‹ Les contes de man mère l'Oye avant PerraultChapitre 1 sur 41 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

ON intention n'est pas de donner au public un simple recueil de contes, encore moins de lui présenter un pur travail d'érudition sur un sujet qu'il est de mode aujourd'hui de traiter au point de vue philologique et ethnographique. Je laisse à MM. C.-A. Walckenaer, Alfred Maury, Charles Giraud, etc., le soin de chercher d'où viennent les fées, les ogres et la Mère l'Oye elle-même; je ne veux pas non plus m'inquiéter de savoir, après MM. Gaston Paris, Angélo de Gubernatis, Loys Brueyre, André Lefèvre, Hyacinthe Husson, etc., etc., quels mythes solaires sont renfermés dans Peau d'Ane, la Barbe bleue et Cendrillon.

Les Contes de ma Mère l'Oye.

Cette science est trop haute pour moi ; de plus, elle me paraît encore un peu trop vague et hypothétique. L'avouerai-je, d'ailleurs? Cest sans enthousiasme que j'ai lu dans la Chaîne traditionnelle de M. Husson que le petit Chaperon Rouge est une aurore, et la Belle au bois dormant, « l'image d'une belle nuit calme et sereine, ou, si Ton veut, de la lumière céleste envahie par la Nuit ou par l'Hiver. » J'aime les contes pour eux-mêmes; aussi bien que l'allégorie, le symbole me glace, et je serais vraiment fâché que M. Paris me prouvât jusqu'à l'évidence que le Petit Poucet n'a jamais existé qu'au ciel, sous la forme d'un dieu aryen.

Mon but est seulement d'examiner les différentes versions des contes publiés par Charles Perrault, sous le titre de Contes de ma mère VOye qui, avant lui ou de son temps, couraient en France et chez nos voisins. Afin que cette étude critique soit le , plus exacte et le moins ennuyeuse possible, je produirai in extenso les traditions qui se rapprochent le plus de ces historiettes. Je lés comparerai entre elles et je tâcherai d'y retrouver le génie des nations qui les auront fournies.

Je ne prétends pas, notez-le bien, que ces récits soient les sources où a puisé l'auteur de la Barbe bleue; je suis convaincu, malgré l'opinion contraire de F. Génin et d'A. Maury, qu'il n'a guère consulté que les nourrices; je crois même qu'on

Introduction.

peut regarder comme une des versions du Petit Poucet qui couraient de son temps, la fiaoue qu'Oberlin a donnée dans son Essai sur le patois lorrain. Elle me servira peut-être à faire voir que l'interprétation si ingénieuse et si savante de M. Paris laisse quelque chose à dire et pèche par un certain côté.

Bien que Charles Perrault soit l'objet de cette étude, je n'écrirai point sa biographie. Ce travail a été fait dernièrement par M. André Lefèvre de façon à ce qu'on n'ait pas à y revenir. L'édition des Contes de ma Mère VOye, que le poëte érudit vient de publier dans la Nouvelle Collection J annet, me paraît être l'édition définitive, et mes lecteurs me pardonneront de les y renvoyer pour tout ce qui n'a pas directement trait à mon sujet.

L'auteur du Petit Poucet n'était point en son temps un mince personnage. Membre de l'Académie des Inscriptions et de l'Académie française, il avait su s'élever à l'emploi de premier commis ou, comme nous dirions aujourd'hui, de secrétaire général du ministère des finances. Par Colbert il avait

Les Contes de ma Mère VOye.

-roreille de [.ouis XIV, et c'est sur son conseil que furent rejetés les plans demandés au cavalier Bernin pour la continuation du Louvre. Non-seulement il occupait un poste considérable; il se montrait de plus, par sa valeur personnelle, tout à fait digne de ses hautes fonctions.

Doué d'un esprit indépendant et aventureux, il était accessible à tous les goûts, à toutes les innovations ; il cultivait à la fois et avec un égal succès les beaux-arts et les belles-lettres. Il finit même par créer en littérature un genre, qu'il n'osa pas avouer d'ailleurs, et auquel il doit d'être immortel.

