‹ Les contes de ma mère l'Oye avant PerraultChapitre 30 sur 36 · RIQUET A LA HOUPPE · texte numérisé non relu

RIQUET A LA HOUPPE

1 ans ses Recherches sur les Contes des S fées, Collin de Plancy déclare, en aborp dant Riqueî à la Houppe, « qu'il trouve ' tant de choses à dire sur ce conte qu'il craindrait d'ennuyer par de petits détails. » Et il n'en dit presque rien, sinon que Riquetàla Houppe a inspiré la Belle et la Bête à M 01 ' Leprince de Beaumont. En quoi il se trompe.

La Belle et la Béte a évidemment le même point de départ que l'Alouette qui chante et qui saute, un vieux conte populaire recueilli de nos jours par les frères Grimm, etquî a fourni aussi à M"" d'Aulnoy une partie de son Oiseau bleu.

Le début est absolument le même, avec cette

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seule différence qu'il exprime en dix lignes ce .que M me Leprince de Beaumont délaye en quatre pages.

Une autre -version allemande de cette histoire, peut-être moins primitive, la Branche de noyer, de Bechstein , offre avec le conte français des ressemblances encore plus frappantes. Non-seulement le début, mais le dénoûment du récit est identique. Ici comme là, la beauté et la bonté rompent l'enchantement et métamorphosent la brute en un beau prince qui épouse l'héroïne.

Il est bien probable que M me Leprince de Beaumont n'a connu de ce conte qu'une version fort incomplète. Elle a remplacé par de jolies scènes de sentiment les incidents merveilleux où elle avait cru voir ce même sentiment représenté sous une forme plastique, et c'est ainsi qu'elle a écrit son chef-d'œuvre, auquel il ne manque que la sobriété et la naïveté pour être un chef-d'œuvre.

La Belle et la Bête n'a qu'un point de contact avec Riquet à la Houppe. C'est l'esprit qui dans le récit de Perrault opère le prodige que M me Leprince de Beaumont fait accomplir par le cœur <

« — Vous pouvez, dit le héros à la princesse; me rendre le plus aimable des hommes.

^- Comment cela se peut-il faire? répond la princesse qui , peu soucieuse d'épouser un magot, Cherche par tous les moyens possibles à éluder sa parole.

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— Cela se fera si vous m'aimez assez pour souhaiter que cela soit ; et, afin, madame, que vous n'en doutiez pas, sachez que la même fée qui, au jour de ma naissance, me fit [le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qu'il me plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celui (}ue vous aimerez, et à qui vous voudrez bien faire cette faveur. j>

Et la princesse prouve qu'elle est réellement devenue femme d'esprit, en souhaitant la métamorphose qui lui donne pour mari le prince le plus beau et le plus aimable du monde.

Cet incident, comme celui qui l'a changée ellemême, n'arrive malheureusement qu'à la suite d'une conversation tîès-galante, très-froide et trèslongue, où l'auteur déploie infiniment de grâce et d'ingéniosité, mais à laquelle les enfants n'entendent goutte et qui les ennuie profondément;

Dans un article cité plus haut, M. Montâigu estime « qu'on peut prendre Riquet à la Houppe comme le type le plus général et le plus philosophique du merveilleux français. » La philosophie de Riquet à la Houppe n'est, hélas ! que trop apparente ; mais si ce Conte représente mieux que tout autre le merveilleux français, il faut en conclure que ce merveilleux est bien pauvre; car ce qu'on doit surtout lui reprocher, c'est le manque de fantaisie.

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Ce récit précieux et alambiqué montre ce que peut son auteur, quand le fond populaire lui fait défaut, et qu'il se trouve réduit à ses propres inventions. Dans son désarroi, il va jusqu'à renier les fées et à donner leur œuvre pour une pure allégorie.

