés. Figuretoi que je l'ai échappé belle, grâce à mon copain Dubreuil, un Parisien dans les trente-

cinq ans, tout gringalet, avec une figure maigre, sérieuse, et qui est tout le temps à sortir des blagues impayables. ïu parles d'un numéro pas ordinaire !...

— Ah! Madame, vous voyez s'il y a de quoi rougir!...

« ... Donc, avant-hier, nous trouvant seuls dans une fichue situation, derrière un petit bout de mur, nous avons échangé nos adresses : « Si j'y reste, tu préviendras chez moi. Et moi, chez loi. » Pas moyen de quitter notre abri avant la nuit et les Boches avançaient daredare. C'était le jeu, d'ailleurs, de les laisser se fourrer dans ce bas-fond, pour mieux les canarder après. Enfin, nos cartouches tirées jusqu'à la dernière, et l'obscurité commençant, nous décidons de nous trotter à quatre pattes... Juste, je suis touché par la même balle au bras et à la jambe. Rien de bien grave, mais sur le moment, ça me rend incapable de bouger. Je dis à Dubreuil : « Au revoir, mon vieux, patine-toi, il va être trop tard, et n'oublie pas ma commission. » Il me répond : « Monsieuiveut rire?... Atteuds un peu que je vais te laisser comme ça! Je vais t'enterrer, et quand on les aura rechassés d'ici, je Viendrai te cher-

cher. » 11 m'a donc couvert de branches, de terre, de plairas du mur, avec une lucarne pour moi respirer... Il a fait ça au risque de sa vie, car les Boches lui arrivaient dessus, quand il s'est résigné à me laisser.

« Ils radinent donc toute la nuit dans la souricière, mais au petit jour, qu'est-ce qu'ils prennent! Si bien que le soir, ils étaient repartis; seulement, l'endroit restait sous leur feu. Et je me croyais bien condamné à crever là, car j'avais beau avoir une volonté désespérée, je n'arrivais qu'à remuer un peu la tète, tout le reste du corps était paralysé.

(( Mais voilà que, dans le milieu de celte seconde nuit, j'entends un traînement par terre; c'était mon Dubreuil, venu en rampant : (( Toc, toc, peut-on entrer, cher ami? Je ne vous dérange pas? Comment! pas encore levé ! moi qui venais vous chercher pour faire un tour... souffrez que je vous défasse vos couvertures, — et vous prendrez bien un bon coup de café au rhum. » ïu parles, si j'en pleurais! oui, mais j'étais raide comme une planche, et il fallait ramper au moins deux kilomètres : il a été obligé de m'emporter étendu sur son dos, moi qui ai la tête de plus que lui.

« Ah! ma pauvre chérie, ça ne se raconte pas! 11 avait les mains, les coudes, les genoux et même la figure en sang, car il s'aidait jusqu'avec son menton pour avancer! Enfin, il était dans un tel état qu'il a fallu l'envoyer à l'hôpital, tandis -que moi, l'amhulance m'a suffi. Qu'est-ce que tu dis de ça? 11 ne s'agit pas là d'un coup de bravoure que tu fais parfois sans y penser, il s'agit d'un dévouement acharné pour un pauvre bougre de camarade qui n'a souvent pas une cigarette à offrir.

« Comme je sais que Dubreuil aime bien sa femme et ses enfanis, voilà l'adresse pour aller les voir. Il est imprimeur, — un bon métier, où les journées sont fortes, mais où on n'est pas regardant à dépenser. Alors sa femme, quand même que ce serait une pas grand' chose, fais-toi amie avec elle, rends-lui service comme tu pourras. Souviens-toi que jamais tu n'approcheras de ce que Dubreuil a fait pour moi.

« D'abord, inutile de m'envoyer le petit colis habituel, emploie déjà ces quelques francs pour un jouet aux enfants par exemple. Et tu verras ce que le ménage a besoin. Retire ce qui nous reste de la caisse d'épargne, tu sauras

bien venir en aide, semblant de rien; fais croire que tu as le moyen, que tes parents sont établis. . »

« — Croyez-vous, Madame! C'est comme une dérision! au point que je voudrais pouvoir rentrer sous terre... Le restant de la lettre, il est question de nos enfants...