En i683, à l'âge de cinquante-cinq ans, il se retira des affaires dans sa maison du faubourg Saint- Jacques pour soigner l'éducation de ses enfants et aussi pour mieux s'adonner aux lettres que, depuis vingt ans, il avait à peu près délaissées. Il y écrivait des pièces de vers assez médiocres, car la poésie était sa partie faible, bien que, dans ses Mémoires, il cite avec complaisance son poëme de Saint-Paulin, « qui eut assez de succès, malgré les critiques de quelques personnes d'esprit. »

Quatre ans après, il composa le poëme du Siècle de Louis le Grand et il le lut dans une séance de l'Académie. On connaît le résultat de cette lecture. En vers parfois spirituels mais d'une allure traînante et d'une forme démodée, Perrault loua son

Introduction.

siècle au détriment de l'antiquité. Cette sortie déplut à Boileau qui se leva furieux, éclata en reproches et, depuis lors, se répandit en épigrammes contre le détracteur des anciens.

Perrault, pour défendre son opinion, écrivit le Parallèle des anciens et des modernes ; Boileau riposta par sa traduction de Longin, et toute la littérature se partagea en deux camps. Quoiqu'il eût affaire à un rude adversaire, Perrault se tira de la querelle à son honneur. Il sut garder son sangfroid et resta dans les bornes de la politesse, tandis que Boileau perdit la mesure et se montra presque grossier.

Ce tt trouble poétique » aurait suffi à l'ambition de bien des gens; mais, plus avide de gloire que de bruit, l'auteur du Parallèle visait plus haut : il voulait être immortel. Pour y parvenir, il choisit d'instinct la forme littéraire qui répond le plus exactement au génie français et qui résiste le mieux au temps. « Il y a, dit un écrivain allemand, quelque chose de si vivace dans une anecdote fortement conçue, qu'elle est douée, pour ainsi dire, d'immortalité, et cette immortalité des infiniment petits en littéracure mérite d'arrêter l'attention. »

Perrault avait pris pour modèle un de ses amis, son aîné de sept ans, pour qui il ne cachait pas sa profonde admiration. Ce modèle^ ou plutôt cet idéal, n'était autre que La Fontaine : on sait que

Perrault supplia vainement Golbert de lui maintenir sa pension i.

Cette préoccupation de Perrault, que M. André Lefèvre a signalée sur nos indications, n'a pas été assez remarquée. Elle éclate pourtant de toutes parts. C'est ainsi que, même après le succès des contes, il s'essaya dans l'apologue et publia une traduction en vers des fables de Faerne, qui avaient fourni tant de sujets à La Fontaine. Il se bornait à traduire, ne se sentant pas à l'aise sur ce terrain dont son ami semblait avoir fait sa propriété exclusive.

Il eut du reste le bon goût d'avouer qu'on ne peut comparer sa traduction, ni même l'original, aux fables du maître. « Les nôtres, dit-il, ressemblent à un habit d'une bonne étoffe, bien taillée et bien cousue, mais simple et tout unie : les siennes ont quelque chose de plus, et il y ajoute une riche et fine broderie qui en relève le prix infiniment. »

Il fut plus hardi et eût été plus heureux avec le conte badin, à en juger par celui qu'on lui attribue et que le lecteur trouvera sous le titre de V Esprit fort dans l'édition de M. Lefèvre. Malgré le penchant qu'il avait marqué de bonne heure pour le bur-

I. Walckenaera un moment attribué à Perrault V Amour vengé, une agréable idylle de La Fontaine,

Introduction.

lesque, il ne persévéra point en cette voie. Il était dans le monde sur un pied d'homme grave qui ne lui permettait pas de pareilles licences. Il s'en explique ainsi dans la préface des contes en vers :

« J'aurais pu rendre mes contes plus agréables en y mêlant certaines choses un peu libres dont on a accoutumé de les égayer ; mais le désir de plaire ne m'a Jamais assez tenté pour violer une loi que je me suis imposée, de ne rien écrire qui pût blesser ou la pudeur, ou la bienséance. »

C'est sans doute alors que, tout en restant fidèle à ses principes, il alla puiser dans un des recueils où La Fontaine s^approvisionnait d'habitude et emprunta à Boccace le sujet de Griselidis. Malgré des objections et des critiques dont nous nous occuperons plus tard, Griselidis eut du succès, et Perrault, toujours sur les pas de son guide, publia, non pas Peau d'Ane, comme on le croit communément, mais les Souhaits ridicules.