« Quelques-uns assurent, dit-il, que la princesse ayant fait réflexion sur la persévérance de son amant, sur sa discrétion et sur toutes les bonnes qualités de son âme et de son esprit, ne vit plus la difformité de son corps ni la laideur de son visage. »

Riquet à la Houppe n'a pas inspiré la Belle et la Bête, mais l'un et l'autre procèdent de cette idée qui fait le fond d'un grand nombre de traditions : Dès qu'une jeune fille a consenti à embrasser ou à épouser un monstre : crapaud, porc, serpent, celui-ci devient aussitôt un prince éclatant de beauté.

Dans les Contes populaires de la Grande- Bretagne, à la suite du Crapaud, de Chambers, M. Loys Brueyre établit très-bien ce mythe et en cite une foule d'exemples. Du récit de la nourrice Perrault a retenu cette idée et lui a donné le sens philosophique que « dans l'objet aimé tout nous paraît aimable. »

Si l'on en croit M. Gaston Paris, il ne serait pas impossible de trouver dans l'Inde le germe de

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Riquet à la Houppe. Le savant mythologue cite {Revue critique, juillet 1874, p. 1) un conte extrait du Kandjour et traduit du tibétain en allemand, lequel, selon lui, offre une incontestable parenté avec celui de Perrault.

Ce récit est une forme ancienne de l'histoire de Kouça ou Kusa, qui a fourni le sujet d'un poëme singhalais, publié et traduit en anglais par M. Thomas S teele. J'emprunte quelques détails sur l'œuvre et son auteur à un article de M. Léon Feer, publié dans la même Revue (janvier 1872, p. 3).

Le Kusa- Jâtaka est l'un des 55o récits appelés Jâtaka, relatifs aux existences antérieures de Buddha. Un poëte de la deuxième moitié du xvi e siècle, Alagiyavanna Mohottala, secrétaire d'un des principaux chefs du pays, a fait de cette histoire un poëme en langue Elu, c'est-à-dire en ancien singhalais.

Il a suivi de très-près le texte et, selon l'usage indien, il a mis son récit dans la bouche de Buddha, qui sait tout et particulièrement les aventures comme celle-ci, dont il affirme avoir été le héros sous le nom de Kusa.

M. Léon Feer résume en ces, termes ce poëme très-remarquable qui, à Ceylan, figure dans le programme des examens pour le service civil :

« Kusa était laid, mais plein de sagesse; il était fils d'un puissant souverain, et se fiança à une

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princesse d'une grande beauté, fille d'un roi secoridaire. Dès que Prabavati vit son fiancé, elle s'enfuit et retourna chez son père,

« Kusa la suit, s'introduit comme cuisinier dans le palais et s'y distingue par son talent hors ligne. Il se fait reconnaître de la princesse qui le repousse et l'oblige à se retirer. Mais sept rois étant venus, chacun à la tête d'une armée, demander la main de Prabavati, le père de la princesse ne voit pas d'au-

tre expédient pour sortir d'embarras que de la couper en sept morceaux.

« A de moment, Kusa se présente* Par son génie ou plutôt par sa « voix de lion » (la voix de lion est Un des attributs de Buddha), il fait prisonniers les sept prétendants, mafie chacun d'eux à une des scëurs de Prabavati et épouse lui-même la princesse qui l'avait dédaigné. » Il importe d'ajouter que, le mariage décidé) la laideur de Kusa s'est changée en beauté.

fe'il faut reconnaître daris le Kusa-Jâtaka la légende primitiVe de Riquei à la Houppe, on doit avouer également qu'avant d'arriver à sa forme actuelle, elle a subi bien des modifications.

Le récit galant et précieux de Perrault a gardé

d'ailleurs quelques autres traces des versions antécédentes. Dans les cuisiniers, marmitons et rôtisseurs qui sortent de terre et dressent en cadence, au son d'une chanson harmonieuse, le festin de noces,

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il est aisé de reconnaître les gnomes allemands qui dansent au clair de la lune et remplissent de lingots d'or les poches de leurs amis; les nains qui dans Blanche Neige cherchent de l'airain et de l'or par les montagnes; les korils bretons qui forcent les gens à danser avec eux et, pour la peine, leur don- , nent des pièces d'or; enfin les pygmées de Kovlad, le dieu des métaux des contes slaves 1 .