« Alors, je vais bien vite annoncer à mon mari ce qu'il en est... Et vous Madame, — ah! que je suis donc honteuse, — vous allez écrire de votre côté à M. Dubreuil...

— Oh! non Madame, je ne suis pas honteuife d'être uae simple ménagère, — je suis honteuse de cette erreur de mon mari et d'être venue comme ça, avec ces violettes et ce petit paquet...

« Ah! vous me proposez un échange bien facile, selon vous, puisque nous ne dirons toujours que la vérité.

« Vous écrirez à votre mari que vous m'avez vue, que vous m'aimez bien, que vous me trouvez d'un sentiment admirable... Oh! Madame... A condition que j'écrirai, moi, à mon mari, que vous ne me déplaisez pas trop, — et

que j'ai soin de lui obéir : par conséquent, que je suis amie avec la femme de son camarade Dubreuil et que je lui rends service.

(( Oh ! Madame, de la façon dont vous présentez ça, je ne peux pas refuser. Si vraiment c'est pour vous désennuyer, pour bavarder, changer vos idées, que vous voulez venir m'aider un peu à coudre, l'après-midi, bien sur, j'accepte, puisque, par bonheur, l'atelier est grand.

(> Et vous, vous acceptez de grand cœur le pelit bouquet et les jouets. Vous trouvez que ces brimborions ont une valeur immense... Cela vous représente la nature affectueuse, reconnaissante, de toute une classe de braves gens, — comme certains bibelots de rien du tout font admirer le génie de l'ouvrier français...

(c Eh bien, moi, alors, Madame, — qu'est-ce que je dirai? Votre mari, ce monsieur riche qui a tant souffert pour sauver mon pauv' mien!...

« Oh I non, Madame, je ne saurai pas, je

n'essaierai même pas... Mais vous entendez bien, Madame, ce qu'il a fait là, votre mari, c'est beau, c'est beau et c'est beau!... C'est surtout quelque chose qui ne se fait pas chez l'ennemi!... C'est de l'article de luxe qu'on ne trouve pas ailleurs qu'en France!...

a Oh! mais, je crie à tue-tête, je gesticule comme une possédée, — et vous qui penchez la tête en me souriant si gentiment... Viensnous-en vite, Lolo, — c'est sans doute que j'ai encore dit une impolitesse... »

M'"* Lucienne, ia plus jeune des institutrices de l'école maternelle, est une blonde mignonne, si douce de physionomie qu'elle fait penser à une jolie bergère de gravure vouée à des moulons frisés, enrubannés, — et que l'on s'étonne de la voir en fonctions dans un quartier de Paris aux ouailles plutôt mal peignées.

Ses élèves l'aiment à la façon tyrannique; elle leur appartient, bien plus qu'ils ne dépendent de son autorité : ils l'obligent à jouer sans repos pendant les récréations, ils la retiennent dans le préau, les soirs où c'est son tour de partir à quatre heures. Bien mieux : ceux qui offrent des traits de race, qui montrent un tempérament, une personnalité l'influencent positivement. Il y a, par exemple, Jeanne Minois, une brunette de six ans, aux yeux vigilants, au visage maigre et jaloux, — Lucienne ne peut pas s'empêcher d'examiner

« Fair qu'elle a », chaque jour, un peu comme le subordonné se préoccupe de l'humeur de son chef. Sait-on quelles aubes nouvelles promet au monde l'àme des tout petits?

L'année dernière, Lucienne habitait dans le voisinage de l'école, chez une vieille parente qui devait lui remettre, en dot, un assez riche héritage.

A la veille de sa majorité, un jeune homme lui fut présenté dans une famille amie : M. Cari devait faire un excellent mari; chevelu, barbu, il était d'un roux agréable qui allait avec son visage' coloré, avec son titre savant d'ingénieurchimiste. L'élégance naturelle lui manquait, mais il savait s'habiller; il y avait de la lourdeur dans son esprit, mais on pouvait prendre pour delà naïveté sympathique les maladresses de sa galanterie tantôt humble, tantôt hardie.

