Les Contes de ma Mère VOye
souvenait de ce que La Fontaine avait écrit dans la préface de son roman de Psyché, où il a employé tour à tour ces deux formes du langage.
« J'ai trouvé de plus grandes difficultés dans cet ouvrage qu'en aucun autre qui soit sorti de ma plume. Cela surprendra sans doute ceux qui le liront : on ne s'imaginera jamais qu^une fable contée en prose m'ait tant emporté de loisirs, car, pour le point principal, qui est la conduite, j'avois mon guide; il m'étoit impossible de m'égarer : Apulée me fournissoit la matière. Il ne restoit que la forme, c'est-à-dire les paroles, et d'amener de la prose à quelque point de perfection, il ne semble pas que ce soit une chose fort malaisée ; c'est la langue naturelle de tous les hommes. Avec cela, je confesse qu'elle me coûte autant que les vers, que si jamais elle m'a coûté, c^est dans cet ouvrage. Je ne savois quel caractère choisir... »
Tel était précisément l'embarras de Perrault, lorsqu'un heureux hasard le mit sur la voie. Dans la dédicace de son conte de Marmoisan à la fille de notre auteur, M"^ Lhéritier rapporte que dans une compagnie de personnes distinguées, où elle se trouvait, on décerna une infinité d'éloges à GriselidiSi à Peau d'Ane et aux Souhaits ridicules, puis elle ajoute : « On fit encore cent réflexions dans lesquelles on s'empressa de rendre justice au mérite de ce savant homme, dont il vous est si glorieux
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d'estre fille ; on parla de la belle éducation qu'il donne à ses enfants; on dit qu'ils marquent tous beaucoup d'espritj et, enfin, on tomba sur les contes naïfs qu'un de ses jeunes élèves a mis depuis peu sur le papier avec tant d'agrément. »
Il est aisé de se figurer comment les choses se sont passées. Perrault habitait, nous l'avons dit, sa maison du faubourg Saint-Jacques, à portée des collèges, et s'y occupait fort de l'éducation de ses enfants. Un jour, il donna à l'un d'eux, comme thème de narration, un des contes que sans doute il avait l'intention de mettre en vers. C'était un petit bonhomme d'une dizaine d'années, doué d'une excellente mémoire et de beaucoup d'esprit naturel. U tenait de son père l'amour des contes et il se rappelait les tournures naïves que sa nourrice employait en les disant. Il les reproduisit avec un tel bonheur que son père fut frappé de ce style ingénu qui ne devait rien à l'art.
La Fontaine, cherchant « lequel caractère est le plus propre pour rimer des contes », avait cru que « les vers irréguliers ayant un air qui tient beaucoup de la prose ^ cette manière pourroit sembler la plus naturelle, et par conséquent la meilleure ». Il avait de plus appelé à son aide le vieux langage (( qui, pour les choses de cette nature, a des grâces que celui de notre siècle n'a pas ». Cet air qui tient beaucoup de la prose, Perrault n'arrivait point à
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le donner à ses vers, et le vieux langage, qui suffisait à la bonhomie malicieuse de contes grivois, ne lui semblait pas encore assez naïf pour présenter aux enfants les fées, les ogres et les petits Poucets. Dans cette perplexité, la narration de son fils lui fut un trait de lumière. Sous cette plume inexpérimentée, il trouvait le vrai style du conte de fées, le bégayement des nourrices *.
I. On jugera peut-être que, dans cette découverte d'un style, nous faisons au jeune Perrault d'Armancoui- une part trop considérable et au-dessus de la portée d'un enfant. Pour répondre à cette objection, nous demanderons la permission de citer la lettre ci-dessous. Elle a été écrite, après le siège de Paris, par une petite fille de onze ans qui venait de passer une année entière loin de ses père et mère, et qu'on hésitait à faire ramener dans la ville en proie aux premiers troubles de la Commune.
« Villers-sur-Mer, i5 mars 1871.