Le spirituel, avisé et magnifique Riquet est certainement quelque peu cousin de ces nains que l'Edda appelle les «sages habitants des montagnes.» Sa physionomie et son caractère font penser à.Oberon, le charmant « petit roy faé » de la légende bretonne de Huon . de Bordeaux que, dans le roman à* haïe le triste, une fée envieuse condamne à revêtir pour un temps la hideuse forme de Troncle-nain.

Il rappelle le nain Elberich de la légende allemande à!Otnit et le fameux nain Alberich qui garde les trésors des Nibelungen, et que Grim'm d'ailleurs assimile à Oberon.

Selon lui, la tradition etTétymologie s'accordent pour faire un seul personnage de l'Allemand Alberich et du Français Alberon, Auberon, Oberon. Il

i . Voir aussi, dans les Contes allemands du temps passé, la Capote de nain, de L. Bechstein, Hans le mineur, de Ch. Winter, les Légendes de Rùbeçahl, de Musaeus, et les Elfes, de L. Tieck.

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n'y a de différence que dans le suffixe, une différence purement formelle.

Dans un savant article sur Huon de Bordeaux {Revue germanique, tome XVI, 1861, p. 38 1), M. Gaston Paris cherche à établir « qu'au xir 9 siècle une tradition populaire, remontant peut-être aux temps mérovingiens et qui s'est maintenue longtemps après, avait conservé le souvenir d'Auberon l'enchanteur, le roi des forêts. »

Il se fonde sur un récit de Hugues de Toul, rapporté par Jacques de Guyse qui, contrairement à l'opinion la plus accréditée, attribue des enfants à Clodion, et qui lui semble offrir avec la légende d'Auberon d'incontestables rapports.

« Albéric, dit Hugues de Toul, le plus jeune des fils de Clodion, eut autant d'habileté et de subtilité que d'audace et de prouesse... 11 demeurait la plupart du temps dans les forêts, faisait des sacrifices aux dieux et aux déesses, et renouvela même la secte païenne, espérant que les dieux lui rendraient Tempire...

« Cet Albéric répara l'autel de Minerve sur une montagne que les chrétiens appellent maintenant mont Saint-Aldebert, et qui se nommait alors le mont d' Albéric. Il fonda un autre autel sur une montagne voisine que les chrétiens appellent maintenant en français « la Houppe d'Albermont... »

a Cet Albéric était surnommé malicieusement

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Y Enchanteur par les partisans de Mérovée; il demeurait toujours dans les forêts... Il est enseveli dans un endroit où on a transporté de grands arbres : les habitants du pays l'appelaient jadis la Chevelure ou la Houppe d'Albéric... Il maria l'aîné de ses fils, Waubert, à la fille de l'empereur de Constant inople. » {Annales du Hainaut, 1. IX, ch. vi, ix.)

Plus loin, M. Gaston Paris ajoute qu'au xvn G siècle, Nicolas de Guyse, l'un des collaborateurs du grand ouvrage de Gramaye sur les antiquités belges, donne toujours au roi des Francs orientaux le nom d'Auberon. Nicolas de Guyse raconte de plus qu'à Mons, dont la légende lui attribuait la fondation, une tour en ruines conservait parmi le .peuple le nom de tour d'Auberon (turris Auberonii) , et, suivant lui, c'est d'Auberon que descendent les Carlovingiens et ,les Capétiens, les ducs de Lorraine, les comtes de Hainaut et d'autres encore.

Toute cette histoire d'Albéric l'enchanteur n'est évidemment, et tel est l'avis de M. Gaston Paris, qu'un conte des bords du Rhin qui s'est glissé dans les chroniques. C'est ainsi que, nous l'avons vu, Barbe-bleue a servi de matière à la légende de sainte Trophyme, et Peau d^Anek celle de sainte Dympne, qui, curieuse coïncidence, se dénoue à Anvers, à vingt-cinq lieues de Mons.

Or, dans son étude sur le Petit Poucet, M. Gaston Paris va presque jusqu'à identifier Oberon avec

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