Lucienne hésita longtemps avant de l'accepter pour fiancé; elle était fascinée, plutôt que prise par les sentiments. Et même, quelques signes douteux surpris çà et là : un froncement de sourcils, un regard aiguisé, une brusque avancée de mâchoires lui faisaient soup-

çonner que le prétendant n'apportait pas, en partage, cet élément indispensable de bonheur qui s'appelle la bonté.

Mais, d'un autre côté, on Félourdissait d'appréciations favorables et de couplets attendrissants sur le bienheureux temps des fiançailles. Bref, nature poétique, elle céda au mirage littéraire, à défaut de penchant véritable. M. Cari fut agréé.

Or, au lendemain de cet accord officiel, il s'excusa plaisamment de n'être pas tout à fait de nationalité française, lui qui, déjà, en termes ambigus, s'attribuait une situation industrielle mal définie et hors de contrôle.

Mais quoi? Les grandes capitales se ressemblent, et leurs citoyens sont compatriotes, peut-on dire. M. Cari était un Parisien de Vienne. Au surplus, il allait achever de se franciser, — les formalités de naturalisation ne seraientpeut-être terminées qu'aprèsle mariage, mais ça n'avait aucune importance...

La petite Jeanne Minois avait celte chance

d'habiter <( juste en face de Mademoiselle », et, la rue étant étroite, de pouvoir, à l'occasion, lui adresser des bonjours aimables, des sourires affectueux.

Au mois de juin, le premier soir où elle vit M. Cari assis devant la fenêtre ouverte, et qui faisait des grâces pour sa fiancée et pour la vieille parente, elle montra un tel visage effaré, indigné, que Lucienne s'amusa beaucoup de celle explosion de jalousie enfantine.

Oui, mais il ai'riva qu'à Fécole, le lendemain et les jours suivants, Jeanne persista dans son attitude bizarre : plus d'expansion, plus de mines souriantes. Elle était si changée que son anxiété se communiqua àtoulela classe ! Sans qu'il fût besoin de paroles, par simple effet de magnétisme, les camarades prenaient un air malheureux pour regarder Mademoiselle.

Lucienne en vint à médiler sérieusemeiil : « Voilà un fait vraiment curieux. » Ce rien de réflexion contribua tout de même à ce qu'elle résistât fermement aux instances de M. Cari, (jui cherchait à bâcler le mariage le plus vite possible :

— Mais non; l'époque des vacances est toute indiquée ; je désire attendre le mois d'août... Pourquoi tant se presser?

Au mois d'août, ce fut la guerre. M. Cari dut s'en retourner dans son pays d'origine, afin de prendre les armes contre la France. Il jeta le masque avec une cynique brutalité :

— Rendez-moi ma bague, et que ne puis-je vous arracher l'argentperdu de mes bouquets ! . . . Ahî vous pouvez vous flatter de l'avoir échappé belle, vous et votre fortune...

Lucienne, alterrée, considéra de mémoire le personnage, et il lui apparut soudain que tout était mensonge et ruse malintentionnée dans ses propos et dans ses manières. Mais quels dons innés de dissimulation! La directrice, les collègues de l'école, les bonnes femmes du quartier le trouvaient charmant, d'un avis unanime. La maman même de Jeanne Minois s'extasiait du matin au soir sur les mérites certains de ce monsieur si poli, si prompt à saluer le monde.

Et comment alors expliquer l'extraordinaire animosité de l'enfant! 11 y avait là bien autre

chose que de la jalousie : une sorle de flair infaillible avait éventé le mauvais individu.

Lucienne, sincèrement reconnaissante, fut prise d'une palpitante curiosité : quel était le sentiment profond de la petite Jeanne?

Elle essaya de questionner :

— Tu n'aimais pas M. Cari?... Ça te faisait de la peine de le voir auprès de moi?

Le (( non » et le « oui » sortaient sans hésitation ; mais à cette demande précise : « Pourquoi? » il ne venait, en fait de réponse, que des crispations de figure, des mouvements d'épaules pénibles : on devinait l'insaisissable impression pour laquelle il n'existe pas de mots appropriés, l'avertissement intérieur qui échappe à toute définition, à toute interrogation directe.

Et le problème n'en élait que plus angoissant, — problème de psychologie enfantine et aussi d'atavisme féminin. Car Lucienne ne doutait pas que la petite Jeanne ne dût à l'hérédité sa prodigieuse clairvoyance : c'était un émoi venu des profondeurs de la race qui lui avait dénoncé l'aventurier, l'homme de proie, dans le personnage si habilement déguisé.