Peau d'Ane parut pour la première fois en 1694 dans le Recueil des pièces curieuses et nouvelles tant en prose quen vers, édité à La Haye, chez Adrian Moëtjens*. Les Souhaits ridicules avaient vu le jour en novembre 1693, dans le Mercure galant, page 37, avec un court avertissement du ré-

I. Ce recueil se compose de trente parties reliées en cinq volumes in-12. Bibliothèque de l'Institut, AA, 304. 'Arsenal, 12086.

8 Les Contes de ma Mère l'Oye,

dacteur, qui se termine par ces mots : « Vous avez lu quantité d'ouvrages de M. Perrault, de l'Académie Françoise, qui vous ont fait voir la beauté de son génie dans les sujets sérieux. En voici un qui vous fera connoître qu'il sait badiner agréablement quand il luy plaist. »

Dans les Souhaits ridicules, Perrault reprenait un sujet traité quinze ans auparavant par La Fontaine sous le titre des Souhaits^ et il le reprenait en marchant sur ses traces. Le début du conte rappelle, en effet, celui de la Mort et le Bûcheron :

Il étoit une fois un pauvre bûcheron

Qui, las de sa pénible vie,

Ayoit, disoit-il, grande envie De s'aller reposer aux bords de l'Achéron : Représentant dans sa douleur profonde,

Que, depuis qu'il étoit au monde.

Le ciel cruel n'avoit jamais Voulu remplir un seul de ses souhaits.

Un jour que, dans le bois, il se mit à se plaindre, A lui, la foudre en main, Jupiter apparut...

Jupiter vient là évidemment pour obéir à la poétique de celui qui tenait qu'on doit, autant que possible, relever la matière qu'on traite, et qui a dit de ses propres ouvrages, avec un demi-sourire que Perrault ne lui a pas emprunté pour versifier ses contes :

Introduction.

Hommes,, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle, Jupiter comme un autre

Il est bien probable que; dans la version populaire, le héros n'était pas un bûcheron et que le rôle de Jupiter était joué par une fée. Ce n'est point un bûcheron et c'est une fée que M""® Leprince de Beau mont met en scène dans les Trois Souhaits, qu'elle avait sans doute trouvés en Lorraine, pays conteur, où elle habita quelque temps.

Quoique le personnage du Magasin des enfants à qui elle fait narrer l'historiette, affirme l'avoir lue quelque part, on peut croire qu'elle ignorait l'existence des Souhaits ridicules, A l'époque où elle écrivait son livre en Angleterre (1757), les éditions de Perrault ne contenaient plus les contes en vers. Perdus depuis 1742, ils furent seulement retrouvés et, pour ainsi dire, exhumés en 1776 par le marquis de Paulmy, qui en donna un commentaire dans sa Bibliothèque des romans.

Si Peau d'Ane m'e'toit conté

J'y prendrois un plaisir extrême,

s'écrie La Fontaine en 1678, et, seize ans après, Perrault se décide enfin à aborder le conte des fées proprement dit et à nous conter Peau d'Ane. Il y songeait sans doute depuis quelques années, car, dans le second volume de son Parallèle, on lit

10 Les Contes de ma Mère l'Oye.

cette phrase : « Les fables milésiennes sont si puériles que c'est leur faire assez d'honneur que de leur opposer nos contes de Peau d'Ane et de la Mère VOye. »

La Porte, dans ses Mémoires, relate qu'en 1645, quand Louis XIV sortit des mains des femmes, « ce qui lui fit le plus de peine étoit qu'on ne lui pouvoit fournir des contes de Peau d'Ane, avec lesquels les femmes avoient coutume de l'endormir. » En 1 65 1 , Scarron, dans son Roman comique y dit en parlant de Ragotin : « On changea de discours deux ou trois fois pour se garantir d'une histoire que l'on croyoit devoir être une imitation de Peau d'Ane. » Peau d^Ane était alors le maître conte, le conte type, et on disait indifféremment des contes de Peau d'Ane ou de la Mère l'Oye.