« Mon cher père,
' « Tu ne sais pas? Eh bien! tout le monde part, et nous, nous ne partons pas. Tous nos amis partent demain, et moi je pleure!... Je voudrais bien vous voir. Je parle du moment où nous allons partir, et puis je pense que ce n'est pas demain, et je me mets à pleurer, et puis je dis à grand'mère que je ne veux plus rien faire; puis, cinq minut.s après, comme je m'ennuie, je reprends mon tricot et je tricotte. Au fait, tu ne sais pas? Eh bien! j'ai fini mes bas. Ils ont des petits pieds comme des petits amours; ils sont tout à fait jolis. Je suis en train de faire une garniture de bonnet pour le petit D. M™* D. part demain à cinq heures du matin, et nous, nous ne partons pas! J'ai cependant tout
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Il est facile de mesurer la distance qui sépare la poésie de la prose de Perrault dans ses contes; il n'est besoin que de lire successivement un court passage de l'une et de l'autre. Voici le début de Grise lidis :
Au pied des célèbres montagnes Ou le Pô, s'échappant de dessous ses roseaux, Va dans le sein des prochaines campagnes Promener ses naissantes eaux,
ce qu'il faut pour partir : je suis vaccinée, ça a bien pris, les croûtes sont tombées et j'ai une mine excellente. Faisnous donc bien vite revenir. Si tu savais comme j'ai envie de vous voir!
« Vois-tu, j'ai dis à grand'mère : Brûle tout le bois que nous avons pour partir plus vite; grand'mère a répondu que ce ne serait pas cela qui nous ferait partir plus vite.
« Au fait, tu ne m'a pas encore dis comment allait Cora"**, si on l'avait mangée ou si elle vivait encore.
« Adieu, mon cher père, je t'aime et t'embrasse,
« Ta fille,
« Françoise.
« Tu diras à mère Anne que je l'embrasse. Grand'mère te fais ses compliments. »
Cette lettre est authentique. Nous n'avons fait que la ponctuer et, ainsi qu'on l'a vu, nous en avons respecté les fautes d'orthographe. Croit-on que l'enfant qui a trouvé dans sa tête et dans son cœur cette page si naturelle et si naïvement passionnée, — non toutefois sans une pointe de malice, — n'eût pas été capable d'écrire de mémoire un Petit Chaperon Rouge à l'état brut, quelque chose comme la version patoise du Petit Poucet que nous donnons plus loin i
* Sa tortue.
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Vivoit un jeune et vaillant prince,
Les délices de sa province.
Le ciel, en le formant, sur lui tout à la fois
Versa ce qu'il a de plus rare, Ce qu'entre ses amis d'ordinaire il sépare
Et qu'il ne donne qu'aux grands rois.
Et voici le commencement du Petit Chaperon Rouge :
« Il étoit une fois une petite fille de village, la plus jolie qu'on eût su voir; sa mère en étoit folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seyoit si bien, que partout on l'appeloit le petit Chaperon rouge. Un jour, sa mère ayant cuit et fait des galettes, lui dit : « Va voir comment se a porte ta mère-grand, car on m'a dit qu'elle étoit « malade. Porte-lui une galette et ce petit pot de tt beurre. »
Pour que l'homme qui avait écrit ces vers pompeux trouvât cette prose simple et familière, il a fallu évidemment, et quoi qu'en ait dit M. Ch. Giraud, l'intervention d'une main étrangère*, et
1. L'écart serait plus grand encore, si nous comparions la prose des contes avec la prose mêlée de vers des allégories froides et alambiquées qui ont pour titres : Dialogue de r Amour et dé l'Amitié, le Miroir ou la Métamorphose d'Orante, et enfin le Labyrinthe de Versailles, où Perrault a rimé une trentaine de moralités galantes péniblement tirées des fables d'Ésope.
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Perrault a pu sans invraisemblance publier ses contes sous le nom de son fils : l'enfant avait vraiment collaboré à l'œuvre paternelle.
Il a indiqué le ton et l'allure qui convenaient, le père n'a eu ensuite qu'à arranger les choses et à les mettre, comme on dit, sur leurs pieds *. Il les a même quelquefois un peu trop arrangées et enguirlandées de galanterie ; avouons-le, sans aller jusqu'à prétendre, avec Mickiewicz, « qu'il a tourné en caricature des sujets naïfs et populaires, » ni même avec M. Chodzko, « qu'il a métamorphosé ses héroïnes en autant de précieuses, coiffées à la Maintenon, avec du fard et des mouches. » Les héroïnes de Perrault ne s'habillent pas toutes chez la bonne faiseuse, et, du reste, leurs antiques ajustements leur donnent aujourd'hui une tournure de patriarche et de marionnette qui leur sied à ravir.
