‹ Les contes de ma mère l'Oye avant PerraultChapitre 15 sur 36 · LE PETIT CHAPERON ROUGE · texte numérisé non relu

LE PETIT CHAPERON ROUGE

» ous avons vainement cherché l'origine

3 du Petit Chaperon rouge 1 . Suivant

Collin de Plancy, on conte dans le Fi-

■ nistère l'histoire d'une jolie villageoise

qui, ayant rencontré un inconnu, écouta ses doux

i. Faut-il citer, à titre de rapprochement, la fable suivante qui, dans la mythologie allemande, se rattache à la fête du printemps :

Toser, le prince des géants d'hiver, a enlevé le marteau de Douar, le dieu du tonnerre, et l'a caché à huit lieues sous terre. Il ne le rendra que si on lui donne pour femme Frouwa, la Vénus germanique. Donar s'habille en épousée et, accompagné de Loki, le plus rusé des dieux, qui s'est déguisé en servante, il part pour le pays des géants. Au festin des noces, la fiancée mange à elle seule un bœuf tout entier, huit saumons et toutes les friandises destinées aux

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propos, se laissa embrasser par lui et revint au village, la figure noire et flétrie : l'inconnu était un démon au souffle empoisonné.

Cette historiette nous mène à considérer celle de Perrault comme une allégorie, et nous avons déclaré dans Y Introduction notre répugnance pour l'allégorie en matière de conte.

Nous n'avons pas caché davantage notre peu de goût pour le symbole, et, comme il n'y a presque rien à dire du Petit Chaperon rouge, nous allons consacrer quelques lignes à exposer un des motifs de notre répulsion. Dans la version allemande que nous donnons ci-après, la fillette est retirée du ventre du loup par un chasseur.

Se fondant sur des textes traduits par M. Max

femmes. Elle boit de plus trois tonneaux d'hydromel.

— Je n'ai jamais vu, dit Toser, fiancée tant manger et' tant boire.

— C'est, répond Loki, qu'elle jeûne depuis huit jours, tant était grand son désir de vous voir!

A ces mots, Toser, avide d'embrasser la financée, lève son voile, mais à la vue de ses* yeux il recule épouvanté jusqu'au bout de la salle et s'écrie :

— Qu'ils sont terribles, les yeux de Frouwa!

— C'est, répond Loki, que depuis huit nuits elle ne dort pas, tant est grand son désir de vous voir!

Toser alors fait chercher le marteau pour le placer, selon la coutume, sur les genoux de la fiancée. Donar s'en saisit et abat le prince des géants. (Colshorn, Deutsche Mythologie, p. 139 et suiv.)

Ne dirait- on pas le premier germe du dialogue entre le loup et le petit Chaperon rouge ?

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Muller, M. Hyacinthe Husson prétend que le conte correspond au mythe védique de Vartikâ que les Açvins, les représentants des crépuscules du soir et du matin, arrachent à la gueule d'un loup.

. Plus haut il affirme que cette adolescente, « au front couronné des lueurs de la lumière matinale, est elle-même une aurore; » et il ajoute que, « tout en s'acheminant vers sa mère-grand, c'est-à-dire vers les aurores qui l'ont précédée, la fillette au chaperon rouge est interceptée par le soleil dévorateur sous la forme d'un loup. »

Or, chez M. Husson, les historiettes de Perrault se résolvent ainsi toutes indistinctement dans la lutte du soleil et de l'aurore. Le Petit Chaperon ronge, Peau d'Ane, la Belle au bois dormant, la Barbe bleue, le Chat botté, etc., etc., renferment un seul et unique symbole : l'aurore se dérobant à la poursuite du soleil et finissant par se livrera l'astre triomphant 1 .

Sous prétexte que, dans les mythes du Véda, le soleil et l'aurore jouent le rôle principal, M. Max Muller et son école ne voient guère que leur conflit dans les contes de toute provenance.