Un peu plus tard^ de la chambre des nourrices, les contes de Peau d'Ane passèrent dans les salons. Ce fut, comme Ta fort bien indiqué M. Giraud dans la préface de l'édition Perrin, le genre à la mode, durant le dernier quart du siècle, chez la marquise de Lambert, qui habitait le bel hôtel occupé aujourd'hui par le cabinet des médailles, et où se réunissait une société spirituelle et choisie, dont Fontenelle était le principal personnage ; chez la comtesse de Murât, femme de beaucoup d'esprit, qui écrivit elle-même des contes de fées ; chez M"'*' d'Aulnoy, amie de Saint-Évremond, et qui se fit une réputa-

Introduction. 1 1

tion avec ses historiettes ; chez M™° Le Camus, autre femme aimable et lettrée, parente du cardinal de ce nom, épouse d'un conseiller d'État ; chez la duchesse d'Épernon; chez la comtesse de Grammont; enfin chez les grandes dames de Versailles que, selon une expression de M""® de Coulanges, rapportée par M""^ de Sévigné (6 août 1677), on mitonnait avec des contes de fées.

Mais le conte de fées n'en était pas moins un genre méprisé et regardé par les gens graves comme tout à fait indigne de la littérature. Les critiques qui reprochaient ses historiettes à Boccace, « prétendant qu'il ne convenait nullement à un homme de son âge de se livrer à de semblables bagatelles, r> sont de tous les siècles et surtout du xvii^. On était alors sous l'influence du mot de Louis XIV sur les tableaux de Téniers, et Voltaire nous a appris que le roi Soleil traitait les fables de La Fontaine comme les tableaux de Téniers. Que devait-il penser des contes de Perrault ?

En 1669, dans sa Dissertation sur Joconde, Boileau s'écriait : « Qu'auroit-on dit de Virgile, bon Dieu ! si, à la descente d'Énéedans l'Italie, il lui avoit fait conter par un hôtelier l'histoire de Peau d'Ane, ou les contes de Ma Mère V Oye ? »

A cette question, qui prouvait d'ailleurs que Boileau avait lu le Virgile travesti de Scarron, on aurait pu répondre que l'auteur de YEnéide eût

12 Les Contes de ma Mère l'Oye.

imité en cela, comme en bien d'autres points, l'auteur de V Odyssée, qui fait conter par Ulysse à Alcinoûs l'histoire de Polyphème et celle de Circé, lesquelles ne sont pas autre chose que des contes d'ogre et de fée*. Mais, à cette époque, il n'était pas encore établi que, comme l'a fort bien dit M. F. Baudry dans la préface des Dieux et les Héros, a la mythologie, au moins dans ses parties essentielles et originales, n'est l'œuvre ni des sages, ni des poètes, mais du peuple et de l'esprit enfantin des hommes primitifs, et qu'elle consista d'abord en traditions populaires allant, à l'occasion, jusqu'aux contes de nourrice. » Cette vérité n'était que vaguement pressentie par quelques rares esprits tels que La Fontaine, Perrault et Fénelon, qui faisait dire impertinemment par Achille à Homère : « V Odyssée n'est qu'un amas de contes de vieille. » Peau d'Ane n'eut pas moins de succès que GriselidiSf malgré la plaisanterie de Poileau : « Le conte de Peau d'Ane et la femme au nez de boudin, mis en vers par M. Perrault, de l'Académie françoise ; » malgré le quatrain que le recueil de

I . Boileau a été au-devant de l'objection. Selon lui, au jugement d'Aristote, « VOdyssée est un ouvrage tout comique. » Or, il n'y a rien de pareil dans Aristote qui, au contraire, fait sortir la tragédie de VOdyssée aussi bien que de l'Iliade. Boileau, qui appelle le Roland furieux un poëme héroïque et sérieux, confond ici le bas avec le simple, le plaisant avec le naïf.