Quant au reproche d'avoir trop rationalisé le conte, que lui a également adressé le poëte polonais, on peut quelquefois, comme nous le verrons plus
I. Un seul fait pourrait peut-être invalider notre système. Dans son Traité des Matériaux manuscrits (i836), Alexis Monteil raconte, t. II, p. 181, qu'il possède un manuscrit de l'année 1618 (in-4», basane bleue, filets), qui a pour titre : Contes de Fées, et dont le style, « pour la forme et la gracieuse naïveté, » ressemble, dit-il, à celui de Perrault. Nous avons vainement recherché ce manuscrit. Que contient-il et Perrault Fa-t-il connu? S'il existe encore, nous saurions un gré infini à son propriétaire actuel de vouloir bien nous le communiquer.
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tard, le faire remonter jusqu'à la nourrice, ou encore répondre avec Sainte-Beuve que a Perrault, tout en contant pour les enfants, sait bien que ces enfants seront demain ou après-demain des rationalistes... La mesure de Perrault est bien française, » et c'est l'ironie, discrète et souriante, qui fait le charme secret de ses contes.
La tirade contre Homère dans le Siècle de Louis le Grand semble bien hardie; les contes en simple prose, oti les vers ne figurent qu'après le récit, étaient plus hardis encore. Aussi Perrault recula-t-il devant sa propre audace, et c^est surtout par respect humain qu'il les publia sous lé nom de son fils. Il n'avait guère modifié les données primitives et ces bagatelles lui avaient peu coûté. Il se garda bien de les lire à l'Académie, où il est probable qu'on les aurait assez mal accueillies.
Cette fois pourtant le succès fut complet et la critique resta muette. Comme il est d'habi tude après la réùssîtedëtoliieûèttvre originale, les imitateurs se jetèrent sur ce genre nouveau. Ils Texploitèrent si bien, qu'en 1699 l'abbi de Villiers, pour mettre
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une digue à ce débordement de féeries, publia ses Entretiens sur les contes des fées. Dans les critiques, d'ailleurs fort justes, qu'il leur adressa, il eut soin de faire une exception pour Perrault. Le théâtre lui-même s'en mêla : un mois après l'apparition des Contes, Dufresny fit jouer aux Italiens les Fées ou \qs Contes de ma Mère l Oye qui, en raillant le genre, en constataient la vogue, et, deux ans plus tard, Dancourt donnait aussi une pièce sous le même titre.
Cette vogue passa pourtant bientôt, et Perrault se vit submergé sous les fadaises dont MM""^' Lhéritier, d'Aulnoy, de Murât, de la Force, d'Auneuil, etc., remplirent leurs historiettes. Il n'y eut pas seulement la réaction qui suit toujours les succès éclatants. De la part du xvni^ siècle, il y eut animadversion : aux yeux des philosophes le merveilleux encourageait les erreurs dont ils voulaient débarrasser l'humanité.
