‹ Les contes de ma mère l'Oye avant PerraultChapitre 16 sur 36 · Le pain de la semaine chez le fournier · texte numérisé non relu

Le pain de la semaine chez le fournier

— Petit Chaperon, vois donc partout les belles fleurs ; pourquoi ne regardes-tu pas autour de toi ? N'entends-tu pas comme les oiseaux chantent bien? Tu vas droit devant toi comme si tu allais à

l'école, tandis que c'est si amusant de jouer dans le bois.

Le petit Chaperon leva les yeux et, quand elle vit que tout était plein de si belles fleurs et que les rayons du soleil dansaient çà et là à travers les branches, elle se dit : « Si j'apportais à mère-grand un bouquet frajs cueilli, cela lui ferait plaisir aussi. Il est de si bonne heure que j'arriverai encore à temps. »

Elle quitta le chemin pour entrer dans le fourré, et se mit à chercher des fleurs. Quand elle en avait cueilli une, il lui semblait que plus loin il y en avait une plus belle ; elle y courait et s'enfonçait de plus en plus dans le bois.

Pendant ce temps-là, le loup alla droit à la maison de la grand'mère. Il frappa à la porte.

— Qui est là ?

— Le petit Chaperon, qui apporte un gâteau et du vin. Ouvrez.

— Appuie seulement sur la clenche, cria la -grand'mère, je suis si faible que je ne peux pas me

lever.

Le loup pressa la clenche, la porte s'ouvrit, et le rusé, sans dire un mot, alla droit au lit de la grand'-

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mère et l'avala. Puis il passa ses vêtements, mit ses coiffes, se coucha dans le lit et ferma les rideaux.

Le petit Chaperon avait continué de chercher des fleurs. Quand elle en eut tant cueilli qu'elle n'en pouvait porter davantage, elle repensa à la mèregrand et se remit en route. Elle s'étonna de trouver la porte ouverte. A son entrée dans la chambre, tout lui sembla si singulier, qu'elle se dit : « Ah ! mon Dieu, comme j'ai le cœur serré aujourd'hui, moi qui suis si heureuse ordinairement chez la grand'mère. »

Elle dit bonjour, mais ne reçut pas de réponse. Elle alla vers le lit et ouvrit les rideaux. La grand'mère était couchée, ses coiffes rabattues sur sa figure, et elle avait l'air tout drôle.

— Eh ! grand'mère, que vous avez de grandes oreilles I

— C'est pour mieux t'entendre.

— Eh ! grand'mère , que vous avez de grands yeux!

— C'est pour mieux te voir. -

— Eh ! grand'mère , que vous avez de grandes mains !

— C'est pour mieux te saisir.

— Eh ! grand'mère, que vous avez une horrible bouche !

— C'est pour mieux te manger.

En disant ces mots, le loup sauta du lit et goba le pauvre petit Chaperon rouge.

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Lorsque le loup eut apaisé son vorace appétit, il se recoucha, s'endormit et se mit à ronfler tout haut. Le chasseur passait par là; il pensa : « Comme la vieille ronfle ! Voyons si elle n'a besoin de rien. »

Il entra dans la chambre et, s'approchant du lit, il vit que le loup y était couché.

— Te voilà enfin, dit-il, vieux pécheur! il y a longtemps que je te cherche.

Il allait mettre en joue sa carabine, quand il songea que le loup pourrait bien avoir mangé la mèregrand, et qu'il serait encore temps de la sauver.

Au lieu de faire feu, il prit des ciseaux etcommença de découdre le g ventre au loup endormi. Après qu'il eut donné deux coups de ciseaux, il vit briller le petit Chaperon rouge; deux nouveaux coups, et la fillette sauta dehors en s'écriant :

— Ah ! quelle peur j'ai eue ! comme il faisait noir dans le corps du loup !

Puis vint la vieille grand'mère encore vivante, mais à peine pouvait-elle respirer.

Le petit Chaperon rouge ramassa vite de grosses pierres, et ils en remplirent le ventre du loup. Quand le compère s'éveilla, il voulut sauter à bas du Jit; mais les pierres étaient si lourdes qu'aussitôt il retomba : il était mort.

Tous trois furent bien contents; le chasseur prit la peau du loup et l'emporta; la mère-grand mangea le gâteau et but le vin que le petit Chaperon avait

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apportés, et elle retrouva ses forces ; mais le petit Chaperon rouge se dit : « De ta vie tu ne t'écarteras plus de ta route pour courir dans le bois, quand ta mère te l'aura défendu. »

On raconte aussi qu'une fois que le petit CKaperon portait à sa mère-grand une autre galette, un autre loup lui parla et chercha à la détourner de son chemin. Le petit Chaperon se garda bien de l'écouter. Elle suivit sa route tout droit et dit à sa grand'mère qu'elle avait rencontré le loup, qui lui avait souhaité le bonjour, mais qui l'avait regardée avec des yeux terribles.

— Si ce n'avait été sur le grand chemin, il m'aurait mangée.

— Viens, dit la mère-grand, nous allons fermer la porte, de peur qu'il n'entre.

Bientôt le loup frappa en criant :

— Ouvrez, grand'mère, je suis le petit Chaperon rouge, et je vous apporte une galette.

Elles se turent et n'ouvrirent pas. La tête grise * rôda quelque temps autour de la maison et finit par sauter sur le toit. Il voulait y attendre le départ du petit Chaperon; il l'aurait suivie et mangée dans l'ombre.

Mais la grand'mère comprit ce qu'il avait dans

1. Ysengrin, gris de fer, est, comme on sait, le nom du loup dans le Roman du Renard.

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la pensée. Comme il y avait devant la maison une grande auge de pierre, elle dit à la petite fille :

— Prends le seau, petit Chaperon ; hier j'ai fait cuire des saucisses, va verser dans l'auge l'eau ou elles ont cuit.

Le petit Chaperon charria tant d'eau que la grande auge en fut pleine. L'odeur des saucisses montait au nez du loup; il reniflait et guignait en bas. Enfin il allongea tant le cou qu'il ne put se tenir et commença de glisser. Il glissa si bien du toit, qu'il tomba dans la grande auge et s'y noya.

Le petit Chaperon retourna joyeuse chez elle, et personne ne lui fit de mal.

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