Je n'ignore pas que l'homme primitif ayant peu

i. Pour varier, la Belle au bois dormant «outre qu'elle est l'image de ha lumière céleste envahie par la nuit, se prête aussi au symbolisme d'un printemps lumineux engourdi par le sommeil de l'hiver. »

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d'idées, les répète volontiers sous toutes les formes ; je sais de plus qu'il faut tenir compte des changements amenés par la tradition'; mais, de bonne foi, est-il supposable que l'humanité à son berceau ait inventé des milliers de légendes pour symboliser presque toujours le même phénomène, — un phénomène que les premiers hommes, si l'on en juge par les écrits les plus anciens, contemplaient d'un œil assez indifférent ?

D'ailleurs, ne pourrait-on pas soutenir que ce n'est point du mythe du soleil et de l'aurore que viennent les contes de Pamoureux qui poursuit l'amoureuse ; mais qu'au contraire, on a transporté dans le ciel ces histoires parfaitement terrestres ?

A ce mythe inévitable, M. Gaston Paris a tenté de substituer pour le Petit Poucet, et la chose a fait événement, un dieu aryen voleur de bœufs célestes, l'Hermès enfant des hymnes homériques; de son côté, M. Angelo de Gubernatis en a ajouté quelques autres ; mais, nous tenons à le répéter, ce système de conjectures, quoique moins exclusif, est encore loin de constituer une science. '

Toutes ces interprétations, quelquefois ingénieuses, sont en général bien confuses et, partout où leurs auteurs ne montrent point par quels intermédiaires le mythe a passé pour arriver à l'état de conte, on ne doit les accepter qu'avec une extrême prudence. C'est là surtout qu'il faut

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se garder du danger des rapprochements, des séductions de l'analogie.

Il serait tout aussi facile d'interpréter par un mythe solaire le roman moderne de Paul et Virginie que le vieux conte de Peau d'Ane ou celui du Petit Chaperon rouge. Virginie périt dans une tempête: quoi de plus naturel à première vue que de l'assimiler à une aurore qui, pour parler comme M. Husson, « se dérobe derrière la brume humide, échappant ainsi à la poursuite du soleil, » autrement dit de Paul?

Il est bon de se souvenir que, dans un livre qu'on ne lit plus, Y Origine de tous les cultes, Dupuis a le premier ouvert la voie à ces aventureuses investigations, et qu'en se servant des mêmes procédés un plaisant a démontré avec la même évidence que Napoléon I er est un mythe et n'a jamais existé que sous la forme d'un dieu solaire. Quand la science est grossie, gonflée par l'imagination, a dit quelqu'un, elle déborde et roule aux chimères 4 .

Le Petit Chaperon rouge est un des rares contes (et le seul du recueil de Perrault) qui finissent mal,

i. La méthode d'Ad. Kuhn est, j'aime à le reconnaître, beaucoup plus circonspecte et autrement exacte au point de vue philologique, mais jusqu'à présent son auteur ne l'a pas, que je sache, appliquée aux contes de Perrault. Voir les Mythes du feu et du breuvage céleste che% les nations indoeuropéennes, par F. Baudry, Revue germanique, t. XIV et XV (i86ï),

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pour parler comme les âmes sensibles. S'arrêter à écouter un loup, prendre le chemin le plus long et s'amuser à cueillir des noisettes, était-ce un si abominable crime et qui méritait une si terrible punition? Pourquoi donc Perrault n'a-t-il pas, avec les nourrices allemandes, sauvé la jolie petite fille et sa mère-grand? Était-ce pour donner à son jeune auditoire le plaisir de la peur, ou serait-ce plutôt que ce dénoûment lui a paru trop invraisemblable?

Il est permis de faire parler un loup, mais lui découdre le ventre sans l'éveiller et en tirer vivants les gens qu'il a avalés, c'est une autre affaire. Le conteur qui prend la peine d'expliquer que le loup ne commença point par manger le Petit Chaperon, « à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt, » ce conteur a dû trouver que cette opération dépassait toutes les bornes de la fantaisie.