Plus le milieu social est d'un humble niveau,

plus la créature femme est exposée aux mauvaises chances, et aussi plus se développe en elle le sens divinatoire des pièges de la vie. Certainement, il y avait, dans la lointaine ascendance de l'enfant, quelque drame de rapt, de violence, de meurlre...

Lucienne, en secrel, interrogea la maman :

— De quel pays êtes-vous donc, madame Minois ? Jeanne n'a pas pu me le dire.

— Est-ce qu'on raconte ça aux enfants?... Je suis des Cévennes, un rude pays, oii, dans l'ancien temps, il y avait encore des bêtes sauvages et où, à l'âge de Jeanne, on s'en allait dans la montagne garder les troupeaux.

— Vous connaissez quelques événements de la vie passée?

— Oh! ma foi, non.

Un soir, on vient chercher tous les élèves les uns après les autres, Jeanne reste la dernière dans le préau.

— Ah ! nous voilà seules toutes les deux, s'écrie Lucienne enjouée, c'est toi qui me gardes,

lâche qiio je ne m'enniiie pas... Tiens, au fait, raconte-moi une hisloire.

Elle s'assied sur un banc d'enfant. La pelite Jeanne, debout, la regarde fixement, puis, lout à coup, elle baisse les yeux et parle à demivoix, comme si elle retrouvait peu à peu dans sa mémoire un souvenir très lointain :

— Y avait une fois nu beau monsieur (|u'on se figurait qu'il était pareil à tout le monde, et qui s'approchait en guel.'a:it une gentille mademoiselle qui gardait tout plein de petits enfants... On aurait dit qu'il avait des yeux en velours et des dents blanches exprès pour rire, mais en desr^ous c'étaient des yeux mauvais et des dents exprès pour faire du mal... Et un jour on a crié : « La guerre! la guerre I... » Alors le méchant monsieur s'est ensauvé et les enfants de Mademoiselle ils ont été bien contents... bien... bien...

La pelite Jeanne, suffoquéede sanglots, cache sa figure contre le corsage de son auditrice.

Lucienne la serre dans ses bras, et, toute impressionnée, se met à rêvera l'ancien temps, au rude pays des Cévenneshantéde bêtes sauvages: à quelque petite gardeuse de troupeau qui. assaillie, n aurait pas été secourue à temps...

LES mUiliS

Dans un coin tlo son salon immense où n'enlient plus que les intimes, Madame Le lUimeur cause avec sa cousine. Madame Chartron-Bovincourl, — elles sont du même âge,quaranle-cinq ans, lune blonde, l'autre brune, et leur beauté aux traits nobles est encore ensoleillée de jeunesse.

— En effet, soupire Madame Le Rumeur, loi et moi, nous n'avions jamais ensemble de conversations maternelles.

— Il a fallu la guerre, le départ de nos

— Et pourtant, je t'assure que mon bonheur était de dépenser le plus d'argent possible pour Robert : instruction, élégance, distractions ..

Madame Cbartron sourit avec mélancolie :

— Un fils est comme une propriété où l'on ajoute continuellement de coûteux embellissements.

Après un silence, elle reprend :

~ Très bien la dernière lettre de Ion petit Robert. Quelle est donc cette personne qui me Ta apportée?

— Mélanie, ma cuisinière, que lu connais depuis des éternités.

— Non ! une femme, plus très jeune, avec une physionomie digne, un peu sévère, pas une dame, et cependant l'air de quelqu'un. J'ai été embarrassée : savoir si je devais lui donner, non pas la gracieuseté numéro un, mais la gracieuseté deux ou trois.

— Comment! tu as donné ta gracieuseté numéro deux à Mélanie !

— Appelle-la donc, que je la revoie.

Madame Le Rumeur sonne sa femme de chambre :

— Julie, voulez-vous dire à Mélanie de venir me parler.

Mélanie entre : figure bretonne, corsage noir, col blanc, une personnalilé physique d'un dessin agréable — mais enfin, on voit que c'est une femme qui travaille. Los mains sont

Page 1