Pendant que ses contes, traduits en toutes les langues, se répandent dans le monde entier, les gens de lettres d'alors, même ceux qui ont des accointances avec les fées, affectent pour Perrault un singulier dédain. On sait qu'une version du Chat botté se trouve dans les Facétieuses nuits àt Straparole. Lamonnoye, qui a écrit une préface pour la traductiondeLouveau et Larivey, n'yditpas unmotde Perrault. Le poëte Laisnez qui, en 1709, enrichit
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cette traduction de notes, cite Molière et La Fontaine à propos des emprunts ou des rencontres, et se tait sur le compte de Perrault. En 1735, Voltaire lui fait assiéger vainement, en compagnie de La Motte et de Chapelain, la porte du Temple du Goût. A la même date, dans sa Bibliothèque des Romans, Langlet-Dufresnoy se plaint de la sécheresse de ses contes, et, en 1772, dans ses Trois siècles de notre littérature^ Sabatier de Castres déplore leur manque de délicatesse. D'Alembert, dans l'Éloge qu'il lui a consacré (1772), le traite comme un méchant poëte, et ne mentionne pas ses contes. Dans V Essai sur les éloges, Thomas, qui n'est pas moins muet sur ce chapitre, résume ainsi son panégyrique : « Q^ue Boileau reste à jamais dans la liste des grands écrivains et des grands poètes, mais qu'on estime en Charles Perrault de la philosophie, des connaissances et des vertus. » Diderot*, Marmontel, Rousseau, Grimm, Chamfort lui-même, qui, dans son Eloge de La Fontaine^ mentionne Vergier, Grécourt, Sénecé, Piron, ne semblent pas se douter de l'existence des contes
I . Dans son Troisième Entretien sur le Fiîs naturel, Diderot se demande, sans nommer Perrault, pourquoi la situation de l'héroïne delà Barbe bleue au haut de la tour, qu'il reconnaît d'ailleurs être fort pathétique, n'attendrit pas un homme sensé, comme elle fait pleurer les petits enfants. « C'est qu'il y a, dit-il, une Barbe bleue qui détruit son effet. »
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de Perrault. En 177 5, un savant, un érudit, Oberlin, dans son Essai sur le patois lorrain, donne une version populaire du Petit Poucet, et il n'a pas l'air de savoir que sur ce sujet Perrault a laissé un chef-d'œuvre.
C'est en vain qu'en cette même année 1775, le rédacteur de la Grande Bibliothèque des Romans lui rend justice. C'est en vain que le Cabinet des fées \owQ Qw 1785 «le ton naïf et familier, l'air de bonhomie, la simplicité qui font le charme de ses contes. »Dans son Cours de littérature {1799- 1 807) , La Harpe ne daigne pas s'en occuper, et dit, en revanche, des contes de M™® d'Aulnoy : « On peut mettre de l'art et du goût jusque dans ces frivolités puériles. M™'' d'Aulnoy est celle qui paraît y avoir le mieux réussi. » En 1821, le Dictionnaire historique , critique et bibliographique , copiant la France littéraire de Desessarts, qui avait copié le Dictionnaire historique de 1789, en est encore à attribuer les Contes de fées au jeune Perrault d'Armancour. Enfin, dans la liste donnée par M. André Lefèvre, de 1697, date de la première édition, à 1781, date de la première édition complète, c'est-à-dire en près d'un siècle, on ne compte que huit éditions, et toutes, je le répète, portent après le titre ces mots qui semblent demander grâce : avec des moralités.
C^est seulement en 1826 que commence la réaction. CoUin de Plancy publie une bonne édition
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des Œuvres choisies de Ch. Perrault, de l'Académie française, avec des Recherches sur les contes des fées, où le premier, il appelle Perrault « le La Fontaine des prosateurs. » La même année, C.-A. Walckenaer fait paraître ses Lettres sur les contes de fées attribués à Perrault^ où d'ailleurs il présente ces historiettes comme surannées et dédaignées des institutrices, où enfin il ne leur accorde Vexeat qu'à la condition qu'il sera bien convenu qu'elles n'appartiennent pas à Perrault *. Le bibliophile Jacob aide au mouvement et, dans la Notice de réditiôn qu'il publie la même année, déclare que « par leur bonhomie, par leur simplicité, qui n'exclut pas la grâce et l'esprit, les contes de fées sont^ restés des modèles inimitables. » Nodier va plus loin et prophétise que sans aucun doute, avec Molière, La Fontaine et quelques belles scènes de Corneille, ce chef-d'œuvre ingénu de naturel et d'imaginatîori, doit survivre à tous les monuments du siècle de Louis XIV. « Je ne crains pas de l'affirmer, dit-il, tant qu'il restera sur notre hémisphère un peuple, une tribu, une bourgade, une tente où la civilisation trouve à se réfugier,, il sera parlé, aux lueurs dû foyer solitaire, de l'odyssée aventureuse du Pelit Poucet, des vengeances con-
I. On se demande pourquoi la récente édition Jouaust, d'ailleurs si élégamment illustrée, a réimprimé cette dissertation qui est aujourd'hui par trop insuffisante.