Introduction.

Moëtjeiis, qui avait des allures du Figaro d'il y a quinze ans, insère en regard de son Apologie des femmes,

Perrault nous a donné Peau d'Asne; Qu'on le loue ou qu'on le condamne, Pour moi, je dis comme Boileau :

Perrault nous a donné sa peau ;

malgré enfin la deuxième lettre de M. *** à M"*' *** qui, dans le même recueil, traita Peau d'Ane encore plus mal que la précédente n'avait traité Griselidis.

Harcelé par toutes ces critiques, Perrault crut devoir se justifier d'avoir rimé ces bagatelles. Dans la préface qui figure en tête de la quatrième édition — la troisième est introuvable — il répondit à « quelques personnes qui affectent de paroître graves et qui ont regardé ses contes avec mépris. »

« Gomme j'ai affaire, dit-il, à bien des gens qui ne se payent pas de raisons, et qui ne peuvent être touchés que par l'autorité et par l'exemple des anciens, je vais les satisfaire là-dessus.

« Les fables milésiennes, si célèbres parmi les Grecs et qui ont fait les délices d'Athènes et de Rome, n'étoient pas d'une autre espèce que les fables de ce recueil. L'histoire de la Matrone d'Éphèse est de la même nature que celle de Griselidis : ce sont l'une et l'autre des nouvelles, c'est-à-dire des récits de choses qui peuvent être arrivées et qui

14 Les Contes de ma Mère VOye.

n'ont rien qui blesse absolument la vraisemblance. La fable de Psyché, écrite par Lucien et par Apulée, est une fiction toute pure et un conte de vieille, comme celui de Peau d'Ane *. Aussi voyons-nous qu'Apulée le fait raconter, par une vieille femme, à une jeune fille que des voleurs avoient enlevée, de même que celui de Peau d'Ane est conté tous les jours à des enfants par leurs gouvernantes et par leurs grand'mères. La fable du laboureur qui obtint de Jupiter le pouvoir de faire, comme il lui plairoit, la pluie et le beau temps, et qui en usa de telle sorte qu'il ne recueillit que de la paille sans aucuns grains, parce qu'il n'avoit jamais demandé ni vent^ ni froid, ni neige, ni aucun temps semblable, chose nécessaire cependant pour faire fructifier les plantes, cette fable, dis-je, est de même genre que le conte des Souhaits ridicules, si ce n'est que l'un est sérieux et l'autre comique ; mais tous les deux vont à dire que les hommes ne connoissent pas ce qui leur convient, et sont plus heureux d'être conduits par la Providence que si toutes choses leur succédaient selon qu'ils le désirent. »

Remarquez que ces sujets, la Matrone d'Éphèse, Psyché^ Jupiter et le Métayer, avaient été traités par La Fontaine longtemps avant que Perrault

• I. Perrault aurait pu ajouter que cette historiette, écrite il y a plus de sept cents ans, commence comme un conte de fées : Erant in quddam civitate rex et regina...

Introduction. i5

écrivît Griselidis, Peau d'Ane et les Souhaits ridicules. Il est bien probable d'ailleurs que c'est à l'apologue du fabuliste que ce dernier a emprunté le Jupiter des Souhaits.

Pour défendre ses contes, Perrault n'appelait modestement à son secours que les gens d'esprit de Tantiquité : Ésope, Lucien, Apulée ; La Fontaine, plus hardi et plus irrévérencieux, avait écrit, vingtcinq ans auparavant, dans sa fable Contre ceux qui ont le goût difficile :

Vraiment, me diront nos critiques.

Vous parlez magnifiquement

De cinq ou six contes d'enfant.

Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques Et d'un style plus haut? En voici. Les Troyens, Après dix ans de guerre autour de leurs murailles, Avoient lassé les Grecs qui, par mille moyens,

Par mille assauts, par cent batailles, N'avoient pu mettre à bout cette fière cité ; Quand un cheval de bois, par Minerve inventé...

et, ouvrant la bouche de plus en plus grande, durant huit vers encore, il prolonge sa période, puis s'arrête court et se fait déclarer par « quelqu'un de nos auteurs, » que le cheval de bois ainsi que les héros homériques avec leurs phalanges.