Il est bien probable que les nourrices françaises n'ont pas eu le même scrupule, et que le conte est arrivé complet jusqu'à ses oreilles. Un de nos amis nous affirme l'avoir entendu raconter ainsi à Colmar, il y a une trentaine d'années.

Peut-être aussi Perrault a-t-il retranché la fin pour mieux amener sa morale. Il est à remarquer que, dans la version allemande, le loup n'invite pas le Chaperon à se coucher avec lui. Notre conteur at-il ajouté ce détail pour compléter l'allégorie, ou, s'il l'a trouvé chez les nourrices françaises, y a-t-il

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pris l'idée de sa moralité, le seul défaut de ce conte ravissant?

Ces quatre-vingts lignes auxquelles on ne peut ni changer ni retrancher un mot, sont, en effet, un modèle du genre et personne ne songerait à en rapprocher la narration plus touffue des frères Grimm, quoique dans sa lourdeur elle ne manque pas de grâce.

Nous parlons, bien entendu, du premier des deux récits allemands; le second nous semble tout à fait inutile et redondant. Le loup ayant été puni de sa gloutonnerie et le Chaperon ayant déclaré qu'on ne l'y rattraperait pas, à quoi bon lui faire prendre sa revanche?

Cette fin parasite se retrouve d'ailleurs dans une foule de conte.s, entre autres dans un récit enfantin d' Halliwtll (Nursery Rhymes), l'Histoire des trois petits Cochons, que M. Loys Brueyre a traduite en son curieux recueil des Contes populaires de la Grande-Bretagne.

Pour venger ses deux frères que le loup a dévorés, le troisième petit cochon attrape trois fois le compère et finit par le faire tomber dans un grand chaudron plein d'eau bouillante, puis le mange à son souper.

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LE "PETIT CHq4TE<R0C*C "ROUGE

ROTHKAEPPCHEN

Contes des Enfants et du Foyer, des frères Grimm, n° 26.

Il y avait une fois une bonne petite fille, aimée de tous ceux qui la voyaient, mais surtout de sa grand'mère, qui ne savait rien lui refuser.

Celle-ci lui fit présent d'un petit chaperon de velours rouge, et, comme il lui allait très-bien, et qu'elle ne s'habillait plus autrement, on l'appela le petit Chaperon rouge»

Un jour sa mère lui dit :

— Viens, petit Chaperon, voici un morceau de gâteau et une bouteille de vin, porte-les à ta mèregrand; elle est faible et malade, cela lui fera du bien. Mets-toi en route avantqu'il fasse trop chaud ; et> quand tu y seras, va bien gentiment ton chemin sans courir à droite et à gauche; autrement tu tomberais, la bouteille se lasserait et la grand'mère n'aurait plus rien. Quand tu entreras dans sa chambre, n'oublie point de dire bonjour^ et ne commence pas par aller fureter dans tous les coins;

— Je suivrai bien vos recomtnandatioris, répon-

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dit le petit Chaperon à sa mère, et elle lui donna sa main *.

Mais la grand'mère demeurait là-bas dans le bois, à une demi-heure du village. Quand le petit Chaperon entra dans le bois, le loup vint à sa rencontre. Comme elle ne savait pas quelle méchante bête c'était, elle n'en eut pas peur.

— Bonjour, petit Chaperon, dit-il.

— Grand merci, loup.

— Et où vas-tu si matin, petit Chaperon ?

— Chez mère-grand.

— Et que portes-tu sous ton tablier ?

— Un gâteau et du vin. Hier nous avons cuit 2 , et je porte à la pauvre vieille mère-grand de quoi lui faire du bien et la fortifier un peu.

— Petit Chaperon, où demeure ta grand'mère ?

— A un bon quart de lieue d'ici, dans le bois; sa maison est sous les trois grands chênes ; au bas sont les haies de coudres, tu verras bien, dit le petit Chaperon.

Le loup pensait en lui-même : « Elle est jeune, elle est tendre, ce sera un bon morceau> bien meilleur que la vieille; il faut m'y prendre adroitement pour les happer toutes les deux. »

Il chemina un instant près du petit Chaperon, et il lui dit :

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