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jugales de la Barbe bleue^ des savantes manœuvres du Chat botté, et l'Ulysse, l'Othello et le Figaro des enfants vivront aussi longtemps que les autres. )>
En haine de Boileau toute Pécole romantique fit chorus. Pour elle, Perrault, comme La Fontaine, était un indiscipliné, un précurseur, et la réhabilitation fut aussi éclatante que la chute avait été profonde. En 1845, Théophile Gautier parle du Petit Chaperon rouge et du Chat botté comme de a délicieux récits dont ne peut se lasser l'admiration naïve de Penfant et l'admiration raisonnée de l'homme fait. » Ailleurs, avec un enthousiasme dont il faut rabattre, il proclame Peau d'Ane « le chefd'œuvre de l'esprit humain, quelque chose d'aussi grand dans son genre que V Iliade et V Enéide. »
Vers la fin de i86r, paraît la splendide édition in-folio d'Hetzel , avec illustrations de Gustave Doré, et Sainte-Beuve, rendant compte de cette magnifique publication dans ses Lundis du Constitutionnel, dit de notre auteur : « Entre tout ce qui défilait devant lui de ces contes dt Va Mère tOjre^ si mêlés et faits presque indifféremment pour tenir éveillé l'auditoire ou pour Tendormir, il eut le bon goût de choisir et le talent de rédiger avec simplicité, ingénuité. Cela aujourd'hui fait sa gloire. Une Fée, à son tour, l'a touché ; il a eu un don. Qu'on ne vienne plus tant parler de grandes œuvres, de productions solennelles: le bon Perrault, pour avoir
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pris la plume et avoir écrit couramment sous la dictée de tous, et comme s'il eût été son jeune fils, est devenu ce que Boileau aspirait le plus à être, — immortel! Était-ce donc la peine de se tant tourmenter et de se tant fâcher, monsieur Despréaux !» Vingt ans auparavant, dans son Histoire de la littérature de V Europe pendant les XV% XVP et XVII" siècles, Henri Hallam, le savant critique anglais, avait, comme Collin de Plancy, reconnu, dans les Contes des Fées, une sorte de pendant en prose des fables de La Fontaine. Enfin, en 1864, dans la meilleure édition des Contes qui ait été faite avant celle de M. André Lefèvre, un membre de l'Institut, M. Ch. Giraud, rapporte que « le petit volume, horriblement imprimé, des Contes de ma Mère VOye^ publié par Barbin en 1697, et que Nodier, malgré son habile provocation, n'avait pu faire monter, il y a vingt ans, audessus de six napoléons, a été payé récemment mille francs à une vente célèbre et en avril dernier plus de quinze cents francs à une autre *. » Il en conclut que « dans cet entraînement de la curiosité opu-
I. Ce très-rare exemplaire de l'édition princeps repose, magnifiquement relié, à la Sorbonne (bibliothèque de M. Cousin, 9677). Il est orné d'un très-médiocre frontispice de Clouzier. C'est cette gravure par trop naïve que, sur la couverture de ce volume, M. Rickebusch a reproduite aussi exactement que le permettaient le bon goût et les lois de la perspective.
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lente, il y a plus que de la passion, il y a l'indice d'une révolution des esprits, » et à son tour, il constate que « les contes de Perrault sont des fables de La Fontaine d'un genre à part. »
Après un siècle et demi, Perrault a définitivement atteint son idéal : pour avoir cessé d'imiter La Fontaine et être devenu lui-même, il égale La Fontaine dans le jugement des hommes. Le livre merveilleux qui a ravi nos premiers songes et fait chanter l'oiseau bleu sous le ciel de notre berceau, est mis au rang des œuvres les plus hautes de l'esprit humain ; l'histoire des Contes des Fées se termine, comme une féerie, dans les splendeurs d'une apothéose !