Sont des contes plus étranges Qu'un renard qui cajole un corbeau sur sa voix.

Il revient sur ce sujet au début de chaque livre :

i6 Les Contes de ma Mère VOye,

Les fables ne sont point ce qu'elles semblent être... L'apologue est un don qui vient des immortels...

et, pour mieux relever le genre qu'il cultive, il ne manque pas, dans son épître au Dauphin, comme dans sa préface, d'insister sur l'utilité des fables :

« L'apparence en est puérile, je le confesse ; mais ces puérilités servent d'enveloppe à des vérités importantes... Par les raisonnements et les conséquences qu'on peut tirer de ces fables, on se forme le jugement et les mœurs, on se rend capable des grandes choses... »

Dans sa préface et dans sa dédicace à Mademoiselle, Perraulfdira de même de ses contes :

« Quelque frivoles et bizarres que soient toutes ces fables dans leurs aventures, il est certain qu'elles excitent dans les enfants le désir de ressembler à ceux qu'ils voient devenir heureux, et, en même . temps, la crainte des malheurs où les méchants sont tombés par leurs méchancetés... Ces contes renferment tous une morale très-sensée, et qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénétration de ceux qui les lisent. »

Et toutes les éditions jusqu'en 1781, à l'exemple de la première, portent ces mots ajoutés au titre : avec des moralités^ — et jusque dans ces fameuses moralités en vers, regrettable concession de l'auteur, Sainte-Beuve retrouve a l'ami de Quinault et le contemporain gaulois de La Fontaine. »

Introduction.

Non-seulement, pour justifier ses contes, Perrault, sur les pas de La Fontaine, argue sans cesse de leur utilité ; non-seulement il s'autorise de rexemple des anciens, il va plus loin : dans son admiration, il met La Fontaine à part et affirme qu'il n'a pas eu son pareil dans l'antiquité.

« On a beau vanter le sel attique, dit-il en 1692 dans le Parallèle des anciens et des modernes, il est de même nature que les autres sels ; il n'en diffère que du plus au moins ; mais celui de M. de La Fontaine est d'une espèce toute nouvelle : il y entre une naïveté, une surprise et une plaisanterie d'un caractère qui lui est tout particulier, qui charme, qui émeut et qui frappe tout d'une autre manière. » Et il cite des exemples, après quoi il ajoute : c( Il y a dans toutes ses fables une infinité de choses semblables, toutes différentes entre elles, et dont il n'y a pas une seule qui ait son modèle dans les écrits des anciens. »

Quatre ans après,' La Fontaine étant mort, à l'époque même où Perrault écrivait ses contes en prose, il trace ainsi, dans ses Eloges des hommes illustres qui ont paru pendant ce siècle, le panégyrique de celui d'entre eux qu^il avait pris pour modèle :

« Le talent merveilleux que la nature lui donna lui a fait produire des ouvrages d'un agrément incomparable. Il s'y rencontre une simplicité ingé-

i8. Les Contes de ma Mère VOye.

nieuse, une naïveté spirituelle et une plaisanterie originale qui, n'ayant jamais rien de froid, cause une surprise toujours nouvelle. Ces qualités si délicates, si faciles à dégénérer en mal et à faire un effet tout contraire à celui que -l'auteur en attend, ont plu à tout le monde, aux sérieux, aux enjoués, aux cavaliers, aux dames et aux vieillards de même qu'aux enfants. Jamais personne n'a mieux mérité d'être regardé comme original, et comme le premier en son espèce. Non-seulement il a inventé le genre de poésie où il s'est appliqué, mais il Ta porté à la dernière perfection; de sorte qu'il est le premier, et pour l'avoir inventé, et pour y avoir tellement excellé que personne ne pourra jamais avoir que la seconde place en ce genre d'écrire. Les bonnes choses qu'il faisoit lui coûtoient peu parce, qu'elles couloient de source et qu'il ne faisoit presque autre chose que d'exprimer naturellement ses propres pensées et se peindre lui-même. Son plus bel ouvrage et qui vivra éternellement, c'est son recueil des fables d'Ésope qu'il a traduites ou paraphrasées. Il a joint au bon sens d'Ésope des ornements de son invention, si convenables, si judicieux et si réjouissants en même temps, qu'il est malaisé de faire une lecture plus utile et plus agréable tout ensemble. » Ce portrait est excellent, et il se trouve que l'auteur s'y est peint lui-même. Il n'y a qu'un trait qui ne soit point exact. Il est reconnu aujourd'hui

Introduction. 19

que La Fontaine n'était pas une sorte de fablierqui se couvrait de fleurs et portait des fruits naturellement et sans aucune peine. Sa fausse paresse cachait un travail incessant, ses fréquentes distractions venaient d'une préoccupation perpétuelle. M. de Banville, bon juge en la matière, a expliqué cette absorption d'un esprit supérieur par « les formidables efforts qu'a demandés la création du vers libre; » j'ajoute avec Perrault : et du « genre de poésie » qu'il voulait y renfermer*.

C'est pour n'avoir pas possédé cette rare faculté que Perrault a été un aussi médiocre versificateur^ et c'est pour avoir reconnu son immense infériorité sur ce point qu'il a mérité plus tard d'être regardé» ainsi que La Fontaine, comme le premier dans son genre.

I. Voir d'ailleurs Texcellente édition de La Fontaine, par M. Louis Moland (Garnier, 1876), où cette vérité éclate à chaque page.

20 Les Contes de ma Mère l'Oye,

Traiter les contes de fées en vers, les relever, comme on disait, par la poésie, c'était une entreprise difficile, et il ne suffisait pas pour faire absoudre l'auteur d'alléguer l'utilité morale de semblables bagatelles. Perrault le sentait, et d'ailleurs le critique anonyme du recueil, de Moëtjens le lui signifiait assez crûment :

« Je ne sais si notre autheur se fait un plan de son ouvrage avant que de travailler ; mais il me semble que souvent il ne suit pas de route assurée et qu'après avoir perdu le temps en digressions inutiles, ou si l'on veut après s'être égaré de son chemin, il se reprend en courant et saute par-dessus le principal de son sujet. Je crois, après y avoir bien pensé, que ce qui l'empêche de marcher constamment sur une ligne, c'est que, ne trouvant point la ligne sur son passage, il la cherche où il peut et s'engage par là quelquefois dans de mauvais chemins dont il ne revient pas toujours aisément. Il a l'esprit vif, l'expression brillante et variée; mais la rime, qui ne lui obéit pas toujours, entraîne quelquefois la raison, comme des chevaux mal disciplinés entraînent le cocher et la voiture. »

Introduction. 21

D'un autre côté, laisser les contes en prose comme au siècle précédent, semblait une tentative bien hardie à une époque où, depuis le grand succès des contes et des fables de La Fontaine, il était de règle de versifier les sujets de peu d'étendue, ainsi que ceux qu'on destinait au théâtre; où, pressé par un commandement du roi, Molière s'excusait de n'avoir pas eu le loisir de mettre toute la Princesse d'Elide en vers, et où Thomas Corneille, dans rintérêt de l'œuvre, cousait des rimes à l'admirable prose du Festin de Pierre.

Perrault avait l'esprit aventureux ; mais il était de son temps. Il n'attaquait les anciens qu'au profit des modernes, dont il partageait les idées. Ainsi que l'a dit M. H. Rigaud, dans son histoire de la fameuse querelle, « il était tout entier de son siècle par ses admirations comme par ses dédains. Au Panthéon il opposait le Louvre ; il ne songeait pas un instant à la cathédrale de Bourges ni à Notre- Dame de Paris. » Jamais de lui-même il ne se serait avisé, lui, un académicien, d'écrire des contes en prose.

D'ailleurs, il avait sans doute lu en manuscrit Finette ou l'adroite princesse, que M"' Lhéritier, sa parente, publia la même année que parut sa Belle au bois dormant, et cet exemple n'était pas fait pour le décider. La prose, en pareil cas, n'offrait pas moins de difficulté que les vers, et Perrault se

Page 1