De Perrault aux dames qui, de son temps, ou après lui, ont couru la même carrière , il y a une distance énorme. Ce sont de spirituelles caillettes qui, au lieu de suivre comme lui d'aussi près que possible le récit des nourrices, brodent le texte et l'allongent au gré de leur caprice. Pour mieux en juger, prenez le volume de la Bibliothèque rosé, où, aux contes de Perrault, on a joint les meilleurs
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de ses émules les plus célèbres, MM""^'* d'Aulnoy et Leprince de Beaumont. ht Petit Chaperon rouge tient tout entier en quatre pages ; la Barbe bleue 'tw a neuf; le plus long de tous, le Petit Poucet, en occupe seize, h' Oiseau bleu et la Chatte blanche en comptent cinquante-sept, et la Biche au bois près de soixante,
M"*" Leprince de Beaumont est moins prolixe, et son chef-d'œuvre, la Belle et la Bête, qui n'en est pas mieux écrit, ne prend guère que vingt-deux pages. Sous prétexte que Mérimée était l'arrièrepetit-fils de M""^ Leprince de Beaumont, M. de Loménie, dans son discours de réception à l'Académie française, a prétendu qu'il y avait « un rapport frappant entre le style des deux auteurs. » N'en croyez pas un mot : rien ne ressemble moins au style sec et briljant de Mérimée que la langue fluide et incolore de M"'^ Leprince de Beaumont.
^me d'Aulnoy mêle quelquefois ensemble — et assez mal, comme dans la Chatte blanche — deux traditions populaires ; elle transforme leurs rustiques personnages en princes charmants et en princesses accomplies, puis elle promène ses fades héros à travers des palais étincelants d'or et de diamants. Ce ne sont plus des contes, ce sont des féeries, et c'est pourquoi M"'*= d'Aulnoy est, de tous les conteurs, celui qui a fourni au théâtre les prétextes les
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plus commodes aux exhibitions de décors et de costumes assaisonnées de coq-à-1 ane.
Bien que plus vif d'allure, Hamilton, dans ses récits, n'est pas moins long et n'a pas mieux conservé leur caractère simple et naïf aux quelques fables qu'il a pu emprunter à la source commune. On assure qu'il a pris la plume uniquement pour prouver qu'il n'y avait pas grand génie à inventer des aventures merveilleuses comme celles des Mille et une Nuits, C'est possible; mais on croirait bien plutôt qu'il a voulu parodier les romans de chevalerie. Un critique autorisé, M. Emile Montégut, a avancé, dans \sL Revue des Deux-Mondes (i" avril 1862), que c( l'histoire de Fleur d'Epine peut être présentée comme le plus beau conte de fées qu'on ait écrit en France ». Depuis mon enfance, j'ai dévoré tous les contes, quels qu'ils fussent, que j'ai pu meprocurer : ceux d'Hamilton sont les seuls, je l'avoue humblement, que je n'ai jamais lus jusqu'au bout. Malgré l'élégance du style, ces récits interminables, où un auteur sans conviction ne vise qu'à se moquer du lecteur, m'ont toujours singulièrement agacé, et chaque fois que j'y suis revenu, au bout de quelques pages le livre m'a tombé des mains.
Charles Nodier, qui d'ailleurs a bien mérité de Perrault, a un défaut tout aussi grave. Il conte, non pour amuser les gens, ou, ce qui serait mieux encore, pour s'amuser lui-même, mais pour mon-
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trer combien il a d'esprit. Jules Janin a dit qu'il n'en avait jamais plus qu'entre deux parenthèses; or, dans le conte de fées, chose rapide et simple, il ne faut pas faire de parenthèses. La -bonhomie de Nodier est artificielle, et il y entre beaucoup d'affectation. L'auteur de Trésor des Fèves n'a écrit qu'une seule historiette dans le vrai style qui convient aux contes des fées. Par malheur, ce n'est pas un conte. J'ai nommé son chef-d'œuvre, Iq Chien de Brisquet.
En somme, de tous les successeurs de Perrault, celui qui s'en approche le plus, /ow^o sed proximus intervallo^ c'est encore, malgré le manque de sobriété et quelque peu de maniérisme, le danois Andersen .
Nous avons déjà parlé de Finette ou l'adroite princesse. On a longtemps donné ce conte sous le nom du maître, et M. Ch. Giraud, tout en le restituant à M""* Lhéritier, l'a encore admis dans son recueil. Nous allons en résumer rapidement les premières pages pour montrer ^ par un dernier argument, combien l'auteur de la Barbe bleue est original, et combien il l'emporte sur l'écrivain même dont on n'a pas craint de lui attribuer les œuvres.
L'histoire est adressée à M""*" la comtesse de Murât. « Je suis aujourd'hui, dit M"^ Lhéritier, de l'humeur du bourgeois gentilhomme. Je ne
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voudrais ni vers, ni prose pour vous la conter: point de rimes, un tour naïf m'accommode mieux. Je ne cherche que quelque moralité. » Et tout de suite elle énonce les deux proverbes sur lesquels son conte est fondé; puis la voilà qui, prise d'un beau feu, se met à rimer une trentaine de vers, puis elle s^écrie : « Mais je n'y songe pas, madame^ j'ai fait des vers; au lieu de m'en tenir au goût de M. Jourdain, j'ai rimé sur le ton de M. Quinault, etc. » Au bout de trois pages qui^ pour les enfants, font l'effet de la forêt inextricable de la Belle au bois dormant^ l'auteur se décide enfin à entrer en matière.
Il s'agit d'un roi qui, s'en allant en Palestine faire la guerre aux infidèles, confie son royaume à son ministre. Il a trois filles, Nonchalante, Babillarde et Finette." Développement du caractère de chacune , développement fort long et tout à fait inutile, puisque les noms suffisent pour mettre le lecteur au courant. Finette est tellement fine qu'elle découvre un piège dangereux qu'un ambassadeur de mauvaise foi avait tendu au roi son père. En mettant l'article du traité dans les termes que lui dicte sa fille, celui-ci trompe le trompeur. Tout cela voudrait être naïf et n'est que niais, et le conte continue ainsi durant quarantesept pages.
« Il est une folie d'esprit qui plaît, a dit M. Gi-
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raud dans sa préface; il en est une autre qui n'a pas de sel : c'est de l'extravagance. Perrault a su l'éviter, comme les anciens, par la simplicité du récit et la sobriété des détails.» Ce n'est pas le cas de M"^ Lhéritier, et je m'étonne qu'un critique aussi délicat que M, Giraud ne s'en soit pas avisé.
Voici maintenant, traduit littéralement, le début du même conte chez un auteur italien que le marquis de Paulmy déclare tout à fait ridicule, et de qui Génin a dit dans V Illustration (i^'^mars i856): « Les métaphores violemment burlesques, dont il a composé le tissu de son style, seraient insupportables en français, supposé (ce que je ne crois pas) qu'on parvînt à les rendre toujours intelligibles. »
« Il était une fois un très-riche, très-riche marchand, nommé Marcone, qui avait trois filles d'une grande beauté, Bella, Cenzola et Sapia Liccarda. Un jour il dut entreprendre un voyage pour les affaires de son commerce. Comme il savait qu'en grandissant les filles aiment à mettre le nez hors des fenêtres, il fit clouer toutes les siennes et laissa en partant à chacune de ces demoiselles un anneau orné d'une certaine pierre qui se couvrait de taches, quand celle qui le portait à son doigt commettait quelque action déshonnéte.
« Il ne se fut pas plutôt éloigné de la Ville-Ouverte (ainsi s'appelait cet endroit) qu'on commença
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à monter sur les appuis des fenêtres et à se montrer à travers les guichets. On en fit tant que Sapia Liccarda, qui était la plus petite, finit par se démener et crier que leur maison n'était pas un marché aux citrons ni une poissonnerie pour qu'on y vît un pareil méli-mêlo, et tant de commérages avec les voisins.
« Leur maison était située vis-à-vis le palais du roi, lequel avait trois fils, Ceccariello, Grazullo et Tore. En apercevant ces jeunes filles, qui étaient fort agréables à voir, ceux-ci se mirent à leur faire les doux yeux^ puis à leur envoyer des baisers avec la main ; des baisers ils en vinrent aux paroles, des paroles aux promesses et des promesses aux actions, tellement qu'un soir, à l'heure où, pour n'avoir pas affaire à la nuit, le soleil se retire avec ses rentes *, tous trois escaladèrent la maison. Les deux aînés s'arrangèrent avec les deux plus grandes sœurs, mais lorsque Tore voulut toucher Sapia Liccarda, elle s'enfuit comme une anguille dans sa chambre et s'y barricada, si bien qu'il ne fut pas possible de l'aborder. Le pauvre petit se plaignit à ses frères de l'ennui qu'il avait de tenir la mule pendant que les autres chargeaient les sacs du moulin.
«Au matin, quand les oiseaux, trompettes de l'aurore, sonnèrent tous le boute-selle pour faire